PRINCESSE MATHILDE— M. DE MORNY
duite à l'égard du pape est des plus blâmables; elle trempa dans toutes les horreurs qui précédèrent et suivirent l’assassinat du comte de Rossi. Mais l’intervention française mit un terme à ces intrigues, et la princesse dut quitter l’Italie. C’est alors qu’elle partit pour l'Orient; elle alla à Constantinople, à Brousse, dans l’archipel grec, en Palestine et je ne sais où encore. Il y a, dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes, un article intitulé : la Vie nomade, les Turcs, etc., où l’on trouve des détails curieux sur le pays et les habitants de l'Asie Mineure, de la Cappadoce et de quelques contrées voisines. C’est même à propos d’une question que je fis à Mme de Boigne sur ce travail qu’est venu cet article de biographie intime. C’est là le plaisir de certaines sociétés : une question, si peu importante quelle soit, entraîne des éclaircissements précieux. Mme de Boigne, qui déjà en 1815 tenait sa place dans le monde, a beaucoup vu et observé pendant ces quarante années, et sa mémoire fidèle abonde eu anecdotes sur tout ce qui s’est passé d’un peu remarquable pendant cette longue période de temps.
— Le chapitre des dames est toujours à l’ordre du jour : on a parlé de la princesse Mathilde et de son mari, le prince Demidoff. Il a été établi quelle l’aimait en l’épousant, qu’elle était belle et charmante, mais que ce Cosaque avait eu bientôt pour elle des procédés blessants que l’amour-propre d’une femme ne supporte pas, et qu’à moins d’une patience héroïque elle devait le quitter avec éclat.
— Il a été dit encore plusieurs choses assez intéressantes sur le compte de M. de Morny, le président actuel du Corps législatif. On sait positivement qu’il est le frère de l’empereur; tous deux sont les enfants de la reine Hortense; mais le premier se trouve seul dans les conditions régulières. Des raisons d'Etat ont empêché que le second ne fût reconnu. Aujourd’hui, il
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paraît que M. de Morny songe à réclamer contre une suppression d'état civil qui lui fait tort, et d’autant plus que son frère, l’empereur actuel, n’ayant pas d’enfant, il pourrait arriver telle circonstance qui serait d’un immense intérêt pour le puîné. On dit même ici, depuis quelque temps, que l’empereur, dont la prévoyance va loin, songe à attribuer la régence à M. de Morny, dans le cas où il viendrait à mourir. On dit aussi que le prince Napoléon, si malheureux dans ses campagnes d’Afrique et de Crimée, se trouve, à cause de cela, prodigieusement démonétisé, et que la succession au trône pourrait bien passer à un jeune prince, fils de Lucien Bonaparte. En ce cas, M. de Morny serait le régent ou du moins le conseiller intime de ce futur régent. Ces bruits ont pris beaucoup de force depuis quelque temps. Reste à savoir en quoi ils sont fondés.
— S. M. l’impératrice a acheté pour sa sœur, la, duchesse d’Albe, le palais que s’était fait bâtir M. le duc de Lauriston, aux Champs-Elysées. Cette habitation charmante est devenue bien plus belle encore par l’adjonction de la maison et du jardin de M. Emile de Girardin aü coin de la rue de Chaillot; l’ensemble constitue un vrai bijou. Tout cela a été payé fort cher, mais que peut-on se refuser quand on est impératrice? La princesse Mathilde a également fait l’emplette d’un hôtel. La famille se crée des apanages, comme autrefois, sans se souvenir que tout cela disparut un jour en 1815. Mais les leçons du passé servent-elles jamais à quelque chose? Grand argument contre la perfectibilité indéfinie de l’homme !
- — Il a été question aussi chez le chancelier d’un certain docteur Koreff, médecin prussien, venu en France en 1815, et qui a longtemps fourni à son gouvernement des notes sur tout ce qui se passait à Paris. Il avait de l’esprit, c’était un causeur inépuisable, et M. de Talleyrand disait de lui : « Ce diable de Koreff, c’est un puits
Dr KOREFF — Dr DUPUYTREN
de science; il sait tout, même un peu de médecine!»
