‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 97 sur 166 · M. DE SALVANDY — M. BIOT · texte numérisé non relu

M. DE SALVANDY — M. BIOT

qu’il est devenu poète à près de quatre-vingts ans. Il a fait de bons vers, spirituels, élégants.»

J’ai rappelé au chancelier ce vers charmant, qui termine une pièce adressée à la jeunesse de notre temps, à ces prétendus hommes qui ne savent plus rire et causer, qui lisent les journaux, fument et se disent désabusés de tout. Le poète leur dit :

Si vous n’en faites rien, donnez-moi vos vingt ans!

Ma citation a été bien accueillie, et l’on a fait un éloge bien senti de ce vieillard mort plein de jours et de bonne renommée.

Les dernières nouvelles, reçues le lundi soir, de M. de Salvandy sont désolantes; il ne doit pas tarder à mourir d’un énorme développement de tumeurs cancéreuses autour du col. J’avais des détails précis par le professeur T. Cloquet, qui l'a vu tout récemment, et j’ai pu faire savoir l’histoire de cette maladie si affreuse.

M. Biot, le nouvel académicien, est tout prêt à être reçu; son discours est fait. Mais M. Nisard, qui doit lui répondre, n’en finit pas; de sorte que ces solennités sont ajournées indéfiniment. On ne sait pas non plus quand Ponsard sera en mesure de prononcer l’éloge de Baour-Lormian, à qui il succède à l’Académie. La conversation de table a remis sur le tapis l’esprit sarcastique de cet auteur si vanté en 1812, et qui est tombé depuis dans un profond oubli. Ce que c’est que la gloire quand elle n’est fondée que sur un caprice, une mode; quand elle n’est pas légitimement basée sur des œuvres irréprochables !

Dans la longue carrière de M. Pasquier, les fonctions de magistrat ont eu une extrême importance. La cour des pairs a fonctionné souvent pour juger des crimes, et ces grandes assises que présidait M. le chancelier reviennent souvent sur le tapis. Le procès du maréchal

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Ney a été un des actes les plus importants de cette cour exceptionnelle. Déjà, à plusieurs reprises, j’en ai entendu parler, et lundi il en a été question. M. Pasquier dit que le maréchal Ney a été mal défendu, que M. Dupin, en refusant d’accepter la compétence d'un conseil de guerre, a nui à son client, parce que, devant ce conseil, il eût été facile d’arguer de la capitulation de Paris qui le sauvait. Même devant la Cour des pairs, cet argument, s’il eût été plaidé franchement, aurait eu un grand effet. Mais l’avocat se lança dans des choses de forme et perdit à la fois son procès et la vie de Ney.

Il a voulu, sous le roi Louis-Philippe, faire reviser le procès du maréchal, et déjà l’affaire était menée fort loin lorsqu’elle fut enfin déférée au roi lui-même. Il arrêta tout cela par une simple réflexion : «A quoi bon? si pareille instance est introduite, il n’y a pas de raison pour que des milliers d’actions semblables ne soient portées devant tous les tribunaux. Moi-même ne suis-je pas autorisé à demander que l’on revienne sur le procès fait à mon père? Laissons en paix les cendres de tant de martyrs tombés victimes de nos discordes. Qu’il n’en soit plus question que pour les plaindre et se tenir en garde contre les entraînements des circonstances ! »

4 novembre 1856.

Nous voici encore dans la Cour des pairs. Le procès des ministres en 1830 est une des affaires les plus graves débattues devant cette Cour, parce que les passions populaires étaient très surexcitées à cette époque. M. de La Fayette était alors commandant supérieur de toutes les gardes nationales de France. C’était une sorte de royaume à côté de la royauté, un pouvoir exorbitant remis aux mains d’un brave homme sans énergie, et dangereux par cela même, parce que le

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vieux révolutionnaire sacrifiait tout au désir d’une populace stupide. Il se flattait d’être le maître du pays par ses charmants soldats citoyens qui se moquaient de lui, et de son cheval blanc, et de sa perruque rousse.

Or, ce procès donna lieu à des mouvements populaires des plus dangereux. Il fallait garder le Luxembourg, où siégeaient les juges; la populace voulait envahir la prison et faire un mauvais parti aux prévenus, et l’autorité du président ne trouvait pas un appui suffisant dans le commandant des légions qui entouraient le palais. Les artilleurs de la garde nationale étaient les plus exaspérés; tous les hommes d’action, les républicains les plus rouges faisaient partie de ce corps, et il y avait beaucoup à craindre de ce côté. Grâce à M. de Montalivet, qui était colonel de la légion des cavaliers, le mal fut empêché et force resta à la loi. Mais M. de La Fayette se montra aussi insuffisant que possible dans ces redoutables conjonctures. Il était débordé de toutes parts et le pouvoir ne pouvait compter sur lui. Le peuple était fort menaçant. M. d’Argout se présenta en uniforme de pair à la grille du Luxembourg, du côté de l’Odéon. Il fut hué et l’on criait : «A mort!» Il était avec M. Zangiacomi et se montra fort effrayé de cet accueil. Le président, qui avait le droit d’ordonner, voulait faire conduire les condamnés directement à Vincennes, mais M. de La Fayette ne le voulait pas; il fallut les mener à la prison ordinaire. C’est là que M. de Montalivet les enleva de sa propre autorité et les fit partir au milieu de la légion de cavalerie.

On sentait la nécessité de se débarrasser de M. de La Fayette, c’est-à-dire de lui ôter le commandement général de toutes les gardes nationales. C’était chose assez délicate. On lui fit proposer de se contenter de la garde nationale de Paris, mais il hésita, il fit attendre sa réponse deux ou trois jours. L’un de ses intimes,

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M. Alexandre Delaborde, l’ayant enfin décidé, accourut aux Tuileries annoncer cette acceptation juste au moment où l'on venait de déclarer que le maréchal Lobau aurait cette grande charge. La mine de M. Delaborde fut plaisante, et le vieux La Fayette se trouva très profondément blessé, surtout quand il put être convaincu que ses chers gardes nationaux n’avaient pas songé le moins du monde à protester. Il dut les trouver bien ingrats.

On peut imputer aux mauvaises mesures de M. de La Fayette les troubles qui éclatèrent lors des obsèques du général Lamarque. Il aurait bien voulu solenniser de même les funérailles de Manuel, mais le gouvernement prit des mesures efficaces pour neutraliser ces menées fâcheuses. Vexé d’être ainsi contrecarré, le vieux bonhomme dit avec un singulier dépit : «Je n’ai pas loin à aller, j’espère qu’à mon convoi cela se passera autrement ! » Puis, près de la fin, il revint à de meilleures idées et prescrivit qu’on l’inhumât très simplement auprès de sa femme. Que n’est-il mort en Amérique, quand il fut reçu si admirablement par une nation reconnaissante? C’était là le bon moment, sa gloire n’eût rien perdu de son éclat. Dire qu’il faillit se noyer au retour. . .

— M. le chancelier m’a conduit dans sa bibliothèque pour me faire voir cette belle tête grecque colossale à laquelle M. Simart a si bien restauré le nez. Cet artiste a fait faire un socle arrondi, conique, recouvert de velours rouge. La tête ainsi exhaussée a bien meilleure grâce, et c’est en tout un superbe morceau.

— Et puis, sont survenus des détails de famille. M. d’Audiffret arrivait de je ne sais quel château près de Compiègne, où il a vu un vieux gentilhomme âgé de quatre-vingt-dix ans, qui chasse encore presque tous les jours, à cheval, et qui se porte à merveille. J’ai eu le courage de dire que de pareils actes me semblaient

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