‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 73 sur 166 · VERDI · texte numérisé non relu

VERDI

venus les succès de Donizetti, et enfin ceux de Verdi, et désormais sa vie a été empoisonnée. Il a renoncé à écrire, il est tombé dans l’ennui, il est devenu peureux, surtout depuis la révolution de Bologne.

Il est assiégé de terreurs continuelles, il ne veut pas aller en chemin de fer, des craintes puériles le tourmentent; il est toujours à la piste d’un moyen de sauver sa santé chancelante. Dernièrement on lui a conseillé les eaux de Spa. Pour aller les boire, il eût fallu monter en wagon; à quoi il n’a point voulu se risquer. Il fait venir de ces eaux chez lui, il les boit scrupuleusement, et, qui pis est, il les boit gratis ; car il est le plus avare des hommes. C’est lui qui, voyageant avec Aguado, partit de Paris avec vingt francs dans sa poche, parcourut une grande partie de l’Espagne, revint à Paris, ayant encore ses vingt francs et se vantant de ce tour de force en ladrerie. J. Janin prétend même qu’il avait vingt et un francs, ayant gardé pour lui une pièce de vingt sols qu’Aguado l'avait chargé de donner à un pauvre.

11 septembre 1855.

Dimanche soir, je dînais chez Cohen, à Castel- Madrid, dans le bois de Boulogne, en assez nombreuse compagnie. M. Haussmann, préfet de la Seine, était au nombre des convives, ainsi que sa femme et ses deux filles, et là nous avons pu avoir des détails sur l’attentat de la veille, l’attentat Delmarre, au Théâtre- Italien. On ne comprend pas la maladresse des assassins, pas plus que leur audace, leur folie, cette stupide rage qui leur met à la main une arme dont ils ne savent pas se servir !

Pendant que nous dînions en grand gala, il arrivait au chemin de fer de la rive gauche un accident des plus graves. Les victimes sont nombreuses; mais qui peut tout prévoir?

2 1 6 JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

Voilà donc deux jours néfastes; le ciel nous devait un dédommagement. Aussi a-t-il été magnifique. Lundi est une journée triomphante; nous sommes vainqueurs en Crimée, la boucherie humaine est close, on va vivre sans ce bruit mortel du canon. Il y a relâche, répit; les pauvres soldats vont dormir tranquilles. Que béni soit le Dieu des armées! seulement je souhaiterais, si cela pouvait m’être permis, qu’il se privât de ce titre guerrier et prît en pitié la pauvre espèce humaine, si durement moissonnée par la grande faux de la guerre.

9 octobre 1855.

On n’a pas oublié la fameuse expédition américaine de miss Rachel, la grande tragédienne, à la tête de sa nombreuse famille. Cette virtuose, poussée par la rage du gain, espérant retirer des millions de ce pays où les artistes ont fait de si belles récoltes, a transporté à New-York Corneille et Racine, les élégances infinies du plus beau langage, des plus nobles sentiments; véritables perles jetées devant des hommes qui vendent du sucre ou du coton tout le jour, qui se grisent invariablement le soir et vont hurler leurs hourras en l’honneur d’un personnage exotique qui leur demande des applaudissements et des dollars.

Les premières représentations de l’illustre troupe ont paru avoir quelque succès. Mais là-bas on comprend si mal le français et bien moins encore les délicatesses de la langue, les sentiments raffinés ou sublimes, la quintessence des plaisirs les plus purs, que l’on s’est promptement lassé de cette rhétorique du temps de Louis XIV. Un journal américain, et des plus accrédités, a dit que le jeu de Mlle Rachel faisait passer les stupidités de Corneille, et bientôt la défaveur s’est manifestée. A la quatrième représentation, il n’y a pas

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