‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 95 sur 166 · BOH AIN · texte numérisé non relu

BOH AIN

d’un certain monde. Voici l'histoire singulière de Bohain. Son père, ancien commissaire-priseur, avait amassé une assez jolie fortune. Sa veuve et son fils pouvaient vivre très facilement avec quelques centaines de mille francs, mais le jeune homme avait une tête un peu chaude, beaucoup d’audace et un grand besoin de fortune. Devenu maître de son bien, il entreprit de gagner beaucoup d’argent, et pour ses débuts il acheta, sous Charles X, le Figaro , journal très piquant, très hostile à la Restauration, et bientôt, grâce à quelques rédacteurs spirituels et malins, cette petite feuille eut un grand nombre d’abonnés.

Elle donnait de gros bénéfices à son propriétaire. Mais la révolution de Juillet étant venue, l'ennemi étant tué, le Figaro n’eut plus autant de lecteurs, et le nouveau ministère, voulant récompenser un auxiliaire utile, nomma Bohain préfet de la Charente. Mais on peut être parfait journaliste et médiocre fonctionnaire. Bohain était un assez mauvais administrateur; à la suite de quelques difficultés, il fut révoqué de ses fonctions et courut dès lors après la fortune. Il avait une sagacité singulière pour se créer des ressources, pour deviner les affaires lucratives. Il fut, avec son ami Dutacq, mort aussi tout récemment, le créateur de la presse à bon marché. Il donna les journaux à moitié prix, se rattrapant par les annonces e*t par l’immense publicité. Mais, toujours pressé par quelque circonstance, il vendait une affaire en train; elle devenait une source de richesses pour l’acheteur et il avait, lui, bientôt dissipé le prix de la vente. Il a ainsi amorcé une foule de lignes qui ont servi à prendre de gros poissons, mais, quand le poisson mordait, était accroché, Bohain avait cédé l’instrument à un pêcheur habile.

En 1848, il se réfugia en Angleterre pour y créer un journal français qui réussit assez bien (comme le Galignanï s Messenger , journal anglais, imprimé à

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Paris). Il ne put s'entendre avec sa femme et voulut lui faire un procès; il dépensa énormément d’argent pour cette poursuite judiciaire. Quand il allait obtenir gain de cause, il y eut réconciliation et Bohain fut obligé d’aller lui-même en prison pour payer les dettes contractées en cette occasion. Bien d’autres anicroches lui sont survenues depuis, et ce pauvre diable, qui a frisé de près la fortune, qui a eu vingt fois un million, est mort insolvable dans quelque coin ignoré des Batignolles. Singulière destinée et qui résume assez bien le genre de vie d’une grande partie de la bohème moderne.

29 juillet 1856.

Hier soir, après deux heures passées en bonne et nombreuse compagnie, je ramenais à son logis, dans ma voiture , un personnage célèbre sous plusieurs rapports, Me Crémieux, ex-membre de l’ex-gouvernement provisoire, ancien ministre de la justice, et nous devisions de choses et d’autres, protégés par notre tête-àtête, sous la voûte d’un ciel étoilé, bien étendus sur des coussins élastiques et prêts l’un et l’autre à nous faire des concessions mutuelles. La politique est toujours à l’ordre du jour entre gens d’un métier différent. Il ne pouvait me parler médecine; moi, je n’avais garde de parler procès; si bien que le gouvernement de la chose publique était de droit la pâture de notre loisir. Aussi ne nous en sommes-nous pas privés, et voici, en bref, le résultat de cette longue conférence.

