LE PRINCE DEMIDOFF
feuille; il cherchait à soulever le cristal recouvrant le portrait. Le prince criait après le drôle, le menaçait d’une correction, lorsque tout à coup la glace ébranlée se détache, le portrait en fait autant; mais il n’était pas seul; cette figure conjugale, légitime, avait sa doublure : Mlle Georges se trouvait là, puis Mme la comtesse Walewska, puis une autre, et enfin encore une autre. Quatre visages de contrebande que le maître pouvait rappeler au besoin, qu'il visitait du regard, quand l’envie lui en prenait. — Que dites-vous de cette collection ? Le prince Demidoff avait acheté toute une galerie cachée; c'était une mine découverte par le petit laquais; reste à savoir s’il a été récompensé pour cela. C’est un trait qui manque à cette histoire authentique.
13 juin 1851.
Le chapitre des cancans parisiens ne chôme pas, comme vous le pensez bien. Le duc de Brunswick a soutenu un siège contre des recors qui voulaient l’arrêter. Notez qu’il s’agissait de billets et de billets doux, de lettres de change et d’un échange de lettres; enfin, une vraie histoire à la Frédérick Lemaître.
Le jeune Victor Hugo, qui a failli être tué en duel cet hiver à propos de son cher papa, vient d’être condamné à six mois de prison, le maximum de la peine, je crois. Il avait prêché la désobéissance à la loi et il y avait pour circonstance aggravante la défense du père en faveur de son fils ! Voilà un papa bien onéreux pour ce jeune homme.
Le procès Bocarmé fait grand bruit. Vous avez remarqué, dans les expériences du professeur Stass et dans celles de M. Orfila, que tous les animaux empoisonnés par la nicotine tombent sur le côté droit. Ne serait-ce pas pour cela que Flocon, Caussidière et
autres grands fumeurs rouges tombaient toujours snr le côté droit... de l’Assemblée nationale? Fatal effet du tabac !
M. Thiers est allé à Claremont tout exprès pour désillusionner Mme la duchesse d’Orléans. Cette princesse s’attend à voir arriver chaque matin une députation venant l’engager à rentrer aux Tuileries. Le susdit Thiers n’a pu lui faire entendre raison, et il est revenu désolé. Une personne bien informée me disait dernièrement que la mère du comte de Paris a l’esprit on ne peut plus chimérique. J. Janin, qui l’a vue très en particulier, en a rapporté la même impression. D’un autre côté, les fervents de Frohsdorf n’escomptent pas l’avenir avec moins d’entrain; les imaginations courent à toute vapeur sur ces rails monarchiques, tandis que le pays s’arrête tout tranquillement dans l’ornière républicaine, en haine des casse-cou, des coups de main et de la culbute récente de Février.
En faisant des réparations dans le chœur de la cathédrale de Meaux, on a découvert un cercueil de plomb, portant une plaque de cuivre avec cette inscription : «Jacq. Benig. Bossuet, évêque de Meaux.» Voici l’histoire de cette découverte. Bossuet, en sa qualité de grand homme de grand génie, avait un superbe mépris pour les choses de la terre; il était un modèle accompli de prodigalité. Faisant des dettes comme un grand seigneur, n’ayant jamais su compter, il laissait tomber en ruine ses églises, et il eût été décrété de prise de corps si Louis XIV n’eût payé ses dettes et assoupi les plaintes de ses créanciers. Ce merveilleux génie, tout entier à ses inspirations, ne se préoccupa jamais des choses matérielles. Bossuet — et cela note rien à sa gloire - — • fut un piètre administrateur. Il laissa son église nue, et son successeur dut réparer les désastres de cet épiscopat si glorieux, mais si onéreux. Ce successeur fit donc tout simpléfiient réparer le chœur de
BOSSUET — G. NADAUD n
sa cathédrale, en plaçant contre un mur la pierre tumulaire qui recouvrait le corps du prélat. En 1 793, les profanateurs enlevèrent cette pierre, creusèrent le mur dans l’espoir d’y découvrir les restes de Bossuet; mais ils ne pouvaient rien trouver, et, grâce à ce changement de lieux, ces ossements furent conservés. Aujourd’hui le cercueil est retrouvé intact, on va lui rendre de nouveaux honneurs. Je tiens de bonne source ces détails sur la vie privée de Bossuet; je crois qu’ils sont intéressants.
7 juillet 1851.
En fait de gaieté, j’en ai pris l'autre jour une bonne dose. Les occasions sont belles quelquefois; j’en ai saisi une et je m’en suis bien trouvé. La grande bohème littéraire tenait une de ses assises à Chatou; la tente était fournie par Lireux, du Constitutionnel; la table, par Emile Augier. Nous avions pour théâtre de nos ébats l’île de Cressy ou de Croissy, en face de Marly, propriété du vieux feu d’Aligre; joignez à ce cadre une douzaine d’amateurs, comme M. Ponsard le tragique, M. Latour de Saint-Ybars le comique, et puis des rapins romantiques, des musiciens incompris et quelques journalistes comme J. Janin, et vous penserez peut-être que ce troupeau d’Epicure devait mener joyeusement une belle journée de juillet. Ainsi fut fait, et jamais je n’ai vu pareil sabbat littéraire. Le dîner à 5 francs par tête avait pour assaisonnement plus d’esprit qu’on n’en a dépensé chez tous les financiers depuis la banque de Law jusqu’à ce jour, en y comprenant les quatre frères Rothschild. Il s’est trouvé parmi cette bande de fous un poète nommé Nadaud (ne pas confondre avec le maçon de la Nièvre), et ce poète fait des vers qu’il orne de musique singulière. Il chante le tout avec un talent merveilleux. Ce n’est pas la chanson de
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Désaugiers, ni celle de Béranger; c’est un nouveau genre, quelque chose d'original, tantôt gai, tantôt sentimental; une ode d’Horace, une élégie de Tibulle, un vaudeville satirique; puis des chansons d’amour, puis des gaudrioles piquantes, le tout rehaussé d’airs gracieux, d’accents partant du cœur, et dit avec un entrain surprenant. C’était une bonne fortune telle que je n’en ai pas eu de semblable depuis longtemps. Il y avait parmi nous des beautés légères et ce dîner de garçons de plusieurs sexes a prouvé que la gaieté française n’était pas perdue. Ah ! que l’on a raison de rire et que les bouffées de folle joie sont une énergique protestation contre ces tristes fabricants de révolutions qui voudraient nous enterrer ! Il y avait là parmi nous quelques barbes rouges, mais nous n’en avons pas moins abîmé la république. Notre conclusion a été que la France est à celui qui la tient aujourd’hui. Possession vaut titre, suivant le vieux dicton.
