FONTAN
mins de fer. Le criminel fut dirigé à pied sur le Dépôt et attaché à un forçat qui avait la gale. Cet accouplement fit jeter les hauts cris à toute la presse. Une polémique ardente s’éleva à cette occasion, l’opposition en parla à la tribune, de toutes parts on cria à l’atrocité, à l’injustice, et Fontan fut proclamé martyr. Il s’agissait d’obtenir sa grâce. Deux de ses amis, Frédéric Soulié et Jules Janin, rédigèrent une supplique au roi, afin d’attendrir le susdit tyran : «Sire, je me jette à vos pieds!...» Jamais il ne voudra signer cela. — Tu crois? — Certes! — • Eh bien : «Sire, j’embrasse vos genoux!...» — C’est encore trop humble! — Diable! Comment donc dire?»
On finit par rédiger une lettre que Janin proposait de commencer par «mon cher ami» ! Mais c’était encore trop royaliste et cette fameuse requête était tout juste aussi polie que de nécessité. Fontan, à qui on lamontra, la déchira héroïquement et ne voulut rien entendre. On aurait dit qu’il pressentait la liberté prochaine. La révolution de Juillet éclata, la prison s’ouvrit, et il faut le dire, parce que c’est la vérité, le nouveau roi, populaire, protégea Fontan, lui donna de l’argent et, somme toute, le tira de la misère.
Bien des histoires ont couru sur ce personnage qui est mort sans gloire, bien que le roi Louis-Philippe lui eût donné la croix d’honneur. On peut contester la-propos de cette récompense, mais l'esprit de parti aveugle les meilleurs esprits.
Les recueils de ces petits journaux qui empêchaient de dormir MM. de Corbière, de Peyronnet, sont illisibles; on ne comprend pas facilement à quel point ils avaient de l'influence sur les hommes du pouvoir. Mais l’espèce humaine est ainsi faite. On dit que Mme de Staël était aux abois quand un petit article du Nain jaune la prenait à partie. J’ai vu Dupuytren très malheureux quand un misérable petit journal s’avisait de
le critiquer; et ces mêmes personnages sont assez peu sensibles au bien que l’on dit d’eux.
7 décembre 1855.
J'ai encore entendu parler assez longuement de Rossini par Panseron, professeur au Conservatoire de musique. Ce brave Panseron est un bon musicien praticien, il a fait beaucoup de romances, mais surtout des solfèges, des méthodes pour piano et chant, il a arrangé beaucoup de musique à l’usage des élèves; il tient bien sa classe. Bref, c’est une utilité , sans la moindre trace de génie. Le petit bonhomme a été complètement oublié à la distribution des nez; il a au milieu du visage une sorte de petit tubercule retroussé, et, pour faire croire que c’est un nez ordinaire, il le bourre de tabac et se mouche bruyamment; mais ces démonstrations sont vaines. On dit même que ce brave Panseron ne s’est marié que pour entendre dire qu’il avait «un nouveau-né». Le Conservatoire est plein de mots de ce genre à l’adresse du «maëstro néanmoins». Mais je reviens à mon narré.
Donc, maître Panseron, qui est fort lié avec Rossini, nous racontait sa visite toute récente à l’illustre compositeur. «Tu m’as donc tout à fait oublié? (On sait que les artistes sont voués au tutoiement.) Tu ne m’aimes donc plus, ingrat? — Comment! je ne t’aime plus... Comment! je t’ai oublié!... demande à ma femme si je ne l’ai pas cent fois embêtée avec tes trois romances que je chante quand je n’ai plus de voix ! » Et ainsi se poursuit ce colloque si drôle, si malicieux, du grand homme et en même temps si bon enfant avec son ancien camarade ! Rossini est charmant dans ces circonstances. Panseron prétend que Meyerbeer et ses succès tueront le grand maëstro. Il est jaloux, et son cerveau plein de mélodies n’en laisse sortir aucune dans la