Je l’ai beaucoup connu. Il faisait une cour assidue à M. Dupuytren, et même à ceux qui étaient bien avec ce maître, si petits qu’ils fussent. Or, j’étais un des internes que ce grand chirurgien traitait avec le plus de bienveillance. Koreff a fini par se faire attraper par une femme plus fine que lui et qui s’est fait épouser en dépit de ses roueries, de ses subterfuges. Tout le monde a ri en voyant ce vieux renard tomber dans le piège de cette poule. Ce drôle, associé à un certain docteur Wolowsky, avait modestement demandé 200,000 francs d’honoraires au duc de X..., pair d’Angleterre, dont il avait soigné la fille. Un procès scandaleux s’ensuivit, et il le perdit, ainsi que le reste d’une réputation usurpée.
12 février 1855.
Le courant de la conversation nous a entraînés vers un certain marquis de M..., mort en 1830, et dont j’ai connu la veuve. Ce M. de M... a été ambassadeur de la Restauration en Allemagne et à Madrid. Une personne des mieux informées nous a dit : «C’est le seul homme vraiment méchant que j’aie jamais connu, car il l’était même contre tous ses intérêts. Il faisait le mal pour le plaisir de le faire. Il était terrible pour les secrétaires d’ambassade, pour les attachés et autres jeunes diplomates placés sous sa direction. Il ne perdait aucune occasion de leur nuire; il en inventait même, et quelquefois ses dénonciations étaient horriblement calomnieuses. M. de Damas, alors ministre des affaires extérieures, homme excellent, mais crédule et sans esprit, aurait accueilli ces notes sans chercher à les vérifier, si une personne placée près de lui ne l’eût engagé à ne pas se contenter d'une parole sans preuves. Par exemple, M. de Bourquenay et M. de
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Bonneval ont été l’objet d’imputations odieuses, et le dernier surtout a failli voir sa carrière brisée par un rapport mensonger de son chef, M. de M... Celui-ci disait au ministre qu’il convenait de placer M. de Bonneval dans une autre légation, mais sans lui dire le motif de ce changement. Bien loin de suivre ce conseil perfide, l’affaire fut instruite, la calomnie prouvée, et M. de Damas traita- du haut en bas l’ambassadeur coupable. M. de M... regimba, mais le ministre lui écrivit un billet ainsi concu : «Je maintiens «les termes de ma lettre; si vous n’êtes pas content, «vous savez où je demeure, je vous en rendrai raison «quand vous voudrez.» C’est assez roide pour un ministre parlant à son inférieur. Depuis, ce même M. de Bonneval a menacé de soufflets son accusateur, et cela en public, au spectacle. Plus tard, à Madrid, le même ambassadeur, venant remplacer je ne sais quel diplomate rappelé, dit gracieusement à celui-ci : «Je viens « faire ici le contraire de ce que vous avez fait. » L’autre lui répondit : «J’ai agi suivant mes instructions, à «moins que vous n’en ayez d’autres, il vous sera difficile «de détruire les relations établies. — Oh! dit M. de «M..., ce n’est pas le gouvernement, mais bien mon «parti, qui m’envoie en Espagne.» Cela était vrai, mais ce parti ne resta pas longtemps le maître, et un beau jour M. de Villèle rappela par le télégraphe M. de M..., qui arriva furieux à Paris. Il ne fut plus envoyé nulle part et mourut de chagrin en 1830.»
- Je viens de recevoir une visite qui m’a donné des renseignements nouveaux sur M. de Morny. Ce personnage est bien le hls de la reine Hortense, tout le monde le sait; mais son vrai père se nomme M. de Flahaut. Il a été élevé par Mme de Souza. Des actes suffisants furent produits lorsqu’il fut nommé député sous Louis-Philippe. Il a toujours montré beaucoup de talent, d’esprit, de fermeté dans toutes les circons-