15 juillet 1851 .
M. de Sainte-Aulaire me disait l’autre jour ceci : «J’étais chargé d’affaires à Vienne, quand M. Thiers est venu visiter le champ de bataille de Wagram. Connaissant bien le pays, la langue et beaucoup de vieux officiers présents à la bataille, j’ai cru lui rendre service en allant tout de suite à son auberge, me mettre à sa disposition et lui offrir de le conduire à Wagram avec quelques personnes qui lui rapporteraient, comme témoins oculaires, toutes les circonstances de la bataille; il m’a fort remercié, mais laissé entendre qu’il savait la bataille bien mieux que tous ceux qui y étaient, et qu’il n’avait pas besoin qu’on lui apprît rien du tout; il a seulement accepté mes services pour le mener sur les lieux, dans ma voiture. Nous sommes partis à neuf heures du matin, rentrés à neuf heures du
Mlle DE LA VALLIÈRE — BOSSUET 13
soir, tous deux seuls, après avoir parcouru cette vaste plaine, dans laquelle on ne trouve plus, à ce que m’a dit le maréchal Marmont, ni un mouvement de terrain, ni un arbre, ni une maison qui puissent rappeler les mouvements de troupes et guider les souvenirs. M. Thiers m’avait chargé de porter sa lorgnette, qu’il m’arrachait des mains de temps en temps, pour en jouer d’une façon toute napoléonienne. Du reste, il ne parlait guère et ne paraissait préoccupé que du traité du 15 juillet et de la situation ministérielle. Quand je lui ai proposé d’aller visiter l’île Lobau, qui est à deux lieues de là, il m’a répondu : «Merci, j’ai assez vu.» Puis il est reparti le lendemain matin, sans que j’aie pu comprendre ce qu’il était venu faire. Jamais, du reste, je n’ai passé à Vienne une journée plus amusante.»
21 juillet 1851 .
Vous rappelez-vous un article de Sainte-Beuve sur Mlle de La Vallière? L’auteur, en parlant d’un petit livre de piété écrit par cette illustre pénitente, disait que ce traité charmant avait été annoté par Mme de Genlis et déplorait qu’une telle main eût, en quelque sorte, maculé cette œuvre. Eh bien, ces annotations attribuées à Mme de Genlis sont tout simplement de Bossuet, et elles avaient été copiées sur un exemplaire conservé, je crois, à la Bibliothèque royale. Que dites-vous de cette aventure de critique? Il y a de quoi se pendre!
Je vous parlerais bien de M. Mazères, ancien préfet de 1830, homme d’esprit, auteur de comédies à succès, à argent, et que le Théâtre-Français a été heureux de trouver à diverses reprises. Ce brave et galant homme n’a pas de fortune et les quinze cents francs de l’Académie lui seraient d’un grand secours. Et à propos de ces quinze cents francs, comment ne songe-t-on pas
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
qu’en nommant des académiciens grands seigneurs, riches, puissants, on frustre d'un juste salaire des pauvres diables qui seraient trop heureux de jouir de ce modeste subside accordé au talent? Que l’on enlève un hectare de pré à M. le comte Molé, soudain il prodiguera le papier timbré pour constater cette spoliation, et lui, lui si riche, touche sans scrupule ces quinze cents francs qui feraient vivre un véritable homme de lettres. N’est-ce pas une criante injustice et n’y a-t-il pas de quoi courroucer bien des esprits? Que Béranger s’abstienne fièrement de postuler des voix, c’est un bel exemple de dignité chez un homme pauvre; mais si M. de Lamartine, si Victor Hugo et quelques autres avaient suivi cette inspiration d’une âme élevée, l’Académie aurait dû chercher ailleurs des remplaçants, et les hommes de lettres les plus éminents auraient été en dehors de la savante compagnie. Ainsi donc l’Académie subit un double dommage par ceux qui se présentent et par ceux qui ne se présentent pas;. Elle est en quelque sorte réduite à choisir des hommes qui ne sont pas des gens de lettres et elle écarte volontairement ceux qui ne s’occupent que de littérature.
5 septembre 1851.
Journal d'un candidat à la place de feu Dupaty .
Mon ami J. Janin visite les deux grands personnages politiques dont il désire obtenir les voix.
M. Guizot : ■ — «Je ne vous dissimule pas, mon cher monsieur, que j’ai pris un engagement. M. Liadières... ■ — Fort bien, monsieur; vous me mettez à l’aise en me parlant aussi franchement. Je savais bien que j’avais M. Liadières pour compétiteur, et je pensais que littérairement je pouvais lui disputer les suffrages de l’Aca-