Mémoires
iJA Reine, depuis son retour, continii^' tout doucement de montrer son aversion au mariage de Savoie, et fit voir aussi qu'elle n'approuyoit pgs la continuation de ramoiir que le Roi paroissoit avoir pour mademoiselle de Mancini. Le même scrupule qui Tavoit obligée de s'opposer à Tinclination qu'il avoit eue pour mademoiselle de La Motte la £aisoit désapprouver celle-ci , et la vénérable qualité de nièce ne Tempécboit pas d'en dire ses sentimens avec assez de liberté; mais cette liberté^^'avoit point eu d'eSet , parce que la passion du Roi jusqu'alors avoit été comme protégée par le ministre. La Reine , par la raison du devoir et de la conscience, qui doit être toujours la règle de no^ aidons-, avoit de l'aversion pour cette fille ; mais elle avoit encore en son particulier un grand sujet de se plaindre d'elle , puisque , contre ce qu'elle avoit témoigné désapprouver de sa conduite , le Roi ne pa-r roissoit plus à ses yeux sans mademoiselle de Sfançini» Elle le suivoit en tous lieux , et lui parloit toujours à l'oreille en présence^ même de la Reine , sans que la T. 4o- I
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bienséance ni le respect qu'elle lui devoit Ten empêchât. Toutes ces raisons l'obligèrent ijl'en parler au Roi ^ mais il n'écouta pas ses conseils avec la même docilité qu'il avoit accoutumé d'avoir pour elle. D'abord il lui résista, et parut avoir même quelque aigreur. Il ne faut pas s'étonner si, dans l'âge où étoit le Roi , la volupté se voulut rendre maîtresse de son âme : elle n'a pas accoutumé de trouver des Gâtons qui ne veulent point de commerce avec elle 5 et il étoit aisé de voir que , malgré ta sagesse de ce prince , il commençoit alors d'avoir plus de penchant à suivre l'exemple de César que celui de son censeur. Le Roi et la Reine demeurèrent néanmoins également unis par le • cœur ; la solidité de leur amitié et de leur union n'en fut point ébranlée ; mais ils n'avoient pas de pareilles inclinations , et mademoiselle de Mancini n'étoit pas également aimée de la mère et du fils. Le Roi ne pensoit qu'à chercher son divertissement, et la Reine ne pensoit qu'à faire qu'il vécût comme un véritable chrétien , et à éloigner de son cœur tout ce qui pouvoit empêcher que l'Infante sa nièce , à qui elle le destiuôit, n'en fût pas aimée. L'aversion que la Reine avoit pout mademoiselle de Mancini s'étoit fort augmentée par un discours que lui avoit fait son oncle. Il étôit esclave de l'ambition , capable d'ingratitude , et du désir naturel de se préférer à tous autres. Sa nièce, enivrée de sa passion et persuadée de l'excès de ses charmes , eut assez de présomption pour s'imaginer que le Roi l'aimoit assez pour faire toutes choses pour elle : de sorte qu'elle fit connoître à son oncle qu'en l'état où elle étoit avec ce prince , il ne Itii seroit pas impossible de devenir r/eine , pourvu qu'il y
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voulût contribuer. 11 ne voulut pas se refuser à luimême le. plaisir d'éprouver une si belle aventure, ep en parla un jour à la Reine , en se moquant de la folie de sa nièce , mais d'une manière ambiguë et embar* rassée, qui lui fit çntrevoir assez clairement ce qu'il avoit dans l'ame pour l'animer subitement à lui répondre ces mêmes paroles : ce Je ne crois pas , mon- « sieur le cardi^nal , que le Roi soit capable de cette lâ- (( cheté^ mais s'il étoif possible qu'il en eût la pensée, «je vous avertis que toute 1^ France, se révolteroit « contre vous et contre lui \ quemoi-méme je me metft trois à la tête des révoltés, etquej'y engagerois mon « fiJs. » La suite de cette conversation a été amère à cette généreuse mère , par le ressentiment que ce ministre a caché à tout le monde, mais qu'il a conservé toute sa vie dans le cœur , et qui a produit en mille occasions des effets dont on, n'a point su la cause. Le Roî même a pu ignorer jusqu'à quel point a. été son ambition, qui étpit voilée sous les emportemens de cette fille , qui étoient plus pardonnables à elle qu'à lui , et. ne pouvoient déplaire à celui qui s'en vôyoit être éperdument aimé..
Pimentel vint à Paris incognito achever son ti*aité avec le ministre. La Reine le vit en particulier, et les apparences de la paix inspirèrent de la joie dans le, coeur de tous les Français. Dieu , qui la vouloit alors, permit que la reine d'Espagne accouchât d'un second fils : ce qui fit espérer plus fortement à la Reine qu'elle pourroit enfin bientôt voir l'Infante sa nièce devenir sa beUe-fille.
Dans ce même temps don Juan d'Autriche , par Je commandement du roi d'Espagne son père , quitta la
Flandre où il commandoit, pour retourner en Espagne. Le Roi lui avoit envoyé des passe-ports pour passer par la France , et le cardinal l'avoit envoyé visiter sur la froiltière. Don Jtian lui manda qu'il le supplioit qu il pût voir la Reine* Le cardinal en parut fâché , et reprit publiquement MiUet , qui ëtoit celui qu'il lui avoit envoyé, de n'âVôif pas évité cet engagement. En ôfffet, la Reine , qui avoit témoigné un grand désir de voir ce prittçe , tout d'un coup en ptirla plus froidement : ce que les gëfis de la cdtir reliiarquèretit convenir fort bien avec le chagrin du ministre, qui vouloit persuader leâ spéculatifs que ràlliânce d^Espagne lui fàisoit toujours peur, et qu'il n'y étoit entré que par la force de^ événement qui 1^ contraighoient , et par celle de la reconnois^ance qu'il avoit pour la Reine. Et Ce qui fit croire qu'il n'en àvôit point d'envie fut que dans le mime temps il faisoit dônnei" sous main de grandes espérances à madame dé SUvoie , et qu'il paroissôit être le confident de la Reine sur l'opposition qu'elle faisoit à ce mariage; Il dit un jour à iin de ses amis , parlant ide cette affaire, que l'aversion qu'elle avoit pour la princesse Marguerite l'enibarrassoit ; que , selon ses intérêts, il ne devoit point souhaiter l^Infànte ; qu'elle ne lui sauroit point dé gré de la marier au Roi , puisqii^elle s'éstimoit as^et pour croire que le Roi ne pourroit avoir dans l'Europe dé princesse qui pût fégaler ', et ajouta qu'il appréhendoit que llnfânté étant en France , à re:&empiê de la Reine sa tante qui avoit haï le éardittàl dtî Richelieu , elle ne fit des intrigues contre lui.
Enfin la Reine voulut voîl* don Juan d'Autriche, qui passa à Paria itkcognitb lafin d'éviter les éHabarras des
rangs. EUe Je reçut au Y»l-4e-Grâce, et eut s;ids doute beaucoup de joie de yoir en lui uue per^opiiie 4g &on sang. U y vint vçstido de canunÇj à'nn gr«î babit gris et d'un justaucorps de velours juàv , ay^c des boutonsij'ar^ent , le toyt ^ h française, ,^a Rf^jne,, qui voulut l'ieptreteuir en pajrUculier, y mena &euleflient Monsieur, etpeudedamesave^ e)le. J'eps.rhonneur <1 être du ftonïhre de ceHes qui y furent souffertes. Je Tis ce prince^ qui , toat bâtard qu'il étpit , se faisoit beaucoup respecter. Il étoit servi par 4^?* personnes de ([ualitë^ et les noms de ceux qui étoienjt à sa ^te étoient des plus illustres d'Espace* U euh^s parut petit , xxKm bien fait daus sg taille. U avoit le visage agréable , les cheveux noirs , les yeux ^leus et pleins de feu; ses.mains me parur^ujt belles, et sa physionoipie spirituelle. Après qu'il etot^ialué 1^ Reine » eUe le m^i^a dans un recoîn de sa cban^br^ ma pçu s/^paré à^ autres : ils demciii'^r.^t ei;isemble tout debout trpis qnarts-d'heure ou ]lu^ bet^ie. jOe là i} alJal|Oge^. chez le cardi^^il JH^z^arin, où il fpt traite magmâquem^nt. La foulj^ fy^ grande autour de lui , et ^bacim courut le voir avec empressement. Les dames y furent aussi à son diuer ^et à son souper : et çomiue il n'e^i connoissoit point la qualil;é , il les rejgarda toutes saus leur parler le premier ni les faire asseoir ^ mstis il répondit galamment et avec esprit à ci^es qjij^.youlurent lui dire quelque chose. La Beiiie 1^ fit v^r au Louvre pa^ une porte de derrière-, e^ le fit entrer dans ^on .cabinet des bains , qui .^toit beau ; elle voulut lui montrer le Roi , qu'il avoit fort envie de voir ^ elle lui jipitpromisde le lui fair^,saluer ^npartlculier.Quand il fut dans ||^cabinet , et qu il eut été un peu de temps
a^vcc elle , la Reine fit appeler le Roi, qui entra un moment pour se montrer •, et comme plusieurs personnes de qualité en foule , selon la mode de France , entrèrent avec lui , don Juan se retourna vers la Reine , et lui dit : Senîora^ es esta elparticular del Rey ? (Madame, est-ce là le particulier du Roi?) Il Iç loua beaucoup, et dit que s'il n'eût pas été roi par naissance, il mériteroit de l'être par élection. Enfin il partit deû:x: jours après , n'ayant vu de Paris que la foire de Saint-Germain. La Reine en demeura fort satisfaite^ et on connut par la joie qu'elle eut de voir ce prince combien elle aimoit tout ce qu'elle devoit aimer. Il étoit carême, et la Reine eut de la peine de ce qu'il mangea toujours de la viande , lui et toute sa suite; elle eût désiré qu'il eût été plus régulier et plus obéissant aux commandemens de. l'Eglise 5 mais comme le poisson est plus rare à Madrid qu'à Paris , ils sont accoutumés à n'y point faire de jours maigres, et ils ne s'en corrigent pas ailleurs.
La semaine sainte ensuivant, une troupe déjeunes gensde la cour allèrent à Roissy pour les jours saints , dont étoient le comte de Vivonne (0, gendre de madanie de Mesmes, à qiû appartenait la maison \ Mancini, neveu du ministre 5 Manicamp et quelques autres^ Ils furent accusés d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour faire quelques débauches , dont les moindres étoient d'avoir mangé de la viande le vendredi saint 5 car on les accusa d'avoir commis de certaines impiétés indignes non -seulement de chrétiens , mais même d'hommes raisonnables. La Reine , qui en fut avertie , en témoigna un gtand res-
(i) Le comte de f^wonne : Louis-Vîccoi' de RochediQuart.
DE MADAME DP MQTTEVILLE. [lÔSg] 7
sentiment. Elle exila Tabbé Le Camus (0 pour avoir eu commerce seulement avec des gens si déréglés , quoiqu'il nefût pas avec eux les jours que ces choses se passèrent. Le .cardinal Mazarin , pour montrer qu il ne vouloit pas protéger le crime , voulut punir, tous les complices en la personne de son ^eveu, qu'il chassa de la cour et de sa présence *, et après avoir châtié celui-là , il pardonna à tous les autres, qui en furent quittes pour de sévères réprimandes que le Roi leur fit. Cette action obligea toutie la cour à louer le cardinal non- seulement en sa présence ^ mais en tous lieux. Çomipe il avoit souvent préféré l'intérêt à la gloire , il fit voir par sa conduite qu'il vouloit lui sacrifier le reste de sa vie. Il se voyoit au comble de la grandeur, et d'une grandeur assurée : si bien qu'il vouloit noii-seulement posséder cette haute fortune dont il jouissoit, mais sans doute qu'il souhaitoit aussi de faire des actions publiques qui pussent faire connoitre qu'il en étoit digne. Les crimes de ces jeunes débauchés avoient donné une o.ccasion au cardinal de se signaler 5 mais sa famille en souffrit un peu, car son peveu , comme je l'ai dit , fut exilé : et le peu de beauté de sa DJcëce fut célébré par un couplet qu'ils firent qui eut grande vogue, et qui n'étoit pas à sa gloire.
Le ministre , pour accomplir le dessein qu'il avoit de donner la paix à l'Europe , et pressé par la Reine qui souhaitoit de la confirmer, envoya des ordres du Roi sur la frontière pour faire cesser les actes d'hostilité: ce qui fut après d'un notable préjudice à la France j car le roi d'Espagne , qui n avoit pas des in-
(i) tiabbé L« Camuy: Bipenne, aumùni^r du Rot , depuis cardinal , À cv4que de Gjc«uobIe.
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tentions aussi sinôères que le Roi, la Reine et le mi* nistre, proiEta trop avantageusement de cette ^i^petision d'armes : eOe priva le Roi des avantages qu*uae armée victorieuSie , qui ëtoit au milieu de la Flatidre , lui auroit pu donner alors , et qui paroissoit en pou* voir faire V^iitjète conquête. La continuation de la guerre aurpit du moin^ fait subsister le pircjet de la paix 9 qui aVoit été fait à Paris par lie cardinal M azarin et Piinentel y ministres des deux Rois y dont tous les articles ëtbient très-avantageux pour le nôtre.
Le cardinal devoit aller bientôt sur la frontière travailler à la conclusion de ce grand ouvrage, ou toute FEurope étoit intëressée ; et le premier nrinistre d'Espagne, don Louis de Haro , devoit y venir aussi. Celui du Roi se préparoit à ce voyage avec d'aUr tant plus de satisfaction ,. qu'il ëtoit accompagne de toutes les bënëdictions publiques ^ il parut mSme que , force d'être sage et timide par les grandes paroles que la Reine lui avoit dites , il avoit pris le parti de sacHlier tous ses autres dësirs à l'honneur qu'il avdij; de contribuer à un si grand bien. La Reine le voj*ît partir avec joie, persuadée qu'il avoit chasse de son e^rit tout ce qui lui pouvoit déplaire : elle n'étoit pas néanmoins entièrement contente. L'atta» chement cïu Roi pour la nièce de ce ministre lui faisoit toujours de la peine, par l'élévation de son âme ; elle craignoit tout ce qui étoit indigne du Roi , et ne désiroit p^s aussi que l'Infante , apportant au Roi un cœur tout pur et tout à lui , en trouvât uii rempli d'une affection indigne de lui de toute manière , et capable de rendre leur mariage infortuné , parla hardiesse qu'elle connoissoit dans le tempérament de
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cette fille. Elle n'ëtdit pas même exempte 4e cr ai&dre qu'une préférence d'inclination , peu convenable à la grandeur du Roi , né remportât aa-dèlà de ses propres intentions ; elles paroîssoient alors conformes à ce qu'il se devoit à lui-même : mais une passion , quoique foible, nourrie et soutenue d'une autre plus vidente et plus forte , les pouvoit changer , et c'est ce que la Reine appréhendoit. Ces pensées ne lui ëtoient jaiiiais venues sur là comtesse de Soissons ; dans cette occasion elle se sentoit entièrement troulAét de cet attachement. Enfin l'esprit de cette princesse ayant eu des soupçons de cette nature qtgi n'étoient que trop raisonnables , et qui àUoient du moins à la ruine de la félicité de l'Infante , qu'elle vouldit fkire reine et heureuse , elle témoigna au cardinal, qui se préparoit pour partir, ce qu'elle sen^ toit-, elle lui 'fit voir le désir qu'elle avoit de séparer le fm isou fils de cet objet qui le t^noit attaché à des chaînes qu'elfe trouvôit honteuses : elle voulut montrer au Roi le miroir qui fut présenté à Renaud nonsenlemetit pour le'tirer des enchantemens d'Armide, mais pour Fébliger aussi de fuir une laide prison. Elle se confia de ce dessein en la fidélité que le cardinal étoit obligé d'avoir pour elle ^ ce fut à lui-même à qui élte' demanda le remède de ce mal, quoiqu^il'lui eât paru avoir sur ce sujet des teiitations criminelles , qu'il lui eût déjà manqué en beaucoup de grandes choses 9 qu'il eut usurpé toute sa puissance , et qu'il eût pris |4aisir à l'anéantir. Mais enfin ce même cceur, qui n'étoit pas assez bon pour s'appliquer à servir la Reine comme il devoit , ne fut pas asses méchant pour lui manquer dans ce qu'il voyoit lui être plus
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sensible ; et on peut dire qu'il mérite dç grandes loaan-' ges pour avoir, malgré la grande passion qu il avoit de dominer et d'enfermer en soi toute l'autorité de la mère et du fils , pu se résoudre à faire une chose qui s'opposoit à sa grandeur , par la seule raison qu U étoit de son devoir de la faire *, car quoique Içs avantages qu'il pouvoit espérer de la faveur de sa nièce ne fussent pas certains , et lui dussent même paroître impossibles 9 on ne sait que trop qu'il est assez naturel à l'homme de vouloir plus qii'il ne doit vouloir , et .qu'il lui est d'ordinairç plus agréable de se. flatter de l'espérance, de réussir dans l'entreprise d'une chose qui paroit au-dessus de ses forces , que de se retenir par une sage modération dans le milieu de la roue de la fortune , tant qu'il voit un degré plus haut où il peut monter.
Voilà un des plus beaux endroits de la vie du cardinal, et une des principales actions qu'il a faites pour payer les obligations infinies qu'il avoit à la Reine. Il entra de si bonne foi dans ses sentimens , que , malgré la force du sang et contre ses intérêts , il se résolut d'éloigner sa nièce de tous les lieux où le Roi pourroit être. Ce prince, qui avoit en effet beaucoup de tendresse pour elle , fut si touché de la douleur qu'elle avoit de se séparer de lui, qu'il y eut un moment dans lequel la passion l'emporta jusqif à proposer au cardinal Mazarin , comme on a dit qu'il le fit , d'épouser sa nièce , plutôt que de la voir souffrir pour l'amour de lui. Ce ministre , qui voyoit la négociation de la paix et du mariage de l'Infante trop avancée pour la rompre , prit sans balancer le parti de se faire honr neur , en refusant celui qu'il lui vçuloit faire , par le
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premier mouvement d'une passion violente dont il se repentiroit bientôt , et qu'il lui reprocheroit de n'avoir pas retenue , quand il verroit tout son royaume se soulever contre lui pour l'empêcher de se déshonorer par un mariage si indigne. Il lui répondit donc qu'ayant été choisi par le feu Roi son père, et depuis par la Reine sa mère , pour l'assister de ses conseils, et l'ayant servi jusqués alors avec une fidélité inviolable , il n'avoit gard^ d'abuser de la confidence qu'il lui faisoit de sa foiblésse, et de l'autorité qu'il lui donnoit dans ses Etats , pour souffrir qu'il fît une chose si contraire à sa gloire -, qu'il étoit le maître de sa nièce , et qu'il la poignarderoit plutôt que de l'élever par une si grande trahison. Il fallut enfin que le Roi consentît à une séparation si rude , et qu'il vît partir mademoiselle de Mancini pour aller à Brouage', qui fut le lieu choisi pour son exil. Ce ne fut pas sans répandre des larmes, aussi bien qu'elle-, mais.il ne se laissa pas aller aux paroles qu'elle ne put s'empêcher de lui dire, à ce qu'on prétend: <c Vous.pleu*- « rez, et vous êtes le maître. )> Se contentant de ne lui donner en cette occasion que des marques d'une grande et sensible amitié , il eut la force de se vaincre lui-même. Il sembloit que le mérite et la qualité de la personne ne devoit pas causer une si grande passion; mais il faut répondre en faveur de ce jeune prince que ce n'est pas le premier qui s'est laissé surprendre à des charmes inconnus aux autres : car ce qui fait cette liaison des cœurs est souvent causé par des liens invisibles , dont il faut que les astres soient responsables 5 et ce n'est pas aussi le premier monarque qui a éprouvé que l'amour égale ceux qui s'aiment. Dans
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cette occasion sa géoétosiié a pu surpasser sa raison : et ce qu il n'avoît pas dû penser suivant ses sentiment ordinaires ponvoit sans honte être souffert dans certains momens où la passion » la reconooissance et la piété occupent une ame tout entière , et n*y laissent point de place à la raison. Le Roi fut infiniment louable en ce qu il sentit le mai que la Reine lui faisoit , et qu'il connttt 9 au travers xle ses désirs, qu'il étoit de la nature de celui que les cMhirgiens font à ceux qu-iU veulent guérir de leurs blessures , par des incisions et des caustiques. Il s'affligea avec elle, il ise |4aigni£ non pas d'elle , mais av:6C elle , et il se consola avec cette iUustre mère du faux biesi qu'elle lui arraeboit , qu'il eorïnoissoit tel qu'il f^ l'estimoit pas liiû-méine , et qu'il ne put perdre néanmoins sans en souffrir beaucoup , et sans se laisser emporter par son cœur à des sentîmens que sa prudenee et sa raison surent lenfii! étouffer. Le soir qui précéda le jour du départ de inademoiselle de Mancini , le Roi vint cheis la Reine extrêmement abattu de tristesse } elle te tibra à part , et lui parla long-temps ; mais e^mme H sensibilité d'un cœur qui aime demande la solitude > la Reine prit elle-même un .flambeau qui était sur ^ table ; et passant de sa chambre dans son cabinet d^Q bgins , eUe pria le Roi de la suivie. Après qu'ils eurefitété environ une heure essemUe., le Roi sortit avec quelque enflure aux jeux ; et la Reine m sortit axissi sî touchée d* l'état où il étoit , et où elle étpit-obligée de le mjettre , qu'il fut aisé de voir que la souffrance du Roi lui endonnoit beaucoup. Dans ce mcMient elle me fit l'honneur de me dir« tout bas : ^ Le Roi me (( fait pitié, il est tendre et raisonnable tout ensemble ;
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« mais je Tiens de lai dire que je suis assurée qu'il n me remerciera un jour du mal qtt^ je lui fais ^ et se^ « lon-ee que je vois en lui , je n'en doule pas. » Le jftoi et k Reitie dirent tous deux dignes de louanges d'avoir pu dans cette oci^asion conservei* leur union tout entière , lui souffrant généreusement les rudes effets d'une parfaite amitié , et elle sentant la part du mal qù'eUé faisdit elle-même à ce fds qu'elle aimoit si chèrement:. Enfin elle prit le soin de le guérit par ses manières aimables et par .son procédé , autant exempt de flatterie qu'il étoit éloigné de dureté et de rudesse. Le lehdeinain , qui fut le a^ juin , made-^ moiselle de Mancini partit, accompagnée de mademoiselle Hortense et de la petite Marie^Ânne ^ ses sœurs ^ les larmes furent graiides de pai^ et d'autrie , et pârti^ culièrément du côté de la fille. Le Koi l'accompagna jusqu'à son carrosse, montrant publiquement sa dou* leur ; puis il vint prendre congé de la Reine , et partit â Finstant même pour Chantilly, dû il alla passer quelques jours pour y reprendre des forces^ Il les trouva dans sa raison , dans son boil naturel , et dans une ame telle que k sienne , à qui Dieu âvoit donfté toute l'élévation nécessaire à tm gi*and roi.
Par toutes les choses que j'ai écrites , on peut voir que depuis quelques années Fextréme autorité que le ministre avoit usurpée dans ce l'oyaume avoit telle* ment aJTSôfbé la légitime, que k Reine, malgré l'indifférence de sou âme sut* le désir de gouverner, awit senti , fttaîs ti'ôp tard, que ce qu'elle avoit fait pour lui n'âvok pas empêché qtfil ne voulût tehit ïe Roi pour liri-méme -, car en bieii des occasions eHe awrit connu qu*il tâchoit toujours de la détruire dans sto
estime, soit en parlant sérieusement, ou. soit enfin par des railleries qu'il faisoit devant elle-même.. Quoique la bonté de la Reine et la noblesse de son cœur la rendit assez aveugle suc la conduite du cardinal pour ne le pouvoir soupçonner de malice, il est .certain néanmoins qu elle se sentit souvent incommodée de l'opposition qu il avoit à ses senJtimens. Cette opposition Tempéchoit d'agir pleinement et à son gré sur les choses qu'elle désiroit de &ire , et sur tout ce qui regard oit sa satisfactioji particulière. Pendant sa régence, eUe ne se soucioit point de la puissance qu'elle, donnoit à un autre , parce qu'eUe la rcgardoit comme soumise , et dépendante de la sienne propre *, mais malgré. le mépris qu'elle en avoit fait, trop grand pour une personne de son rang et de sa naissance, elle ne pouvoit alors s'empêcher de connoître qu elle n'avoit point de crédit , et d'en sentir de la peine. Quand elle recommandoit une affaire , soit au chan^ celier , soit au surintendant , ou à quelque autre ministre , elle voyoit visiblement . qu'elle n'étoit point obéie ^ et si elle en pressoit l'exécution, ils lui répondoient souvent qu'il en falloit parler à M. le cardinal : si bien qu'elle étoit après forcée de laisser voir à ceux à qui elle parloit librement qu'elle n'étoit pas satisfaite de celui qui gouvernoit, et n'en faisoit pas moins bonne mine au ministre. Elle vouloit par raison souffrir ses. foiblesses; mais elle le vouloit aussi, parce que sa. sagesse l'empéchoit de se troubler des choses qui lui déplaisoient : et la coutume , qui avoit beaucoup de force sur elle , jointe à tant d'autres. raisons, la repdoit incapable de penser à un changement qui auroit pu , ainsi que je l'ai déjà écrit, la rendre encore
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moins Heureuse. Mais comme elle avoit des lumières , elle connoissott aussi clairement les défauts de son ministre qu'elle en avoit connu les bonnes qualités. Elle me fit l'honneur de me dire un jour, sur quelques plaintes que je lui faisois du cardinal , qu'il devenoit de si mauvaise humeur et si avare , qu'elle ne savoit pas comment à l'avenir on pourroit vivre avec lui. Elle me commanda de ne lui rien témoigner du chagrin que j'avoîs contre lui, me disant que peut-être dans l'humeur où j'étois je lui dirois quelque chose qui lui pourroit déplaire ; que si M. le cardinal se fâ^ choit contre moi , cela l'èmbarrasseroit ^ et qu'enfin il valoit mieux que je me tusse *, mais qu'elle se chargeroit de lui parler de mon affaire : ce qu'elle fit en effet avec bonté. Ma consolalion fut d'avoir pu faire entrer la Reine en confidence avec moi , contre la conduite de celui dont je me plaignois. C'étoit une espèce de vengeance que je prenois contre lui, défaire avouer ses fautes à celle qui lui avoit donné toute cette faveur par laquelle il pouvoit presque tout ce qu'il vouloit 5 mais enfin les dernières actions du ministre avoient eu le pouvoir de réparer fortement dans le cœur de la Reine les blessures que ses infidélités passées et journalières y avoient faites.
Quand il eut chassé sa nièce , la Reine p^ut visiblement estimer sa conduite et ses sentimens ^ la satisfaction qu'elle en reçut flattoit son amour propre : elle honôroit le choix qu'elle avoit fait de lui autrefois, trouvant qu-il la récompensoit de la patience qu'elle vouloit avoir alors sur ce qui lui pouvoit déplaire dans sa conduite. Par ce service, elle se trouvoit payée de la constance qu'elle avoit eue à le maintenir contre les
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peiupleS) le parlement, les princes et ses ennemis particuliers. Elle n'aimoit |)as les louanges , et ne poavoit souffrir celles qu'on lui donnoit de la paix , et de l'éloignement de madesioiselle de Mancini , quoiqu'elle seule eât £fiit et Tune et Tautre \ et an lieu de les recey<Mr eemme lui étant dues, elle les renvoy oit toutes au ministre. Elle avoit néanmoins eu besoin de trouver des forces pour combattre contre lui lorsqu'dle paroîssoit entièrement soumise à la grandeur qu'il tenoit d'elle , et Tavoit obligé par sa prudence , et par une conduite mêlée de force et de douceur , k exécuter ses voloikés. Malgré toutes les répugnances qui naturellement se pouvoient rencontrer en loi , il est à croire que le cardinal Mazarin , pour vaincre en ce combat , eut besoin de tonte sa fidélité et de toute sa raison ; et qu'à leur défaut il eut besoin encore de se dkre souvent à lui-même que l'opposition queia Reine avoit témoignée contre sa nièce auroit dû a|4>orter d mvidcibles obstades à son élévation , et que son refus , qui lui donnoit beaucoup de gloire ^ le sauvoit mêmû de beaucoup de honte , et des malbeurs qui suivent d'oidinaire une entreprise monstrueuse et trop hardie* Mais lorsqu'il se vit forcé de donner une femme au Roi, il lui étoit du moins comme nécessaire, selon le;^ méchantes maximes du monde , de diviser leur mariage et leur union par une personne qui fût liée à lui par le sang et l'intérêt, afin de régner seul dans le coeur de ce prince ^ et il est à louer encore de ce que , malgré les considérations de sa fortune , il voulut en toutes ces circonstances sati^aire à son devoir. Quand donc on faisoit entendre à la Reine que sans elle le cardinal Mazarin ne se seroft pas avisé d'éloi-
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gner sa BÎèce de la cour , et que c'étoh assez d'hon- Beur pour lui d'avoir fait ce qu'elle avoit désiré qu'il fit, elle répondoit toujours qu'elle étoit persuadée que cette fille lui ayant déplu auprès ^u Roi , il l'avoit éloignée avec joie , et queJa thnidité n'avoit point de * part à sa conduite ^ et sur ce qui se disoit discrètement et ea secret q^'il n'avoit pas été fâché que le Roi eût désiré tout de bon ce qu'il n'avoit pu vouloir ni penser que par un mouvement passager, elle assuroit que par lui-même , et par ce qu'il devoit au Roi , à elle et aa royaume , il n'auroit jamais coiisenti à c«t excès d'honneur, dont elle disoit hautement que la pensée seulement l'aurok dû rendre criminel devant Dieu et les hommes. Voilà quelle étoit la bonté et la discrétion de la Reine : quand^ceux qu'elle considéroit lui man^ quoient, elle les excusoit, en comprenant que nul homme n'est parfait-, et par grandeur de courage elle ne s'en plaignoit pas. Quand ils la servoient, elle leur dou" noit des louanges^ et quand ils faisoientde belles actions par ses ordres, elle leur en laissoit toute la gloire. Après ce grand explcHt , le cardinal partit le a5 de juin : il s'en alla au bois de Vincennes , avec intention d'y passer quelques jours et ne plus revenir à Paris , , pour de là s'en aller à son grand voyage. Le Roi y vint de Chantilly, et la Reine y alla le voir. Ils y résolurent de se rejoindre bientôt à Fontainebleau. Le Roi s en retourna dans sa solitude , et le cardinal revint le même jour à Paris , pour quelques affaires qui lui étoient survenues. Il partit enfin le lendemain 26, pour aller travailler à la. paix. La Reine s'en alla aussi le même jour à Pontoise faire une. petite course de trois jours , tant par dévotion que par plaisir , c'est-à-diré T. 4o- ^
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à dessein -de ^^isiter lesi carmélites de Sont^ise, par-* ticulièrement la mère Jeanne , carmélite de gipa^e réputation , sœur du chancelier* Elle visita aussi Tabbaye de Saint-^Martin du milord Montaigu , qu elle ai- . moit 9 et qu'elle considéroit particulièrement. Monsieur s'en alla à Saint-Gloud pour se divertir dans sa maison , attendant le retour de la. Reine sa mère , qu'il ne quittoit quasi jamais. ,
La Reine étant revenue, elle .reçut une lettre du Roi, dont elle témoigna d'être sensiblement touchée. Ce même jour ayant été visiter le logement de la Reine future, j'eus l'honneur de la suivre , et me trouvai seule auprès d'elle dans la salle des antiques, oir^ après avoir visité tous les appartemens an Louvre , die étoit enfin venue se reposer et s'asseoir. Elle me fit l'honneur de me conter ce qu'il y.avoit dans la lettre du Roi. J'étbis à genoux auprès d'elle. Je lui dis que j'avois remarqué le matin qu'en achevant de la lire, les larmes lui étoient venues aux yeux. Elle en demeura d'accord , et dans ce même sentiment-elle me fit Thonneur de me dire avec exagération : « Le Roi est bon. » "Et , répétant ces mêmes mots, elle me dit encore une fois : « Je vous assure , le Roi est bon. )> La Reine alors mie fit l'honneur de me parler des choses que cette lettre contenoit. Par elle on voyoit qu'il estimoit la résistance qu'elle lui avoit faite, et qu'il en avoit connu le prix. Il lui mandoit atoh* une grande impatience dé la voir , et qu'il ne pouvoit vivre content sans ce bonheur ; qu'il avoit reçu nne grande lettre de M. le cardinal , oà il Texhortoit à lire , et à apprendre songrand métier de roi -, et qu'il étoit résolu de le faire. En cela le cardinal avoit des sentimens bien dif-
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férens de ceux du temps passé -, mais le Roi ëtant en âge de juger du bien et du mal , il vouloit peut-être par politique lui paroître ^yertueux , afin de gagner son estiqie , parce qu il s'ima^inoit que la paresses du Roi, qu'il croyoit plus grande queUe nétoit, l'emporteroit toujours sur la raison. Dans ce même mo* ment j'entrai avec la Reine dans de grandes matières : elle me parla encore des inquiétudes que Taffection du Roi pour mademoiselle de Mancinî lui avoit données, et combien cet attachement lui avoit causé do peine , et me conta aussi ce qui s'étoit passé sur ce chapitre entre le Roi et le cardinal ^ mais elle me parut persuadée que ce qui avoit été dit par c/ç grand prince avoit été une exagération de la douleur qu'il sentoit de oet exil dont il étoit cause , pour consoler celle qui souffroit pour l^i , et qu'il ne pouvoit pas satisfaire par des protestations de lui conserver toujours la place qu'elle avoit dans son cœur , plutôt que par aucune espérance de lui en donner jamais une sur son trône. La Reine donna au cardinal les louanges qu'il méritoit pour avoir fait son devoir en cette occasion. De là je repassai sur la manière dont il avoit vécu avec elle depuis la fin de la guerre , qui n'avoit pas été accompagnée d'autant de zèle, de fidélité, de respect et de devoir que dans les temps que sa fortune dépendoit absolument de sa bonne volonté. Je touchai ses défauts, sa trop grande puissance , et l'abus qu'il en avoit fait à son égard ^ sur quoi la Reine entra en raison avec moi : et comme je pris la liberté de lui dire que je ne pouvois pardonner au cardinal d'avoir si peu laissé de puissance à celle qui lui avoit donné et conservé toute l'autorité dont il jouissoit , elle me dit :
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« Il a une lëgitimê excuse , car il sait que je iie me « soucie pas d'en avoir. » Je lui répondis que par cette même raison il devott avoir eu plus de soin de la faire obëir et considérer. Elle rougit là-dessus, et me regardant fixement , elle nie fit l'honneur de me dire : « Vous avez raison ^ » et ôfaangeant de discours , elle me fit connoître que ces vérités, pour les trop sentir, lui faisoient de la peine à entendre.* Mais connoissant aussi qu'elles ne lui pouvoient être dites que par le sentiment d'une affection et d'une fidélité bien véritable , et par une grande confiance que j'avois en sa discrétion , elle m'en sut gré , et me le témoigna avec beaucoup de bonté.
On m'avoit dit depuis quelques jours qu'il y avoit auprès du Roi des jeunes g^is qui travailloient à la détruire , et à diminuer en lui les sentimens de tendresse qu'il avoit pour elle. Je lai appris ce que j'en savois. Elle me fit l'honneur de me répondre, pleine d'une confiance entière en l'amitié de c&- prince , qu'elle n'en croyoit rien , et qu'elle étoit persuadée qu'ils n'auroient pas même osé lui nommer son nomi. De cette manière elle avoit raison à son égard 5 mais peu après il fallut néanmoins qu'elle s'inquiétât d'une chose qui la tou choit sensiblement. Madame de*** (i), belle -mère du comte de *** W, la fit avertir que son gendre étoit entré dans la confidence du Roi, sur l'affection qu'il conservoit encore pour mademoiselle de Mancini. La Reine, comprenant que ce reste d'attachement pouvoit du moins s'opposer au repos de l'Infante , le fit savoir au cardinal Mazarin à Saint- Jeande-Luz. 11 en parut aussi touché que la Reine , et fit
(i) Mesmes. — (a) VÎTonne.
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son devoir avec beaucoup de zèle , ; de fidélité et de courage : il en écrivit au Roi fortement , et en des termes qui lui dévoient insinuer un grand mépris pour celle dont il se souvenoit. Le jeune confident fut peu après exilé par les conseils de la Reine et du ministre 'y et lorsque le cardinal Mazarin méritoit des louanges infinies des vérités qu il avoit écrites à son ms^re , je Tentendis blâmer par ceux qui s'intéressoient à la petite disgrâce de ce seigneur. Comme on en ignora la cause dans le cabinet , ceux qui pestent toujours de tout firent de grandes histoires fabu-leuses sur cette aventure -, et j'eus sujet de connoître en cette occasion, comme en plusieurs autres, que les princes et leurs ministres sont souvent blâmés injustement. Le Roi, se laissant conduire à la raison, comprit, malgfé ce quil sentoit pour mademoiselle de Mancini , que ceux qui pour se mettre bien avec lui vouloieut entretenir §a passion ,. ou plutôt son amusement, naimoient pas sa gloire^ et que la Reine et le ministre , qui lui disoient la vérité , étoient les seuls qu'il devoit croire* Ce fut ce qui Tobligea de suivre leurs conseils : il les trouva conformes à ses propres intéréts^^ et sans écouter les f cibles mouvemens de son cœur , qui le portoient quelquefois à vouloir payer par sa tendresse celle qu'il croyoit que cette fille avoit pour lui , il prit le parti qu'il devoit prendre , et la Reine, qui me fit l'honneur de m'en parler, me parut fort satisfaite de lui. Je connus aussi alors combien elle étoit pleinement contente du cardinal Mazarin. Par les choses qu'il mandqit au Roi, il faisoit voir clairement qu'il auroit eu horreur de pouvoir être soupçonné de manquer de fidélité et à lui et à elle : i\
pai^oit fort positivement de la folie de sa nièce , qu'il paroissoit désavouer* Il le souhaitoit alors véritablement , parce que depuis son éloignement elle témoignpit le haïr encore davantage. La Reine , en pardonnant à son ministre la condescendance qu'il ayoit eue à Lyon pour les emportemens de cette fille , se consoloit de penser , en se moquant de la jalousie qu'elle fit voir au Roi en lui reprochant l'agrément qu'il eut pour la princesse Margtierite, qu'au moins le subit changement de ce prince en faveur de l'Infante feroit voir à toute l'Europe qu'il n'avoit désiré pour femme que des personnes qui par leur naissance et leur grandeur pouvoient lui convenir en cette qualité; et qu'ayant même choisi si promptement ensuite celle qui méritoit d'être préférée à toute autre , il étoit impossible qu'on pût jamais le soupçonner d'avoir voulu penser tout de bon à récompenser si hautement les empressemens passionnés de mademoiselle de Mancini.
Le ftoi et la Reine s'étant rejoints à Fontainebleau , ils parurent en bonne intelligence. La Reine étoit contente d'avoir fait son devoir , et le Roi étoit triste d^avoir perdu ce qu'il aimoit 5 mais son chagrin, comr battu par sa raison et sa vertu, se dissipa peu à peu en se divertissant souvent malgré lui , et en s'occupant comme il fit au soin de faire faire de belles livrées pour son mariage.
Quelque temps après , Leurs Majestés partirent de Fontainebleau en intention de rejoindre le cardinal , pour aller achever ce grand ouvrage après lequel l'Europe soupiroit depuis long-temps, qui étoit la paix entre les deux couronnes, et le mariage du Roi avec l'Infante , dont les suites pouvoient produire de
grands événeiçens , va le malheur du roi d'Espagne , qui n avoit que deux princes qui n'étoieat pjas sains , et qpx ne faisoient que de naître. Le cardinal avoit envoyé ses nièces disgraciées à La Rochelle et à Brouage; et quand la cour allant à Bordeaux s'appror cha du lieu où elles étoient , le Roi souhaita de voir en pa38ant mademoi^eUe de Maucini. La Reine n y résista point : elle la laûssà venir , je pense , à Cogtiac. rai ouï dire que cette entrevue fut encore sensible y et. qu'il y eut quelques larihes répandues de part et d'autre. Le Roi néanmoins continua son chemin ^ et k nièce s^eii retourna dans le lieu de son exil. Là finit le roman ; car depuis cet honnête rendez-vous les choses changèrent , et le Roi trouva dans la grândeuir , la beauté et la vertu de Finfante d'Espagne de. quoi se consoler de la perte de Marie de Mancini. Mais dans le vrai il y eut un temps , comme en effet le cardinal Mazarin le dit à la Reine après la paix , que le cùmte.de *** (*) avoit eu la confiance du Roi sur la passion qu'il avoit pour elle ; et si cette intrigue qu'il ne savoit pas n'avoit été découverte , le conunerce de lettres qu'il entretenoit auroit été capable de fortifier tellement le Roi dans la première résolution qu'il avoit prise , qu'ils n'auroient jamais pu le faire consentir au mariage qu'ils venoient de conclure; et je sentis un véritable plaisir quand la Reine me dit que j'avdis été bien avertie.
L'entrevue dés deux plus grands rois du monde , qui se devbit faire sur la frontière de leurs Etats , me donna envie.de faire ce voyage ; et quand la curiosité n'auroit pas été en moi pour cette fois plus forte que
(t) VÎTonnc.
la paresse , la bonté avec laqueUe la Reine me témoigna désirer que je le fisse, et dit à la duii^hesse de Navailles, destinée à être dame d'honneur de laaoavelle Reine, qu'elle lui feroit plaisir de m'y engager, m'auroit fait accepter les offres qu'elle me fit alors de me mener avec elle,. Je m'engageai à cette grande opurse , et nous partîmes pour cçt effet quelque temps après la cour. Je suivis madame de Navailles à Niort, dont elle étok gouvernante. Notre intentionétoitd'aller bientôt après rejoindre la Reine qui étoit à Bardeaux 9 mais le mariage du Roi ayant été retardé jusqu'au printemps, la cour, pour s'occuper agréablement, alla passer l'hiver en Provence. Pour moi qui aime le repos, je ne voulus point m'exposer à la fatigue de ce grand voyage : je demeurai avec mon amie , et j'y passai près de sept mois.
Le maréchal de Gramont avoit été choisi pour ambassadeur extraordinaire vers le roi d'Espagne , pour aller en poste demander l'Infante de la part du Roi. Beaucoup de personnes le suivirent en cette célèbre course. Mon frère fut du nombre que la curiosité y mena comme les autres. Pendant mon séjour à Niorf , je reçus de lui la relation de ce qui se passa en cette occasion, qui me parut propre à {dacer dans cet ouvrage. Elle étoit telle :
Lettre de mon frère , cdors abbé du MonUftux-Md- Iodes j et conseiller au parlement de Rouen.
(De Madrid , le 21 octobre iGSg. )
K M. le maréchal arriva ici le jeudi 16 dç ce mois, environ deux heures après midi , ayant couché sin
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bourg d'Âlcpbendas , qui en est à trob petites lieues. Encore qu'il fût bien aise de faire voir qu'il venoit en courrier sur une umle fort vite que don Louis de Hâfo lui avoit donnée , et que nous partissions toujours à la pointe du jour , la quantité de chevaux et de mulets qu'il avoit à sa suite l'obligeoit à faire de petites journées, le soleil étant si grand qu'il étoit ménve im-^ possible de le souffrir, passé midi , entre les rochers et dans les plaines désertes de la Castille ; car il n'y a que quelques oliviers par'-ci par-là, qui ne donnent pas grand ombrage.
c( U y avoit toujours eu un alcade qui avilît accompagné M. le maréchal , et avoit eu soin des logemens. Â Burgos on l'avoit reçu avec de grandes démonstrations de joie 9 aussi bien que dans les autres lieux où il avoit passé ; mais je ne puis parléjr de cela , non plus que «du jeu des taureaux que l'on lui donna en cette ville-là ; car je n'y arrivai que la nuit du jour qu'il s'y étoit arrêté , ayant été obligé de prendre la route de Pampelune.
<( A Âlcobendas le Roi lui envoya un lieutenant de ses/ gardes, qui est introducteur des ambassadeurs ; et l'un de ses majordomes , qui lui apporta un pré^nt fortgalant de peaux d'Espagne , devants, de pastilles, de. gobelets et autres curiosités. Barrières (0, votre ami , vêtu à l'espagnole , et. deux ou trois Espagnols , ly vinrent voir ; et le matin du jeudi , étant partis devant le jour , nous, vînmes dîner à une demi-lieue. Le Roi y envoya le lieutenant du maître des .postes, avec quelques courriers et hait postillons couverts de clinquant , et quantité de chevaux de poste , dont il
(i) Barrières etoit en Espagne de la part de M. le prince.
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en avoit huit avec des selles et des brides du Roi , où il y avoit de la dentelle d'argent. M, le maréchal les lit distribuer à environ autant de gens que nous étions , sur une liste qu'il avoit envoyée.. Tout le monde ëtoit fort brodé , hormis les abbés de Feuquières , de VillierSydeCastellanne et moi, quin avions que du velours noir. Entre autres M* le maréchal , M. le comte de Qoihcé 5 de Thoulongeon, de Guiché, de Louvigny , le marquis de Noirmoutiers , \fr chevalier de Charny , fils,(0 de M. le duc d'Orléans ^t de Louiison, Mani^ camp , Fremanteau , le sieur de Èeauvais, FlamanviUe, Vessai , fik du président Giroux de D4j on , qui veut effacer par son changement de profession et de nom la mémoire de la moi^t de son père (s) ; Coxârcelles et Magaloti , capitaines aux gardes ; Gonteri , qui ëtoit venu nous joindre à Alcobendas , et même Mandat et Bazin , conseillers, l'un au parlement de Paris, Fautre au châtelet , qui avoient de l'argent sur leurs habits ^ outre tous les gentilshommes de M. le maréchal , qui étoient fort lestes : et toute cette broderif et toutes ces plumes fàisoient un fort bel effet à cheval. Nous partîmes un peu plus tôt qu'il ne fallmt , et nous attençtîmes long*^temps à l'entrée de la ville , qui n'est pas proprement une ville , Car il n'y a que des murs de bauge. Tout le bagage étoit denieuré à Alcobendas, en sorte qu'il n y avôk pas un valet. Enfin quand on nous vint avei*tir qu'il étoit temps; d'entrer , nous entrâmes au petit galop , et nôuis trouvâmes toutes les rues pleines de peuple et de catrosses rangés le long du chemin, qui étoit fort long -, car on nous fit entrer
(i) Bâtard. — (a) La mémoire de la mort de son père: Le président Giroux étoit mort sur réchafaud j pour crime d^assassinat. -
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par un endroit par où il falloit traverser toute la ville. Je ne saurois mieux comparer cette entrée qu*à celle des Polonais , car il y avoit à proportion autant de foule qu'à Paris : et même ce qu'il y avoit de plus beau , c'était que comme il y avoit des balcons à toutes les fenêtres , et qu'elles étoient occupées par toutes les damés de la ville, cela faisoit un plus bel eflfet que les échafauds que l'on fait dans les rues de Paris. Nous Urnes tout le chemin qu'il y a jusqu'au palais , moitié au galop et moitié au trot , là plupart du temps le chapeau à la main , lés huit postillons devant, M. le maréchal immédiatement après, et tout le reste en confusion , saris pourtant trouver aucun embarras*, car la ca/fe ma/or (la grande rue) par où nous passions est fort large f et tous les carrosses étoient en haies. Nous arrivâmes en cet ordre avec les cris et les applaùdissemens de tout le peuple au palais du Roi. Quand le Roi même y fût veisu en personne quérir l'Infante, il n'y eût pas eu plus de monde suc son passage, et je crois que le reste de Madrid étôit désert. Pour continuer donc cette relation , nous arrivâimes dans la place qui est devant le palais, qui nous parut fort belle et fort grande. Elle étoit pleine de carrosses, comme toutes les fenêtres de la face du palais l'étoient d'hommes et de femmes. C'est un fort grand corps de logis entre deux pavillons , dont la couverture est en forme dé clocher. U y a environ trente-et-une ou trente-deux fenêtres à chaque étage , et toutes avec des balcons 5 ils en embellissent la structure, qui n'est pas fort belle de soi. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'il n'y a point de cour où les carrosses puissent entrer; et
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tous ceux qui y vont entrent dessous une voûte par deux entrées , et où il en peut tenir huit ou dix. Nous descendîmes de cheval en cet endroit, ou Famirante de Castille, qui se nomme don H^nriques, delà maison des rois de Castille, et qui est le seigneur le plus galant de la couf , vint recevoir M. le maréchal. De cette voûte nous montâmes dans un grand portique, qui est un des côtés du palais. Il est composé de deux carrés de bâtimens en forme de cloître , au milieu desquels il y a un fort grand escalier tout ouvert , et qui occupe toute la largeur d'un des corps de logis qui est au milieu des deux cours. Il reçoit le jour des portiques des deux cloîtres : car il y eii a tout autour, tant en bas qu'en haut, de tous les corps du logis. Tout cMa étoit aussi plein que le reste de la ville , et partout on jetoit de grands cris sur nos plumes et sur nos rubans , jusque-là même que les femmes qui se trouvoient sur notre passage ne faisoient point de scrupule de les arracher. Nous montâmes ainsi au travers de quelques hallebairdiers seulement, car il n*y a pas de régiment des Gardes à la porte, comme en France. Nous entrâmes dans quantité de pièces fort lambrissées, et pleines de tableaux; car on ôte ici en la plupart des endroits toutes les tapisseries des chambres dansTét^. Nous allâmes donc par des galeries et des salons pleins de quantité de statues. Nous arrivâmes enfin dans une grande salle où étoit le Roi. Le défaut que j'eus le loisir de remarquer devant que d'y entrer fut que toutes ces pièceslà sont fort obscures : il y en a même qui n'ont point du tout de fenêtres , ou qui n'en ont qu'une petite , et d'où le jour ne vient que d'en haut, le verre étant
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fort rare en Espagne, et la plupart des fenêtres n'ayant point de vitres.
(c II faut avouer que la manière dont le Roi donne audience en France est la chose du monde la plus pitoyable, au prix d,e celle dont on reçut M, le maréchal. A chaque pièce que nous passions , il y avoit des gens en haie; et dans la salle il y avoit au milieu deux rangs de bancs couverts de tapisserie, pour empêcher la foule et pour laisser le passage libre , et au bout il y en avoit encore un autre rang en croix ; le long de cela ëtoient tous les gensî de qualité, d'un coté et d'autre ; mais comme ils sont tous habillés de même et fort simplement , les grands ne paroi«soient plus que les autres qu'à cause qu'ils étoient couverts^ et il y ea avoit environ vingt. Lé Roi étoit debout , avec nn habit fort simple et fort semblable à ses portraits, sous un dais d'une riche broderie d'or et d'argent. En entrant, nous nous séparâmes la plupart des deux côtés. Lorsque M. le maréchal entra, le Roi mit la main aij^hapeau. Lorsqu'il approcha de plus près, il ne branla plus *, et quand M. le maréchal ôta.son chapeau, de temps en temps^ et qu'il présenta sa lettre , il demeura toujours immobile , et ne remit la main au chapeau que quand M, le maréchal s'en alla. Un peu auparavant quç de partir, il nous fit signe à ceux qu'il avoit mis sur sa liste , et nous allâmes tous saluer le Roi l'un après l'autre comme à l'offrande , M. le maréchal nous nommant tous dans le moment que nous noua baissions.
« A gauche de cette salle il y avoit une porte à jour , où étoient la Reine et les deux Infantes. Au sortir de là nous allâmes dans l'appartement de la Reine, où
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iioiis trotvâmes aussi une foule fort grande^ car comme les hommes ne les voient quasi point , beaucoup prirent cette occasion*là pour y entrer. La Reine et les deux Infantes étoient au bout de la salle aussi sous un dais, et sur une estrade couverte d'un grand tapis. La Reine n a que vii^-quatre ans , et rinfante environ vingt. Elle est coiffée de* la manière dont on la dépeint, et le guardHinfante est encore plus grand qu'on n^ le fi^re» Sans hyperbole , la Reiae et llnfante , se touchant de leurs vertugadins , tenbient tout Tespace du dais : si bi^tt que la petite princesse n étoit que sur le bord de Testrade^ Tout ce que je puis dire de la nôtre; c'est qu'elle. est beaucoup plus belle que tous les porjtraits que Ton en a vus en France : elle a les yeux bleus , pas trop grands , mais fort brillans et fort agréables, et ils pàroissoient pleins de joie. Elle a le front grand ^ et comme sa coiffure le découvre fort, cela lui fait paroître le visage un peu plus long qu'il ne paroitroit sans doute si elle avoit quelques cheveux abattus. Son nez e^t assez beau et point trop gros. Elle . a la bouche belle et fort vermeille ^ elle a le teint parfaitement beau-, elle est fort blanche^ elle a les joues grosses par en bas , et met du rouge , m^s pas tant que le reste des dapies. Ses cheveux sont d'un blond admirablement be^u; mais ceux qu'elle avoit ce jourlà étoient paf^^yo^ (postiches), renoués avec quantité de rubans :^lle n'est pas grande, mais elle paroît assez bien faite dans sa taille^ M. le maréchal fut quelque temps couvert en. parlant à la Reine ; maïs après qu'il eut satisfait à la dignité du Roi notre maître, il se découvrit; et quand il fut saluer l'Infante, il demeura
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toujours découvert tout ie temps qu'il lui pa)*la. Le compliment qu'il lui fit a été trouvé fort galant : il lui dit qtie la lettre de la Reine , son silence et sou respect lui témoigneroient mieux quel ëtoit le sujet de son voyage, que toutes les paroles qu'il lui pourroit dire. Tous ces messieurs m'ont dit ici qu'on avoit voulu voir comme on avoit traité M, du Maine quand il alla demander notre Reine , et qu'on avoit voulu en faire davantage. Nous saluâmes après cela la Reine et les deux Infantes , c'est-à-dire avec une grande r.évérenœ, en baisant ou faisant semblant de baser la robe. Ce que je remarquai de plus extraordinaire fut qu'il y avoit* auprès des dames du palais , qui sont toutes ou fiUes ou veuves (car il n'y a pas une femme mariée qui y loge) , quantité d'hommes couverts, qui n'ôtèrent pa» même leurs chapeaux quand M. le maréchal entra. Je* croyois d'abord qu'ils fussent tous grands ; mais on me dit que chaque dame pouvoit dans ces jours solennels donner place à deux galans , qui se poûvoient couvi'ir devant k Reine même -, et la raison qu'ils m'en donnèrent fut qu'on les jugeoit être tan embe\>ecidos ^ si attentifs à voir leurs dames , si enivrés et si étourdis de leurs chann^s, qu'ils n'a voient point d'yeux que pour elles, et ne voy oient rien de ce qui se passoit devant eux.
a Au sortir de là , un grand d'Espagne auprès de qui je m'étois rencontré , et à qui j'avois parlé espagnol, m'emmena dans son cartosse au logis destiné pour M. le maréchal, où je suis logé avec la plupart de ceux qui sont venus avec lui. Il y a les plus belles tapisseries du monde , et nous sommes traités aux dépens du Roi. Tous les matins on nous vient
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offrir du chocolat, qui est le rëgal de ce pays-ci.
(( Tous les grands sont venus voir M. le maréchal , et nous avons été déjà chez Famirante de Gastille , chez le duc d'Alve, le marquis de Legcinez, et le marquis de Liche , fils de don Louis de Haro , qui a la plus belle femme d'Espagne , que nous avons vue le samedi iS.
« Toutes les maisons de ces gens-là sont propres , et pleines de grande quantité de tableaux et de cabinets, et sont bien plus belles par dedans qu^elles ne paroissent par dehors. Le même jour ttous fûmes quelques-uns de nous voir dîner la Reine, qui'dîilbit seule , rinfante ne dînant jamais avec elle en public. Il y avoit seulement cinq danies, et quelques duegnas habillées en blanc. Les menines sont celles qui n'ont point de chapins , comme les menins sont les fils des grands on des titulàdoSj qui servent de pages , et qui ne portant ni manteau ni épée. Elle est servie avec un grand respect^ peu de gens y entrent , et il nous Êdlut une grande faveur pour demeurer auprès de la porte. Quand on lui porte à boire , c'est un des menins qui porte le verre à une des dames, qui se met à genoux aussi bien que le menin ; et de l'autre côté il y.en a encore un à genoux qui lui doniie ia serviette. Vis-à-vis d'elle il y en a aussi une , comme la dame d'honneur çn France. Le duc d'Aurante, grand d'Espagne , étoit debout, couvert, auprès d'une des duegnas; mais quand la Reine se leva , il se découvrit, et se retira auprès de nous.
« Le dimanche 19, nous fûmes avec M. le maréchal entendre la messe du Roi, qui tenoit chapelle. Ce jourlà M. le nonce , l'ambassadeur de l'Empereur et ce-
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lui de Pologne y vinrent. Ils attendirent quelque temps dans une antichambre , où peu de temps après le Roi vint pour s'en aller dans sa chapelle. En passant il y eut trois femmes qui se mirent à genoux , et lui présentèrent des mémoriaux 5 il s'arrêta pour les écouter , ei , sans branler non plus qu'une statue , il les prit. M. le nonce le suivoit au milieu de l'ambassadeur de l'Empereur, et de M. le maréchal. Il se fut mettre sous une courtine de damas,' du côté de l'Evangile; les ambassadeurs de Rome, Empire, France et Pologne, étfldent assis de l'autre côté , et un peu audessous du côté de Tépître -, et du même côté du Roi , mais un peu plus bas que les ambassadeurs, s'assirent et se couvrirent aussi bien que les ambassadeurs huit ou dix grands qui s'y trouvèrent. Au jubé de bout étoit la musique , qui fut fort bonne 5 et au-dessous étoient trois petites niches où étoient la Reine , les deux Infantes, et le petit prince , qui n'a que vingt-trois mois. Le Roi sortk de là en même ordre, sans rien dire à M. le maréchal ni à personne , et nous nous en allâmes de là dîner chez M. l'amirante. Nous y trouvâmes une grande table où la plupart des grands d'Espagne et des titulados s'assirent d'un côté , et nous de l'autre. On compta quatre-vingt-six personnes j et pour les plats , il étoit impossible de les compter : les UQs disent cinq, les autres sept et huit cents plats. Au sortir de la table , il y eut musique de voix et d'instrumens , c'est-à-dire de harpes et de guitares. Nous eûmes ensuite la comédie , avec des entremets de farces et de ballets, et de femmes avec des castagnettes. Enfin le régal fut complet , et nous n'en revînmes tjue le soir.
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tt I^e lundi %o , le secrétaire d'Etat dan Fernando Ruiz de Coqtreras apporta à M. le Jttaréchalles lettres di^ roi et de la reine d*£spagne, et de Tlnfante : si bien que depms ce jour -là, qui fut hier, nous croyons avoir une reine. Un cordelier en grande réputation de sainteté , qui est toujours dans le palab , étant venu voir M. le maréchal, lui a dit qu'il Tavoit ce matin traitée de majesté , et qu'elle s'étoit mise à rire. Nous devons avoir aujoiml'hui l'audience de congé , et on croit qu'il y aura comédie au palais.
« Depuis ma lettre écrite , nous avons été à l'audience de congé, qui n'étoît point dims le m^e lieu ni en public. Le Roi dit à M. le maréchal qu'il étoit bien ais^ de l'avilir vu en cette occasion , qu'il avoit toujours ouï parla: de lui, et qu'il se pou voit assurer de son amitié. Je pense miéme qull lui a dit qu'il avoit toujours bien traité les Espagnols. C'est en dire beaucoup pour une statue. Quand le comte de Guiche et le comte de Louvigni ses enlans l'ont salué, il a dit : Bueri moço (beau garçon ).
« Au soctir de là , qous ayons été prendi^ oongë de la Reine et de l'In&nte. Elle n'étoit pas sous le dais conmie l'autre fois , mais contre les fenêtres , afin que toutes les dames fussent de son côté. M. lé maréchal a fort pressé l'Infante de parler ) mais à tout ce qm'ii lui ^ pu dire , elle n'a jamais rien répondu , sinon : Diga a la Repia^ wi segnorajr mi tia^ quejro estare siempre rendida à sus pies. (Dites à la Reine, ma dame et ma tante , que je serai toujours soumise à ses pieds«) 11 y avoit environ une douzaine de dames, dont il y en a quelques-unes d'assez belles. Le meilleur de tout, et que je vous garde pour la bonne bouche, c'est
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la comédie qui se vient de faire au palais à la lueur de six gros flambeaux de cire blanche seulement , qui sont yëritablement dans des chandeliers d'argent d'une grandeur prodigieuse. Aux deux cotés de la salle , il y avoit deux niches fermées de jalousies. Dans l'une étoient les petits princes et quelques gens «du palais , et dans l'autre, qui étoit vis-à-vis, étoit M. le maréchal. Le long de ces. deux côtés étoient seulen^ont deux grands bancs couverts de tapis de Perse. Les dames , environ au nombre de dix ou douze , .sont venues s'asseoir sur ces tapis d'un côté et d'autre , le dos appuyé contre le banc. Derrière elles du côté des petits prinees, et fort loin au bas devers le lieu oà étoient les comédiens, et quasi derrière eux, étoient quelques seigneurs debout, et il n'y avoit qu'un grand de l'autre côté où étoit M. le maréchal ^ nous autres Français étions aussi debout derrière le banc où étoient appuyées les dames. Le Roi , la Reine et Tinfante sont entrés après une de ces dames, qui portait un flambeau. En entrant il ôta son chapeau à toutes ces dames , et puis il s'est assis contre un paravent ^ la Reine à sa main gauche, et l'Infante aussi à la gauche de la Reine. Pendant toute la comédie , hormis une parole qu'il a dite à la Reine , il n'a pas branlé , ni des pieds, ni deà mains , ni de la tête *, tournant seulement les yeux quelquefois d'un côté et d'autre , et n'ayant personne auprès de lui qu'un nain. Au sortir de la comédie, toutes ces dames se sont levées, et puis après sont parties une à une de chaque côté 5 et se joignant au milieu comime des chanoines qui quittent leurs chaises quand ils ont fait l'office , elles se sont prises par la main, et ont fait leurs révérences qui du-
36 v> [iGSg] MÉMOIRES
rent un demi-quart d'heure, et les unes après les autres sont sorties, pendant que le Roi a ëté toujours découvert. Â la fin il s'est levé , et a fait lui-même une révérence raisonnable à la Reine*, la Reine en a fait une à Tlnfante ) et se prenant aussi , ce me semble, par la main , elles s'en sont allées. Voilà ce que j'ai pu ajouter à ma relation. Le roi d'Espagne vient d'envoyer ce soir à M. le maréchal un cordon de diamans qui est fort beau, que nous estimons vingt mille écus et plus. ))
Je reçus encore à Niort une seconde lettre de mon frère , qui m'apprenoit la mort du second prince d'Espagne : ce qui fit craindre au maréchal de Gramont que son voyage n'eût une fin différente de son commencement *, mais l'état où étoit ce Roi Tobligea de confirmer sa parole , et d'acheter la paix par l'Infante.
Pendant le séjour que le Roi fit en Provence lorsqu'il étoit à Marseille , le duc d'Orléans , étant à Blois , y mourut (0 en fort peu de jours. Ce prince méritoit d'être regretté , tant pour ses bonnes qualités que pour être fils du roi Henri-le-»Grand , dont la mémoire doit être toujours chère aux Français. On peut croire que sa mort fut précieuse devant Dieu 5 car elle fut précédée par une vie pieuse et chrétienne; accompagnée d'une véritable contrition de ses péchés. Il accompagna ces vertus, à l'exemple du feu Roi son frère, d'une grande fermeté d'ame, et il envisagea la mort sans frayeur ni sans foiblesse. Le repos dontil jouissoit depuis sa retraite n'avoit pas contribué à sa santé -, au contraire, il étoit vieilli et changé. 11 avoitautrefois été le
(1) JT mourut : Le a février 1660.
DE MADAIIE DE BlOTTEVitLE. [1660] 87
chef d€ toutes les factions et cabales qui dé son temps avoient été faites sous son^ nom contre le cardinal de Richelieu. Ce ministre avoit pensé périr souvent par ses entreprises ; mais le bon naturel de ce prince Vz* voit toujours empêché d'en venir à la conclusion , parce qu'il étoit bon , et cpi'il ne voulut jamais consentir à répandre le sang de son ennemi , ni faire aucune action de violence. Sa coar autrefois étoit remplie de plusieurs seigneurs du royaume, qui tous vouloient avoir l'honneur d'être à lui, parce qu'il étoit présomptif héritier de la couronne, et que' l'abaissement où étoit réduit le feu Roi son frère le relevoit infiniment; mais toute cette gloire étoit passée. Celle qu'il avoit eue pendant la régence , dont j'ai fait de grandes et amples descriptions , l'étoit aussi : il ne lui en restoit que le fâcheux souvenir de la vanité de ses pensées et de l'inutilité de ses actions. Depuis le mauvais succès de ses malheureuses entreprises , jl étoit demeuré dans un certain état de disgrâce qui fait compter les hommes au rang des morts avant qu'ils le soient en effet -, mais il est à présumer qu'il vit de la vie des justes, et que sa pénitence et les aumônes qu'il faisoit dans sa solitude de Blois lui donnent dans l'é^ ternité une place qui vaut beaucoup plus que toute la grandeur mondaine dont il s'étoit vu environné.
