‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 74 sur 166 · PONSARD · texte numérisé non relu

PONSARD

eu deux cents spectateurs, bien que l'on eût baissé les prix, et, en somme, c’est un immense fiasco. Il y aura pour Rachel une énorme perte d’argent, car cette affaire a été montée par elle à son bénéfice, mais aussi à ses frais.

On a repris l'Honneur et l'argent , de M. Ponsard, et avec un plein succès. Le théâtre de l’Odéon a donné cette pièce deux cent cinquante fois au moins, et les recettes ont atteint 6^0,000 francs, dont le tiers à peu près est revenu à l’auteur. Il aurait trouvé là une petite fortune, l’indépendance, car, avec 10,000 francs de rentes, un homme jeune, garçon, de l’Académie française, pouvait se dire le maître du monde. Hélas! cette pauvre tête, toujours dans les nuages ou dans la crotte, a laissé perdre cette mine d’or. M. Ponsard a des dettes, et des plus criardes; il vit en vrai bohémien, gaspillant son talent si rare, tombant peu à peu dans une défaveur qui serait méritée si l’on voulait n’être que juste. Mais l’indulgence est due à ces génies pour qui les règles ordinaires sont impuissantes; il faut à ces brebis mesurer le vent, ne pas user de rigueur et attendre le jour de la résipiscence. Ainsi je fais à son égard; il est charmant, câlin, enfant, doux et sans prétention, mais faible comme le roseau qui ploie au moindre souffle de la brise. Jugez de ce que doit faire l’aquilon !

19 octobre 1855.

Tout le monde ici veut aller dîner au grand hôtel du Louvre. La salle à manger contenait hier plus de trois cents convives; ce n’est que la moitié de ce qu’il faudrait pour la remplir. On paye six francs par tête. Le service est magnifique, comme le local, et les amateurs si nombreux, bien que la chose ne soit pas terminée, qu’il faut aller se faire inscrire le matin. Presque

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tous les appartements sont retenus. Il y a des chambres à deux francs par jour, à trois francs, etc. Ce sera une merveille, et les petits hôtels vont se trouver bien à plaindre. Cet hôtel a coûté plus de dix millions à bâtir et à meubler. Les gens de service ont des chaussures doublées de liège, on n’entend aucun bruit, les sonnettes sont remplacées par un appareil électrique à l'aide duquel on peut, dans chaque appartement, demander au directeur ce que l’on veut. Tout cela est comme une sorte de palais enchanté. Il y aura dans les grands escaliers une mécanique destinée à porter les locataires du rez-de-chaussée à tous les étages. La bonne chose que de ne pas monter des centaines de marches, et quelle économie pour les gros ventres et les cœurs palpitants !

24 octobre 1855.

Hier soir, nous avons beaucoup jasé avec M. Ponsard. On connaît son laisser aller, sa gaieté, sa folie. Il est amusant, surtout quand J. Janm le stimule. Or le susdit J. Janin est un terrible stimulant lorsqu’il s’en donne la peine. Il vaut un essaim d’abeilles pour les piqûres; il mettrait au galop le cheval de bronze de LIenri IV. Aussi le bon Ponsard prend-il le mors aux dents quand l’autre le fouette. Cela est fort amusant à voir et à entendre. Ponsard est très épris d’une grande dame, et il incline à vivre avec elle en dehors des lois, en dehors des convenances. Il n’a pas la force de vouloir le bien quand le mal lui plaît. J. Janin, qui est passé maître en ces sortes d’irrégularités, lui a fait un tableau des ennuis de ces espèces de liaisons; il lui a montré, d’une façon plaisante et sérieuse tout à la fois, les inconvénients de ces crimes sociaux. Mais je crains bien que le sermon de notre Bossuet n’échoue contre les séductions d’une femme très dangereuse.

Mn,e DE BOIGNE — MARMIER

12 novembre 1S55.

Dîner hier chez Mme de Boigne, en assez petit comité, — six convives, — mais avec assez grand appareil. Le chef s’était distingué, et le festin était beaucoup plus recherché que d’ordinaire. M. de Flavigny, M. de X..., du corps diplomatique, et M. Marmier, le voyageur, étaient les invités. Je ne compte ni M. le chancelier ni moi. La salle à manger est petite, mais bien décorée; le domestique est nombreux, en grande livrée, le service élégant; tout a bon air, grande tournure, de sorte que j’aime assez ce cérémonial. Mme de Boigne a un beau gobelet de cristal recouvert de sa capsule d’argent, ciselée, armoriée, et portant à l’anse un petit hibou, symbole de la sagesse, l’oiseau de Minerve, indiquant qu’il faut boire avec modération. L’argenterie est belle, ancienne et fort abondante, les vins choisis, la conversation élégante, fine, aiguisée, en somme, l’aristocratie se reconnaît à des signes évidents.

Le chancelier est placé à la droite de la dame, et moi à la droite du monsieur, avec désignation expresse. Par malheur, M. Pasquier entend de moins en moins, surtout à table; il ne peut prendre aucune part à la conversation. Il faut lui parler de près, et nettement, pour qu’il saisisse un mot, un trait, une histoire. Il a bien ri de celle-ci :

A Rome, pendant l’ambassade de M. de Sainte-Aulaire, on reçut une dénonciation dirigée contre le consul de France dans cette capitale. Il était dit que ce personnage avait dans son salon un portrait du tyran Charles X. M. de Sainte-Aulaire chargea un de ses secrétaires d’écrire à ce monsieur de faire attention à cela; que, puisqu’il était fonctionnaire français, il ne devait pas manifester d’opinions hostiles au gouvernement établi. Le consid répondit qu’il avait, en effet,

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ce portrait chez lui, mais que, comme tous les rois se ressemblaient, il avait effacé le nom de Charles X et mis celui de Louis-Philippe à la place. On a beaucoup ri de ce trait, et M. le chancelier s’en est infiniment amusé.

M. de Flavigny, qui a sa terre près de Tours, nous a dit que M. Bretonneau, le célèbre docteur, écrivait ses Mémoires, et que la médecine n’y jouerait pas le rôle principal. M. Bretonneau est un homme de beaucoup d’esprit, fort excentrique, très vieux. Il a vu beaucoup de monde, et du plus grand, et nul doute qu’il ne fasse un livre amusant. Il est érudit, mais fantasque, et aujourd'hui on ne peut obtenir une consultation que quand on le rencontre chez un pharmacien de ses amis où il fait d’assez fréquentes stations.

I‘T décembre 1855

Rencontré chez M. le chancelier un nouvel hôte, c’est M. le marquis de Pastoret, aujourd’hui sénateur, après avoir été tout autre chose. C’est un personnage de l’ancienne cour, fils d’un chancelier de France sous Charles X, tenant au parti de la Restauration par des liens très serrés, mais qui se sont brisés tout récemment par suite de circonstances que l’on ne peut pas trop expliquer en ce moment. Quoi qu’il en soit, M. de Pastoret est un homme grand, bien tourné, de belles manières; sa figure est bien faite, mais l’âge a neigé sur les sommets. Je suppose que ce marquis a bien soixante-sept ou soixante-huit ans, ce dont il enrage probablement, et je l’en excuse; car, à sa place, j’en ferais tout autant. Donc ce nouveau marquis de ma collection est fort instruit. Il fait partie de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres); il a fait quelques livres; entre autres, je crois, le Duc de Guise à Naples. Il a toujours vécu dans le plus grand monde, et cela se

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