DROUYN DE LHUYS— DE BOURQUENEY
qui a trop occupé sa vie «à ferrer les cigales», suivant l’expression de maître Rabelais.
5 avril 1855.
Le voyage de M. Drouyn de Lhuys à Vienne est un fait considérable. Le ministre des affaires étrangères ne se déplace pas ainsi sans motif grave. La vraie raison de cette course, c’est que M. de Bourqueney, notre ambassadeur à Vienne, est devenu très puissant; il correspond directement avec l’empereur, cela offusque M. le ministre, qui ne veut pas que de si grandes affaires se traitent par-dessus sa tête. Cette fortune de M. de Bourqueney est fort remarquable. Ancien rédacteur du Journal des Débats , il est devenu diplomate un peu à son corps défendant. Puis, bien poussé par les Bertin, sous le ministère Guizot, il a fait un chemin rapide. Il a bien tenu son emploi à Constantinople, à Rome et ailleurs, et quand est venu l’accident de 48, il a été mis presque à la porte par M. de Lamartine.
Mais il n’a pas lâché prise, on l’a replacé, et bientôt il est devenu ambassadeur en Autriche, justement à l’époque où la guerre d’Orient entraînait les plus sérieuses complications avec l’Allemagne. Tout notre espoir est là; si M. de Bourqueney parvient à obtenir la paix, il aura rendu un immense service à son pays et les plus hautes récompenses lui sont réservées. C’est un bel exemple de la faveur du sort. Mais M. de Bourqueney est un homme de mérite, et c’est justice que le succès vienne couronner des efforts généreux.
M. de Sainte-Aulaire m’a raconté un charmant poisson d’avril qui a mis en rumeur la haute société de Paris.
Dimanche matin, Mme de Bering reçut un billet de M. Ach. Fould, lui annonçant la prise de Sébastopol.
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
La lettre était signée, elle était cachetée au nom du ministre d'Etat. La dame, enchantée, répond à la hâte : «Merci de votre bonne nouvelle, venez dîner avec nous, etc.» M. le ministre ne voit là qu’une invitation à dîner, sans trop prendre garde au reste. Il va chez la dame, trouve nombreuse réunion; tout le monde est dans la joie, et quand on en vient aux éclaircissements il se trouve que c’est un poisson des mieux conditionnés. La lettre est fausse, imitée, mais le cachet est vrai. M. Fould est d’autant plus vexé que cette plaisanterie lui coûte fort cher à la Bourse. La dame, qui a expédié la grande nouvelle en Angleterre et ailleurs, se trouve mal. Bref, la ruse a complètement réussi.
Mais, chose singulière, M. de Morny a été non moins bien mystifié par une dépêche arrivant du ministère de l’intérieur, signée Billault, cachetée officiellement. Et, à la réception de l’heureuse nouvelle, M. de Morny, ouvrant son salon, où l’attendaient vingt visiteurs, fait part à tout le monde de cette dépêche officielle. Mais ce n’était qu’une plaisanterie, et vous jugez des inconvénients de cette bourde.
M. de je ne sais plus qui, un personnage de haute dignité, a été également trompé, de sorte que l’empereur irrité a donné des ordres sévères afin que l’on découvrît la main coupable pour la punir. Pourra-t-on y réussir ? En tout cas un « poisson d’avril » mettant en mouvement le grand appareil de la justice, cela méritait d’être retenu, n’est-il pas vrai?
8 avril 1855.
Dans ces derniers temps, on avait trouvé dans les boîtes qui sont à la porte des ministères et des hôtels occupés par les grands fonctionnaires de l’Etat des cartes de visite portant des noms différents, mais tous appartenant à l’aristocratie du faubourg Saint-Ger-