Il faut dire, pour l’intelligence du sujet, que Me Crémieux est naturellement enclin à parler du gouvernement provisoire. On peut avec lui partir des quatre points cardinaux de la conversation avec certitude presque absolue de venir aboutir au susdit gouvernement. Or, je ne sais à quel propos, le mot «histoire» ayant été prononcé, M® Crémieux m’a dit : «Je ne crois

Me CRÉMIEUX

plus à l’histoire, pas même à celle de la Révolution, si voisine cependant, depuis que j’ai vu tout ce que l'on a écrit sur la révolution de 48, sur le gouvernement provisoire. Tout cela est d’hier, et il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que l’on a écrit sur des événements contemporains, dont les auteurs principaux sont presque tous vivants. Ainsi Lamartine a fait un roman absurde et faux. Il m’avait dit un jour : «Je veux vous «lire tout ce qui vous concerne, vous verrez quel beau «rôle je vous fais jouer; venez demain.» J’y vais! tout était déjà à l’imprimerie, et quand j’ai lu cette histoire, je n’y ai pas trouvé un mot de vrai. Il prétend que j’étais aux Tuileries quand le roi Louis-Philippe a abdiqué, que Mme la duchesse d’Orléans s’est jetée aux genoux du roi, et c’est une pure invention. Mme la duchesse d’Orléans n’est sortie de son pavillon que quand tout a été terminé; c’est Dupin qui est allé la chercher pour la conduire à la Chambre; je ne m’en suis pas mêlé le moins du monde. Et quand j’ai reproché à Lamartine ces faussetés, il m’a dit encore : «Quel beau rôle je vous fais jouer!...» C’est pitoyable ! »

J’ai demandé alors si aucun des membres du gouvernement provisoire n’avait songé à laisser un écrit renfermant enfin la vérité sur ce chapitre si singulier de notre histoire. «Oui, Arago avait fait ce travail, mais on ne sait ce qu’il est devenu. Il n’est pas entre les mains de la famille, et c’est bien dommage, car il m’a dit qu’il avait raconté le tout avec une exactitude scrupuleuse. Garnier-Pagès a aussi fait une sorte de mémoire explicatif et justificatif, mais il l’a fait à son point de vue, cela n’a pas la hauteur nécessaire, c’est son apologie à lui; aussi ne doit-on y avoir que peu de confiance. Il dit d’ailleurs des choses inexactes. Par exemple, il avance que nous avions désigné Pagnerre pour le ministère de l’intérieur; ce qui est faux. Pa-

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gnerre, brave garçon, était le secrétaire du gouvernement provisoire, mais il n’avait pas l’étoffe nécessaire pour être ministre. Nous ne l'avions mis près de nous qu’à la recommandation de Garnier-Pagès, son ami, et c’est lui qui a rêvé ce ministère impossible. Ledru- Rollin seul était capable de tenir à un poste aussi difficile. Jetais à la Justice, et j’avais déjà bien assez de peine à maintenir ce côté de nos affaires.

« Ah ! c’est une chose bien singulière ! Pendant quarante ans j’ai nourri une idée qui était celle de tous les hommes de quelque valeur en France, j’ai vu cette idée triompher... et puis, elle est tombée, elle s’est évanouie... et, aujourd'hui, je vois qu’il faut renoncer à cette croyance de toute ma vie, je vois que la France, qui paraissait si jalouse de liberté, d’égalité, se passe parfaitement de ces belles choses, conquises àsigrand’peine par un demi-siècle de luttes. Certes, le roi Louis- Philippe n’était ni un sot ni un malhonnête homme; il partageait nos idées, il marchait dans le même sens que nous... En voulez-vous la preuve? Quand nous avons été au pouvoir, on a réuni dans un grand conseil les généraux les plus habiles, les plus expérimentés, afin de savoir en quel état se trouvait l’armée, car nous pouvions être forcés, d’un moment à l’autre, de tirer l’épée. Eh bien, nous eûmes la certitude que nous ne pouvions pas réunir un effectif de soixante-dix mille hommes, que nous n’avions pas quinze mille chevaux disponibles, et quand arriva le chapitre des finances, il fut démontré que le Trésor ne possédait pas de ressources suffisantes pour marcher jusqu’au mois de mars 1849. Voilà quel était le bilan de la France. Aussi fallut-il songer à la paix. Vous voyez que le roi Louis- Philippe ne comptait pas sur l’armée. Il ne s’appuyait que sur la bourgeoisie, sur la classe moyenne; il croyait à la garde nationale, le malheureux, et c’est par là que tout a croulé sous lui...»

