MEYERBEER — HALÉVY
crainte que l’autre n'en profite. Il laisse rarement échapper une occasion de lancer une petite épigramme contre le juif allemand. Il retrouve toute sa verve italienne contre le tedesco ebreo, deux choses en abomination à tout catholique romain.
M. Meyerbeer est Prussien. Sa famille, très riche, tient à Berlin une banque colossale. Le compositeur a plus de deux cent mille livres de rentes, tandis que Rossini n’en a pas plus de quatre-vingts. Il faut convenir que Meyerbeer est un grand savant en musique; il a aujourd’hui soixante ans, et dès l’âge de quinze à seize ans il était un vrai prodige de science harmonique. Mais, s’il a la force, la patience, le travail passionné, il lui manque ce feu qui abonde chez Rossini, ce charme, cet esprit qu’aucun compositeur n’a possédés à un degré aussi éminent. J’ai rencontré bon nombre de musiciens, mais ce n’étaient pas parmi les artistes ceux que je préfère. M. Batton, qui est mort dernièrement et que je voyais souvent, savait si bien la musique de tout le monde que, quand il voulait composer quelque chose de son cru, il retombait toujours dans des souvenirs que chacun saluait alors comme de vieilles connaissances. Zimmermann était un homme de talent, mais vaniteux et sot, se posant en grand maître et ne sachant bien que tourner la manivelle de son assommant piano. M. Halévy est plus aimable; il cause, il a été bien élevé, il sait écrire; enfin, c’est un compositeur habile, avec des éclairs d'inspiration qui illuminent des oeuvres de travail puissant et de science profonde. Il lui manque pourtant ce don divin qui éclate chez Beethoven, Mozart, Rossini et deux ou trois autres.
13 décembre 1855.
J’ai fait une visite hier à M. Pasquier. Toujours un peu souffrant, il aime les médecins. Mme de Boigne et
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ses plus proches m'assurent que ma présence lui est agréable, même un peu utile; aussi je m’empresse de lui rendre mes devoirs, qui sont de bons offices. Hier, donc, bien installé près du chancelier, nous avons causé. Je lui ai parlé des deux articles insérés aux Débats par M. de Salvandy, à propos de la mort de M. le comte Molé. « Hélas ! il en fera un troisième, un quatrième, peut-être, tant il est inépuisable... Mais quel fatras!» Je ne sais plus quel personnage, en entendant comparer Salvandy à Chateaubriand, s’écria : «Oui, sans doute, c’est son ombre, mais l’ombre vue au clair de lune!» Royer-Collard ne l'aimait point. Quelqu’un disait un jour devant lui : « Salvandy est un sot. — Non pas, répondit l’acerbe philosophe, ce n’est pas un sot, mais bien le sot. »
«J’ai connu Salvandy tout jeune, a ajouté M. de Pastoret; nous avons été au collège ensemble. C’est un bon homme, qui a de la naïveté dans son amourpropre. Il a dû sa fortune politique et littéraire au Journal des Débats , qui l’a adopté de bonne heure, et cela après une certaine brochure politique qui avait eu du succès. Les Débats sont fidèles à leurs rédacteurs. Il faut leur rendre cette justice. M. Molé a toujours été soutenu par les Débats. A l’époque où MM. Guizot et Thiers se coalisèrent contre M. Molé, ces deux associés passagers furent violemment combattus par les Débats, et, plus tard, quand M. Guizot fut devenu ministre, la feuille des Bertin lui dit un jour : «Vous pourrez obte- «nir notre silence, mais jamais notre estime!» Depuis, ce sentiment s’est modifié. Qu’est-ce qui ne se modifie pas avec le temps ? »
— Ponsard a été nommé membre de l’Académie française, il y a plus de six mois, à la place de Baour- Lormian. Je ne sais quand il fera son discours de réception. Ce maître fou est dans les fers de Mme de Solms, une princesse échevelée qui a été expulsée de