M. FRANCK CARRÉ — M. ROULAND
un des salons, lorsque je vois venir à moi un des chambellans de service :
— Mais, monsieur le premier président, que faitesvous là? On vous cherche partout.
— Et pourquoi faire?
• — - Vous faites partie du quadrille de Sa Majesté.
— Moi ?
— Oui, vous.
■ — ■ Je ne danse pas.
— Cela ne fait rien.»
Bref, le magistrat se rendit à cette invitation un peu forcée, il figura dans cette contredanse, et Mme Franck- Carré, placée à une tribune, ne pouvait en croire ses yeux en voyant son mari se livrer à cet exercice inaccoutumé. Le fait est que cette grande figure pâle ou plutôt jaune, s’agitant en cadence, devait paraître bien curieuse. Et quel spectacle aussi pour le sceptique ! Si j’eusse été là, je me serais fort diverti. Voir le magistrat qui avait requis contre le prince Bonaparte faire vis-à-vis dans une contredanse à la femme de l'empereur Napoléon, quelle aimable ironie, quel rapprochement, et comme nos révolutions nous réservent des choses imprévues, des scènes vraiment savoureuses !
Je tiens de M. Rouland, procureur général de la cour impériale de Paris, qu’un certain personnage carliste arrêté dernièrement à Paris, chargé de messages pour la cour de Frohsdorff, avait entre autres une lettre dans laquelle on s’occupait de la prochaine élection à la place vacante de M. Ancelot. Il est digne de remarque que le comte de Chambord, du sein de son exil, trouve le moyen de s’occuper des élections de l'Académie française; le parti carliste fusionné exerce un haut patronage sur l’Académie, ce qui offusque beaucoup le pouvoir actuel. Il est certain que l’esprit de parti qui règne parmi ces vétérans de la littérature est fort hostile à notre gouvernement actuel. M. Ber-
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ryer a été nommé sous l’influence de cette coterie dynastique, M. de Noailles, Mgr Dupanloup lui-même et bien d’autres encore, de sorte que cette institution éminemment littéraire se trouve tout à fait viciée dans sa base et son principe. Il pourrait bien arriver que le pouvoir ne supportât pas cela plus longtemps et qu’un beau matin il intervînt un décret réformant cet abus. On rétablirait un règlement que le temps a abrogé peu à peu, et alors la littérature proprement dite, et non la politique, serait un titre pour devenir l’un deb quarante.
Je demandais récemment à M. Pasquier s’il avait beaucoup travaillé ces temps derniers : «Non, je n’ai rien fait. C’est si difficile quand on a besoin d’employer à chaque instant les yeux et la main d’un secrétaire! Feuilleter un livre, un journal, il faut y voir clair; on saisit au passage un mot qui vous convient, un fait, une date aperçue en courant ; comment un autre peut-il faire cela comme on le fait soi-même ? C’est une grande privation pour moi, mais il faut bien s’y résigner. — Cependant M. Augustin Thierry a beaucoup travaillé aveugle. — Pas tant que vous croyez. M. Thierry avait énormément lu, classé, arrangé avant de perdre la vue; il n’a plus que rédigé quand ses yeux lui ont fait défaut. Il brille surtout par le style, et cela se dicte, se corrige, se perfectionne sans y voir. Remarquez que depuis longtemps il refait toujours la même chose, ses derniers travaux ne sont que la paraphrase des premiers, et cela lui est inspiré par la nécessité de se faire continuer le prix de dix mille francs donné par l’Académie française. Et puis M. Thierry ne va pas dans le monde, il a toujours vécu très retiré, il est républicain démocrate; le vieux révolutionnaire se retrouve partout, il y a là un levain d’aigreur jalouse qui gâte ses meilleures productions. Il est homme de parti avant tout, aussi il adopte les Saxons et critique perpétuellement les Normands, et cependant avec ceux-là