AUGUSTIN-THIERRY — GEORGE SAND
se trouvaient l’intelligence, la civilisation. Tous ses ouvrages sont empreints de cet esprit violent et passionné qui gâte son œuvre, sans cependant lui ôter son éclat, sa précision, sa justesse. Chacun a sa nature; il me serait impossible de travailler dans ce genre isolé, systématique. »
On a parlé de l 'Histoire de Veinfrire ottoman de M. de Lamartine. « On est venu l’autre jour m’apporter la quittance de mon abonnement au C onstitutionnel, dit le chancelier. Le facteur m’a déclaré que si je voulais payer l’année entière, on m’apporterait les six volumes de cet ouvrage. Cela paraissait faire plaisir à mon secrétaire. J’ai donc eu ces volumes faits à la hâte de fragments assez bien cousus, remplis d’anecdotes, de pages déclamatoires, sans aucune des qualités exigibles d’un historien. Il ne juge pas, il raconte; ce sont des scènes plus ou moins romanesques, habillées d’un style coloré; en somme, rien qui puisse rester. Un pareil travail n’est pas digne de l’attention des gens sérieux.»
Et les mémoires de Mme George Sand? «Oh! c’est encore bien moins intéressant. La réputation singulière de cette femme, sa vie étrange, l’éclat de son mérite littéraire, peuvent bien attirer les curieux; on s’attend à des confidences un peu drolatiques, mais il paraît que la dame amphibie tient à ne compromettre que son prochain. Au reste, bien que son œuvre soit déjà longue, elle ne parle encore que de son père, de sa mère, de son grand-père, le maréchal de Saxe. Tout en affectant des sentiments très républicains, elle se vante de son origine princière de la main gauche, revendiquant une sorte de noblesse fort illégitime, mais qui ne lui plaît pas moins; affectant un superbe dédain démocratique pour ces distinctions sociales, elle ne perd aucune occasion de se vanter de ses aïeux. Elle pourra faire ainsi deux ou trois volumes avant de par-
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
1er de sa naissance, toujours en vertu du droit qu’ont ces auteurs modernes de faire des livres à la toise, d’en donner beaucoup, au lieu d’en faire de bons. »
A ce propos, Mme de Boigne avoue qu’elle a parcouru avec plaisir le quatrième volume des Mémoires de Véron; elle n’a pas lu les trois premiers, mais elle s’est déclarée amusée par ce quatrième. Cela ne me donne pas plus envie de parcourir tout ce fatras. En vérité, je ne reconnais pas à M. Véron, à Mme Sand, à M. Alexandre Dumas le droit de nous raconter l’histoire contemporaine à leur unique point de vue. M. de Chateaubriand, dans les Mémoires d' outre-tombe, n’a pas même réussi à nous intéresser en se faisant ainsi le pivot sur lequel roulait la société française pendant cinquante ans; il n’appartient à personne de se poser comme l’axe du monde.
On publie en ce moment les lettres de Mme de Maintenon sur l’éducation. Un M. Th. Lavallée, qui a fait YHistoire de Saint-Cyr, a retrouvé un grand nombre d’écrits de la main de Mme de Maintenon. On dit qu’il a existé dans la bibliothèque de Saint-Cyr plus de quarante volumes manuscrits de cette femme célèbre. Cette publication, commencée tout récemment, sera poursuivie; alors seulement on connaîtra la dame sur le compte de laquelle on se trompe complètement. Elle a été calomniée par son principal historien, La Beaumelle, qui a publié une quinzaine de volumes vers 1775 dans lesquels il a sciemment altéré les documents qu’il avait pu se procurer. Ce que j’ai lu du travail de M. Lavallée m’a vivement intéressé. M. le chancelier veut se le faire lire et Mme de Boigne en prendra connaissance.
25 décembre.
M. le chancelier a raconté une histoire très singulière et que voici. Je le laisse parler. «En 87, le Par-