Le Roi et la Reine mêlèrent au regret qu'ils eurent de sa mort le souvenir des choses passées , et il fut cause que leur deuil ne fut pas excessif. Mademoiselle en fut fâchée , car la perte d'un tel père doit toujours être sensible; mais les procès qu'elle avoit eus contre lui , et le peu d'application qu'il avoit eue à la bien marier, diminuèrent un peu sa douleur; et la cons-
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tance qu'elle eut à souffrir ce malheur étoit moins un effet de sa vertu que de son indifférence. Madame vit sa perte , et il est à croire qu'elle la sentit beaucoup ; mais cette princesse étoit si destinée à n'être comptée pour rien, que ses larmes ne le furent point. Mesdemoiselles d'Orléans, d'Âlencon et de Valois, ses autres filles, étoient si lasses d'J^e à filois , et leur jeunesse leur faisoit si passionnément désirer d'aller à Paris, qu'elles se consolèrent. aisément sans doute de voir finir leur exil, quoique apparemment la mort de ce prince fût le plus grand malheur qui leur pût arriver. Il le crut ainsi lui-même ; car dans ces derniers momens > jetant les yeux sur sâ ÊimiUe , il cita en latin , à un père de l'Oratoire qui l'assista à la mort , un passage de l'Ecriture qui en représentoit la désolation.
Environ ce même temps, le prince de Cpiidé revint en Ffànce. Il alla trouver le Roi dans cette même province , où il attendoit qull fut temps d'aller recevoir rinfante des mains du roi d'Espagne son pèi^, qui la lui devoit amener. Je n'étois pas alors à la cour : c'est pourquoi je ne puis rien dire de particulier de cette entrevue. Les deux ministres , qui étoient sur la frontière , avoient été long-temps occupés à l'accommodemenl; de ce prince. Celui du Roi.vouloit le traiter comme un ennemi qui avoit fait la guerre au Roi , et ne désiroit point que la protection des étrangers lui cfonnât les avantages, qu'il demandoit. Eux, au contraire , le voulurent soutenir jusqu'au bout : don Louis de Haro ne se voulut jamais rendre sur cet article , et enfin la protection du roi d'Espagne lui fut si favorable, qu'avec elle il fit son accommodement de la
DE MADAME DB MOTTE VILLE. [1660] Sg
inaiiîèr<^ qu'il le pouvoit souhaiter. Il revint donc glorieusement se jeter aux pieds du Roi , qui , à ce qu'on ma dit dépôts , le reçut avec beaucoup de douceur et de gravité. M. le prince le trouva si grasnd en toutes choses que , dès le premier moment qu'il put l'approcher , il comprit, à ce qu'il parut, qu'il ëtoit temps de ^humilier. L'édat de la jeunesse du Roi, et ce génie de souveràm et de nîjàître que Dieu lui avoit donné , qui commençoit à se faire voir par tout ce qui parotssoit extérieurement de lui , persuada au prince de Gondé que tout ce qui restoit du règne passé alloit être anéanti ) et , devenant sage et modéré par ses propres expériences , il fit voir , par ses seiîtimens et sa conduite , qu'il avoit pris un autre esprit et de uouveUes résolutions.
Apcès avoir passé l'hiver à Niort, qui fut incommode par î'exjeès du froid que notis y souffrîmes , nous partîmes , BE^ame de Navailles et moi avec elle , de cette petite ville aussitôt après Pâques [Je 3o mars]. Nous alises à Benac , maison du duc de Navailles , qui est située dans l'entrée des Pyrénées. Nous attendîmes en ce Jieu le retour de la cour, qui de Provence devoit prendre cette ïnéme route pour aller , selon le de9seta des deux Rois, sur la frontière conclure I^
paix,
Benac est située sur une élévation à l'entrée des petites montagnes qui , plus avant , se forment en de tr^grandes. 11 n'est pas loin de la plaine de Bigorre, et il est à la vue des Pyrénées , dont on voit les cimes eauvertes de fieige par les fenêtres du château. Il n'est pas tout-à-fait privé des avantages du pays plat ^ car le Bénageois contigu à la Bigorre est une assez
4o [1660] MEMOIRES
agréable vallëe. De ce lieu on entre dans le profond des montagnes, soit qu on suive la piste des vallées qui se forment dans ces affreuses montagnes, soit qu'on aille par le jgrand chemin de Lourdes, qui est une place forte à une lieue de Benac. Elle semble être placée du côté de la France', pour en défendre-J'entrée et la sortie aux Espagnols , s'ils avoient l'audace d'y vouloir entrer de leur côté. Le duc de Navailles a beaucoup de bien en cette province : il est seigneur du Lavedan , qui contient sept vallées qui se forment dans le fond , et sont remplies de plusieurs châteaux et de bourgs. Il me fut facile , en allant visiter leurs terres , de contenter la curiosité que j'avois eue de voir ces pays que la nature a formés en ce lieu différens des autres. Je m'étois toujours imaginé que les Pyrénées étoient des moirtagnes désertes et incultes,, où nulle beauté ne se pouvoit rencontrer que celle qu'une affreuse solitude , jointe à leur prodigieuse hauteur , pouvoit leur donner 5 mais je fus étonnée de voir l'agréable et l'horrible y faire un mélange admirable de toutes les différentes beautés de la nature. Il se forme d'espace en espace , dans ces hautes et monstrueuses montagnes , de très-belles vallées. Si elles n'ont pas une assez vaste étendue pour donner aux yeux le plaisir d'une vue lointaine , elles ont du moins cet avantage que la vue en est bornée par mille objets différens qui sont agréables à voir. Outre la beauté des prés, on y voit des blés, des vignes, des lins , et de toutes les choses nécessaires àla vie. D'un côté cm voit une montagne dont la hauteur est voisine du ciel , couverte de neige par en haut , ayant des nuées qui se forment à la moitié de la montagne^ et
de lautre on en Toit de moins hautes , qni sont la« bourées et plantées de la même manière que le sont les collines d'autour de Paris -, d'autres qui , portant sar leur front la même hauteur, sont jusqu'à la moitié aussi remplies de verdure et de pâturage , de bêtes et de bons blés, que les autres qui sont plus basses. U y en a aussi parmi celles-là d'incultes , et qui pour tout ornement n'ont que des rochers afFreux, qui donnent, par une certaine horreur" qu'ils inspirent dans l'esprit, une admiration bien forte de la puissance de celui qui est le créateur de toutes choses. De ces montagnes, et particulièrement des plus désertes, sortent plusieurs torrents qui, tombant du haut de ces rochers, coulent le long de ces pierres noires dont les rochers sont formés, et font des cascades admirables : le bruit en est agréable et tout ensemble étonnant. U y a dans toutes ces vallées de beaux villages et de grands bourgs fort peuplés. Les églises y sont bien servies: il y a plusieurs prêtres. Le peuple y est néanmoins méchant, car la rusticité du climat les rend cruels ; mais ils ne laissent pas d'être dévots à leur mode, et sur tous les chemins l'on rencontre plusieurs chapelles et des images de Notre-Dame. Leur langage est un es-t pagnél corrompu, qu'il est difficile de pouvoir entendre. Les paysans sont tous grands ; de bonne mine, et bien habillés. Us alloient autrefois armés de pistolets et de poignards 5 mais alors M. de Tarbe , leur évêque, leur avoit défendu d'en porter, à cause que souvent ils se tuoient les uns les autres , et se donnoient entre eux de petites batailles.
Dans ce voyage que nous fîmes pour visiter les beautés de ce pays , nous allâmes dîner à Joncala ,
4^ [l66o] MÉMOIRES
beau bourg qui ddpend de la vicomte du Lavedan: nous y maugeâmes de bonne viande , inais particulièrement du beurre le plus excellent du monde. Leurs maisons sont belles. Ils ont de la pierre qui paroît tenir de la nature du marbre ; ils disent que c'en est , mais quil est brute. Quoi qu il en soit, elle est belle , et fait leurs maisons fort propres, qui sont en dedans accommodées de bois et couvertes d'ardoises ; car ces montagnes désertes sont pleines de mines d'atdoise , et on la tire de ces rochers noirs qui les rendent si affreuses. De Joncala nous allâmes coucheF à Bossein , qui est un vieux château appartenant au duc de Navailles , bâti sur le sommet d'une demi montagne! Je pense que c'étoit autrefois l'habitation secrète d'Urgande la dëconnue. C'est un roc qui est des plus inacces^bles; il forme en haut une terrasse carrée et grande ^ qui sert de cour à ce château , dont on découvre une plaine des plus belles et des plus fertiles de cette contrée: elle a. plus d'une demi-lieue de large et fdus d'une lieue de long. Le Gave passe au milieu de la plaine, qui, sortant du profond des montagnes , court avec une grande rapidité au milieu de cette belle vallée. Elle est environnée des plus hautes montagnes qui sont en cet endroit. U y en a une qui , pour être fort droite et fort haute depuis le basiosqu enhaut , est un peu séparée des autres : elle s'appelle le Pic de Midi. Celle-là n'est pas plus loin des fenêtres du châteaii que le Pont-Neuf l'est du Louvre. De cette même vue on découvre six grands bourgs qui sont au bas , ou sur les premières hauteurs de ces montagnes. Dans l'un de ces bourgs il y a une abbaye d'imiportance et d'un grand revenu , bien
bâtie , dont les religieux sont d'une vie exemplaire -, elle s'appelle Saint-Seurin Ae Gave qui arrose les prés de cette plaine les rend beaux : il y a partout des vergers bien plantes, dont les fruits, à ce qu'on nou^ dit, sont excellens. L'entrée de cette vallée se pôurroit fermer par une chaîne de fer , comme Fétoit autrefois la célèbre Vega de Grenade 5 car on y entre par des endroits de la montagne qui sent assez étroits; D'entre ces montagnes il y a aussi trois entrées ou trois chemins qui vont en Espagne, et qui se pourroient aisément fermer : il n'y a pas plus de quatre lieues de pays pour aller de là dans FArragon.
Apl*ès avoir satisfait notre curiosité sur la beauté des Pyrénées , nous partîmes de Benac le 3 de mai pour dler à Bayonne , où la cour étoit déjà arrivée. Nous passâmes par Pau, que j'avois assei envie dé voir 5 et le respect que j'ai pour la mémoire deHenrile-Grand me fit visiter le château avec soin , et particulièrement la chambre où il est né.
Nous arrivâmes à Bayonne le 5 mai. La Reine eut la bonté de nous y voir avec quelque joie. Ce ne fut pas sans faire de grandes admirations de ce que jVtois enfiq arrivée dans un pays si éloigné du mïen^ et sur le triomphe que j'avois remporté sur ma paresse. La cour n'y tarda guère : elle en partit aussitôt après pour aller à Saint- Jean-de-Luz. Nous y arrivâmes le 8 mai.
On ne patloit alors que de la beauté du lieu destiné pour Fentrevue des deux Rois , appelé le lieu de la conférence. Dès Fannée précédente , le cardinal et don Louis de Haro y avoient conféré sur la paix , et les articles y avoient été disputés et arrêtés par eux. Dès ce tempsrlà on avoit fait dans cette petite île un
bâtiment fort beau et deux galeries égales , dont Tune avoit l'issue vers la Fran#. et l'autre vers l'Espagne ^ e]les aboutissoient chacune de leur côté à un graiid cabinet qui avoit servi aux deux ministres. Mais alors ce lieu étoit destiné pour recevoir les deux plus grands rois de l'Europe. On l'avoit augmenté et embelli, et il attiroit la curiosité des deux nations. Monsieur et Mademoiselle y furent pour le voir [17 mai]. J'eus l'honneur ,de les y suivre , et véritablement ce bâtiment étoit la plus agréable chose du monde.
Le roi d'Espagne étoit alors arrivé à Saint-Sébastien. Tous les Français alloient le voir dîner : ils disoient tous que la cour de ce Roi étoit solitaire , mais que l'Infante étoit belle. Le Roi questionnoit curieusement ceux qui en venoient, et les demandes de la Rçine ne tarissoient point sur ce sujet.
Ceux qui de ce lieu venoient à Saint-Jfean-de-Luz voir la cour étoient bien reçus, et de même les Francais étoient bien traités chez eux : mais comme leur nombre étoit plus grand et leur impétuosité plus excessive , il y eut des jours que le roi d'Espagne , dont les grands nosoient s'approcher pendant qu'il dinoit, se vit presque étouffé par eux , et sa table prête à être renversée. Cependant le mariage du Roi s'avançoit , et malgré les faux prophètes qui l'avoîent menacé, et qui avoient prédit qu'il ne se feroit pas , il paroissoit se devoir a^ccomplir dans peu de jours. Le Roi y envoyoit souvent savoir des nouvelles de l'Infante. Elle répondoit toujours peu de paroles aux complimens du Roi , et mandoit à la Reine sa tante des choses fort tendres.
Les Rois cependant s'occupbient à régler les confins
de leurs royaumes ; sur quoi il y eut quelque diffërend, à cause de certains lieux qui jusque là ne^Ta- Toient pas été.
L'évéque de Frëjus (0 m'a conté qu'allant trouver le roi d'Espagne à Saint- Sébastien , pour être , de la part du Rqi , le témoin du mariage , il porta une lettre du Roi à l'Infante , écrite comme si elle eût été déjà accordée. Il ne trouva pas les choses en cet état , et le roi d'Espagne différa de le faire jusqu'à ce que certains différends fussent terminés , qui n'avoient pas été assez décidés dans le traité de paix. Gela fut cause que l'évéque de Fréjus n'osa présenter sa lettre à celle à qui elle étoit écrite. U dit au roi d'Espagne qu'il lavoit , et qu'il souhaitoit passionnément de la donner à l'Infante. Ce prince lui répondit qu'il la gardât, et qu'il n'étoit pas encore temps 5 mais l'évéque voulant au moins la faire voir à l'Infante afin de lui faire apercevoir l'ittipatience du Roi, il la porta cachée dans sa main le jour qu'il eut audience d'elle-, et lui faisant des.complimens de la part du Roi et de la Reine sa tante , il lui dit : Pero ^ senora ^ tengo de dezirie un secreto (Mais, madame, j'ai à vous dire un secret). A ce mot de secreto y elle jeta les yeux finement amtour d'elle, pour voir si sa camarerà major et ses duenas (2) l'écoutoient , et laissa parler l'évéque de Fréjus. U Continua son discours , et lui dit ,^n lui laissant voir la lettre : Qu'el Rejr su senor^ imaginando set mas dichoso de lo que era y le avia escrito esta caria; pero qu'el Rejr su padre le avia inandado de ne presentarsela ( Que le Roi son maître,
(1) Italien , créature du cardinal Mazarin. Il savoit la langue espagnole. — (a) Sa dame d'honneur et ses femmes.
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croyant être pltu» heureux qu il n'ëtoit , lui àvoit écrit cette lettre ) mais que le Roi son pèr^ lui avoit corn* mandé de ne la lui pas présenter ). Elle lui répondit à demi bas : Vo na puedo recinrlct sin licenUa del Bejr mi padre ; pero à me dicho que presto se aeabara todo (Je ne puis la recevoir sans la permission du Roi mon père ; mais il m'a dit que toutes choses s'achèveront promptement). Quand on la pressoit de répondre quelque chose pour le Roi, elle disoit: Lo que digo par la Reina mi tia y se pueda entenderporelRejr(Ce que je dis pour la Reine ma tante se peut entendre pour le Roi). Le comte de Saint- Aignan, deux jours avant qu elle partît pour se venir marier à Fontarabie , Payant été visiter de la part du Roi et de la Reine , elle lui dit de son mouvement , après avoir fait son compliment à la Reine sa tante : Y^ al Rejr tambien ( Et au Roi aussi).
Ce même évêque de Fréjus avoit été déjà envoyé d'Avignon vers le roi d'Espagne, et avoit porté à l'Infante la lettre par laquelle la Reine eut la joie de donner 1^ première fois le nom de fille à l'Infante sa nièce. J'ai trouvé depuis cette même lettre dans les papiers de la jeune Reine ^ et m'étant tombée dans les mains , j'ai voulu l'écrire et la mettre ici , me semblant qu elle doit être précieuse à ceux qui révéreront la mémoire de cette grande princesse qui l'a écrite , et qui prendront quelque part à la joie qu'elle eut alors. Je l'ai copiée, sur l'original. Elle étoit telle :
« Senora, Hua y Sobrina mia,
<( Bien créera facilmente Vuestra Magestad con quanto gusto y satisfaction la escribo, llamandola
DE MADAME D£ JIÔTTEVILLë. [i66o] 4?
0011 ei ttombre que deseado darle toda mi vida , lo que Dios por su infinita bondad me a coneedîdo : y a no me queda mas que dessear sino de ver Uegar el dichoso dia que yo tan he desseado , y desseo , y de poder desîr à Vuestra Magestad de otra manera que por escrito el amer mui tierno con que la quiero y quere , toda mi vida. No dire mas por esta carta : remitame a lo que el obispo de Frejus dira à Vuestra Magestad de mi parte , y de la de otra per^ sona que no quiero nombrar. Suplico à Nuestro Senor que me la guarde hija mia como desseo , que no sera poco.
« Buena madré y tia de Vuestra Magestad ,
« Anna.
« En Avignon, a ^4 de marso 1660. »
En voici la traduction :
(( Madame , ma Fille et ma Nièce , ^
« Vetre Majesté croira facilement quelle est la satisfaction et la joie avec laquelle je lui écris, en lui donnant ce nom que j'ai désiré de lui donner toute ma vie. Dieu, par sa bonté infinie, m'a accordé cette grâce : il ne me reste plus rien à souhaiter , si ce n'est de voir arriver cet heureux jour que j'ai tant souhaité et que je souhaite , où je pourrai dire à Votre Majesté, d'une autre manière que par écrit, combien j'ai d'amour et de tendresse pour elle. Je ne lui en dirai pas davantage : je me remets à ce que l'évêque de Fréjus dira à Votre Majesté de ma part, et de celle d'une autre personne que je ne veux pas nommer. Je prie Notre Seigneur, ma chère nièce ,
48 {l66o] MÉMOIRES
, qu'il vous garde pour moi comme je le désire : ce ne sera pas peu.
(( Anne , « Bonne mère et tante de^otre Majesté. »
« A Avignon, Te 24 ^^^^ 1660. »
On reçut alors [le 19 mai] à Saint-Jean-de-Luz une nouvelle agréable au Roi et à la Reine, qui fut le rétablissement du roi d'Angleterre dans son royaume. Monck ra\oit bien servi , et avoit fait refVenir à lui le parlement et l'armée. 11 y avoit long-temps que ces peuples, détestant la tyrannie, soupiroient après la légitime domination de leur Roi : si bien que le parlement députa vers ce prince, qui étoit alors en Flandre , pour lui mander de passer en son pays , et lui dire qu'ils vouloient à l'avenir, par leur repentir et leur fidélité , réparer leur révolte criminelle.
Ce même jour le Roî alla visiter le lieu de la conféremce qui continuoit toujours , entre le cardinal et don Louis de Haro ^ pour achever de régler les confins des deux royaumes. 11 voulut aller voir lui-même où il fkudroit placer ses troupes le jour de l'entrevue de la Reine et de l'Infante quand ell^ seroit reine , et où il prétendoit aussi la voir. Plusieurs grands d'Espagne, et particulièrement le marquis de Liche , / fils de don Louis de Haro , se trouvèrent en ce lieu , qui admirèrent le Roi , et qui témoignèrent leur satisfaction par les excessives louanges qu'ils lui donnèrent.
11 y eut de grands retardemens du côté des Espagnols , sur certains villages qu'ils demandoient sur la France. Ces chicaneries donnèrent du dégoût aux
deax Rois, et les deux cours se chagrinoient : on murmuroit déjà de part et d'autre, et on se disoit à Toreille , à Saint- Jean-de-Luz , que le mariage pourroit se rompre. Mais il paroîssoit néanmohis, par ce qui ëtoit arrivé à Lyon, que Dieu Tavoit ordonné; et il étoit en effet arrêté par les ordres divins que nous aurions pour reine cette grande princesse. Enfin les négociations des ministres eurent une fin honorable pour le Roi ; car le cardinal Mazarin ayant tenu bon, le roi d'Espagne lui manda qu'il le prenoit pour son arbitre, et qu'il le prioit d'ordonner de cette dispute selon qu'il le jugeroit juste. Le Tellier vint apporter cette nouvelle au Roi et à la Reine le Jour de la fête du Saint-Sacrement, que Leurs Majestés étoient à la grand'messe à la paroisse de Saint-Jean-de-Luz. Elle donna de la joie à toute la cour, car chacun souhaitoit de retourner à Paris ] et comme ce qui étoit en dispute n'étoit pas de grande conséquence , on estima le ministre d'avoir trouvé le moyen de relâcher avec honneur quelque petite portion de ce que le roi d'Espagne prétendoit. Il se fit sur ce sujet une conférence entre les ministres et quelques voyages de négociateurs subalternes , et toutes choses s'accommodèrent. Les partages étant faits assez à l'avantage du Roi , une autre entrevue des deux premiers ministres régla tout le reste -, le jour fut pris pour les noces, et les entrevues du roi d'Espagne , de la Reine et de l'Infante , avec celle des deux Rois , furent toutes arrêtées.
Le mercredi a juin , le roi d'Espagne quitta Saint- Sébastien , et vint à Fontarabie pour pouvoir faire le mariage , qui devoit se célébrer le lendemain 3 juin. Don Louis de Haro , ministre d'Espagne ^ devoit épou- T. 4^. 4
5o [1660] MÉMOIRES
ser rinfante au nom du Roi , et Tévéque de Frëjus fut nommé pour en être témoin de la part du Roi. Je voulus aller voir cette cérémonie et la cour d'Espagne. Je ne fus pas seule qui eus cette curiosité : beaucoup d'autres personnes , tant hommes que femmes, j furent aussi. Mademoiselle y voulut aller incognito ^ ou ce qu'on appelle en espagnol deenboço ( cachée ). Elle m'avoit fait Thonneur de me vouloir mener avec elle ; mais , pour m'étre engagée avec d'autres personnes, je n'y pus aller , et je la rejoignis à Fontarabie. Comme nous arrivâmes sur le bord d'Ândaye , nous trouvâmes des barques que le roi d'Espagne , qui savoit que les dames y dévoient aller , y avoit envoyées. Ces barques étoient par dehors couvertes d'étoffes éclatantes, et par dedans tapissées de damas cramoisi , avec des molets d'or et d'argent, et des rideaux de même étoffe. Il y avoit dans ces barques des bancs et des sièges richement accommodés. Des carrosses du roi d'Espagne nous attendoient sur l'autre bord de la rivière , au pied des murailles de Fontarabie, où nous étant mises, nous fumes conduites chez Pimentel, qui étoit de la connoissance des personnes avec qfui j'étois(0. On nous apporta aussitôt du chocolat et des biscuits , le grand régal d'Espagne. Cette maison étoit. dans la place, et pendant ce petit repas je m'occupai à regarder tout ce qui se put présenter à mes yeux : je suis curieuse , et j'aime à remarquer ce que je ne cônnois point encore. Je vis premièrement une grande quantité de livrées du Roi ^ et celles des grands étoient aussi assez raisonnables, mais sans or: ce qui ne les embellissoit pas. Nous vi-
' (1) JV'tois avee mesdames^ Golbert et de Lyoïme.
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [1660] 5l
mes passer quelques grands qui, outre leurs estaffiers de leurs livrées , avoieut aussi des pages du Roi qui les suivoient . On nous dit que plusieurs en avoient , que le Roi leur entretenoit , les uns plus , les autres moins , sdon leurs grades ou dignités. De là nous fûmes conduits à Fëglis'e , où nous trouvâmes des gardes rangés en haie , sans occupation : car il n'y avoit pas assez de courtisans à cette cour pour former la presse, et ceux qui y dévoient être étoient en petit nombre ; mais il faut remarquer aussi qu'ils sont défrayés par le Roi, et qu'aucun ne suit sa perscmne dans les voyages que par ses ordres. Cette coutume prive sa cour d'éclat et de bruit , mais en soi elle a de la grandeur. Jamais en France je n'ai été à la moindre cérémonie avec tant de facilité. A dire le vrai , je fus étonnée de voir en ce lieu, et dans une si célèbre journée, une si grande solitude. Nous nous mimes dans le cbœur , à coté des degrés du grand autel , d'où nous voyions la courtine du Roi, c'est-à-dire le lieu où il se met pour entendre la messe , qui est comme un lit où il y a des rideaux tout autour ; celui de devant ses yeux est tiré , afin' qu'il puisse entendre la messe , et d'ordinaire on ne le voifpoint. Cette courtine étoit à main droite dans le chœur, qui étoit couvert par terre de grands tapis de Turquie. A côté de la courtine il y avoit un grand banc couvert aussi de tapis, qui étoit placé depuis le coin de la courtine jusque plus bas , et de là formoit un carré pour les grands d'Espagne. Mademoiselle arriva un peu après nous , qui se mit parmi les autres ; mais comme on saroit qu'elle y devoit venir , quelques-uns , et même des prêtres qui étoient là attendant à faire l'oflBice , me demandèrent
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OÙ elle ëtoit. Ces prêtres s'occupèrent à m'entretenir. Je lear parlai espagnol: ils y répondirent, et même j^ose dire qu ils me parlèrent en des termes un peu trop galans pour des prêtres ; mais Fair corrompu du pays le veut ainsi. Au bout d'une demi-sheure ou trois quarts-d'heure , le roi d'Espagne arriva avec l'Infante, qu'il menoit à sa main gauche. Us n'ëtoient pas suivis d'un grand nombre de personnes ni avec appareil ^ car le roi d'Espagne a peii de gardes , et le bruit des tambours et des trompettes ne l'accompagne pas comme le nôtre. Ils se placèrent tous deux dans cette courtine , et l'Infante se mit à la gauche du Roi son père. Dès le premier moment que je vis cette princesse, elle me parut belle , et le roi d'Espagne me parut avoir la physionomie d'un homme plein de bonté. Le rideau de cette courtine , du côté où nous étions, demeura ouvert , et on crut que ce fut pour favoriser Mademoiselle , que ce Roi regarda souvent. Les grands se mirent sur ce banc , qui étoit préparé pour eux. Don Louis le premier touchoit le rideau de la courtine, puis le duc.de Médina de las Torres, le marquis dé Mondejar, le marquis de Liche, et les autres. La messe se commença aussitôt , qui fiit dite basse , sans nulle cérémonie, par l'évêque de Pampelune. Nous remarquâmes même que les ornemens en étoient vilains. Sans compter un grand nombre de Français qui remplissoient toute l'élise, nos grands seigneurs qui avoient passé dans le haut du chœur occupoient des degrés qui montoient au grand autel 9 à côté duquel étoient assis l'évêque de Fréjus et celui de Comminges , de la maison de Choiseul. Nous autres dames étions à l'autre côté de la courtine , vis-à-vis
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du Roi et de l'Infante, à genoux sur les tapis qui ëtoient à terre. La messe étant dite, Tévéque de Pampelune , revêtu de ses habits pontificaux , s'approcha du lieu où ëtoit le Roi et Flnfante. Don Louis et Fëvéqûe de Fréjus s'en approchèrent aussi ^ et l'Infante s'ëtant uii peu avancée , alors on lut la procuration du Roi notre maître , et en$uite l'ëvéque les maria. Quand il fallut qu elle dit ce oui si considérable pour tous , et si notable pour des personnes de cette naissance , elle fit une grande révérence au Rai son père , puis le pron<mça modestement. La seconde fois elle le dit un peu plus haut *, et la cérémonie étant tout-à-fait achevée , elle se mit à genoux devant le Roi son père, qui , en l'embrassant tendrement , la releva ayant les larmes aux yeux : et cela nous les y fit venir aussi.
L'Infante Reine étoit petite , mais bien faite ^ elle nous fit admirer en elle la plus éclatante blancheur que Ton puisse avoir , et toute sa personne de même. Ses yeux bleus nous parurent beaux : ils nous charmèrent par leur douceur et leur briJlant. Nous célébrâmes la beauté de sa bouche et de ses lèvres, un l)eu grosses et vermeilles. Le tour de son visage étoit long ; mais étant rond par en bas , il nous plut \ et ses joues un peu grosses , mais belles , eurent leur part de nos louanges. Ses cheveux ëtoient d'un blond argenté qui convenoit entièrement aux beHes couleurs de son visage. A dire le vrai , avec une taille plus grande et de plus belles dents , elle méritoit d'être mise au rang des plus belles personnes de l'Europe , et je trouvai qu'elle ressembloit beaucoup au portrait que mon frère nous en avoit déjà fait. Sa gorge nous parut bien faite et ^ssez grasse , mais son habit étoit
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hcvrrible. La coutume ni la mode ne nous fa^iuoii point les yeux^ et pour moi, spken France, scdt ailleurs , il ine semble que je discerne aisément ce qui est mal ou bien. Gomme je trouvois alors A^^ habits des Françsûs ridicules avec les larges canons qu'ils portoient aux jambes , et que je trouvois à redire à leurs petits pourpoints qui ne leur couvroient ni le corps ni Testomac *, de même Thabit et la coiSute des femmes d'Espagne me fit de la peine à toir. Leur corps n'étoit point vêtu de rien qui fât ferme , et leur gorgétte étoit ouverte par derrière. Hormis Tlnfante , je ne vis de toutes celles qui la suivirent aucune femïne qui ne fût noire et maîgre. Leurs épaules, par conséquent , me firent mal au cœur à les voir aiiisi découvertes^ Leurs petites manches étoientuôlladées et de mauvais air. Elles avoient p0u de Ihige, et leurs dentelles nous parurent laides *, leurs odanches pendantes étoient sans grâce, et leur guard-lnfante étoit une machine à demi ronde et moiistriieuse, car il semblait que c'étoienjt plusieurs eereles de to^Mxeau cousus en dedans de leursjupes, hormis que les cercles sonl ronds 9 et que leur guard-jn£^ntj^ éjtoit aplati un peu par devant et par d^rière, et s'ëlargissoit par les côtés. Quand elles marchoient, cette machine se haussoit et se baissoit, et faisoit enfin une fort laide figure. Leur plus belle coiffure étoit large , avec de faux cheveux 5 et leur front , trop découvert et sans frisure, navoit point d'agrément. Quelquiçs autres avoient leurs cheveux noués par d^rière, et leurs tresses attachées par -ci par -là avec des rubans, qui sont laids en Espagne. Encore celte manière de se coifTer, comme elle étoit plus simple et plus naturelle, étoit
aussi plus agnëable. Lln&iite Reine était eôiffi^e en large le jour de son mariage. Son habit ^toit bknc , et d'une assez laide étoffe eu broderie de talc : car Fargent étoit défendu en Espagne. Elle avoit des pier-* rerîes enehissées dans beaucoup d-or. Ses beaux dieveux étoient cachés sous une manière de bonnet blano autour de sa tête , qui étoit plus propre à la défigurer qu'à lui donner de rornement ; maïs malgré son habit nous aperçâmes sa beauté : c'étoit une marque infail» lible de sa grandeur.
De là nous allâmes la voir dîner^ arec un désir fort empressé de la voir de près. Quand eUe sortit de sa chambre «pour Tenir dans cette où son couvert étoit mis, on nous convia de nims approcher d'^e et de lui aller baiseria main. La duchesse d'Uzès , qui étoit de notre troupe , y &t la première ; puis madame de Lyonne, puis moi, selon, que le hasard .m'airoit fait reacontrer auprès d eUe ^ les autres ensuifte y furent de mâme. EUe se mit ensuite à table, et fut servie par ses daaskes et ^r ses menins. Gomme en la saluant ije lui avois parlé espagnol , eUe s'améta à moi , et oneiit Tlxonneur de me répondre à toutes les questions que je lui fis. Ses propres cheveux ne se voyoieni point : die en avoit de faux quils appellent JTto/EO^^ c est^'direyattx chevêuœ* Je lui demandai à voir les siens «^^le me les montra, et j'eus sujet d'être satisfaite de leur beauté. Quand elle fut à tablé, elle me commanda tde m approcher et de Tentretenir. Je passai derrière sa chaise -, et comme tontes ses dames , par respect, n'approchoient point d'elle, je lui dis que puisqu'elle étoit notre Reine , elle devoit s'accoutumer à souffrir nos importunités. Mademoiselle »
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dans ce tempfl4à , étoit allée voir ditier le. roi d'Espa* gne ; elle reyiot alors.: et s^étant appuyëe sur moi j je fus leur truchemenL Notre nouvelle Reine sachant que c'ëtoit elle , qui ne vouloit pas être connue , lui fit quelques souris ^ et répondît toujours agréablement à tout ce q«i se disoit de notre côté. Cette princesse étant sortie de table, elle s'approcha de Mademoiselle , et lui dit, en faisant mine de Tembrasser : Un abraçito le quiero dar a escondida (Je vous yeux embrasser en secret ). Elle la fit enfiper dans sa chambre , où il y ayoit deux carreaux^ elle lui en fit donner un, et la traita de ^o$^ comme étant reine, faisant néanmoins toujours semblant qu'elle ne là* connoissoit pas. Elle suivit en cela Tordre du Roi son père , qui lui manda d'en user ainsi \ car étant rentré dans sa chambre entre ce moment et celui auquel elle fit entrer cette princesse, elle avoit envoyé savoir de lui comment elle la traiteroit. Si Mademoiselle eût pu alors se souvenir des désirs ardens qu'elle ayoit eus pour la couronne de France, elle auroit dû sentir quelque amertume \ mais son esprit n'étant pas habitué aux réflexions , et le temps , qui efface toutes choses , ayant eu le pouvoir de changer ses sentimens, elle revint contente de Fontarabie. Pour nous, nous crûmes, ayant vu l'Infante Reine, que nous devions rendre grâces à Dieu de nous l'avoir donnée. Elle ressembloit à la Reine sa tante, mais ses couleurs étoient différentes. La cour d'Espagne paroit déserte , au prix de cette nombreuse quantité de gens de qualité qui offusquent celle du Roi et qui la remplissent. Ce que j'en vis néanmoins , qui fut peu , me parut avoir de la magnificence. Les grands n'avoient pas
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des habits si brodes que les Français ; mab sur leurs étofies simples et unies* ils avoient tous de belles pierreries qui les distinguoient du commun , et les faisoient paroître de bonne mine. Leurs habits avoient de la grâce , hormis que leurs chausses ëtoient trop étroites , comme celles des Français ëtoient alors difformes par leur largeur.
Après que nous eûmes vu marier la nouvelle Reine, et après que nous lui eûmes fait notre cour, Pim entel nous donna un bon dîné. D'autres furent traités par don Louis-, ^ après. que nos troupes françaises'' eurent ëtë fort bien nourries , nous nous en revînmes tous à Saint-Jean*de-Luz dire à la Reine que nous avions trouve la Reine sa nièce digne de ses desirs. Nous lui en fîmes le portrait, et notre narration augmenta f impatience qu'elle avoit de la voir.
Le lendemain la Reine devoit aller satisfaire son désir, suivie seulement de sa dame> d'honneur, selon qu'il avoit ëtë rësolu entre le Roi et elle, et le Roi son frère et la Reine sa nièce , afin de pouvoir jouir plus en repos du plaisir de se révoir encore une fois en leur vie. Monsieur seulement devoit aller avec : elle, dont le rang ne les pouvoit embarrasser , et dont la personne leur ëtoit chère. Le Roi devoit se montrer à cheval à l'Infante Reine , par les fenêtres de la salle où eUe seroit avec la Reine \ mais son impatience changea ce premier dessein.
Le 4 juin , la Reine alla donc voir le. Roi son frère et la Reine sa nièce pour la première fois ; elle ne fut accompagnëe que de mesdames les comtesses de Flex et deNoailles (0 : encore cette dernière eut de la peine
(i) Dame d^honneur et dame d^atour.
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pour ea être. Les deux Rois ae se dévoient voir qu^Hie fois en oërëmonie, qui devoit être le jour qu'ils jureroient solennellement la paix^ mais, ainsi que je viens de le dire , ce projet ne fut point suivi t parce que, selon la raison, le Roi voulut voir Tlnfante Reine de plus près ; et voici comment la chose se fit.
La Reine arriva à la conférence avant le roi d'Espagne son frère , à cause qu'il avoit été retenu à Fontarabîe par la visite du duc de Créqui , qui tut de la part du Roi porter à notre jeune Reine, ttan les pierreries de la couronne, mais celles que le Roi lui donnoit pour son présent de noces, qui fut fort beau. Le roi d'Espagne étant arrivé , la Reine et lui «embrassèrent, le Roi son frère plus gravement que la Reine : car elle voulut le baiser ; mais il retira sa tête de si loin que jamais- elle ne put l'attraiper. La Reine sa nièce se jeta à genoux devant elle, et £ut longtemps à lui demander la main : ce qu'elle n'obtint pas^ mais au lieu de la main , la Reine l'embrassa aussi tendrement qu'on le peut juger parr les ardens désirs de mn coeur pour la jouissance de ce bien qu'elle possédoit alors. Ensuite Monsieur s'approcha du roi d'Espagne ^ et lui fit son compliment. Ce Roi lui dit qu'il étoit ravi de voir Son Altesse ; et ils se firent aussi des eompdimens , la jeune Reine et lui. Le cardinal fut reçu du roi d'Espagne avec beaucoup de louanges sur sa personne , sur l'estime qu'il en avoit toujours faite , et sur ses belles qualités ; puis il conclut par lui dire que l'Europe enfin lui dev&ît la paix.
Don Louis apporta une chaise au Roi son maître ; vi madame la comtesse de Flex, dame d'honneur de
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la R^e, en même temps en apporta une à cette princesse. Tous deux s'assirent environ sur la ligne qui, dans la salle ie la, conférence , séparoit les d^^ux royaumes. La camarera ma/or (h dame d'honneur), du côté d'Espagne, apporta un carreau à la jeune Reine sa maîtresse. La Reine lui en fit apporter deux, et elle s'assit auprès du Roi son pèro. Mdnsieut se mit sur U9 siège pliant auprès de la Reine sa mère. Leur conversation fut bonne , tendre et empressée du côté de Ja Reine , ipais trop grave du côté du Roi son frère, et à son retour elle nous parut plus coïitente de ses bonnes intentions sur Tamitié qUe de son extérieur. Etant ensemble , ils parlèrent de la guerre ; et la Reine faisant des lamentations sur sa durée , il lui dit, avec un grand hélas : -^^ senora^ es el diablo ifue lo a hecho ( Hélas ! madame., c'est le diable qui Ta faite ). Il lui dit en une autre occasion : Agora ^ presto tendremos niettos { A cette heure bkxus aurons bientôt des p^ts. e»lans.)5 et la Reine lui répondit : Que assi lo espercwa; pero que le pedia Uaentia^ para dessear un. hijo por el Bey, primero queUnfi nouia por el principe su s^brino ( Je l'espère ^insî ^ jnais je vous demande la permission de s^mbaiter un fils pour le Roi , plutôt qu'une femme pour le prino^ mon neveu )• Ils parlèrent enfin de toutes lés choses qui peuvent venir dan^ l'esprit d'un frère et d'une sœur, qu'il y avoit quarante-cinq ans qui ne s'étoient .^us. La Reine lui dit encore , sur le chapitre de la guerre : Yo creo que me perdonara Vuestra Magestad de (wer sido tan buena Francesa : jo lo dévia al Rej m hijo, y a la Francia ( Je crois que Votre Majesté me pardonnera d^avoir été si bonne Française : je le
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devois au Roi mon fils et ai la France) . Bien lo estima en f^uestra Mages tad^ lui répondit le roi d'Espagne ^ tambien lo a hecho la Reina mi muger^ que siendo Francesay notenia en el aima sino los interesses des mi reinos^jr el desseo de contentarme (Je vous en estime. La Reine ma femme en a fait autant; car étant Française , elle n'avoit dans famé que Fintérét de mes royaumes, et le désir de me contenter). Ce grai^d Roi conta à la Reine sa sœur Tainour qu'il ayoit pour la Reine sa femme ; il lui dit qu'elle avoit de la beauté , qu'elle étoit bonne , et qu'il avoit un grand désir de la revoir. Il n'oublia pas aussi de célébrer les belles qualités de la défunte Reine sa première femme , fille de France (0, dont la mémoire étoit en vénération dans tous ses Etats. Le cardinal Mazaria, qui s'étoit amusé à parler à don Louis , interrompant leur conversation , s'approcha de Leurs Majestés, et leur dît qu'il y avoit un inconnu qui étoit à la porte , qui demandoit qu'on lui ouvrît. La Reine, avec le consentement du Roi son frère , lui ordonna de laisser voir cet étranger. Lui: et don Louis laissant la porte demi ouverte donnèrent moyen au Roi de voir l'Infante Reine *, mais parce qu'il falloit aussi qu'elle le vît , ils prirent soin de ne le guère cacher. Ils n'eurent pas grand' peine de trouver les moyens de le montrer à celle qui le regardoit avec des yeux tout-à-fait intéressés à sa bonne mine , parce que sa belle taille le faisoit surpasser les deux ministres de toute la tête. La Reine rougit en voyant paroître le Roi son fils, et la jeune Reine encore plus en le considérant attenti-
(0 Madame Elisabeth de France.
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vement. Le roi d'Espagne le regarda aussi, et sourit, eu disant à la Reine sa sœur qu'il ayoit un Undo hierno {mi beau gçndré). La *Reine aussitôt lui dit en espagnol qu'elle souhaiteroit 4e demander à la Reine ce qu'il lui sembloit de cet inconnu ; sur quoi le Roi son frère lui répondit que no era tiempo de désir /o (il n'est pas temps de le dire). Et quand le pourra-t-elle dire? lui dit la Reine en espagnol. Quando aura passado a quella puerta (Quand elle aura passe cette porte), lui répondit le Roi son frère. Monsieur dit tout bas à la jeune Reine : Quel le parece à Vuestra Magestad de la puerta ? ( Que semblet-il à Votre Majesté de cette porte ?) Elle lui répondit aussitôt d'un air spirituel et en riant: Mujr linda^ y mujr buena^ me parece la puerta (La porte me paroît fort belle et fort bonne). Après que le Roi eut regardé la Reine Infante, il se retira, et alla se poster au bord de la rivière pour la voir embarquer. Il dit à M. le prince de Conti et à M. deTurenne, en sortant, que d'abord la laideur de la coiffure et de l'habit de rinfante l'avoit surpris; mais que l'ayant regardée avec attention , il avoit connu qu'elle avoit beaucoup de beauté , et qu'il comprenoit bien qu'il lui seroit facile de l'aimer. La foule que les grands d'Espagne firent autour du Roi pour le voir , et leur admiration sur sa personne , fut une chose extraordinaire. Us le portoient , tant ils le pressoient -, et les gardes du roi d'Espagne se venant mêler avec ceux du Roi, se mirent en la même posture qu'eux , et ne faisoient autre chose que lui donner mille bénédictions. Enfin jamais entrevue de rois n'a été pareille à celle-là. Il faut souhaiter qu'elle ait de meilleures suites que
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celles qui se sont faites jadis entre nos rois , et les rois d'Espagne et d'Angleterre.
La jeune Reine voulut temercier la Reine sa tante des présens que le du^e Grëqui lui avoit apportés ce même jour de la part du Roi -, mais' la Reine lui répondit : No^ nOj hija; en esta de présentes ^ no es menester hablarme a mi^ que todo viene j a del Rejr ( Non , non , ma fille ; en ce qui est des présens , il ne m'en faut pas parler , car tout .vient du Roi ).
Quand la Reine et le roi d'Espagne se voulurent séparer, chacune de ces personnes royales se trouvèrent abandonnées de leur cour : tous les Français étoient passés du côté du roi d'Espagne et de la jeune Reine, pour les voir entrer dans leur bateau, c[ui étoit parfaitement beau ; et tous les Espagnols étoient du coté du Roi pour le voir et pour saluer la Reine, notre digne maîtresse , dont les mains pensèrent être usées à force d'être baisées. Les grands et les petits l'embrassoient quasi avec des transports de joie inconcevables. Il y eut un comte de Pugnoënrostro, qui avoit autrefois été son menin , qui lui pensa dévorer la main. Enfin la Reine nous fit l'honneur de nous dire, à son retour, qu'elle ne croyoit pas la pouvoir tirer jamais des siennes , tant il la tenoit fortement. Le Roi , pendant que la Reine sa mère recevoit les saints de ceux de sa nation , ayant vu embarquer l'infante Reine , galopa le long de la rivière , suivant le bateau où elle étoit , le chapeau à la main , d'un air fort galant. Il auroit peut-être couru jusqu'à Fontarabie, sans des marais qui l'empêchèrent de passer. Le roi d*Espagne en sortant , soit qu'en effet il ne le vît pas ou ne fît pas semblant de le voir , n'ôta point
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son chapeau , c|u il n avoit point mis sur sa tête tout le temps qu il avoit été avec. la Reine; mais quand il vit le Roi galoper sur le bord de la rivière en posture d'amant, et suivi en roi de France, le roi d'Espagne alors se mit à la fenêtre de la chambre de son bateau , et le salua fort bas , tant qu'il put le voir. J'ai su de^ pais par ïassaffatai^)^ que la Reine amena en France, qu elle avoit demandé à son retour à l'Infante Reine si elle avoit trouvé le Roi bien Éait, et que cette jeune Reine lui avoit répondu : Y como , que me agradd: por cierio qu'es mujr lindo moço , y que ha hecho una caçalçada mujr brassa y jr muj de galan ( Comment s'il m'agrée ! certainement c'est un fort beau garçon, et qui a fait une cavalcade d'unhomm€ fort galant). Aussi avoit-il fait cette course sans prendre garde qu'il se tenoit découvert devant un grand Roi à qui il n'avoit pas accoutumé de faire des civilités sans en recevoir de plus grandes, ou du moins de pareilles ; mais en cet instant sa grandeur se cacha sous la galanterie , et l'éclat de la pourpre pour cette fois le céda aux premières étincelles de son amour.
Nous avons su depuis, par la Reine même et par dona Maria Molina, qu^ le roi d'Espagne, un peu avant les noces , ayant feit lire devant lui et devant les grands de sa cour le contrat de mariage du Roi notre maître et de l'Iniante , il avoit dit tout haut sur lartide de la renonciation : Esto es una pataratta; y y si /aUasse el principe y de derecho nu hija a ^heredar ( Ceci est une fadaise \ et si le prince mon fils maqquoit de droit , ma fiUe doit hériter ). Dieu
(0 Première femme de chambre : la senora Molina.
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conserve le prince d'Espagne présentement vivant l Mais si FEspagne le perdoit, il est à croire qu'après cette déclaration, le droit légitime ^ le mérite du Roi, sa puissance , ses belles qualités si célébrées par les Espagnols dans cette entrevue , eL Famour que toute cette nation porte à leur Infante , donneroit peut-être aux Français l'avantage de commander à toute l'Europe -, du moins , par l'aveu du même Roi son père , il seroit juste que cela fût ainsi.
Le dimanche 6 juin , la paix fut jurée avec toute la solennité possible : les deux Rois se trouvèrent à la conférence , ayant chacun de leur côté les grands de leurs royaumes. De celui du Roi, les princesses et duchesses y étoient aussi , qui seules y entrèrent avec les domestiques. Les rois la jurèrent sur une table , chacun d'eux mettant la main sur l'Evangile et se tenant à genoux. Après cette importante action , ils s'embrassèrent , en disant qu'ils vouloient aussi jurer une amitié éternelle. Chaque côté de cette salle étoit meublé par les deux Rois de belles tapisseries et de brocarts. Celles d'Espagne étoient admirablement beUes, et certaines choses aussi du côté du Roi étoient plus riches. Il y avoit au dehors des troupes de chaque côté des Rois , pour les saluer. Celles du roi d'Espagne étoient rangées à l'autre bord de la rivière , vis-à-vis du chemin par où venoit le Roi ; et les siennes étoient le long de la rivière , par où abordoit le roi d'Espagne. Elles surpassoient en toutes choses les Espagnols , qui me parurent porter la livrée jaune et rouge : ce qui leur donnoit un peu d'éclat; mais il étoit petit en comparaison de For qui étoit sur le bleu des Français.
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Le le&demam , le Roi et ]a Reine , suivis de beauconp d'hommes et de nulles femmes , que de la dame d'honneur et d'atour , s'en allèrent quérir l'Infante Reine. Après que les deux Rois , les deux Reines et Monsieur eurent ëtë tong-temps ensemble , ils se séparèrent avec beaucoup de larmes. Le roi d'Espagne et la Reine sa fille se quittèrent avec une sensible douleur , et la Reine sa sœur montra par sa tendresse qu'elle sentoit la force du sang. Le Roi et Monsieur , en embrassant le roi d'Espagne comme leur oncle , pleurèrent et s'attendrirent de voir la jeune Reine dans une extrême affliction. Elle se mit trois fois à genoux devant le Roi son père pour lui demander sa bénédiction 9 et ce prince pleura en la quittant. Les grands d'Espagne aussi témoignèrent de grandes tendresses à leur Infante notre jeune Reine , et souvent revinrent à elle lui baiser la main et la robe : ce qu elle reçut gravement. Enfin on la mit dans un carrosse tout en broderie d'or et d'argent , et on la mena à Saint-Jean-de-Lus avec toute la suite du jour précédent: c'est-à-dire les gardes, les cheVàu-légers, les gendarmes , les mousquetaires , et trois compagnies du régiment des Gardes. Toute la belle cour étoit à cheval, et tous étoient magnifiquement habillés, Là jeune Reine vint descendre chez la Reine sa tante ^ où les princesses l'attendoient en bonne compagnie. Elle avoit une robe de satin incarnat en broderie d'or et d'argent , et quelques pierreries à la mode de son pays, c'est-à-dire enchâssées dans beaucoup d'or. Etant arrivée, elle entra dans le cabinet de la Reine sa tante ^ éïlej, fît prêter le serment à ses principaux officiers , et paiticulièremeiA à madame- la princesse
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palatine sa surintendante: Madame de Navailles, dame d'atoyr, étoit alors destinée à être dame d'honneur : car la maréchale de Guébriant, nommée à cette belle charge , étoit morte depuis peu. Elle ne le prêta point alors , parce que son aOaire étoit encore indécise. On vouloit renvoyer la comtesse de Priego , camerera majoc (») de Tlnfante Reine ; mais on ne put pas s'en défaire sitôt , et il étoit incertain si elle demeureroit pour quelque temps auprès de sa maîtresse.
La Reine , qui de ce jour-là prit le nom de Reine mère, envoya la Reine sa nièce et sa fille tout ensemble dans sa chambre pour la laisser délaoer, et voulut aussi se retirer dans la sienne pour en faire autant. Gomme tout le monde fut banni de cette petite maison qui contenoit en elle tant de royales personnes , et que les hommes , à la prière de la Reine , en furent chassés , jusqu'au capitaine des gardes et aux huissiers , les Reines étant toutes deux déshabillées , le Roi alla visiter la Reine pour la prier de se coucher. Il lui dit qu on lui seryiroit son soupe dans son lit -, mais elle voulut venir souper avec lui et avec la Reine sa mère. Il la lui amena donc lui seul par la main pour la voir. Elle la trouva quasi en chemise ; et quand elle fut entrée , elle se jeta entre ses bras et l'embrassa tendrement, l'appelant tantôt sa tante et tantôt sa mère. Gette digne mère, rayie de jouir de ce bonheur, après avoir baisé avec grand plaisir cette jeune princesse , lui fit donner un siège pliant , le seul qui fût alors dans sa. chambre. Elle la regarda avec des yeux pleins de joie , et louant sa beauté, la fit
j[i) Dame d'honneur.
remarquer au Roi, qui par lui-même en ëtoit sans doute infiniment satisfait. La jeune Reine, voyant le Roi debout auprès d'elle , lui voulut faire place sur son même 'siège, d'une manière tendre et pourtant un peu embarrassée-, mais lui, par un sentiment qui pouvoit passer pour une galanterie , ne le prit pas , et demeura debout auprès d'elle. L'Infante Reine étoit • aimable ainsi à demi déshabillée : car le guard-Infante étoit une chose si monstrueuse , que quand les femmes espagnoles ne l'avoient point, elles étoient beaucoup mieux. Les deux Reines demeurèrent seules avec le Roi. Monsieur y étoit aussi , et nuls autres témoins que quelques femmes de chambre et moi. Ils souperent ensuite dans là même familiarité que s'ils eussent été toute leur vie ensemble. La Reine mère étoit bien tendre pour la Reine : et cette princesse , qui la regardoit comme sa mère , lui baisa les mains plusieurs fois. Après le soupe, le Roi ramena la Reine dans sa chambre. Elle fut suivie seulement de la comtesse de Priego , camerera major , qui veut dire en France dame d'honneur.
Le roi d'Espagne, de son côté, étoit demeuré abattu de tristesse de la séparation de la Reine sa fiUe. Etant retourné à Fontarabie, il se jeta sur son lit, et dit à ceux qui étoient auprès de lui ; Vo vengo muertOy porque de ver llorar a mi hija ^ esso alla lo déifia : mi hermana tanibien : pero quando ho visto estos dos muchachoSy pendientes de mi cuello^ llorar como ninos, me he de tal suerte entenecidOy que no puedo mas (Je reviens à demi mort^ car de voir pleurer ma fille, elle le devoit, et ma sœur aussi ; mais d'avoir vu ces deux garçons pendans à mon col pleurer comme
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des enfaas, je me suis de teUe manière attendri que . je n'en puis plus).
Ainsi finit cette journée si célèbre , dont la satisfaction fut égale de part et d autre , et confirmée par l'aveu que la Reine fit à la Reine sa tante , en lui disant qu eUe n'avoit jamais eu d'inclination pour l'Empereur , e% conclut par demander au Roi un courrier pour écrire au Roi son père. Elle ne ferma point sa lettre après l'avoir écrite qu elle ne l'eût envoyée au Roi , le priant de la lire. Elle lui fit connoître par cette première action combien elle étoit disposée à bien vivre avec lui, et à lui rendre au-delà même de ce qu'il auroit pu souhaiter. Mais comme tous les biens ici-bas sont mêlés de quelques maux , après que la Reine i^it couchée , j'ai su depuis qu'elle ne dormit point toute la nuit , et que par plusieurs fois , en soupirant , elle dit à sa première femme de chambre qui couchoit .auprès d'elle : j^^^ Molina^ mipadrel Çàéh& ! Molina, mon père ! ) Elle pleura ce père qui l'aimoit si tendrement, et que, selon toutes les apparences, elle ne devoit jamais revoir ^ mais enfin la présence du Roi fut pour elle un charme assez grand pour lui adoucir cette amertume.
Le lendemain elle se reposa. Le Roi l'alla voir le matin, et fut quelque temps avec elle-, puis ils allèrent à la messe aux Récollets. On fit voir à la Reine ses habits , son linge , ses toilettes et les choses nécessaires à la noce , qui avoient été mises en réserve en ce lieu; puis Leurs Majestés vinrent dîner ensemble. Après le repas , la Reine mère alla voir le cardinal qui étoit malade, et la Reine alla à 1a Comédie. Le soir on lui essaya ses habits à la française , et on lui mit
t)E MADAMK DE MOTTEVILLE. [1660] 69
pour la première fois un corps de jupe que la duchesse de ^availies, nommée ce même jour pour dame d'Honneur , lui alla vêtir. Elle en fut d'abord incommodée , mais elle le souffrit avec douceur et patience. Le Roi ce soir fut avec elle dans sa chambre assez long-temps ^ et quoiqu'il eût fait semblant jusque là d'ignorer la langue espagnole , il se trouva que ce jour-là il la savoit parfaitement bien. La Reine se coucha de bonne heure pour se préparer à la journée du lendemain , en laquelle se devoit faire la dernière cérémonie de leur mariage.
La Reine s'éveilla du matin [I^ 9 juin], et la dufchessedeNavailles, qui eutl'honneur de l'habiller, fiten ce jour et quelque temps de suite les charges de dame d'honneur et dame d'atour tout ensemble. Elle fut assez embarrassée à lui faire tenir sa couronne fermée sur la tête , parce qu'elle étoit coiffée en cheveux. Us étoient sans nul agencement que d'être renoués à la mode d'Espagne avec des rubans par le bout , et rattachés ainsi à ceux qui joignent la. tête. C'étoit une manière de coiffure qui étoit , comme je l'ai dé[à dit , différente de celle qu'elle avoit le jour de ses noces à Fontarabie , mais qui étoit assez galante. Elle s'habilla de son habit royal , parsemé de petites fleurs de lis d'or : c'est un bel habit. Outre l'honneur qui se trouve à le porter , il sied assurément mieux que nul autre. C'étoit un corps de jupe et des manches, avec une jupe de même , semés de petites fleurs de lis d'or ; puis il y avoit le manteau royal , que l'on attacha au haut du corps de jupe comme une mante. Il traîne jusqu'à terre, avec une queue fort longue dont le bout est taillé en rond.
JO [r66o] ItfEMOIRES
Le Roi avoit un habit noir, et nulles pierrçries. Us furent ensemble à l'église par une galerie découverte, un peu plus haute que la rue qu'on avoit faite pour y aller depuis la maison de la Reine mère , où la Reine logea les deux premiers jours qu'elle fut en France. La Reine se mit auprès du Roi sous un h^ut dais de velours violet parsemé de fleurs de lis d'or , et l'estrade étoit de même , c'est-à-dire le tapis , les chaises et les carreaux : le tout couvert de fleurs de lis d'or. D'abord l'évéque , avant que de commencer la messe, apporta au Roi l'anneau que le Roi donna à la Reine , et la monnoie accoutumée , sur un bassin de vermeil doré. Je ne sais s'il lui dit quelques mots. Quand le Boi alla à l'offrande, il fut accompagné du grandmaître des cérémonies de Rhodes , de ses capitaines des gardes, de Vardes .qui commandoit jsa garde suisse, et de d'Humières qui commandoit Içs- gardes appelés becs de corbin -, et Monsieur , frère du Roi , porta son offrande. Quand la Reine y alla , Monsieur , qui étoit assis auprès du Roi sur un siège pliant, passa du côté de la Reine et lui dontia la main. Mademoiselle , fille aînée du feu duc d'Orléans et fille unique de sa première femme , portoit l'offrande de la Reine -, et mesdemoiselles d'Alençon et de Valois , ses sœurs, portoient la queue de la Reine avec mademoiselle de Garignan , princesse du sang. Manciui , neveu du cardinal , et destiné à de grandes dignités , porta la queue de Mademoiselle -, et celles de mesdemoiselles ses sœurs et de madame de Garignan le furent par des personnes de qualité , mais qui n'avoient point de titres. Quand le Roi et la Reine furent mis sous le drap ou poêle, ce fut la même chose; et
DE MADAME DE MOTTEVÏLLE. [1660] jl
quand il fallut leur Caire baiser la paix , ce fut le cardbal Mazarin qui le fit, et qui alla aussi la porter à la Reine lûère , sa véritable maîtresse et bienfaitrice. Elle étoit à main droite du Roi , sur une haute estrade séparée de celle du Roi, couverte de velours noir, et sous un dais de même étoffe, environnée de ses premiers officiers et grands de sa maison. Madame la comtesse de Flex sa dame d'honneur , qui prélendoit être princesse , lui portoit la queue. Dans le visage de cette grande Reine on pouvoit facilement conhdltre la joie intérieure de son ame^ ce qui la rendoit si belle qu'à cinquante-neuf ans elle auroit quasi pu disputer de beauté avec la Reine sa nièce , qui dans le vrai n'avoit pas une beauté si parfaite que celle que la Reine sa tante avoit eue à sbn âge. La Reine mère avoit les traits du visage plus beaux , elle étoit plus grande , elle avoit une plus grande mine , beaucoup plus de majesté, et le visage d'une plus belle forme : elle la snrpassoit encore en la beauté admirable de ses mains et de ses bras ; mais la Reine avôit le teint plus beau et de belles couleurs qui Fembellissoient : eUe ressembloit à la Reine mère , comme je l'ai déjà dit, delà rencontre de Tair, et un peu du tour du visage. Cette heureuse mère, au retour de la cérémonie, nous fit l'honneur de nous dire, à la comtesse de Flex et à moi, qu'il lui étoit venu en pensée , voyant aller la Reine à l'offrande avec son hkbit royal et sa couronne, que cette seule tête au mbnde étoit digne de cette couronne.
Le Roi , les deux Reines et Monsieur dînèrent ensemble. La Reine , au sortir de la messe , s'étoit couchée pour se reposer ; puis elle se releva , et s'habilla
d'un habit de toile d'argent blanche à la franche ; et sa beauté avec cet habit parut avoir un nouvel éclat. Elle monta chez la Reine sa tante : elles furept quelque temps en particulier daiis sa petite chambre , n'y ayant que la comtesse de Flex , la duchesse de Na- Tailles , madame de Noailles , la comtesse de Priego , espagnole , et moi. Les Reines ensuite sortirent de ce lieu, et se montrèrent un peu au public. Elles s'amusèrent à regarder le Roi , qui prit plaisir à jeter luimême au peuple la monnoie que Ton avoit faite pour le gratifier selon la coutume. Quelque temps après ils se retirèrent dans la petite chambre de la Reine mère, le Roi , les deux Reines , Monsieur et le cardinal Mazarin. Us s'assirent dans la ruelle du lit , et y demeurèrent à causer de chose& indifférentes. Quand il fut nuit, rinfante Reine quitta la maison de la Reine mère et alla chez le Roi , conduite par lui , par la Reine leur mère, et par Monsieur. Ces royales personnes ne furent suivies que de la comtesse de Flex , de la duchesse deMavailles, de la comtesse de Noailles et de la comtesse de Priegc^ Je ne sais qui se trouva chez le Roi, car je n'y étois pas. Leurs Majestés et Monsieur soupèrent en public , sans plus de cérémonie qu'à l'ordinaire , et le Roi aussitôt demanda à se coucher. La Reine dit à la Reine sa tante , avec les larmes aux yeux : Es mujr temprano ( Il est trop tôt), qui fut depuis qu*elle étoit arrivée le seul moment de chagrin qu'on lui vit , et que sa modestie la força de sentir ; mais enfin , comme on lui eut dit que le Roi étoit déshabillé, elle s'assit à la ruelle de son lit sur deux carreaux pour en faire autant, sans se mettre à sa toilette. Elle voulut complaire au Roi en ce qui même
pouvoit* qhoquer en quelque façon cette pudeur qui Tavoit d abord obligée de chasser de sa chambre tous les hommes jusqu'au moindre de ses officiers. Elle se déshabilla sans faire nulle façon; et comme on lai eut dit que le Roi Tattendoit, elle prononça ces mêmes paroles : Presto^ presto ^ quel Rey m^es-pem (Vite, vite, le Roi m'attend). Après une obéissance si ponctuelle, quon pouvoit déjà soupçonner être mêlée de passion, tous deux se couchèrent , avec la bénédiction de la Reine leur mère commune.
Cette princesse devint en ce jour-là belle-mère de la Reine ; tnais une aussi bonne tante pouvoit bien être appelée mère en tout temps, et la Reine en effet ne lai donna plus d'autre nom. 11 sembla que Dieu avoit répandu ses grâces sur ce mariage : car le Roi témoigna depuis une grande tendresse pour la Reine , et elle pour lui. Il la pria de consentir qu'il pût renvoyer la comtesse de Priego , et lui représenta que ce seroit contre la coutume de retenir dans cette première place ane étrangère. Elle lui répondit qu'elle n'avoit point de volonté que la sienne, et lui dit qu'elle avoit quitté le Roi son pèf e qu'elle aimoit tendrement , son pays , et tout ce qui lui avoit été offert , pour se donner entièrement à lui ; qu'elle l'avoit fait de bon cœur , mais qu'aussi elle le supplioit de lui accorder en récompense cette grice qu'elle pût être toujours avec lui , et que jamais il ne lui proposât de le quitter , puisque ce seroit pour elle- leplus grand déplaisir qu'elle pourroit recevoir. Le Roi accorda si volontiers à la Reine sa demande, qu'il commanda aussitôt au grand maréchal des logis de ne les séparer jamais , la Reine et lui , ni
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petidant le voyage , quelque petite que frit la maison où ils se trouveroient logés:
La Reine mère, qui connoissoit le Roi son fils un peu froid et grave, nous avoua qu'elle avoit eu une grande peur que cette indifférence qu'elle avoit imaginée en lame du Roi ne fût nuisible à cette nièce qu'elle avoit si ardemment désiré de lui faire épouser. Mais après qu*eDe l'eut vu agir avec elle comme il fit dans les premiers jours qu'elle fut en France ; elle perdit heureusement cette (irainte : car elle le vit alors aussi sensible à l'amitié , à l'égard de la Reine , qu*élle Fauroit pu délirer. Elle n'avoit à demander à Dieu que la durée de ce bonheur : il falloit l'espérer -, mais , par les fftcheuses expériences qu'un chacun doit avoir de l'instabilité du bonheur des hommes , elle avoit toujours sujet d'appréhender ce qui arrive souvent dans la vie. Aussitôt après les noces , elle nous fit l'honneur de nous dire, à la comtçsse de Flex et à moi, parlant de la satisfaction et du contentement du Roi, qu'il i'avoit remerciée de lui avoir ôté du cœùrmademoiselle de Mancini, qu'il lui avoua n'estimer guère du côté du bon sens et de la raison , pour lui donner l'Infante , qui vraisemblablement alloit le rendre heureux , tant par sa beauté que par sa vertu , sa'(3aai{>Iâisance, et l'affection qu'elle lui témoigtioit.
