M. EMPIS — E. ABOUT
commis un drame, une comédie, une tragédie, et qui a vu son œuvre rejetée par le comité de lecture, s’en prend à tout le monde de cette monstrueuse injustice. Le directeur est sa bête noire, et dès qu’il y en a un nouveau, il s’imagine que l’on reviendra sur le jugement dont il se plaint avec tant d’amertume. Donc, ce cher M. Empis est près d'expirer sous une avalanche de pièces à épuiser tous les comédiens de tous les théâtres de Paris et de la province.
Par exemple, il lui arrive un billet doux conçu en ces termes : « Monsieur, je lis dans les journaux que le Théâtre-Français succombe sous les mauvaises pièces. J’en ai quatre en portefeuille, et excellentes. Je vous les envoie, et dès qu’on les répétera, écrivez-moi, j’arriverai.» On ne saurait imaginer les ressources prodigieuses que possèdent les auteurs pour arriver jusqu’au directeur ou au comité de lecture. Le trou d'une serrure suffirait pour laisser passer un poète et son manuscrit. Ces deux objets, l’un portant l’autre, éclosent comme des champignons partout où siègent les juges dont on a besoin en pareille affaire.
J’avais chez moi tout à l’heure M. Guillaume Guizot, le grand ami de M. About, le malencontreux créateur de Guillery. M. Guillaume Guizot aime About. Il ne connaît personne qui ait autant de verve spirituelle, d’étude, de réflexion. Ce jeune About, après avoir été interne dans je ne sais quel lycée, puis élève de l'Ecole normale, est parti de là pour aller à Athènes suivre les cours de l’Ecole française. Il a beaucoup étudié, réfléchi, mais il n’a pas vécu dans le monde. De sorte qu’il offre le plus singulier mélange d’idées préconçues et de vues ingénieuses. Il sait par cœur Rabelais et Molière, il saisit à merveille le côté ridicule de tout; mais il ne sait pas tâter la fibre sensible, la peau humaine, il égratigne en caressant, il écorche ceux qu’il croit chatouiller. Ce jeune homme
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a débuté dans le monde par un coup de pistolet Chacun lui reconnaît un esprit des plus vifs, des plus rares, nourri de lectures, mais dépourvu de science pratique et un peu audacieux comme ceux qui ne connaissent pas le danger.
Or, ce jeune About est fort lié avec le fils de M. Ach. Fould. Il a eu le talent de faire croire à ce jeune homme qu’il était presque son collaborateur dans cette pièce en question. Le fils a prié son père de dire deux mots à M. Camille Doucet, le chef de la division dramatique. Celui-ci a parlé au directeur du Théâtre- Français; le directeur est intervenu officieusement auprès du comité de lecture. Une jolie petite actrice, au mieux avec le fils Fould, a pris le principal rôle... et voilà comment la chose, si bien menée, a abouti à une chute. Le jeune About s’est cassé le cou (i).
• — Jeudi dernier, Mgr Dupanloup a lu son discours de réception à l’Académie. Son succès a été des plus vifs. M. de Salvandy, qui lui a répondu, a été moins heureux; cet écrivain ne sait pas s’arrêter à temps; il est doué d’une stérile abondance qui fatigue la patience même de ses amis, et comme le hasard a fait qu’il s’est trouvé chargé de répondre à des discours de plusieurs académiciens récemment nommés, le public l’a baptisé du nom de secrétaire perpétuel. M. de Salvandy, qui savait que son œuvre serait longue, employa toute son influence pour que la séance commençât à une heure et non à deux, suivant l’usage; il aurait ainsi gagné du temps, mais la coutume prévalut et l’orateur fut forcé de faire des coupes dans cette forêt luxuriante; il dut sacrifier bien des pages qui lui tenaient au cœur; et cependant, même après- ces retranchements douloureux, il a encore lu pendant une heure et demie.
(i) On sait que Guillery fut un échec éclatant.
