M. DE GISORS
M”e ORFILA
g août 1856.
J’ai vu M. de Gisors. Il est observateur, un peu critique, mais sagace et plaisant. J’ai connu par lui quelques bribes de la chronique scandaleuse du salon et de la plage; j’ai su les monstrueuses crinolines qui encombrent les diligences, ces boîtes ressemblant à d’immenses coffres dans lesquels on logerait une famille. Mais nous arrivons, paraît-il, à la fin de ces amplifications. La récolte de la soie va manquer, il y a plus de soixante-quinze pour cent de perte sur la culture des vers et de leurs produits; par conséquent, les robes vont tripler de prix. Il faudra être bien riche pour se permettre ces superfluités que sont les volants et les sous- jupes.
Voilà les dames prévenues. Quelles fassent leurs emplettes en prévision de cette augmentation de valeur; qu’elles ne se laissent pas surprendre par la hausse. La nouvelle est officielle, elle a été l’objet d’une communication très sérieuse à l’Académie des sciences lundi dernier. MM. Dumas, de Quatrefages et autres savants ont donné un avertissement qu’il ne faut pas négliger.
10 septembre 1856.
Aujourd'hui, je vais aller dîner à Passy, chez Mme Orfila, en compagnie d'un grave personnage avec lequel je suis en sympathie. Il se nomme de Kodrosy. Il est inspecteur général des finances, et c’est lui qui a tenu la bourse pendant toute la campagne de Crimée. Il est revenu tout récemment de Constantinople après avoir apuré les comptes, et il sait à un franc près ce que nous a coûté cette guerre. Les Anglais y ont dépensé plus de 80 millions de livres sterling (multipliez cela par 25 et vous aurez le chiffre), et probablement
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nous n’en sommes pas quittes à moins. Le Piémont a eu pour sa part à payer 120 millions; voyez ensuite ce que la Russie et la Turquie ont dépensé, et vous aurez un total de 6 milliards en écus et deqà 500,000 hommes hors de combat. Les guerres modernes sont dispendieuses. Puisse celle-ci être la dernière.
4 octobre 1856.
Voici deux particularités de la jeunesse du chancelier.
En 1794, poursuivi comme tous les membres des parlements, il fut découvert et arrêté à Amiens, où il s’était réfugié avec Mme Pasquier. Deux membres du Comité de salut public avaient été chargés de cette expédition, et, la capture opérée, ils se mirent en marche vers Paris, chacun avec un prisonnier dans une voiture, afin d'éviter les communications entre ces grands criminels. On marchait lentement, à petites journées; le convoi s’arrêta au château de Champlâtreux. Ce noble édifice appartenant à la famille Molé était transformé en une espèce d’hôpital. Il était question de le démolir, et comme M. Pasquier en déplorait la perte, le commissaire accompagnateur s’écria : «Pour un château qui tombe, je vois s’élever vingt chaumières. » Phrase creuse à la Jean-Jacques Rousseau. Champlâtreux n’a pas été abattu.
Plus loin, en passant au village de Sarcelles, M. Pasquier aperçut une jolie maison, propre, élégante, en bon état, chose rare alors, et il en fit la remarque à son geôlier. « Parbleu, je le crois bien, elle est à Livry, le fermier des jeux. Il gagne assez d’argent; nous venons souvent nous distraire ici de nos travaux si pénibles. » (Or, ce Livry était un ci-devant noble, qui avait mangé son patrimoine et qui, à bout de res-
M. P ASQUIER
sources, s était jeté dans la politique violente; il était plein de civisme.) M. Pasquier dit à son gardien : «Mais ce Livry me doit mille écus. — Comment cela? — 11 était locataire chez moi et ne m’a pas payé. — Vraiment! Nous allons régler cela.» Le grand républicain expédia un de ses estafiers au joli castel, il se fit amener le citoyen propriétaire, qui fut un peu ahuri de se trouver en présence de son créancier. Il convint de la dette et la paya séance tenante. Notez que ce personnage, avec sa ferme des jeux, avait du goût pour les danseuses de l'Opéra et qu’il fut contraint d’épouser une virtuose dont il avait eu deux enfants. La chose fut bien régularisée.
Or, vous saurez que ces trois mille francs ont sauvé la vie de M. Pasquier. Le commissaire, flairant cette somme, fit entrer son prisonnier dans une maison de détention située rue Caumartin, et bien en prit au futur chancelier, car, à Saint-Lazare, où il aurait dû être conduit avec ses collègues de la magistrature, il y eut une sorte de complot qui fut découvert et tous les détenus furent mis à mort. A quoi tiennent les destinées de chacun...
Voici un autre fait non moins curieux. En 1797, les suspects n’étaient pas encore réhabilités; il y avait toujours d’actives recherches contre les ci-devant aristocrates, et bien heureux ceux qui pouvaient établir plus ou moins légitimement qu’ils avaient fait dans le temps une sorte de soumission à la république. Il y avait des registres, au ministère de la justice, où l’on avait consigné les demandes des intéressés, et il arriva que M. Pasquier, inquiété par des poursuites, dut songer à se défendre. Un de ses amis parvint à séduire un brave homme, gardien des archives de la chancellerie de ce temps-là. Un registre fut prêté. Il resta entre ses mains pendant une semaine; on effaça, à l’aide de procédés chimiques, des écritures insignifiantes, on y
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substitua une pièce régulière, établissant les droits du pétitionnaire, et la chose servit plus tard à établir ses droits au civisme sans lequel la tête tenait peu sur les épaules.
M. le chancelier nous a dit qu’à cette époque terrible la violence des partis avait fait naître la ruse des accusés. On était devenu habile à éluder des lois tyranniques; le mensonge avait sauvé la vie à des milliers d’individus; des personnes dévouées commettaient sans scrupule des faux de tout genre, et le nombre des actes publics ainsi entachés était devenu immense. Ces sortes de crimes, qui sont en quelque sorte de défense légitime, jugent un gouvernement et sont sa condamnation la plus énergique.
Mais assez sur ce triste chapitre de nos misères. Il arriva plus tard que M. Pasquier fut à même de retrouver cet employé infidèle qui lui avait rendu un si grand service. Devenu garde des sceaux, il put conserver dans son emploi ce brave homme, qui est mort très âgé et doyen des fonctionnaires de la justice. Il avait deux fils qui sont encore employés dans le même office.
Il a été question de ce brave M. Lacretelle. M. Pasquier fit connaissance avec lui dans je ne sais quelle prison de la Révolution, et depuis ils ont toujours conservé une douce amitié l’un pour l’autre. « C’était un homme charmant, dit le chancelier, doux et poli, élégant et gracieux, et, avec tout cela, doué d'une fermeté à toute épreuve. Personne n’a eu plus de courage que lui sous la Convention, personne n’a écrit de plus hardies vérités sur les choses et les hommes, à une époque où l’assassinat judiciaire menaçait quiconque tenait une plume hostile. On a beaucoup écrit depuis sur ces journées terribles, et personne ne les a jugées avec plus de justice, de courage et d’impartialité. M. Lacretelle est un de ces esprits rares qui se sont conservés intacts jusqu’à la fin, et il a offert de plus cette particularité