Quand la comtesse dé Priego s'en alla, le cardinal lui donna une boîte de portrait de diamant , où t^toit le portrait du Roi. La Reine le regardant, lui dit: Podreis dezir en Espana que le parece : péto qu'es mejor ( Vous pourrez dire en Espagne qu'il hii ressemble, mais qu'il est plus beau ). Làïléilhe mère envoya au Roi son frère une horloge sonnante â îtteltre
sur sa table , toute couverte de diamans a$sez gros , pour rendre ce présent digne de celle qui le donnoit et de celui qui lé reçut;. mais il ne fut payé qu'avec des gants d'Espagne, qui même n'étoient pas bons. La Reine mère en fut honteuse. Elle nous l'avoua -, et, sans se soucier du don, elle auroit souhaité, pour la gloire de sa nation , que ce prince eût été plus magnifique.
Après que la comtesse espagnole , trois dames du palais que la Reine avoit amenées , et plusieurs autres femmes que Ton renvoya, furent parties, on ne pensa plus qu'à regagner Paris , et la cour partit de Saint- Jean-de-Luz , pour reprendre le chemin de Bordeaux le 1 5 de juin.
La Reine nous conta depuis, elle-même, ce qu'elle avoit senti pour le Roi dès son enfance , et ce qu'eUe avoit trouvé, étant en Espagne , de l'ambassade du maréchal de Gramont. Elle nous fit l'honneur de nous dire un soir, à madame de Navailles et à moi , qu'elle avoit toujours regardé le Roi comme devant être son mari-, et, parlant de l'amour qu'eUe avoit pour la France, elle nous dit aussi qu'en voyant arriver les Français à Madrid, cette quantité de plumes et de rubans de toutes couleurs, avec toutes ces belles broderies d'or et d'argent , lui avoient paru comme un parterre de fleurs fort agréable à voir ; que la Reine sa belle-mère et elle avoient été les voir pas»er, quand ils arrivèrent, par des fenêtres du palais quidonnoient sur la rue; et que ce jardin courant la poste leur avoit paru fort beau.
Cette princesse nous donnant et sa personne et la paix , nous donnoit beaucoup de biens ensemble ; mais
^6 [l66o] MÉMOIRES
elle en recevoit encore davantage. Le Roi seul, par son mérite, par sa grandeur et sa personne, devoit contenter ses désirs. Aussi cette princesse , estimant son bonheur, nous dit souvent qu'elle avoit toujours souhaité d'être notre Reine, et que non-seulement elle avoit aimé le Roi , mais qu'eUe avoit même aimé jusqu'à ses portraits^ que la Reine sa mère, fille de France, lui avoit souvent dit que pour être heureuse il falloit être reine de France , et qu'elle youloit la voir porter cette couronne ou porter un voile ; car, du vivant de la reine d'Espagne sa mère, elle avoit un frère qui étoit grand , et par conséquent elle n'aspiroit pas, comme elle a pu faire depuis, d'être héritière du royaume. Dans l'amitié qu'elle eut pour le Roi , on la vit bien vite
Los terminos (0 peusar todos de un golpe Y enpartiendo llegar al postrer pttnto»
Il ne faut pas s'en étonner ; la cause de']sa passion étoit belle : et l'innocence donnant à cette princesse le pouvoir delà laisser voir telle qu'elle là sentoit, ellèpre. noit autant de plaisir à la publier qu'il lui étoit agréable d'avoir , par l'amour réciproque que le Roi avoit alors pour elle , un juste sujet de se glorifier de son excès. Quelques jours après son mariage, elle nous fitThonneur de nous dire aussi , à madame de Navailles et à moi , qu'elle avoit été sensiblement affligée quand on lui avoit appris en Espagne la maladie que le Roi eut à Calais ; mais qu'elle croyoit toujours que l'animosité qui étoit entre les deux nations augmentoit le
(i) Los terminos , etc. : Passer les hornes tout d^ua coup , et en partant arriver an dernier but.
bruit de son mal -, qu'elle avoît espérc5 que cette maladie et le bruit même de sa mort, qui parvint jusqu'à elle , ne seroit pas vrai ; et qu'elle fut ravie quand on Tassura de sa guérison.
En ce même temps , le roi d'Angleterre arriva dans ses Etats. En descendant à terre, ce jeune Roi, qui avoitdu mérite et que l'expérience de seslongues souffrances avoit rendu honnête homme, reçut Monck, qui Favoit dignement servi , avec de grandes marques de son ressentiment. 11 le fit chevalier dans le même instant. Il l'embrassa : le duc d' Yorck son second frère lui mit la jarretière, et le duc de Glocester l'épée. Peu de jours après , ce prince fit son entrée à Londres, où il fut reçu avec les transports de joie que la tyrannie passée et un véritable repentir devoit inspirer à ses peuples , qui retrouvoient en lui un roi légitime , aimable, et qui leur parut rempli de bonnes qualités;
La cour marchoit jour et nuit pour aller à Bordeaux, et de là gagner Paris. '11 n'y eut rien de considérable dans cette marche , sinon qu*à Rochefort nous eûmes un grand tremblement de terre , dont les aventures ne servirent seulement qu'à divertir le public. On arriva dans cette grande ville le 23 juin, veille de Saint- Jean 5 et cette journée est remarquable. Le Roi , les Reines et M., le cardinal Mazarin , les princesses et duchesses, et toutes les personnes de qualité et d'un mérite connu , se mirent à Langon dans une barque , et toute la cour dans d'autres bateaux couverts. Après avoir marché deux lieues, les jurats de Bordeaux amenèrent au Roi un-beau et grand bateau où le Roi, les Reines, M. le cardinal , les princesses et toutes les personnes de qualité se mirent. Il étoit magnifique-
^8 [ï^^] MÉMOIRES
ment doublé par dedans de velours cramoisi avec des passemens d'or : il y avoit une table couverte d'un tapis de même couleur , et aussi une chaise de velours noir avec des passemens d'argent , pour la Reine mère. Le haut bout du bateau étoit fermé d'une balustrade comme un cabinet élevé d'un petit degré, où se mirent Leurs Majestés. Il étoit tout doré , enrichi d'emblèmes , chiffres , peintures et devises. Ce bateau étoit couvert par le bout d'en bas de tapis, et bordé tout autour de bancs couverts de velours cramoisi , avec des crépines d'argent, qui servirent de sièges à toutes les dames qui s'y trouvèrent. Il y avoit une balustrade dorée qui régnoit tout autour, et qui formoit une galerie au dehors tapissée par en bas, et enrichie de semblables devises latines. La chambre qui contenoit tout le bateau étoit grande : il y avoit plusieurs grandes croisées , et le haut étoit un dôme fort élevé et doublé de diamas cramoisi , avec des passemens d'or et d'argent. Il étoit tiré par quatre grands bateaux plats en forme de galères, qui étoient azurés et semés de couronnes d'or avec des chiffres ^ et les bateliers qui les menoient étoient habillés de taffetas bleu , avec du passement d'or et d'argent. Plusieurs autres suivoient celui-là^ et plusieurs personnes de Bordeaux vinrent dans d'autres pour voir passer le Roi. Il fut salué à sou arrivée de plusieurs coups.de canon et des cris publics du peuple , dont le quai étoit entièrement rempli. Il sembloit que c'étoit un amphithéâtre fait à plaisir , à cause que le quai est un peu en descendant vers la rivière. Les violons suivoient le bateau du Roi ; le son des trompettes et le bruit des canons se mêlèrent à la musique. Le Roi et les Reines
y prirent plaisir -, et le bel effet que faisoient tant de choses ensemblis auroit , à moty gré , rendu cette entrée belle et agréable, si le (ihaud , qui fut excessif ce jour-là , eût permis d'en jouir plus commodément.
Le Rpi joua pendant le chemin , et Tabbé de Gorde perdit en une heure cinquante mille écus. On fut trois jours dans cette ville ; puis, le dimanche 27, on vint dans le m^me bateau coucher à filaye. La cour marcha ensuite jusqu'à Poitiers , qui est une laide et grande ville ^ et de Poitiers on aUa à Richelieu , dont le nom célèbre répond à la beauté du lieu. De là on vint à Amboise, puû» à Blois et à Chambord, où Ton séjourna un jour. De Chambord on vint coucher à Orléans. L'entrée en fut belle ç toutes les rues étoient tapissées, et le p^suple témoigna une grande joie de revoir le Roi. Leur révolte passée les devoit faire trembler à la vue de leur véritable maître -, mais leur repentir et leurs supplications attirèrent sur eux les effets de sa royale bonté , par l'oubli de leur faute ; et comme il venoit de donner la paix à toute l'Europe , il ne voulut pa^ laisser à cette belle ville aucune marque de son indignation. Enfin on arriva à Fontainebleau le 1 3 dej^^let.
La cour ayant été sept ou huit jours à Fontainebleau, la Reine mère vint à Paris , et le cardinal aussi. Le Roi et la Reine demeurèrent à Vincennes pendant qu'on -préparoit leiir entrée. Le cardinal, dont la santé étoit alors mauvaise , eut les gouttes : elles rentrèrent par des bains qu'on lui fit, à cause qu'il avoit aussi la.gr,avelle* Ses gouttes rentrées lui causèrent de grandes douleurs dans les entrailles , qui lui don- ' nèrent la fièvre et des convulsions qui firent douter
8o, [l66oj MÉMOIRES
de sa vie. Un jour le Roi , qui venoit souvent à Paris , lui demandant conseil sur quelque affaire , il lui dit : tt Sire , vous demandez conseil à un homme qui n*a c< plus de raison, et qui extra vague, n Le Roi, connoissant en effet qu il avoit des moraens de rêverie , touche d'une vive douleur , s'en aUa dans une petite galerie qui étoit de Tappartement du cardinal /et là il pleura cet homme qui lui avoit servi de tuteur , de gouverneur et de ministre tout ensemble. 11 n'avoit pas connu tous ses défauts, et ses derniers services lui avoient fait voir sa capacité et ses bonnes intentions. Toutes les compagnies souveraines allèrent saluer ce ministre, avec des sentimens contraires à ceux qu'ils avoient eus par le passé. Le parlement députa un président, deux conseillers de la grand'chambre, et un de chaque chambre des enquêtes , pour le remercier de la paix qu'il venoit de faire : honneur qui jusqu'alors n'avoit été fait à aucun ministre ni favori , et n'avoit point encore d'exemple. Cette compagnie avoit mis sa tête à prix ; mais en cette occasion leurs harangues furent toutes remplies de ses louanges ; et sans avoir honte de leur injustice passée , ou de leur légèreté présente , ils témoign(^rent avoir pour lui une vénération extrême. Le cardinal dut être sans doute sensible à cette gloire, et véritablement elle fut grande ^ mais , pour la mitiger , Dieu le mettoit en état, par les approches de la mort, d'éprouver en lui-même que les biens de la vie ne sont jamais purs. 11 leur répondit à tous selon ce qu'il devoit sentir , et leur parla éloquemment. Peu de jours après il se porta mieux , et son amendement fit espérer que son mal ne seroit rien.
Au commencement de septembre se fit à Paris Tçntrëe du Roi et de la Reine, qui, en attendant cette, célèbre journée, étoient toujours demeurés à Vincennes. JTen parlerai peu , renvoyant ce détail à ceux qui vouViront en instruire le public. Ce fut en effet une belle chose, et agréable à voir. La Reine étoit dans un char triomphant, jdus beau quç celui que l'on donne faussement au soleil ; et ses chevaux auroient emporté le prix de la beauté sur ceux de ce dieu de la Fable. Cette princesse étoit habillée d'une robe noire, en broderie d'or et d'argent, avec quantité de pierreries d'une valeur inestimable. La couleur de ses cheveux argentés , et le blanc et l'incarnat de son teint , qui convenoit au bleu de ses jeux , lui donna |in éclat infini, et sa beauté parut extraordinairement. Les peuples furent ravis de la voir, et, transportés de leur joie et de leur amour, lui donnèrent mille et mille bénédictions. Le Roi étoit tel que les poètes nous représentent ces hommes qu'ils ont divinisés. Son habit étoit en broderie d'or et d'argent , aussi beau qu'il le devoit être , vu la dignité de celui qui le portoit. Il étoit monté sur un cheval propre à le montrer à ses sujets , et suivi d'un grand nombre de princes , et des plus grands seigneurs de son royaume. La grandeur qu'il faisoit voir en sa personne le fit admirer de tous , et la paix qu'il venoit de donner à la France , avec cette beUe princesse qu'il leur donnoit pour reine, renouvela dans les cœurs de ses peuples leur zèle et. leur fidélité^ et tous ceux qui en ce jour purent le regarder s'estimèrent heureux de l'avoir pour leur Roi et leur maître. La Reine mère vit passer le Roi et la Reine par un balcon de la rue Saûit-Antoine , et sa
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joie se peut aisément deviner par toutes les choses que j'ai écrites. La reine d'Angleterre et la princesse sa fille étoient avec elle*.
La Reine mère , après avoir marié le Roi à celle que son coeur avoit toujours désirée, voulut penser à Monsieur , et comme une bonne mère lui choisir ce qui lui paroissoit alors de meilleur et de plus précieux dans l'Europe. Ce fut la princesse d'Angleterre, qu'elle avoit tendrement aimée , et qu'elle auroit voulu faire Reine , au défaut de l'Infante sa nièce. Elle fit donc résoudre le Roi à ce mariage ^ et pour l'engager à sa conclusion , elle alla de.mander cette jeune princesse à la reine d'Angleterre sa mère. Elle l'obtint facilement , car Monsieur étoit digne d'être reçu avec joie des plus grandes princesses de la terre. Celle qu'il aUoit épouser lui avoit même cette obligation d'avoir été en tout temps également souhaitée de lui : si bien que ses désirs étoient plutôt fondés sur sa propre dignité , que sur le rétablissement du roi d'Angleterre son frère. Le duc d'Yorck (0, second frère de cette princesse , ne prit pas un si bon parti pour lui: car vers ce même temps il se maria à une shnple demoiselle , fille du chancelier d'Angleterre , qui servoit la princesse royale son autre sœur, veuve du prince d^Orange. La reine d'Angleterre leur mère venoit de perdre il y avoit peu le duc de Glocester son troisième fils, qui, par la réputation qu'il avoit déjà acquise, paroissoit devoir être un grand prince :
(t) Leduc d'Yorck: Depuis Jacques ii. Il e'pousa, le 4 novembre 1659, Anne Hyde, fiUe aînée d^Edouard Hyde, comte de Clarendon. Ce mariage ne fut déclaré que l'année suivante , après le rétablissement de Charles 11.
et l'affliction de cette princesse fut sensiblement redoublée par la faute que fit le duc dTofck en prenant une alliance si basse , qui ne lui convenoit pas.
La reine de la Grande-Bretagne , après avoir accordé la princesse sa fille à Monsieur, peu de jours avant la fête de tous les saints, partit. pour aller en Ângpieterre faire une Visite au Roi son iSls, et prendre ses mesures avec lui pour leiflrs affaires communes. Son dessein étoit de lui proposer le mariage d'Hortense Mancini , nièce du cardinal Mazarin , sans qu'il y eût d'autre fondement à cette pensée que la complaisance que voulurent avoir pour le cardinal Mazarin milord Gerniain et milofd Montaigu. Us ailéguoient pour raison que, dans ce nouveau rétablisse^ ment du r^i d'Angleterre y ses peuples étoient mal affermis -, que le parlement d'Angleterre paroissoit avoir encore des factions , et qu'il y avoit uiie armée sur pied qui n'é toit pas entièrement soumise à ses volontés. Il leur sembla qu'une somme d'argent considérable lui devoit être nécessaire pour payer ses troupes, les congédier, et acheter ce qui restoit de factieux dans son royaume. La reine d'Anglfeterte arrivant à Londres trouva toutes choses si bien disposées, les armées si obéissantes, et le parlement si soumis , que la proposition du mariage d'Hortense ne put alors trouver d'agrément dans le cœur du Roi son fils. La nécessité de cinq millions promis par le câr^ dinal à l'heure qu'on les voudroit ne le pressoit plus de les recevoir ni.de les demander. C'est pourquoi le parti qu'on lui offrqit ne lui plut pas : son armée se sépara d'elle-même par la seule puissance dé sa volonté, et le parlement fit aussi ce qu'il désira. Le
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cardinal lut sans doute affigé de ce changement ; mais on peut dire à sa gloire qu'il avoit apparemment si peu recherche cet honneur, et avoit fait tant d'ostentation de son indifférence sur cet article , et sur la violence que ces seigneurs anglais lui faisoient , que l'envie , la haine , ni l'esprit de raillerie , ne purent trouver là-dessus de matière suffisante pour lui faire un reproche. Sa sagesse et sa modération parurent encore en une autre occasion jpresqué aussi avan^tageuse pour lui 5 car le duc de Savoie lui ayant fait offrir d'épouser une de ses nièces pourvu qu'il vou^ lut lui faire rendre Pignerol , ce niinïstre le refusa , et dit au duc de Navailies, à ce que la duchesse sa femme m'a conté, qu*il ne vouloit établit* ses nièces que pour augmenter sa gloire ; et que faisant celte trahison au Roi par la seule considération de ses intérêts , il n'en mériteroit que de la honte. Le chancelier d'Angleterre , qui rie reSsemhloit pas au cardinal Mazàrin , fit demander à la reine d'Angleterre la permission de se présente^ devant elle pour lui faire la révérence. Cette Reine lui manda qu'elle le voùloit bien , pourvu qu'il ne lui parlât point de sa fille -, mais le Roi son fils , qui étoit engagé à soutenir ce mariage par l'affection qu'il avoit pour le chancelier , sut si fortement presser la Reine sa mère , qu'enfin vaincue par la force qu'il lui fit et par le conseil de divers seigneurs , du comte de Saint-Alban (0 et de l'abbé de Montaigu, qu'elle consentit au mariage. Elle pardonna à son fils, et reçut pour sa bellefille la duchesse d' Yorck. Les lords trouvèrent qu'elle le devoit faire , tant pour faire ses affaires et s'établir
(i) Milord Germain , devenu comte de Saint-Alban.
un revenu considérable que ie Roi son fils lui don.noit en son pays , que pour s'ëtaldir eux-mêmes , particulièrement le comte de Saint-Âlban , ministre de cette princesse. Il se fit ami du chancelier ,. après avoir tenu bon quelque temps , et fait en àpparéacie le ftersondage d'honnête homme , qui ëtoit de ne. se rendre que difficilement. Milord Montaigu n'avôit pas de ^ësirs pour la fortune, qu'il pouvoit &lre exx Angleterre : ses attacheméns étoient en France, par Tamitié que la Reine mère avoit pour lui ; et de plus on peut dire de lui qu'en toutes choses, ea toua p^ys., la vë^ ritable piétë faisoil qu^il ëtoit dësinjtëres^.
Alors le cardinal retomba malade, d'ua mgl laur guissant-, il parut que Thumeiir desigQuttes ëtoit remontëe des jambes à Testom^c^ >Qt renfermëe au dedans : ce qui lui causa des ëtoufiemcus qui passèrent long-temps pour vapèujr^.. Les mëdeiçins Iq; pujcgèrent souvent ^ et comme il amendoit tQi\^urs par la purgadon , on connut par li > malgré leur dissimulation , que c'étoit humeur, et que cette humeur venoit d'une mauvaise souirce; L'ëtat où il ëtoit alors nef l'enipéchoit pa& dépenser à ses trësors^ et dans ces mêmes temps , comme il avoit des momens de relâche , ou remarqua qu'il s'occupoit souvent à peser les pistoles qu'il gagnoit , pour renaettre les lëgères le Içndeniain au jeu.
L'avarice du cardinal ëtoit telle ^ que la Reine n'avoit point d'argent. Toute la dépens^ de sa maison se faisoit par l'ordre de Colb0rt , crë^ure du cardinal quiëpargnoit sur toutes choses^ Qette jie^ne princesse n'avoit pas de quoi jouer : car on ne lui donnoit alors que les mille ëcus par mçis , desjtinës de tout temps
86 • [i66o] MiÈMoniEs
pour les niernis plaisirs des reines , et pour leurs auméties. Mais comme le jeu étoit à la mode, et que k' Reine aimoit quelquefois à joner, cette somme n^é- ^mt pas suffisante ; car pouvant beaucoup panlre cha*qne jour , il ariivoit souvent que Targent ëtoit bientôt fini : de sorte qu'elle n avoit pas de quoi faire des àuménes, ni de quoi satisfaire à ses plaisirs. Le jour des ëtrennes, on avoit accoutume de donner à la Reinp mère , du temps do, Roi son mari , douze mille écus -, mais la Reine n'eut. que dix mille livres: dont elle fut ftchëe , à cause que la Reine sa mère lui avoit dit qu elle avoit accoutumé d'avoir douze mille ëcus. Cette différence lui déjdut ; elle s'en plaignit k la duchesse de Navailles. Cette dame croyant faire un service au cardinal Ten alla avertir, le conseillant dé mieux traiter sa maîtresse : elle lui dit aussi qa'elle étoit sensible, et qu'elle connoissoit le bien et le mal qu'on lui faisoit. Il lui répondit que la Reine auroit de l'argent quand il l^i plairoit d'en demander , sans promettre de lui en donner. Il parut en colère contre la Reine mère de ce qu'elle vouloit qu'on donnât à la Reine sa iSUe les douze mille écus dont je viens de parier , et dit avec exagération s « Hélas l si elle u savoit d'où vient cet argent, et que c'est le çang du « peuple, elle nen seroit pas si libérale. )> Lui qui jouoit tous les jours tf ois ou quatre mille pistoles , qui avoit tout l'argent de France dans ses coffres, qui laissoit jouer à sa nièce la comtesse de Soissons chaque jour des sommes immenses, qui piUoit tout, et qui laissoit faire sur les peupleis les plus énormes vo-. leries qui se soient jamais faites; lui, dis-je, que l'on trouva peu après sa mort avoir rempli de trésors in-
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nombrables toutes les places de sa domination et celles de ses amis , il écit la hardiesse de reprocàec à sa làenfaitrice , à la mère de sou Roi, à la-mère de laFrànce et des pauvres, douze mille écus qu'elle souhaita qu'il fît donner à la Reine selon quë.Ifiieu.Roi son mari avoit* accoutumé del^ liîi donner * àr.eUe : en quoi on peut voir quelle; ëtoit sa tyrabhie ^ sa dureté et son ingratitude dans les choses ô& il agi^sôit naturellement. ' . ") r- .';
La reine d'Angleterre vint alors à Portamouth pour s'embarquer, et revenir en France par leHa^re; niais son vaisseau pensa périr, et fut jelé :sac le sable. La princesse d'Angleterre , accordée à Monsieur , dans ce même vaisseau fut prise de la mngecie y dont elle fut extrêmement malade. La Reine mèr^, -qui souhaitoit ce mariage , s'inquiéta de ce qa onaié\sayoit point de ^es mnivelks, et MxHisiear mohtra par son chagrin que dst moinis 6.on intention étoit d'étreiaffligé. Cette priaicesse , après avoir été deux jours en péril par l'excès de sa maladie-^ retourna à Poit^mouth pour être- purgée *, mais la rougeole lui sortit .tbut de nou^ veau, et les médecins doutèrent* de sa Vie. La santé lui étant revenue , elle se remit sur mec avec la Reine sa mère , laquelle peu après arriva au Havre heureuse^ ment [le 5 février i66ï ] , ayant eu en ce voysege la crainte de perdre la princesse sa fille , et la douleur d'avoir vu mourir pendant le séjour qu'elle avoit fait à Londres la princesse royale sa fiH^ aînée, veuve du prince d'Orange.
Le diifianche 6 du mois de février , le feu prit dans-la galerie du Louvre , appelée la galerie des Rois. Elle fut presque entièrement brûlée , avec un salon
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voisin qai ne fiiisOit que d'être achevé de bâtir. Le Roi fut contraint par cet accident d'aller à Saint-Germain passer quelques jours, pour laisser nettoyer le Louvre.
Le vendredi ii février, le cardinal étant alors à Vincennes se sentit en mauvais état. Il envoya le duc de Navailles^ au Roi lui mander qu'il étoit fort malade , et qu'il souhaitoit de le voir^. Le Roi pleura avec ce duc, disant qu'il perdoit beaucoup^ que si le cardinal avoit vécu encore quatre ou cinq ans , il lauroit laissé capable de gouverner son royaume; qu'alors il demeuroit embarrassé , ne sachant à qui se confier , et que son plus grand désir étoit de faire lui-même ses affairesu Cette nouvelle fit que toute la cour revint.de Saint^Germain à Paris, d^où le Roi alla aussitôt à. VincenneSi La Reine mère alla l'y joindre, et fut servie par les officiers de la Reine sa fille, parce qu^dle n'y mena point les siens. Ce même jour 1 1,, on avoit donné de l'émétique au cardinal sur le soir, cpaft l'avoit fort soulagé : c'est pourquoi on lui en redonna le 1 3 , dont il se porta mieux un jour ou deux, à cause de la grande évacuation ; mais aussitôt après il retomba dans ses mêmes maux.
La reine d'Angleterre arriva à Paris le ao février ^ elle fut bien reçue du Roi et des Reines., qui allèrent au devant d'elle jusqu'auprès de Saint-Denis, avec toute la grandeur et la suite qui accompagne toujours un roi (Je France.
Le 22 février, le Roi et la Reine mère, qui étoient k Vincennes, allèrent un matin voir le cardinal. Ils le trouvèrent plus mal ce jour-là , et plus oppressée. 11 leur parla de sa mort, et leur dit des choses tou-
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chantes. Le Roi et la Reiae mère y fuient deux heures, et en sortirent pleurans et attendris. Sur la fin de février, le cardin^ empira tout-à-fait; et ne sachant à qui jeter ses innombrables trésors, il fiança sa nièce Maneini , qui étoit revenue à la cour , au connétable Colonne , avec une dot dé cent mille livres de rente en Italie , et sa belle maison de Rome qu il lui laissa. Le Roi à son retour avoit vécu avec elle avec beaucoup plus de marques d'indiflfiérence que de passion. Quelques-uns ont dit qu'il eut encore quelques momens de tendresse qui pensèrent rallumer ses premières flammes; mais je l'ignore, et n'en puis rien dire.
Le ministre fit épouser Hortense Maneini au grandmaitre , en le faisant héritier de tous ses biens , et lui fit quitter son nom de La Porte, qui de soi étoit médiocrement honorable ; et l'obligea de prendre celui de Mazarin, avec des biens et des établissemens prodigieux. Depuis long-temps le grand-maiitre, fils, du maréchal de La Meilleraye , étoit amoureux de made-^ moiselle Hortense, et avoit refusé la comtesse de Soissons, espérant d'avoir sa cadette; mais le cardir nal gardoit cette cadette, qui étoit belle» pour des rois, ou du moins pour des souverains. Jusque là il avoit montré de l'aversion à la lui donner, et ne paroissoit pas estimer sa personne; mais la mort, qui le prenoit à la gorge , ne lui donnant pas le temps d'accomplir en ses nièces qui lui restaient à .marier la grandeur de ses désirs , il fallut qu'il prît le grandmaître comme son pis aller. Il étoit déjà fort riche •,. car son père , par la faveur qu'il avoit eue auprès du cardinal de Richelieu comme son parent, avoit de
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grands biens et de grandes dignités. U parut heureux d'être porté par la fortune à la jouissan<:e de cette grande dépouille : mais ce n'est pas être heureux que d'être trop riche. Le cardinal Mazarin avoit toujours conservé une grande reconnoissance des obligations qu'il avoit au feu cardinal de Richelieu,. son bienfaiteur. Ses premiers désirs , après avoir fait venir ses nièces d'Italie , avoient été pour le duc de Richelieu , neveu du défunt ministre ; mais la duchesse d'Aiguillon sa tante l'avoit méprisé, et on crut alors qu'en mourant il se consoleroit de la nécessité qui le forçoit de prendre le grand-maître pour son héritier, à cause que le maréchal de La Meilleraye étoit parent du cardinal de Richelieu , et qu'il avoit toujours été son ami dans le temps de sa faveur passée.
Le 3 de mars , deuxième jour de carême , j'allai à Vincemies. Le cardinal Mazarin, qui s' étoit mieux porté depuis un jour ou deux, s' étoit trouvé si mal ce même matin , qu'il avoit fallu lui faire recevoir le saint viatique. La Reine mère fut réveillée avec cette nouvelle : elle l'entendoit hurler les nuits , parce qu'il étoit logé de l'autre coté de sa chambre , et son mal étoit de cette nature qu'il étoufToit continuellement. Le Roi- tint conseil le matin-, avant que la Reine sa mère fût éveillée : et aussitôt il lui vint rendre compte de ce qui s'y étoit passé. La Reine mère, ce-même jour là , me fit Thonueur de me dire que Le Tellier, le prociu-eur général Foùquet , et de Lypnne , étoient destinés , non pas pour gouverner , mais pour servir le Roi. Elle me parla du maréchal de Villeroy comme d'un homme qui aimoit Tfitat et avoifc do la capacité , mais qui étoit foible. Elle croyôit néanmoins qu'il se-
roit du conseil : ce qui ne fut pas. Elle me parut per^ suadëe que Le Tellier étoit un homme habite en sa charge, homme de bien, assez à elle , mais pas capable de la première place. EUe me fit Thonaetir de me dire aussi qu elle croyoit que le procureur général , comme capable , quoique grand voleuf , deniaar^coitle msdtre des autres. Pour de Lyonne, elle loq^ë.mO'igtia avoir dessein , $i elle le pouvoit , de réloi^ef des conseils après la mort du ministre. - k '
Le cardinal , qui étoit surintendaat de la maison de la Reine mère , la supplia cTe lui permettre de donner cette charge -à la princesse de Conti sa nièce. Madame la comtesse de Flex, sa dame d'honneur, en Ait fâchée : mais la Reine mère y remédia ; car pour lui adoucir celte mortification de voir une personne au-dessus d'elle , elle fit donner peu après un brevet de duchesse à madame de Seneçay , qui pouvoit revenir à la Comtesse de Flex sa fille et à se3 eiifans mâles : faveur assez extraordinaire , et que la Rejjne mhr^ demanda instamment au Roi , comme une chose qu'elle désiroit avec ardeur.
Le 5 m^rs on ordoijna les prières publiques des quarante heures par toutes les églises de Pîtfis y pour le cardinal : ce qui ne se fait d'ordinaire que pour les rois. Madame la princesse palatine lui envoya, à son extrême regret, la démission de sa charge de 3urintendante de la maispn de la Reine ^ qu il donna à la comtesse de Soissons. 11 voulut , avant que de mx)urir, laisser ses deux nièces dans ces deux postes $ qpi sont beaux. La Reine alors se douta d'être grosse. Ce fui une consolation au Roi qui pouvoit aisément guérir le chagrin qu'il avoit de l'état où il voyoit le cardi-
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cal, qu'il aimoit beaucoup. Cétoit son premier atta* chement, et l'enfance avoit été Je sceau de cette
liaison.
Le cardii^ laissa au grand-maître , en ses gouvernemens y en sa tnaison de Paris toute meublée, et en argent, des sommes innombrables (O ; et outre ces grands biens , .-il bvoit marié la princesse de Conti , madame de Modène et la comtesse de Soissons, et leur avoit donné à chacune une grande dot. Il laissa deux cent miUe écus à la petite Marianne , la dernière de ses nièces 5 et le gouvernement d'Auvergne pour celui qui Fépouseroit. Pour son neveu Mancini, quoiqu'il le déshéritât, ne le croyant pas digne de porter son nom , ce neveu déshérité ne laissa pas d'avoir la
•principauté ou duché de Ferreti en Italie, le duché de Nevers en France, avec une partie de sa maison, et beaucoup d'autres biens. Il donna à chacun de ses pedts-neveux dé Mercœur de grands revenus en bénéfices , et fit donner à tous ses amis des gouvernemens, des évéchés et de l'argent. Il rétablit le duc
i de Lorraine dans ses Etats, en partie pour le récompenser de ce qu*il avoit voulu être son neveu , honneur qu'il avoit refusé 5 et chacune de sies recommandations ou de se» louanges fit alors la destinée des plus grands seigneurs du royaume. Il fit son testament, et le signa le 6 de mars*; et comme il avoit déjà reçu le saint viatique, îl parut vouloir donner le reste de son temps à son salut. Il envoya chercher M. Joli, curé de Saint-Nicolas-des-Ghamps , homme de grande réputation , et le pria de ne le plus quitter. Il fit pa-
(1) L^ancien original porte quinze cent mille liyres de rente, tant en dache's , gouTememens , maisons , etc.
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roître des sentimens de piëtë, et demanda miséricorde 5 mais tous ceux qui disent : Seigneur ^ Sei-gneury n'entreront point au royaume des cieux. Il faut néanmoins que nous espérions tous en cette divine miséricorde , et pour nous et pqur les autres : c'est la richesse des pécheurs.
Le jeudi 3 de mars, qui fut le jour qu'il communia, la Reine mère, me fit l'honneur de me dire, en présence du Roi, que le cardinal étoit alors bien petit devant Dieu -, qu'il avoit de grands sentimens d'humilité , et qu'elle espéroit que Dieu auroit pitié de lui. Ce sont deux choses difficiles à pouvoir accom-^ moder ensemble , que l'humilité chrétienne avec l'a*^ mour des biens de la terre , et de cette grandeur qui lui faisoît disposer de tout ^n royaume coipme bi9A lui sembloit. Il donna tout ce qui étoit vacant et tout ce qui n'étoit point à lui. Véritablement ce fut du consentement du Roi <, et ce fut ce qui le persuada qu'il pouvoit impunément fnrendre et tout donner aux siens. L'excuse n'étoit pas peut-être tout-à^fait légitime : c'étoit abuser en quelque manière des sentimens que l'habitude avoit formés dans le cœur du Roi à son égard , que de lui ôter sa puissance , ses finances, et le droit de disposer des charges, gouvernemens , abbayes , év.êchés , et presque généralement de tout ce qui se trouva pour lors dans sa disposition.
Le cardinal Mazarin avoit été soupçonné de n'avoir pas eu beaucoup de religion. Sa jeunesse étoit déshonorée par une mauvaise réputation qu'il avoit eue en: Italie ; et , comme je l'ai dit en parlant de lui , il n'avoit jamais témoigné assez de vénération pour les mystères
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les plus sacres. Sa vie , moralement bien réglée , ne paroissoitpas avoir, pour règle de sa^agésse, les maximes évangéliques; et il seroit à souhaiter pour lui que les dernières.annëes de sa vie, où il avoit fait des actions de vertu , eussent été entièrement réglées sur le désir de son salut. Mais Dieu seul connoît ce qui est en rhomme, et les apparences louables nous doivent presque toujours obliger à croire comme une vérité le bien que nous voyons en autrui, puisque nous ne pouvons faire le discernement des pensées ni des sentie mens dont nous voulons injustement être les juges. Ce ministre montra beaucoup de fermeté et de tranquillité d'esprit dans ses derniers jours. 11 travailla avec Le Tellier sur les affaires de TEtat. Le 4 et le 6 , il fit même des dépêches pour Rome , qu'il signa. Sa fin fut accompagnée d'honneur parles larmes du Roi, d'opulence par les biens qu'il laissa à sa famille et à ceux qu'il voulut enrichir , et de fermeté par la bonne mine qu'il fit à la mort. 11 peut aspirer à la gloire de l'avoir regardée avec une intrépidité pareille à celle des plus grands hommes.
Le 7 mars , jour qu'il reçut l'extréme-onction , après avoir pris congé du Roi, de la Reine mère et de Monsieur , qu'il supplia de ne prendre plus la peine de le venir voir , il donna au Roi dix-huit gros diamans, un fort beau diamant à la Reine mère, un bouquet de diamans à la jeune Reine , et plusieurs émeraudes d'une prodigieuse grosseur à Monsieur. Il donna un diamant au prince de Condé , avec beaucoup de louanges et de grandes marques de son amitié , et un au maréchal dé Turenne , et laissa pour successeurs au ministère ceux que j'ai déjà nommés.
DE MADAME DE MOTTE VILLE. [1661] gS
Ensuite de toutes ces choses., il pria M. Joli, cure de Saiat-Nicolas-des-Champs, de ne le plus quitter. Il ne s'étoit point confesse à lui , mais il parut ne penser plus qu'à sa conscience. Son confesseur ordinaire étoitthéatin , homme simple et d une singulière piété, mais qui peut-être ignoroit les périls où peuvent toiïiber ceux qui ont trop adoré la fortune, la faveur et les richesses. Il voulut dans cet état envoyer à l'asseihblée du clergé l'évêque de Poitiers , pour lés prier de croire qu'il mouroit leur serviteur. Elle en fut si reconnoissante qu'ils voulurent tous l'en aller remercier 5 mais ils ne le purent voir. Il en fit autant au parlement, les envoyant assurer qu'il mouroit leur serviteur. Il reçut l'extrême-onction dans sa chaise , y répondit lui-même, et remercia ceux qui la lui avoient administrée. Il fit venir tous ses domestiques^ il se fit voir à tous ayant la barbe faite, étant propre et de bonne mine, avec une simarre de couleuF de feu, sa calotte à sa tête, comme un homme qui Youloit braver la mort. Il leur parla fort chrétiennement, leur demanda pardon avec de grandes marques d'humilité , et confessa qu'un de ses crimes devant Dieu avoit été la colère, et la rudesse qu'il avoit eue pour eux. Il leur dit à tous ce qu'il leur laissoit , et fit toutes ces choses d'une manière douce et obligeante. Il embrassa ses amis, et leur fit des complimens. Au milieu de cette occupation, une foiblesse le prit; il dit: «Je m'affoiblis, qu'on me « donne un peu d'eau de grenade. » Après en avoir pris, il dit : « Je reviens , » et continua de ps^^ler. à ceux qui étoient présens. Il s'occupa le reste du jour à faire des actes de foi et de contrition : ce qu'il, fit
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d'une manière dévote , ferme et tranquille. Il parapha son' testament, et signa encore sur le soir des dépêches pour le service du Roi 5 et quoiqu'il parût ne vouloir plus penser qu'à Dieu , tant qu'il put parler et entendre il ordonna tout ce qui lui parut utile à l'Etat.
Le Roi et la Reine mère lui envoyèrent encore demander ce qu'il désiroit qui fût fait après sa mort , et il sembloit que ses paroles, étoient des oracles qui ordonnoient de l'avenir. Il y a sans doute beaucoup de glrandeur et de beauté à sa mort ] mais sa réputation doit être noircie par l'ingratitude qu'il a eue pour la Reine mère sa bienfaitrice , d'avoir voulu mettre de la sécheresse, du dégoût et de la défiance pour elle dans l'esprit et dans le cœur du Roi , afin de le posséder tout entier, jusqu'à la blâmer de ce qu'elle faisoit trop d'aumônes , et faisoit trop de cas des dévots. Elle s'en étoit aperçue en plusieurs occasions , comme je l'ai déjà dit. Il eut même en mourant la dureté de lui demander la survivance du gouvernement de Bretagne , pour la donner au grànd-maître : ce qui ne se fait jamais , car c'est un crime de compter sur la mort de nos rois. Voilà les effets de cette avarice sordide qui l'accompagna jusqu'à la fin , et qui , dans les derniers instans de sa vie , lui fit encore prendre plaisir à faire repasser par ses mains quasi tout le royaume , pour le donner à son neveu, à ses nièces et à ses amis Voilà aussi la cause de cette ambition dévorante, et de cet ardent désir de la feveur qui l'avoit toujours possédé.
Le septième jour de mars, la Reine mère , après avoir tenu lé cercle chez la Reine , vint un moment dans sa
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<;hambre pour sayoir comment il se portoit- EUe fit appeler Colbert , qui lui dit qu'il ëtoit fort mal , et qu'il ne croyoit pas qu'il passât la nuit. La Reine mère s'attendrit à ces paroles , et les larmes lui vinrent aux yeux^ puis me tirant à part^ elle me fit llhonneur de me dire, en parlant de lui, qu'elle l'avoit toujours mieux connu que personne, et qu'elle n'avoit pas mésestimé ceux qui avoient été d'avis qu'elle l'éloignât de la cour-, mais qu'ayant trouvé en lui une fidèle application au service du Roi et au bien de l'Etat , elle avoit cru qu'il étoit juste qu'elle excusât ses déffiuts en faveur de ses bonnes intentions. Elle ajouta ensuite quelques particularités du regret que le cardinal avoit de lui avoir déplu en sa conduite , dont il lui avoit demandé pardon avec des marques d'un grand repentir. Elle me dit aussi qu'elle avoit été fâchée de ce que le Roi , poussé par le ministre à haïr la princesse palatine , l'avoit obligée à se défaire de sa charge de surintendante de la maison de la Reine, pour la donner, comme je l'ai déjà dit, à la comtesse de Soissons. Cette princesse ne lui plaisoit pas, et n'avoit jamais bien vécu avec elle. Un reste d'attachement que le Roi avoit pour elle lui faisoit craindre qu'elle ne reprît sa même place, qu'il sembloit que sa sœur n'eût perdue que pour lui rendre. Elle me fit l'honneur de me dire aussi que le Roi sans doute prendroit plaisir à gouverner son royaume 5 qu'elle en étoit bien aise , et avoit dessein de lui montrer, par la modération de sa conduite , qu elle ne lui vouloit rien dérob,er de son autorité. Ce fut par ces sentimens qu'elle perdit l'avantage d'entrer au conseil , dont beaucoup de personnes l'ont blâmée , s'imaginant peut-être avec raison qu'elle y T. 4o« 7
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avoit étë portée par des conseils intéressés, dent elle ne connut pas la cause \ mais , dans le vrai , sa pente naturelle étoit le désir du repos et de la retraite. Le soir du 7 5 le Roi , qui ne voyoit plus le cardinal , fit appeler ses ministres, et je vis alors le vivant prendre la place du mourant , avec un commencement de grandeur , de suite et de bruit qui me fit admirer les changemens du monde. Le Roi s'enferma avec eux *, et la Reine mère , au retour des ministres, vint peu de temps après le trouver. Gomme elle étoit logée à l'ancien et petit logement , à cause qu'on faisôit peindre les grands appartemens du nouveau bâtiment, elle quitta sa chambre , parce qu'elle étoit trop proche de celle du mourant , et vint coucher dans celle du Roi. Le cardinal vécut encore cette nuit. Il dormit trois heures-, le lendemain il entendit la messe, et eut quelque amendement. Ce meilleur état forma un petit bruit de résurrection ; mais aussitôt après s'afFoiblissant entièrement, on jugea qu'il nedureroit pas encore long-temps. Il mourut persuadé que les médecins n'avoient pas connu son mal , et l'avoient mal traité. Un des siens lui entendit dire, parlant avec lui-même: « Ils m'ont tué. » Ce jour-là , Valot, premier médecin du Roi, lui ayant voulu persuader de prendre un bouillon , il le refusa, et regarda cet homme d'une manière fixe et perçante , qui fit juger aux assistans qu'il le regardoit comme un homme qui l'avoit mal servi. Quoique ce fût avec d'innocentes^ intentions, il n'en parut pas content , et la dernière absolution qu'il demanda fut pour avoir murmuré contre les médecins. 11 fut tout ce jour dans de grandes souffrances , et son agonie fut le soir terrible. M. Joli lui ayant dit que
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eëtoit alors que la nature payoit son tribut ,41 lui répondit : a Je souffre beaucoup , mais je sens que la « grâce est encore plus forte que le mal. »
Le Roi lui maiida le matin qu'il avoit beaucoup de peine de ne le point voir. Il lui fit dire qu'il lé rèmercioit , qu'il n'ëtoit plus temps qu'il pensât à lui , mais qu'il le supplioit de se souvenir des dernières paroles qu'il lui avoit dites. Il envoya recommander M. Joli au Roi. La Reine mère prit la parole, et répondit que le Roi auroit toujours soin des gen$ de bien. Un peu avant que de mourir, il appela Colbert son domestique , et lui parla de quelque chose touchant ses affaires , de la même manière que s'il eût été en santé. Il envisagea la mort avec une telle fermeté , qu'il dit à M. Joli qu'il avoit dû scrupule de ne la pa$ assez craindre. Son agonie augmentant, il dit à un de ses valets de chambre nommé Bernoin , en tâtant soûpotils lui-même: «Je souffrirai encore beaucoup. » A deux heures après minuit il se remua un peu dans son lit, et dit : « Quelle heure est-il? il doit bien être « deux heures? » M. Joli et Bernoin dirent alors entre eux tout bas qu'il iroit bien encore jusqu'à dix heures du matin. Le malade ensuite demeura environ une demi-h«ure à prier Dieu, et souffrant. Alors il passa, en disant: u Ah! sainte Vierge, ayez pitié de « moi, et recevez mon ame. » U expira entre deux et trois , le 9 mars.
Le Roi s'éveiilant appela sa nourrice qui couchoit dans sa chambre , et, sortant de son lit , lui fit signe de l'œil pour savoir si le cardinal étoit mort : ce qu'il fit de peur d'éveiller la Reine , ou de la troubler par cette funeste vue de la mort , qiii de soi-même est
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toujours affreuse. Ayant su que oui , il s*habiÙa , et fit venir les ministres , le chancelier , Le Tellier , le surintendant Fouquet et de Lionne , et leur commanda de ne rien expédier sans lui eu parler , leur déclarant qu'il ne vouloit point que ceux qui demaitderoient des grâces s'adressassent à d'autres qu'à lui. Il alla ensuite trouver la Reine mère. Us dînèrent, et partirent le plus tôt qu'ils purent dfe Vincennes , pour venir à Paris. La Reine fut apportée en chaise. Le marquis d'Hautefort son premielr écuyer, etNqgent, vieux , mais sain, l'accompagnèrent toujours à pied.
Le Roi étoit affligé de la mort de son ministre , et a voit beaucoup pleuré. La Reine sa mère, plus forte que lui j et plus dégoûtée des créatures par la connoissance qu'elle avoit de leurs imperfections , sentit moins de douleurs. Elle avoit regretté le cardinal , et avoit eu des momens où la longue habitude et les bonnes qualités qu'elle aVoit aimées en ce ministre, avec ce qu'il avoit fait pour elle en chassant sa nièce , l'avoient rendue sensible à sa mort , mais d'une ma^ nière plus tranquille ^ et le souvenir de ses ingratitudes, petites ou grandes, effaçoit aisément ce chagrin. Leurs Majestés étant arrivées se débat^rassèrent de la presse qtf ils trouvèrent dans le Lt)uvre et dans leurs anli-^ chambres , et le Roi et la Reine mère allèrent se renfermer dans le cabinet de la Reine. Elle se portoit bien dé son voyage \ et par l'état où elle étoit / eUe faisoit espérer au Roi , à la Reine sa mère et à toute la France la joie de la voir bientôt mère d'un Dauphin. Cette jeune princesse n'étoit nullement affligée de la mort du cardinal ; et l'amusement que le Roi avoit repris avec la comtesse de Soissons , quoique foible en ap-
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parencB) lui dépkisoit si fort, que si elle ëtoit chagrine, c^ëtoit seulement parce que , selon que le dirent les philosophes , Tamant se transforme ^n la chose aimée , et que voyant le Roi triste il étoit impossible qu elle fut gaiç. Enfin ces trois royales personnes se voyant ensemble^ éloignées de Tobjet de ]a mort, commencèrent à respirer e^n repos. Le plaisir de la liberté, qu'ils envisagèrent avec ses charmes ordinaires , et cette agréable pensée dans' ces premiers mouvemens , les consola de leur affliction. La {ieine mère fut la première qui dit à ceux qui sans cesse faisoient revivre le discours de la mort du cardinal^ qu'il u en falloit plus parler : qu elle craignoit que le Roi n'eu fût malade , et qu'il falloit qu'il s'occupât à quelque chose de mieux qu'à àfis paroles inutiles.
Le Roi , depuis qu'il voyoit son ministre pencher verâ sa fin, avoit montré qu'il vouloit à l'avenir gouverner son royaume. U disoit qu'il n'approuvoit point h vie des rois fainéans , et qui se laissent mener par le nez. Il ajoutoit lui-même à cela qu'il voyoit bien qa'on pouvoit lui reprocher qu'il avoit fait ce qu'il blâmoit; mais il, attribuoit sa conduite passée à l'estime qu'il avoit eue pour le cardinal à cause de son habileté, et à cette soumission et dépendance k laquelle son enfance l'a voit accoutumé. La Reine sa mère , qui avoit senti l'incommodité du joug qu'elle s'étoit imposé , ne vouloit plus se soumettre à d'autre puissance qu'à. celle du Roi son fils : si bien qu'elle souhaitoit qu'il voulût travailler lui-même pour luimême. Elle n'étoit point ambitieuse, mais elle étoit assez bonne mère pour vouloir lui aider en tout ce qu'elle pourroit* Tous les gens de bien étoient dans
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ce mémQ sentiment ^ et le ministre en mourant , soit par Jie désir de faire son devoir en donnant de bons conseils au Roi , soit pour ne vouloir point dQ succès^ seur dans la gloire de sa faveur , lui laissa pour principale maxime de faire lui-même ses affaires , et de ne plus (élever de premier ministre g ce suprême degré où il étoit monté 5 lui avouant que , par les choses qu'il auroit pu faire contre son service, il connoissoit combien il étoit dangerenx à un roi de mettre un homme dans cet état. Il lui laissa des conseils et des* préceptes estimables que le Roi lui-même écrivit , afin de s'en souvenir pour sa conduite.
Ce même jour au matin , le Roi , après avoir appris la mort du cardinal, a voit été enfermé deux heures, pour ^travailler lui seul a» règlement de sa vie «t de ses affaires. 11 voulut ensuite faire part de ses rësolittîons aux grands du royaume -, et quand il fat arrivé à Paris, il ordonna que tous le lendemain se trouvassent au Louvre chez la Reine sa mère à quatre hewres. Ce jouTrlà cette princesse ail a faire ses dévotions au Val-de- Grâce ; puis étant revenue sur le soir , les officiers de la c^ironne et les ministres étant assemblés , le Roi leur dit que Dieu lui avoit ôté un ministre qui avoit pris le soin de ses affaires dans letemps dé sa jeunesse^ qu il s'en étoit si bien trouvé qu'il auroit souhaité qu'il lui eût plu de le lui conserver plus long^-temps ; mais puisque sa volonté avoit été de l'en priver, qu'il vouloit à l'avenir gouverner lui-même son royaume \ qu'il espéroit que Dieu lui feroit la grâce de s'efi bien acquitter,, et de bénir les bonnes intentions qu'il avoit d'agir selon la justice et la raison; que pour cet effet il ne vouloit point de premier ministre 5 qu'il se serviroit
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de ceux qai avoient des charges pour a§ir «oils lui selon leurs fonctions , et que s'il arrivoit qu'il eût besoin de leur conseil y il le leur demanderoit *, puis il les copgédia. Cette résolution fut prise pour resserrer le secret des affaires , et pour en' bailnir M. le prince et les grands du royaume , qui tous^ s'ils y avoient eu la moindre part , en auraient voulu prendre une plus grande , et auroient affoiUi l'autorité royale autant qu'ils auroient pu. Le Roi disposa de ses heures , et ordonna que tous ceux qui auroient des grâces à lui demander lui présentassent des placets , et que les samedis U y répoodroit. Après cette cérénumie, le Roi et la R^ine sa mère étant montés chez la Reine , on crut d^à voir sur leur visage des marques de leur satisfaction , et il fut aisé de juger que bientôt les défauts du mort leur paroîtroielat plusgrands qu ils ne les avoient encore vus-, car il ne se contentoit pas d'exercer une puissance souveraine sur tout le royaume : il l'exerçoit sur les souverains mêmes qui la lui avoient domiée , n'ayant en plusieurs occasions aucune complaisajBK^e pour le Roi non plus que pour la Reine , et ne lui laissant la liberté de disposer de rien de con»décable. Il étoit si jaloux de cette autorité qui ne lui appartenoit pas , qu'il vouloit faire leschacgea de tout le monde : si avare qu'il vouloit gagner sur tout, si défiant qu'il étoit fort aisé à choquer, si rêveur et si chagrin la plupart du temps qu'à peine osoit-on lui rien dire , et faisoit semblant d'être de mauvaise humeur pour empêcher ceux qui l'attendoient en foule en son passage de prendre ce temps-là pour lui parler. C'est pourquoi il étoit impossible que depuis le Roi jusqu'au moindre de ses sujets, hormis
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peu de personnes qui lui avoiént de grandes obligations , on ne fut bien aise d'en être dëlivré.
Le Roi ce soir -là, ayant fait entrer M. le* prince dans le petit cabinet de la Reine , lut devant lui et devant nous quelques articles -des conseils tjue ce ministre , qui avoit beaucoup d'esprit et une longue expérience des affaires, lui avoit laissés par écrit, et qui en effet étoient très-bons •, et comme on vît que le maréchal de • Villeroy étoit exclu du conseil pour n'avoir jamais été bien remis dans les bonnes grâces dû cardinal depuis qu'il avoît été accusé d'avoir manqué de reconnoissance à son endroit, on s'imagina que c'étoit une des choses qu'il lui avoit inspii^es.
Le 10, qui fut ce même jour auquel le Roi fit sa déclaration au^ grands du royaume , le corps du cardinal, qui avoit été exposé au peuple le jour précédent, le fut encore tout ce jour-là. Il y eut'grahd monde qtti le fu* voir. On lui trouva , quand il flit ouvert, une petite pierre dans le cœuv: ce que quelques gens dirent convenir fort à la dureté qui lui étoit «naturelle.
Le 1 1 , il fut porté à Féglise -de Yisicennes , «à son service fut faitsans beaucoup de eéirémomes.
Voici quelques-uns des. vers qu'on fit sur lui après sa mort: - . , • .
Enfin le cardinal a, termine son sort.
' Français , que dirons-nous de ce grand personnage ? Il a fait la paix , il est mort :
11 ne pottvoit pour nous 'rien faire davantage.
Autres :
Ci gtt rEminence deuxiëmet Dieu nous garde de la troisième !
DE MADAMÇ DE MOTTOTILI^E. [1661] Io5
Autres:
Mazarin sortit de Mazare
Aussi pauvre que le Lazarre •
Réduit à la nécessité :
Mais, par les* soins d'Anne d'Autriche >
Ce Lazarre ressuscité
Est mort comme le mauvais riche .
Autres :
Je n'ai jamais pu voir Jules sain ni malade :
J'ai reçu mainte rebuffade
Pans sa salle et sur le degré ; Mais enfin je l'ai vu dans son lit de parade ^
Et je l'ai vu fort à mon gré.
Le la mars, le Roi, pour contenter cette grande quantité de grand» qui autrefois formoient le conseil , et que les brouilleries passées avoient élevés à cette dignité, tint conseil sur quelque matière de guerre étrangère, oà assistèrent. Monsieur, M. le prince, et tous les princes et grands qui avoient accoutumé d^en être, tant qu'il plut au cardinal d'en tenir ^ mais de* pais quelques années, il les avoit entièrement^ abolis. Le Roi, lés Rqines et toute la cour prirent le deuil du cardinal : ce qui ne s'étoit jamais fait *, car les reis ne le portent que des souverains ou des princes qui ont rhonneur de leur être parens , et il n'étoit ni Tun ni l'autre.
Ces premiers jours ne fiicent occupés qu'à parler des immenses richesses que laissoit le cardinal. Le Tellier , comme son ami , nous dit alors , à la dnchesse de Navailles et à moi, qu'il avoit eu trois millions cinq cent mille livret des charges de la maison de
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la Reine , que le Roi lui avoit données et que* le ministre avoit vendues, jusqu'à celles de lavandière^ qu'ainsi cette somme, qui composoit une portion de ses trésors, ne venoit point de l'épargne. Il nous dit aussi, pour excuser ses grandes richesses, et nous montrer qu'elles n'étoient point prises sur le peuple , qu'il faisoit de grands ménages et trafics dans ses gouvernemens; et particulièrement dans Brouage-, quil jouissoit de plusieurs fonds destinés a|i paiement des ambassadeurs, de T^rtillerie, de l'amirauté, et ainsi du reste 5 qu'il se charg^oit d'y satisfaire, et ne le faisoit pas : en quoi il est à croire qu'il prenoit beaucoup, sans qu'on put le convaincre de rien prendre à l'épargne. J'ai ouï dire en ce même temps au même Le Tellier , parlant du cardinal , que ce ministre avoit eu deux supérieures passions , le désir de la gloire et celui du bien -, qu'en mourant , sa grande fortune , dont il parut trop occupé , avoit beaucoup diminué le mérite de ses belles actions, et qu'ainsi il avoit manqué de remplir l'un de ses désirs pour avoir trop dobné à l'autre. Je lui ai ouï dire aussi que, deux jours avant que le cardinal mourût, il avoit voulu écrire son testament , et le mettre au net en de beaut termes ; que 0omiae il y travailloit, il le pressa de le quitter, de peur que cette application ne l'afToiblit trop, et que le cardinal se dépita contre lui, et lui dit demi en colère , et pourtant en riant : « Laissez-moi faire , (( la contrainte que vous me faites est pire que la « mort 'y )) et qu'il parut en cet instant parler de la mort C(»nme s'il en eût raillé-, mais que , dans quelque autre moment , il lui avoit dit d'un ton fort sérieux : (( Voici un étrange passage , ftionsieur : car je suis
« homme et pécheur j et je doi^ craindre les juge- « mens de Dieu 5 mais enfin il faut espérer en sa « miséricorde. »
Ses nièces,. à qui iJ laissoit de grands. trésors , ne le regrettèrent guère. Un certain Italien, leur domestique, le^r reprochant leur ingratitude, leur dit: « Mesdemoiselles , tous vengez tous les Français de M la dureté que M. le cardinal votre oncle a eue « pour- eux, par celle que vous avez pour lui. » 11 tlisoit vrai: car le cardinal Mazarin,^ généralement parlant', avoit un grand mépris pour la nation.
Le Roi succéda au royaume de France le jour de la . mort de Louis xiii son père, n'ayant alors que quatre ans-, mais on peut dire que le jour de la mort du car-' dinalfut véritablement celui de son avènement à la' couronne, «elui où il commença d'être roi, et de faire voir qu'il étoit digne de l'être; car ce fut alors qu'il voulut prendre lui-même le soin de toutes ses ^ affaires, et que .toutes les grâces qu'il pouvoit ré-^ pandre suc les grands et sur les petits ne dépendissent que de lui. Pour cela , il commença de régler sa vie de cette manière.
U prit la résolution de se lever à huit ou neuf heures, quoiqu'il se couchât fort tard. En quittant le. lit de ko Reine , il alloit se ^lettre dans le sien v puis . il s'occtfpoit à prier Dieu et à s'habiUer. Ses aâkires alors Fohligèrent le matin de faire fermer la porte de sa chambre, tant pour vaquer à ce grand travail que pour éviter la presse. Le maréchal de Villeroy, comme^ ayant. été son gouverneur, et estimé mériter d'être, son premier ministre , avoit seul la permission de le voir 5 et dans, cette- préférence il trou voit la con&o^
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lation de ses autres privations. Environ à dix heures, le Roi entroit au conseil , et y demeuroit jusqu'à midi, Ensuite il alloit à la messe ; et le reste du temps jusqu'à son dîner , il le donnoit au public , et aux Reines en particulier. Après le repas , il demeuroit souvent et assez long-temps avec la famille royale \ puis il retournoit travailler avec quelques-uns de ses ministres. Il donnoit des audiences à qui lui en demandoit, écoutant patiemment ceux qui se présentoient pour lui parler. Il pAsnoit des placets de tous ceux qui lui en vouloient donner, et y faisoit réponse à certains jours qui ëtoient imarquës pour cela -, comme il y en avoit aussi un pour un conseil de conscience qui avoit été établi dans le commencement de la r^ence , qu'il rétablit en ce temps-là. Gomme le seul désir de la gloire, et de remplir tous, les devoirs«d'un grand roi, occupoit alors son cœur tout entier, en s'appliquant au travail il commença de le goûter ^ et l'envie qu'il avoit d'apprendre toutes les choses qui lui étoient nécessaires fit qu'il y devint bientôt, savant. Son grand sens et ses bonnes intentions firent connoître les semences d'une science universelle , qui avoient été cachées à ceux qui ne le voyoient pas dans le particulier : car il parut tout d'un, coup politique dans les affaires d'Etat, théologien dans celles de l'Eglise, exact en celles de finance; parlant juste, prenant toujours le bon parti dans les conseils; sensible aux intérêts des particuliers , mais ennemi de l'intrigue et de la flatterie , et sévère envers les grands de son royaume, qu'il soupçonnoit avoir envie de le gouverner. Il étoit aimable de sa personne, honnête et de facile accès à tout le monde , mais avec, un air grand
et sérieux qui imprimoit le -respect et la crainte dans le public , et empêchoit ceux qu'il considëroit le plus de s'émanciper même dans le particulier, quoiqu'il fût familier et enjoué avec les dames. Une des choses qui put un peu contribuer àfaire prendre au Roi cette condittte fut la réputation qu'avoit acquise le roi d'Angleterre depuis qu'il étoit remonté sur le trône. Les grandes louanges qu'il entendoit lui donner sur la manière dont il gouvernoit son royaume, bien moins soumis à ses rois que le nôtre, lui donnèrent de l'émulation «, et augmentèrent encore , s'il se pouvoit, la passion qu'il avoit de se rendre plus grand et plus glorieux que tous les princes qui avoiént jusqu'ici porté des couronnes.
Peu de temps après la mort du ministre se fit le mariage de Monsieur avec la princesse d'Angleterre. Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette alliance. Il dit lui-même qu'il sentoit naturellement pour les Aurais lantipathie que l'on dit avoir été toujours entre les deux nations ^ mais elle fut aisément effacée en*lui par le sang qui les engageoit à s'aimer, et par l'agréal^le société qui , dans leur première jeu^ nesse , les avoit accoutumés du moins à pouvoir être amis personnellement. La Reine mère aimoit la princesse d'Angleterre : elle la désiroit en qualité de belle^ fille; et quand le cardinal moumt, le Roi se trouva si engagé à ce mariage , qu'il n'eut pas même la pen-sée de le rompre. 11 donna à Monsieur l'apîinage d'Orléans , tel que le feu duc d'Orléans l'avoit possédé , excepté Blois et Gbambord.
La princesse d'Angleterre étoit assez grandie : elle avoit bonne grâce , et sa taille , qui n'étoit pas sans
IIO [l^^<] MEMOIRES
défaut , ne paroissoit pa^ alors aussi gâtée qu'elté Tétoit en effet. Sa beauté n'étoit pas des plus pstrfaites *, mais toute sa personne , quoiqu'elle ne fût pas bien faite , étoit néanmoins , par ses manières et par ses agrémens, tout-à-fait aimable. Elle avoit le teint fort délicat et fort blanc : il étoit mêlé d'un incarnat naturel , comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits , mais doux et brillans ; son nez n'étoit pas laid ; sa bouche étoit vermeille , et ses dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter \ màiâ son visage trop long et sa maigreur sembloit menacer sa beauté d'une prompte fin. Elle s'habilloit et se coiffoit d un air qui convenoit à toute sa personne 5 et comme il y avoit en elle de quoi se faire aimer, on pouvoit croire qu elle y devoit aisément réussir , et qu elle ne seroit pas fâchée de plaire. Elle n'avoit pu être reine ; et pour réparer ce chagrin , elle vouloit régner dans le cœur des honnêtes gens , et trouver de la gloire dans le monde par des charmes^ et par la beauté de son esprit. On voyoit déjà en elle beaucoup de lumière et de raison;. et au travers de sa jeunesse, qui jusqu'alors l'avoit comme cachée au public, il étoit aisé de juger que lorsqu'elle se verroit sur le grand théâtre de la cour de France, elle y feroit un des principaux rôles.
Ces deux agréables et illustres personnes' se marièrent au Palais-Royal le dernier jour dé mars, en présence du Roi , de la Reine mère, de la Reine , et de la reine d'Angleterre. Cette cérémonie se fit en particulier : il n'y eut que mesdemoiselles d'Orléans et le prince de Condé seuls qui furent conviés d'y assister , comme les plus proches parens de tous les deux.
