NICOLAS I
de notre orgueil national. On peut craindre les éblouissements de la gloire; le nom de Napoléon porte avec lui ses entraînements. Là se trouve un obstacle à la solution pacifique si vivement désirée par l’empereur, et ce sera peut-être l’écueil où ira se briser notre souveraineté moderne.
7 mars 1855
La Revue des Deux Mondes contient un article de M. Guizot, intitulé /’ Amour dans le mariage ou Lady Russel. — Je ne l’ai pas lu. Samedi, M. de Sainte-Aulaire me disait chez moi que ce nouvel écrit du célèbre personnage l’avait vivement touché, lui avait arraché des larmes. Hier, tout le monde se moquait un peu de cette histoire romanesque, affublée d’un titre prétentieux. Il est vrai que ce titre est attribué au directeur de la Revue , lequel a voulu faire de l’effet et attirer l’attention. M. Pasquier trouve cet article beaucoup trop long, trop diffus, surchargé de lettres qui ne sont pas toutes également dignes d’intérêt. «Il est si difficile d’être court,» ai-je dit. «Vous avez bien raison, il faudrait se montrer plus économe du temps des lecteurs.» M. le chancelier, comme les gens de grande expérience, aime les écrits substantiels. Quand on sait tout, on abrège tout, a dit Napoléon Ier. M. Pasquier en est là; il blâme les longueurs, et je le comprends facilement. Je lui ai, à ce propos, rappelé ses petits articles, si pleins de faits, touchant le chevalier de Favras, qui fut pendu grâce au lâche abandon de M. le comte de Provence.
Mirabeau n’était pas aussi étonnant orateur qu’on a voulu le faire croire. Il ne montait jamais à la tribune sans notes, et ces notes, très détaillées, étaient rédigées par ses deux ou trois secrétaires. L’un d’eux, que l’on avait pris pour un homme de grand talent, fut consulté,
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quand Mirabeau fut mort, par les puissants d’alors à l’occasion des vues politiques de ce grand homme. Ce monsieur fit un mémoire d’écolier et l’on se moqua de lui. Il quitta la France et s’établit en Autriche. Les Français, en entrant à Vienne pour la deuxième fois, le trouvèrent là; M. le duc de Bassano le ramena à Paris, où il végéta dans quelques emplois sans importance. Mais c’était un travailleur, un croque-notes. Il chassait, ou plutôt il faisait lever le lièvre que tuait Mirabeau. Ces agents subalternes sont très utiles, et beaucoup d'hommes qui sont en possession de la faveur publique doivent la plus grande partie de leurs succès à ces piocheurs perpétuels. Il faut toutefois reconnaître que la mise en œuvre est la chose la plus importante.
7 mars 1855.
J’ai dîné hier soir à côté de M. Havas, celui qui est le mieux en mesure de donner des nouvelles aux journaux. Ce monsieur est, je crois, d’origine belge. Il a bien soixante-dix ans; c’est un beau vieillard, alerte, solide, vivace, d’une activité prodigieuse. Il a fondé une agence générale des nouvelles politiques. Il concentre dans ses mains les correspondances de toutes les capitales et il publie chaque jour des «Bulletins» qui sont la source où puisent les feuilles publiques. Il se trouve ainsi nécessairement en relations suivies -avec les ministres, l’empereur lui-même, et il est devenu, grâce à cette agence, un personnage important.
Il a l’air d’un bon homme, il cause assez bien; je lui trouve du bon sens, il ne s’en fait pas trop accroire. Il m’a dit que M. Guizot, avec qui il avait encore de fréquents rapports, était l’homme le plus clairvoyant de l’ancienne monarchie, qu’il reconnaissait, en tête à tête, la valeur de notre chef actuel, l’immense service
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qu’il rendait à la cause générale de la civilisation en comprimant l’ennemi social. Et puis, il nous a dit que l’empereur partirait nécessairement et bientôt, que l’armée avait besoin de lui, que personne là-bas n’avait assez de prépondérance pour conduire une aussi grande affaire, que la main du maître était indispensable pour prévenir un conflit fâcheux. Le général Canrobert a toujours été sous les ordres de M. Pélissier; il ne peut guère commander aujourd’hui à son ancien chef. Puis lord Raglan est insuffisant de son côté. En somme, il faudra bien que Sébastopol saute, ce qui n’arriverait pas si l’on voulait traiter de la paix. Or, la France, l’Angleterre, les armées alliées ne peuvent pas quitter la partie sans avoir démoli cette place.
15 mars 1855.
L’histoire vraie est dans les détails intimes que les grands écrivains ne croient pas devoir consigner dans leurs pages solennelles. On veut voir les choses de haut, comme on dit, et, à force de dominer le théâtre, les acteurs disparaissent. On a la prétention de peindre, non pas l’homme, mais bien l’humanité, comme si la masse ne se composait pas d’unités, comme si les individus, du moins quelques-uns, ne devaient pas être considérés à l'égal des types immortels en qui se résume l’espèce. Mais j’ai déjà dit sur ce sujet tout ce que j’en pense; je suis peu disposé d’ailleurs à rabâcher sur cette théorie; mon temps sera mieux employé à consigner ici des anecdotes.