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Les auditeurs se lassaient, on faussait compagnie. Tout doucement, les rangs s’éclaircissaient, mais cette faconde inépuisable ne s’arrêtait pas. Ce sera encore M. de Salvandy qui répondra à M. Berryer et probablement aussi à M. de Sacy. Vraiment, ces messieurs n’ont pas de chance et Salvandy en a trop. S’il pouvait s’enrhumer; mais, hélas! il l’est toujours; sa voix rouillée paraît prête à s’éteindre, vain espoir, elle résiste à cet exercice dangereux et reparaît toujours, aussi enrouée, aussi sourde, mais elle ne meurt pas.
On a dit hier que Mgr de Bonnechose, évêque nommé d'Evreux, n’acceptait pas. Il paraît qu’il y a là contre Mgr Ollivier ce qu'il y avait à Meaux du temps de Bossuet, des rancunes tenaces, de sorte que le prochain successeur aura fort à faire pour remettre les choses sur un bon pied.
Parmi nos convives d’hier, il y avait Mme de Salvo et son mari, M. et Mme de Gisors, M. le comte Portalis et quelques autres personnages dont je ne sais pas le nom. Après le dîner, M. le chancelier m’a mené dans un petit boudoir pour me montrer plusieurs belles gravures qu’il a réunies, et qui, suivant ses propres paroles, composent un personnel qui l’intéresse particulièrement. Deux magnifiques portraits en pied de Louis XVI et de Marie-Antoinette, en grand costume de cour; Louis XVIII, par Gérard, en tenue royale; un beau médaillon de Napoléon, puis la revue du Premier Consul au Carrousel et le grand Congrès de Vienne parlsabeyjle commencement et la fin du grand Napoléon, avec son cortège de guerriers, de diplomates, de personnages qui ont joué un si grand rôle dans nos cinquante dernières années. «J’ai vécu avec tout ce monde, a dit le duc, chacune de ces figures me rappelle une époque importante de ma carrière politique, je me trouve heureux au milieu de ces souvenirs.» Je lui ai demandé s’il avait lu dans le Moniteur de ces jours
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derniers un article sur les finances de M. d’Audiffret. «Certes, je l'ai lu, et l’article est bien fait; l’auteur en a déjà publié plusieurs sur les principaux ministres des finances de l’ancienne et de la nouvelle France.
« Ecrivain de talent, il puise aux bonnes sources, mais je ne souscris pas complètement à l’éloge qu’il a fait de M. le baron Louis. Certes, ce financier a tiré la France de plusieurs mauvais pas, il a fait prévaloir un principe tutélaire pour notre crédit : c’est qu’il faut absolument payer ses dettes, et que les Etats comme les simples particuliers doivent acquitter même leurs sottises. Mais, avec cette loyauté qui nous a sauvés à deux reprises différentes, M. Louis a commis plusieurs fautes qui ont coûté cher à la France.
«Lors de la première Restauration, il voulut faire des économies, il imagina les demi-soldes, renvoyant tout à coup des milliers d'officiers habitués à une vie agréable, les réduisant au strict nécessaire, et même à moins; aussi je m’empressai de lui dire qu’en créant ces mécontents, dès qu’apparaîtrait un petit bout de drapeau tricolore tous les militaires ne manqueraient pas d’y courir. Cela s’accomplit, et les Cent-Jours coûtèrent quinze cents millions à la France.
«Mais les finances de M. Louis ne furent pasi les seules causes de ce grand événement. M. de Talleyrand avait eu le grand tort de confier le ministère de la guerre au général Dupont, à l’homme de Baylen, à un soldat amoindri par un jugement; ce nouveau ministre, homme d’esprit, lettré, mais rancunier, d’âme non moins laide que son visage, se laissa aller aux réactions haineuses contre l’armée; il voulut envoyer dans les garnisons lointaines les régiments de l’ancienne garde qui avaient le privilège de rester à Paris, il créa des mécontents et facilita la catastrophe du 20 mars. M. Louis, plus tard, voulut encore faire des économies; il me refusa 28 millions nécessaires pour réparer les