Sur Ja fin d*avril , Ja cour s'en alla à Fontaiuebleajii pour y passer tout le temps de la grossesse de la Reine ; et comme il devoit être long , le Roi fit dessein de rendre ce séjour agréable par laccompagnement des honnêtes plaisirs qui s y pouvoient désirer. Il est assez naturel aux hommes de ne compter jamais la beauté de leur siècle que par celle de leur plus belle saison. C'est une matière où peu de gens s'empêchent de tomber dans le ridicule. Je puis dire néanmoins que, sans Fâgeni les sentimens des jeunes personnes de quinze ans, je n'avois jamais vu la cour plus belle qu elle me le parut alors \ le beau siècle de la jeunesse de la Reine mère m'a été presque entièrement caché par mon enfance , et par les années que je demeurai en Normandie jusqu'à la mort du feu Roi , et je n'ai bien vu que celui qui lui a succédé , c'est-àdire celui de la régence , dont à la vérité les cinq premières années furent accompagnées d'une grande pro/jpérité, avec tous les divertissemens permis et possibles. Je les goûtai à mon égard dans cet âge florissant où presque tout paroît devoir être admiré ; mais je préfère celui dont je parle présentement. Pre* mièrement la France étoit gouvernée par son véritable maître, qui avoit non-seulement toutes les qualités d'un grand roi, mais toutes celles d'un [honnête homme. La Reine mère , par sa vertueuse conduite , avoit acquis tout nouvellement une grande réputation : elle étoit aimée et révérée de tous par sa douceur et ses honnêtes manières , et elle faisoit le bonheur des grands et des petits par sa bonté. Elle étôit la consolation des misérables par sa charité, et par la constance de sa vertu et de sa piété ^ étant devenue la protectrice
lia ^ [ï66l] MÉMOIRE^
des ^ens de bien y on pouvoit dire qu'elle ëtôit causé des bonnes œuvces qui se faisoient en toute la France. Quoiqu'elle approchât alors de soixante ans ^^elle étoit encore aimable , et, sans flatterie , on pouvoit dire qu elle avoit de grandes beautés. Outre qu'elle aToit de la fraîcheur sur le visage , ses beUes mains et ses beaux bras n'avoient rien perdu de leur perfection j et les belles tresses de ses cheveux étoient de même grosseur et de même couleur qu'elles avoient été à vingt-cinq ans. Sa santé , jointe à la douceur de son naturel^ la rendoit commode et propre à tous les plaisirs où eUe pouvoit prendre, part. Personne ne s apercèvoit si c'étoit la complaisance plutôt que son inclination qui la convioit d'y assister -, et ceux qai ne lui convenoient pas , elle les voyoit goûter aux aatres avec plaisir. La jeune Reine , en même temps sa nièce et sa fille ^ étoit belle , vertueuse et remplie de piété : elle aimoit la retraite un peu plus qu'une reine de France, qui se doit an public, ne la devoit aimer ^ mais ce défaut étant fondé sur sa dévotion méritoit plus de louange que de blâme ^ et devoit être du moins facilement pardonné.
Monsieur , comme je l'ai dit souvent , étoit un prince aimable, spirituel, plein de douceur, fami-* lier avec tous ; Madame avoit le don de plaire : elle étoit rornetnent de la cour , et comme le monde l'aimoit, elle de son côté ne le haïssoit pas. Elle s'ahandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la bienséance lui pouvoient alors permettre. Elle le faisoit avec gaieté et emportement. Le Roi continuoit à aimer la Reine sa mère ^ et cette illustre mère l'aimoit encore plus qu elle n'avoit fait par le passé , si cela pouvoit être.
DE MADÀBIE DE MQTTEyiiLLE. [1661] Il3
Ni Tambition ni la jalousie ne t^roublpieut leur repos. Le Roi ne cherchoit que la gloire ; et la Reine 3a mère nen désirant que pour lui, et sachant toi^tçs choses, elle étoit contente pourvu qu'eUeis se fissent bien, aimant autant ou plus qu'elles furent faites ps^ loi que par elle-même. Elle aimoit la Reinç fort tç^dreiBei^, et cette princesse alors ne pouyoit être conteutp si elle n étpit auprès d'elle. Monsieur avpit toujours vécu cordialen^ent avec la Reine sa mère : et cette illustre mère, pour l'en récompenser, lui avoit dqnné pour fenp^me la sqpur d'un grand roi , avec laquelle il pouvoit trouver beaucoup de douceur. Cette jeune princessjB qui jusque \^ n'avoit eu pqi^r proteptrice que la Reine mère , étant fiemme de Monsieur et entièrement unie k la maison royale, sut bientôt effacer par son miérite le dégoût que le Roi avoit paru avoir pour elle pendant son enfance. Elle lui étoit devenfie agréable non-seulemenf; par sa personne, mais par l'inclination qi^'elle avoit ^ux mêmes plaisirs. La Reine mère le$ prdonnoit d'abord ellemême , et tâchoit d'y établir l'innoçencq , pt d'en retrancher le péril qui d'ordinaire se rencontre dans les eipportemens de tous les jeunes gens, etparticulièremeut des grands; Enfin toute la &miUe royale vivoit dans une unipn et une concorde peu cpmmui^e. Cette pafx en produisoit une tout entière dan» la cour, où il eût été honteux de ne pas suiyrç l'exeniple de leur auguste maître. J^a vertu et la piété y régnoient , par celle dont leç Reines faisoient profession. Elles s'occupolenjt en prières plus que le Roi , pour satisfaire pj^inenjjent au titre glorieux que l'on a donpé à notre Sipxe, en l'appelant dévot.
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Le Roi, qui jusqu'alors avoit été ou avoit paru sage, sembloit en toutes choses vouloir toujours porter à juste titre celui de très-chrétien. Il ne souffroit aucun vice ; les débauchés ne lui plaisoient pas , et il avoit de l'horreur pour les blasphémateurs et pour les impies. De si bons sentimens, par les soins vigilans et pieux de la Reine sa mère , avoient aboli les duels 5 de sorte que les braves gens n'étoient point déshonorés pour refuser de se battre. En cela tous lès règnes passés le dévoient, ce me semblé, céder à cet heureux commencement du sien , puisque la vertu , Finnocence et la paix paroissoient régner sur le trône , non-seulement à l'égard de ceux qui Foccupoient, mais en quelque manière à Fégard de ceux qui vouloient en approcher : c'est-à-dire autant que là malice naturelle de l'homme , ses foiblesses et ses passions le pouvoient permettre. Car il n'y a point de temps ni même de bons exemples qui les en puissent entièrement exempter.
Cet état de prospérité, qui rendoit la cour fort grosse, y faisoit régner les plaisirs abondamment. Le prince de Coudé, après Monsieur, y tenoit le premier rang , et le Roi avoit une grande considération pour lui; et ce prince, que les différentes expériences qu'il avoit faites avoient tout- à -fait changé, faisoit voir qu'il étoit aussi grand par son humilité et sa douceur , qu'il Favoit été par ses victoires. Le duc d'Enghienson fils, quoique bien j eune, donnoit en toutes occasions des marques dé son esprit et de sa sagesse. Plusieurs fois le Roi, les Reines, Monsieur et Madame, étant sur le canal dans un bateau doré en forme de galère, où, prenant le frais, Leurs Majestés
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l66ï] n5
faisoient la collatioa , M. le prince les servit en qualité de gràncl-maître avec tant de respect et d'un air si libre, qu'il étoit impossible de le voir agir de cette manière et se souvenir des clioses passées, sans louer Dieu de la paix présente. Aussi la goûtoit-il avec plaisir , disant lui-même que quand le royaume ren- Terseroit, il seroit toujours inséparable de son devoir.
Nous voyions le duc de Beanfort , ce chef des importaiis et des frondeurs , le roi de la haUe du temps jadis, s'empresser de suivre partout le Roi son maître, et chercher à lui plaire^ tantôt recevant les plats de la main de M. le prince , à cause que la barque étant trop petite pour y faire entrer les officiers , ces personnes sekles y pouvoient être -, tantôt à la chasse, où le plaisir du Roi s'accommodant au sien particulier, il faisoit paroître , par l'ardeur qu'il avoit à combattre les bêtes devant lui , qu'il auroit plus volontiers encore combattu ses ennemis : pour lui montrer que sll s'étoit autrefois écarté des bonnes voies, son malheur l'y ^ avoit entraîné plutôt que son inclination. Outre les princesses et les dames qui étoient à la cour, les filles des deux Reines et de Madame y tenoient une grande place , et parmi elles il y en avoit de trèsbelles. Le bal, les comédies, les promenades en calèche et les chasses étoient fréquentes. Enfin rien de tout ce qui peut divertir ne sembloit manquer dans cet agréable séjour. Les différentes cours et les différens jardins de Fontainebleau paroissoient des palais et des jardins enchantés, et ses déserts des Champs- Elysées. Mais ce n'est pas dans ces choses que consiste le bonheur : il se trouve bien plutôt dans l'exer-
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cice de la vertu, et dans la psdx ayec soi-même et avec ceuK que nous aimons ; et la puissance des jdig^ grands rois , Fabondance de toutes choses dont ils jouissent ^ et la facilité qu'ils ont de prendre toutes sortes de plaisir, ne fait pas plus leur félicite que celle de leurs sujets. En voici des preuves.
Deux mois ou environ s'ëtoîent passés dans cet état, où de tous côtés les choses sembloient plutôt re|»ësenter la manière dont on vivoit dans le siède d'or , que celle dont on vît ordinairement dsùis celui où noua sommes , lorsque Tinnocence des plaisirs de notre florissante cour fut empoisonnée par Tamertuine qui pour l'ordinaire en est inséparable. La vertu et la piété y a voient paru quelque temps, cpt faveur, mais Tambition et toutes les autres pa9si(Mis ne furent pas long-temps sans leur faire la guerre -, et quelque soin que la Reine mère prit pour les y maintenir, elles firent voir bientôt que comme la vie de f homme est ime vapeur qui s'élève de la terre et se dissipe en un moment, la raison et la vertu sont aisées à se troubler et à se corrompre , et qu'ainsi son bonheur n'est pas de durée. Quoique la Reine mère eût du chagrin de ces fréquentes promenades du Roi avec Monsieur et Madame , l'union intime et l'amitié solide du Roi et d'elle ne fut point altérée. Comme elle étoit jusqu'alors la confidente de ses plaisirs, et que d'autre côté elle lui avouoit que la Reine sa fille , ne pouvant se résoudre de le perdre de vue, s'affligeoit bien souvent de choses qui en effet n'étoient rien, elle lui disoit aussi qu ii lui devoit pardonner des mauvaises humeurs qui venoient^'un excès de tendresse qu'elte avoit pour lui, et tâcher de lui donner le moins d'inr
DE MADAME DE MOtTEVILLE. [1661] H 7
quiétude qu^U lui seroit possible. Eu même temps elle témoignoit à Madame que ses veilles et ses parties de chasse pouvoient incommoder sa sant^ ^ mais la jeuuesse ae se rend pas aisément à la raison , et prend pour des réj^imandes les meilleurs conseils qu'on lui donne. Gela fit que les divertissemens continuèrent de la même force , et il arriva une chose qui fit plus d'éclat que ces galanteries qu^on cachoit avec g^and soin.
La duchesse de Navaille^ , dame d'honneur de la Reine ) avoit en d'abord la princesse palatine pour surintendante, La dernière qui avoit eu autrefois cette charge dans la znaison de la Reine mère étoit madame de Çhevreuse , veuve du connétable de Luynes son premier mari; elle l'avoit exercée alor$ avec tous les avantages tant des honneurs que du service. La duchesse de Navailles ne laissa pas de s'opposer à la première possession qu'elle en voulut prendre. Elle soutint que madame de Çhevreuse étoit favorite quand elle exerça cette charge , et que les grandes prérogatives dont elle avoit joui étoient plutôt une usurpation qu'une possession légitime. La princesse palatine, soutenue par la Reine mère , l'emporta néanmoins sur les principales fonctions de cette charge , que la dame d'honneur lui disputoit^.et il fut dit, avant que le cardinal mourût , que madame la princesse palatine recevroit les sermens de tous les officiers, commanderoit dans la chambre , et auroit les honneurs ] mais , par la puissance du ministre , ce fut à condition qu'elle se déferoit de sia charge au bout de deux mois. Depuis cette sentence, soit par n^ladie, par politique ou par engagement , elle fut toujours éloignée de la
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cour; et quand le cardina] vint à mourir, elle parât s'en défaire vôlontaireftient, ainsi que je l'ai dit, entre les mains de la comtesse de Soissons. Le cardinal crut y pouvoir hisser sa nièce avec Fagrëment et la soumission de la dame d'honneur , parce que le due de Nàvailles lui de voit toute sa grandeur, et mourut content de la laisser dans ce poste. La duchesse de Nàvailles ne fut pas néanmoins satisfaite de ce changement. Elle avoit cru peut-être, en parlant au cardinal, qu'elle souflriroit plus facilement la comtesse de Soissons qu'aine autre ; où plutôt elle s'ëtoit flattée de cette douce illusion qne l'éloignement de la princesse palatine pourrait avoir des suites favorables pour elle; mais, après la mort du cardinal , l'espoir qu'elle avoit eu de se voir sans surintendante à l'avenir fit qu'elle se trouva encore incommodée de celle-là. Elle savoit que cette princesse étoit pleine de l'orgueil que donne la faveur où elle s'étoit toujours vue depuis son enfance , et par cette raison elle en pouvoit craindre les mauvais effets. Quand le Roi et les Reines partirent pour Fontainebleau , la comtesse de Soissons, qui avoit de même senti qu'elle ne jouiroit pas de sa charge sans quelque chagrin , avoit querellé la duchesse de Nàvailles brusquement, et sur des choses assez injustes. Cette dame, d'abord retenue par la considération de ce qu'elle devoit à la mémoire du cardinal Mazarin, lui répondit dune manière qui fit voir qu'elle se souvenoit des bienfaits qu'elle en avoit reçus. Le Roi en fut content, et blâma la comtesse de Soissons de son emportement. Elles eurent ensuite une grande conversation , et il sembla que de bonne foi elles avoient résolu dé faire juger leurs fonctions^
et le Roi leur permit d'en chercher les preuves, soit dans la chambre des comptes, soit par leurs lettres. Celles de la dame d'honneur, dont la charge a été de toute ancienneté la plus belle qu'uue femme de qualité puisse avoir à la cour, lui étoient favorables.. Elles lui donnoient les honneurs , avec la fonction de commander dans la chambre , et de recevoir les sermens des officiers, sans qu'il fût marqué dans les lettres des surintendantes , qui étoient des charges érigées nouvellement , que les rois eussent eu aucune intention d'ôter ces avantages aux dames d'honneur ; et néanmoins la pratique avoit été différente de ce qui étoit écrit en la personne de la dernière surintendante, madame de Luynes. Ces dames furent quelque espace de temps en paix -, mais sur les preuves elles se défendirent le mieux qu'elles purent. La duchesse de Navailles batailla en femme de cœur et d'esprit, et je tâchai de la servir le mieux qu'il me fut possible. Ses raisons étoient assez, bonnes pour le pouvoir faire sans blesser l'équité -, mais à dire le vrai, malgré l'amitié que j'avois pour elle , et le peu que je devois à la. comtesse de Soissons, j'aurois souhaité qu'elle eût pu vaincre en cette occasion ses sentimens naturels, qui furent alors un peu trop forts surtout ce qu'elle désira, et qu'elle crut devoir faire. Si, en faveur delà gratitude quelle étoit obligée d'a^ voir pour le feu cardinal Mazarin , elle avoit examiné ses intérêts avec moins d'exactitude , elle y auroit rencontré deux grands biens ensemble , et la gloire et le repos.
Le Roi paroissoit avoir encore de l'amitié pour la comtesse de Soissons : ce reste d'attachement avoit
tao [r66i] mémoike»
toujours inquiété Isl Reine-, et le peu de soin que cette pHhcessé avoit de lui pljire lui donnoit qûielqaefois un juste prétexte de se plaindre d'elle. La Reine mère suivoit doucfement les inclinations de la Reine sa fille; car , autant à son égard qu'à celui de la Reinq , cette nièce du cardinal, comme je Tai déjà dît , h'avoît jamais bien satisfait à ses devoirs. Ces dégoûts obligétént la Reine à protéger la duchesse de NaTailles ; et ta princesse palatine , qu'elle considéroit , étant éloignée de la' COUT 5 elle ne se s6ucioit plus de soutenir les intérêts de la surintendante.
Le Roi , dont les intentions étoient droites , ayant écouté les raisons de part et d'autre , régla les fonctions de la sUTÎntendante et de la dame d'honneur. Il donna à la première leà honneurs de présenter la serviette-, de tenir la pelote et de donner la chemise , avec le commandement dàhs la chambre et les sermens ; et tout le reste à la dame d'honneur, c'est-à-dire servir àtable , la préférence dans le carrosse et dans le logement : bien entendu qu'en l'absence de la ^urintendante la dame d'honneur féroit toutes les fonctions ensemble. D'abord on crut que ce jugement étoit trèsfavorable à la surintendante : et madame de NavaiÛes cjrut tellement être maltraitée, qu'elle eut la pensée de se retirer. La Reine m'ayant commaiidé de lui dire qu'elle la prioit de ne la point quitter , elle demanda en grâce au Roi qu'il lui permît qu'elle pût demeurer auprès de la Reine sa maîtresse sans faire aucune fonction. Elle disoit qu'elle ne pouvoit pas avoir l'honneur de servir la Reine à table sans lui donner la serviette. Le Roi s'expliqua , et lui dit qu'il vouloit qu'elle la donnât quand elle serviroit à table , et qu'il
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ne prëtenéoit piâs qde quand elle fiuroit la chétiiise entre les mains, elle roffrit à liiadaitiela comtesse de Soissons -, mais qu'il entéhdoit qu'elle acheveroît le service qu'elle àuroit camlbeticë. D lui fit voir aussi l'avâtitage qu'il lui laissoit, en loi donnant la place dans le carrosse, préfërablement à la surintendante. Enfin , sans qu'il y eut rieii dé diangé datis l'écrit , les explications -du Roi lui furent si favorables qu'alors madame la comtesse de Scissions trouva qu'elle âvoit perdu sa icause. EUe ne put souffrir de se voir privée du principal honneur , qui étoit celiii de présenter la serviette , parce qu'elle ne lui restoît qu'en Tabsence dé la dame d'faonneuir , et par conséquent quasi jamais ^ madame de Navailles n'étant pas même tenue de la lai offVir quand elle auroit commencé le service. La douleur qu'elle ressentit fut si grande , que le comte de Soissons Mn matî fit appeler en duel le duc de NavaîUes pot le chevalier de Maupeou* Ce duc, comme chrétien , refusa de se battre *, il le fit aussi par le respect qu'il portoit à la mémoire du feu cardinal , en se souvenant des grâces qu'il avoit reçues de lui : ce qu'il sentoit en son particulier avec beaucoup de reconnoissance. 11 fit même ce qu'il put pour anéantir dans Tame de la duchesse sa femme l'animosité de la dispute et le désir de la victoire 5 mais il n'y réussit pas. Elle crut qu'elle étoit obligée de défendre les droits de sa charge : ce qu'elle fit avec une fermeté inflexible 5 et son ennemie trouva les moyens de s'en venger fortement. Grâces à Dieu, par les soins du Roi et de la Reine sa mère , les plus vaillans, comme je l'ai déjà dit , ne tenoient plus à honte de refuser le duel ^ et celui-là qui lé fit dans une occasion si célèbre,
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et dont la valeur ne poavoit être mise en doate , en donna une grande preuve.
Ce fut alors que toute la cour se partagea. M. le prince ^ M. le duc , et quasi le prince de Conti , mari d'une nièce du cardinal Mazarin, toute la maison de Guise et celle de Vendôme , hormis le duc de Mercœur , furent tous pour le duc de Navailles. Le comte de Soîssons , qui Tavoit emporté à la cérémonie de rentrée de la Reine, par la faveur du cardinal , sur les autres princes, se trouva alors, malgré le sang de Bourbon et d'Autriche qu'il portoit dans ses veines , presque abandonné de tout le monde : et comme il avoit du cœur , il le sentit beaucoup sans doute, et ne manqua pas de se venger , en publiant. que le mari et la femme étqient des ingrats à Fégard du cardinal ^ à qui ils dévoient toute leur fortune. Us se défendoient de ce reproche, en disant qu'ils avoient, comme il étoit vrai , bien servi le cardinal Mazarin ^ et que s'il eût vécu il n auroit pas souffert que sa nièce les eût voulu perdre , puisqu'il les ayoit toujours assez bien traités pour pouvoir espérer cette grâce de lui. Un jour que la comtesse de Soissons faisoit ces mêmes reproches à la duchesse de Navailles, cette dame lui répondit ces mêmes paroles : « Madame , je suis assu- « rée que si M. le cardinal pouvoit revenir au monde, w il seroit plus content de mon cœur que du vôtre. » Cette réponse fut applaudie, et TinsensibiJité des nièces blâmée autant qu'elle méritoit de l'être. La suite de cet appel fut fâcheuse au comte de Soissons. Le Roi ne l'ayant pu ignorer , pour donner un exemple mémorable de sa justice , l'exila de la cour, et le traita selon toute la rigueur des édits. De là
naquirent de grandes ânimositës de part et d autre. Les deux Reines prirent le parti de la dame.d'hon* neur, non^-seuleoieat par la raison du droit, mais par celle de Tinclinatioa et de la bonne volonté, qui est la plus forte de toutes. L'application et les soins de la comtesse de Soissons ëtoient d'avoir le Roi chez elle , de lui plaire , et d'avoir part à ses promenades et à ses diverbssemens.Le Roi aimoit chèrement la Reine, et ne loi donnoit aucun sujet de le soupçonner d'en aimer d'autres plus qu'elle-, mais la force des soupçons de cette princesse ëtoit si grande que , quasi sans y penser, elle se trouvoit ennemie de ceux même qu elle ne haïssoit pas , parce qu'elle avoit naturellement de l'aversion pour tout ce qui la séparoit du Roi. Madame alors , qui cpmmençoit de faire une grande fignre à la cour, se déclara pour la comtesse de Soissons, non-seulement parce que Monsieur la tenoit pour son amie , mais parce que sa jeunesse la convioit à se divertir, qu'elle vouloit une compagnie en sa personne qui pût être agréable au Roi, et que la Reine, vivant d une vie pieuse et assez retirée , ne lui étoit pas si propre : de plus , la Reine lui auroit été supérieure 5 et la comtesse de Soissons de toute manière , et pour avoir besoin de protection , lui devoit être fort soumise. Madame se souvenoit, avec quelque noble dépit, que le Roi l'avoit autrefois méprisée quand elle avoit pu prétendre de Tépousèr^ et le plaisir que donne la vengeance lui faisoit voir avec joie de contraires sentimens, qui paroissoient s'établir pour elle dans Tame du Roi. Monsieur, désiroit aussi de plaire au Roi , et il voyoit que la considération qu'il pouvoit avoir pour Madame lui étoit avantageuse. Ces trois
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{yetsonnes , cbacnne poof leur hxtëréty se- voulant plaire les unes aux antres, et le sang et la natofeles obtient à cette union , elle commença de paroître aussi grande qu'elle Fëtoit en efiet. La comtesse de Soissons, du consentement de tous les trois, y avoît ëtë associée comme agréable ati^Roi et nécessaire à Madame ; mais Madame lui étoit plus nécessaire encore : cxc étant abandonnée des Reines , et pas^ autant souteone du Roi qu'elle Fauroit souhaité, elle eut besoin d'appeler les plaisirs à son secours , et de fortifier son droit par la complaisance qu'elle atoit pour les moindres choses qui yenoveut à Fesfarit du Roi. De là, suivant leur inclination qui portoit un prince de vingtdeux ans à se divertir , et une princesse dé seize on dri-sept à suivre son exeuqple, les plaisirs le jour, les repas et les promenades jusqu'à deux ou trois heures apès minuit dans les bois , commencèrent de s'introduire et de se pratiquer d'une manière qui avoit un air plus que galant, et où la volupté paroissoit devoir bientôt corrompre une vertu qui avoit été avec sujet autant admirée qu'il étoit rare de la posséder à son ftge. A cette vue, la Reine s'alarme et s'afflige de savoir le Roi trop occupé d autres objets. La Reine mère d'abord condamne ses frayeurs , et kii dit qu'il n'est pas juste qu'elle veuille contraindre le Roi, et que les honnêtes plaisirs qu'il prend ne lui dévoient pas faire de la peine. Leur condnuation alla néanm<»ns jusqu'à une telle extrémité, qu'enfin la Reine m^e me commanda de conseiller à Madame d'apporter quelque modération dans ses divertissemens.
Cette jeune princesse devoit avoir de la confiance en moi , tant par l'honneur que la leine d'Angleterre
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me faisoit de me sonfirir avec bôntë et de me croire attachée àses intérêts, qiie par les services assidus que . je lui rendois en toutes occasions auprès de la Reiae sa beUe-mère. Jie lui en parlai; et comme elle ^toîit douce et complaisante , eUe me parut vouloir suivre mes avis» et les reçut de bonne grâce. Aussi puî$*je dire avec vérité qu'ils étoient tels que sans choqua le Roi , el sans manquer k la juste complaisaoce qu'dle lui devoÂt , si elle m'avoit fait Thonneur d^ me croire ^ elle auroit cojçiservé les bonnes grâces du Roi , se seroit établie forteii^ent ^^ins son estime et dans celje de toute la cour, pt auroijt s^itisfait à ^e qu'elle d^voiJt à la Reine sahielle-ttière, qui étojijt en elle une c^liga** tien indispensable. Mais elle méprisa tous ces biejQS qui nelui auroient coûté qu'un peu de retenue , dont elle auroit tiré un avant^^e admirable ; car , se privaut seulement des promenades qui choquoient la bienséance et qui dévoient incommoder sa santé, et montrant n^u Roi d'y renoiLoer par son .propre sentiment, le Roi l'en aur4^it Louée , puisque ce qui e^t raisonnable inspire loujoqrs l'estime en ceu^ qui ont de la raison. EUe auroit aussi par le même moyeft aiCquis un grand mérite à l'égard de la Reine mère , lui faisant doucement connoitre qu elle prenoit cette cosjr duite pour lui plaire-, mais, par sas sentim<ens, eUe se trouva fiatureUement opposée k la prudence^ Mardame écouta de ses oreilles les conseils quç je lui donnai, tOtme rebuta pa^ les mouvemens de son cœnx^ ils la portoient à suivre âprement tout ce qui i^e lui par oissoit. pas* criminel, ni entièrement contraire à son devoir, et qui d'ailleurs la pouvoit divertir. Par une lettre que je reçus alors de la reine d'Angleterre,
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on peut voir qu'elle étoit inquiète de ce qui se passoit à Fontainebleau, et de ce que la Reine mère étoit mal satisfaite de la conduite de Madame. Elle me commanda de la servir comme une autre elle-même. Je Favois fait avec toute la fidélité que j'étois obligée d'avoir pour elle, et je continuai de le faire 5 mais cette jeune princesse ne voulut pas profiter de mes bonnes intentions. La copie que je crois devoir mettre ici a été prise sur l'original . J'en ai beaucoup gardé de celles que cette grande princesse m'a fait l'honneur de m'écrire , qui marquent la bonté et la beauté de son esprit. La longue habitude qu'elle avoit de la langue anglaise avoit un peu corrompu son français ; mais le bon sens et la raison s'y trouvent parfaitement.
Copie if une lettre de Henriette- Marie de France^
reine d* jingleterre*
« Je crois que dans votre ame vous dites : Cette reine d'Angleterre ne se sous^ient guère de moi Cela n'est pas vrai. M. de Montaigu vous dira que je m'en suis souvenue dans Teffectif. Par ces lettres j'avoue un peu de paresse, et que j'ai eu tort dé ne vous avoir pas mandé la satisfaction que j'ai eue d'avoir reçu deux de vos lettres. Je vous en demande la continuation, pourvu que vous en ayez le loisir; ayant vu hier des dames qui reviennent de Fontainebleau, qui disent que vous êtes toujours auprès des Reines , et que l'on ne sauroit avoir accès avec vous. Je crains même que par lettres l'on n'en aura point, de la manière qu'elles parlent. Si vous avez bien du bruit où vous êtes, j'ai ici beaucoup de silence, qui
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est plus propre à se souvenir de ses amies, dont je crois que vous êtes assez persuadée d'être du nombre, et pouvez être assurée de la continuation. Vous avez avec vous un autre petit moi-même, qui est fort de vos amies , je vous assure. Continuez d'être des siennes : c'est afeez vous dire. »
Peu de temps après , la Reine mère me commanda aussi de conseiller à la Reine , qui me faisoit l'honneur d'avoir quelque confiance en moi , de souffrir avec plus de patience les divertissemens dû Roi , et de lui représenter qu'il devoit être* le maître de ses actions : qu elle n'avoit pas de véritable sujet de s'alarmer, et que la vertu de ce prince paroissoit attaquée, mais non pas vaincue. Elle trouva bon que je travaillasse à les unir d'amitié , la Reine et Madame. Quoiqu'elle aimât beaucoup plus la Reine , elle considéroit assez Madame , et auroit été ravie de les voir bien ensemble. Je travaillai à cette union, et dona Maria Molina, assaffataCOde la Reine et favorite, qui étoit une fort bonne personne et pleine de bonne volonté. Nous trouvâmes les moyens par nos raisons de calmer l'ame de la Reine, autant qu'il étoit possible de le faire. Elle demeura satisfaite de nos conseils, et les regarda comme des marques de notre affection à son service. Madame , à qui j'en parlai selon nos projets, me parut de même assez contente de nous ; mais ce que je lui dis sur ces deux matières ne fut pas ignoré du Roi , et il lui fut dit sans doute d'une manière désavantageuse pour moi. Je ne veux pas savoir d'où procéda mon malheur, car ce qui regarde
(t) C'est ce qa'on dit en France première femme de chambre.
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les personnes royales doit être pour nouées mj^tères de respect. Madame pouvoit même en avoir parle sans aucun dessein de nio 4uire , et par un motif de confiance qui, dans l'intention 4^ cHiie jeune princesse , n'avoit peut-être riep de contraire à la probité. Quoi qu'il en soit, madame la comtesse de Soissons le sachant , elle qui me regardoit comme amie de madame de Navailles soi^ ennemie , trouva le moyen d'empoisonner tout cç qui venoit de inoi , et de faire haïr au {loi mes applications à ob^ir aux commandement de la Reine sa mère. Le {loi lui en parla , et lui dit , montrant d'avoir du chagrin contre moi , qu'il trouvoit mauvais de ce que j'étois si souvent tête à tête avec la Eeine ^ et de ce que j'ayois donné des cpqseils à Madame qui paroissoient en quelque façon s'opposer à ses divertissemens. La Reine sa mère me défendit généreusement ; et comme le bien , qui en de. certaines occasions déplaît, ne laisse pas d'imprimer en l'ame de ceux qui le connoissenlt quelque trait d'estime , le Roi , ne pouvant m'accuser de rien qui pât être contre son service, et sachant de la Reine sa mère que je n'avois agi que par son ordre , témoigna qu'il avoit quelque bonté pour mçi , avouant à la Reine sa mère , à ce qu'elle me fit l'honneur de me dire , qu'il étoit vrai qu'il avoit trouvé la Reij^e de meilleure humeur depuis que j'avois eu l'honneur de lui parler mais Voulant me sacrifier à madame la comtesse de Soissons qui me haïssoit mortellement , il continua de me traiter comme si en effet j'avoiç mérité §a hai9e: si bien qu'il défendit à la Reiuje de me souffrir cKez die aux heures particulières. Par une si ijprte marque de son aversion . il me fit aisément comprendre que
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mafortuae étoit en mauvais ëlat; mais ne froiivaiht rien en moi qui fût capable de me donner de la honte, je sentis en cette occasion qii& Tinnocence est na grand préservatif pour de tels. maux. Je crus m^me devoir espérer que le Roi, ayant beaucoup de lumièreset d'équité, cbnnoîtroîttât ou tard que mes intentions' et mes paroles avoient été conformes à mon devoir.
Un jour , parlant à la Reine* mère de toutes cesi choses, enfermée avec elle dans son oratoire, je' conelus avçc cette princesse que nous étions tous fort malheureux de ne nous pas appliquer à' aimer et servir Dieu, plutôt que les rois , puisque «eux-là ne^ connoissent point le cœur, quelque fidélité que nous ayons pour eux. lis se peuvent tromper, en maltrai^ trant les plus innocens de la même màaière que s'ilsëtoient coupables. C'est un grand mal de ne pouvoir toujours espérer des souverains une juste rétribution de notre affection et de notre fidélité à leur service; mais c'est du moins un grand adoucissement à nos QÛsères que d'en pouvoir trouver d'assez raisonnables pour se pouvoir consoler avec eux-mêmes des maur qu'Us sont capables de nous faire souffrir. Mes fautes enfin ne me firent point rougir : elles augmentèrent la bienveillance. que la Reine mère et la Reine avoient pour moi. Beaucoup de personnes despremiers^ de la cour voyant que I21 Reine mère avoit quelque con^ fiance en moi, et ne: sachant pas» quelle s^oit k fittde ces petits commenceraens de brouiUerie , me firent de grands complimens, et me témoignèrent vouloir prendre quelque part au déplaisir que j'avois d'avoir déplu au Roi , à qui , par mon devoir et par tant d'autres raisons, je derois souhaiter de plaire^ Le T. 4o. * 9
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bruit courut que je serois disgraciée ^ mais il est à croire que le Roi n'y pensa pas , et ce bruit se dissipa par les marques publiqjaes que je reçus de la bonne volonté des deux Reines. La Reine mère , le lendemain , me commanda d'aller chez la Reine de sa part pour lui dire quelque chose : elle le fit étant à sa toilette, et parlant tout haut, afin que si par hasard et par malheur ma désobéissance déplaisoit au Roi, elle eût droit de me défendre. Deux jours après, cette princesse étant chez la Reine, Leurs Majestés m'envoyèrent chercher par un valet de chambre. Il me trouva dans la grande allée qui va au chenil. J'y fus avec quelque crainte , car l'état où j'étois me tenoit dans une continuelle inquiétude. En entrant dans le cabinet de la Reine , où étoient ces deux grandes princesses, environnées du cercle et de beaucoup de monde, mes frayeurs se dissipèrent : car en me voyâ-nt arriver elles se mirent à rire-, et m' étant approchée de la Reine mère, elle me fit l'honneur de me dire qu'elle me vouloit voir seulement pour me faire bonne mine devant la. comtesse de Soissons , et ajouta: (( Sans avoir rien à vous dire, je veux vous <( parler beaucoup et tout bas , afin de lui faire dépit.» Le soir allant à la Comédie , et passant par l'appartement de la Reine, où j'étois dans un coinj elle se détourna de son chemin , et venant me trouver dans oe même endroit du cabinet , me dit encore en riant : <( Je continue la comédie j car la comtesse de Soisc( sons, qui me suit, se retiendra de vous nuire -auprès « du Roi, voyant que.je vo^s considère. »
Cette petite aventure , comme il paroît par les choses que je viens de dire , contribua beaucoup à irriter la
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Reine contre la comtesse de Soissons, et commença de faire naître dans le cœur de la Reine mère de vé^ ritables chagrins contre Madame, qui s'augmentèrent extrêmement par le peu de soin qu elle prit alors de la satisfaire. Ces dégoûts firent imaginer aux courtisans .que la voluptë poun'oit peut-être détacher le Roi de la Reine sa mère ; mais ce grand prince paroissoit si lié à son devoir et si naturellement vertueux, que cette division n arriva point. L'heuredes plaisirspasséey il revenoit toujours à la Reine sa mère \ il lui rendoit ce qu'il lui devoit en qualité de fils bien aimé , et témoignoit avoir beaucoup de considération pour elle. Noii-^eulement il Taimoit , mais il lui disoit des choses qui faisoiént. voir aussi qu'il Testimoit. Dans le vrai, eUe lui en donnoit sujet par. son désintéressement, et par l'affection tendre et respectueuse qu elle av.oit paurlui.
Les derniers jours du mois de mai, le prince de Condé dit au Roi qu'on avoit. trouvé à Auxerré un portrait de Henri iv attaché à un poteau , avec un poignard qui lui traversoit le sein, et une inscription latine fort criminelle qui regardoit sa personne. Le Roi lui répondit : « Je m'en console,, on n'en a pas « fait autant contre les rois fainéans. » Un jour disant en confidence, à quelque personne qu'il estimoit, que s'il avoit jamais la guerre, il vouloit y aller en personne , et celui-là ayant répondu que ce seroit une grande imprudence , et quasi un défaut à. un roi de hasarder ainsi sa vie , et que la France avoit autrefois beaucoup souffert de la valeur imprudente de François ie%ïeRoi prit la parole, et lui dit : « Imprudent « tant qu'il vous plaira*, mais avec tout cela cette im-
tt prudence la mis au raiig^ des grands rois. » Q fit alors lia jMuyeau commandement au grand prérôt de châtier ceux qui jureroieot , avec toute k sëvérilë possible.
Dans ces jours mêmes , la Rei^^ mère voulut s'acquitter d'une promesse ({u elle avoît faite, il j avoit long^temps, à madame de Chevreuse, de Taller voir à Dampierre, pour être deux ou tvoi&joitrs eo ce Keu. On y traita d'une grande affaiie, et ce voyage servit ai partie à décider de. la destinée d'un ministre qui alors paroissoit dans un grand crédit. Le êardinal Mazario, avant que de mourir , avoit dionné , k ce qu'on a'dit , des avis au Roi contre le surûileiidant Fouquiet : il le croyoit trop prodigue de ses finances , ek il kû conseilla d'installer Colbert sous lui , pour veiller à sa conduite et arrêfcer k^ profusioA de ses libéralités. Le TeUier aimoit l'Etat et n'aimoit pas Fouquet : du moins il ne l'estimoit pas ; jet Colbert son allié , qui avoit été son commis , et qu'autti^efois il avH^tt doniié au cardinal pour le servir dans le maniement de ses affaires domestiques , lui étmt alors fort agréable. U le croyoit tout à lui , et se persuada qu'il garderoit toujours sur cet homme une entière supériorité. Cette raison l'obligea de prendre soin de sa fortune, et de travailler à 1^ mettre en état de lui aider à détruire celui qu'il croyoit son eni^mi. Ils voulurent se joindre ensem|ble.poip* leur avantage particulier, et montrèrent au Roi ne. désirer que celui de l'Etat et de son service. Ce prince, qui •connoissoit les déliants du surintendant, reçut leurs avis^ qoi, étant autorisés des conseils du feu cardinal et fortifiés psff la mauvaise conduite de: Fouquet , eurent l'effet que
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prodmsent d'ordinaire les fautes d^ particuliers, et les desseins secrets de éeax qui jinaroisseiit désintéressés et fidèles. La duchesse de Chevreusfe , pat de^ taotifs qaejene sais point y parla^à la R^ine mère contre le «Qrintendant^ et^ souts l'apparence du biéili public, lui fit en son particulier beaucoup de mal. Làigues , qui souvent étoît daligef^uï ou propice à beaucoup de gens , fut celui qui fit â^r madame de Gbevreuse. Son étoile étoît d^ se mêler d^ tout ; et édmme il étoit attaché à celte prittôéssé par beaucoup de liens , il employoit son esprit à ce qui lui convënûit le plus.
La Retue étoit partie le 27 juin pour* f^^ à &am-. pierre ) et Qiyoit mené*Madame exprèfs avec eHb pour mettre queïqUe interruption aux promenades, qui lui dépiaisoient *, mciis à son retour ce fbt la m^e chose , et les plaisirs de Fontainebleau continuëreht de donnet quelque chagrin à la Reine mène. Comme raisonnable, elfe trouvoit impossible qu'uu roi si jeune , et qui donnoit beaucoup d'heures au travail , pût s'empêcher d'en donher quelques-unes à ses divertissemens*, mais comme Miève et chrétienne, elfe Craignoit la force de cet âge , et les périls que la volupté fait rencontrer à ceu* qui la suivent. Monsieur, qui avoit hissé engager Madame dans les prôàienadès et les plaisirs un peu plus que la bienséance he le permettoit, commençoit à se fâcher de cet escès. Sa présence et lès innocentes intentions de Madame , qui dans ce temps -là ne paroissoient avoir d'autre objet que le plaisir en général , en ôtoit tout le danger ; mais cette assiduité , quand elle parut nécessaire à Monsieur , lui fat plutôt une peine qu'un divertissement ; et , changeant de sentiment , il eut de la répugnance
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pour les choses mêmes qu'il avoit d'abord approuvées.
La Reine mère, .voulant remédier à toutes ces mauvaises dispositions , se plaignit de Madame au petit milord Mpntaigu sOn ancienne créature , puis en parla au comte de Saint-Âlban , ministre de la reine d'Angleterre , leur disant que cette princesse -ne prenoit nulle mesurje avec elle sur sa conduite , et ne la considéroit en rien. Elle voulut qu'ils fissent part de ses plaintes à la reine d'Angleterre , qui menoit une vie doiice à Colombes , dans une maison qu'elle y avoit achetée. . Elle y cherchoit la paix ; et ne connoissant que de bonnesinclinations dans l'ame de Madame , ne s'inquiétoit point encore tout de bon de ses actions , parce qu'elle les croyoit exemptes de blâmer
Dans ces mêmes temps , le Roi se déclara avoir de l'inclination pour mademoiselle de La Yallière , une des filles de Madame. Elle étoit aimable, et sa beauté avoit de grands agrémens par l'éclat de la blancheur et de l'incarnat de son teint , par le bleu de ses yeux qui avoient beaucoup de douceur, et par la beauté de ses cheveux argentés, qui augmentoit celle de son visage. Madame et la comtesse de Soissons d'abord en parurent contentes ; elles y contribuèrent de leur complaisance, et il sembla qu elles tenoient à bonheur d'être déchargées par cette voie des petits chagrins de la Reine. La Reine mère s'affligea de cette nouvelle passion : elle craignoit le danger.de quelque coté qu'il pût venir 5 mais elle fut conseillée de ne s'y point, opposer avec violence , et sa prudence lui fit approuver et suivre ce conseil, d'autant plus que» quelques jours auparavant elle avoit été soupçonnée de m'avoir commandé de faire ramener de Fontainebleau à Paris ma-
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demoiselle de Pons, par madame Du Plessis môii amie, afin de la soustraire aux. yeux d^u Roi,' qui paroissoit ne la pas haïr. Cependant, persuadé que j'étois cause de ce voyage , il en fit des plaintes à la Reine sa mère , assez fortes pour lui faire connoître qu'il étoit nécessaire qu'elle modérât son zèle. La vérité étoit que la Reine mère çraignoit cette fille , dont les manières un peu trop libres lui déplaisoient : elle auroit souhaité que les personnes qui avoient du pouvoir sur elle Feussent conviée à demeurer à la cour avec plus de régularité. Voilà la seule chose qu'elle me commanda de dire à mon amie , et qu'elle lui feroit plaisir d'en parler à la ^maréchale Du Plessis, afin qu'elle la prît avec elle; mais elle ne me témoigna nullement vouloir qu'elle partît de Fontainebleau; comme le Roi. le crut. Je n'en parlai point non plus à madame Du Plessis. Elle l'amena à Paris par un empressement inutile de vouloir plaire à la Reine mère, en faisant plus qu'elle ne lui avoit demandé. Ce désir avoit pour fondement un certain intérêt qui la regardoit elle seule ,. et qui pour mon malheur causa beaucoup.de bruit contre moi. Le prétexte qu'elle prit pour enlever mademoiselle de Pons fut de lui dire que le maréchal d'Albret étoit malade ; et il l'avoit été si peu qu'en arrivant à sa porte on nous dit qu'il étoit sorti. Cette finesse, qui étoit en effet fort ridicule, déplut au Roi avec raison 5 et quoique je n'eusse reçu ni donné cet ordre, il ne laissa pas de me donner beaucoup de chagrin*
Le tempérament, que la Reine mère apporta à modérer cette nouvelle inclination du Roi pour mademoiselle de La Vallière fut de l'en avertir cordiale-
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m^nt , imlm eepvésentzat ce qu'il devoit à Dieu et à sQUiEtat^ et ,t{u il devoît ciaindre que beaucoup de gons ne ^e servissent de cet attachement pour foirmer 4e6 intrigues qui pottrroient un join*lui nuire. Elle le ptiîa an^fiixle lui aider jà cacher sa passion à la Reine, 40 peur que sa douleur ne causât de trop mauvais effets ç(MM:re la vie de lenfant qu'elle portoit. Le Roi esiîipa son .second conseil: et ce secret fut observe de ^x^e^lsL icour avec tant de soin, que la Reine, qui ^Ofs étoit grosse de quatre ou cinq mois de monseigneur, le dau{Mn, a<^eva de passerle temps de sa griQisseafie sans le savoir.
Ce qU'On appelle ordinairement la beUe galanterie prçtduîsit alors beaucoup d'intrigues. Le comte de Guiche (f) quelque temps après fut éloigné, pour avoir eu Taud^ce de regarder Madame un peu trop tendrement. Gomme il <est à croire qu'elle étoit sage eneflfetvClle voulut que le public fût persuadé qu'elle av<>it été de concert avec le Roi et Monsieur pour ïéloigner ^maià soa exil fut court , et:on peut s'imagitier que ce crime navoit pas beaucoup offensé ceHe qui en étoit la cause : car cette passion, paroissant alors désapprouvée par elle , ne pouvoit , selon les fausses maximes que l'amour propre inspire , lui apporter que de la gloire.
La duchesse de Yalentinois, sœur du comte de Guiche et fille du maréchal de Gramont, qui avoit épousé leprince de Monaco , demeura à la cour après lui; mais elle n'y demeura guère, à cause que l'enjouement ou plutôt l'emportement de cette dame lui fit faire mille intrigues pour le retour de son frère , et
(i) £e comte de Ouiche : Armand de Gramont , lientenant g«;neral.
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mâtmivi fit Ëstire quelques.raill^ies contre le respect qu'elle devoit à là Reiae mère. Elle étoit tendrement aimée de Madame , et la sœur d0 ce coupable . ël^it traitée de favorite-, il é toit juste de récompenser- en die les ^«ntimens du frère , qui en sa personne pou* voient être innocemment payés. Madame ne pouvoit vivre sans elle , eUe et oit de toutes ses {»rom6nades : si l»jen qu'elle faisoit éclore chaque jour non pas des fleurs sous ses pas j comme feignent ies poètes qu'il arrive aux nymphes de la chaste Diane , mais des querelles , des brouiUeries, et beaucoup de ces riens qui sont capables de produire de grands événemens. La Reine ii^re, eii appréhendant les suites, la fit éloî* gner aussi bien que son frère, et il parut quelque temps après que ce fut avec une grande raison qu'elle avoit appréhendé' sa conduite , parce qu'étant ainlable, spirituelle et jeune, elle étoit aussi fort emportée dans ses passiops.
Les seigneurs anglais fixent ee qu'ils purent pour raccommoder Madame avec la Reine sa belle-mère. Le comte de Saint-Âlban lut oSVit que si elle vouloit laisser aller les choses selon les désirs de la jeunesse, et selon les plaisirs qu'ils estimoient innooens, Madame la.servîroit auprès du Roi, et travaiUeroit à les tenir toujours unis.. La Reine mère, qui ne i^egardoît que son devoâr , et qui 4e plus étoit contente du fond du cœur du Roi son fils, leur répondit, à ce qu elle me fit l'honûeur de me dire le même jour, qu'elle ne vouloît auprès du Roi les bons offices de qui que ce soit -, qu'elle ne désiroit que sa gloire , et ne lui don^ noit que des conseils entièrement désintéressés -, que tant que le Roi les recevrott comme il avoit iàit jus*
qu alors , elle seroit satisfaite de lui ] mais qu'aussitôt qu'elle se verroit dans la nécessité d'nn tiers , et avoir besoin de bons offices auprès de lui , elle le quitteroit, et s'en iroit au Val-de-Grâce passer le reste de ses jours en repos. Elle en dit autant plusieurs fois au surintendant Fouquet, et à tous les autres qui, aspirant à la faveur , vouloient l'engager à protéger leur fortune, en lui promettant leurs services auprès du Roi. Elle ne vouloit prendre aucune mesure pour se conserver de l'autorité : son dessein étoit seulement de faire ce qu'elle çroyoit juste et raisonnable. Elle a réussi à ce qu'elle a désiré de faire : par sa vertu et sa douceur elle a remédié à beaucoup de maux, et d'ailleurs elle n'a jamais eu beaucoup de puissance ,. parce qu'elle a toujoiirs négligé tfen avoir.
La Reine mère avoit raison de se tenir liée seulement au Roi par les chaînes de la tendresse , qui la faisoit entrer dans tout ce qui paroissoit lui pouvoir être avantageux; car iln'avoit rien de secret pour elle. Outre les avis qui lui furent donnés à Dampierre , parla duchesse de Chevreuse, contre Fouquet, le Roi lui confia le désir qu'il avoit de le perdre.
' Il envoya traiter cette affaire avec elle par Le Tellier; et quand il partit pour aller à Nantes sur la fin du mois d'août , ce fut à elle seule à qui il dit le dessein qu'il avoit de le faire arrêter en ce lieu. La Reine mère en fut fâchée -, elle considéroit ce ministre , parce qu'il étoit fort attaché au soin de la servir, et même du conseiitementdu Roi il lui envoyoit de l'argent: ce qu'elle avoit besoin pour le secours des pauvres. Mais ne pouvant manquer au secret du Roi , ni Justifier Fouquet sur les criminelles accusations qui furent
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [1661] l3g
faites contve lui, qui toutes n'ëtoieiit pas injustes, il fallut qu'elle entrât dans le projet qui fut fait pour sa ruine^ et qu'elle écoutât ceux qui étoient dans la confiance du Roi, qui lui vinrent rendre compte de ses résolutions sur ce sujet.
Les conducteurs de la disgrâce de Fouquet ayoient averti le Roi non-seulement de ses désordres dans les financées , mais encore des attentats qu'il sembloit préméditer contre l'Etat. Selon les jugemens que le Roi en fit, et selon les explications qu'on leur donna, ils se trouvèrent énormes; et le Roi , qui avoit résolu d'y remédier allant en Bretagne, prit toutes les mesures nécessaires pour ce dessein , estimé pour lors une des plus importantes affaires de l'Etat. .
Le Roi partit pour ce voyage le 29 août. Il étoit encore tendrement attaché à la Reine , et sa nouvelle passion n'avoit pas effacé les légitimes sentimens qu'il avoit pour elle. Il parut que cette séparation lui donna un sensible déplaisir : il jeta des larmes qu'il voulut cacher au public , mais qui, étant vues de celle qui. en étoit la cause , là consolèrent de tous ses maux. Cette douleur lui donna delà joie, et cette joie augmenta de beaucoup le chagrin qu'elle eut de se séparer de celui qu'elle aimoit si chèrement.
Aussitôt que le Roi fut à Nantes , il voulut exécuter son dessein contre le surintendant, lequel. s'étoit engsigé à ce voyage malade d'une fièvre double tierce; mais sa raison , qui l'étoit beaucoup plus , le fit suivre le Roi, parce qu'il avoit de grands desseins pour l'établissement de sa fortune et de sa Êiveur , qu'il vouloit conduire à leur fin. Ses hautes pensées le firent tomber dans le précipice , et l'excès de son ambition
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fut la souiH^e de ses mallieurs» Le Roi , qui savoit qfm'îl avoit acheté quasi tous les faoniiMs de la co«r, n'osa m confier à m>ii capStaine des gardes pour Farréter : il se servit de d'Artagnan (0 , créature du feu caniinal, qui commandoit ses mousquetaires. Gommé le surintendant sortit die ebez le Roi , et qu'il youloit retourner chez lui , il fut averti par La Feuillade ^) qu'il y avKait quelque ordre contre lui. Le surinte^-^ dant recevant cet avis , au lieu de se mettre dans s% chaise , voulut entrer dans oelie d'un autre pour se saniT^r^ mais d'Artagnan qui le suivoit, et qui a voit Toeil sur cdle où il devoit se mettre , voyant qu'il ne yenoît pas , le poursuivit comme il aUioitdéjà prendre uii chemin détourne. It l'arrêta de la part du Roi, et le fit mettre aussitôt dans le carrosse qui étoit prépjiré pour cet efi'et. On le fit ensuite entrer dans une maison pour lui faire preudre un bouillon , et on lui prit les papiers qu'il avoit sur lui. U fut mené à Angers, €ft sa feim^e à limoges. Deux maîtres des requêtes eurent or^re en même temps d'aller chez lui sceller tous ses papiers : ce qui se fit avec diligence. Ssi firent port-és au Roi , qui lés vit ^ et fit silr tous dei remarques considérables et judicieuses : ce qui m'a été dit par un (3) de ceux qui furent employés à cette commission. Bruàn , principal commis de Fôuquet, prit la fuite. Gourville , Celui dont j'ai parlé dans le récit des guerres civiles , qui s'étoit dit financier , eot ordre de suivre la cour. Le Roi envoya sceller dans toutes les maisons de ce surintendant , à Vaux , à Paris et à Saint-Mand^. Ck)mme on l'arrêta, il se tourna
(i) Artagnan: Charles de Baats. — (2) La FeiUllade : François ê' AubuMon . -^ (3) M . (te îîouclierâ t .
DE UÂDkWR DE MVrTfiYItLE. [1661] t^X
vers im de ses gens., et dit seulement : Aht Saint* Mandé! Il avoili raison de cramdre qu'en ce lieu on Bft trouvât de qudi lui £ure son procès : car il y ai^oit des ehoses qui parurent devoir déshonorer sa vaisoii/ et ternir sa mëinoijre, en le rendant méprisable aiax gens de bon sens , et à ceux qui font profession de sagesse. MadameDu Pkssis-Bellière (i) son amie, et ses frères, forait avertis par cet homme à qui il avoit dit ces mots : et s'ils.ai(oient YOttkt, ils anroîent euile temps d'aller hrâLer tousi ses paipierau Mais madame Du I4tts*sis , à ce q<u'on a su depuis , ne voulut pas le &ire , ereyaiidi qu^iJi avoit tout brûlé avanÈ que- de partir.
La Reiae mère ayant reçu un courrier du Roi , en* yoya chercher le chancdiep et son capitaine des gardes. EUe fit seeller à Fontainebleau la maison, du dis^ra* eié, et envoya, comme je Tai déjà dit, sceller les au» tEes.Iieux qui hd appartenoient. Oo mit garnison dans toutes ses maisons, et même cfaisz Bmnn son premier cOHunîsi, comme ayant plus; de pai!t à ses secrets que nul antre. Ses enfkns , par* la permission de< la Reine mère , furent menés k Paris par madame de Braur eas(^) , dont le mari depuis peu avoit acketé.]a charge de chevalier d'honneur de la Retne mère, et qui, se trouvant ami de cet homme; ne^ les^. voulut pas aiian^ donner. Ilsifurent mis entre les mains de leuir grand'mère, qui étoik une sainte. Quand elle sût le nuJheur de son fib 5 elle remercia Dieu de ses disgrâces , espàrant qu'elles romproient les chaînes . qui le- te^ noiest attaché au péché, et coatribueroient à son saint.
(i) Aiadame Du Plessis - Bellière : Snzanne de Brnc, femme de Jacc[ue8 de Rouge'. Elle mourut en r7o5, Ûgee de cent ans. —(a) ^fadame dé Bmiicas : Suzanne Gtmvm) t «oia^ease* ^e Branqas>
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Le Roi étant de retour à Fontainebleau le 8 septembre, on fut long-temps à ne parler à la cour que de la disgrâce de Fouquet, de cette grande, chute, de ses desseins chimériques et ambitieux, et de toutes les intrigues qu il ramassoit en sa. personne , à dessein de se faire premier ministre.
. Belle-Ile fut d'abord le premier objet qui offensa les yeux du Roi -, il y avoit fait travailler, l'avoit munie de canons , et l'avoit renduç une place forte. Sa situation la rend telle par nature, et les soins de cet homme avoient commencé de la rendre capable d'être un jour un instrument de quelque grande guerre à l'Etat, par le voisinage d'Angleterre-, mais comme toutes choses ont diverses faces , elle pouvoit être aussi une forte barricade contre les attaques de ceux de cette nation. Les amis de Fouquet ont dit (et il est à croire qu'ils ont dit la vérité.) que ce surintendant, qui en effet étoit capable par son génie. et par son esprit de beaucoup de grands desseins, avoit eu celui d'y faire bâtir une ville, dont le port étant bon devoit attirer tout le trafic du nord, et, privant Amsterdam de ces; avantages , rendre par là un grand service: au Roi et à l'Etat. On l'accusa d'aVoîr ea des intelligences avec les Anglais : mais cette accusation se trouva mal fondée. Les malheureux ne manquent pas de crimes: et celui-là paroissant coupable, il n'y eut point de modération dans les jugemens qui se firent d'abord contre lui. Il avoit acheté la duché de Penthièvre en Bretagne, sortie depuis peu de la maison de Vendôme, pour payer leurs dettes^ et on disoit que l'ayant , il se vouloit faire souverain de ces payslà. Ce dernier article étoit un dire qui n'a pas été
DE MADAME DE MOTTE Vit LE. [1661] l43
vérifié ; mais il est certain que faisant fortifier. Belle- Ile , et ayant à ses gages presque tous les gens de la cour , il avoit la mine .d'un homme fort ambitieux : et comme il avoit Famé élevée j on croyoit qu'il étoit capable de tout.
On lut ses papiers et ses lettres ^ on en trouva de plusieurs personnes de la cour , les unes pleines de beaucoup d'intrigues politiques, et les autres de beaucoup de galanteries. Par elles, on vit qu'il y avoitdes femmes et des filles qui passoient pour sages et honnêtes qui ne Tétoient pas; et on connut manifestement que s'il avoit une grande ambition , il n avoit pas moins d'emportement pour la volupté. 11 y en eut même , de celles-là qui souffrirent pour lui, qui firent voir que ce ne sont pas toujours les plus aimables , les plus jeunes ni les plus galants qui ont les meilleures fortunes, et que c'est avec raison que les poêles ont feint la fable de Danaé et de la pluie d'or.
Le Roi envoya, commander à madame Du Plessis-
Bellière d'aller à Montbrison en Forez. Celle-là étoit
amiedeFouquet, et, à ce qu'on a dit, avoit beaucoup
aidé à lui gâter l'esprit par toutes ses intrigues. Elle
le servoit particulièrement à entretenir les liaisons
qu'il avoit avec les* principaux de la cour. Elle avoit
beaucoup d'esprit et d ambition. Les honnêtes gens
s'en trouvoient bien : ils entroient dans ses intérêts,
et pour les en payer elle trouvoit toujours le moyen
de les obliger. Elle avoit marié sa fille au marquis de
Créqui , frère du duc , honnête homme , brave, et qui
avoit beaucoup de réputation. L'habileté de madame
Du Plessis sa belle-mère fut si grande, qu'elle le fit
général des galères peu de temps avant le voyage de
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Nantes. On vit alors quasi finir la maison du cardmat de Ricbetien. Le duc de Richelieu son nereu avoit ea cette charge, et le gourernement du Havre; mais par Tordre de la cour , et par la: nécessité où le mettoieiit ses dépenses déréglées , il se défit de lune et de 1 autre. Le Roi voulut mettre le Havre entre les mains du duc de Navailles , qui en fut quitte pour cent mille écus qu'il donna. Le marquis de Créqui avoit obtenu avec beaucoup de peine la peranssion de récompensée sa ckarge de général des galères , en payant des sommes immenses, qui apparemment étoient sorties de la bourse du surtnteodant, aux dépens du Roi: ce qui fit voir Textrâne ambition de ce ministre et celle de. madame Du Plessis son amie. Elle crut avoir fait ÛB grand coup pour son gendre; mais elle se vit deux mois après, en partie par cette même cause ^ tomber dans la disgrâce et dans le malheur , et eut le déplaisir de voir renverser pour lors la grandeur et la fortune du marquis de Créqui, à qai son alliance avoil été nuisible ^ parce qu'elle se fit dans un temps où déjià le Roi étoit dégoûté du surintendant. Le Roi, quinze jours après, son retour de Nantes , ayant exilé cette dame, envciya Carçavatel, lieutenant des gardes du eorps,. à. Béthune, dont le marquis de Créqui étoit gouverneur, pour y commander au lieu de lui, et ordre aux ^sdères de . ne le point reconnoitre pour général.
Peu; de personnes de la cour se trouvèrent exemptes d'avoir été sacrifier au veau d'or ; et comme , pariia malheur fort extraordinaire pour eux, le surintendant gardoit toutes les lettres qu on lui écrivoit , le Roi et la Reine sa mère )es ayant toutes lues>, y virent des
DE MA0ÂM9 DE MOTTSVILLE. [l66x] 0l45
ekoftes qfLi firent tort à beaacoup de porsdmièé. il y avoit à. Sdùitit-Maadé an cabiaet qà rôà allok par ua diepûii souterrain, qui atoil: mie sortie de Tàntre côté du chemin chez un de ses secrétaires ,* et assez loiu de sa maison» On trouva dans ce cabinet ttiie instructioti qu'il gardoit dans ses papiers^, où il ôrt^ donnoit de tout ce que ses amis dévoient faire en- cas qu il fut arrêté. Ce qu'il vouloit qui servit à le sauver servit à le convaincre dé son* criifte *, et eomibe ce quil demaodoit d'eux étoit des criihès de lèse-oâ^ jesté, il les mit tous en état d'avoir? besoin de la àé* meoce du fioi, qui pouvoH . croire quil n'avoit pas fait cet écrit sans leur en avoit fait part. It semblait néanmoins que beau6oup de getfs.y étoient nomm&y qui en effet étoient gens de bien, et bons serviteurs du Roi. C'étGÀt une rêverie qu'il avoit autorisée de quelque apparence de vérité , par le soin ^u'il avoit eu de la conserver. Madame Du Piessis-JBeUière y étoit nommée comme surintendante de tout le dessein : on lui envoya des gardes , et elle fut traitée plus sévè^ rement que les autres.
On a dit qu'on avoit trouvé des poisons chez' lui / et on eut quelque âOtipçon qu'il avoit empoisoaiiûé le feu cardinal : ce qui peu de jours après.fut nàâ an rang des contes ridicules. Sa mère fut voir la Reàste mère à Fontainebleau \ elle se jeta à ses. pieds/ et eu fut reçue avec bonté : car, outre qu'elle étoit le.se- * cours des misérables, elle le vouloit être de celui-là en particulier. Elle avoit eu , peu auparavant la disgrâce de ce ministre, quelque petit chagrin contre lui, en ce que voulant se défaire dq sa charge de procureur général , et la Reine mère ayant souhaité qu*il
T. 4^' lO
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s^en démit entre les mains de Fieubet son chancelier, qu'elle considëroît , il ne le voulut pas faire , quoiqu die ait cru qu'il en avdit donné sa parole (0 ; mais ce manquement, n'a voit pas fait une gcande. impression sur son esprit, et ne l'empéchoit pas de travailler iraprès du Roi pour adoucir sa misère et son msdheur.
Dans ce mois de s^tembre mourut Nogent , ce grsuid parleur qui par ses bouffonneries avoit acqais plus de cent mille livres de rente. Ce mauvais plaisant, qui avoit tant parlé pendant sa vie , ne fit parler personne après sa mort. Elle arriva lorsqu'on ne pensoit qu^à célébrer la disgrâce de Fouquet : si bien que le silence fut la seule récompense des paroles superflues quULavoit dites dans le cabinet, où, n'étant ni estimé ni haï , il fut aisément enseveli dans l'oubli.
Sur la fin du même mois mourut aussi madeitioisèUè de Beaumont. Son esprit, son mérite et ses amis revoient tirée de toutes ses disgrâces. Elle étoit revenue à la cour ; mais comme elle avoit souvent trop librement publié les Êiutes de son prochain ^ elle en reçût après sa mort la juste punition , en ce qu'elle ne fut pas beaucoup regrettée. Elle mourut à Fontai^ neUeau en peu de jours , avec peu de liberté de son esprit. 11 parut néanmoins qu'elle eut quelques bons momens pour se confesser^ mais ce peu de ' temps fut court pour travailler à une si grande et si impoirtante affaire.
Le duc de Damville , le Brion de jadis (0, mourut
(0 Qu^it en aPoit donné sa parole : On trouvera des explications sur cette ^aire dans les Mémoires de GourriUe. — (à) ife la maison de Ventadoar. H aToit été beau , bien fait , et fort galant dant la jeunesse de
DK MADAME DE MGTTEVlLLfe. [1661] t^^j
aussi dans ce même temps. Par sa mort, il échappa des chaînes qu il s'ëtoit iin posées lui-même^ en s'attachant d'une liaison trop grande à mademoiselle de Meneville, fort belle personne, fille d'honneur de la Reine mère. Il lui avoit fait une promesse de mariage, et ne la vouloit point épouser. Le Roi' et la Reine mère le pressant de le faire^ il reculoit toujours; et quand il mourut sa passion étoit tellement amortie, qu'il avoit fait supplier la Reine mère* de leur défendre à tous deux de se voir. Il offroit de satisfaire. à ses obligations par de l'argent; mais elle , qui espéroit d'en avoir par une autre voie, vouloit qu'il l'époosât pour devenir duchesse. La fortune et la mort s'opposèrent à ses désirs , et la détrompèrent de ses chimères; Son prétendu mari s'étoit aperçu qu'elle avoit eu quelque commerce avec le surintendant Fouqàet, et qu'elle avoit cinquante miUe écus de lui en promesses. Elle ne les reçut pas , et perdit honteusement en huit jours tous ses biens, tant ceux qu'elle estimpit solides que ceux où elle aspiroit par sa beauté, par ses soins et par ses engagemens. Us paroissoient honnêtes à l'égard du duc de Damville , et n'étoient pas non plus tout-à-^fait criminels à Tégard du surintendant. On le connut clairement ; car il arriva pour son bonheur que l'on trouva de ses lettres dans les casantes du prisonnier qui justifièrent sa vertu. Pour l'ordinaire, les dames trompent les hommes par de beaux.semblans, et^ ne les. considérant point en effet, leur font le moins de libéralités qu'elles peuvent ;
la Reine mère. Il a donné son nom à Tappartcment qui est au bouc â*ane des allées du Palais-Royal, où Ton jonoic au mail , et où ii dônnoit souvent des collations au Roi.
