LE BARON LOUIS — GÉNÉRAL DUPONT
routes, les ponts, les canaux, abîmés pendant les Cent- Jours, il ne voulut donner que 12 millions, et ces 15 millions d’économies au bout de quatre ans se transformèrent en une dépense obligatoire de plus de 80 millions.
«Je pourrais citer plusieurs faits analogues qui montrent à nu les inconvénients de certaines bonnes qualités. Du reste, M. Louis était le plus honnête homme que l’on pût rencontrer. Relativement au général Dupont, je ne comprends pas comment M. Thiers a eu la pensée de chercher à réhabiliter ce général, de démontrer que l’empereur avait eu tort de flétrir sa conduite, que ce n’était pas la faute du général. C’est là un paradoxe historique malheureux. Il y a des jours où le courage s’évanouit; les Espagnols ont cette expression heureuse : « Il fut brave tel jour. »
«Ce Dupont avait fait plusieurs belles actions, démontrant tout son courage, mais dans cette triste affaire de Baylen il faillit; tant pis pour lui. Tout le monde n’a pas le droit de se montrer au-dessous de sa tâche. Napoléon, à la déroute de Moscou, abandonna son armée et revint seul à Paris, mais il pouvait se permettre cette action qui eût compromis un autre homme. Lui, avec le privilège du génie, des grands intérêts à conserver, put songer au plus pressé; il céda devant un destin plus fort et personne peut-être n’a le droit de l’accuser. Il n’en est pas de même en tout cas de Dupont, et l’arrivée au ministère de ce personnage si antipathique à l’armée fut une lourde faute. On l’a bien vu. »
20 janvier 1855.
C’était hier la Sainte-Adélaïde. Mme J. Janin, qui se nomme Adèle, m’avait invité à dîner sous prétexte qu’un festin de convalescents ne pouvait se passer d’un
JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE
docteur. En conséquence, à six heures, j’étais rue de Vaugirard, 20, et les convives ne tardèrent pas à se trouver au complet.
Le principal était notre ami Ponsard, le poète, qui va être prochainement élu membre de l’Académie française. Puis venait Michel Lévy, le libraire-éditeur de ces messieurs de la littérature moderne, excellent homme qui est de toutes les fêtes, et enfin les deux oncles de Mme J. Janin, tous deux braves gens de loi, avoués habiles, ayant une bonne position dans l’enragée boutique à procès de la Cour de Paris. Une réunion de sept personnes n’était pas trop considérable. Mme Jouanne, la cuisinière, avait eu soin de son dîner. Aussi fut-il mangé avec force compliments à l’adresse de cette artiste en fines sauces. Julie servait lestement, et le repas fut entrecoupé de menus propos assez délectables. Ponsard est un bon garçon, naïf, un peu langoureux, aux formes polies et câlines; il est très lié avec J. Janin, qui lui a été souvent bien utile. Nous savons sa vie privée par cœur. Il est un peu sujet à caution sous le rapport des amourettes, qu’il voudrait élever à la hauteur d'une passion. Aussi est-il facile de le taquiner, de l’embarrasser, ce que ne se refuse pas la maîtresse de la maison; et c’est chose plaisante de voir les confusions du personnage, ses excuses, ses explications devant toute cette artillerie de la dame qui bouleverse sans pitié son adversaire.
Il a été longuement question des affaires de l’Académie. M. Berryer a enfin achevé son grand discours de réception, mais M. de Salvandy qui doit y répondre demande, dit-on, deux mois pour achever ce travail. Il en résultera que la séance de ce grand orateur sera encore retardée, mais il s’agit de savoir si l’on fera l’élection à la place vacante avant ou après cette séance. Ce point intéresse beaucoup M. Ponsard ; mais, en tout cas, il paraît devoir réunir en sa faveur une assez belle