J’ai trouvé M. le chancelier en tête à tête avec M. Saint-Marc-Girardin, son confrère à l’Académie. Ces messieurs les immortels doivent se voir fréquemment, car dans huit jours aura lieu le vote pour remplacer Baour-Lormian, Mais il était question d’autre
chose entre ces deux personnages; aussitôt après les salutations, M. Pasquier m’a dit : « Docteur, nous parlions d'un ouvrage que vous n’avez peut-être pas lu, les Mémoires de M. le comte de Rœderer. La fameuse correspondance du roi Joseph, publiée l’an passé, a, sans contredit, un peu rapetissé le comte, qui était un homme de talent, laborieux, habile, etc. Or son fils, voulant réparer le tort fait à son père, a pris le parti de publier en trois volumes les papiers laissés par l’ancien ministre, et le troisième tome, qui vient de paraître, est rempli de documents du plus grand intérêt. Ce sont des conversations privées entre l’empereur et Rœderer, des choses très intimes, confidentielles, qu’on dit dans un cabinet, en tête à tête, mais qui, dès qu’on a franchi la porte, sont devenues un secret. Certes, l’empereur ne savait pas qu’il avait affaire à un ancien journaliste du Journal de Paris , ayant toujours la plume à la main, un écrivain perpétuel (je connais des gens comme cela) ; car, sans ce goût si vif, ces particularités de ménage seraient restées inconnues. Mais nous voici admis à ces entretiens, et certes, pour ma part, je n’aurais jamais eu le courage de publier ces comptes rendus de séances où le procès-verbal n’est pas de franc jeu. Mais enfin la chose est faite et le public peut y mettre son nez.
M. Saint-Marc-Girardin :
— - J’ai vu là, monsieur le chancelier, reproduit à diverses reprises, un mot de l’empereur que nous connaissions déjà; celui-ci : «Il faut savoir être lâche à propos ! »
- — C’est vrai, reprend le duc, il n’en faisait pas de mystère. Il a été lâche en Egypte, en plantant là Kléber et toute l’armée française; il l’a été au retour de Russie, quand il a abandonné les troupes en retraite, pour revenir presque seul à Paris; il l’a été encore ailleurs, obéissant à des intérêts supérieurs.
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M. Saint-Marc-Girardin ajoute :
— Et à la Malmaison, après la bataille de Paris, quand il est tombé dans un abattement si grand, qu’il n’avait plus d’idées, de paroles, qu’il paraissait au-dessous même de l’humanité.
— On ne tient pas assez compte, a répliqué le chancelier, de la faiblesse humaine, on ne veut voir dans certains hommes que les côtés héroïques, comme s’il n’y avait pas de place pour autre chose. Je tiens de Corvisart certaines particularités peu connues et qui n’en sont que plus intéressantes. Par exemple, l’empereur avait toujours peur du poison, et, quand il habitait les Tuileries, la police du château, organisée par le duc de Rovigo, était montée sur un pied merveilleux. On ne voyait aux portes que quelques sentinelles, mais dans l’intérieur du palais la surveillance était d’autant plus parfaite quelle ne paraissait pas. Les cuisines étaient bien gardées, je vous en réponds, et cependant l’empereur était sans cesse tourmenté par des craintes que rien ne justifiait.
— Je tiens (moi) de bonne source que Corvisart, consulté par l’empereur sur le goût des poisons, lui avait recommandé de rejeter aussitôt tout aliment ou boisson paraissant amer, âcre, d’un goût insolite, de même que ceux qui lui sembleraient trop doux et, sur ce point, en désaccord avec les sensations accoutumées.
— A plusieurs reprises, l’empereur, éprouvant des crises d’estomac, auxquelles il était assez sujet, s’imaginait qu’il était empoisonné. Il s’introduisait les doigts au fond de la bouche et provoquait ainsi des vomissements violents. Quand il ne pouvait vomir, il se roulait sur les tapis de son appartement, criait, se lamentait, perdait toute mesure; ou courait après Corvisart, qui arrivait et le trouvait en proie à ces accès de colère ou de découragement. Et alors le médecin, qui avait son
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franc-parler avec le maître, le traitait fort rudement, le poussait du pied, lui disant : «Relevez-vous! c’est honteux, c’est de la lâcheté ! Relevez-vous ! vous n’avez rien que des crampes d'estomac, des douleurs nerveuses, etc.» Et le malade se relevait et se calmait peu à peu. Oui, Corvisart me l’a dit en propres termes, il le poussait du pied , lui montrant son mépris pour des faiblesses aussi coupables.