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mais toutes ces choses sont toujours mauvaises devant Dieu , et honteuses devant les hommes.
Fouquet fut fort déshonore par ses folies , et surtout , comme je l'ai déjà dit , pour avoir eu celle de garder toutes les lettres qu'on lui avoît écrites , et d'avoir laissé le projet qu'il avoit feit pour l'avenir abandonné à la curiosité de ses ennemis : par où il perdoit tous ses amis , puisque de telles gens doivent toujours craindre leur disgrâce. On disoit de lui qu'à son égard , par cette folie , le jour du jugement étoit arrivé; qu'on avoit vu à liu le dét&il de toute sa vie , ses crimes, ses pensées, et celles de tontes les personnes qui étoient dans son commerce. On peut jtig«r par là que si on connoissoit les autres hommes de cette manière, on verroit quasi en tous d-élranges foibleisses.
Dans le vrai, il se trouva que Fouquet étoit coupable d'une grande profusion, mais qu'il n'étoit pastiche, et qu'il devoit beaucoup pliis qu'il n'avcit vaillant. Ses crimes d'Etat pouvoient être imaginaires : il les avoit commis lui seul, en écrivant des fables dont il paroissoit assez difficile de le pouvoir convaincre sur l'intention ; et même le projet, qui fut cequi ienoircissoit le plus, avoit été trouvé derrière un grand miroir , comme un brouillon de nulle conséquence : ce qui pouvoit faire juger qu'il ne l'avoit pas estimé de telle valeur qu'il le paroissoit. Maïs c'est un grand malheur dé manquer de sagesse, et de tomber dans la disgrâce de son roi.
Le comte d'Estrades^ ambassadeur du Roi auprîs du roi d'Angleterre , au commencement de l'été de cette même année manqua d'aller au devant de Fam-
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bassadeur de Venise , parce que n'en étant pas convie , et sachant que Tambassadeur d'Espagne vouloit y aller , il crut qu'il pouvcHt déférer au désir du roi d'Angleterre qui l'en envoya prier , attendu qu'on le vint avertir qu'il se préparoit un grand combat entre les deux ambassadeurs de France et d'Espagne. Le Roi manda au sien qu'il vouloit en toutes occasions qu'il allât au devant des ambassadeurs étrangers , et qu'à quelque prix que ce fût il précédât celui d'Es^ pagne. Le roi d'Angleterre , inquiété de voir qu'à la pren^ière occasion qui se devoit présenter il y auroit de grands désordres à Londres , dont en son particulier il pourroit sentir du dommage , fit ce qu'il put pour trouver des tempéramens pour éviter que cette affaire n'eût des suites fâcheuses. Il proposa de faire venir les ambassadeurs par la Tamise jusque dans WhitehaU. Il pressa celui d'Espagne de ne s'y point trouver; mais tous ses expédiens ne furent point agréés. Batteville, ambassadeur d'Espagne, lui montra un ordre .qu'il àvoit de son maître, par où on lui cornloandoit de faire tous ses efforts pour précéder celui de France. Le Roi , de son cot,é, refusa tous les tem-* péramens qu'on proposa , et ordonna à d'Estrades de l'emporter sur Batteville , et d'aUer , ainsi que je l'ai dit ^ ^ devant des premiers ambassadeurs qui yien-« droient à Londres^ Le comte d'Estrades se mit en état d'obéir au Roi. U eut long -temps quelques homi^es de main qu'il paya , et fit ses préparatifs du mieux qu'il lui fut possible ^ mais, à ce q^i'il m'a dit, il n'eut, pas assez d'argent à jeter parmi le peuple, et peut-être qu'il n eut p4s le courage de hasarder le sien-, ^ar^ en me contant ce détail , il m'assura qu'il
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n avoit reçu en partant que ses appointemens ordinaires , dont la moitié s'ëtoit perdue par le change. Il fat donc aîsé à Batteyilie/en riipandant de grands deniers , de gagner la populace , et , la tenant bien payée , à'en recevoir dé grands services. Ensuite de ces préparatifs , la première fois qu'il arriva des ambassadeurs à Londres, le roi d'Aiigieterre^ bien intentionné pour la ¥^rance , conseilla ati comté d-Estrades de laire marcher son carrosse immédiatement après le sien. D*Estrades voulut prendrèle rang, afin dé précéder, selon Tancienne coutume, Tambassadèur dTspagne; mais Bàtteville s'y opposa, et fut secondé par les bateliers de la Tamise et par un nombre infini dé canaille : si bien que lé carrossé dé Tambassadèur de France fut brisé, ses chevaux furent tués, beaucoup de ses gens et son fils blessés ; et Bàtteville enfin l'emporta, et eutl'avantage de faire en faveur de son maître ce qui n'avoit jamais été fait , et qui selon là justice ne se devoit pas. Le Roi'>apprenant cette nouvelle en (îitfort ému ; le sang illustre de saint Louis, qui bouil^ lonnoit dans ses veines, lui fit sentir cette" action conime un grand outrage. D'abord il* envoya commander à Fuensalda^e,' ambassadeur extraordinaire du roi Catholique en France , de sortir du' royaume : il envoya au marquis dé Las-Fuentes, qui veiibit ici pour y être ambassadeur ordinaire^ un ordre pour 4'empêcher d'entrer dans son royaiime ; il défendit à Caracene , gouverneur des Pays-Bas , qui lui avoit envoyé demander des passeports,' de passer par là France pour s'en retourner en Espagne ; ' et son voyage fat différé. Le Roi manda de plus à son ambassadeur en Espagne d'Aubusson , archevêque d'Embrun, de quit-
DE MADÀMA BB MOTlîÉVILtE. [1661] l5l
1er Madrid 9 et de s'ea revenir ausskôt. Sa colère , qui éclata de tant de manières j fit craindre qne cette paix si solennellement jnréé , et qui avoit été reçue des deux Roi^ avec tant de marques d amitié , ne fut pas . d'uqe aussi longue durée qu on le souhaitoit. Le Roi ne parut pas content du roi d'Angleterre; il se plaignit de ce que ses sujets avoient favorisé Batteville, et, crut quelque temps qu^il n avoit pas pris assez de soin de les empêcher de faire cette insulte au comte d'Estrades. Ayant eu ordre de revenir , et étant arrivé à Fontainebleau sur la fin d'octobre, il dit au Roi que ce prince avoit fait son possible en cette - occasion ; mais que n'étant pas le maître dé la populace de Londres, il avoit £3illu qu'il le souffrit, parce qu'il lui auroitété difficile ou plutôt impossiUe de faire pendre cinq ou six mille hommes qui avoient pris lés ami^s en £tveur!dii roi d'Espagne. Le roi d'Angleterre étoit puissant , parce, qu'il avoit alors une belle et grande armée nayale tout équipée-; qu'il étoit le maître de Dunkerque^ qu'il faisoit fortifier; qu'il étoit lié avec le Portugal, dont il alloit - épouser l'Infante*, et qù^il avoit dans l'Afrique une placé considérable que lé» Portugais^ par leur jaocommodemeht, lui avoieiâ; donnée : mats il n'étoit pas aussi obéi à Londres cpi'il auroit pu, le souhaiter , et ses revenus n'étoient pas encore entièrement rétablis. 11 attendoit à tenir son parlement afin d'en ordonner: et ce qu'il avoit d'argent in'employ oit à se rendre puissant au dehors , et viyoit en son particulier dé ce qu'il pouvoit.
Le Roi, entretenant d'Estrades à son retour d'Angleterre, lui témoigna un grand désir de se venger de l'outrage qu'il croyoit y avoir reçu ; mais d'Estrades
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loi dit que le roi d'Angleterre en devoit avoir un plus ^rand ressentiment que Sa Majesté , puisque Tintërét an roi d'Espagne, qiui voyoit ce prince lui devenir TedûutaUe par l'alliance qu'il yenoît de faire avec le Portugal, étoit de lui faire naître des afikires ; et que . cettje action , fomentée et préparée par les Espagnols avec tant de. soin et d'argent , avoit plutôt pour biït de fiûre&ire une sédition dans l^adres qui pût pro- * duire des embarras à ce prince , que le désir de la préséance. Et sur ce que le Roi lui dit qu'il avOit demandé au toi d'Angleterre de chasser fiaueyille de sesEtats, il lui répondit, à ce qu'il me conta lui-métoe, qu'il croyoit quci Sa Maj«isté feroit foieux de surseoir ^efifist de cette diemande , à causp que si lé roi d'Espagne , pressé par la nécessité d'observer* la paix. , se résc^oit de Ipi donner satisfaction, il ne pouvoit pas liii' en faire une plus forte que de rappeler BatteviUe^ et qu'9 Yalbit mieux le laisser chasser par le roi d'Espiagne qoe par cehii d'Angleterre : ce qu'il trouva de bon> seiiâ, et se résolut de suivre son conseil. ' D^Estradës ine dtt^ncqre qu^il avdit conseillé au Roi de ne |5e pas hâter de faire voir au roi d'Angleterre qu'il étoit déterminé à la guerre , au cas qu'il ne fût pas satisfait, parce qtie ce prince avoit un grand în-^ tétfét à l'y: engager; et qu'il pôurroitlui faire acheter cette résolution par âe& choses très-considérables \ au lieu que s'il montroit vouloir de lui*-inéme se brouiller avec l'Espagne , l'Anglais voudroît sre faire prier : ce que le Roi approuva aussi ; mais peu de temps après les affaires s'accommodèrent à son cbnieiïteinent. Le roi d^^epagne , voulant maintenir, la paix par toutes les voies de l'honnêteté et delà douceur, d'abord
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écrivit à la fieine sa fille de grandes douceurs pour le Roi , disaot qu'il étoit père , et le plus vieu^ ; qu il aimoit le Roi comme squ fils , et que c'étoit à lui à être le plu^ sage. Mais le Roi ne se pouvant contenter qae par une satisfaction aussi éclatante que Tinjure Tavoit paru , il fallut enfin que le roi d'Esj^ne , après avoir retiré Batte ville d'Angleterre, envoyât par son ambassadeur, Le marquis de Las-Fuentes., faire au Roi de ppbliques excuses , qui furent accompagaëes de paroles ^çaoes , et telles que le Roi non-seulement en fut content , mais toute TEurope en fut étonnée. Cette glojrieuse réparation ne manqua pas de produire de grands eff^ de tous les deux côtés^ Comme le roi d^Espagne parut ea cela déchoit: de son ancienne fierté, la réputation du nôtre augmenta infiniment, et le tendit redoutable à jtous, parce que Ton vit clairement par ses premières actions que son génie le portait à ne rien soufirir qui pût diminuer sa gloire , et à ^e faire craindre |ie to^s ses voisins.
Le Tellier,.qui s'iétoit appliqué à étu4ier l'esprit du Roi ^V6ç beaucoup de soin , me confirma en ce temps-là ce que mon frère m'stvoitdit dpi fonds de sévérité et de sérient' dpat il savpit assaisonner §a bonté natui^eUe , pour imprimer le respect à tou^ ceux qui le voypient,; pt la crainte à ceux qui , l'approchant plus souvent , auraient été capables d'abuser de la liberté qu^ît leur 4piMi%it de hi\i psM^ler. lofais il étoit surpris de Yi^ir qu'il se fût en si peu de temps rendu assez habile pour remplir tous ses devoirs, après s'être abandonné entièrement à la conduite du cardinal jus^ qu'à sa mort. Il s'en excusa un jour devant nous sur un peu de paresse qui accompagne ordinairement la
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jeunesse, et sur la grande reconnoissance qu il avoit des services qu'il lui avoit rendus , et du soin qu il avoit en de lui apprendre à gouverner.
La bénédiction de Dieu parut alors non-seulemetitâur lui et sur la maison royale , mais sur tout le royaume, dans la naissance d'un Dauphin. Quand il vint au monde , qui fut le premier jour de novembre , fête de tous les saints, à cinq minutes avant midi, il étoit héritier présoniptif (0 des deux grands royaumes de France et d'Espagne 5 car depuis peu le prince d'Espagne étoit mort , qui étoit le seul qui restoit au Roi son père. Il est difficile que tous les siècles enseiiible nous puissent montrer un prince dont la naissance ait été accompagnée de tant de gloire , vu l'ancienne grandeur des rois ses aïeux paternels , et la nouvelle splendeur des empereurs et des rois ses aïeuls maternels.
La Reine dans son accouchement fut fort malade, et en péril de sa vie. Tant qu'elle fut dans ses grands maux, le Roi pariit si affligé et si sensiblement péiiétré de douleur, qu'il ne laissa nul lieu de douter que l'amour qu'il avoit pour elle ne fût plus atânt dans son cœur que tou3 les autres. Il alla à cinq heures du mâtin se confesser et communier 5 et après avoir imploré la protection divine , il se donna entièrement au soin d'assister celle qui , en souffrant son mal , lui donnoit à tous mômens des marques de sa tendresse : si bien que ce précieux enfant, venant au
(i) Il étpit héritier, : Le Dauphin ne^ fut pas Ipng-lemps beritier du içvuume d^Espagne j car Charles ii , successeur de Philippe iv , nac^uit cinq jours après, le 6 novembre 1661. Ce prince étant mort sans enfans en 1700, la coijironne d'Espagnç passa il la maison de Bourbon,
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monde, fut par Im-méme non-seulement uh double lien qui devoit rëunîr davantage ce^ deux royales personnes dont il tenoit la vie^ mais en naissant il devoit être encore alors, par la douleur et la joie qu'il leur causa, une marque infaillible de leur amitié. Mà-^ dame de Montausier avoit ëté destinée par le Roi pour jêtre gouvernante de Tenfant qui lui devoit naître. Ce choix , qu'il avoit fpit de son propre mouvement, reçut d'abord une approbationuoiverselle, parce que cette dame, ëtoit estitnëe généralement de tout le monde.
Elle a voit été dans sa jeunesse favorite de feu madame la princesse , et la plus chère des amies de la duchesse d'Aiguillon , quand ^ par la faveur du cardinal de Richelieu son oncle , elle ëtqit idolâtrée des gens de la cour. Elle n'eut pas véritablement de part aux bienfaits de ce grand ministre \ mais elle se contenta d'avoir part à l'éclatante gloire de sa nièce, qui, ne pouvant goûter de plaisir sans elle, lui donna par cette voie une grande part .à son triomphe , et le moyen de faire; plaisir à ses amis ] ce qu'elle estima plus que les richesses. Elle avoit eu de la beauté , accompagnée d'une belle taille et d'une mine majesti^euse et douce, que les années ne lui avoient point otëes. La marquise de Ra[rabouiUet sa mère, qui a été si illustré dans son temps, l'âvoit élevée dans le grand monde qui étoit tous les jours chez elle , où étoit le réduit non-seuler ment dé tous les beaux esprits, mais de tous( les gens de la cour. Elle traitoit ses amis et ses amies d'une manière si honnête, qu'il étoit impossible 4e ne pas désirer de-lui plaire 5 et ceux qui ne cherchoient qu'un diirertissement passager se plaisoient chez elle, plutôt à.^ause qu'on y trouvoit toujours d'honnêtes gens
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que par le plaisir d'une confiance particulière ^ parce que la foule qui Tenvironnoit en ôtoit les moyens à ceux qui se disoieat de ses amis. Les obligeantes démonstrations qu'elle donnoit de spn amitié flattoi<eat toutes les personnes qui la voyoient \ et par elles chacun croyoit y trouver son compte. On disoit néanmoins qu'elle avoit un défaut \ mais elle étoit queir quefois la confidente du murmure qui se faisoit contre elle. On lui reprochoit qu elle vouloit toujours contenter par sa civilité ceux même qui n avoient pas de p^rt à ^on estime \ et c^ux qui çroyoient la mériter se plaignoient de ce qu'il semblait. qu'elle la donnoit à tou& également , -^t disoient qu'elle entroit danâ le$ intérêts de plusieurs ;^t que p^ur vouloir trop d'amis elle, n'en ayoit pas nUf C^nx qui en jugeoient plus favorablement, lui faisant quelque justice, étoient contins de trouver en elle, par le discernement intérieur qu'ils si'imaginoi^nt qu'elle &i$oit d'eux aux autres , tout ce qu'ils en poUvoient prétendre \ car , vu son humeur et sa manière, de vie , toujours dissipée dans les chçses extérieures , elle paifoisi^oit plus dévouée à l'estime publique qu'à l'amitié particulière. Cette dame ne haïssoit pas la cour ^ elle désiroit l'approbation géaérale^^et plus ardemment encore de ceux qui avoienJl du .cijédlt : car naturellement elle avoit de l'ipreté pour tout ce qui s'appelle la faveur. £Ue s'étoit mariée, n'étant plus; jeun^, aji inarquiâ de Montausiex , qui l'avoit aimée qu£ilorsie an^> et en se donnant à lui ^ i^ ;aenibla qu'elle étoit phis tiouché^ des obligiitiou^ qu'elle lui avoit: > et de son mérite, que du désir de ae fn^rier. On vit doiic cette dame, dan^la pl^e que le Roi lui avoit donnée, avee espoij:- qu'elle contri*
Sjf. ^
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bueroit , par ses soibs et sa raison , à rendre moQseir gnenr le Dau|)hin aussi grand- en vertus qu'il Féloit par sa naissance. La R^ine mère seule, san$ désap? prouver ce choix , n'en fut pas lout-à-fait cosntente : elle craignoit que madame de Montausier ne. fût pas capabjie de s'assujettir autant qu'il le faUoit à oette seule occupation de suivre un enfant, et de ne pens«ir qu^à sa conservation. Elle lui paroissoit pluis propre à bien ordonner d'une assemblée de plaisir qu'à Texacte garde d'un berceau \ mais elle prit le parti de se taire sur ce qu'elle en pensoit ,. de peur de lui faire tort : et sou silence fut quasi égal, tant sur les louanges q^^ sur les choses à quoi die ne eroyoit pas qu'elle fût propre. Quand madame de Montatisier la vint reqfter-r cier de llionneiir que le Roi lui avoit fait, la Reine mère , voulant être aussi sincère qu'elle étoit prudente^ lui dit librement, à ce qu'elle me fit l'honneur de me dire , > qu'elle n'avoit nulle part à cette élection , et qu'elle ne méritoit point ces com^plimens.
La Reine mère vit alors ses. désirs aci^omplis; et, connoissant son bonheur , elle dit tout haut , le soir du jour qiie la Reine étoit accouchée, que Dieu lui avoit feit toutes les grâces qu'elle lui^avoit demandéieç, et qu'elle n'avoit plus rien à désirer que son salut. Je veu:c la laisser dans un état où elle se eroyoit si heu* rense , voyant le Roi son fils comblé de gloire , la paix entre lui et le Roi son firère , la Reine avec un fils , et madame sa belle-fille grosse^ car quoique de ce eôtë-Ià elle manquât alors d'en recevoir toute la satis^ faction qu'elle en avoit dû espérer, ce qu'elle souffroit en qualité de belle-mère et d'amie mal reconnue étoit effacé par celle de mère de Monsieur, et par les senti-
mens de son ame , dont la bonté ëtoit a^sez grandd poar excuser à son égard les fautes de la jeunesse en fayeur de la jeunesse même , et des fautes que Ton petit presque dire innocentes, puisqu'elles ayoient pour excuse la cause universelle de tous les manqiieniens que cet âge fait faire aux plus sages : ce qui , par conséquent ^ paroissoit dans ce temps-là pouvoir se corriger facilement.
Le philosophe dont parle Quinte-Gurce dans la vie d'Alexandre , qui voulut mourir parce que , devenant malsain, il crut que c'étoit une marque que les dieux ordonnoient la fin de sa vie , m'apprend , ce me semUe , que je me devois retirer de la cour { puisque la fortune jusque là ne m'avoit pas été favorable , et que j'avois eu le malheur de déplaire au Roi; mais apparemment j'éteis encore destinée au inartyre de Fambition , par Fespérance d'un plus grand attachement où il sembloit que Fon me destinoit. L'ayant vue presque assurée pour moi, Dieu permit que j'en fusse privée, pour me faire la grâce d'éprouver en ma propre personne ce que ces biens imaginaires nous coûtent à conduire à leur fin, et combien pour Fordinaire cette fin se trouve amère au cceur humain. La Reine mère , et particulièrement la reine d'Angleterre , voulurent nie hive l'honneur de me choisir pour gouvernante des enfans de Monsieur et de Madame. Quamd il plut à ces deux grandes princesses d'en parler au Roi , qui fut quelques jours après Faccouchement de la > Reine ^ ailes trouvèrent qu'il y résista. Il voulut , pour complaire à Madame, qui ne pouvoit haïr le nom d'un homme qui avoit souffert pour elle , que madame de Saint-Chaumont , sœur du maréchal
DB mada.m;b de motte^ille. [1661J i59
de Grsunopt (0 , fût choisie pour occuper celte place. La cabale faVorite du Roi, composée de la comtesse de<Soissons et de Fouilloux, fille d'honneur de la Reine mère, confidente et amie de cette princesse, animèrent aussi Madame à fuir en ma personne une servante de la Reine mère, que cette jeune princesse craignoit alors , et qu'elle n aimoit plus. Par toutes ces raisons, je ne pouvois pas lui être agréable, et moins encore à la comtesse de Soissons ^ qui m'a depuis avoué qu elle me fit dans cette occasion tout le mal qu elle croyoit devoir faire à une ennemie, qui s'étoit déclarée contre ses intérêts. Il est vrai que, sans être son ennemie , j'aurois-.souhaité de pouvoir servir la duchesse de NavaiJJes^ et je le devois àTamitié qu'elle avoit pour moi. Je n avois néanmoins pas aimé lexçès . de sa résistance contre cette princesse , qui lui causa tant de peines inutiles. En souhaitant ses avantages , je n'entrai point dans sa passion. Je lui dis mes pensées avec sincérité : elle seule les sut -, et quoiqu'elle eût assez de raison ,. et l'esprit assez droitpour ne les pas rejeter , ma fidélité à son égard ne fut pas d'un grand mérite , et me fut nuisible à l'égard de la comtesse de Soissons , à qui je fis un secret de mes sentimens. C'est ce qui arrive souvent aux personnes qui agissent selon les lois de la probité.
. Monsieur étoit comme engagé à madame de Saint* Ch^umont par les suffrages d'une de ses favorites (^), qui lui plaisoit par l'agrément de la raillerie et de la vivacité de son esprit , qui sont toujours les voies les
* (i) Sœur du maréchal de Gramont: Le maréchal ctoit père dh comte fie Gnîche, qui ,. ayant eu la hardiesse de se déclarer amant de Madame , s^ctoit fait exiler. — (s) Madame de La Bazinière.
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plus ordinaires poar acquérir les Bonnes grâces des grands ; mais ayant été fortement pressé par la reine d'An^eterre , il j consentit. Le Roi , malgré les dé- ' goûts qu'on lui avoit donnés de moi , par un reste ié justice qu'il me conservoit , n'y auroit peut-être pas été contraire -, et il s'en déclara, en présence de trois personnes (0, d'une manière assez obligeante pour tnoi pour .me pouvoir consoler de tous mes maux. Mais Madame enfin m'ayant fait donner l'exclusion par lui , nie remit dans un état de tranquillité dont je lui reste redevable ^ car , à la vue de cette charge et de cet engagement , la perte de ma liberté , que je regardois accompagnée des charmes qu'elle avoit eds pour moi jusqu'alors , me causa de grandes peines. Dans cet état, je me vis exposée au malheur de perdre le repos de ma vie, ou de me voir privée d'un honneur que j'avois souhaité. Le dernier m'arriva ; mais ce ne fut pas, je l'avoue, sans souffrir les douloii<reuses pointes des coups de mes ennemis^ et, par une étonnante contrariété de nos passions et de nos désirs , je me trouvai blessée par la privation d'un bien qui auroit pu flatter mon amour propre, danâ le même teknps que je me sentois consolée par l'espérance de jouir à l'avenir d'une grande paix. Alors je souhaitai de me pouvoir guérir entièrement de Fambition, et je me résolus de ne plus aspirer aux élévations que l'on désire naturellement d'obtenir à la cour, mais d'y demeurer seulement pour satisfaire à l'attachement indispensable que je devois à la Reine mère. Je suivois en cela les sentimens de mon cceur,
(i) De la Reine, de la duchesse de lïavailles et de^ madame de 6ethuno. Ce fut la duchesse de Navailles qui me le conta.
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qui depuis long-temps étoit dëgoûtë des créatures j et de ce fatras de bagatelles ou de manvaises choses qui m avoient occupée. La Reine mère paroissoit alors vouloir prendre le parti du repo^ ^ et comme , dans les pensées qui lui étoient venues de temps en temps de se retirer au Val^e-Grâce, eUe m'avoit promis de m y mener avec elle , un si bel exemple me devoit convier à faire de même : et Dieu me fit en effet la grâce de le vouloir suivre , et en même temps celle de considérer que de la même manière que cette grande Reine, malgré l'envie qu'elle avoit de se retirer de la cour , se croyoit obligée d'y demeurer j non pas tant pour en soutenir la grandeur et la majesté que pour y maintenir la vertu et la piété , empêchant que la volupté ne se rendit la maîtresse sous un jeune Roi qui avoit une grande tendresse pour elle, et entretenir Tunion de la famille royale, je ne la devois pas abandonner avant eUe. La maison des rois est comme un grand marché où il faut aller nécessairement trafiquer, pour le soutien de la vie , et pour les intérêts de ceux à qui nous sommes attachés par devoir ou par a^iitié. Les sages y doivent aller quand la raison les y convie ; et je ne crois pas qu'il soit impossible d'y faire un cabinet en soi-même , propre à examiner et à chercher les moyens de vaincre et de fuir ses propres foibjesses : quoiqu'à dire le vrai , quand le détrompement du monde se trouve en nous à un certain degré , c'est pour l'ordinaire une grande fatigue que d'y demeurer; et l'ame qui connoît le bien et qui ne le suit pas en souffre beaucoup •,• car, pour vivre à la cour continuellement, il faut que le désir et l'espérance en soient le soutien : autrement c'est y ^tre sans plaisir, et avec
T. 4o- II
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beaucoup de peine. Tout ce que peut la force de Fesprit humain en ceux qui ont réussi à contenter leur ainbition , par les grâces qu'ils y ont reçues , est d y souffrir courageusement le martyre que leur raison, quand ils en ont, leur fait rencontrer dans Tassujettissement des charges , Tembarras des rangs , le sou* tien de la dignité , et l'opposition des envieux et des ennemis qu'on y trouve.
L'année finit par la terreur que répandit dans la cour , aus'si bien que dans la ville de Paris , la chambre de justice établie pour faire le procès au surintendant , et à tous ceux qui se trouveroient convaincus de malversation dans le maniement des deniers du Roi: à cause que la recherche exacte qu'on en faisoit regardoit les plus grandes familles d'épée et de robe qui leur étoient alliées, et avoient profité de leurs grands bienâ. Ce qui me surprit en ce temps-là fut que j'avois entendu crier toute ma vi^ contre les partisans, et contre la tolérance que le cardinal de Richelieu et le cardinal Mazarin avoient eue pour les gens d'affaires qu'on appeloit les sangsues publiques : et cependant j'entendois murmurer de ce qu'on changeoit de conduite. On avoit cru que LeTellier, qui étoit sage, modeste, et ennemi de tout luxe et détoute vanité, avoit conseillé le cardinal Mazarin démettre Colbert, qui étoit un de ses commis , auprès de Fouquet, qui étoit d*une humeur opposée à la sienne , pour vfeiller à sa conduite et arrêter là profusion de ses libéralités. Mais ce ministre étant mort , et Fouquet mettant tous ses amis en œuvre pour se maintenir dans son poste , et même pour remplir la place qui venoit de vaquer, le Roi , qui étoit prévenu contre lui , étant averti de
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toutes les intrigaes qui se Haiisoient pour cela, n eut pas de peine à exécuter la rësolution qu'il avoit peutêtre prise, il y avoit plus de six mois, de n'avoir plus de surintendant , non plus que de premier ministre 5 et Le Tellier, persuadé que Colbert, étant dans les finances , le reconnoîtroit toujours comme son maître et son bienfaiteur , ayant fait souvenir le Roi de la manière dont le défunt cardinal, auquel il l'avoit donné pour ménager ses grands biens , lui avoit parlé de ^on économie et de sa fidélité , il déclara hautement , après la prise de Fouquet , qu'il vouloit lui-même prendre le soin de ses finances , et pour cela établir Colbert son premier commis 5 et nous le vîmes , prenant le contre-pied de Fouquet, venir tout seul chez le Roi avec un sac de velours noir sous son bras , comme le moindre petit commis de l'épargne. Les gens de l'ancienne cour auroient souhaité que le maréchal de Villeroy eût été surintendant 5 mais sa destinée étoit d'être toute sa vie proposé pour les premières places sans les avoir, et d'avoir les titres les plus honorables qu^un homme puisse porter dans le royaume' sans en faite les fonctions , quoiqu'il fût très-habile et très^apable de les faire. Comme il avoit été gouverneur du Roi pendant que le cardinal Mazarin étoit surintendant de son éducation , et maréchal de France sans y commander des armées, il fut aussi déclaré chef dii conseil des finances sans aucun crédit.
La Reine mère étoit à la fin de cette année dans une santé si bonne , et je puis ajouter si belle , que javôis lieu d'espérer qu'elle feroit encore long-temps l'ornement de la cour ; maisr, d'un autre côté , je lui voyois une si grande indifférence pour toutes les choses du
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moade , dont elle commençoit à ne vouloir plus se mêler, que je craignois qu'elle n'eût résolu de s'en retirer bientôt tout-à-&it, comme je crois avoir écrit quelque part qu'eUe en «voit déjà eu la pensée ; car encore qu'elle fut de toutes les parties de plaisir que son âge lui permettoit de prendre , ce n'étoit que par la complaisance qu'elle avoit pour le Roi et la Reine qu'elle se contraignoit bien souvent , pour ne les pas contraindre. Une conversation que j'eus r>honHeur d'avoir avec elle au commencement de l'année i66a ne me permit pas d'en douter.
Un jour donc , étant seule à ses pieds , elle me parai désirer ardemment de se retirer an Val-de->Grâce ^ pour ne s'occuper plus qu'au soin de son salut : elle m'assura qu'elle n'en étoit retenue que par la considération de la Reine, à qui elle se jugeoit nécessaire, et à Monsieur aussi , qu'elle aimoit tendrement. Elle ajouta à ces paroles que le Roi, qui lui avoit toujours été si cher , étoit si capable , si heureux , si content et si grand, qu'elle se croyoit tout-à-fait inutile à son égard *, et que , n'ayant là-dessus qqe sa sensibilité et son amitié à vaincre , elle les vouloit sacrifier à Dieu, et se priver du plaisir qu'elle avoit d'être auprès de lui , pour donner le reste de sa vie à ses véritables devoirs. Ce discours me toucha vivement, et de plusieurs manières. Je pris la liberté de lui dire qu'elle étoit également nécessaire au Roi, à la Reine et à Monsieuc , et qu elle ne devoit pas , pour un bien qui n'étoit qu'en idée, et lequel, quand il seroit certain, ne regardoit que son repos particulier, abandonner tout celui qu'elle pouvoit faire par sa présence , non-seulément à la famille royale , en l'entre^
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tenant dans Funion où elle ëtoit , mais à tonte la France, en avertissant . le Roi de certaines choses et le faisant souvenir de certaines vérités qae ses ministres ^ ou n oseroient jamais lui dire , ou auroient intérêt de lui cacher , et qu'elle-même ne pourroit jamais connoître, si elle étoit une fois séparée de lui ; lesquelles néanmoins , soit alors ou dans d'autres temps, pouvoient toujours produire de hons ejSets dans Famé du Roi , qui naturellement aimoit la jusr lice , connoissoit le prix de la vertu ; et avoit de grands principes de piété.
Il me parut alors que mes raisons avoient fait impression sur s(m esprit , et qu'elles lui avoient du moins fait différer l'exécution de ce dessein , qui fut tcrqours empêché , comme il se verra dans la dernière partie de ces Mémoires , que j'ai cru être obligée de continuer pour la perfection de l'ouvrage (Jue j'avois commencé, c'est-à-dire pendant tout le temps que je suis demeurée auprès d'elle, qui a été jusqu'au funeste moment que je l'ai perdue. Ceux qui les liront un jour n'y trouveront pas de si grands événemens que dans les autres , où la France étoit troublée par une guerre civile , et occupée à une contre les étrangers ; mais en récompense ils y trouveront la vie particulière de la Reine mère, à quoi je me suis prin-^ cipalement attachée , aussi bien qu'à la manière dont le Roi vivoit avec elle^et avec toutes les personnes sacrée^ qui composoient la famille royale , pendant les quatre années de la maladie de cette grandie princesse, qui n étoit pas en état d'être vue. C'est ce particulier que ceux qui écriront l'histoire générale ne sauront point , ou ne trouveront ^as mériter d'y
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être mis. Gependanl: c'est ce particulier, dans lequel on ne s'étudie point, qui trahit le secret de nos inclinations, et, marquant notre caractère, fait eon* noitre si nons sommes dignes d'estime ou de blâme. C'est pourquoi on a plus de curiosité de le savoir que ce qui se passe devant tout le monde, où nous voulons la plupart du temps paroitre ce que nous ne sommes pas , et on nons nous tenons toujours sur nos gardes. Ces mouvemens sont plutôt des passons que des actions qu'on désavoue bien souvent, ou dont oh ne veut pas s'honorer par modestie quand elles sont passées, suivant le bien ou le mal qui se trouve dans notre intérieur quand on vient à le découvrir: car c'est le cœur qui est ce qu'il y a de pire et de meilleur. Quand il est bon , rien n'est si bon 3 mais il n'y en a guère de cette espèce : le plus grand nombre est de oeux que l'intérêt et l'orgueil ont tellement corrompus xpCîl leur fait commettre des crimes ; mais celui qui paroit le meilleur est pétri d'amour propre , qui est la source de toutes les foiblesses dont il est capable , et de toutes les folies qui divertissent le public. Le ftoi est trop sage pour ne le pas connoître, et pour prétendre qu'on l'en croie tout-à-^fait exompt : il ne' peut pas même ignorer que les rois ont plus de peine à s'empêcher d'y tomber que des particuliers, et que le seul moyen d'en éviter la honte est de s'humilier devant Dieu encore plus que les autres hommes. Cette année commença par la promotion que le Roi fit de soixante chevaliers de Tordre du Saint-Esprit , dont la, cérémonie se fit à l'ordinaire dans l'église des Augustins.
Les préparais du carrousel dont il voulut régaler
les deux fteines , à Texemple de celui qui s'étoit fait au mariage du feu Roi , occupèreat long-temps les princes et les seigneurs qui furent nommés pour en être. La Reine mère , qui n'avoit point vu celui qui avoit été fait pour elle , nous en faisoit de belles des* criptions sur ce qu elle en ayoit auï dire aux vieux courtisans. Je n en vis point alors qui me pussent dire si celui-là qui se fit à la phce Royale ëtoit plus beau que celui-ci qui se fit à la place des Tuileries. Il étoit composé de cinq quadrilles qui représentoient cinq nations: la romaine, la persane , la turque, Tindieone et raméricaine. Le Roi étoit le chef de la première , Monsieur de la deuxième , M*, le prince de la troisième, M. le.duc d'En^ien.de la quatrième, et M. le .duc de Cruise de la cinquième. Je ne m'arrêterai point à décrire Tordre de leur marche , la richesse de leurs habits, la grandeur de leur suite, la galanterie de leurs devises, et la différence de leurs couleurs. Je ne dirai rien de meilleur pour en marquer la beauté, sinon que je ne m'y ennuyai point, et que le comte de Sault(0, fils du duc de Lesdiguières , eut rhonneur d'emporter le prix de la course de bague , qui fut suivi de l'applaudissement des spectateurs , et du plaisir qu'il eut de recevoir un diamant d'un prix considérable de la main de la Reine mère , qui étoit sur un échafaud qui avoit été élevé près de ce palais. Après ce spectacle, qui avoit quelque chose des tournois autrefois si fréquens en France , en Angleterre et en Allemagne , et .qui étoit si convenable à la fleurissante jeunesse d'un prince qui venoit de donner la paix à l'Europe et mettre fin à une guerre qui
(1) Le comi€ de Saull ; François de Bonne de Crequi.
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lui avoit été si glorieuse, les divertissemens partica- Kers rGGommencèrent à la cour.
Daus ce même temps, le Roi parut s'attacher dm* clipation à mademoiselle de La Motte-Houdancourt (0, fille de la Reine. Je ne sais si elle étoit dans son cc&ur subalterne à mademoiselle de La Yallière ] mais je sais qu'elle causa beaucoup de changement dans la cour , plutôt par la force de l'intrigue que par la grandeur de sa beauté , quoiqu'en effet elle en eût assez pour pouvoir faire naître de grandes passions.
La duchesse de Navailles crut être obligée par le devoir de sa charge , à qui le soin des .filles d%onneur est commis , de s'opposer aux sentimens du Roi. Elle lui en parla souvent comme une chrétienne et. comme une honnête femme. Le Roi d'abord ne montra pas d'avoir ces petites harangues désagréables^ en d'autres occasions aussi il lui en parut mal satisfait: mais ce fut d'une manière si honnête , qu elle ne crut pas devoir .craindre sa colère. Quelque temps se passa de cette sorte \ mais enfin le désir de la victoire et le dépit que l'opposition fkit naître daqs l'ame des hommes, et particulièrement dans celle des souverains, se firent fortement sentir dans le cœur du Roi. Il fit savoir à la duchesse de Navailles qu'elle s'exposoit au péril de lui déplaire. Il lui fit commander par Le Tellier de ne se plus mêler de la conduite des filles de la Reine, et lui fit même proposer plusieurs manières de s'accommo- , der à ses volontés avec quelques honnêtes apparences. Elle répondit toujours à ce-ministre que ce ne seroit
(i) Mademoiselle de. La Motte-Houdancourt : Anne-Lucie. Elle fut depuis duchesse de La Vieuville. Elle ëtoit nièce du maréchal de La Motte, qui aTOÎt figuré dans la Fronde.
pas satisfaire à ses obligations que de cesser de faire son devoir, et que tant qu'il plairoit au Roi de lui laisser sa charge, elle en feroit les fonctions le mieux qu'il lui seroit possible. Le Roi alors se fôcha tout de bon 5 et lui dit qu'elle devoit craindre ce qu'il pouvoit faire contre elle , et se retenir de lui désobéir par la considération de son propre intérêt. Elle lui répondit qu'elle y avoit déjà songé 5 qu'elle voyoit tous les malheurs que la perte de ses bonnes grâces lui pouvoit causer ; et lui faisant elle-même le dénombrement de leurs charges , tant de son mari que d'elle , elle lui dit que la privation de tant de biens ne pouvoit changer en elle la résolution qu'elle avoit faite de satis* faire au devoir de sa conscience. Elle le conjura de plus de chercher ailleurs que dans la maison de la Reine, qui étoit la sienne,' les objets de ses plaisirs et de ses inclinations , puisqu'il paroissoit déjà en avoir choisi en la personne de mademoiselle de Là Vallière. Le Roi gronda, et il parut chagrin et de mauvaise humeur^ mais le soir même ou le lendemain, cette dame étant dans la chambre de la Reine mère appuyée sur son balustre d'argent, le Roi s'approcha de cette honnête dame d^honneur : il lui tendit la main , et , d'un air doux et favorable pour elle , lui demanda la paix. 11 fit cette action non-seulement comme un grand prince qui avoit voulu se vaincre lui-même en triomphant de ses propres foiblesses, mais aussi comme un fort honnête homme qui avoit trop de raison pour refuser de donner son estime à qui la méritoit. Cette marque visible de l'équité du Roi et de sa* bonté me donna , je l'avoue , une grande joie. Je la regardois non-*seulement comme un présage quasi
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assuré du bonheur de mon amie , mais plus encore parce qu elle nous faisoit voir à tous que le Roi paroissoit avoir surmonté sa passion par un sentiment de vertu fort estimable : ce qui n^étoit pas d'une légère conséquence pour tous les Français, puisqu'ils ayoient en lui un Roi qui , sur d'autres sujets plus importans encore , pourroit combattre contre lui-même en leur faveur.
La duchesse de Navailles fut en effet assez longtemps qu'elle agissoit sans contrainte, selon toutes les maximes que l'honneur ]ui prescrivait ; et le Roi montroit d'en être content. D continuoit néanmoins de voir mademoiselle de La Motte-Houdancourt chez madame la comtesse de Soissons , qui fomentoit cette passion dans le cœur du Roi autant qu'il lui étoit possible. Cette princesse , qui haïssoit la duchesse . de Navailles, ne pouvant plus plaire au Roi par ellemême , vouloit conserver sa faveur par toutes les voies que l'ambition lui pouvoit inspirer. Elle tournoit en ridicule la vertu de celle qu'elle vouloit perdre, et en faisoit devant le Roi de continuelles railleries contrée elle , se moquant de la foiblesse qu'il avoit de la souffrir. Par de si mauvais offices elle augmenta l'amour du Roi en diminuant sa vertu, par les applications dangereuses d'une personne qu'il croy oit son amie. C'est ce qui arrive d'ordinaire aux grands ; car outre qu'ils ont, comme les autres hommes , à combattre les passions qui se fortifient daiis leur propre cœur , ils ont encore à résister aux passions de ceux qui les approchent.
Le cœur du Roi étoit rempli de ces misères humaines qui font dans la jeunesse le faux bonheur de
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tous les hoanStes gens. Il se laissoit conduire doucement à ses passions, et voiiloit les satisfaire. Il étoit alors à Saint-Germain , et avoit pris la coutume d'aller à Tappartement des filles de la Reine. Gomme Feutrée de leur chambre lui ëtoit défendue par la sévérité de la dame d'honneur , il entretenoit souvent mademoiselle de La Motte-Hondancourt par un trou qui étoit à une cloison d'ais de sapin , qui pouvoit lui en donner le moyen. Jusque là néanmoins ce grand prince , agissant comme s'il eût été un particulier., avoit souffert tous ces obstacles sans faire des coups de maître ; mais sa passion devenant plus forte, ^^e avoit aussi augmenté les inquiétudes de la duchesse de Navailles, qui, avec les seules forces des lois de Thonneur et de la Vfâlu , avoit osé lui résister. Elle suivit un jour la Reine mère , qui de Saint-Germain vint au Val-de- Grâce faire ses dévotions , et fit ce voyage à dessein de consulter un des plus célèbres docteurs qui fût alors dans Paris , sur ce qui se passoit à l'appartement des filles de la Reine. Elle comprenoit qu'il falloit déplaire au Roi , et sacrifier entièrement sa fortune à sa conscience , ou la trahir pour conserver les biens et les dignités qu'elle et son mari possédoient : et comme elle n étoit pas insensible aux avantages qu'ils possédoient à la cour , elle sentoit sur cela tout ce que la nature lui pouvoit faire sentir. J'étois alors à Paris , et j'allai au Val-de-Orâce rendre mes devoirs à la Reine. J'y vis mon amie, et j'y vis son inquiétude. Elle me dit l'état ou la mettoit le Roi par les empressemens qu'il avoit pour cette fiJle, et m'apprit qu'elle venoit de consulter sur ce sujet un homme pieux et savant (0, (0 M. Joli.
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dont la réponse avoit été décisive. 11 lui avoit dit qu'elle étoit obligée de perdre tous ses établissemens, plutôt que de manquer à son devoir par aucune complaisance criminelle. Elle me parut résolue de suivre ce conseil : mais ce ne fut pas sans jeter une grande abondance de larmes , et sans ressentir la douleur où la mettoient ces deux grandes extrémités , où nécessairement il falloit prendre son parti sur les deux volontés de rhomme, toujours si contraires Tune à l'autre 5 c'est-à-dire ce qui le porte , selon la qualité de chrétien, à désirer les richesses éternelles, ou, selon la natu^K^ à vouloir celles dont on jouit dans le temps.
Quand j'ai parlé de là dispute de la duchesse de Navailles contre la comtesse de Soissons, quoique j'aie eu sujet de me plaindre de cette princesse, j'ai néanmoins blâmé mon amie à son égard exactement en toutes choses, suivant cette loi que je me suis prescrite de n'écouter ni l'amitié ni la haine , et de parler toujours selon ce que j'ai cru être la vérité; mais en cette occasion je ne puis que je n'estime les motifs qui firent agir la duchesse de NavaiUes, qui la forcèrent de croire qu'elle devoit suivre les sentimens de M. Joli, qu'elle avoit été consulter.
A son retour à Saint-Germain , elle sut par ses espions que des hommes de bonne mine avoient été vus la nuit sur les gouttières, et dans des cheminées qui, du toit, pouvoient conduire les aventuriers dans la chambre des filles de la Reine. Le zèle de la duchesse de NavaiUes fut alors si grand que , sans se retenir ni chercher les moyens d'empêcher avec moins de bruit ce qu'elle craignoit , elle fit aussitôt fermer ces pas-
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sages par de petites grilles dé fer qu'elle.y fit mettre : et par cette action elle préféra son devoir à sa fortune , et la crainte d'offenser Dieu remporta sur le plaisir d'être agréable au Roi , qui sans doute , à l'égard dés gens du grand monde , se doit mettre au rang des plaisirs les plus sensibles que Ton puisse goûter à la cour, quand on le peut faire innocemment.
La comtesse de Soissons n'aimoit point mademoiselle de La Yallière : il lui sembloit qu'elle lui avoit dérobé le reste des bonnes grâces du Roi. L'ambition, Tamour, la jalousie, ces trois puissantes passions de l'ame, firent beaucoup de fracas dans la sienne. Peu instruite sans doute et peu touchée des maxinpies chrétiennes ) elle n'étoit pas satisfaite de ce qu'elle nétoit plus leur confidente; et pour remédier à ce chagrin , elle avoit voulu exposer mademoiselle de La Motte-Houdancourt aux yeux du Roi, avec dessein de reprendre par cette voie quelque part à ses secrets. Comme elle vouloit embarquer ce prince à cette galanterie^ elle ne manqua pas de l'animer contre les grilles, quiavoient été faites , à cq qu'elle disoit , plutôt pour le contredire et l'offenser , que par aucun scru* pule de conscience. Son dessein étoit de rentrer en Ëiveur , et se venger de mademoiselle de La Vallière et de la duchesse de Navailles , deux personnes que le changement du Roi pour elle et l'intérêt de sa charge l'obligeoient de haïr. Il ne faut pas s'étonner si, par des flatteries artificieuses, ce prince fut en effet véritablement irrité contre la duchesse de Navailles , disant qu'il ne s'empressoit à cette aventure que pour lui faire dépit, et qu'elle étoit trop fanfaronne sur la vertu pour la pouvoir souffrir. Comme il avoit en
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toutes choses un pouvoir merveilleni: sur lui-même, il ne témoigna pas alors tout ce qu'il sentit sur les pe^ tites grilles , et la peine qu'il en eut se cacha sous la raillerie et le mépris qu'il en fit ^ mais il ne les oublia pas ^ et sa mémoire eut ensuite de fâcheux effets con'tre ceux qui avoient osé lui résister. Je suis néanmoins persuadée que, sans les intrigues de la- comtesse de Sbissôns, la raison et la bonté du Roi auroient aisément effacé tout ce que sa mémoire auroit pu lui représentef contre des gens de bien qu'il estimoit , et que son estime .auroit sans doute combattu contre sa haine. Le Roi se plaignit au duc de Navailles de ce qu'il ne retenoit pas sa femme dans ce qui pouToit lui être désagréable , et le blâma de ce qu'il paroissoit approuyer sa conduite. La Reine mère estima les sentimens du mari et de la femme , et disoit souvent à la duchesse de Navailles qu'elle continuât d'agir vertueusement, et qu'elle s'assuroit qu'un jour le Roi lui en donneroit des louanges.
Mademoiselle de La Vallière, à qui sans doute ces histoires ne plaisoient pas , parce qu'elles lui faisoient voir une rivale en la personne de mademoiselle de La Motte-Houdancourt, profita, selon ses vains désirs, de la vertu de la duchesse de Navailles , et se servit de ses charmes avec ^ant de succès que , malgré les applications de la comtesse de Soissons et les empressemens du marquis d'Alluye et de Fouilloux sou amie, les seconds de cette princesse dans cette entreprise , le Roi se lassa de batailler contre la dame d'honneur, et parut enfin s'attacher uniquement à celle qui étoit destinée à posséder long-temps ses bonnes grâces. On a même dit que ce qui contribua beaucoup à fixer la
destinée de mademoiselle de La Vallière fut que mademoiselle de La Motte balança quelque temps en faveur de la vertu, et qu elle au contraire ayant alors cessé de se défendre, ce fut par sa foiblesse quelle vainquit , et qu^elle triompha de celle qui lui disputoit le cœur de ce grand prince. Mais comme je n'étoi^ la confidente ni de Tune ni de l'autre, je ne puis en parler que fort incertainement.
Pendant que le Roi se laissoit aller où ses désirsp le menoient, la Reine souffroit beaucoup. Elle ne sa-* voit rien de ce qui se passoit *, on lui cachoit, par ordre de la Reine mère , toutes les galanteries du Roi. Sa dame d'honneur , qui étoit fidèle au Roi et à elle -, se eontentoit de faire son devoir de tous côtés, et ne lui disoit rien qui la pût affliger ; mais le cœur, qui ne se trompe point et que la vérité instruit , lui faisoit tellement connoître, sans le savoir précisément, que mademoiselle de La Vallière , que le Roi aimoit ato'rs uniquement, étoit la cause de sa souffrance, qu'il étoit impossible de lui cacher son malheur. *A mon retour d'un petit voyage que je fis en ce temps-là en Normandie , je trouvai la Reine en couche de madame Anne-Elisabeth de France. Un soir, comme j'avois l'honneur d'être auprès d'elle à la ruelle de son lit , elle me fit signe de l'œil •, et m'ayant montré mademoiselle de La Vallière qui passoit par sa chambre pour aller souper chez la comtesse de Soissons , arec qui elle avoit repris quelque liaison , feinte ou véritable, elle me dit en espagnol : JEsta donzella con las aracades dediamante^ es esta que el Rei quiere (Cette fille qui a des pendans d'oreilles dediamans est celle que le Roi aime ). Je fiis fort surprise de ce
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discours, car ce secret étoit alors la grande affairé de la cour. Je répondis à la Reine quelque chose qui confusément ne vouloit dire ni oui ni non ; et afin de lui donner de la force pour FaTenir , je tâchai de lui persuader que tous les maris, sans cesser d^aimer leurs femmes , sont pour l'ordinaire tous infidèles de cette manière , ou font semblant de Fétre pour satisfaire à la mode qui le yeut ainsi. La Reine , qui comprit sans doute que nous ne devions pas lui rien avouer, ne répondit pas à ce que je lui dis , mais elle n'en fut pas moins triste. Je fus dire aussitôt à la Reine mère ce petit secret, et Fassurai que la Reine étoit plus discrète et moins ignorante que Fou ne pensoit. D fut aisé de juger par là que toutes les larmes qu elle répandoit alors , et à ce qui sembloît sur des bagatelles qui ne le méritoient pas , venoient sans doute de ce qu'elle sentoit un mal dont elle n'osoit se plaindre. La tendresse qu eUe a voit pour le Roi faisoit naître sa jalousie , et de cette dernière naissoit son chagrin. *
La première année du mariage de la Reine, le Roi avoit été tendre pour elle, et fort sensible à la légitime passion qu elle avoit pour lui. Aussitôt que Famitié du Roi vint à diminuer , celle qui en étoit Fobjet s en aperçut bien vite -, elle n'eut point besoin de confident pour Favertir de ce secret : avant que d'en connoltre la cause elle en sentit les efiTets , et disoit souvent à la Reine sa mère , en pleurant excessivement , que le Roi ne Faimoit plus. Quand ensuite elle fut quasi certaine de ce changement , par la connoissance qu'elle eut de l'amour qu'il avoit pour mademoiselle de La Yallière , elle fut long-temps dans un éfat pi-
toyable^ il sembloit quelquefois que son cœur voulut sortir de sa place, tant il ëtoit agité, montrant par cette émotion qu'il ne pouvoit être content san3 être réuni à celui même dont elle se plaignoit. Le Roi voyoit à peu près toutes ses peines ^ il en ëtoit quelquefois fâché 5 mais ne pouvant se changer lui-même et ne le voulant pas non plus , il s en consoloit par sou indépendance quihmettoità tout usage, et dont il savoit se faire un remède facile à tous ces petits maux.
Le mois d'octobre de cette. année, le Roi acheta du roi d'Angleterre la ville de Dunkerque avec celle de Mardick , et tout le canon et toutes les munitions de guerre qui y étoient, moyennant cinq millions payables en plusieurs paiemens ^ mais après le premier paiement , comme ce prince avoit besoin d'argent , il lui fit de grandes remises pour le payer du reste , et par ce moyen cette importante place ne coûta guère d'argent au Roi, et fit voir son opulence et son habileté, et en même temps la foiblesse du roi d'Angleterre d'avoir abandonné pour peu de chose une place qui le mettoit en état d'entrer en Flandre et en France, et d'aider la France ou l'Espagne selon qu'il le trouveroit à propos. Aussi d'Estrades, qui avoit été employé à cette négociation, me dit que ses peuples en avoient fort murmuré.
Sur la fin de cette année mourut madame Anne- Elisabeth dte France. Cette petite princesse promettoit d'être fort belle si elle eût vécu 5 mais une fluxion l'enleva de ce monde les premiers mois de sa vie. Le Roi et les Reines la firent baptiser , et lui donnèrent les notns de deux grandes princesses, de la Reine T. 4^. 12
mère du Roi, et de la feue reine d'Espi^e mère delà Reine, que je lui ai déjà donnés en parlant d'elle. Le Roi la pleura tendrement ; la Reine en fut sensiblement affligée ; et la Reine mère , regardant cette mort avec les sages réflexions que sa piété Tobligeoit de faire , demanda au Roi , les larmes aux yeux , le cœur de cette princesse , poujr le mettre au Yal-de-Grâce, où elle désiroit de laisser le sien après sa mort. Toute la famille royale étant dçscendue de la chambre de Madame , qui venoit d'expirer , la Reine mère leur dit quelle avoit* regret de voir partir sa petite* fille dans le commencement de sa yie j qu'il auroit été k désirer que Dieu Teût prise , elle qui ne pou voit plus . avoir guère d'années à vivre , et dont la vie étoit inutile au bien de sa famille et à tous. Ces paroles tirèrent de nouvelles larmes des yeux du Roi et de la Reine , et Monsieur en fut extrêmement touché. Je n'y étois pas dans ce moment ^ j'y arrivai un peu après. Monsieur me fit l'honneur de me les redire en pieurant amèrement , et le peu de personnes qui s'étpient trouvées auprès de Leyrs Majestés , et qui les avoient ouïes, m'eti parlèrent, et en avoient encofe le cœur blessé : car ilsembloit que cette généreuse princesse, se condamnant elle-même à la mort , voyoit le peu de temps qu'elle, avoit à demeurer sur la terre, où son âge lui pouvoit Étire espérer, vu sa santé, la durée d'une longue vieillesse. Le lendemain elle porta ellemême ce cœur au Val-de«Grâce , et le donnant de sa propre main à Tabbesse , lui dit : « Ma mère , voilà un a cœur que je vous apporte pour le joindre bientôt <( au mien. »
Peu après la mort de cette petite princesse , on ap-
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portaàlasenoraMolina, espagnole, et première femme de chambre de la Reine , une lettre qui parut de la reine d'Espagne , dont le dessus ëtoit écrit de sa propre main, et qui s'adressoit à la Reine. LaMolina, qui a¥oit servi dans le palais d'Espagne , connut aussitôt ce caractère; et voyant le paquet mal plie, elle s'étonna de ce qu'il étoit en quelque façon différent dès autres. On le lui apporta de la part du comte de Brienne, secrétaire d'Etat^ mais pour l'ordinaire toutes les lettres de Madrid venoient par les courriers de l'ambassadeur d'Espagne : et celui-ci par cette raison, et pour n'être pas fait comme les autres , lui parut étranger. Elle avoit ouï dire que le roi d'Espagne étoit malade ; et craignant de donner mal à propos quelque inquiétude à la Reine , quoique ce ne fût pas sa coutume d'ouvrir ces lettres , Dieu , qui eut soin de son innocence , lui inspira le désir de voir ce qu'il y avoit dans celle-là. L'ayantdonc ouverte, elle la trouva d'un caractère français , fort différent de celui qui paroissoit sur le dessus, écrite en mauvais espagnol, et mêlée de phrases françaises -, mais elle contenoit des histoires fort connues , dont le Roi et mademoiselle de La Vallière étoient les principaux acteurs. Après l'avoir lue , elle admira la Providence divine qui l'avoit sauvée de ce péril , et alla aussitôt la montrer à la Reine mère. Cette princesse lui ayant conseillé de l'aller porter au Roi, elle lui obéit, et de ce même moment elle alla heurter à la porte de son cabinet, où il étoit au conseil. Elle lui dit qu elle venoit de recevoir ce paquet , et que par inspiration divine elle l'avoit ouvert sans le montrer à la Reine. La Molina m'a conté presque dans le même moment qu'après que le Roi
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eut lu la lettre il devint rouge, et parut surpris de cette aventure ; car il ne croyoit pas qu'il pût y avoir personne dans son royaume assez hardi pour se mêler de ses affaires malgré lui. Dans le trouble où il fut , il demanda brusquement à la Molina si la Reine avoit vu cette lettre. Et lui ayant dit plus d'une fois que non, lé Roi la mit dans sa poche et la conserva soigneusement. L'étroite liaison que j'avois avec la duchesse de Navailles, qui passoit dans l'esprit du Roi pour une extravagante réformatrice du genre humain , fit qu'il me soupçonna d'avoir écrit cette lettre 5 mais comme j'étois aussi fort amie de la Molina, et que si elle avoit eu le malheur de lui déplaire il Tauroit sans doute renvoyée en Espagne , il suspendit son jugement làdessus, et dans cette incertitude sa colère n'éclata contre personne. Nous lui verrons punir justement les auteurs de cette pauvre invention , qui se trouvèrent être ceux qu'il honoroit le plus de sa confiance et de ses faveurs. Ils lui furent aussi infidèles que les personnes qu'il soupçonnoit de lui manquer de respect étoient zélées pour son service.
Le temps, qui coule toujours insensiblement, nous avoit fait entrer dans l'année i663, dont les divertissemens furent fréquens : et les passions qui produisent les intrigues en furent les compagnes. Il ne faut pas s'en étonner. Un Roi puissant par la paix et par d'immenses richesses, honnête homme, bien fait, jeune et magnifique, en composoit tous les plaisirs. Il en composoit de même les maux et les chagrins. Sa grandeur et son opulence inspiroient l'ambition dans l'ame des hommes, et ses belles qualités causoient toutes les inquiétudes des dames. Les différentes agi-
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tations dont ils étoient possédés faisbient naître les insatiables désirs qui les tourmentoient. Les uns et les autres aspiroient au bonheur de lui plaire , et tous par différens motifs vouloient avoir part à son cœur et à ses bienfaits; mais comme un prince, quelque puissant qu'il soit , ne peut faire que des grâces bornées, et ne peut aimer qu'imparfaitement, ces désirs et ces biens qui portent leur poison avec eux les remplissoient souvent d'amertume, lorsque, par la vanité de leurs pensées et de leurs amusemens, ils cherchoient à se satisfaire. Le Roi seul étoit heui:âux^,.§i dans le monde quelqu'un,,le pouyoit être. Ses affaires étoient en bon état, ses armées étoient prêtes à combattre ceux qui en rompant la paix auroient osé devenir ses ennemis, et les plaisirs, qui venoient en foule se présenter à lui, paroissoient le satisfaire alors pleinement. Mais il étoit chrétien , et en ce seul mot seulement se renfermoit tout ce qui dans l'avenir étoit à craindre pour lui ; et comme il est à croire qu'il y pensoit quelquefois , il faut conclure que s'il avoit moins de sujets de chagrin que les autres, sa félicité n'en étoit pas plus véritable.
La Reine, qui aimoit le Roi autant qu'il en étoit digae , continuoit de souffrir par la crainte qu'elle avoit de n'être pas assez aimée de lui ; mais la Reine mère la consoloit par le soin qu'elle prenoit de la divertir : ce qu'il lui arriva de faire un des derniers jours du carnaval, en une occasion où l'exacte bienséance qu'elle avoit accoutumé d'observer en toutes choses le céda au dépit et à l'amitié; au dépit, à l'égard du Roi qui avoit refusé publiquement à la Reine de la mener en masque avec lui , préférant mademoiselle
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de La Vallière à elle ; et à Tamitië , en ce que pour guérir le cœur de la Reîne, qui en fut touchée d'une douleur très -sensible, elle s'engagea de ïj mener elle-même : si bien qu'au sortir des grandes Cahné-r lites, où elle avoit passé saintement toute la journée, elle vint trouver la Reine , qui étoit venue dans ma chambre au Palais-Royal avec une belle troupe de masques habillés à l'antique, pour attendre l'heure d'entrer au bal chez Monsieur et Madame , à cause que dans cette assemblée il n'y devoit entrer que des per-, sonnes déguisées. La Reine mère en fut la conductrice, couverte d'une manie de taffetas noir à l'espagnole , qu'elle mit par dessus l'habit qu'elle avoit eu dès le matin , affectant exprès cette gaieté pour satisfaire la Reine, qui étoit si sage et si honnête qu'elle ne vouloit prendre aucun divertissement qu'elle ne fût accompagnée du Roi ou de la Reine, sa mère et sa tante. Les dévots , qui ne virent de cette action que ce qui en parut extérieurement, murmurèrent conU*ela Reine mère-, mais les motifs en furent innocens , et la tendresse dont une mère peut être capable en doit effacer le défaut. Elle sut qu'elle en avoit été blâmée. Cette vertueuse princesse en souffrit doucement h confusion , et me fit l'honneur de me dire en confidence qu'elle étoit persuadée qu'on avoit raison, avouant que l'amitié qu'elle avoit pour la Reine avoit eu trop de pouvoir sur elle en cette occasion.
Le J carême, qui suivit ces jours de folie, fut religieusement observé par la Reine mère : elle le jeûna même avec plus d'austérité que les autres , quoique déjà son âge la dispensât de cette obligation. Elle en lut incommodée, et à Pâques elle fut contrainte
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d'ayoaer qu'elle n en pouvoit plus. Auss^ât après les fêtes elle reprit son bon visage, et parut dans le meilleur état du monde. Cette apparence de santé ne loi dura guère. Le lo d'avril , elle commença de se trou* Ter mal ; elle eut de grandes la^situd^s aux bras , m^ aux jambes , mal au coeur, et la fièvre. Le lendemain^ se moquant de son mal , eUe nous assura qu elle se portoit mieux , et se contenta seulement de garder la chambre ; mais elle eut tout le jour mauvais visage.
Le lendemain , la Reine mère eut la fièvre tout le jour, et fut saignée sur le soir. Le second jour d'après, la fièvre se réglant en tierce , elle eut un grand accès accompagné de rêverie , d'oppression et de mal de; téta. La famille royale fut aussitôt troublée de cet accident. Le Roi en parut inquiété , Monsi/Cur eut le cœur touché de crainte , la Reine eut recours aux larmes , Madame parut moins gaie, et toute la cour fut abattue de tristesse. Au neuvième jour de la maladie de cette princesse , elle fut saignée pour la cinquième fois ; et cette quantité de sang tiré de ses veines, qui avoit diminué ses forces, fit que ce même jour ayant voulu selever pour faire faire son lit , elle se trouva mal. Monsieur alors la tenoit d'une main , et la comtesse de Flex (0 de l'autre. Comme cet aimable prince sentit que la Reine sa mère alloit tomber en foiblesse , et qu'il ne pouvoit pas la retenir, il se laissa adroitement glisser sous eUe , de peur qu'elle ne se blessât. La Reine , qui ne la quittait guère , tout effrayée de l'état où elle vit alors la Reine sa mère , courut vers le cabinet des bains où étoit le Roi , en s'écriant qu'elle étoit perdue, et que la Reine sa mère
(i) Dame d'honneur de U Reine mèc;^.
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étoit morte. Le Roi, qui dans toutes les maladies de la Reine sa mère, et particulièrement en celle-là, eut pour elle des sentimens d'un fils plein de bonté , vint aussitôt où elle étoit. Il servit à la relever : et voyant que ses esprits lui revenoiènt , il fut ravi de joie ; et courant le dire à la Reine , qui pleuroit encore , il la ramena auprès de cette illustre mère, où ils demeurèrent fort inquiets de l'état où elle étoit.