IVF CRÉMIEUX

J’interrompis :

— Oui, à cette époque, la France avait perdu toute prépondérance en Europe; il lui arrivait anicroches, avanies, son crédit s’effaçait et la ruine était au bout de tout cela, parce que les journaux démoralisaient l’esprit public, parce que la Chambre sapait le pouvoir et que le gouvernement parlementaire portait en lui des ennemis mortels : la liberté de parler et d’écrire.

— Vous pourriez bien ne pas avoir tort, docteur, ou du moins l’événement a justifié cette opinion, mais ces mêmes causes existaient plus puissantes encore, plus terribles, contre le gouvernement provisoire; aussi avons-nous succombé bien plus rapidement. Et quand la présidence fut donnée à Louis Napoléon, il apparut très clairement que le pouvoir absolu nous absorberait, et cela n’a pas manqué.

— Le nouveau souverain de la France sait son métier; il veut se conserver, et il a le moyen d'y parvenir. Il a pour lui une armée puissante et dévouée, et, de plus, Paris est organisé de telle façon qu’il en est le maître absolu. Il ne s’agit pas de régner à l’ancienne méthode, de chercher le prestige du droit divin, non, il faut la force, et il l’a. Voyez la ville en ce moment percée de grandes voies où manœuvreraient des escadrons de cavalerie, des bataillons de ligne, des artilleurs en foule, et tâchez de relever des barricades. Il y a dans le Louvre une caserne immense, à l’Hôtel-de-Ville, une vraie bastille; en plusieurs autres lieux, des forteresses imprenables; il est bien garanti. Mais ce qui le protège encore mieux, c’est la fermeté, c’est le courage, c’est cette vie au dehors, cette liberté d’allures qui prouve qu’il n’a pas peur. On ne tire pas sur lui parce que cela ne servirait de rien; il affronte les balles et se promène tranquillement au milieu de la foule; aussi la foule le respecte et l’admire.

— Oh ! il est bien habile. L’autre jour, on le disait

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très malade, fou même, et précisément alors paraissait dans le Moniteur un article évidemment de lui, appréciant avec une parfaite justesse les affaires d’Espagne, et cela au moment même où, à la Chambre des communes, on interpellait lord Palmerston sur nos projets d’intervention dans la Péninsule. On ne peut pas se montrer plus à propos. Et huit jours auparavant, n'a-t-il pas publié dans le Moniteur ce beau travail sur les inondations, montrant la science de l’ingénieur, de l’économiste, ce qui produit un effet considérable sur les personnes intéressées? Oui, il a la vraie habileté, celle qui consiste à s’occuper des affaires de tout le monde, à montrer que ses idées sont toujours tournées vers Futilité publique. Et son courage est très vrai. Par exemple, quand il est allé chez vous visiter les ardoisières inondées, il s’est trouvé là, seul, au milieu d’une population éminemment hostile et qui, quelques mois avant, l’aurait mis en pièces. Il sait bien payer de sa personne, il le fait très bravement et avec un bonheur tout à fait surprenant. Quel roman que sa vie! quels prodiges opérés sous nos yeux ! Par exemple, je ne répondrais pas de la solidité de nos finances, mais enfin il est certain que le pays a acquis une immense prépondérance en Europe, nous y tenons la tête, chacun compte avec la France, et les Anglais, si fiers, font tout ce qu’ils peuvent pour consolider l’alliance avec nous. Ils nous enverront un million pour nos inondés, chose merveilleuse, et jamais souscription n’aura atteint un chiffre pareil. Il y a déjà plus de six millions, et cela ne s’arrêtera pas là. Et nos idées françaises qui pénètrent dans l’Orient... et l’affaire de ce pacha qui se juge à la française, avec débats publics, avec témoins et enquêtes, et qui va se terminer par la condamnation à mort du coupable... Il a fait tuer cette jeune Grecque, il le payera de sa tête. C’est à ne pas y croire, et cependant cela est.

