ROYER-COLLARD — BOULAY
«et l’enfant gâté recommençait sa plaisanterie. Cela «s’est renouvelé dix fois peut-être; le cher grand-père «se prêtait à ce jeu avec une douceur merveilleuse. Ma «sœur et moi, nous lui en avons fait bien d’autres quand «nous étions petites, et jamais cœur plus doux, esprit «plus aimable n’a toléré nos espiègleries, ne s'est prêté «plus complaisamment à nos malices.»
Le duc a dit que Robespierre était sans cœur, sans entrailles; que ce personnage était tout à fait en dehors de l’humanité, qu’il n’était accessible d’aucun côté. — M. Boulay de la Meurthe, le père, l’ami de Sieyès, était un homme très violent. C’est lui qui a fait le fameux rapport sur la proscription en masse de la noblesse. En dépit de l’émigration, il restait encore en France, en 97 ou 98, beaucoup de nobles que l’on voulait attaquer. Il y eut un projet de loi portant confiscation des biens de tous les ci-devant, et ces biens devaient être employés à payer les frais de la guerre, à éteindre la dette publique. Ce qui serait resté aurait servi à donner à chaque noble proscrit une petite pacotille d’objets manufacturés en France et qui leur aurait servi de ressources à l’étranger. Le rapport de Boulay de la Meurthe est un des actes les plus odieux de ces temps de violences. «Il me coûta plus de cent mille francs, dit M. Pasquier, car, sous le poids de cette menace, je vendis à la hâte et fort mal une terre afin de pouvoir emporter un peu d’argent comptant. Plus tard, quand j’entrai au Conseil d’Etat, sous l’empereur, la figure de ce Boulay me causa une horreur profonde. J’en dirai autant de Martin de Douai, le régicide, et de Treilhard, autre régicide. Ce dernier était une sorte d’homme de loi qui avait été chargé de contribuer à la rédaction du Code pénal. Treilhard est mort pendant l'opération de la pierre. Il a son fils encore vivant et son petit-fils est sous-préfet dans la Normandie, pas loin de Trouville. »
5 mars 1855.
La mort de l’empereur Nicolas Ier a beaucoup occupé le cercle de M. le chancelier. Les malins, qui seraient bien fâchés de voir les choses au naturel, affirment que ce trépas si prompt, si inattendu, est le résultat d’une violence, mais rien ne le prouve. M. Guizot avait reçu de Mme de Lieven une lettre annonçant une maladie grave, datant déjà de dix à douze jours. Puis il y a eu des adieux solennels, une bénédiction, une communion; toutes choses qui éloignent l’idée d’un meurtre. Mais, encore une fois, le public, qui est pour les romans, adopte un assassinat, un empoisonnement, bien plutôt qu’une fluxion de poitrine. Quoi qu’il en soit, les gens les plus éclairés regardent ce fait comme une chance en faveur de la paix. L’élément guerrier principal a disparu, il va devenir possible de traiter sur des bases nouvelles; on doit donc espérer qu’un arrangement se réalisera. M. Pasquier pense que l’Angleterre a le désir d’arrêter les hostilités; elle a joué dans cette guerre un si triste rôle qu’elle doit incliner à sortir de cette situation le plus tôt possible.
Reste à savoir si l’Autriche et son jeune empereur s’arrangeront de cela. Ils attendent de cette campagne les plus grands avantages. Ils avouent les plus ambitieuses prétentions à l’agrandissement de territoire. Il est donc à craindre que le cabinet de Vienne ne se prête pas à une pacification qui lui ôtera les profits de la lutte et lui laissera les rancunes de la Russie. Quant à notre maître, voudra-t-il déposer les armes à une époque où elles ont pris un nouveau lustre, alors qu’il est prouvé encore une fois que le soldat français n’a pas de rival au monde, quand les nations voisines reconnaissent chez nous une supériorité incontestable? Il y a dans ces circonstances nouvelles un vif stimulant