La Reine mère sentant son mal augmenter désira d'entretenir le Roi en particulier. Après cette conversation qui fut longue, Monsieur s'approcha d'elle, et lui dit qu'il avoit peur que ce grand entretien ne lui eût causé quelque mal de tête. Elle lui répondit que non , qu'elle ne s'en repentoit pas , qu'elle en étoit fort satisfaite, et qu'elle ne voudroit pas ne l'avoir point fait. Le lendemain , elle se confessa et communia , et dit à son confesseur de venir tous les jours à quatre heures prier Dieu auprès d'elle et l'entretenir. La comtesse de Flex et moi lui dîmes dans ce temps-là que nous avions une grande impatience de la voir entièrement guérie, et que les médecins , comme il étoit vrai , nous assuroient que ce seroit bientôt. Elle nous répondit qu'il ne falloit souhaiter que la volonté de Dieu ; et jamais , soit dans cette maladie ou dans la dernière , qui a été beaucoup pire , nous ne lui avons vu faire aucune plainte de ses maux. Les accès de sa fièvre continuèrent , et devinrent enfin si violens que les médecins crurent qu'elle deviendroit continue; mais elle se fit double tierce, et dura long-temps. Son mal demeura dans cette force jusqu'aux fêtes de la Pentecôte , sans empirer ni diminuer. Alors le i3 mai on proposa de lui donner de l'émétique 5 mais elle y
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résista fortement. Le Roi la veilla pliïsieurs nuits de celles où l'on craignoit que ces accès ne fussent les plûs'yiolens. Il se faisoit apporter un matelas quil faisoit mettre à terre sur le tapis de pied du lit de cette princesse, et tout habillé se conchoit quelquefois dessus. J'en ai passé une de celles-là auprès de lui et de la Reine sa mère 5 et l'ayant long-temps regardé dormir, j'admirai la tendresse de son cœur^ avec tant de grandes qualités qui ne se rencontrent guère souvent avec tant de bonté 5 et, malgré, ma tristesse çt l'inquiétude que j'avois , il me souvint en le voyant de ces héros que lés romans représentent couchés dans un bois ou sur lé bord de la mer ; et passant de ces folles pensées à de plus solides et plus convenables à l'état des choses , je ne pus m'empêçher de lui souhaiter toutes les bénédictions du ciel pour le temps et pour l'éternité. J'espère que Dieu les lui donnera toutes, et qu'il n'oubliera pas, selon ses promesses, de récompenser d'une longue viejni fils qui en plusieurs occasions a si fidèlement satisfait à ses commandemens, en la personne d'une mère à qui il a donné de si véritables marques de son respect et de son amitié. Il l'assistoit toujours avec une application incroyable-, il aidoit à la changer de lit, et la servoit mieux et plus adroitement que toutes ses femmes. Aussi la Reine sa mère, remarquant alors ces soins, son assiduité et ses inquiétudes , avec les tendresses infinies de Monsieur qui ne la quittoit quasi jamais , dit un jour , en faisant une grande exclamation , qu'elle avoitde bons enfans, et nous parut fort touchée des preuves qu'en cette maladie elle reçut de leur affection. Quand ensuite les médecins , pour la seconde
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fois , voulurent presser la Reine mère de prendre de réihétique , elle leur répondit que puisque son mal duroit , et que les prières publiques qu'on avoit faites pour elle et pour sa santé lie Favoient point obtenue, il falloit croire que Dieu la Touloit malade -, qu'elle consentoit qu'on lui fît les remèdes ordinaires , mais qu'elle n'en voulbit point d'autres -, et qu elle souhaitoit de souffrir son mal autant qu'il plairoit à Diea de le lui laisser.
Le quarantième jour de la maladie de la Reine mère, les médecins , pressés par ses serviteurs , qui ne cessoient de leur représenter que d'autres personnes avoient été guéries d'un même mal par de la poudre de vipère, parurent lui en vouloir donner; mais comme ils sont gens qui pour l'ordinaire désapprou* vent ce qu'ils lie pratiquent pas , ils lui donnèrent enfin du quinquina. Ce remède lui ôta la fièvre, c'est-à-dire la fit cesser pour quelque temps en arrêtant rbnmeur , maj^ lui laissa l'esprit rem{^ de vapeurs , avec une manière d'assoupissement qui paroissoit fôcheux. Elle demeura par leur ordre seize jours en cet état, sans être purgée, parce qu'ils cmgnoient de faire revenir la fièvre par l'émotion de la médecine.
Dans ce même temps la Reine eut la rougeo^le ; die n'eut liul mauvais accident , et en peu de jours eUe en fut quitte. Quand le Roi vit qu'elle se portoit mieux, il souhaita de la mener à Versailles pour y prendre l'air ; mais comme les premiers jours de sa maladie il n'avoit point quitté son lit , qu'au contraire il étoit toujours demeuré auprès d'elle , il ne fut pas plutôt arrive à Versailles qu'il fut attaqué du même mal , mais beau-
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coup plus dangereusement; ear, au jugement de Yallot son premier médecin, il fut menacé d'une prompte mort. Ce prince connut aussitôt le péril où il étoit ; il appela Le Tellier , et lui dit qu'il se sentoit en mauvais état , et qu'il ÊiUoit en avertir la Reine sa mère. Le Tellier lui ayant répondu qu'elle étoit trop malade elle-même pour lui pouvoir donner cette inquiétude, le Roi lui répliqua : « N'importe , il faut qu'elle le « sache. » Ce mal passa si vite qu'il ne fut point nécessaire de lui obéir; car quelques heures après il se porta mieux , et Dieu redonna la santé it ce prince dont la France a voit grand besoin. Le jour d'après, dans une conversation que nous fîmes à Versailles , Le Tellier, la duchesse de Navailles et moi^ j'appris de ce minisitre ce que je viens d'écrire , et que ie soir précédent, lorsque le Roi se crut en danger , parlant de son mal , de son royaume et de ses affaires , il plaignit son fils de le perdre si jeune , et dit , après avoir fait l'examen des personnes à qui il pouvoit laisser la régence , que la Reine sa mère sembloit à l'ayenir devoir être malsaine ; que la Reine étoit trop jeune -, que Monsieur ne paroissoit pas encore d'humeur à s'appli-^ quer aux affaires 5 qu'il craignoit M. le prince ; et qu'il jetoit les yeux sur le prince de Conti , parce qu'il étoit vertueux et homme de- bien. Le Roi fit voir par là combien il étoit touché de l'estime de la vraie dévo* tion ; et cela doit faire espérer à ceux qui en ont que Dieu lui fera la grâce d'en être un jour touché par lui-même.
Les médecins ayant purgé la Reine mère , sa fièvre revint avec plus de violence que jamais ; et cette rechute les fit résoudre de lui donner de l'émétique. Le
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Roi , qui déjà s'ëtoit rendu auprès d'elle , bien guéri de sa maladie qui avoit ëtë violente et courte , la pria instamment de prendre ce remède , pour lequel elle paroissoit avoir grande aversion. Son confesseur lui dit aussi qu'il le falloit faire ; que non-seulement elle ne s'opposeroit point en cela à la Providence divine sur elle , mais que le faisant pour Tamour de Dieu , son action seroit louable : si bien qu'elle s'y résolut aussitôt. Elle en prit deux fois , et guërit entièrement par ce dernier remède.
La joie fut grande dans la cour , par le retour de cette précieuse santé. La crainte de perdre la Reine mère avoit glacé les cœurs de tous les gens de bien. Les pauvres la regardoient comme leur mère , et les affligées comme leur protectrice. Dans les jours qu'elle avoit été en péril , les églises furent toujours remplies de toutes sortes de personnes qui demandoient à Dieu la vie de cette vertueuse Reine. Les fêtes et les dimanches , la salle de ses gardes et son antichambre étoient pleines d'artisans qui, au lieu d'aller se promener selon leur coutume , venoient en foule savoir comment elle se portoît 5 et dans les rues , ils demandoient tout haut de ses nouvelles avec empressement et tendresse : Dieu le permettant ainsi, sans doute pour lui faire recevoir de ce «lême peuple , dont elle avoit été autrefois injustement outragée , une réparation publique de leur faute passée , que leur affection présente et leur véritable repentir effaçoit d'une manière bien glorieuse pour elle.
Comme la Reine nière commençoit à se mieux porter, un soir que toute sa famille étoit dans la ruelle de son lit, on parla de la jalousie des femmes^ sur
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quoi la Reine demanda à Madame si elle ^eroit d'humeur jalouse, au cas que Monsieur lui en donnât un juste sujet. Puis elle répondit à cette jeune princesse , qui lui avoit dit que non, qu'en effet cela étoit inutile-, qu elle ëprouvoit tous les jours que la sensibilité des femmes endurcit le cœur des maris, et que ce qui leur devoit être agréable comme une marque d'amitié leur déplaît et les importune. Le Roi , pour détourner ce discours, demanda à madame de Béthune, dame d'atour de la Reine, femme honnête et sage, mais assez naturellement dépourvue de mérite, si elle avoit été jalouse de son mari. Elle répondit que non^ et qu'il lui avoit toujours été fidèle. La Reine alors en riant, et d'un ton sensible et pourtant assez doux , dit en espagnol , en se levant pour, aller souper : Qué^n esto parecea bien la mas tonta de la compdgnia^jr que por ella no diria lo wm^wo*( Qu'en cela elle paroissoit bien la plus sotte de la compagnie, et qu'elle n'en diroit pas autant).
Cette réponse de la Reine fît voir clairement aii Roi qu'elle étoit plus savante qu'il ne croyoit , et que sou silence étoit plutôt un effet de sa discrétion et de la crainte qu'elle avoit de lui déplaire, que de son ignorance. Je ne sais s'il en fut fâché -, car, étant résolu d'aimer mademoiselle de La Vallière , il désiroit peut-être quelquefois queles premiers sentimens de la Reine fussent passés , afin de l'accoutumer àla souffrance , et laisser adoucir ses peinesparle temps, quisait effacer toutes choses. Le point de cette guérison n'étoit point encore arrivé : cette princesse pleuroit souvent; mais la Reine sa mère l'assuroit toujours de l'estime du Roi, et lui conseiUoit de ne se pas soucier du reste. La duchesse
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de NavaiUes, sa dame d'honneur, lui en disoit autant; et d'ailleurs, s'intéressant généreusement aux chagrins de la Reine sa maîtresse , représentoit souvent au Roi la justice de ses inquiétudes. Le Roi , accoutumé à être le maître dans son royaume ^ le vouloit être aussi des esprits, des volontés et des cœurs, non^seulement en se faisant aimer ^ mais aussi en se faisant craindre. Urépondoit quelquefois à cette dame comme un mari absolu , à qui les obstacles ne plaisoient pas ; et ces paroles sévères étoient dites sans doute plus pour elle que pour la Reine.
. Cet attachement de la duchesse de Navailles à la Reine déplut encore au Roi, et cet amas de désagrémens grossissoit toujours son malheur à venir. Elle étoit néanmoins assez fidèle au Roi pour le défendre en son absence avec la Reine ; mais comme il ne connoissoit point ses sentimens, et qu'il la voyoit persuadée que cette princesse avoit raison de se plaindre, il s'imagina qu'elle étoit cause d'une partie de sa mauvaise humeur. Ces pensées, se joignant aux anciens dégoûts qu'il avoit eus contre elle , firent leur effet ordinaire , et causèrent enfin son entière disgrâce.
La comtesse de Soissons , n'ayant point réussi dans le dessein qu'elle avoit eu d'attacher le cœur du Roi à une de ses amies , eut de l'inquiétude de ce qu'elle avoit fait. Elle crut que la duchesse de NavaiHes pourroit l'avoir décréditée auprès de la Reine , et lui au* roit peut-être fait connoître les désirs qu'elle avoit formés en faveur de mademoiselle de La Motte-Houdancourt. Pour remédier à ce mal imaginaire, elle eut envie de &ire quelque confidence à la Reine de ce qui s'étoit passé sur ce sujet. On a dit , mais je ne le
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sais pas certainement , qu'elle supplia le Roi de trouver bon que , pour réparer les mauvais offices de la duchesse de Navailles , elle se précautionnât avec la Reine , en lui disant quelque chose de ce qui ne pouvoit plus lui apporter de chagrin puisqu'il n'y prenoit plus d'intérêt ; et que le Roi y consentit , parce qu'il crut qu'elle ne manqueroit jamais à ce qu'elle luidevoit . La Reine mère étant alors convalescente , la Reine alloit se promener; et souvent ses plus grands voyages se terminoient aux petites Carmélites de la rue du Bouloy. Elle aimoit la mère de Reuville , supérieure de ce monastère , qui avec beaucoup de piété avoit aussi beaucoup d'esprit et de mérite. Ce fut alors que la comtesse de Soissons lui ayant demandé une audience secrète, elle lui fut accordée en ce lieu. La liaison de Madame et de la comtesse de Soissons duroit encore , et la Reine continuoit aussi de haïr Madame , l'accusant continuellement d'être celle qui lui enlevoit le Roi , à cause qu'aimant mademoiselle de La Vallière il étoit toujours chez cette princesse. Madame 9 d'un autre côté , qui n'aimoit pas à être haïe pour une autre , désiroit que la Reine fût amplement instruite des attachemens du Roi, dont elle soupçonnoit quelque chose, mais dont on continuoit de lui envelopper toutes les apparences avec tant de soin qu U étoit difficile que ses lumières ne fassent quelquefois obscurcies. C'est pourquoi Madame avoit contribué au dessein qu'avoit j^risla comtesse de Soissons de déclarer à la Reine tout ce qui se passoit , et d'achever par cette voie ce que la lettre donnée à la Molina n'avoit pu faire , et dont les auteurs ne se connurent que longrtemps après.
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Cet entretien de la comtesse de Soissons avec la Reine fut de conséquence , tant par ses suites q;ue par les sentimens qu'il produisit alors dans le cœur de la Reine. Elle apprit enfin par cette voie Famour que le Roi avoit eu pour mademoiselle de Là Motte-Houdancourt, et ce qu'elle n'ignoroit pas tout-à-fait de mademoiselle de La Vallière , mais dont la certitude lai fit jeter beaucoup de larmes. Son cœur connoissoit par ses propres sentimens qu'il étoit trahi , mais il auroit peut-être été content de se pouvoir dire encore à lui-même qu'il se trompoit. Jusque là sa connois* sauce avoit été bornée , car la Reine sa mère ne lui avoit jamais rien voulu avouer. Sa favorite , la senora Molina, étoit sage et discrète, et n'avoit point voulu mêler à ses tristes soupçons la douleur de la certitude. La duchesse de Navailles , servant fidèlement Dieu , le Roi et sa maîtresse , avoit de même gardé un secret inviolable sur tout ce qui paroissoit se devoir cacher, et n avoit pas même rien dit à la Reine contre la comtesse de Soissons. Cette princesse voulant donc prévenir un mauvais office qui ne lui avoit point été rendu , en fit un bcm à celle qu'elle croyoit son ennemie, et se fit à elle-même le mal quelle vouloit éviter de la pajt des autres. La Reine apprit par là quel avoit été le zèle et la fidélité de sa dame d'honneur; et toute remplie de ces choses si petites en elles-mêmes, mais si grandes par leurs effets, revint au Louvre -, et s'enfermant dans son cabinet, elle les apprit toutes à la Molina. Elle voyoit bien qu'elle ne les ignoroit pas : mais elle ne put condamner sa retenue , connoissant que son affection en étoit la cause ; car souvent cette fidèle servante, pleurant à ses pieds,
BB HÀDAMB DE MOTTEYIILE. [l663] 198
loi atoit protesté qu^elIe ne lui diroit jamais rien qui pût l'affii^er et les désunir le Roi et elle. Aussitôt que ce secret fut confié à mon amie, je le sus par elle dès le même soir : mais ce fut avec serment qu elle exigea de moi que je ne le dirois à personne. Je lui fus si fidèle que je n'en parlai ni à la Reine mère ni à la duchesse de Nà vailles , qui étoit celle qui, à juste titre , Y pouYoit prendre le plus de part. Mais la Reine avec raison, ne put s'empêcher de lui apprendre qu^elle savoit ce qu'elle avoit &it pour elle , et lui témoigna quelle lui en savoit gré. La Reine mère l'ayant su aussi , et voyant qu'elle pouvoit par cette voie prouver aa Roi la fidélité de la duchesse de Navailles, dont, comme je l'ai déjà dit, elle approuvoit la conduite, ne manqua pas de l'en avertir. La duchesse de Navailles , par le conseil de Le Tellier , lui en parla aussi ; mais le Roi parut étonné de ce qu'elle lui dit, et lui fit plusieurs questions sur ces matières. Vardes(0, ami intime de la comtesse de Soissons, étant entré au même instant dans le cabinet de l'appartement de la Reine mère , et ayant vu le Roi appuyé sur une fenêtre , occupé à parler et à écouter la duchesse de Navailles , en donna aussitôt aîvis à son amie. Ils prirent leurs mesures pour se défendre , et la comtesse de Soissons , chez qui le Roi alla au sortir de chez la Reine mère, lui dit qu'elle croyoit devoir l'avertir que, dans la conversation qu'elle avoit eue avec la Reine aux Carmélites , elle l'avoit trouvée informée de tout ce qui se pasjfoit , et sut enfin lui persuader que c'étoit la duchesse de Navailles qui l'avoit instruite. Le Roi, né pouvant discerner clairement la vérité d'avec le
(t^ yàrdes : FramçoÎA-Réne^Dn Bec, marquis de Vardes. '
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mensoi^e j douta et demeura indëck «, et , veaant ce mâme soir fie coucher , il dit à la dame d'honneur que la comtesse de Soissous Tayoit instruit de toutes choses. Le duc de Narailles, dans la peur qu'il a voit que la duchesse sa femme n'eut mal fait de parkr au Roi contre la comtesse de Soissons , Tavoit in^amment priée d'y remédier si elle le pouvoit. Elle étoit entrée dans son sentiment : et dans ce moment où le R(h lui parut douter de ce qu'elle lui avoit dit , par un sentiment de chrétienne, et pour complaire à soa mari, elle s'arrêta par honte *, et, ne voulant plus sou* tenir la vérité , elle donna lieu à ses ennemis de la perdre entièrement. Le Roi, favorahlement disposé pour la comtesse de Soissons , s'imagina que c'étoit um conte fait exprès pour rainer cette princesse auprès de lui , et pour cacher les trahisons qu'il croyoit que la dame d'honneur lui faisoit incessamment avec la Reine. Il fut persuadé enfin que si elle avoit parlé , elle n'avoit rien dit que ce qu'il lui avoit permis de dire , et crut que le reste venoit des intrigues qui se fomentoient par les créatures des Reines. Lé Roi demeura donc toujours satisfait de la comtesse de Soissons i et mal content de la duchesse de Nayailles ] et ce fut alors que les innocens payèrent pour les coupables > et qu'étant amie de la duchesse de Navailles, j'eus beaucoup de part à son malheur. La Reine mère apercevoit quelquefois ces d^oûts qui se formoient aisément dans l'esprit du Roi contre les personnes qu'elle protégeoit , mais elle ne s'en affligeditpoint. Elle disent sans s'inquiéter qu'il falloit toujours bien faire, et que le Roi, dans le fond de son cesur , avoit des sentimens trop raisounables pour craindre son ressen-
DE MADAMi: DE MOTTETILLE. [l663] TqÇ
liment, en ne faisant que son devoir. Malgré sa tran^ quiliité ordinaire , elle s'étonna néanmoins de le voir si indiffârent sur ce qu'elle loi avoit dit dé la domtesse de Soissons ; et nous concMmes à ses pieds » un jour qu elle nous faisoit riionneur de nous en parler , à la duchesse de Navailles et à moi , qu'il faUoit que cetffé princesse eût agi par ses ordres. Le faux raisonnement que nous fîmes alors nous persuada que le Roi vou*loit faire savoir à la Reine ce qui se passoit-, et nous nous confirmâmes dans cette pensée, quand nous Times qu'il ne paroissoit point embarrassé de ces pe-^ tites histoires , et que les plaintes de la Reine , pour être redoublées , ne diminuoient en rien ni ses soind ni son assiduité auprès de mademoiselle de La Vallière. Le seul changement qu'il fit paroître dans sa conduite fut qu'au lieu qu'il disoit tous les jours à la Reine qu'il venoit de chez Madame , il lui avouoit librement qu'il ayoit été ailleurs. Cette sincérité lui donnoit le pkisir d y être plus long-temps , et celui de revenir le soir plus tard qu'à l'ordinaire , sans que la Reine put quasi s'en plaindre : car le malheur de notre sexe est tel que les hommes qui ont fait les lois 9n ont ôté la rigueur à leur égard , et ce n'est que dans le ciel où l'égalité du commandement fera que chacun recevra selon ses oeuprres.
La cour demeura en cet état jusqu'en décembre , que le Roi fit passer au parlement plusieurs ducs qui n avoient que des brevets , et en fit d'autres qui n'en avoient p6int. De ces derniers furent le marquis de Montausier , le comte de Noailles et le comte de Saint- Aignan. Le duc deNavùUes, qui avoit un brevet plus ancien, fut exdus de cette promotion , dont il fut sen-
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siblement affligé. La Reine mère le. sentit comme sa généreuse bonté ïy obligeoit ^ elle fit ce qu'elle put pour lui éviter ce terrible coup : elle pria , elle parla , mais le Roi ne voulut jamais Hen accorder à ses désirs. Il lui montra ses tablettes, où il àvoit écrit de sa main les raisons qu'il croyoit avoir eues de choisir les uns pour cette dignité , et d'en priver les autres. Il ayouoit, à Fégard de celui qu'elle protégeott, qu'il l'estimoit homme de bien , qu'il l'avoit bien servi ; mais qu'il lui ayoit déplu , et qu'il vouloît s'en venger. La Reine mère me fit l'honneur de me dire , pour le faire savoir au duc et à la duchesse de Navailles , qui m'a voient priée de lui en parler, qu'elle avoit fait tous ses efforts pour vaincre ce ressentiment dans l'ame du Roi son fils , mais qu'elle n'avoit pu y réussir. En le blâmant d'avoir voulu soutenir cette foiblesse avec tant de force, elle me dit que sur tous les autres, soit en parlant des heureux ou des malheureux, il lui avoit expliqué ses pensées fort spirituellement, et que les jugemens qu'il avoit faits sur chacun d'eux étoient des marques de son esprit et de son discernement : car de ceux mêtne qu'il gratifiôit , il en disoit les défauts assez au juste *, mais ils en trouvèrent le remède en sa volonté, qu'il préféroit à toutes choses. Les malheureux trouvèrent dans cette même source la cause de leur infortune , et tâchèrent de s^en consoler par l'espoir d'un plus favorable traitement pour Tavenir : ce qui se pouvoit facilement croire d'un prince plein de lumières , et qui connoissoit si nettement le bien et le mal qu'il faisoit. Le duc de Roquelaure fut de ceux qui furent privés de cet honneur , et pour de légères fautes dont je ne sais point le détail.
BK MADAME D£ MOTTEVILIE. [l663j 197
Le duc de NavaiUes, cet homme fidèle, et connu pour tel par son propre maître, en fut maltraité , et la douleur qu'il en ressentit ne se peut exprimer ; mais tous les hommes qui sont susceptibles d'ambition en sauront aisément connoitre la grandeur. Au bout de quelque temps ce seigneur voulant faire son possible pour se remettre aux bonnes grâces du Roi , lui demanda une audience. Il l'obtint , et dans cette conversation il n^oublia rien pour tâcher de lui plaire et de le toucher : il embrassa ses genoux , il lui représenta son innocence reconnue par lui-même , lui fit voir combien il lui seroit glorieux de pardonner ce qui lui avoit déplu en lui , puisque ses intentions avoient été innocentes ; et lui dit que s^l avoit manqué à soii égard , ce n'étoit tout au plus que par imprudence , et par des sentimens dont lui-même le devoit estimer. Ufit enfin tout ce qu'un honnête homme et uii homme de bien peut et doit justement faire pour plaire à son roi. Ce prince parut en être touché, et vouloir sincèrement oublier les vertueuses fautes du mari et de la femme. Quelque temps se passa que le Roi les traita mieux , et qu'ils se trouvoient raccommodés avec lui ; mais ces bons intervalles leur paroissoient toujours' accompagnés de beaucoup d'incertitude : car malgré les favorables sentimens du Roi , qui par raison le faisoient souvent revenir , ils sentoient que leurs ennemis travailloient incessamment à les perdre, et qu'ils faisoient contre eux ce que les mineurs font sous les bastions qu'ils veulent faire sauter -, et leur travail enfin ne fiit pas inutile.
Dans ce même temps , c'est-à-^lire l'hiver 'qui suivit la guérison de la Reine mère , le Roi reçut la nouvelle
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de la mort de la duchesse de Savoie sa tatitew Huit jours après mourut aussi )a duchesse de Savoie « fiUe du feu duc d'Orléans , dont la destinée fut |)areille à la fleur qui le matin fleurit, et qui le soir se sèche ^ et la princesse Marguerite , qui avoit été proposée pour âtre notre Reine, que sa cruelle .destinée , au lieu de ce bonheur , ayoit fait duchesse de Parme , les suivit de près. Considérons par là quelle est la fragilité de la grandeur des grands de la terre, et tâchons de profiter par cette réflexion de ]a mort de ces trois grandes princesses , dont les deux dernières étoiçnt fort jeunes.
Le printemps de c^tte année [1664], ^ ^^^^ ^^^ à Versailles, où se firent les plus belles £$te9 du monde , le Roi voulai^t .effacer par cette réjouissance le souvenir des maladies passées. Mais comme dans larrière-saison pour l'ordinaire les maux se multiplient , ce fat dans ce voyage de plaisir que la Reine mère sentit les premières douleurs de son cancer. Il parut d abord par ime petite glande au sein , dont elle ne s'inquiéta point. Ce fut la cause de sa perte -, car si dans ce commencement elle en eût cherché le remède , U auroit été peut-être plus facile d'en éviter les fâcheuses suites. La Reine , qui se sentit grosse alors, causa à la Reine mère une joie beaucoup plus grande que son mal ne lui pouvoit donner de peine; oe qui étoit augmenté par celle qu'elle avoit déjà de voir Madame en ce même état : elle Té toit de cinq ou six mois.
Ce voyage , qui avoit eu des apparences si agréables y fut suivi de beaucoup de chagriils. Certaines promenades qui se 'firent déplurent à la Reine mère ;
DE MADAME DE MOTtEVILLË. [l664] 199
elle trouva lâaavais que madame de Brancs^ , femme de son chevalier d'honneur, eût ëtë avec mademoiselle de La Vallière \ car jusque là le respect que Ton portoit aux R^es avoit empêché les dames de qualité de la suivre. Cette dame brusque et libre » et peu observatrice des préceptes de FEvangile à Tégard de la charité que Ton doit au prochain, en faisant ses plaintes au Roi de la réprimande que la Reine sa mère lui avoit faite , lui dit que la comtesse de Flex et la duchesse*de Navailles étoient celles qui avoient mis la Reine sa mère en mauvaise humeur contre elle , et pesta fortement contre leur vertu , qu elle maintenoit être fort ridicule. Le Roi fut fâché du chagrin que la comtesse de Brancas avoit reçu pour lui avoir voulu complaire ^ et cette bagatelle fut cause que lui et la Reine sa mère furent quelque temps en froideur. Comme le duc et la duchesse de Navailles étoient déjà à demi réprou-r vés de la faveur « cette seule plainte de madame de Brancas pénétra le cœur du Roi, déjà mal disposé pour eux, et y fit une plaie qui devint incurable. Il est à croire que la comtesse de Soissons , leur ancienne ennemie , y mit aussi un appareil qui ne leur fut pas salutaire*
Peu après ^ le Roi, suivi des Reines et de toute la cour ) aUa s'établir à Fontainebleau pour y passer une partie de Tété. Ce fut là que le Roi, sur une parole que lui répondit le duc de Navailles en parlant d'une chose de peu de conséquence qui regardoit les chevau-légers (0, parut publiquement se fâcher contre lui) et leur perte fut résolue de lui et de sa femme. Us reçurent commandement [en juin] de donner leur
(i) Le duc de NavatUes les commandoit.
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démission du gonvernement du Havre-de-Grâce , de la lieutenance des chevau-légers , et de la charge de dame d'honneur. Le Roi , qui en les éloignant de la cour ne les voulut pas priver des biens qu'ils y avoient reçus et achetés, par justice et par bonté leur fit donner pour récompense de leurs charges neuf cent mille livres.
La Reine mère, qui ne jetoit pas souvent des larmes, quand le duc et la duchesse de Navailles partirent, pleura leur disgrâce , qui arriva malgré elle et malgré les prières qu'elle fit au Roi en leur favénr. Elle sentit leur infortune de toute manière; car, outre leur malheur , elle eut de la peine d'avoir vu trop clairement en cette occasion qu'elle n'avoit pas alors un grand crédit auprès du Roi. La Reine en parut fâchée autant qu'en effet elle le devoit être : elle pleura ; et malgré sa timidité ordinaire elle en parla au Roi , à ce qu'elle nous fit l'honneur de nous dire , avec des sentimens dignes de l'affection et de la fidélité de ceux qu'elle perdoit. Elle einbrassa la duchessede Navailles, et l'assura en la quittant qu'elle ne l'oublieroit jamais. La duchesse de Montausier, jusqu'alors gouvernante des enfans de France , fut mise aussitôt à la place de la duchesse de Navailles. Selon ce que j'ai écrit de cette dame , il est aisé déjuger qu'elle devoit être agréable au Roi, non-seulement parce qu'elle avoit de belles quaKtés , mais à cause que le mérite qui étoit en elle étoit entièrement tourné à la mode du inonde , et que son esprit étoit plus occupé du désir de plaire et de jouir ici-bas de la faveur, que des austères douceurs qui , par des maximes chrétiennes , nous promettent les félicités éternelles.
D£ MADAME D£ MOTTE^ILtE. [l664J 20 f
Là maréchale de La Motte , honnête fedime et de bonne maison , fut mise gouvernante de monseigneur le Dauphin. Ce ne fut nullement pour ses éminentes qualités; car, à dire le vrai, elles étoient médiocres en toutes choses. Elle étoit petite-fille de madame de Lansac , qui Favoit été du Roi. C'étoit un grand titre ; mais il n auroit pas été suffisant pour l'appeler à cette dignité si elle n avoit été dans Talliance de M. Le Tellier , comme parente proche de Théritière de Souvré , qu'il avoit depuis peu fait épouser à son fils le marquis de Louvois. Par cette protection , le souve^nir des fautes du maréchal de La Motte , qui avoit été contre le service du Roi pendant les guerres de la régence, fut entièrement effacé ; et ce qui manquoit à sa veuve pour être propre à ce grand emploi ne fut pas remarqué.
La Reine mère étoit demeurée mal satisfaite de la hardiesse que madame de Brancas avoit eue de parler au Roi contre elle ; et sa tendresse pour le Roi lui faisoit sentir douloureusement la froideur qu'il avoit eue pour elle depuis l'indiscrétion de cette dame, qu'elle spupçonnoit encore d'avoir continué de manquer au respect qu'elle lui devoit. Le Roi et la Reine sa mère en furent enfin brouillés , et parurent alors visiblement mal ensemble. Le chagrin de la Reine mère éclata tout-à-fait après la disgrâce du duc de Navailles et de sa femme , et la peine qu'elle en reçut la rendit plus sensible sur les autres choses. Le Roi , par cette même raison et parce qu'il n'aimoit pas ceux qu'elle regrettoit, se laissa toucher d'un pareil sentimf nt , et montra que les personnes en qui la Reine sa mère avoit quelque confiance lui déplaisoient.
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En ce même temps , cette princesse trouva mHuvais que le Roi eût fait juger une affaire qu avoit ai) conseil Tabbë de Prière , contre ce qu'elle prétendoit que ce prince lui avoit pr<nnis. Ce religieux vouloit réformer son ordre *, et comme la Reine mère étoit la protectrice de tous les bons desseins, die le voulut être de celui-là en particulier, car elle estiitioit sa piëtë. 11 ëtoit malade ) et elle avoit prié le Roi d'attendre qu'il |ut en santé pour décider de «es affaires*, mais le Roi , à ce que vit la Reine sa mère , par mauvaise humeur contre] elle fit juger son procès en son absence , et dit sur ce sdjet chez la comtesse de Soissons que l'abbé de Prière se portoit bien, et que la Reine sa mère n'avoit pas dit vrai , ou quelque chose de semblable , qui ne parut pas obligeant pour elle. Ce coup la blessa sensiblement , et cela joint avec le reste augmenta sa tristesse et sa douleur. Elle la témoigna au Roi par son silence , et par une résolution qu'elle fit intérieurement de quitter la cour , et de se i^etirer au Yal-de-Grâce. Le Tellier , sachant l'état où étoient le Roi et la Reine sa mère , fit ce qu'il put pour les raccommoder, et l'abbé de Montaigu àu9»; mais ils n'y réussirent pas. Ces deux royales personnes étoient fâchées , et ne pouvoient ni l'un ni l'autre tte résoudre de parler ensemble. Un de ces jours que leur chagrin étoit dans sa plus grande force , le Roi étant avec la Reine sa mère dans le cabinet de son appartement, Monsieur et Mademoiselle sortirent, avec intention , en les laissant seuls, de les forcer de se raccommoder -, mais le Roi , après y être dettieuré assez long-temps tourné contre une fenêtre ^ fit une grande révérence à la Reine sa mère , et sortit sans
PE MADAME SB MOTTEYILLE. [l664] ao3
lui rien dire. Je n'ëtois pas alors à Fontainebleau ; je sais néanmoins, comme si jy avois été présente; qu'elle en fut sensiblement touchée , et qu'elle dit ensuite à Monsieur avec le cœur plein de douleur , et parlant du Roi : « Vous voyez comme il me traite. » Elle passa dans sa petite chambre , appuyée sur lui , aUant par dessus la terrasse , afin d'éviter les yeux de ceux qui remplissoient son grand cabinet. Là elle pleura beaucoup avec ce prince , et dit à ime autre personne (0 qui se trouta auprès d'elle, de qui je le sus quelque temps après t a Pensez-vous que nous « ayons parlé ensemble le Roi et moi dans le cabinet ? a Je vous assure que non, et que nous en sommes « sortis de la même manière que nous y étions entrés. » Ce soir même elle refusa d'aller souper avec sa fa* mille , parce qu'en effet elle se trouvoit mal. Le Roi venant chez elle à l'heure du repas (car ils parloient ensemble en public) , rencontra la Reihe qui s'en alloit à son appirtement. Il lui demanda tout surpris pour-* quoi elle s'en retournoit avant que d'avoir soupe. Elle lui répondit que la Reine sa mère lui avoit dit de le faire , parce qu'elle ne vouloit point manger. Le Roi pâlit à ce discours , et demeura tout interdit. Il suivit la Reine , qui alla souper chez elle -, et il y demeura sans vouloir s'asseoir à table , appuyé sur le derrière de la chaise de la Reine. Il fit bonne mine en présence des spectateurs 5 mais son cœur, fort estimable en cela , souffroit de la peine , et lui faisoit sentir qu'il étoit coupable envers cette digne mère qui l'avoit toujours tant aimé, et qu'il avoit jusque là toujours tant honorée.
(i) Cette personne c'toit la Molina, espagnole.
&o4 îl^4J M1£M0IRE5
Le lendemain matin , la senora MoKna étant entrée dans Toratoire de la Reine mère, elle fut surprise de la trouver toute en larmes. La Molina voulut sortir, craignant de Favoir importunée par la liberté qu'elle ayoit prise en ouvrant sa porte : ce que guère de gens nauroient osé faire dans les heures de ses prières; mais cette princesse la rappela, et, sans lui vouloir rien cacher de Tétat où elle étoit , lui fit signe de se mettre à terre auprès d'elle. Elle le fit; et après lui avoir demandé en espagnol ce qu'elle avoit, la Reine mère , la regardant fixement avec des yeux remplis de douleur et de larmes , lui répondit seulement ces paroles : Ah! Molina^ estos hijos ( Ah! Molina, ces enfans ! ) et après avoir un peu déchargé son cœur avec elle , la renvoya. Cette vertueuse princesse , cherchant les plus solides consolations qu'une ame chrétienne puisse trouver, avoit iifiit ce même jour ses dévotions ; et son confesseur lui ayoit ordonné de parler au Roi la première , et de ne plus écouter ni son dépit ni sa douleur. Elle s'étoit résolue aussitôt de le faire , trouvant juste de sacrifier tous ses sentimens à Dieu. Elle ne pensa donc pins qu'à parler au Roi; mais elle me fit l'honneur de me dire peu de temps après que ce ne fut pas sans peine, et que ies humiliations qu'elle eut peur d'y rencontrer la firent souffrir quelques angoisses.
Le Roi de son côté , pai: son bon naturel , mal satisfait de lui-même, alla la trouver, avec une intention sincère de se raccommoder avec elle ; mais l'envie que la Reine sa mère avoit d'obéir à Dieu fit que , voyant entrer ce prince dans sa chambre , elle se hâta vitement de parler à lui la première. Elle m'a fait
M MÀDAHS DB MOTTEYIILE. [l664] 2o5
rhonneor de me dire aussi ^ en me faisant part de toutes ces choses, qu elle avoit ëtë très*satis£aiite du Roi, et que Dieu avoit pleinement récompensé le sacrifice qu elle aypit eu intention de lui faire. €e prince lui parla d'une manière obligeante et soumise : il lui demanda pardon à genoux , il pleura de douleur avec elle d'avoir manqué contre elle , et lui fit paroître des sentimens si tendres et si respectueux, qu'elle eut alors sujet de bénir Dieu de lui avoir donné estos hi" jos ( ces enfans ) qui la faisoient quelquefois souffrir, parce que nul n'est parfait, mais qui lui donnoient plus souvent encore beaucoup de sujets de joie et de consolation. Le Roi lui avoua qu'il n'avoit point dormi toute la nuit, par l'inquiétude qu'il avoit eue de voir qu'il lui avoit déplu ; et comme elle avoit fait connoitre à Le Tellier les souhaits qu'elle avoit souvent dé se retirer au Val-de-Grâce , et qu'il en avoit averti le Roi , cet illustre fils la pria instamment de n'y plus penser , et la pressa de lui donner sa parole qu'elle ne le quitteroit point. Ces deux royales personnes, se communiquant ainsi l'un à l'autre leur ressentiment et leur repentir , demeurèrent plus contens et satis- Csiits de leur mutuelle amitié que s'ils n'avoient point eu peur de la blesser ; et dans ce raccommodement ils en connurent mieux la grandeur. Le Roi fit part de sa joie à Le Tellier , et lui dit , à ce que ce ministre me conta lui-même quand je le vis, que si la Reine sa mère n'eût point conunencé à lui parler la première , U étoit allé la trouver avec intention d'en faire toutes les avances ; lui avouant qii'il avoit senti qu'il n'auroit pas pu vivre content sans elle, et que Tamitié qu'il avoit pour la Reine sa mère l'auroit obligé de
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faire tontes choses pour 3e remettre bien avec elle. Après cette heureuse paix, la Reiae mère, non* seulement mère par tendresse , mais mère véritable^ ment chrétienne /reprenant aussitôt ses sentîmens de vertu et de sagesse, ne manqua pas de parler au Roi de rëtat où il ëtoit. Elle lui dit qu il ét(Ht-trop enivné de sa propre grandeur ^ qu il ne donnoit point de bornes ni à ses désirs ni à sa vengeance. Elle lui représenta le péril où il ëtoit du côté de son salut , et lui dit enfin tout ce qu elle put pour le faire rentrer en luimême , et pour Fobliger du moins à déârer de pouvoir rompre les chaînes qui le tenoient attaché au péché. Il lui répondit cordialement j avec des larmes de douleur qui partoient du fond de s<m cœur , où il y ^voît encore quelque reste de sa piété passée, qu'il connoissoit son mal ^ qu'il en ressentoit quelquefois de la peine et de la honte ; qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour se retenir d'offenser Dieu , et pour ne se pas abandonner à ses passions ; mais qu'il étoit contvaiat de lui avouer qu'elles étoîent devenues plus fortes que sa raison, quil ne pouvoit plus résistera leur violence , et qu'il ne se sentoit pas même le désir de le faire. 11 lui avoua qu'il avoit long-temps disputé contre lui-même pour ne pas demander aux femmes de qualité de suivre mademoiselle de La Yallière ; mais qu enfin il avoit résolu que cela seroit, parce qu ^lle le désiroit , et qu'il la prioit de ne s'y pas opposer. Cette auguste mère lui dit que c'étoit quelque chose de connditre qu'il avoit tort ; que par là il pouvçit voir que Dieu ne l'avoit pas tou1>à-fait abandonné; VfiW qu'il prit garde à ne le pas irriter entièrement, et qa'ette le prioit du numis de lui demander la grâce des
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bons désirs , et celle de mieux faire. Comme le Roi ▼enok de chasser le due et la duchesse de Nayâilies , cette princesse lui dit qu'elle avoit rëselu de ne lui plus parler de leur disgrâce , voyant combien toutes ses prières leur avoient été inutiles ; mais que , pour le seul intérêt de sa gloire , elle youloit encore lui dire qu'il Mloit qu'il considérât qu'il leschassoit parce qu'ils avoient de la vertu. Il lui répondit qu il ne pou* voit non plus se vaincre sur cda que sur le reste , et qu'il vodlcHt se venger du mari et de la femme ; que la comtesse de Flen et moi étions encore de ces per*sonnes qu'il avoit eu assez envie de chasser , et qu il l'avoit pensé faire vingt fois pendant sa maladie. La Reine «ère fut étonnée de ce que le Roi lui dit sur la comtesse de Fies et sur moi. Elle fit ce qu'elle put pour lui justifier l'innocence de sa dame d'honneur et ses bonnes intentions. Elle le devoit à l'estime qu'elle avôit pour elle , et au rang qu'elle tenoit auprès d'elle. Le péril étoit alors passé ; il ne revint plus , et je doute même que cette dame l'ait su. Le Roi lui avoua aussi que madame de Brancas lui avoit dit de certaines choses contre elle qui auroient pu les brouiller da^ vaatage ensemble -, mais il lui fit connoître en même temps que , selon les sentimens de son cœur , cela auroit été difficile. Après ces édaircissemens, la Reine mëre demeura aussi affligée de l'état où étoit l'esprit dti Roi , qu'elle étoit contente de son cœur et de sa siticérité: ce cpii l'obligea de redoubler ses prières , et de faire beaucoup prier pour lui.
Les choses que je viens de dire pei^vent faire voir que le Roi avoit en lui de grandes contrariétés ^ que ses vertus étoieut mêlées de ce qui leur étoit opposé,
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et que , portant en loi le caractère commun de la fira^ gilitë humaine , il n'étoit pas toujours sage ni toujours juste : maïs je ne puis m'empécher de dire aussi qu'à mon sens il y ayoit beaucoup de raisons à connoltre qu'il n'en aybit. point; qu'il y avoit de la force dans l'aveu qu'il faisoit de ses foiblesses , et beaucoup d'humilité chrétienne à s'accuser de ses propres injustices. Il ne faut pas prétendre que les hommes, pour être dignes d'une haute estime, et pour être mis au rang des héros , soient exempts de défauts. 11 ne s'en trouve point de tels, et Dieu seul est parfait. Les César, les Auguste, les Constantin et les Théodose ont tous commis des crimes , et leurs passions ont triomphé de leur raison et de leur équité. La différence qu'il y a d'eux à ceux dont la mémoire est déshonorée , c'est que leurs vertus ont surpassé leurs vices -, qu'ils les ont connus , et qu'ils en ont eu du moins de la honte ; que , par leur sentiment , ils ont démêlé le bien et le mal, et qu'ils ont estimé l'un et condamné l'autre. Ceux d'entre ces grands hommes qui ont été chrétiens ont plus fait : ils ont fait pénitence du mal qu'ils ont vu en eux. Il &ut souhaiter que le Roi suive leur exemple en cela , comme il leur ressemble dans les grandes choses qui les ont fait admirer.
La Reine mère , voyant les mauvaises dispositions ou étôit le Roi à mon égard , eut la bonté de s'en inquiéter ; et. jugeant que dans le temps que mes amis étoient chassés il ne faisoit pas bon pour moi à la cour, elle me fit la grâce de me mander de n'y pas aller : si bien que je demeurai à Paris attendant ses ordres , et que les choses fussent adoucies. Quand ensuite j'eiïs rhuùmeur de la voir à Vincennes , où la
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cour vint passer quelque temps , elle me conta touttes ces particularités que je viens d'écrire, que peu de personnes ont sues^ et la Molina m'apprit les larmes quelle lui avoit vu répandre dans son oratoire.
La conversation du Roi et de la Reine mère , et leur raccommodement , n'avoit pas été avantageux à la conftesse de Brancas. Son mari étoit un homme qui naturellement avoit beaucoup d'esprit. Après avoir été libertin et désordonné , il paroissôit converti et dévot. Je crois du moins qu'il le vouloit être, mais qu'il nel'étoitpas toujours, et qu'avec de bonnes intentions il n'avoit pas une conduite égale. Il étoit d'un tempérament emporté : ses passions avoient trop de pouvoir sur lui, et il y résistoit rarement. Je sais qu'il s'en repentoit, et que les sévères châtimens qu'il se donnoit à lui-même égaloient par leurs excès celui de ses foiblesses. Il est à croire que devant Dieu elles ploient moindres que sa pénitence. Il voit nos misères, et les pardonne; mais devant les hommes il étoit trop âpre après la faveur, et souvent injuste dans ses jugemens , parce qu'il les faisoit sans examiner la vérité des choses qu'il vouloit croire. Ce que le Roi avoit dit à la Reine sa niè»e de la comtesse de Brancas n'avoit pas plu à cette princesse i elle s'en souvenoit. 11 arriva donc qu'un matin allant à la messe , appuyée sur Brancas son chevalier d'honneur , elle le quitta pour aller dire à sa femme, qu'elle 'vit à genoux dans un coin de la chapelle, qu'elle lui ordoanoit de ne jamais parler d'elle avec le Roi , et de ne la mêler jamais dans ses discours. D'abord le comte de Brancas crut que la Reine mère avoit été parler à sa femme pour lui faire une faveur , et dans
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cette pensée il voulut lui en rendre grâces ; mais la Reine mère lui dit froidement : « Ne m'en remerciez (( pas, Brancas; c'est que je défendois à votre femme (( de nommer mon nom au Roi. » 11 fut surpris de cette déclaration. Le mari et la femme parurent affligés; ils crièrent contre les mauvais offices quils disoient qu on leur avoit rendus , et se plaignirent de la comtesse de Flex , disant qu elle avoit blâmé madame de Brancas devant la Reine mère des complaisances qu'elle avoit eues poui? le Roi. Dans le vrai, je crois qu'ils ne pouvoient avec justice se plaindre de personne , et que leur manière d'agir les avoit décrédités ; car voulant acquérir les bonnes grâces du Roi par des voies que lui-même n'estimoit pas , et conserver celles de la Reine mère avec son estime, il leur avoit fallu faire et dire des choses si opposées les unes aux autres , que cela seul les avoit fait tomber dans des fâcheux embarras, dont les sources et les effets ne pouvoient tarir facilement. Pendant qu'ils pestoient contre leurs ennemis imaginaires , ils faisoient valoir au Roi ce qu'ils soufiroient pour lui , et travailloient à le rendre leur défenseur, J'estimerois leur habileté, s'ils avoient em autant d'application à ne point détruire les autres qu'ils en avoient & rétablir leurs affaires. Elles se trouvoient en mauvais état par la disgrâce de Fouquet : et le besoin qu'ils avoient de la faveur excuse leur conduite, mais ne peut justifier leurs fausses accusations faites trop légèrement, ni ce que madame* de Brancas avoit dit au Roi, en perdant le respect qu elle devoit à la Reine mère. Il leur plut enfin d'en user ainsi ; et peut>etre qu'enivrés de leurs visions , ils étoient persuadés que ce qu'ils disoient étoit véri-
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table. Le dégoût que la Reine mère avoit contre .eux s augmenta par leurs plaintes , qui en effet n ëtoient pas justes. Cette princesse , par un motif d'estime pour, le comte de Branças , lui avoit voulu donner des avis sur sa famille qu'il avoit mal reçus, et de là procédoit tout le reste. Mais la Reine mère étoit accoutumée à pardonner : elle en avoit fait une habitude estimable dans des occasions plus fortes et plus grandes que celle dont je parle \ et voulant donner au tempérament du comte et de la comtesse de Brancas ce qui avoit pu lui déplaire , elle l'oublia en faveur de leurs intentions, qu'elle ne crut pas mauvaises, et ne laissa pas de les traiter favorablement. Ce nest pas que je ne sois persuadée que ce qu elle eut à sacrifier à Dieu en cette occasion lui coûta beaucoup , parce que tout ce qui regardoit le Roi la touchoit vivement , non point par sa qualité de roi , mais par la tendresse qu'elle avoit pour lui.
Pendant le séjour de la cour à Fontainebleau , Madame accoucha d'un fds : dont la Reine mère témoigna une grande joie, et le Roi parut en ressentir autant que si ce présent du ciel lui avoit été donné à lui-même. 11 fut appelé le duc de Valois, pour ressusciter en lui cette illustre branche qui a donné tant de grands rois à la France.
Ensuite de toutes ces choses, la cour revint à Vincennes, où j'eus l'honneur de revoir la Reine. Après une longue conversation avec elle , je trouvai qu'il étoit nécessaire de parler au Roi. Je le fis, etje le suppliai de croire que comme j'étois fidèle à mes amis , je Pétoi^ davantage à mon maître -, et qu'il étoit impossible , selon mes sentimens, que je pusse manquer
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à ce premier devoir. Il me fit bon visage , et me fit rhonneur de me répondre assez obligeamment, c'està-dire à son ordinaire, peu de syllabes, mais qui ne laissèrent pas de me redonner la vie, et des forces pour souffrir les chagrins frëquens d'un si méchant pays, que Ton hait souvent par raison, mais que Ton aime toujours naturellement.
Sur la fin de septembre , Monsieur et Madame allèrent à Villers-Coterets. La Reine mère par complaisance y alla aussi , et y fut deux jours. A son retour le Roi y fit un voyage , et laissa la Reine à Vincennes , qui étant grosse ne pouvoir aller avec lui. Cette prince^e , se voyant privée de cette satisfaction , auroit du moins souhaité qu'il eût voulu y aller en compagnie moins agréable que celle de mademoiselle de La Vallière , qu'il avoit choisie pour l'y mener. Elle en pleura sensiblement , et le Roi , qui la trouva toute en larmes dans son oratoire la veillé de son départ, adoucit ses peines en lui témoignant d'y prendre part; ' ^t pour la guérir des maux présens que la jalousie lui faisoit souffrir, il lui fit espérer qu'à l'avenir il quitteroit la qualité de galant , pour prendre à trente ans celle de bon mari. La Reine mère prit le soin de guérir le reste de sa tristesse, et tout se passa à l'ordinaire, c'est-à-dire que ses douleurs finirent par le retour du Roi, dont la présence la gUérissoit de tous ses maux.
Le 4 octobre , la Reine mère étant venue de Vincennes à Paris visiter les petites Carméfites , se trouva mal en ce lieu. Elle eut mal au cœur, et une manière de foiblesse. De là elle alla coucher au Val-de-Grâce, où elle eut une mauvaise nuit. Le Roi cer même jour
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ayant su que la Relue sa mère s'ëtoit trouvée mal , et qu'elle n'avoit pu revenir coucher à Vincennes,. partit à huit heures du soir, et courut au galop lui faire une visite, montrant par son enfipressement et son inquiétude que son amitié pour elle avoit de fqgtes rar cines dans son cœur. La Reine mère en fut touchée, et lui en témoigna sa reconnoissance par les louanges qu'elle lui en donna, A son retour à Yincennes , un jour qu'elle gardoit la chambre , il lui amena mader moiselle de La Vallière. Il n'eut point de peur que la Reine la vît, parce qu'elle se trouvoit mal aussi ^ mais quand elle sut que cette fille étoit chez la Reine sa mère , et qu'elle jouoit avec le Roi , Monsieur et Madame dan3 sa chambre , elle en fut excessivement affligée ^ et comme alors je me trouvai par hasard auprès d'elle , elle me commanda d'en aller parler à la Reine sa mère. Je trouvai cette grande princesse enfermée dans soii oratoire, apparemment fort chagrine de ce que le Roi avoit fait. Aussitôt qu'elle me vit elle rougit -, et ne voyant que trop dans ses yeux qu'elle devinoit mon ambassade, je ne lui en dis rien. Je refermai la porte du lieu ou elle étoit enfermée , et mon silence respectueux lui fit bien mieux entendre que je ne l'aurois pu faire tout ce que je craignois de lui dire. La part qu'elle avoit eue à cette petite aventure ayant été en elle une complaisance forcée , ses réflexions la firent beaucoup souffrir : si bien que le lendemain elle en parla elle-même à la Reine sa fille, et je sais qu'elles demeurèrent satisfaites l'une de l'autre. Pour moi, je m'en revins coucher à Paris ^ans retourner chez la Reine ^ car ne pouvant alors lui donner de consolation par mes services, je me con-
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fiai en k prudence de la Reine sa mère, que je connoissois trop parfaitement pour douter qu'elle pût oublier de s'y employer tout entière.
Je ne puis en cet endroit m'empêcher de dire une chose^ui peut faire voir combien les gens de la cour, pour l'ordinaire , ont le cœur et l'esprit gâté , et rempli des méchantes maximes du monde. Dans ce même moment que la Reine m'avoit commandé d'aller parler à la Reine sa mère , je rencontrai madame de Montausier , qui étoit ravie de ce dont la Reine étoit an désespoir* Elle me dit avec une grande exclamation de joie : u Voyez-vous , madame, la Reine mère a fait « une action admirable d'avoir voulu voir La Vallière: K voilà le tour d'une très-habile femme et d'une bonne « politique. Mais, ajouta cette dame , elle est si foible « que nous ne pouvons pas espérer qu'elle soutienne « cette action comme elle le devroit. » Véritablement je fus étonnée de voir dans la comédie de ce monde combien la différence des sentimens fait jouer de différens personnages-, et ne voulant pas lui répondre, je la quittai, courant comme une personne qui ayant une affaire ne pouvoit pas l'écouter. Le duc de Montausier, qui étoit en réputation d'homme d'honneur (>), me donna quasi en même temps , mais sur un autre sujet , une pareille peine ; car eiî parlant du chagrin que la Reine mère avoit eu contre la comtesse de Brancas , il me dit ces mêmes mots : a Âh ! vraiment « la Reine mère est bien plaisante d'avoir trouvé mau- « vais que madame de Brancas ait eu de la complai-
(i) D^homme d'honneur : On ne peut s'empéchcr de remarquer que le duc de Montaiisier dément en cette occasion lé noble caractère qui lui cit attribué par les contemporains.
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« sance pour le Roi ^ en tenant compagnie à made- « moiselle de La Vallière. Si elle étoit habile et sage , « elle devroit être bien aise que le Roi fût amoureux a de mademoiselle de Brancas ^ car étant fille d'un « homme qui est à elle et son premier domestique , « lui , sa femme et sa fille lui rendroient de bons K offices auprès du Roi. » Nous devons tout à Dieu , et rien ne doit être dans notre cœur et dans notre volonté au-dessus de lui. Il nous commande d'obéir au Roi , mais nous ne lui devons cette obéissance que dans tout ce qui n'est point contre la loi divine. Sur ce principe, je laisse aux casuistes à décider de la qualité des sentimens de M. et de madame de Montausier. M. et madame de Brancas avoient voulu que leur fille montrât l'exemple aux autres de suivre mademoiselle de La Vallière -, et comme ils avoient demandé permission à la Reine , qui la leur avoit refusée , l'excès du dépit qu'ils en avoient leur faisoit dire avec hypocrisie , et dans le dessein de couvrir la lâcheté de leurs discours , que la Reine mère , par une opiniâtreté indigne d'une mère chrétienne , avoit contribué au péché du Roi son fils , au lieu de travailler à l'en tirer , comme elle le faisoit souvent par ses sages conseils. Ils auroient voulu au contraire qu'elle y eût pris une part qui Tauroit rendue indigne des miséricordes divines , et indigne même de l'estime du Roi son fils ^ car ce prince avoit trop de discernement pour croire qu'il eût pu voir sans mépris ce qui de soi auroit été si méprisable. Je répondis à M. de Montausier qu'il me sembloit avoir remarqué dans l'histoire que Catherine de Médicis étoit déshonorée, pour avoir eu de pareilles complaisances pour les rois^ ses enfens , et que
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je serois fâchée, pour Fintérêt que je prenois à la gloire d'Anne d'Autriche, quelle fût capable d'en faire autant. Je suis même persuadée, comme d'une vérité indubitable , que le comte de Brancas , malgré ses emportemens , avoit trop de conscience et d'honneur pour désirer d'entrer dans de telles aventures ; mademoiselle de Brancas non plus, qui étoit aussi sage qu'elle étoit belle , et que la Reine mère aîmoit pour sa singulière modestie. Je suis obligée de dire que les conseils que cette princesse avoit donnés à son père ne la regardoient pas : ils avoient été destinés seulement à la correction des iuconsidérations de madame de Brancas sa mère.
Le 10 octobre, toute la cour partit de Yincennes pour aller à Versailles passer quelques jours daRS les divertissemens que le Roi leur préparoit.. La Reine , qui alors étoit avancée dans sa grossesse , avoit eu des maux de reins qui lui avoient fait peur 5 elle eût voulu ne point aller à ce voyage , de crainte de se blesser : car elle aîmoit à se conserver dans ses grossesses. Le Roi ,^pour l'y engager et guérir son inquiétude et ses larmes , prit le soin lui-même de lui faire composer une chaise qui ressèmbloit tout-à-fait à un lit portatif, et de l'avsu de la Reine elle s'y trouva commodément. Comme il étoit avantageux au Roi d'avoir des enfans , et que les voyages sont toujours dangereux à une femme qui est en cet état, il semble qu'il étoit de la prudence de préférer à ses plaisirs la conservation de la Reine 5 mais ce prince étoit dans cet âge où quasi toujours le cœur l'emporte sur tout le reste. Le jour que la Reme partit de Vincennes, elle vint doucement dans sa machine dîner aux pe*
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tites Camiëlites ses favorites , et elle leur fit part de ses chagrins.
La Reine mère alla droit à Versailles , et au retour de ce petit voyage elle passa par Chaillot où j'ëtois (i). Elle nous fît Thonneur de nous faire part à la mère de La Fayette, supérieure de ce couvent, à ma sœur et à moi , des peines qu'elle y avoit eues , par l'humeur chagrine et jalouse de la Reine, qui n'avoit pas autant d'expérience des choses du monde et de force d'esprit pour s'y soutenir qu'elle lui en auroit souhaité. Par les sentimens que nous lui vîmes, nous connûmes clairement que tous les événemens de la cour, bons ou mauvais , contribuoient également à sa perfection : ce qui lui donnoit un grand désir de ne plus rien désirer que Dieu 5 mais il lui falloit beaucoup souffrir avant que de posséder ce bonheur , non-seulement en sa personne , mais encore en celle de la Reine même , qui tomba dangereusement malade le 4 de novembre. Son mal commença par une fièvre tierce qui fut accompagnée de fâcheux accidens. Elle eut de grandes douleurs aux jambes; et ses douleurs, qui furent violentes, furent suivies de son accouchement, qui fut à huit mois, d'une princesse qui vécut peu de jours.
Le lendemain elle eut des convulsions qui firent craindre qu'elle ne mourût. Le Roi , suivant la loi de ces contrariétés étonnantes qui se trouvent en lui comme en plusieurs autres hommes , montra en cette occasion , selon qu'il avoit accoutumé de le faire, des sentimens fort tendres pour la Reine. Il pleura, et dans sa douleur , outre les marques qu'il lui donna de son amitié, il en fit voir de sa foi. Il envoya distri-»
(l) Pans le couvent cle Saintc-Maric de Chailiot^
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buer quantité d'argent aux pauvres et aux prisons pour délivrer les prisonniers : il fit des vœux pour la vie de cette princesse qu'il estimoit par sa vertu, et qu'il ne pouvoit haïr , vu sa beauté et la tendresse craintive , respectueuse et soumise qu'elle avoit pour lui. Il dit au maréchal de Yilleroy , dans le temps qu'elle fut en travail , qu'encore que ce fût pour lui un grand malheur de perdre un enfant , il s'en consoleroit, pourvu que Dieu lui fit la grâce de lui conserver la Reine, et que son enfant pût être baptisé.
La Reine mère fut sensiblement touchée du péril où elle vit la Reine. Elle la fit résoudre malgré sa tendresse, et la peine qu'une jeune personne sent d'ordinaire à la mort , à recevoir le saint viatique. Elle lui apprit qu'elle étoit en danger , et dit ensuite à ceux qui s'étonnoient de la force qu'elle avoit eue à lui annoncer cette triste nouvelle , qu'elle aimoit la Reine -, mais qu'elle soûhaitoit plus ardemment de la voir vivre dans le ciel que sur la terre. Le Roi , accompagné de toute la cour, alla au devant du Saint Sacrement-, et la Reine mère demeura dans la chambre de la Reine , qui , après avoir communié , dit qu'elle étoit bien consolée d'avoir reçu Notre Seigneur , et qu'elle ne regrettoit la vie qu'à cause du Roi y desta muger ( et de cette femme ) , montrant du doigt la Reine mère. Mais enfin Dieu la redonna à la France, au Roi et à la Reine sa mère. Elle guérit le 18 de novembre, après avoir pris de l'émétique.