Me CRÉMIEUX

— Notre guerre d’Orient, faite pour sauver la Turquie, la tue au contraire; l’impuissance du mahométisme est démontrée; c’est une anomalie absurde, et il faudra bien que tout cela tombe. Voilà un grand hôpital fondé à Constantinople; il sera dirigé par des médecins français, servi par des soeurs de charité; les malades y seront bien soignés, on élèvera les enfants, et bientôt la vraie civilisation, qui est dans la charité, se fera jour au milieu des ruines de cet empire turc. Le jeune sultan ne me paraît pas un homme de grande capacité, mais il a encore un pouvoir énorme, et il veut le bien. Ses ministres lui reprochent d’être tout dévoué aux idées de l’Occident; on obéit néanmoins à ses ordres, et si le temps s’en mêle, on finira par voir d’étranges révolutions dans ce pays, voué tant de siècles à l’immobilité. Constantinople est le plus beau pays du monde, mais la ville est dans un état misérable; pas de police, pas de voirie, pas de salubrité... Il faudrait que l’on pût démolir pour rebâtir tout dans de meilleures conditions. Cela viendra.

Voilà, en grande partie, notre causerie depuis Passy jusqu’à la rue Bonaparte, et j’ai recueilli ces paroles singulières eu égard à la source d’où elles provenaient. Me Crémieux a-t-il parlé dans ce sens uniquement par une sorte de condescendance à mon égard? C’est possible. Mais eût-il été bien moins explicite, il y en avait encore assez pour constituer de sa part un genre de profession de foi bien étonnant. Cela tient-il à l’extrême souplesse de parole de cet avocat qui plaide toutes les causes, ou à une vraie aptitude à céler son opinion, ou encore à un grand fonds d’indulgence du personnage pour tout le monde (ce qui est dans son caractère) ? Je n’en suis pas moins surpris de ces aveux, de ces éloges, quand il s’agit d’un républicain pur sang. Mais, hélas ! l’esprit humain est ondoyant et divers, comme l’a dit un sage, on ne peut pas garder

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

longtemps la manière de penser, et ces variations ne peuvent surprendre personne.

3 août 1856.

J’ai su hier de la manière la plus positive que M. ABbatucci, ministre de la justice, avait fait proposer un titre de sénateur à Me Crémieux. Celui-ci a refusé, il se serait déshonoré en acceptant, mais je regarde déjà comme une chose presque injurieuse qu’on lui ait fait une telle ouverture. On a dit : c’est un homme avec qui l’on peut tout se permettre, on ne peut le prendre au sérieux. Sa forme grotesque, son esprit léger, ôtent toute dignité à sa personne; les choses les plus hautes deviennent vulgaires en passant par sa bouche. Soit, mais alors pourquoi a-t-on cherché à lui décerner un titre aussi honorifique, une fonction aussi élevée? En réalité, comme il est bon, n’ayant rien de cet aspect grave qui convient au magistrat, tout le monde se met à l’aise avec lui.

C’est fâcheux, mais inhérent à son individu. Il est bienveillant, doux et obligeant, mais on accepte tout, venant de lui, comme un service et non comme une grâce. On lui ferait volontiers porter son bagage; on 11e lui demanderait pas une lettre de recommandation.

Ces remarques, qui ont un air de malveillance, n’en ont que l’air, car je ne suis pas hostile à ce pauvre Crémieux, que j’appellerais un brave homme s’il ne fallait pas réserver ce titre à qui est pourvu de qualités plus solides, d’un mérite d’autre nature.

Me Crémieux est très grand amateur de spectacle, c’est un habitué du Théâtre-Français, il sait le répertoire par cœur, surtout la tragédie; cela va à son goût déclamatoire. Il était très bien avec Mlle Mars vers 1825, — avant son mariage, bien entendu, car il n’y a pas de meilleur mari. Mais assez sur cette biographie périlleuse, et passons outre.

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