M. DE MORNY
tances singulières de sa vie politique. Audacieux spéculateur, il a fait et défait sa fortune à plusieurs reprises; il est aussi grand seigneur que possible, ne comptant jamais, naviguant toujours, toutes voiles dehors, sur l’océan industriel, subissant les revers avec une rare philosophie et ne s’enorgueillissant pas des succès; brave et dévoué, plein d’entrain en toutes choses, ambitieux en riant, et peut-être ne reculera-t-il pas dans la revendication de son état civil, même avec la certitude de déshonorer sa mère. Les grands intérêts étouffent tout autre sentiment. Il a eu un beau moment dans sa carrière publique; c’est celui où il se sépara violemment de son frère, le président de la République, alors qu’il était son ministre. C’était à propos de la confiscation des biens de la famille d’Orléans. Il y avait là du courage, de la justice; mais cet acte d’indépendance ne l’a pas brouillé avec le maître. Aujourd’hui, M. de Morny, président du Corps législatif, est concessionnaire ou directeur de la plupart des branches nouvelles de chemins de fer; il tient en ses mains la moitié des finances de la France; il est tout-puissant. Oui sait si, un jour, il ne portera pas le nom de Napoléon IV? Etrange roman que la vie de ces deux enfants de la reine Hortense, frères de mère, et tous deux, dit-on, étrangers au mari de cette mère !
— La grande exposition sera une vraie merveille, je vous l’assure; rien que la section des beaux-arts compte plus de quinze mille numéros. Il est décidé que l’on payera plus ou moins, suivant les jours et les heures, mais on payera toujours. La méthode anglaise l’emporte, et c’est assez bien vu. Le plaisir ne doit-il pas toujours s’acheter?
18 février 1855.
Mon pauvre J. Janin est toujours souffrant; ce rude hiver l’éprouve fort. Il a les bronches très embarras-
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sées, la peau irritée, la goutte voltige autour de ses pieds, et cet ensemble est assez fâcheux pour le retenir au gîte. Ainsi s’avancent les incommodités de l’âge et de cette constitution si replète. Il ne peut sortir, marcher, faire de l’exercice, prendre l’air, toutes choses très utiles à son hygiène, et ces privations ont pour lui beaucoup d’inconvénients. La cinquantaine avec un pareil embonpoint constitue une véritable difficulté de vivre, et le cher ami prend ses maux en patience admirable. Il se console en travaillant, en lisant; il est fort entouré; les amis lui sont fidèles. Mais tout cela ne vaut pas un rayon de soleil et une promenade à pied sur le bitume des Tuileries.
Sa réputation d’écrivain est si bien établie qu’il est à ma connaissance positive que tout récemment le directeur d’un grand journal lui a offert 15,000 francs par an pour faire le feuilleton du susdit journal. Janin a refusé tout simplement; rien ne pourrait l’enlever aux Débats , qui lui donnent à peine la moitié de cette somme. Ce sont là des façons d’agir que personne ne sait, mais qui montrent bien la valeur réelle d’un homme comme lui. Ah! si jamais j’ai l’occasion de rendre justice à ce caractère, je ne la perdrai pas. Le public saura tout ce qu’il y a de noblesse et de désintéressement dans ce cœur qui a été jugé si mal, qui est si peu connu et qui ne cède jamais qu’à de bonnes et pures impulsions.
19 février 1855.
Hier, dans l’après-midi, je suis allé faire visite à M. le chancelier. Les rigueurs de cet hiver le retiennent chez lui, ses amis lui font compagnie, je le trouve toujours fort entouré, et par exemple j’ai compté au moins onze visiteurs au moment où je suis arrivé au-
M"ie DE BOIGNE
près de l'illustre vieillard. Mme de Boigne était là, bien établie dans un fauteuil, animant de sa douce gaieté cette réunion de fidèles. Une femme en pareil cas est une bénédiction. La chambre d’un malade est le vrai domaine où régnent ces anges; leur présence dissipe les ennuis, calme les douleurs, rend la vie plus facile. Et voyez comme le public adopte les liaisons exceptionnelles dont Paris offre d’assez nombreux exemples! Ces sortes de mariages philosophiques, extra-légaux, prennent aux yeux du monde, si sévère d’ordinaire pour ces arrangements à l’amiable, un caractère de bonne grâce, de politesse, qui les rend presque respectables et dont personne ne songe sérieusement à s’offusquer. Souvent même ces associations existent du vivant et de l’aveu tacite des titulaires du ménage. On ne veut plus voir en cela qu’une sympathie tendre, un concours intelligent de deux âmes que le sacrement n’a pu réunir à temps. Les vieilles amitiés comme celle dont je parle et qui peut servir de modèle en ce genre sont un des plus forts arguments pour ou contre le mariage : pour, quand elles se trouvent par-devant M. le maire; contre, si M. le curé n’a pu les bénir. Hélas ! que ces douceurs de la tendre amitié sont rares! Quelle perfection quand on les goûte! Quelle amertume quand elles sont absentes ou perdues, quand rien ne peut les rappeler! Mais laissons la théorie, voyons ces cœurs privilégiés à l’œuvre et, par exception, pénétrons dans ce sanctuaire où le chancelier et Mme de Boigne cultivent depuis si longtemps l’intimité discrète d’un commerce si doux.
Je ne vous ferai pas l’histoire de cette liaison, que le temps a consacrée et presque légitimée. Ces deux vieillards, attachés l’un à l’autre, se soutenant mutuellement dans le rude sentier de la vie, présentent le modèle accompli de ce que devrait être un bon ménage. Us sont tous deux intelligents, riches, de grande race; tous deux
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honorés dans le plus grand monde, ils se prodiguent sans cesse les plus délicates attentions, ils se parlent toujours comme devraient se parler les vrais époux, et ce commerce de politesse exquise, de tendresse amicale, n’a rien de la fadeur des mamours de certains maris qui trompent leurs femmes en les cajolant, de certaines femmes qui n’en sont pas moins coquettes tout en disant : mon chou , mon gros pere ou tout autre vocable de M. et Mme Denis. Je m’arrêterai ici ne voulant pas pousser plus loin la comparaison.
M. le chancelier et Mme de Boigne ne sont pas les seuls qui aient atteint ce degré de perfection. M. le comte M..., dit-on, et Mme de C... ne leur cédaient en rien sur ce chapitre. M. de Chateaubriand et Mme Récamier appartenaient à la même classe d’heureux amis. Il en est d’autres encore que je pourrais citer, mais cela suffit. Je dois faire observer que ces alliances ont besoin de l’action du temps; que lui seul leur donne cette puissance et cet éclat; que la vieillesse peut réclamer ces sortes de privilèges, parce que, seule, elle donne à ces couples une exemption de motifs non avouables. L’âge épure tout.
Il n’y a plus au déclin de la vie ni passions grossières, ni petites intrigues. M. le chancelier est rentré dans le giron de l’Eglise; il pratique, il est au mieux avec le curé de sa paroisse. Pense-t-on que celui-ci aurait songé à demander la rupture d’un lien que la morale réprouve, si la parfaite connaissance de cette union si douce lui eût paru mériter un reproche? Mais n’allons pas plus loin dans cette voie de recherches intimes; laissons chacun dans sa liberté plénière et passons à un autre chapitre.
Parmi les personnes qui se trouvaient auprès de M. le chancelier, j’avais remarqué un grand colosse blond connu de longue date, M. Arthur Beugnot, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,