La Reine mère depuis quelque temps , et particulièrement dans cette maladie de la Reine , sentit de considérables douleurs à son sein. Comme elle avoit trop négligé ce mal , elle fut surprise de voir <|u en
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peu de temps il empira notablement •, et par la couleur jaune de son visage , on vit que la tristesse qu'elle avoit eue du péril où elle avoit vu la Reine lui avoit été nuisible. Elle avoit consulté les médecins sur le commencement de cet étrange mal, et ils y mettoient alors de la ciguë, qui ne lui fit point de bien. Elle avoit eu le dessein, à ce qu'elle me fit l'honneur de me dire, de se mettre entre les mains de Vallot , premier médecin du Roi, qui, pour être versé dans la connoissance des simples et de la chimie , paroissoit devoir connoître des remèdes spécifiques pour cette maladie*, mais il montra tant de foiblesse à soutenir ses avis contre ceux qui lui étoient opposés , qu'elle en fut dégoûtée. Seguin, qui étoit son premier médecin, étoit un homme savant à la mode de la Faculté de Paris, qui est de saigner toujours, et de ne se servir point des autres remèdes. 11 n'avoit guère d'expérience, car il étoit venu jeune au service de la Reine. Pour surcroît de malheur, il étoit passionné, et n'estimoit'le conseil de personne; et sans cônnoissance d aucuns remèdes particuliers pour le mal de la Reine mère, il s'opposoit seulement à tout ce que l'on proposoit pouT elle : si bien que dans ces commencemens elle demeura indécise, et pendant cette suspension son mal devint si grand , qu'il fallut aussitôt y apporter les remèdes extrêmes. Cette princesse, ne trouvant du secours en personne , fut contrainte de s'abandonner aux passions des hommes , qui la tourmentèrent plus que son propre mal. Ses serviteurs avoient aussi chacun leur opinion particulière sur la conduite qu'elle devoit tenir : les uns étoient pour ValÏQt , les autres lui étoient contraires y et pour être
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trop grande et trop aimée , elle se vit sans pouvoir recevoir de consolation ni de remède d'aucun de cent qui auroient dû lui en donner. Je la vis souvent dans ces temps-4à,aux piedsdeDieu, connoître avec quelque peine tout ce qui lui manquoit-, mais ayant toujours eu une grande confiance en sa divine providence, elle disoit ce qu'elle avoit dit souvent en d'autres occasions : « Dieu m'assistera ; et s'il permet que je sois « affligée de ce terrible mal qui semble me menacer, « ce que je souffrirai sera sans doute pour mon salut-, c( et j'espère , disoit-elle, qu'il me donnera les forces « dont j'aurai besoin pour l'endurer avec patience.» Elle ajoutoit à ces paroles qu'ayant vu des cancers à des religieuses (0 qui en étoient mortes toutes pourries, elle avoit toujours eu de l'horreur pour cette maladie si effroyable à sa seule imagination; mais que si Dieu permettoit qu'elle en fût attaquée , il falloit avoir patience 5 qu'il étoit le maître, et qu'il étoit juste de le bénir en- tout temps. Elle continuoit de mettre alors sur son sein de cette ciguë qui paroissoit l'empirer beaucoup. Je le dis à Vallot. Il me répondit froidement que s'il avoit été seul , voyant combien ce remède lui étoit contraire , il y auroit plus de quinze jours qu'elle n'en mettroit plus. Je fus surprise de voir que de petits égards empêchoient cet homme de dire la vérité et de la soutenir , en lui faisant hasarder la vie d'une si grande princesse , et si utile an monde. Je courus aussitôt le dire à lîi Reine mère, qui, sans murmurer contre cette barbarie, me dit seulement , mais en rougissant : « 11 faut avoir p2\^ fc tience. »
(1) Des rcligieaaes du Val-<ie-Grâce. ^
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Le i5 du mois de décembre , la Reine mère donna des marques publiques de cette constance qui, devant s'augmenter à la mesure de ses maux , devoit aussi la rendre un admirable modèle de patience et de piété. Ce fut à Noël , au Val-de-Grâce , que son mal se déclara tout d'un coup très-grand et incurable. Elle eut une mauvaise nuit; et quand le lendemain les médecins la pansèrent, ils trouvèrent son sein en tel état qu'ils en furent étonnés. Elle connut leur surprise à leur visage*, et toutes ses femmes, qui le virent avec douleur, se mirent à pleurer : elle seule ne témoigna point être ajBligée, et ne fit aucune plainte -, mais après avoir laissé voir , à l'émotion de son visage , qu'elle n étoit pas insensible , elle les reprit et les consola tout ensemble, en leur faisant voir l'entière soumission qu'elle avoit à la volonté de Dieu. Elle dit au Roi qui la vint voir après son dîné , et à Monsieur qui y étoit dès le matin, qu'elle les prioit de ne se point troubler de cet accident; qu'elle étoit contente de mourir ; que cela n'alloit qu'à quelques années de moins , et qu'elle s'estimoit heureuse de ce que Dieu vouloit par cette voie lui faire faire péiiitence de ses péchés. On fît aussitôt une consultation des plus célèbres médecins et chirurgiens de Paris. Ils conclurent tous que c'étoit un cancer , et que ce mal étoit sans remède. Le Roi, suivant en cela la première inclination de la Reine sa mère , fit arrêter qu'elle se serviroit de Vallot, son premier médecin. Elle le trouva bon, quoique ce qui paroissoit avoir si fort empiré son mal vînt de ce qu'il y avoit mis depuis quelques jours. Puis voyant que ces remèdes ne la soulageoient pas j elle se laissa aller au conseil de plusieurs per-
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sonnes qui lui parlèrent d'un pauvre prêtre de village , nomme Gendron , qui pansoit les pauvres, et qui avoit acquis de la réputation à ce charitable exercice. Elle le vit au Val-de-Grâce -, et Seguin son médecin , qui voyoit que VaUot jusqu'alors n'avoit pas réussi à la traiter 5 lui conseilla de se mettre entre les mains de cet homme. La Reine mère suivit son avis, même avec quelque espoir de guérison ou de longue vie ^ car cet homme lui promit qu'il endurciroit son sein comme une pierre , et qu'ensuite elle vivroit aussi long-temps que si elle n'avoit point eu de cancer. Mais Gendron ne parloit pas de bonne foi 5 car , outre que son remède étoit nouveau , et qu il ne l'avoit pas assez expérimenté pour en répondre, une demoiselle que nous connûmes bientôt après , à qui il l'avoit donné , s'en trouvoit fort mal , et son sein s'étoit ouvert. Ce remède étoit chaud , et par conséquent il étoit violent. La Reine mère en sentit de grandes douleurs-, mais alors elle commença de former en elle-même une forte résolution de s'accoutumer à la souffrance. Le jour elle s'habilloit à son ordinaire , et se divertissoit le mieux qu'il lui étoit possible. Ses nuits étoient mauvaises : celles qui couchoient dans sa chambre disoient qu elle ne dormoit guère ^ et tous les maux qu'elle a eus se sont fait connoître plutôt par leur propre grandeur que par ses plaintes. Elle passa quelque temps de cette manière , non-seulement sans dire ce qu'elle sentoit , mais sans montrer nul chagrin de son mal. L'espoir qu'elle eut jusque là de pouvoir trouver quelque, soulagement dans la science des hommes rendroit sa constance moins admirable , si nous n'avions vu cette vertu subsister avec de cruelles
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douleurs , avec la certitude de raugmentation de son mal, ou plutôt la certitude de la mort : c'est pourquoi ceux qui ont examiné les mouvemens de son ame dans tous les temps de cette effroyable maladie les ont trouves infiniment estimables.
La Rein€ mère me fît Thonneur de me dire alors , un jour que j'étois seule avec elle dans son oratoire , qu'elle croyoit mourir de ce mal , mais que ce ne seroit peutrétre pas sitôt. Elle passa de cette sorte tout l'hiver , pendant lequel son mal fut fort grand. On le voyoit dans ses yeux et à son visage ; mais comme il étoit supportable , son esprit étoit soulagé parles pro* messes de Gendron , qui la flattèrent de quelque prolongation de vie. Peu à peu néanmoins son cancer empiroit et commençoit à s'ouvrir : ce qui donnoit de grandes inquiétudes à ceux qui s'intéressoient à sa vie.
En ce même temps il y eut beaucoup d'autres personnes qui se vantoient d'avoir de beaux secrets , et qui assuroient la Reine mère de la guérir , si elle vouloit se mettre entre leurs mains. Parmi ceux-là il y avoit un certain Lorrain nommé Alliot (0, qui s'étoit adressé à moi , qui nous faisoit voir une demoiselle presque guérie par lui. Elle avoit été pire que la Reine mère, et le bon tempérament de cette princesse nous donnoit lieu d'espérer qu'elle résisteroit à ses maux , et que les remèdes , aidés par sa force naturelle, en demeureroient les maîtres-, mais malgré toutes leurs paroles , au lieu de trouver par leur art la santé et la vie , nous la voyions courir à sa fin , par le chemin d'une terrible et dure pénitence. Les re-
(i) Alliot : Pierre , médecin de Bar-le-Duc. Il paroit que son remède consisioit en une préparation arsenicale.
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mèdes des hommes , par Tordre de Dieu , furent ina' tiles à la guérison de son corps ; mais par les tourmens qu'ils lui firent souffrir , ils servirent à guérir les ma^ ladies de son ame. Il lui falloit devant Dieu remplir le vide dé ses vanités passées*, il falloit que cette ame, que Dieu destinoit à la véritable gloire , fut purgée des sentimens de Torgueil humain , qpi est quasi inséparable de la grandeur et du fi^te qui suit la royauté. Il falloit que la paresse et la négligence qu'elle avoit eues peut-être de s'acquitter de ces grands devoirs où sa régence Favoit engagée trouvassent leurs remèdes dans les châtimens que Dieu lui préparoit, et que par cette voie de grâce, si opposée à la nature , elle pût être digne de ses miséricordes , qui valent beaucoup mieux que la vie. La dernière imperfection apparente que les sages ont pu remarquer en cette éminente princesse a été que , portant la mort dans son sein par les commencemens de sa funeste maladie , elle soit demeurée jusqu'alors un peu ' trop attachée à l'amour de sa personne. L'habitude y avoit beaucoup de part : et sa fermeté , qui Tempêchoit de craindre la mort , la rendant exempte d'inquiétude , la faisoit agir de la même manière que si elle eût été en pleine santé , n'oubliant rien des soins qu'elle devoit à son salut. Elle en donnoit quelques-uns à sa propreté et à son ajustement , étant persuadée que sa qualité de reine, qui l'exposoit au public, l'y obligeoit. Elle n'en avoit néanmoins aucun qui pût choquer la bienséance : si bien qu'au lieu de la blâmer, onpourroit mettre an rang des vertus morales cette intrépidité qui la rendoit en tout temps égale à elle-même. Mais comme je ne voudrois pas que le respect particulier que je con-
DE MADAME DE MOTTEYILLE. [l664] 225
serve* pour sa mëmoke me pût faire juger de ses sentimens peut-être trop avantageusement , et que ce que j'écris est un simple récit de la vérité , sans laquelle l'histoire deviendroit une fable ridicule , j'avoue quCj parlant selon les préceptes de saint Paul, il auroit été à souhaiter pour l'édification du public que cette grande Reine, par un détachement plus précis de ces bagatelles, eût plus fait voir en son extérieur que Dieu seul régnoit en elle. D'un autre côté , selon ce même apôtre, toutes choses se tournent en bien à ceux qui aiment Dieu 5 et nous avons vu clairement que le souvenir de cette foiblesse , qui alors étoit entièrement innocente , a produit en elle la force de vouloir souffrir. La connoissance sincère qu'elle a eue de son néant a fait son élévation, et le repentir qu'elle a eu de l'estime qu'elle avoit faite dans sa jeunesse des beautés de son corps a été cause de la sainteté de sa^môrt.
Pendant que la Reine mère souSroit , et que le Roi s'occupoit à ses affaires et à ses plaisirs [au printemps de i665], l'infidélité de ses amis lui fit connoître l'innocence de ceux qu'il avoit rejetés. S'il n'étoit pas en état de s'en vouloir repentir, du moins il adû voir par sa raison que rien n'est plus incertain que les jugement des hommes. Pour éclaircir ce que je veux dire, il faat retourner à l'année 1662. Madame ayant enfin laissé voir qu'elle nehaïssoit pas le comte de Guiche, eut à souffrir de ce que la Reine mère et la reine d'Angleterre sa mère voulurent faire contre elle. Montalais (0 , une de ses fdles d'honneur , fut chassée
(x) Montalais : Cette demoiselle fut reléguée à Tabbaye de FoutevrauU 9 d'oà elle sortit peu de temps après.
aft6 fi665] MÉMOiBEs
pour aroir été la dépositaire de 9e$ «ecreU ^ et le Roi, pour le repos de Monsieur , exila tout de nouyeau le coupable , et Tenvoya en Pologne. Monsieur, par des sentiinens qui paroissoient incompatibles, aimoit toute la famille de Gramont , et le même comte de Guiche ayoit été son favori jusqu'à cet instant qu'il flit chasse en 1661. Maigre cette première aventure. Monsieur consentoit que la princesse de Monaco (>), revenue de r^xil où j'f^i dit ailleurs que la Reine mère Tavoit envoyée I quoique sœur de celui qu il ne pouvoit plus aimer, fût la confidente déclarée de Madame. 11 avoit fait, comme je Tai encore écrit, madame de Saint«€liau* mont 9 ^eeur du maréchal de Gramont , gouvernante de ses enfans, et le chevalier de Gramont leur frère étoit bien traité par lui. Milprd Montaign, pour plaire à Madame et à toute la famille de Grao^ont , qui dominoit dans cette eour , quelque temps après l'éclat qui avoit été fait contre Madame pressa la Reine mère de consentir au retour de l'infortuné comte de Guiche , qui , tout environné de la fausse gloire du nionde , s!estimoit ss^ns doute trop heureux de souffrir pour une si belle cause.
I^a Reine mère , ^n cela sans doute trop facile à persuader , avoit consenti k ce retour , mais à coisidi' tion que le criminel ne se trouveroit jamais dans les lieux où ^eroit Madape. te comte de Guiche revint donc en France^ et alla trouver le Roi h Marsal (>), qui le reçut favorablement-, et Monsieur le traita comme il devoit» q'est^à-dire avec quelque froideur. Le comte
(1) £éa princesse de Monaco : CatlierineCharlotte de Gramont, femme (U L01BS ^ipfildi , dmc de Valeniinois et prioee de Monaco. Elle moqrot en 1678 , à trente-Dcuf ans. •— (a) CVst-à-dirç aa siëg« de cette ville.
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deGuiche, àson retour, fitparoître vouloir observer les ordres qu'il avoit reçus avec une grande exactitude. Monsieur crut être obéi : et la facilite qu'il eut à se le persuader venoit sans doute de la bonne opinion qu'il avoit eue de Madame, qui d'abord que Monlalais fut éloignée , par un aveu de tout le passé , qui n'ëtoit point criminel , et qui avoit paru sincère à Monsieur, avoit effacé dans son cœur et dans son esprit une partie de ses soupçons. Il se consoloit de ses chagrins avec la Reine sa mère , comme avec sa meilleure amie , et agissoit souveitt par ses conseils. Cette princesse , qui condamnoit la conduite apparente de Madame, la croyoit en effet pleine d'innocence; et voulant la corriger de ses fautes, elle travailloit dé tout son pouvoir à leur bonheur commun: mais elle ne put y réussir.
Madame , à ce retour du comte de Guiche, ne manqua pas de confidens pour avoir de ses nouvelles^ et cette histoire eut de grandes suites. J'en ignore le détail , et je n'en sais que quelques endroits. Ce qui parut au public fut que Vardes , qui avoit une ambition déréglée , et qui naturellement étoit artificieux et vain, étant rempli d'un ardent désir d'être bien auprès du Roi , avoit conseillé à madame la comtesse de Soissons , qui étoit accusée de ne le pas haïr, toutes les mauvaises voies dont elle s'étoit servie pour conserver sa faveur, et dont j'ai parlé sur le chapitre de mademoiselle de La Motte-Houdancourt. Vardes avoit été ami du comte de Guiche, et par la comtesse de Soissons il étoit entré dans la confidence de Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exilé , et même depuis son retour , sous le nom d'àmi il le voulut perdre
3a8 [l665] MÉMOIBES
auprès de cette jeune princesse; et qu'ayant formé le dessein de la tenir attachée à lui par la crainte des maux qu'il pourroit lui faire , U lui conseilla de retirer ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais qui les ^voit, et qui malgré sa disgrâce avoit eu l'adresse de les sauver , et de les emporter avec elle. Je sais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce conseil, y consentit , et qu'eUe lui donna un bUlet pour les demander à ceUe qui les avoit; que quand il s'en vit le poîi?es8eur , il eut la perfidie de les garder malgré Madame , qui fit tout ce qu'elle put pour l'obliger à les lui rendre-, et que cette princesse, outrée de sa trahison, en voulut du mal non-seulement à lui, mais aussi à la comtesse de Soissons , qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui pour lui faire cet outrage. On a dit que Vardes , ayant été infidèle à sa première amie et à son ami , avoit voulu joindre l'amour à l'ambition, et que ses sentimens et ses artifices , pour triompher du cœur de Madame , agissoient pour une même fin. Je n'en sais rien : je n'ai pas eu de commerce avec lui , et je ne puis faire une juste description de la duplicité de son ame ; mais û est certain qu'un mélange de tant de passions devoit produire beaucoup de mauvaises choses : et c'est ce qui arriva en effet. Les dames se brouillèrent : le comte de Guiche et Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit naître la jalousie et la haine entre ces quatre personnes. La comtesse de Soissons , qui prétendoit avoir sujet de se plaindre de Madame , la menaça de dire au Roi tout ce qu'eUe disoit avoir été £ut par elle et par le comte de Guiche contre lui; mais
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l665J 229
Madame , craignant Teffet de ses menaces , fût comme forcée de la prévenir , et d'avoiier tout le passé au Roi. Dans cet aveu , il apprit que la lettre écrite à la Reine sous le nom d^ la reine d'Espagne, et donnée à la Molina en i66a, étoit de l'invention *de Vardes , et écrite de la main du comte de Guiche avant son exil; et la conversation que la comtesse de Soissons avoît eue avec la Reine dans le couvent des Carmélites de la rue du Bouloy n'y fut pas oubliée. La comtesse de Soissons de son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avouée , en avoit écrit d'autres à Madame où il le traitoit de fanfaron , parloit de lui d'une manière qui ne lui pouvoit pas plaire , et faisoit ce qu'il pouvoit pour obliger cette princesse à conseiller au roi d'Angleterre son frère de ne point vendre Dunkerque au Roi.
Toutes ces choses furent amplement éclaircies par ce grand prince. Il en voulut même des déclarations par écrit de la propre main du comte de Guiche, qui en dénia une partie , et avoua la lettre écrite par Vardes, et mise en espagnol par lui, à dessein d'animer les Reines à haïr La Vallière.
Lorsque toutes ces intrigues furent publiques , un jour que la Reine mère se trouvoit plus mal qu'à l'ordinaire , nous vîmes le Roi faire une longue conversation avec elle, puis prendre Madame, et s'enfermer avec elle par plusieurs reprises, La comtesse de Soissons eut aussi de grandes conférences avec lui : maisr elle ne voulut jamais lui avouer avoir eu aucune part à la lettre écrite à la Reine en 1662, quoique, selon toutes les apparences , ce devoit être eUe qui avoit
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ramassé dans la chambre de la Reine le dessus de la lettre écrite de la main de la reine d'Espagne , qui avoit servi d'enveloppe à ce paquet. Je ne sais pas quelles furent ses justifications et ses excuses ; mais voicL ce qu on' en disoit. Elle avoit paru sentir de la peine du traité que le Rpi avoit fait en Tannée 166% avecleduc de Lorraine , par lequel ce prince dépouillé lui cédoit après sa mort la propriété des duchés de Lorraine et de Bar, et lui donnoit Marsal de son vivant, à condition que tous les princes de sa maison seroient appelés à la succession de la couronne après la maison de Bourbon. Il est encore à croire que cette princesse , cachant ses sentimens intérieurs , colora toutes ses intrigues sur la douleur qu'elle avoit de voir que le comte dé Soissons son mari, si grand par sa naissance et par lé sang de France mêlé au sien, fût obligé de céder aux princes de la maison de Lor-< raine.
Le Roi demanda à la Reine la vérité de la conver-> sation que cette princesse avoit eue avec elle aux petites Carmélites. Elle ne lui en dit qi^ie les moindres choses -, car alors la comtesse de Soissons étant brouillée avec Madame , qu'elle né croyoit pas son amie, elle commença à ne plus haïr cette princesse -, et , par un sentiment de fidélité , elle ne voulut pas la perdre. Mais la bonté de la. Reine n'empêcha pas sa disgrâce. Vardes, qui depuis peu étoit déjà exilé, pour avoir dit dans le commencement de leur brouillerie , et avant leur éclat , quelques paroles contre le respect qu'il devoit à Madame , fut envoyé en prison dans la citadelle de Montpellier 5 et , le 3o mars i665, le comte et la comtesse de Soissons partirent de la
DE MàUAMS DE MOÎTETILLE. [l665] aîi
conr , ayec un ordre stecret de se retirer à Ttiro de lears maisons.
Ce même jour 3o mars , quelqu'un (0 , bien instratt de Taffaire dont je viens de parler, me rencontrant chez la Reine mère , me dit tout bas que personne à la cour ne gagnpit tant que moi à cette joumëe ; et m'apprit qu'encore que lé Roî fut demeuiré indécis sur les soupçons qu'il avoit eus de moi tonchant là lettre écrite contre lui , et donnée à la MoKna , ée^ doute jusqu'alors laroît déterminé à ne me f ouloiV pas de bien. J'étois fort incapable de manquer aUi respect et à la fidélité que je lui devois , mais j'en éto& encore éloignée par taûs propres sentimens : car, grâces au ciel, je n'entre que le moins que je puis dans les passions de mes amis , et je ne serois nulle-* ment capable de me laisser persuader par eux sur ce qui me pârtiîtroit contre la raison ou mon devoir. La dacbesse de Nayailles , de plus , étoit aussi incapable de me prier àe l'écrire que moi de lui complaire j eatr souvent nous en avions parlé ensemble, et n^én connoissant point les auteurs , elle nous avoif toujours para une pauvre invention. Quand je sus etiJÉn de qm elle vendit , je m'en étonnai encore davantage , parce que le comte de Guiche avoit beaucoup d*ésprit , et Vardes aussi; mais ils eurent peut-être des raisons pour le faire que je n'ai point sues qu'ils démêleront eirx-mémes , s'ils veulent quelque jour s'en justifier envers le public.
Il faut achever la destinée du comte de Guiche , le héros de ce petit morceau dlristoire. Il fut-donc exil'é pour la troisiènte fois, et s'en alla eu BdUànde finir
(i)UïeUicr.
a3a [l665] MÉMOIRES
les aventiires du ropian. La passion qu'il'aeue pour Madame lui avoit attiré de grands malheurs '^ .mais la vanité , dont il ne paroissoit que trop susceptible , lui en avoit sans doute ôté toute Tamertume. Il avoit épousé la fille du duc de Sully , petite-fiUe , par sa mère, du chancelier de France (0 , bien faite , sage et riche ; mais jusqu'alors elle avoit été mariée sans l'être, et sans avoir en lui. un mari qui auroit pu trouver beaucoup de douceurs avec elle , et profiter des grands établissemens de sa maison qui le regardoient. Mais il aima mieux une disgrâce éclatante qu'une vie ordinaire, avec l'abondance de toutes choses. Il est juste que le dérèglement de l'esprit de l'homme porte en soi son châtiment. L'auteur de toutes ces intrigues étant éloigné sans espérance de retour , Madame parut vouloir changer de conduite: elle vécut mieux avec la Reine sa belle-mère, et sembloit ne penser à se divertir que pour partager avec Je Roi lès honnêtes plaisirs de la cour qui passent pour nécessaires, et à vouloir plaire à tous en général. Comme el^ avoit beaucoup d'esprit et de pénétration , et qu'elle parloit raisonnablement sur toutes choses , ceux qui avoient l'honneur de l'approcher crurent alors qu'il y avoit eu déjà des momens où, par sa propre expérience, elle avoit presque compris que les charmes 4e la vie qu'elle cherchoit avec tant d'empressement ne sont pas capables de satisfaire entièrement le cœur humain. Mais elle n'étoit pas encore en état de connoître. tout-à-fait cette vérité : eUe ne la yoyoit que de sî loin et au travers de tant de nuages , qu'il étoit impossible qu'elle en pût être entièrement touchée. ♦
(i) Seguier.
DB fitADAMB B£ IfOTTBVÎLtË. [l665] 233
Le printemps ayant fait naître en lesprit du Roi le désir d'allé, à Saint-Germain , beaucoup de personnes conseillèrent la Reine mère de n y pas aller *, mais elle le youlut suivre , disant que si eUe avoit à mourir , elle aim<Ht autant que ce fut en ce lieu-là qu'à Paris \ et toute la cour partit le ao avril. Le Roi proposa à la Reine sa mère de faire ce voyage par liateau *, mais elle voulut aller en chaise, afin de passer par Sainte- Marie de Ghaillot, pour, disoit-elle, voir encwe une fois ce pauvre couvent. JTose dire que ma sœur, religieuse en cette maison , eut beaucoup de part à cette visite , car elle Testimoit ; et la mère de La Fayette étant morte , il n'y avoit plus qu'elle pour qui elle eut de la considération ; mais , par cette même raison , j'en aurai toute ma vie un regret sensible : car il parut que l'agitation du chemin lui avoit fait beaucoup de mal. Elle y dîna, et nous dit qu'elle sentoit plus de douleur à son sein qu'à son ordinaire ; mais elle n'en parut pas moins tranquille : au contraire, elle témoigna de la joie de se revoir en ce lieu , qu'elle avoit toujours honoré de sa royale protection. Au sortir de Chaillot, elle se servit de la même voie pour aller coucher à Saint-Goud chez Monsieur, où elle crut se divertir, et y. pouvoir jouir de la bontë de l'air ; mais sa nuit fut mauvaise , ses douleurs furent excessives et violentes-, et, de cette funeste nuit, elle entra dans les grandes souiFrances dont elle n'a pu être guérie que par la mort. Je m'en retournai de Chaillot coucher à Paris , et le lendemain Monsieur nous fit la faveur , à madame . de Brienne et à moi , de nous envoyer sa berge à Paris, pour aller par eau voir chez lui la Reine sa mère. Nous y allâmes avec la joie de penser
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que nous la trouverions peut-^tre mieut , et que le plaisir de se voir en ce lieu, qu'elle trouvoit beao, lui auroit fait du bien ; maïs nous fûmes surprises et fort affligées de k trouver si mal. Nous y passâmes toute la journée , et madame de Brienne et moi fâmes toujours auprès d'elle» Elle sommeilla un peu, et nous connûmes en la voyant ce qu'elle soufiroît. Le len* demain elle se mit dans cette même berge de Monsieur , et alla de cette sorte trouver le ftoi à Saint- Germain.
Le ^7 mai , un jeudi au matin , la Reine mère eut un grand frisson , qu'elle sentit étant à la messe. Elle n'en voulut rien dire , de peur de troubler une partie de divertissement où dévoient aller la Reine et Madame, et n'en parla qu'après que ces princesses furent parties^ puis elle avoua à ceux qui trouvèrent qu'elle avoit mauvais visage , qu'il étoit vrai qu'eUe croyoit avoir la fièvre , et qu'elle sentoit un grand froid. Elle se eo»cha , et ce frisson lui dura six heures. Il fut suivi d'une vièlente chaleur , et ensuite il parut une érésipèle qui lui couvroit le bras et l'épaule du côté de son cancer. A cette nouvelle je fus à Saint-Germain, car je n'y demeurois pas alors actuellement. Je trouvai la Reine mère avec une fièvre bien forte, et Vallot avoit dit le matin au Roi qu'il la falloit faire confesser. En entrant dans sa chambre, il me parut que ceux qui étaient auprès d'elle étoieut fort affligés. Monsieur me voyant me fit rhonneur de me dire, ayant les yeux pleins de larmes , ce que le premier médecin veuoit de dire au Roi , et qu'on parloit de testanweiit et de mort. Je m'approchai du lit de cette vertueuse Reine. Aussitôt qu'elle me vit, dJe me ât l'honficur
DE MADAME D!E MOTTEYILLE. [l665] ^5
de me parler , et me demanda à quelle heure j'ëtois partie de Paris , comment et quand j'avoU su son mal , et me parut dans la même assiette d'esprit où elle avoit accoutumé d'être , c*est*à-^dire tranquille , ferme , et sans nulle agitation qui put marquer qu'elle eût aucun trouble dans Famé. Dans ce même moment , Fabbé de Montaign s'approcha d'elle pour lui parler de confession et de testament : ce que je lui vis recevoir sans rien perdre de ce repos dont je viens de parler. J'entendis qu'elle lui dit } « Vous me faites plaisir : ce sont là les plus solides et les plus véritables mar- (( ques de l'amitié. » Ensuite de icette harangue , elle parla à Tubeuf (0 , un de ses principaux officiers : elle l'entretint de ses affaires , mais d'une manière si re* posée et dans une paix d'esprit si profonde , qu'il est impossible d'en pouvoir exprimer tonte la beauté. Elle parla encore à d'autres de ses officiers , puis conclut avec Tubeuf seul ce qu'elle vouloit faire. Elle lui proposa d'écrire un Mémoire de toutes ses volontés , et le rappela par plusieurs fois pour lui dire les^ choses dont elle se souvenoit. 11 j eut quelque difficulté sur ses pierreries , qu'elle avoit témoigné , il y avoit long-temps , vouloir donner à Monsieur pour MademoiseUe; ayant souvent dit qu'elle désiroit les donner à sa petite-fille qui étoit pauvre , et que les enfans du Roi auroient tesez de bien sans le sien. Le Roi montra qu'il n'en étoit pas content : il vouloit les grosses perles de la Reine sa mère pour augmenter les pierreries de la couronne , car en effet il n'y en avoit pas assez de fort belles , et il trouva à propos.
(l) Tubeuf: Il jouissoît de toute la confiance de la Reine mère. C'e'- U>il lai qui «roit é\i chargé de faire bâtir le Val-de Grâce.
a36 [i665J mémoires
qu'elles demeurassent à la tige royale. La Reine, sans se soucier peut-^tre beaucoup des diamans ni des perles , par quelque espèce de jalousie contre Monsieur et Madame, désira aussi d'en] avoir sa part, et me commanda même d'en parler à la Reine sa mère ; mais je jugeai qu'il ne le falloit pas faire. Je pris la liberté de lui conseiller de laisser agir le Roi , qui avoit un juste droit de les demander , et je tâchai d'étouffer en elle ce petit sentiment, qui sans doute auroit fait de la peine à la Reine sa mère. Je vis qu'elle ne le trouva pas bon^ car tous les grands veulent être obéis. Elle s'imagina que c'étoit pour servir Monsieur^ et ce prince , qui n'en sut rien , ne m'en récompensa pas- Voilà ce qui arrive pour l'ordinaire : en faisant bien à l'égard des grands on perd toujours , et on ne gagne rien que l'inquiétude d'avoir déplu. Toutes ces choses s'accommodèrent sans qu'il parût aucune altération dans la famille royale. Il fut conclu que Le Tellier dresseroit. le testament; et par l'équité du Roi , qui paya les perles qu'il prit , Monsieur fut content. Mais le Roi et lui étoient plus touchés de l'état où étoitla Reine leur mère, que du désir de posséder les biens qu'elle leur laissoit. Us avoient une véritable intention de s'aimer, et de conserver l'union qui jusqu'alors avoit toujours été entre eux 5 et l'intérêt ne les pouvoit désunir. Je crois liëme que les plus grands, et ceux qui ont jusqu'ici causé tant de troubles et de guerres entre des frères de sang royal, ne le pourront jamais faire.
La Reine mère , après avpir faitle projet de son testament, demeura dans un grand repos. Là Reine s'étant approchée d'elle, cette illustre mère lui dit de-
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [l665J aSy
vaut moi en espagnol de mander à son confesseur de la venir trouver sur le soir. Elle n'avoit point de confesseur, ayant éloigne le sien pour de bonnes raisons. Elle se servoit alors de celui de la Reine , qui étoit Espagnol , bon religieux et bon homme , mais simple ; et peut-être qu'il Tétoittrop pour confesser à la mort une reine qui avoit été régente. Je crois qu'elle s'étoit déjà préparée à ce dernier passage par beaucoup d'autres confessions , et je m'imagine que ces longues retraites du Val-de-Grâqe avoient été employées à ce saint exercice 5 mais je n'en sais rien de particulier , et je souhaite seulement que ce soit la vérité, et qu'elle en ait reçu le profit dans le ciel.
Après que la Reine mère eut donné ordre à ses af- Ëdres , elle appela le Roi et fit sortir tout le monde (le sa chambre , dont la porte demeura ouverte. Il fut plus d'une demi-heure avec elle •, puis nous vîmes qu'il la quitta, et alla se jeter à l'autre côté de là ruelle de son lit sur des sièges , où il pleura fort amèrement. Nous sûmes depuis qu'étant auprès d'elle , comme il jetoit beaucoup de larmes, cette vertueuse mère lui avoit dit de se retirer , parce qu'il l'attendriroit s'il continuoit à lui montrer tant de douleur ; et le Roi même avoit été contraint de le faire , parce que ses sanglots l'étouffoient. Dans ce même instant , le Roi pleurant encore en la même posture que je viens de dire, nous nous approchâmes de cette princesse. Nous la trouvâmes, milord Montaigu et moi, sans émotion extérieure , sans larmes , et sans paroître abattue de l'état où elle étoit, et de celui où elle venoit de mettre le Roi son fils ; mais elle étoit fortement occupée des sentimens du Roi, plus sans
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doute par tendresse pour lui que pai; le retour que naturellement elle devoit faire sur elle-même. En nous voyant, elle ne nous Vit point, et demeura dans un silence qui nous fit juger qu'elle ëtoit remplie de beaucoup de grandes choses. Nous nous Retirâmes , et n osâmes par respect lui parler. La Reine, que la Reine sa mère n'avoit pas sans doute oubliée dans la conversation qu'elle venoit d'avoir avec le Roi, s'ëtant approchée d'elle , elle ne lui dit rien de tendre -, mais elle la pria seulement de s'aller habiller. Après que ces personnes royales eurent un peu essuyé leurs larmes, le Roi revint au sortir de son dîner voir la Reine sa mère , que les médecins trouvèrent un peu mieuic. Le Roi , après avoir été quelque temps auprès d'elle , se leva, et prit milord Montaigu pour lui parler de, la Reine sa mère: ce qu'il fit en pleurant toujours. Cette princesse ne le voyant plus demanda où il étoit^ et s'aperce vant qu'il étoit proche de son lit, elle lui dit tout haut : a Mon fils, je vous prie, allez (( un peu à la chasse , on du moins vous promener et « prendre l'air : j'ai peur que vous n'ayez mal à la tête. (( Et vous , ma fille , parlant à la Reine qui étoit auw près d'elle , allez aussi un peu vous divertir. » Quelques heures après , la Reine et Madame étant toutes deux seules à la ruelle de son lit, elle me fit l'honneur de me dire : « Madame de Motteville, mettez-vous (( là, et causez avec la Reine et ma*fille pour les ^ a divertir. » Il fallut le faire, afin de lui ôter l'inquiétude qu'elle avoit que ces princesses ne s'ennuyassent , paroiâsant n'en avoir point d'autre que celle-là.
Le soir de ce même jour elle se confessa^ puis son redoublement la prit, que les médecins trouvé-
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rent moindre* Cet amendement remit la joie dans la. famille royale, et dans les cœurs de tous ceux qui avoient Tbonneur de rapprocher. Le lendemain, se trouvant mieux, elle dit à Tubeuf, surintendant de sa maison , qu'elle voyoit bien que le mal ne la pressoit pas , et qu'il pouvoit s'en retourner à Paris ; que si sa fièvre redoubloit , elle le renverroit quérir •, et que ce^pendant il fit. dresser son testament, conjointement avec Le Tellier.
Le dimanche, jour de la Sainte-Trinité, la Reine mère fut assez bien de sa fièvre , qui depuis ce grand frisson avoit été toujours continue, avec des redou* blemens. Elle ne fut pas si violente , et la conversation se fit à la ruelle de son lit assez agréablement. Elle nous commanda elle-même de faire par notre entretien un petit murmure qui , malgré ses douleurs , pût l'assoupir pour quelques momens. Je dis pour quelques momens ; car en l'état où elle étoit , quoiqu'elle n'en fît aucune plainte^ il lui étoit impossible de reposer. Elle avoit à souffrir l'ardeur de la fièvre , et de l'érésipèle qui lui couvroit quasi la moitié du corps. Son bras, du côté de son cancer, étoit si gros et si enflé , qu'il avoit fallu le matin couper les manches de sa chemise pour la lui ôter. Elle avoit à souf-* frir les douleurs de son cancer , qui étoit le pire de ses maux : elle avoit à soutenir les approches de la mort, qu elle voyoit venir à grands pas vers elle-, mais enfin sa constance étoit encore plus grande que se$ ms^adies : et par cette vertu , ou plutôt par la grâce que Dieu lui faisait , elle auroit pu dire avec Sénèque, mais d'une manière bien plus admirable , puisqu'elle ayroit parlé en chrétienne : Fièvre, cancer, érésipèle,
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douleurs, vous ne me faites poiat de mal, car rien de ce que Dieu ordonne ne.se peut appeler un mal. Monsieur, quasi toujours occupé de la doideur que souffroit la Reine sa mère , lui dit ce même jour , en lui faisant quelques questions sur ses maux, qui! auroit souhaité d'en avoir la moitié. Elle lui répondit là-dessus d'un ton ferme , où la force de l'esprit et la piété de l'ame paroissoient étroitement unies ensemble : (( Mon fils , cela ne seroit pas juste. Dieu « veut que je fasse pénitence : il faut présentement (( que je satisfasse à ce qu'il ordonne ; c'est à moi à « souffrir, et non pas avons. » Et continuant d'écouter notre conversation , comme nous vînmes par hasard à parler de certains Mémoires qui avoient été faits sur le règne du feu Roi , où elle avoit une grande part , voulant se mêler à nos discours , elle nous disoit quelquefois : Gela est vrai, ou : Gela ne Test pas , y £\[outant les choses qu'elle croyoit que l'auteur n'a voit pas sues , ou n'avoit pas voulu dire.
Le soir du dimanche de la Trinité, le redoublement de la fièvre de la Reine mère fut grand , et fit changer cette petite tranquillité en de nouvelles alarmes. Je devois ce jour-là m'en retourner à Paris -, mais comme je vis que cette fièvre prenoit si âprement, j'en appréhendai les suites, et demeurai presque toute la nuit auprès d'elle. Elle fut fort malade , elle eut deux redoublemens , et le matin son visage me parut encore fort enflammé. Monsieur y vint, et s'assit au chevet de son lit , n'y ayant dans la ruelle que milord Montaigu et moi. Ge prince , qui mêloit dans sa vie quelques petites apparences de dévotion], parla de Dieu à la Reine sa mère comme un
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homme qui auroit été consommé dans une vie d'oraison et de pénitence , et nous admirâmes qu'à son âge il pût si bien parler d'une chose si excellente, et qu'il ne connoissoit point encore par une pratique véritable et solide.
Après cette conversation de Monsieur avec la Reine sa mère , cette princesse voulut entendre la. messe ; puis on la saigna pour la seconde fois. Elle fut mal tout le jour , et les médecins paroissoient confondus ; mais sur le soir elle se porta mieux, et je m'en revins à Paris*, On nous manda le lendemain que son amendement continuoit, et même elle fut quelque temps que son cancer lui faisoit moins de mal , parce que 1 erésipèle , qui avoit beaucoup purgé , avoit soulagé cette partie.
Dans les voyages que je fis ensuite à Saint-Germain, je trouvai la Reine mère fort abattue. 11 sembloit qu'elle commençoit , par son indifférence , à ne se plus compter au nombre de ceux qui vivent. Un jour que nous avions l'honneur d'être auprès d'elle , la comtesse de Flex et moi, nous lui dîmes que nous avions une grande joie de la voir en meilleur état. Elle nous répondit froidement : « Pourquoi, vous autres qui m'ai- « mez, souhaitez-vous que je vive ? Ne voyez-vous pas « que ma vie ne sauroit plus être qu'une souffrance « continuelle ? » Je lui répondis , par un transport de consolation et de dojuleur tout ensemble qui me firent jeter des larmes : « Hé bien ! madame, vous vice vrez pour souffrir, ppur glorifier Dieu dans vos « souffrances, pour soulager les pauvres, et ppur « nous faire plaisir k tous. » Elle ne me répondit point, mais elle leva les yeux au ciel , et joignant les T. 4e. i6
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mains elle fut quelque temps comme occupée en Dieu,
à s'offrir à lui sans doute pour vivre selon sa sainte
volonté.
La veille de Saint-Jean, étant allée à Saint-Germain, je me trouvai seule aux pieds des deux Reines , dans
un petit cabinet qui étoit dans la ruelle du lit de la Reine mère. Elle se portoit un peu mieux , et cornmeoçoit à se lever. Ces deux grandes princesses fur^it assez long-^temps à s'entretenir de ces choses qui ne sont rien en effet , et qui paroissent de grands ëv&iemens dans les temps quelles arrivent, et qu'elles occupent tristement Tesprit et le cœur de ceux qui les sentent (0. La Reine se trouvant alors touchée de la consolation qui se rencontre dans la confiance et l'amitié , tout d'un coup se tourna vers la Reine sa mère, et la regardant tendrement lui dit en espagnol , les larmes aux yeux : Mis penas no seran nada ^ conque Dios me guarde a mi mudre ( Mes peines ne seront rien , pourvu que Dieu me conserve ma mère). Mais, continua cette princesse en me regardant : Si la pierdOj que tiare? (Mais si je la perds , que feraiTJe ? ) La Reine mère voyant que ce discours m'avoit fait baissa la tête, et que touchée de ses paroles je paroissois les sentir comme je devois, regarda la Reine et puis moi , et me fit l'honneur de me dire , d'une manière douce et tranquille : « Yous voilà toutes <( deux aux larmes ; mais , voye^vous , il faut que la <( Reine et vous autres qui m'aimez , vous résolviez « à me voir bientôt mourir; car enfin je n'en puis <( échapper, et j'ai la mort si présente que quand je me
(i) G«s princesses p^Ioîent de quelques particularités de l^amour du Roi pour mademoiselie de La Vallièrc.
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<( vois passer un jour , je crois que c'est une merveille <( à quoi je ne m'attendois pas. » Je lui répondis que malgré son mal et mes frayeurs j'espérois pourtant qu elle guériroit par quelque manière extraordinaire, et que je ne pouvois presque pa$ comprendre comment le monde pourroit subsister sans elle. Mais elle se moqua de moi , et me faisant signe de la tête pour me marquer le peu d'impression que lui faisoient mes paroles , me fit voir qu'elle mettoit mes espérances au rang des choses qui ne se peuvent croire. Par là elle me fit connoître aussi que sa fermeté nétoit pas fondée sur rignorance du péril, ni sur aucun espoir chimérique , et, qu elle traitait de ridicule les imaginaires consolations que nous prenions dans les paroles de ceux qui promettoient de la guérir.
Le Roi ne négligeoit rien de ce qui regardoit la vie de la Reine sa mère. Il faisoit faire des expériences à ceux qui se présentoient pour la traiter» Il lui en parloit souvent , et travailloit avec une grande application à lui trouver des remèdes et des médecins ; mais pendant qu il s'employoit à découvrir lequel seroît le plus habile , le temps se passoit , et le mal de la Reine sa mère devenoit chaque jour plus incurable. Tespérois plus en cet Alliot de Lorraine qu'en nul autre f et je pressois k Reine mère de s'en servir ; car Vallot et Guenaud , médecins du Roi et de la Reine , qui avoient visité les malades qu'il traitoit, l'estimoient , et , ne voyant riea de meilleur , conseilloient cette princesse de le prendre^ Elle avoit ouï dire que ses remèdes étoient violens : elle les craignoit , et ne pouvoit se résoudre à s'abandonner à sa conduite ^ elle sentoit qu'il étoit destiné non pas à la guérir ,
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mais à être son bourreau; et un de mes plus sensibles déplaisirs est de l'avoir connu , et d'avoir eu part à la résolution qu'il lui fallut prendre afin de se servir de lui. 11 étoit homme , et par conséquent il étoit menteur y et il nous assuroit si fortement qu il pouvoit par son remède guérir cette illustre princesse , qu'il étoit impossible de ne se pas laisser flatter à cette agréable pensée , d^autant plus qu'il étoit médecin de sa profession 5 estimé dans son pays , déjà fort accrédité , comme je viens de le dire, parmi nos plus célèbres médecins.
Quoique la Reine mère parut fort persuadée du peu de temps qu'elle avoit à vivre , s'il entroit dans sa chambre quelque personne devant qui elle ne vouloit point montrer ses peines , elle prenôit aussitôt son visage riant , leur parloit des choses qu'elle savoit qui leur pouvoient plaire, entroit dans leurs intérêts, dans leurs affaires , dans leurs besoins et leurs afflictions; et, sans penser à ses maux, ne se souvenoit que de ceux des autres, pour leur donner de la consolation par ses charitables soins , par ses paroles, par ses bienfaits , et par sa protection auprès du Roi.
Pendant ce petit intervalle d'amendement , le Roi alla passer quelque temps à Versailles. Il y mena la Reine, Monsieur et Madame. Cette princesse étoit grosse , et entroit dans son neuvième mois : on disoit qu'elle ne se conservoit pas assez. J'en ignore la vérité ; mais pour l'ordinaire les plaisirs et le repos ne se peuvent pas souvent rencontrer ensemble. Le i8 de juillet, comme j'allois à Saint-Germain rendre mes devoirs à la Reine mère , je rencontrai Monsieur qui -venoit de Versailles , ou il* y avoit peu de jours qu'il
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etoit. Il alloit voir la Reine sa mère. En passant, il me lit l'honneur de me crier : « Madame est accouchée <( d'une fille morte. » Cette nouvelle m'étonna. Je me hâtai d'arriver, pour savoir mieux ce que je n'avois qu'à demi entendu. En entrant dans la chambre de la Reine mère, je trouvai Monsieur seul auprès d'elle , qui étoit sensiblement affligé de ce malheur. On lui avoit dit, pour le consoler, que l'enfant avoit été baptisé. 11 en doutoit 5 et comme ce qui est vrai se fait d'orSinaire sentir , il étoit touché de toute manière de la mort de cet enfant, qrfil avoit perdu avant que de le posséder. La Reine sa mère, prenant part à sa tristesse , tant par l'amitié qu'elle avoit pour lui que par les sentîmens dé la nature, m^la ses larmes avec les siennes , et l'exhorta autant qu'il lui fut possible à se conformer à la volonté de Dieu. Le duc d'Yorck, frère de Madame, avoit alors gagné une bataille navale contre les Hollandais , dont il avoit reçu beaucoup de gloire. On crut avec raison que cette princesse , qui avant que d'aller à Versailles avoit reçu cette nouvelle avec crainte
d'un événement contraire (0, en fut fort émue, et que ce trouble , qui fut grand en elle , fut cause de son accouchement et de la mort de son enfant j car elle étoit sensible à l'amitié de ses frères et à la grandeur de sa maison. Monsieur même, à qui on le dit, en demeura persuadé , et cela lui ôta la pensée qu'il ^vpit que Madame avoit contribué à cet accident en négligeant de se conserver.
Peu de jours après , la reine d'Angleterre revint en France , à cause que l'air de Londres étoit contraire
(i) Un homme fit entendre à Madame , ridiculemem et &^s saToir ce ^^i) disoit, que le duc dTorck avoit perdu la bataille.
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k sa santé. Elle veaoit pour boire des eaux de Bourbon , qu'elle avoit toujours éprouvées salutaires à ses maux. Elle arriva le aS de juillet. Ce même jour, la Reine mère retomba malade : eUe eut de grandes lassitudes et un peu de fièvre. Elle fut deux jours de cette sorte que les médecins dîsoient que ce n étoit rien ^ mais enfin il lui sortit une tumeur sous le bras, de l'autre côté du cancen On espéra qu'elle se résoudroit-, -mais ce fut en vain, car on connut qu'elle vouloit aboutir. Le.jour de Sainte Attne^ là fièvre augmenta beaucoup^ la Reine mère souffrit^ de grandes douleurs , tant de la tumeur que du cancer. Le Roi , qui étoit alors à Versailles, en revint pour la voir. C'étoit le lieu de ses plaisirs et celui qull destinoit à sa magnificence , pour y faire voir par ses trésors ce que peut un grand prince quand il n'épargne rien pour se satisfaire. Il j menoit souvent mademoiselle de La Yaliière, et Madame étoit quelquefois de la partie. La Reine mère , qui avoit senti son absence , me fit l'honneur de me faire part du chagrin qu elle éh avoit eu. Cette vertueuse mèrîe Im en parla , et lui dit, à ce qu elle m'apprit , qu'il devoit croire qu'en l'état où elle étoit les peuples murmureroient contre lui, s'ils le voyoient occupé -à se divertir dans un temps où elle étoit menacée d'une mort si prompte. Il lui répondit qu'elle aVoit raison : qu'il voyoit bien que ses plaisirs l'emportoient trop loin, et qu'il suivroit son conseil : ce qu'il fit en effet. Il y retourna néanmoins ce même jour pour y recevoir la reine d'An^eterre, qui voulut , en arrivant en France , aller d'abord Voir Madame à Versailles. Mais il n'y tarda guère : il retint le dernier jour du mois auprès de la Reine sa mère,
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et laissa en ce lieu toutes les dames ses amies, qui n ëtoient propres qu'à la joie, et qui ne s'inquiétoient guère des maux que cette grande princesse soufFroit à Saint-Germain. On dèyoit percer son abcès, et le Roi ëtoit revenu la veille que cette opération se devoit faire.
Ce même jour [le premier août}, la Reine mère me . parut un peu mieux : elle eût quelques momens de relâche à ses excessives douleurs ; nùlord Montaigu et moi demeurâmes le soir jusqu'à près de minuit auprès d'elle : elle se mêla souvent à notre conversation. 11 y eut même une petite histoire du jour qui ne se peut citer , sur quoi nous disputâmes ce lord et moi. Cette constante princesse , appuyëe sur son coude, qui ëtoit sa posture ordinaire quand en santé elle étoit au lit , nous dit presque en riant : m Me voilà « avec vou» parlant comme une autre ; mais avec tout ce cela je souffre beaucoup ^ et on doit demain au « matin me donner de bons petits coups de lamcette a dans le bras.» Voilà ses mêmes mots. Nous la laissâmes néanfnoins avec assez de consolation de notre part, nous imaginant qu'elle ëtoit mieux, et que cet abcès étant percé , il soulageroit ses autres maux.
Le dimandie, en revenant des Rëcbllets, je rencontrai des gens qui me dirent que l'opération ëtoit faite, et que tout alloit le mieux du monde : car d'ordinaire les rois se portent toujours bien dans la salle de leurs gardes \ et les courtisans , qui veulent toujours flatter , croiroient manquer aux vénérables lois de la politique , de dire la vérité une seule fois en ^ leur vie. Comme j'entrai dans la chambre de k Rein«
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mère, je la trouvai avec la pâleur d'une personne morte en foiblesse , et avec une sueur froide. La dissipation des esprits avoit été grande. L'abcès peutêtre avoit été percé trop tôt , et il étoit sorti de cette tumeur une grande quantité de sang et de. pus : ce qui sans doute causoit en elle ces fâcheux accidens. La nuit avoit été bonne ; et néanmoins les médecins , à son réveil , lui avoient trouvé le pouls intermittent; mais ils l'avoiént attribué à la crainte de la doûléar. Je suis persuadée qu'ils ne se trompoient pas.' Cette priiicesse apparemment avoit senti que la nature hait tout ce qui lui est contraire, et qu'elle n'étbit pas d'accord avec son ame. La fermeté de la Reine mète ne pfocédoit pas d'insensibilité : au contraire , jamais personne n'a dû tant appréhender tout ce qui se devoit appeler incommode. La grandeur de sa naissance l'a- Voit accoutumée à l'usage des choses délicieuses qui peuvent contribuer à l'aise du corps; et sa propreté étoit sur cela si extrême, qu'on pouvoit s'étonner doublement quand on voyoit que sa vertu la rendoit si dure &ùr elle-même. Selon ses inclinations naturelles, et selon la délicatesse de sa peau, ce qui étoit inno- . cemmentdélectable lui plaisoit : elle aimoit les bonnes senteurs avec passion. Il étoit difficile de lui trouver de la toile de batiste assez fine pour lui faire des draps et des chemises; et avant qu'elle pût s'en servir, il falloit la mouiller plusieurs fois pour la rendre plus douce. LecardinalMàzarin, la raillant souvent là-dessus dans le temps de sa parfaite santé, lui disoit que si elle alloit en enfer , elle n'auroit point d'autre supplice qtie celui de coucher dans des draps de Hollande. 11 est donc à croire que la force de son esprit , qui pa-
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roissoît la soutenir contre la nature , Tamoar-propre et Thabitude, n'avoit pu empêcher que la vue de la lancette ne lui fit quelque horreur ; et son ame , résistant contre l'agitation du cœur , lui fit soufTrir sans doute un rude combat. L'opération qu on venôit de lui faire avoit été excessivement douloureuse : cependant elle n'avoit point crié , n avoit fait aucune plainte, et n'avoit montré aucune foiblesse ; au contraire , l'excès de la douleur , au lieu de l'emporter hors d'ellemême, rayant comme liée davantage à Dieu, elle s'écria dans le temps que Ton perça son abcès , où il fut nécessaire de réitérer plusieurs coups de lancette : « Ah! Seigneur, je vous offre ces douleurs : recevez- (( les pour satisfactiqn de mes péchés. Je les souffre « de bon cœur, Seigneur, puisque vous le voulez. » Après cette cruelle souffrance , cette courageuse princesse demeura long-temps comme en foiblesse ; son pouls continua d'être mauvais , et ses sueurs froides , qui continuèrent aussi , firent juger aux médecins qu'elle alloit mourir. On résolut de ne lui en parler que le soir , après qu'elle seroit pansée ; mais on ne lui cela pas qu'elle avoit le pouls inégal. Elle s'aperçut aussitôt de l'état où elle étoit : car à quatre heures après midi , ayant l'honneur d'être seule auprès d'elle à la ruelle de son lit , elle me demanda ce que disoient les médecins ; et lui ayant répondu tristement qu'ils la croyoient mal , elle ne s'en étonna point , et trouva qu'ils avoient raison. Le Roi , la Reine et Monsieur étoient aflBligés , et chacun plaignoit son propre malheur. Le soir, quand on pansa cettfe princesse, tous les intéressés à sa vie étoient dans l'inquiétude , que donne la crainte de perdre ce qu,e l'on aime. Sa
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plaie se trouva sèche , flëtrie et noire : son cancer se trouva de même en mauvais ëtat. Elle avoit le pouls foible et intermittent , et ses foiblesses , qui continuoient) firent juger aux médecins qu'elle n*avoit plus guère de temps à vivre. On se hâta de l'avertir du danger où elle ëtoit y et l'abbë de Montaigu , qui lui avoit toujours promis de lui dire cpiànd il seroit t^mps de penser à mourir , s'approcha d'elle pour lui apprendre qu'il falloit partir. Elle reçut cette nouvelle comme une personne préparée à ce grand voyage de réternité j et qui par ses pensées ordinaires étoit accoutumée à la mort. Elle se pressa aussitôt de faire ce qu'il falloit Êiire pour mourir 5 mais ce fut avec sa tran» quillité ordinaire , et le calme de son ame ne parut point troublé de ce qui trouble tous les hommes. Elle appela son confesseur ; et après s'être confessée , on lui apporta le saint viatique. Elle avoit eu toutle j(mr la pâleur de la mort sur le visage : elle avoit été quasi toujours en foiblesse ; mais à la vue de son Créateur toutes ses forces lui revinrent , et ses yeux parurent embrasés de l'amour de Dieu. Toute la famîQe royale, et ceux qui eurent l'honneur de lavoir, remarquèrent qu'elle n'avoit jamais été si belle qu'elle le parut alors. L'archevêque d'Aach (0 , son grand à.um6nier , lui administra le Saint Sacrement, que le Roi et Monsieur allèrent tchercher à la paroisse, avec l'aocoiiipagaesient et le rœpect dus au maître des rois. Cet archevêque, tenant Notre Seigneur entre ses mains, dit de bdUes choses à cette auguste Reine. Il y avoit longtemps qu'il avoit l'honneur d'être à elle : et en lui donnant Fauteur de la vie, il étoit entièrement pé-
(i) L'archetféque d'Auck s Henri de La Moite-H<yu«i«ncoar(.
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nétrë dé Thorreur de la mort. Ses larmes ftirent suivies de sanglots, et des soupirs de tons ceux qui ëtoieût dans la chambre de cette Reine si regrettée , et si digne de Tétrè. Elle seule paroissoit contente, et vu le calme où elle ëtoit , et la paix qui rëgnoit sur son visage , il ëtoit aise de connoitre qu'elle ëtoit fort occupée du dësir d'aller jouir de rëternelle fëlicitë , et qu'après avoir adore en terre son Dieu et son Créateur, eUè espëroit de le pouvoir posséder bientôt dans le ciel. L'ayant reçu, elle demeura quelque temps recueillie, puis demanda Textréme-onction. On lui dit que cela ne pressoit pas ; mais ayant insisté à la vouloir , on lui promit qu'elle seroit apportée , et qu'on lui donneroit quand il seroit temps. Enfin elle souhaita que les saintes huiles fussent mises sur un autel qui ëtdit dans ce petit cabinet dont j'ai parlé ailleurs , ou on lui dîsolt la messe tous les jours. Elle fit ensuite approcher le Roiet Monsieur ; elle parla quelque temps au Roi, et le pria tout haut d'aimer Monsieur ; puis dit à Monsieur : « Pour vous, mon fils, je sais que je « niai qvte faire de vous commande d'aimer le Roi , « de lui obéir, et de vous tenir uni à lui toute votre « vie j car je sais que vous n'y manquerez pas ; mais « je vous prie tous deux de vous aimer pour l'amotir de a moi. » Alors ces deux grands princes s'embrassèrent tendrement , et se promirent , plutôt par leurs larmes que par leurs paroles, une amitié éternelle. Cette vertueuse et iUustro mère parla au Roi par plnsie,urs re^ prises , et à Monsieur aussi. EUe recommanda au Roi les choses qu'elle désiroît qu'il fît,* dont par hasard j'en entendis une , qui fut de faire achever le Valde-Grâce. Elle appela tous ses enfans, et leur dit:
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« Venez, mes chers enfans, recevoir ma bénëdic- « jtion. » Ces quatre personnes, c'est-à-dire le Roi, la Reine, Monsieur et Madame (0, se jetèrent alors à genoux devant elle , et lui baisant la main , qu'ils baignèrent de leurs larmes , reçurent sa bénédiction pour eux et pour leurs enfans. La* Reine leur mère leur dit, en les bénissant, ces belles paroles dignes d'être remarquées : Qu'elle prioit Dieu de les bénir, qu'elle leur commandoit de l'honorer et de le craindre, qu'elle les conjuroit de penser à leur salut, et que c^étoit la seule grande affaire ,qui leur importât ^ puis les pria de se retirer. Elle appela aussitôt aprèà l'archevêque d'Auch , et lui dit qu'elle le prioit de l'assister à la mort. Elle fit approcher son confesseur , qu'elle entretint encore long-temps, et par plusieurs reprises. Il y eut des personnes qui lui vinrent parler de quelques affaires ^ mais elle pria qu'on ne lui par^ lât plus que de Dieu et de ce qui regardoit son salut. L'archevêque d'Auch lui fit un grand discours sur les imséricordes de Dieu, sur la terreur de ses jugemensj et sur la crainte et la confiance qu'on devoit avoir de lui et en lui. J'eus l'honneur d'êtj:e toute la nuit seule de femme auprès d'elle, honneur que je tiens bien cher. La comtesse de Flex, sa dame d'honneur , étoit alors à Paris auprès de la duchesse de Foix sa bellefille , qui se mouroit -, et la duchesse de Noailles , sa damé d'atour, étoit allée aux eaux. Cette admirable princesse désira que je lui lusse qu£lques chapitres de Gerson: car elle avoit toujours aimé ce livre. Je le fis , et je lui cherchai , en présence de l'archevêque
(i) Madame , cfuoiqne foible de sa concbe , étoit revenue ce m^p^e lourde VcrsaiUe».
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d'Auch , ceux qui parloient de la mort et de la nécessité de souffrir pour Jésus-Christ. J'en trouvai dé beaux, et propres à consoler son an[ie. Elle en goûta la beauté^, et souvent elle disoit avec consolation : « Ah ! que cela est beau ! » et me commandoit de recommencer les endroits qui la touchoient le plus. L'archevêque lui dit qu'elle aIIoitc(uitter une couronne corruptible pour en posséder une éternelle; mais que pour obtenir cette dernière de la miséricorde d^Dieu, il falloit lui offrir de bon cœur celle qu'elle avoit possédée sur la terre. Elle lui répondit : « Hélas! ce sa- « crifice est peu de chose. Xestime ma couronne « comme de la boue. » L'archevêque d'Auch se retira, et milord Montaigu aussi , pour la laisser un peu en repos; et les dames de sa chambre qui la veilloient s'étant endormies sur leurs lits de veille , je demeurai seule auprès d'elle. Dans cet instant il sembla qu'en elle la nature , lasse de tant souffrir et d'une si longue application d'esprit , lui demandoit du repos ; mais elle , sentant qu'elle avoit trop de sommeil , tout d'un coup se réveilla , et me fit l'honneur de me dire , en se retournant vivement et avec effort de mon côté : <( Je ne veux pas m' endormir , de peur de mourir a sans y penser. » Je lui dis que, grâces à Dieu , je ne la voyois pas en cet état , et qu'elle feroit bien de se reposer. Je repris ma lecture , et enfin elle s'endormit. A trois heures on la pansa, et on iui changea d'onguent. Elle dormit ensuite encore quelques heures , et me fit l'honneur de me dire à son réveil qu'elle s'étonnoit de son pouls qui continuoit à être si mauvais , parce qu'alors elle se sentoit mieux et plus forte. J'appelai les médecins, pour voir comment il étoit. Ils
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le trouvèrelil toujours de même , et par conséquent elle paroissoit être aussi mal. Monsieur vint la voir le matin [le 3 août}^ et se tint long-temps auprès d'elle. Sur les huit heures ,♦ Beringhen , qu'on appeloit M. le premier, entra dans sa chambre : il ëtoitundeses plus anciens serviteurs ; j'en ai parlé en plusieurs autres en* droits de ces Mémoires . Quand elle le vit, elle lui dit : <( M. le premier , il nous faut quitter. » U lui répondit froidement, selon sa manière ordinaire de parler et d'agir , qui paroissoit toute de glace : « Vous pouvez « penser , madame, avec quelle douleur vos serviteurs « reçoivent cet arrêt \ mais ce qui peut nous consoler,' « c'est de voir que Votre Majesté échappe à de grandes (( douleur^ , et de plus à une grande incommodité , (( particulièrement elle qui aime les bonnes senteurs ; (( car ces maiix siu* la fin sont d'une grande puan- « tdur. » Le maréchal Du Plessis parut en cet instant. Elle n'avoit rien répondu à Beringhen ; mais regardant celui qui venoit d'entrer , ^e lui fit un petit sermon sur la nécessité de quitter la vie et de faire pénitence. Elle en fit autant au maréchal d'Aumont, qui parut aussi devant elle ; et voyant d'flerval der-' rière les autres, qui étoit huguenot , et qui sous l'administration du cardinal Mazarin avoit servi le Roidans ses finances, elle souhaita, en s'adressant à lui, que Dieu lui fit la grâce de le convertir. Monsieur, qui étoit assis au chevet de son lit, accompagnoit de ses larmes toutes les paroles de la Reine sa mère ; et continuant de mêler à sa douleur quelques sentimens de piété , il faisoit espérer , par les choses qu'il lui disoit , qu'un jour, malgré les foiblesses do util pouvoit être capable, il suivroit les traces de la Reine son Ulustre mère.
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La R«ine mère avoit mandé Le Tellier et Tubeuf. Ils arrivèrent alors 5 et quand elle les vit , elle appela mademoiselle de Beau vais, qui par son mérite et par sa vertu avoit acquis dans son estime l'avantage d'être préférée à 3a mère dans. les confiances d'honneur et de distinction. Elle lui commanda d'ouvrir son cabinet, et de leur donner un Mémoire écrit de sa main , où étoient ses dernières volontés ; elle le leur donna, en leur ordonnant d'aller écrire son testament. Peu de temps après elle le signa et l'envoya au Roi , le priant de le lire 5 mais il le âgna sans le voir. La Reine sa mère lui en sut gré , et le conta publiquement comme une action louable, et qui l'avoit obligée. Après toutes ces choses faites avec tant de repos et de paix, elle s'endormit, et à ce second réveil son pouls parut meilleur. On la pansa : sa plaie se trouva aussi en meilleur état, et on lui fit prendre des cordiaux qui lui firent un grand bien.
Après midi , les médecins conclurent à purger la Reine mère. On lui donna une médecine, dont elle sentit du soulagement. Dans cet instant une grande joie se répandit dans la cour; mais comme sa purga* tion Tavoit travaillée , son pouls parut tout de nouveau foible et mauvais , et on retomba dans les mêmes frayeurs du jour précédent. Cependant après avoir pris de la nourritur^e et repu son ame de quelques chapitres de l'Imitation que je lui lus , elle s'endormit , et eut une assez bonne nuit.
Le mardi , son pouls changea et devint meilleur *, elle eut de grandes douleurs à son cancer : sa plaie lui en causoit aussi de grandes; mais, malgré ce mauvais état, les médecins donnèrent au Roi et à toute la
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famille royale l'agréable nouvelle qu'elle ëtoit hors de danger.
Les grands maux de la Reine mère n'ëtoient pour* tant pas finis, et ce que l'onappeloit amendement étoit pour elle une funeste et cruelle maladie. Quand ces deux tristes journées du dimanche et du lundi furent passées, je dis à cette constante princesse que j'avoi» admiré la fermeté qu'elle avoit eue à la vuç quasi certaine de la mort, et que j'en avois été étomiée. Elle me fit rhonneur de me répondre , non comme une fanfaronne , mais avec une humble sincérité : « Per- <( sonne n'est bien aise de mourir ^ mais il est vrai « que Dieu me fait cette grâce d'en être moins trou- « blée que les autres. »
Le Roi alors ,. pressé par lui-même et par la nécessité de trouver des remèdes au mal de la Reine sa mère , lui parla de quitter Gendron. Elle s'y résolut aussitôt par le mauvais état de son cancer, qui bien loin d'être durci étoit ouvert de tous côtés , et de son sein qui en plusieurs endroits étoit plein de trous. Dans cette extrémité , et suivant le conseil des médecins, elle se mit entre les mains d'ÂUiot, dont beaucoup de personnes zélées pour sa conservation eurent une grande joie 5 car on espéra que peut-être il pourroit ou la guérir, ou la faire vivre plus longtemps -, mais étant mandé , il dit qu'il la trouvoit trop malade pour lui pouvoir appliquer ses remèdes, et pour en espérer quelque bon succès. Le Roi lui commanda d'y travailler, et d'y faire son possible.
Les médecins , après plusieurs consultations, conclurent que pour exposer la Reine aux remèdes d'AUiot , il falloit la faire rapporter à Paris 5 mais l'é-
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tat OÙ die était paroissoit rendre la chose impossible. Les douleurs de son cancer étaient excessives, son abcès ne rendoit pas des matières louables : elle ëtoit foible y et les médecins même n psoîent. espérer en elle asse2 de force pour pouvoir souffrir cette fatigue avec tous ses maux. Us la firent partir de Saint-Germain^ parce quils crurent sans, doute que le Roi le dibiroit. Je n*ai pu en imaginer, d'autre raison, attendu que celles qu'ils alléguèrent u'étoient point bonnes , puisque les rois en tous lieux peuvent être servis également , et que c^est un. des avantages de leur grandeur que d'avoir quand ils le veulent des personnes capables dans tous les arts , quiles suivent et les peuvent secourir^ On cQuçha donc cette grande princesse dans une chaise couverte de velours noir, vêtue d'un manteau de taffetas gris. Elle y fut mise à rentrée de sa chambre , assistée du Roi « de la Reine , de Monsieur et de Madame ; on la porta doucement dans cette petite machine,, qu'on fit suivre par ses officiers , qui portoient des cordiaux et du vinaigre, pour lui en doaUer.si elle tomboit en foiblesse. 11 me fut impossible, de la voir dans cette espèce de tombeau sans m'attendrir sur elle par mille pensées différentes , mais toutes fâcheuses , et faire de grandes réflexions snr la misère humaine , qui assujettit à ses dures lois et à ses souffrances les premières personnes du monde^ souvent avec plus d'amertume et moins de liberté que les moindres créatures de la terre.
