LE COMTE DE X
main. Sur ces cartes se lisaient de grossières injures, adressées soit à l’empereur, soit à l’impératrice, et la variété de ces injures témoignait d'une singulière fertilité d’invention. Il se trahissait là une haine violente pour laquelle toutes les formes d’injure étaient bonnes, et même, en ce genre d’attaques, toutes les bornes étaient dépassées. L’auteur empruntait au vocabulaire des Halles, aux locutions de la plus vile canaille, tout ce qu’il y a de plus ignoble, de plus ordurier. Une même main avait tout écrit. Quand on eut recueilli un certain nombre de cartes portant les noms les plus distingués de la noblesse carliste, on s’étonna de cette singularité. La police conclut de cet examen que l’auteur de cette brutale impertinence devait être un des hommes les plus répandus dans cette société choisie, recevant des cartes de visite et se servant de ces cartes pour placer ainsi sous l’abri de ces noms des injures anonymes de la plus détestable espèce. On prit donc des mesures en conséquence, et l’un de ces jours derniers un agent de police arrêta un monsieur qui venait de jeter une carte dans la boîte du cercle impérial. Vérification faite, on trouva dans cette boîte une seule carte, celle qui venait d’être jetée, et cette carte, qui ne portait pas le nom de la personne qui l’avait jetée dans la boîte, était couverte de grossières paroles, de la même écriture que celles saisies jusque-là.
Le personnage fut conduit au dépôt de la Préfecture de police. Il y resta vingt-quatre heures en compagnie des voleurs, des filous arrêtés, et quand le magistrat instructeur procéda à son interrogatoire, il fut constaté que le susdit se nommait M. le comte de ***, zélé royaliste, écrivant assez souvent dans la Gazette ou dans la Quotidienne. On tenait le coupable, et l’évidence des preuves était telle, qu’il se vit contraint de faire les aveux les plus explicites. «C’est vrai, dit-il, j’ai fait ce que l’on appelle une
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
«cochonnerie», mais soyez généreux, je ne recommencerai pas. » La chose ayant été rapportée à l’empereur, son premier mot fut : «Mettez-le en liberté!» Mais, quand on lui eut fait voir les pièces du procès, il baissa la tête et s’éloigna du préfet en disant : «Qu’on ne m’en parle plus.» Les amis politiques du coupable, avertis de son arrestation, firent des démarches actives pour lui venir en aide; mais quand on eut fait venir les personnes dont les noms se trouvaient sur les cartes, quand elles eurent vu les choses écrites par M. de *** et mises ainsi à la charge des titulaires de ces cartes, il y eut stupeur parmi ce monde, et l’on comprit que pareille affaire ne pouvait être ensevelie dans un silence protecteur. La justice suivra donc son cours.
Le coupable, voyant son procès se gâter, a changé d’attitude; il est devenu arrogant. «On veut, s’est-il écrié, me donner de l’importance... Eh bien, j’accepte mon rôle... nous verrons!» Voilà donc un procès qui viendra prochainement à la police correctionnelle. Il ne peut manquer de faire beaucoup de bruit; mais on sait déjà que le parti carliste est désolé de cet éclat, vu la nature du délit, son caractère de grossièreté, qui rend odieux le coupable. Notons que ce monsieur a été condamné autrefois pour injures contre le roi Louis- Philippe. Le personnage est, on le voit, fidèle à ses amours et à ses haines, mais son tact ne va pas jusqu’à distinguer ce qui est permis de ce qui est illicite, ce qui est convenable de ce qui est odieux.
Un des plus éminents magistrats de la Cour impériale de Paris donne une prise singulière à la critique. Il est au mieux avec la femme d’un avocat, et, usant des privilèges de sa place, procure à cet avocat toutes les affaires dont il peut disposer, et, qui pis est, il lui donne toujours gain de cause. Il y a là un forfait énorme, et l'on dit que beaucoup de membres du barreau, outrés de ces injustices flagrantes et si hautement