M. Saint-Marc-Girardin et moi, nous écoutions avidement cette particularité si caractéristique de la vie d'un homme comme Napoléon, et le chancelier nous a donné à cet égard l’assurance que rien n'était plus exact. Ces crises d'estomac furent un jour l’objet d’un entretien confidentiel entre Corvisart, le duc de Rovigo et M. Pasquier. Ces deux messieurs questionnaient le célèbre docteur dans le but de savoir à quoi s’en tenir sur le chapitre de cette santé précieuse, et le médecin leur dit ceci : « Il en a bien encore pour une dizaine d’années (c’était en 1815). L’estomac et les intestins sont malades, il y a là quelque chose d’organique qui finira par un squirre ou un cancer; plutôt un cancer, car son père en est mort. »
M. Pasquier, très occupé de ces paroles solennelles, sachant que le père de l’empereur ét-ait mort à Montpellier, fit prendre des informations auprès du chef de cette faculté. Il acquit la preuve qu’en effet ce personnage avait succombé après une longue maladie, que l’ouverture de son corps avait été faite et que l’on avait constaté une dégénérescence cancéreuse. Il est à remarquer que Napoléon est le seul de ses enfants qui ait eu la même maladie, mais il y a tant de raisons qui peuvent changer l’hérédité!
— Et à propos de ces révoltes de son estomac, je me souviens, poursuit le duc, de son antipathie pour l’oignon. Il ne pouvait en manger sans être fort incommodé, et, plusieurs fois, de graves accidents ont eu
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pour cause cette cuisine de hasard que les empereurs eux-mêmes sont forcés de subir. Voici un fait considérable qui a été causé par un de ces oignons égarés : après la bataille de Dresde, l’empereur improvisa un grand mouvement stratégique, qui devait avoir pour résultat de couper le centre des armées ennemies et de détruire la ligne de défense des Autrichiens. Il fallait pour cela pénétrer en Bohême, s’emparer des défilés de cette province. En conséquence, l’ordre de départ est donné. Le général Vandamme commande l’avantgarde, il s’avance, espérant tourner et surprendre un corps d’Autrichiens; l’empereur part le lendemain matin, Corvisart le suit peu de temps après. Mais il était à peine à deux lieues de Dresde quand il rencontre les fourgons de l’empereur qui rétrogradent. Etonné, il s’avance et trouve Sa Majesté arrêtée dans une auberge, en proie à des accidents terribles, se croyant empoisonnée, mais au fait ayant mangé une soupe dans laquelle il y avait de l’oignon. Il résulta de ceci qu’il fallut revenir à Dresde. Le général Vandamme, allant de l’avant et non soutenu, au lieu de prendre, fut pris; la grande manœuvre n’eut pas lieu, et les Autrichiens se rallièrent; ce qui rendit la guerre plus longue et plus terrible. Encore un grave événement dû à une petite cause, et il y en a bien comme cela dans l’histoire des empires.
— C’est le grain de sable qui arrêta Cromwell, dit Saint-Marc-Girardin, faisant allusion à un mot sublime de Bossuet dans l’oraison funèbre de la reine d’Angleterre. Ici c’est un misérable oignon (ma bête noire), c’est un dégoût naturel qui vient contrarier les grandes vues d’un homme de génie. N’est-il pas singulier que la plupart des grands événements de l’histoire se soient trouvés à la merci d’une indigestion? Que de belles choses en littérature, dans les arts, ont tenu a ce que l’homme qui faisait ce chef-d’œuvre se
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portait bien quand l’inspiration lui est venue? Le moral a grand besoin du physique, en vérité, et quand ce dernier fait banqueroute, l’autre est bien près de faillir. Il y avait bien des réflexions philosophiques à faire sur ce sujet, mais passons; j’ai à prendre note d’un autre accident non moins bizarre.
M. Saint-Marc-Girardin a dit au chancelier : «J’ai vu dans les Mémoires de Rœderer un fait qui m’a paru singulier. C’est l’indication du sentiment de jalousie que l’empereur éprouvait à l’égard de son frère Joseph. Marie-Louise, courtisée par Joseph, qu’y a-t-il de vrai là dedans? Je n’en avais jamais entendu parler jusqu’ici. — Le fait est certain et je l’ai écrit quelque part, mais non publié. C’est là une des indiscrétions de Rœderer, mais elle eût pu venir d’autre part. Voici ce que je sais de positif sur ce point :
«En 1815, alors que l’armée des ennemis alliés était aux portes de Paris, le soir même où nous devions aller au camp des souverains pour traiter officiellement de la reddition de la capitale et afin d’obtenir des conditions aussi favorables que possible (j’étais alors préfet de police), je vis entrer chez moi le duc de Rovigo, portant un grand portefeuille. Il me dit : « Gardez cela, cachez cela, c’est très important. — Mais, «lui dis-je, tout à l’heure mon hôtel va être occupé «militairement. Mettez ce portefeuille chez vous. — Ma «maison sera également gardée, je ne sais où je pour- «rais cacher ce dépôt. — Mais qu’est-ce que c’est? — « C’est ma correspondance intime avec l’empereur. Au « surplus, si vous apercevez un danger pour ce dépôt, « donnez-moi votre parole d'honneur que vous le brû- « lerez. » Je le promis et il s’en alla. Nous devions partir à dix heures du soir pour nous rendre au camp des alliés, mais il y eut des retards tels que j’attendis jusqu’à deux heures du matin. Pendant ces longues heures de solitude, j’eus la pensée de visiter ces papiers. Je