Vu l'état où étoit cette illustre malade, on crut
avec raison que l'air la ferait évanouir ; mais ce fut
tout le contraire. Elle s'en sentit plus forte 5 et quand
elle fut arrivée à Nanterre , et qu'elle se trouva dans
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une grande salle des religieux de Sainte*Geneviève , où sans sortir de sa chaise elle alla se reposer , elle nous fit l'honneur de nous dire qu'elle étoit mieux. Elle 7 dîna même avec asseii d'appétit, et mangea d'un poulet avec une sauce où il y ayoit des câpres. Je marque cette particularité , parce que je me souviens avec douleur de la joie que nous eAmes dans ce moment ; car il sembloit nous assurer que dans son tempérament se trouveroit la force de résister à ses maux. Nous dînâmes même avec le plaisir que Tespërance donne à ceux qui ont sujet de craindre un grand malheur qu'ils désirent ardemment de pouvoir éviter^ , et déjà nous pensions voir Âlliot faire des merveilles. La Reine mère ayant repris sa route arriva heureusement au Val-de-Grâce , où il y avoit long-temps qu'elle désiroit d'être. Aussitôt qu'elle se vit dans cette sainte maison , elle témoigna qu'elle en ressentoit de la consolation ; et en se mettant dans son lit elle dit à l'abbesse : « Me voilà contente. Que Diea (i dispose de moi à sa volonté. » La nuit suivante elle fut fort malade : l'agitation du jour précédent avoit empiré sa plaie , et le lendemain la gangrène y parut. Les médecins alors , non contens d'être à Paris ^ ne trouvèrent pas commode d'aller tous les jours au Valde-Grâce; ils dirent tous qu'il Êdloit rapporter la Reine mère au Louvre , et qu'il étoit impossible de la secourir en ce lieu , où les portes ne pouvoient s'ouvrir qu'avec de grandes cérémonies. A la vérité, je crois que la complaisance y eut encore beaucoup de part , et qu'ils en augmentèrent les raisons , dans la pensée qu'ils eurent que ce retour ne déplakoit pas au Roi ni à toute la cour ^ car c'étoit une grande fati-
DE MADAME DE MÔTTEVlLIiE. [l665] aSg
gue non-seulement pour les'personnes royales , mais, pour les officiers de cette princesse , d£ faire de fré^quenis voyages si loin. Madame de Beauvais («), que la nécessité du service avoit fait rapprocher de la Reine mère , conclût à la faire sortir du couvent. Elle cria fortement contre cette demeure , et dit qu'il étoit même ioapossible d'y trouver des œufs frais. Je suis persuadée que si le Roi eût cru qu4e la Reine sa mère eût eu tant de peine à quitter cette retraite , comme elle en avoit en effet , il n'auroit jamais souffert qu'on lui eût &it cette violence , et auroit eu horreur sans doute de la complaisance des médecins, qui Fauroient privé de là Siatisfaction qu'il auroit eue de faire plaisir à la Reine sa nière ; mais comme ils crurent tous qu'il ne seroit pas fâché d'éviter de la peine , il n'y eut point d'exagérations qui ne furent faites pour prouver k la Reine mère la nécessité de sortir du Yal-de^Grâce. Ainsi le Roi se laissa persuader facilement à la prière de revenir au Louvre -, et de cette manière elle fut privée d'une consolation qu'elle avoit toute sa vie paru désirer.
Après donc que par tant de bruit on eut fait résoudre la Reine mère à partir , on lui mit de l'eau de chaux dans sa plaie , et on la remit dans sa chaise pour être rapportée au Louvre. Je n'avois point été lui rendre mes devoirs le matin de ce terrible jour (a). Monsieur, à qui j'allai à son réveil demander dés nouvelles de la Reine sa mère , me fit l'honneur de m'ap- ' prendre son retour, et que la gangrène étoit à sa plaie. Je crus pour cette fois que nous l'allions perdre , et
(i) Premîèlre femme de chambre , disgraciée par beaucoup de bonnes raisons. — (a) Je logeois aU Palais-Royal.
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que. la nature afibiblie eh elle ne pourroit résister à ce dernier accident, Je ne doute pas non plus qu eUe ne fût affligée de n avoir pu demeurer au Val-de- Grâce-, et je courus au Louvre attendre qu'elle arrivât. En entrant dans son balustre, où elle fut apportée dans la même chaise qui lui avoit servi pour venir de Saint-<jrermain à Paris, elle me vit, et me fit Thonneur de me regarder avec des yeux qui ine firent bien vite connoître ses sentimens. Je lui dis , en m'approchant d'elle , que je louois Dieu de voir qu elle pratiquoit les vertus des filles de Sainte*Marie , dont une des principales est de rompre leur volonté eil toutes choses. Elle me répondit seulement en haussant les épaules , et leVant les yeux au cieL On la mit au lit, on redoubla l'eau de chaux , et ses douleurs redoublèrent aussi. Elles furent si extrêmes et si excessives que , de son aveu , elle se vit une des nuits suivantes prête d'entrer dans le désespoir. Sa constance et sa douleur combattirent alors avec une égale force l'une contre l'autre ^ mais enfin sa douleur étant arrivée au dernier période, cette admirable princesse une seule fois s'écria qu'elle n'en pouvoit plus. La comtesse de Flex , qui étoit revenue auprès d'elle , s'en étant approchée , et lui voulant représenter qu'il falloit souflfrir sur la croix avec Jésus-Christ , à une harangue si chrétienne, la Reine mère accablée de cette horrible souffrance , mais . toute remplie de foi , lui répondit ces admirables paroles : « Ah ! madame , ne (( me dites rien: je sens que je perds la raison; et (t dans l'état où je suis , j'aurois peur de ne pas rece- « voir ce que vous me diriez avec assez de xespect. » Après avoir été quelques jours dans cet état , les re-
D£ MADAME D£ MOTTETILLE. [l665j 26 1
mèdes enfin surmontèrent la gangrène ; mais son ulcère demeura en si mauvais ëtat, quHl fut jugé de tous les médecins être un second cancer, ou un ulcère cliancreux. Ils eurent de la peine à prononcer Tarrêt de sa mort. Les uns furent quelque temps à dire qu'elle avoit peu de temps à vivre ; d'autres, que la chaleur naturelle lui manquoit, et qu'elle avoit le pouls intermittent. AUiot disoit qu'il ne la trou voit pas en état de lui appliqueras remèdeis 5 et nul d'eux enfin ne lui donnoit aucune espérance ni de guéri- &on ni de vie.
La Reine mère demeura dans cet état jusqu'au 2 a août, qu'elle se trouva tout à coup beaucoup mieux. Sa plaie devint plus belle : au lieu qu'auparavant elle s'enfonçoit chaque jour, elle commença de se remplir et de se mendifier , et sa fièvre diminua tout-à-fait : si bien que cette princesse , par son amendement , fat trouvée capable de supporter les remèdes d'AUiot. 11 commença, pour notre malheur, de les y appliquer le 24 du même mois [août] ; et cette constante Reine, sortant d'un tourment , rentra tout aussitôt dans un autre qui ne fut guère moins viofent , mais qui fut beaucoup plus long. D'abord AUiot, pour engager cette illustre malade à ses cruautés , adoucit la force de ses remèdes , et dans ce commencement il y eut de petits intervalles où les médecins firent espérer à k Reine mère quelque bon succès de la science de cet homme. Ils mortifioient la chair , et ensuite on la coupoit par tranches avec un rasoir. Cette opération étoit étonnante à voir: EHe se faisoit }es matins et lés soirs . en présence de toute b famille royale , des médecins chirurgiens , et de toutes les personnes qui
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avoient l'honneur de servir cette princesse et de l'approcher familièrement. Elle avoit sans doute de la peine d'exposer une portion de son corps à la vue 4e tant de personnes , où ce monstre de cancer qu'elle portoit au sein n'empechoit pas qu'il n'y eût encore de quoi l'admirer ^ mais conmie alors elle savoit juger sainement des choses de ce monde, elle ne regardoit plus en elle ce qui avoit été le sujet de sa vanité qu'avec une sainte horreur et une sainte colère contre elle-même , qui lui faisoit désirer d'en faire de continuels sacrifices à la justice divine. Elle se voyoit cou^ per la chair avec une patience et une douceur estimable ; et souvent elle disoit qu'elle n'auroit jamais cru avoir une destinée si différente de celle des autres créatures -, que personne ne pourrissoit qu'après la mort , et que pour elle , Dieu l'avoit condamnée à pourrir pendant sa vie. Dans tous ces temps-là, elle souffiroit toujours beaucoup; mais ses douleufs s'augmentèrent excessivemeht quand les remèdes d'AUiot approchèrent de la chair vive. Elle en vint enfin aune telle extrémité de souffrance qu'ayant perdu l'usage de dornûr , on lui faisoit prendre toutes les nuits da jus de pavot. Par là seulement elle pouvoit trouver quelque relâche à ses douleurs; et quoiqu'il fût aisé déjuger que ce remède la conduiroit plus vite à la mort , il étoit impossible d'en blâmer l'usagé , parce que ce soulagement si funeste metioit quelques momens d'intervalle à la tongueur de son supplice. Il y eut néanmoins des jours et des temps que Vallot et Guenaud , après l'avoir tant de £»is copdamnée , dirent qu'elle ne mourroit point de son cancer; mais ils se trompèrent en tout, et jamais je ne les
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41 VUS faire des jugement certains de cette maladie. Ma]gr(^ les maux dont le corps de la Reine mère ëtoit accablé , son ame, toujours occupée à bien faire , la faisoit agir incessamment pour le bien de tous, soit pour le général, soit pour chaque particulier « Comme je savois quelle avoit de bonnes intentions pour le duc et la duchesse de Navailles , qu elle ho^ noroît de son estime et de son souvenir, je lui en parlai , et lui fis. voir qu'il étoit de sa bonté de les protéger fortement auprès dû Roi , afin de faire finir leur exil. J^engageai Tabbé de Montaigu à les servir ^ et tous deux nous fîmes résoudre la Reine mère d'en parler au Roi. Elle le fit , et de la plus forte manière qu'il lui fut possible. Le Roi lui répondit favorablement à regard du duc de !Navailles, disant, comme il avoit accoutumé de le dire, qu'il étoit homme de bien , qu'il l'avoit bien servi , et qu'il consentiroit volontiers qu'il fût auprès de lui comme toutes les autres personnes de qualité de son royaume. A l'égard de la duchesse sa femme , le Roi dit à la Reine sa mère qu'il ne vouloit point encore la voir , et qu'il la supplioit de ne lui rien demander pour elle^ La Reine mère se contenta pour lors de faire revenir son mari, et dit au Roi qu'elle ne lui demandoit rien pour elle , puisqu'il ne le vouloit pas -, mais qu'elle le prioit de trouver bon qu'elle mandât au duc de Navailles qu'il pouvoit revenir à la cour. Mais ayant trouvé , selon mon avis , qu'il seroit plus à propos qu elle ordonnât à M. Le Tellier de le faire , elle l'envoya chercher le lendemain, et lui en parla. Ce ministre, qui avoit toujours fait une ancienne profession d'être des amis de ce seigneur , et qui l'étoit en effet pour les choses
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faciles à faire , parut recevoir ce commandement avec beaucoup de froideur, et dit seulement à la Reine mère qu'il lui obëiroit. Je vis venir ce ministre recevoir les ordres de cette princesse ; mais quoique je fusse assez persuadée de ses bonnes intentions , je ne voulus point lui faire paroître avoir part à ce secret, de, peur d'affoiblir dans son esprit cette importante protection , et demeurai dans Fattente du succès que les paroles de la Reine mère pourroient produire. Je me contentai d'écrire à mes amis qu'ils auroient des nouvelles par les grandes voies, et qu'on devoit leur mander quelque chose qui leur importoit. Je ne m'expliquai pas davantage, parce que, ne doutant quasi pas que la Reine mère ne fût obéie , je voulus leur laisser le plaisir d'être agréablement surpris par un courrier de la part du Roi et de la Reine sa mère. Le courrier n'arriva point ^ et, par toutes les lettres qu'ils m'écrivoient , il me paroissoit qu'on les laissoit chez eux paisiblement. Quand je vis quinze jours passés dans cet oubli, j'en parlai à la Reine mère, qui s^en étonna. L'abbé de Montaigu, par ses ordres, alla savoir de Le Tellier d'où procédoit ce silence , et lui dire qu'elle trouvoit étrange de n'entendre nulle nouvelle du duc de Navailles. Le Tellier parut surpris de cette harangue, et dit qu'il avoit représenté à la Reine mère, quand elle lui avoit fait l'honneur de lui parler de cette affaire, le mauvais effet que devoit avoir sa bonne volonté pour cet exilé , et qu'il ne lui avoit point conseillé de mander le duc de Navailles ; avouant à milord de Montaigu qu'il en avoit parlé au Roi , nuiis qu'il n'avoit pas trouvé à propos qu'il fît ce que la Reine sa mère lui avoit commandé.
D£ MADAME DE MOTTEYILLE. [l665] ^65
U lai dit aussi en confideace que le Roi ne pouvoit souffrir que le disgracié reçût des grâces par d'autres mains que par les siennes. Je ne fus pas surprise de ce sentiment : le génie du Roi le conduisoit toujours à Youloir toute la gloire pour lui, suivant en cela les maximes ordinairement pratiquées par les souverains. U est à croire de plus, que le ministre , qui étoit habile, et aussi intéressé à la conservation de sa faveur que le Roi, en qualité de roi, le pouvoit être au soutien de son autorité , lui avoit dit sur ce sujet tout ce qui pouvoit plaire à un maître qui vouloit que toutes choses parussent procéder de sa propre volonté. La crainte qu'il eut peut-^être qu'on le pût soupçonner de favoriser les exilés augmenta ses complaisances : car les amis qui ne veulent rien hasarder sont quelquefois plus dangereux en ces oc-r casions que les ennemis déclarés. Je ne veux pas dire positivement que Le Tellier ait été tel que je l'en soupçonnai alors ^ mais comme dans le nombre de ses amis il étoit lui-même celui qu'il aimoit le mieux, je crois qu'il entra naturellement dans les maximes de la fausse gloire du Roi , et qu'il applaudit facilement à ce qui passe parmi les politiques pour une habileté nécessaire. Je rendis compte à la Reine mère de ce que milord Montaigu m'avoit dit , et lui appris la réponse de Le Tellier. Cette princesse , qui malgré toutes ses douleurs avoit toujours de l'applir cation aux intérêts de ceux qu'elle honoroit de sa bienr veillance, me fit l'honneur de me dire vivement, et avec un peu d'émotion, que M. Le Tellier avoit tort de n'avoir pas fait ce qu'elle lui avoit commandé^ qu'il étoit foible et mauvais ami, et qu'il avoit menti
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(voilà ses propres mots) qnand il disoit qu'il Favoit conseillée de ne pas mander au duc de Navailles de venir : concluant enfin qu elle vouloit lui en parler encore. Elle le fit , et lui soutint qu'elle avoit la parole du Roi, et qu elle vouloit absolument qu'il envoyât de leur part un courrier à ce duc. Le Tellier ne se rebutant point lui fit mille et mille difficultés , et lui dit qu'il étoit ami du duc de Navailles *, mais qu'il ne convenoit pas pour son propre intérêt qu'il revînt si tôt. La Reine mère lui décida cette affaire , lui disant ces mêmes paroles : « M. Le Tellier , le Roi « mon fils est trop honnête homme et trop raison- « naUe pour manquer à la parole qu'il m'a donnée. « Je veux que vous mandiez le duc de Navailles, de « sa part et de la mienne, et en même temps je vous « permets de l'instruire de toutes vos difficultés, et « de lui écrire qu'il choisisse de venir voir le Roi et « moi, ou de suivre vos conseils. » Après que cette royale sentence eut été donnée, deux jours après, qui fut le lo , un jeudi au soir , le Roi vint trouver la Reine sa mère , et lui dit publiquement que comme il savoit la bonne volonté qu'elle avoit pour Navailles, il venoit lui dire qu'il Favoit destiné pour commander dans les pays d'Aunis, La Rochelle et Brouage, à la place du duc de Ne vers, qui étoit en Italie. La Reine mère reçut cette nouvelle avec joie. Elle lui en donna la première des louanges infinies , et ne fit jamais aucun semblant de lui avoir parlé en faveur de ce duc. Toute la cour loua le Roi , et tous admirèrent sa générosité d'avoir pardonné à un homme qui lui avoit déplu, le comblant de bienfaits lorsqu'il paroîssoit n'oser seulement espérer son pardon. Le Roi lui-
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même envoya ua courrier au dac de Navailles lai porter de sa part les patentes de ces grands gouverner mens, qui engageoient les disgraciés à demeurer hors de la cour, où il ne les vouloit pas. Cet habile prince, pour les empêcher d'y venir et contenter la Reine sa mère, avoit trouve cette louable invention, qui en elBet étoit avantageuse pour les malheureux , satisfaisante en quelque façon pour laReinfe sa mère, et glorieuse pour lui. Elle pouvoit même être utile à son service , parce que le duc de Navailles ëtoit propre à le bien servir dans ce poste si considérable , où il falloit un homme fidèle, et capable des grandes choses. On peut juger par cette conduite du Roi combien il étoit avide de gloire, puisqu'il n'en vouloit pas même laisser les miettes à la Reine sa mère. C'étoit en être trop glouton^ mais la faim qui causoit cette gloutonnerie, toute défectueuse qu'elle est, a toujours été remarquée dans tous les grands princes , et a été en plusieurs la source de toutes leurs belles actions. Le Roi vouloit tenir les grands de son royaume attachés à lui par la voie de ses bienfaits , comme la plus belle et la plus forte : il désiroit réunir tout à lui -, et par sa conduite on peut voir qu'en cette occasion toute la finesse de Louis xi le devoit céder à la sienne. Elle luidevoit être aussi plus honorable, étant exempte de toute malice , et suivie de bons effets. Il falloit seulement, pour contenter la Reine sa mère, accompagner cette ambitieuse et délicate jalousie de sincérité ^ car elle étoit capable d'entrer en confidence avec lui sur ses intérêts , et incapaUe^d'en avoir quelqu'un qui pût lui nuire. Personne donc ne parla de cette princesse , et peu de gens ont su la part qu'elle avoit
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eue à la belle action que le Roiayoitfeite. Jehu dis un jour sur cela, pour la divertir, 'que j'avois envie de dire tout haut qu'elle mëritoit de partager cette gloire que l'on donnoit tout entière au Roi , et que je voulois qu'elle fût louée aussi bieu, que lui. Elle me défendit sérieusement d'en parfer à qui que ce fût, et me fit l'honneur de me dire: « Ce que je <( voulois faire est fait , et d'une manière plus avan- « tageuse pour ces pauvres gens*, car le Roi ne les « voulant pas voir leur a donné plus queje n'aurois « osé lui demander. Grâces à Dieu, me dit-elle en- « core , je ne me soucie point des louanges : je suis « bien aise que le Roi les ait toutes ; je souhaite qu'il « vive assez vertueusement pour les mériter. »
Le duc et la duchesse de Navàilles recurent le courrier du Roi avec beaucoup de joie et de reconnoissance envers lui. A l'égard de la Reine mère , dont ils sucent par mes lettres les bontés, ils n'osèrent s'en vanter , et ils observèrent un grand silence sur tout ce qiiipouvoit avoir quelque rapport à cette princesse. Outre les raisons qu'ils eurent de se taire , ils en purent avoir une autre que j'ai toujours remarqué être naturellement écrite dans le cœur de ceux qui reçoivent des grâces de la cour. Ils ne veulent les devoir qu'à celui qui en est le maître, et croient que les apparences de leur gratitude l'obligera à leur en faire de nouvelles. L'orgueil humain les empêche aussi d'avouer que les soins et les applications de Jeurs amis méritent qu'ils leur aient grande obligation'des choses qu'ils obtiennent , croyant qu'elles sont dues à leurs services et à leur dignité.
La Reine mère, ne s6 contentant pas de répandre
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ses charitables soins sur les particuliers , voulut aussi avant que de mourir travailler à la confirmation de la paix qu elle avoit faite entre le Roi son fils et le Roi son. frère. Dans ce dessein, elle ordonna au marquis de Las-Fuentes , ambassadeur d'Espagne en France^ d'écrire à ce prince «elon ses intentions^ et de lui mander qu elle lui conseilloit de penser à disposer de ses affaires , en sorte qu il laissât la paix dans fEurope tout^à-fait affermie; que de bonne foi il fît quelque raison au Roi son fils sur les justes prétentions quil avoit sur la Flandre , vu que , par les lois de ces provinces , eUes paroissent devoir appartenir à la Reine« Ses légitimes souhaits n'eurent pas le succès qu'elle avoit désiré : elle eut au contraire le déplaisir de perdre ce frère qu'elle avoit tant aimé , sans qu'elle pût espérer de laisser sa famille dans la possession assurée d'un bien qu elle leur avoit procuré avec tant de soin. La nouvelle de la. mort du roi d'Espagne arriva à la cour le 27 septemj)re, et ce prince étoit mort le i7.du même mois. La Reine ce jour-là étoit allée aux Carmélites. Le Roi lui manda de revenir au Louvre chez elle dans sa chambre, où il Fattendoit , et de ne point entrer chez la Reine leur mère avant que de l'avoir vUk La Reine revint aussitôt, pleine d'inquiétude et de trouble de ce que le Roi lui venoit de mander. Cette princesse étant chez elle lui demanda le sujet de son retour , et si la Reine sa mère étoit plus mal. Le Roi lui dit que non , mais qu'il avoit de mauvaises nouvelles à lui dire , et qu'il étoit fâché de lui apprendre que le Roi son père étoit extrêmement malade. La Reine voyant bien que ce qu'il disoit vouloit dire qu'il ^toitmort, s'écria et lui dit : (( Je Fai perdu ^ dites-le-
« moi , je vois que ce n'est que trop vrai. — Deyinez- (( ie , lui dit le Roi , car je ne tous le puis dire. » Cette princesse alors, n'en pouvant plus douter, se jeta toute pâmée de douleur entre les bras du Roi, et pleura excessivement. Elle en fut si véritablement affligée , qu elle força le Roi d'accompagner de quelques larmes celles qu'elle répandit en grande abondance. Après avoir passé ces premiers sentimens qui, à notre honte, ne passent en tous que trop brièvement , elle se mit au lit , et le lendemain elle y fat encore jusqu'au soir ^ mais voulant voir la Reine sa mère , elle jeta un manteau de deuil sur elle, et descendit dans sa chambre. Cette princesse , quasi mourante, apprenant cette même nouvelle, avoit pleuré, et dit seulement , parlant du Roi son frère , qu'elle le suivroit bîentât* Quand elle sut que la Reine vënoit la voir , elle nous commanda à toutes de sortir de sa chambre , afin sans doute de pouvoir se plaindre de leur perte commune avec plus -de liberté. Ces deux grandes princesses s'embrassèrent, avec la ^douleur et les larmes que méritoit la tendresse que ce prince qu'elles regrettoient avoit toujours eue et pour ^l'une et pour l'autre. L'ambassadeur d'Espagne, seul témoin de leurs douleurs, joignit ses larmes à celles que répandirent en cette occasion les deux premières femmes du monde en grandeur et dignité. Lui et la Molina , qui seule de femme y fut soufferte , tâchèrent de les consoler, par la considération du bonheur éternel dont apparemment jouissoit ce prince. Il avoit été toujours malheureux : mais il avoit su profiter dans ses dernières années de ses afflictions , de ses pertes et de ses maladies , ayant fait de^ toutes ces choses un
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continuel sacrifice à la justice divine , afin d'éviter par cette pénitence les justes châtimens de ses péchas , et de ses débauches particulières et publiques. Elles avoientpar son exemple beaucoup autorisé le vice de ses peuples , qui présentement sont déshonorés par Texcès de leur débordement. Après cette triste entrevue , les deux dames d'honneur, la comtesse de Flex et la duchesse de Montausier , rentrèrent dans la chambre de la Reine mère , et moi avec elles. Un long silence de la part des deux Reines , et une conversation fort languissante de la nôtre, dura jusqu'à Theure que la Reine monta dans sa chambre , où le Roi , au sortir du conseil , vint souper avec elle. Ce prince étoit déjà peut-^tre occupé du désir de tirer ses avantages de rétat où la mort du roi d'Espagne mettoit son royaume. Il nelaissoit après lui qu'un en&nt^ Un peu plus jeune que M. le Dauphin , et si malsain qu'il ne paFoissoit pas devoir vivre. Il étoit fils d'un père soupçonné de beaucoup de maux , et qui , par la perte de ses autres enfans , donnoit lieu de croire qu'il étoit difficile qu'il leur pût donner de la santé ^ puisqu'il n'en avoit pas lui-même. Mais comme Dieu en douile à qui il lui plaît , ce jeune Roi parut en avoir , après la mort ^u Roi son père, plus que l'on ne pouvoit raisonnablement l'espérer. On écrivit alors d'Espagne qu^il sembloit même avoir pris la couronne avec l'espérance non-seulement de la vie ^ mais d'une vie accompagnée de bonheur \ car comme , selon la coutume du royaume, on le proclama roi, ses sujets prirent à bon augure de ce que de deux chaises qu'on lui présenta , dont l'une étoit en broderie d'or et de perles , mais vieille et fort effacée , qui avoit autre-
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fois dervi à Charl€s4^uitit) et Fautre ëtoit toute neuve et brillante , et d'une riche broderie , il prit celle de son illustre aïeul , en répétant de son propre mouvement les paroles de celui qui lui avoit dit qu'elle avott servi à cet empereur, disant : A seivido à Carlos- Quinto? Pues, en nombre, de DioZy me quiero sentar en ella ( Elle a servi à Charles-Quint ? Or je veux donc, au nom de Dieu, m'y asseoir).
Pendant que la Reine mère souffpoit, et que la Reine jetoit des larmes pour le Roi son père, le Roi, que la longueur des maladies de la Reine sa mère rendoit moins sensible à la tristesse , attiré par les plaisirs, se laissoit aller facilement à eux. L'hiver , qui convie aux divertissemens, fit que le Roi et Monsieur, qui crurent que les maux de la Reine leur mère ne finiroient pas sitôt , consentirent , quasi malgré leur taison, à suivre les sentimens de la nature, qui, au lieu de la douleur , voudroit toujours de la joi^
La veille des Rois [le 5 janvier 1666], il y eut grand bal chez Monsieur : et malgré l'amitié qu'il avoit pour la Reine sa mère , il ne laissa pas d'y prendre plaisir. Ce bal fut précédé par un' grand soupe , accompagné de toute la magnificence requise en de telles occasions. La Reine, qui n'ai! oit point ceUe année aux divertissemens , fit elle-même accommoder Thabit du Roi , qui étoit de drap violet , à cause du deuil qu'il portoit du^ roi d'Espagne son beau-père; mais si couvert de grosses perles et de gros diamans, que c'étoit une chose merveilleuse à voir. Monsieur et Madame étoient de même fort parés 5 car l'un et l'autre n'étoient pas fâchés de faire voir qu'ils étwent aimables. Monsieur n'avoit pas de passion dans l'anie
qui pamt,Ie tourmenter. Au lieu d'aimer la beauté des damas, il aimoit lui-même à leur plaire par la siemie, et leurs louanges ne lui déplaisoient pas. 11 se divertissoit en leur compagnie ; mais il paroissoit , à son procédé, avoir dans le cœur tant d'innocence à leur égard , que les plus dangereuses par leurs charmes vivoient avec lui et lui avec elles aussi modestement ({ue s'il eût été lui-même une dame. Cette fête se donna sous la nécessité apparente de quelques étrangers d'importance , à qui le Roi voulut faire voir la grandeur et la beauté de la cour.
Il £Jlut alors [le 6 janvier] cpie le Roi et Monsieur missent pour deux jours quelque intervalle à leurs divertissements , car la Reine leur mère empira beau* coup. Le lendemain, jour des Rois, elle retomba dans de Bkouveaux accidens : la fièvre lui redoubla, elle eut un grand frisson , et il parut une autre érésipèle, que Ton dit être Teffet ordinaire des cancers. La Reine mère étant dans un état pire que la mort , on crut qu'elle devoit être lasse du remède d'AIliot ^ qui lui causoit incessamment une douleur insupportable; mais elle n'en parloit point, et il falloit à peu près le deviner. Plusieurs personnes lui proposèrent de le quitter, et de se mettre entre les mains d'un homme qui se disoit de Milan , qui depuis quelque temps étoit venu s'introduire en France , disant qu'il avoit ua remède infaillible pour le mal de la Reine mère. L'ambassadeur d'Espagne avoit écrit ea Italie pour savoir de ses nouvelles, et les relations n'en avoieat pas été avantageuses; mais il traitoit une femme qui paroissoit se porter mieux depuis qu'elle se servoit de lui. L*indiâférence de la Reine mère étoit T. 4o. 18
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«i gftfnde sur eie 'qui mgardM ^ vie, qn^Ke ne {Mitoissoit |wi»l<iiVoir de ttil<mtè détermina, ni 4e premârè m àe Iftifèer AllicA. Qaiitiâ. on lui propôseit de ie ^châa^g^r ^ elle dîsoit cpCnn antre petrb^e ferait ènoore pis , et on ne pouvoitapercevoir en ^e <f u'ûne femierësoloticm de «oirfTrîr^ ËUes'abandôniMiit ennièrtement \ la voloiitë de Dîera ,' jusque «'abanâoniier anssi 'en tontes dioses à ia vc^lontëtles hommes. Chaciui sfe iiifélôit -de iai doiMier des oe«i8eib : maïs elle n'en veceveit a»cun , et^e paroissoit pas loéiiiie ^Mrt ap^quée à les écouter. Efle r^ivoymt tMjdun aEn Rm wux qui hn en parkvfênt, <et le prioit-d'en oixlooner. il paroissovt y penser avec assez d'appiioiAion pour laisser voir en hti que ramifie qu'il avoittonjours eue pour la Reine sa mère n'<étoit pfts éteinte dans ton eœùr^xfiisdsia Reine mère^myâroit : et tes ttédeGins, qui peu aupara^v^^ut^ dans «m b(m intervalle qu'elle avnit «û , avoient dit qu'elle nfe tnonrr^il; pas de son caticf^^ €^ idésefitpëroietft , <et ne ^achaM pins que farîre^ lài perisuadërent de«e«ârvir du KlîknaKs. Eiie yiccmeniit attssiitM, ^âms mmatrefr in^spoir, ni crttni!6, ni ^ëpagnMcie : et le g de janvier cet lisoMme kû appliqua ^es remèdes^ màs ib n'auront poinit Vautre effet qœ de ^h&ter '^ mort.
Ce même jour il y «nt des fi»adài8ies> nu Pldiôs- Royal, dWe filié d'honneur de Madame^ nottiniée Ârtîgny ^}, confidente du Roi ëtdemadeqenoiselle de La VdlKèrë. le Roi lui dotm^dô conâttdérabli^^sonâBés dVrgent , et la fit épouser «a igonfte I>li Koul^ , avec de gmnds ^avantages qn^Juiâu Elle ^ent ^et^ tscden les fmtsseisiaaûaiesdu mwde , de s'natimer heiAWtté
CiD Afûgnf: Glande-lfone Ba Qiurrt.
DE Uk^kMM m MOTTETILLE. [1666} ^yS
d'avoir ëté la con&laate des secrets du Roi; 4car de pauvre et àceahlëe de la mauvaise fortune » elle de^ vînt une grande dame.
Après les fiançailles faites au Palais^Royal » suivit une grande fête chez le duc de Grëqui, {larent du comte Du Roide, c'est-à^lire le bal, la comédie et un grand soupe. La Reine ^ qui ce soîi^là ëtoit seule auprès de la Reine sa mère , et qui par la raison de son deuil , ainsi que je viens de le dire^ ne ftouvoit être d*ancun divertissement, murmura contre celui^à^ Il lui dëplaisoit encore plus que les autres , à cause de la part que mademoiselle de Jba YaUière y avoit : car toutes les faveurs faites à son amie d*Artigny.tiroient leur souroe de la sienne. Ia Reine mère , avec sa douceur ordinsôre , répondit à la Reine qu'il falloit pardonner les emportemens de la jeunesse; mais, de la manière qu^elIe le disoit , il me parut clairement t{ue*son cc&ur ne s'accordoit pas avec sa prudence^ Ce n'est pas sans sujet que les poètes ont feint des demeures délicieuses où leurs héros restoient en*^ chantés, c^est-à*dire privés de la connoissance de leurs devoirs , et soumis aux illusions des sens ^ puis^ que les passions ordinaires , par leurs effets , nous font voir de nos yeui des hommes sages avoir des intervalles d'emportement qui leur font perdre Fusage de leur raison , et les empêchent de &ire aucuns actes de la vertu qu'ils opt naturellement danis le cœur , à&t^ ils ont donné d'évidentes preuves. J'étois seule auprès des deux Reines ; et leur conversation sur cette grande matière me faisant de la peine , pour les •détourner toutes deux de ces fâcheuses pensées , et leur faire changer de discours , je leur dis que j'es-
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përois- aussi que nous aurions notre tour , et que nous danserions au printemps. Mon dire ëtoit* fondé sur une prophétie qu'un de mes amis ^ le matin de ce même jour, me dit avoir été faite y et que j*avois contée à la Reine mère. Il m'avoit appris qu'un grand astrologue de notre temps assuroit qu'elle guérir oit vers cette saison , et cette fabuleuse prédiction me Êiisoit espéra quelque merveille du remède du MUanais^ mais c'étoit d'une manière qui ne me consoloit guère : car je voyois des choses trop contraires à cette prédiction pour en tirer quelque espoir véritable.
Le lendemain des fiançailles de mademoiselle d'Artigny , qui fut le 10 du mois , la fièvre de la Reine ' mère , qui le jour précédent avoit été moindre , redoubla par un grand frisson qui lui dura long-temps. Malgré ce filcheux accident, le Roi et Monsieur furent à la Comédie avec la nouvelle mariée. Le soir, les-médecins trouvèrent la fièvre de la Reine mère fort allumée ; et son pouls étant mauvais , ils jugèrent à propos de la saigner. La Reine aussitôt le manda^au Roi. Il vint, après que la comédie fut achevée, voir la Reine sa mère, qui venoit d'être saignée. Dans, ces états si terribles elle passa de cruelles nuits , et l'excès de la douleur la forçant quelquefois de soupire^ de temps en temps, parlant'à Dieu, on entendoit qu'elle disoit : « Hélas , Seigneur ! je me plains, et vous vou- «lez que je souffre. » Depuis qu'elle se servoit du Milanais, son martyre étoit augmetité par la puanteur qui sortoit de son «cancer. Cette souffrance, étoit si contraire à son inclination , qu'on peut dire avec vérité que ce mal seul en étoit un fort grand pour elle. Un de ces jours comme elle «e plaignoit de cette. in-
commodité, étant seule auprès d'elle, elle me fit Thonneur de me dire tout bas : a Dieu veut en cela «t me châtier d'avoir eu trop d'amour propre , et d'a-^ « voir trop aimé la beauté de mon corps. »
Le i5, on donna à la Reine mère une médecine, et les médecins s'imaginèrent qu'elle lui avoit fait du bien ^ mais la nuit suivante elle fut très-malade. Sa douleur fut si grande qu'elle se sentit comme forcée de jeter des larmes , qui sortirent de ses yeux avec abondance* Mademoiselle deBeauvais, qui la veilloit, me conta le lendemain que cette vertueuse princesse lui avoit dit : « Je ne pleure pas ; ces larmes que vous « voyez sortir de mes yeux , c'est la douleur qui les a contraint de sortir ; car vous ^avez; que je ne suis « pas pleureuse. » L'archevêque d'Auch voyant le mauvais état où elle étoit , l'en avertit , et lui parla clairement du peu d'espoir qu'avoient les médecins, de sa vie. Elle l'en remercia , et sans s'étonner de cette harangue , n'en fit aucun semblant*
Depuis quelques mois , la Reine mère sie confessoit tous les jours , et son confesseur, l'entretenoit longtemps. Elle en avoit un alors, qui étoit venu d'Espagne , qui se trouva par bonheur pour elle un bon religieux et savant : si bien qu'il est k croire qu'elle étoit bien préparée à ce grand voyage de l'éternité qu'elle devoit faire bientôt. C'est ce qui causoit en elle cette grande paix. Une autre nuit des dernières de sa vie , la même mademoiselle de Beauvais m'a conté que quelques-unes de se& femmes et elle étant auprès de cette constante princesse, elle leur dit : « Je sais l'état où je suis ^ je sens que je ne puis « plus vivre , et je vois bien à vos mines que vous en.
(HyQ [1666J MÉMOIRES
f( (Stes toutes aussi persuadées que moi. ^ Une de celles qui ëtoient présentes s*ëtant mise à pleurer, la Reine mère lui dit presque en riant , et comme se moquant d'elle : « Vraiment , Niel (c'est ainsi qae ce s'appd^oit cette dame), vous êtes bien sotte! Et ne §L faut-il pas mourir ? Et de plus /quand cela sera, tf TOUS pleurerez ; mais ne vous en aflSdgea pas avant <t le temps. »
Le samedi 16 du mois , je ne jms aller au Louvre; et comme j'envoyois souvent savoir des nouvelles de la Reine mère , on me manda toujours qu'elle empiroit. Le lendemain dimanche au matin , je la trouvai très^nal , et toute sa cour dans une grande consternation. Monsieur , en me voyant , me fit Tbonneur de me dire : « Que fites^yous hier que vous h^ëties pas « ici? Nous eûmes une terrible journée. » Je parlai au Milanais. Je le trouvai sans parole , et les médecins sans aucune espérance* Une érésipèle étoit sortie tout de nouveau -, mais elle n'avoit fait que paroâftre, et li'avoit point eu d'autre effet que de lai avoir fait enfler les bras et les mains , et même la gorge. Outre ces mauvais accidens , eUe avoit le pouls mauvais et foible.
La douleur que je sentis, voyant là Reine mère en cet état [le 17 janvier], me fit sortir d'auprès d'elle, ^fin d'aUer chercher hors de sa présence quelque soulagement à ma peine. Je m'en allai à la messe aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. Là j'éprouvai ce que c'est que de perdre ce que l'on aime \ mais ayant repris des forces en ce lieu , par la soumission que toute ame chrétienne doit avoir aux volontés divines, je retournaîi au Louvre \ car l'inquiétude et la tristesse
DE MADAMK tm MOTTSYltLS. [l6i56] ^jg
nous portent natweUemejit à changer de lieu. CAiiime j'entrai dans la <^hainhve de e^tte grande Reine , je trouvai Monsieur senl aKii|)rès d'elle , assis au chevejk dé son Ut. £Ue ëtoit dans son ineiUeur temps , je veux dire dans Tintenralle de ses redoublemens. Elle étoit même un peu mieux que k matin , parce qu'elle s'étoit assoupie pour' qu^que^ mooiens^ Ses souf^ franceâ ne tatsaoient. pas d'être excessives : je le conmis à ses yeva. , et malgré son sîlience je vis ses don-^ lemrst.. Je me mis à genoux devant son Ut i et cooune je vo^us lui toucher le pouls, elle me fit rkonnéur de me dire ces mêmes paroles : « Madame de Motte^ « vilie , je souffre beaucoup. II n y a point d'endroit « en mon corps dans lequel je ne sente de très- « grandes douleurs. >]^ Puis levant les yeux au eiel, elle di^ : « Dieu le veut. Oui, mon Dieu , vous le (( vowtet 9 et je le vcpx bien aussi de tout mon cœur : « cm> iHm Pieu, de tout mon cœur. ^ Monsieur, tm^emmA touché de ces admirables paroles, se mit^ à piwrer V et )es larmes, m'étant venues aux yeux , je me letîm d'auprès d'elle* sans pouvoir lui répondre. Hàjm ét«iît dans son coeur , qw lui donnait toute la piété et la patience dont elle avoit besoin. Les raiamnemena d€!S crëature& n'y pouvoîent rien ajouter. Il ne restait rien à faire à ceux qui av oient l'honneur d'^e auprès d'elle , qu'à l'admirer ^ mais cette ad^ mirailion pouvant être dangereuse à. sa perfection , le mieux étoit de se taire , et de remercier Dieu des gf âees qu'il lui faisoit. Après ces marques de vertu , de soumission et de patience , cette admirable prin'r<~ cesse nous en donna de la force de son ame *, car la Reine étant arrivée là^essiis, elle s^assit auprès d'elle^
a8o [1666] MÉMOIRES
et Monsieur se rapprocha. L'ambassadeur d'Espagne entra dans ce même instant , qui apporta des lettres à la Reine. Il s'en trouva une de la reine d'Espagne, qui ëcrivoit à la Reine mère, salante et sa belle-sceur tout ensemble. Elle la prit , et pria la Reine de la lire tout haut : ce'qu'elle fit. Cette lettre ëtoit bonne, bien longue et de bon sens. Monsieur, voulant s'instruire des grandes choses , fit plusieurs questions à l'ambassadeur d'Espagne sur les affaires de ce royaume, et sur le gouvernement de la régente. Cet homme ëtoit naturellement grand parleur. Il amplifia cette conversation de quantité de paroles inutiles , et la rendit fort longue. La Reine mère, malgré la mort et la douleur qui la menaçoit, entra dans toutes ces narrations avec un esprit aussi présent que si elle eût été en bonne santé ; puis elle-même prit la lettre et la mit sous son oreiller, disant à la Reine tout ce qu^elle désir oit mander à cette reine régente , à qui elle deyoit Êdre réponse au Heu d'elle. Pendant ce temps-là je m'occupai davantage à remarquer la fermeté de la Reine mère toujours égale en tout temps , qu'à écouter les raisonnemens qui se firent sur la coiar d'Espagne ; et Ceux qui pourront lire quelque jour ces Mémoires trouveront sans doute que j'avois raison. En ce même moment la senora Molina s'approcha dé cette illustre malade, et lui dit en espagnol : j^fé que JTuestra Magestad es mujr coloradica ( En vérité , Votre Majesté est bien rouge). Et la Reine mère de sang-froid, et comme en riant, lui répondit : YcomOy MoUna! en verdadque tengo mujr buena calentura (Gomment, Molina! j'ai une bonne grosse fièvre). Aussitôt après cette tranquille conversation , la Rdne
DE MADAME DE MOTTEVILLE. [1666] tiSt
mère eut un redoublement qui fut plus violent que les^ autres. Elle connut qu'elle empiroit , et le dit à Far-^ chevéque d'Auch , qui en demeura d'accord avec elle ; mais comme il ne la trouva pas encore assez mal pour loi donner le saint viatique, elle conclut de communier après minuit.
 l'heure ordinaire, c'est-à-dire à dix heures du soir , la Reine mère donna le bon soir à la Reine , à Monsieur et à Madame. U nous parut-, à la comtesse de JFlex et à moi, qu'elle les pressa de partir avec plus d^âpreté qu'elle n'avoit accoutume de faire. Elle ëtoitplus abattue et plus oppressée de ses excessives douleurs ; et comme elle n'aimoit point à faire voir ses souffrances , elle voulut alors être seule , afin de pouvoir endurer ses maux avec moins de contrainte. Ce même soir, en voulant prendre des œufs frais qu'on *lai servit , elle me parut dans un fort mauvais état , et dans ce seul instant de sa vie elle parut avoir plus de soixante ans ; car son corps , par l'enflure de ses bras , de ses mains et de son visage , étoit si appesanti qu'à peine pouvoit-^elle lever la tête , ni hausser ses mains jusqu'à sa bouche. U étoit difficile de voir une si grande princesse en cet état sans envisager fortement le néant de la créature , et combien tous les secours sont inutiles quand il plaît à Dieu de détruire les premières personnes du monde.
Depuis les grands maux de la Reine mère, eUe avoit accoutumé , quand sa royale famille l'avoit quittée et que le rideau de son lit étoit tiré , de faire dire les litanies de la Passion avec beaucoup d'autres prières : ce que l'archevêque d'Auch faisoit pour l'ordinaire , ou quelqu'un de ses aumôniers. Après qu'elles étirent
!i8a [166&} hémoihes
été dite& 9 (Hk se retira d auprès d'die p<mr toit si eUe n aaroil point quelque momeak de repos ^ mais bien loin d'en avoir, nous renteadimes toujours se f^n^ dre : ce qu^elle se permettoît de faire quelquefois b nuit , mai^ jauiais le jour, parce que b nuit elle étoit plus seul^ , et ne craignoit point de biae . de la peine à^pefseàne.
Après minuit , sou grand aumôuier lui dit la messe dans son oratoire, qui étoit à la ruelle de sou lit. U la communia, et je remarquai qu elle reçut Notre Seigneur avec une dévotion tout extraordîpaîre. U sembloit , vu le calme où elle étoit , que ses daiileiurs et ses maux feussent quittée^ car son application à Dieu étoit si grande , qu'il étoit aisé de voir que Tame en ces occasions remportait sur le corps. Elle fut servie , après Tarchevâque d'Âuch , de Tévéque de Mende , son premier aumôniar ; de Tabbé de Guemadeuc , son aumônier ordinaire, et de quelques autres; de la comtesse de Flex sa dame d'honneur ,. et de la duchesse de Noailles sa dame d'atour. Le silence et la solitude de la nuit n'empêchèrent pas que toutes ces personnes ne rendissent, par leurs grands respects et par leurs révérences réitérées, tous les hoimeura qui étoîent dus à une si grande prnicesse , qui étoit en naissance et dignité la première du monde ; mais toute son élévation alloit être anéantie , et cette si auguste personne, si estimable et ai révérée, mal|*ré nos souhaits alloit être effacée du nombre des vivans, parce que Dieu, le dieu des vivans et des morts , le vouloit ainsi ,
Le lundi » après avoir un peu reposé, je retournai au Louvre de bon matin [le 18 janvier}. La Reine
DE MADAME DB MOTTEYILLE, [1666] a8J
mkte avoil beaucoup souffert depuis sa communion ; sa fièvre et les fâcheux, accidens de sa maladie aug* mentoi^nt plutét que de diminuer. Le remède du Milanais étant de soi fort violent , avoit fait consommer les chairs du cancer trop promptenient ^ et les esprits étant dissipés, la nature n'avoit plus de force pour jeter dehors Thumeur de Térésipèle, Cette humeur s'étoit tellement jetée entre cuir et chair , que ses épaules commençoie^t à s'ulcérer ; et comme elle étoit toujours couchée sur le dos , elle y sentoit beaucoup de malé Elle me recommanda de les toucher. Je les trouvai déjà toutes pleines de glandes , et je fus étonnée de ce qu'elle souffroit une si grande augmentation de douleur sans en parler. Je le dis aux médecins, afin de les obliger à y mettre quelque chose. Ils le promirent , et je vins le diré^ la Reine laëte. Cette pieuse et constante princesse ne se regardant plus devant Dieu qu'avec les sentimens d'une dirétienne pleine d'humilité et de l'unique désir de faire pénitence, me fit l'honneur de me répondre, tout occupée en Dieu : « J'ai abandonné mon corps « à la justice de Dieu : les hommes en feront tout ce «- qu'il leur plaira. » Gomme les hommes étoient destinés à la faire souffrir, ils ne mirent rien sur ses épaules. Il est à croire que Dieu l'ordûnnoit de cette sorte , pour la purifier davantage à ses yeux.
La comtesse d'IUe (0 alors s'étant approchée de la Reine mère , elle lui dit qu'elle souffroit d'excessives douleurs ^ et lui parlant de la peine qu elle avoit de la mauvaise senteur qui sortoit de son sein , après une réflexion qu'eUe fit sur l'état où elle étoit, elle lui dit
(i) Dame catalane, qui avoit du mérite «t beaucoiip d^esprit.
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en la regardant fixement, touchant ison drap : Hal condessa , sàs^anas de bàtista! condessa^ savanas de batista / ( Ah ! comtesse , des draps de batiste ! des draps de batiste , comtesse ! ) Elle voulut lui marquer par ces paroles , et en lui montrant ses draps, qu'elle se reprochoit alors les délicatesses trop grandes qu^elle ayoit eues pour sa personne, quand , étant en santé ^ die ne pouvoit souffrir que des draps extraordinairement fins. Cette dame prétendoit venir d'un bâtard d'un des derniers rois d'Ârragon. Son mari étoit Catalan de nation ; son nom étoit d'Ârdenne ; il s'étoit révolté contre le roi d'Espagne son maître, et l'avoit quitté pour se donner au Roi. L'un et l'autre avoient de la piété , de l'esprit et du mérite, et la Reine mère estimoit assez cette dame.
Sur les dix heures du matin , la Reine mère sommeilla unpeu, plutôt par excès de lassitude que par uhe bonne cause. A son réveil, le Roi la vint voir, qui n'y tarda guère ; car dans ce moment il falloit qu'il aUât au conseil. La Reine et Monsieur^ étant restés auprès d'elle , se mirent à parler de choses indifférentes pour essayer de la divertir. Jétois au pied de son lit. Cette princesse , jusqu'à sa fin toujours occupée des besoins des autres , eut soin de me demander si j'avois dîné : car alors il étoit tard. Quand je lui eus dit que non, elle me répondit avec cette douce et honnête manière dont elle savoit charmer ceux qui avoient l'honneur de l'approcher : a Vous avez bien la mine aujourd'hui (( de n'y pas aller. Allez , allez (Uner chez la Molina*, )» voulant me dire par là qu'elle connoissoit que l'état où elle étoit me rendroit incapable de penser à mes besoins. Voilà une des dernières fois qu'elle m'a fait
DE MADAME BE MOTTEyiLLE. [1666] 285
rhônneùr de me parler : car la mort depuis cet instant la força d'oublier ceux qu'elle honoroit de sa bienveillance , pour ne s'occuper plus que de l'ëternitë et de sa royale famille. Elle voyoit de près ce terrible moment qui devoit bientôt la séparer pour jamais de Ja terre. Elle désiroit sans, doute d'aller jouir de ce repos qui ne finit point ; mais ayant que de le posséder, il falloit que ce qui étoit corruptible en elle prit fin: et, ce passage si afireux à tous , et qui malgré sa constance lui paroissoit tel, étoit une assez grande afifaire pour remplir toutes ses pensées. Sur les trois heures après midi, son redoublement la prit, et les médecins trouvèrent qu'elle empiroit. L'archeyéque d'Auch alors lui parla plus positivement des approches de la mort : ce qu'elle reçut à son ordinaire , car il y avoit long-temps qu'elle étoit accoutumée à cette harangue. Il lui conseilla de faire une revue sur toute sa vie; , et de la partager en trois états : en celui de $on enfance jusqu'à sou mariage ; depuis :son mariage jusqu'à sa régence , et depuis sa régence jusqu'à l'heure où elle étoit. Elle reçut ce conseil , et se mit aussitôt en état de l'exécuter. Elle fut quelque temps à y penser , puis fit approcher son confesseur ; et l'ayant fait asseoir auprès d'elle, elle commença une conversation avec lui , qui paroissoit plutôt une légère revue qu'une confession générale faite avec les applications d'esprit que demande cette action ; car elle souffrit que quelque peu de personnes demeurassent dans sa chambre , et j'eus l'honneur d'être de ce nombre.
Le soir à dix heures, le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, après qu'ils eurent soupe, rentrèrent à leur
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ordinaire dans sa chambre-, mais elle les pressa instamment de la laisser, et de se retirer. Le Roi , voulant lai obéir , s^en alla ; et la Reine monta à sa chambre. La Reine mère , qui crut que Monsieur ne la vondroit point quitter , lui ordonna positivement de s'en sller chee lui* Il voulut éviter ce commandement , et se cacha dans le cabinet des bains, puis fit semblant de s^en aller; mais la Reine sa mère, prévoyant toutes ses louables finesses, le rappela , et lui dit qu^elle le vouloit absolument. Il fut donc contraint de ne plus paroitre devant elle , et demeura presque toute la nuit assis au pied de son lit. J'eus Thonneur de loi tenir compagnie et de participer à ses inquiétudes , qui redoublèrent beaucoup à cause d'une filcheuse toux qui survint à la Reine sa mère , par où l'on jugea que l'humeur du cancer se jetoit sur la poitrine , et que c'ëtoit une marque certaine du malheur qui alloit arriver à la maison royale et à toute la France. A minuit, le redoublement de c^te princesse parut un peu diminué ; et Monsieur s'en alla , afin de laisser reposer les dames qui veilloient la Reine sa nràre. Il me fit f honneur -de me remener avec lui au Palais-Royal , ou je logeois , et où je m'assure qu'il eut une mauvaise nuit-, car il me parut aussi affligé qu'il le devoit être.
Le lendemain mardi [ te 19 janvier ] , lès mauvais accidens qui paroissoieht nous deveir priver de notre illustre princesse augmentèrent toujours; mais sa propreté , qui malgré la nature de son mal vue Fshon* donna jamais , l'obligea sur le soir de désirer que l'en fit son lit. Elle fut obéie avec beaucoup de peine: car die étoit foible et fort pesante. Aussitôt qu'elle y fat remise , les médecins , qui trouvèrent que son pouls
étoit mauvais et «pi'elie sWoiblîssôit , dirent au Roi qu-il faliôit penser à foliaire recevoir le saint viatique. 11 ëtoit alors ciaq ou sî:st heves du wir\ et quoiqu'elle n'eût jamais témoi^ d'afifiréhender la mort , on jugea à propos <àe la panser avant que de lui dire Tëtat oà elle ë«9iu Depuis cfuelques jours, quand on la pansoit, on lui tenoit des sachets de senteur auprès du nez , pour la wiilager de la mauvaise odeur qui sortent de sa plaie. Jusque là elle n'ién avoit pas été incommodée, parce que les autres i^mèdes dont elle s'<ëtoit servie empédiNMient la pourriture ; et même ^ors ceux qui rapprochaient , par la quantité de parfums qui ëtoient sur spn IHt^ n'eu pouvoient pas être incouimtodës. Cecte dernière Ibis je reiÂarquai qu'elle lie se voyoit pËis en nécessité de boucher son nez , sans avoir de qùm offirir à Dieu par de nouveaux sacrifices-, puis K^gaidsHftt samain qui étoit un peu enflée , elle dit tout bas , comme se le disant à elle-même , en faisant un petit s%ne de la tête qui vouloit beaucoup dire : a Ma K main est enflée , dà : il est temps de partir. » Tant de maux et de ^lonfiiianoes n'avoient pu détruire la beauté de ses brets et de ses mains; jattais ils n'en avoÂefiJt taiit eu que dans ees derniers jours : ce que les maladies avuient |m gàt«r par un peu de maigreur , Fenflure qui leur restoit de Térésipèle le réparoit parfûtenimt. Ils patHiissoietirt: plutêt des bras et des mains d'dbâtre que de chair; mais ce qui dans le temfis n'isrvoit pu finir ;aUoit être eâgM>é par la ^ de ce même temps.
L'^arekevêque d'Audit, à qui la Reine mère s'^it confiée du snin de la plifs importante affaire de sa viie-, qui ëtoit de lui aider k la bien finir, lui dît alors
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qu'elle n'avpit plus de temps à .perdre , et qu'il étoit nécessaire de penser à recevoir ses derniers sacremens. Dans ce moment je n'ëtois pas auprès de cette grande princesse : ma douleur m'obligeoit souvent de m'en séparer, et ce discours, quimarquoit les funestes approches de la mort , m'avoit fait retirer dans un coin de son cabinet. Ceux qui en étoient plus proches ont dit qu'alors sa voix changea, et que ,. malgré sa fermeté ordinaire, l'horreur naturelle que tous les hommes sentent à la vue de leur destruction eut en elle son efièt. Quand cela seroit, je ne m'en étonne pas; il n'y a guère de héros, de philosophes ni même de saints qui nen aient senti l'amertume; mais pour moi, je puis dire avec vérité que m'étant rapprochée d'elle aussitôt après , je ne m'aperçus point de ce changement , et que si la nature la força de sentir pour quelques momens la perte d:e s^ vie , sa raison et la force de son esprit surmontèrent bien vite ces sentimens dans son ame : car, depuis cet instant, il ne parut en elle aucune marque de crainte ni de tristesse. Elle n'eut aucun attendrissement sur elle-même, et ne témoigna nulle foiblesse , ni dans ses paroles ni dans ses actions. Dieuluiavoit donné une fermeté qui, dans toutes les grandes [occasions où elle avoit eu à résister à ses malheurs et à ses ennemis, ne l'avoit jamais abandonnée. Il ne l'en voulut pas priver, dans ces dernières heures , où nous devons croire que la main du Très-Haut , qui a toujours été à son aide , la soutint et la fortifia.
La Reine mère alors voulut parler au Roi , et fit retirer tout le monde. Elle voulut aussi parler àla Reine , et ensuite à tous les deux ensemble. 11 est à croire
DE HÀDÂ.ME DS MOTT£YILLB. [1666] ^iSq
qa en cette occasion elle leur souhaita le honheur et la paix dans leur mariage , avec la crainte de Dieu et l'abondance de ses bénédictions. Les paroles de cette estimable mère furent sans doute reçues du Roi avec un vrai cœur de fils plein de respect et de reconnoissauce 5 et s'il nous est permis de pénétrer dans leurs sentimens , nous devons penser que tout ce qu'une si louable et si vertueuse amitié a pu produire en l'une et en l'autre de ces personnes royales ne sauroit être sans l'accompagnement des grâces célestes. Cette admirable mère voulut de même parler à Monsieur. On peut juger aussi qu'elle lui donna des avis salutaires pour l'avenir , nécessaires à son salut , convenables à la grandeur de sa naissance et utiles à son repos , afin que sa vie fût chrétienne , estimable au public , et sa conduite agréable au Roi.
Après toutes ces choses , on ne pensa plus qu'à faire recevoir le saint viatique à la Reine mère. Le Roi et la Reine , Monsieur et Madame allèrent au devant du Saint Sacrement. Mademoiselle , fille aînée du feu duc d'Orléans, 51. le prince, M. le duc et madame de Carignanles suivirent, accompagnés de toute la cour. Les hommes allèrent avec le Roi jusqu'à là paroisse \ les dames , avec la Reine , jusqu'à la porte du Louvre.
L'archevêque d'Auch apporta Notre Seigneur, suivi del'évêquede Mende , du curé de Saint-Germain, de l'abbé de Guemadeuc et de quelques autres aumôniers. Cet archevêque , tenant la sainte hostie , fit à la Reine une exhortation fort chrétienne. Il lui fit voir la nécessité de s'anéantir devant Dieu, lui représenta l'inutilité de toutes les choses que l'on estime le plus dans le monde , et lui dit qu'encore qu'elle ffit T. 4^. 19
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fille de tant de rois et d'empereurs , mère , tante et sœur des plus puissans princes de la terre ,- elle devoit considérer qu^elle alloit être égalée à la moindre créature ^ que toutes ces grandeurs ne lui serviroient pl»s de rien ; que le seul repentir de ses péchés , sa pénitence et son humilité en ce terrible moment lui se-
roient utiles et salutaires \ qu'elle alloit paroître devant Dieu pour être jugée selon ses oeuvres , où la seule miséricorde de Dieu alloit être toute sa richesse. Elle écouta ce discours avec un grand recueillement d'esprit^ et communia avec une dévotion digne des sentimens de piété qu'elle avoit eus toute sa vie« L'émotion d'une si sainte et si importante action, et celle de la fièvre, lui donnèrent alors du brillant dans les yeux et du rouge au visage -, et dans cet instant elle parut si belle à tous , et particulièrement au Roi qui étoit debout aux pieds de son lit, que se tournant versma<» demoiselle de Beauvais, qui se trouva auprès de lui occupée au service , il lui dit à demi bas : « Regardez « la Reine ma mère : je ne l'ai jamais vue si belle. » Après que cette admirable princesse eut employé quelque temps à remercier Dieu , à l'adorer et à penser à l'éternité , elle fit approcher ses illustres enfans , et leur donna sa bénédiction , leur souhaitant oelle de Dieu. Elle la donna encore en particul^r à la Reine pour monseigneur le Dauphin son petit-fils, et à Monsieur pour ses deux autres enfans. Elle ne parla point à Madame en particulier : car elle crut, à ce que l'on s'imagine , que les sentimens de cette jeune princesse étoient si fortement établis dans son cœur, qu'il loi seroit impossible de les changer. Ces quatre royales personnes se jetèrent à genoux devant le lit de la
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Reine leur mère , lui baisèrent la main , et pleurèrent • mais comme je fais profession de dire sincèKement* la vëritë , il me semble qu'ils ne pleurèrent pas tant que la première fois qu ils cruient k perdre à Saint- Germain, ou du moins ils ne pleurèrent pas assez. Il est de la nature du temps tf user toutes choses , et l'état où elle étoit diminua sans doute leur douleur : car ses maux ne pouvant finir qu'avec sa vie , c'étoit quasi l'aimei?' que de voir sa fin avec quelque espèce de consolation. Tous ceux qui étoient dans la chambre pleurèrent aussi 5 mais celle qui ëtoit si digne à^êtm regrettée ne parut s'émouvoir sur rien de ce qu'elle voyoit , et demeura dans une gravité qui avoit quelque chose de fort beau. Cette grande pnncesse occupa son esprit à penser à Dieu seul, qui, régnant en elle par la foi, l'empêchoit de sentir la perte de la vie. Le Roi étoit alors debout vis-à-vis d'elle , qui pieuroit. Après qu'elle eut été quelque temps recueillie , elle le regarda fixemeiit, et lui dit, avec la majesté d'une reine et l'autorité d'une mère : « Faites ce que (i je vous ai dit 5 je vous le dis encore, le Saint ^cre* « ment sur les lèvres. )> Le Roi, avec un profond res-^ pect , et les yeux pleins de larmes , baissant la t^te , lui répondit qu'il n'y manquer oit pas ^ et jusqu'à cette heure on ignore ce que c'étoit. M. le prince, au^u'ès de qui je me trouvai , et qui étoit appuyé contre le balustre du lit , se tournant vers moi , me fit l'honneur de me dire , avec une exclamation glorieuse et honorable à la mémoire de cette vertueuse Reine : « Je « n ai jamais rien vu de si beau. Voilà une feonne <( dont le mérite est digne d'une estime éternelle. » - Le coniesseur de cette merveilleuse princesse nous
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dit peu après , à la Molina et à moi , que s'ëtant rencontré ce jour-là entre le Roi et elle , il avoit entendu qu'elle lui avoit recommandé de pardonner à ceux qu'il haïssoit, pour l'amour d'elle. Ceux-là étoient certaines personnes engagées dans la disgrâce de Fouquet , dont elle s'étoit servie auprès de lui pendant qu'il étoit surintendant. J'ai toujours cru aussi qu'un homme de qualité , qui avoit été assez injuste po\ir avoir fait des vers jsatiriques où elle avoit eu quelque part , fat un de ceux à qui cette princesse vouloit que le Roi pardonnât 5 car je sais -qu'elle lui en avoit déjà parlé sans pouvoir obtenir cette grâce : et comme la Reine faisoit une action louable en la demandant , le Roi en faiscrit une qui méritoit d'être estimée en la refusapt. Peut-être que ce fut sur ce sujet que cette dernière demande fut faite par son illustre mère. Je n'en suis pas assurée.
Ensuite de cette occupation , la Reine fit fermer les rideaux de son lit , comme pour reprendre ses esprits, et pour penser sans doute à ce qu'elle venoit de faire et à ce qui lui alloit arriver.
Monsieur, qu'il faut excepter du nombre de ceux qui ne pleurèrent pas assez , s'avisa d'aUer ouvrir le rideau de>son lit, et de lui dire : « Madame, vous « m'avez tant aimé ici-bas , aimez-moi encore quand « vous s^rez là-haut dans le ciel , et priez Dieu pour « moi. » La Reine s'étoit tournée de l'autre côté entendant ce discours-, et sentant sans doute que cet empressement de dévotion et de tendresàe étoit alors assez à contrcrtemps , se contenta de lui dire froidement : « Mon fils, je vous ipfrie,. laissez-moi en repos. »
Après y avoir été environ un quart-d'heure , elle fit
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ouTrir ses rideaux , et appelant son médecin, elle lui tendit le bras, et lut dit : « M. Seguin, tâtez ofion (( pouls ^ il semblé que je m'afïbiblis. » Gommie il le touchoit , elle lui dit encore : « Est-il pas vrai qu'il' « est bien petit? » Il lui répondit : « Oui , madame 5 » et cette constante princesse, courageuse jusqu'à ses derniers moméns, reprit la parole du même ton, et avec la même tranqufllité que si elle eût parlé d'ufne chose indifférente et de peu de conséquence, et lui dit: « Je sentois bien que cela devoit être ainsi. » Elle répéta deux ibis k même chose; et connoissant que son pouls diminuoit toujours, elle dit à l'archevêque d'Auch avec empressement : « Ah ! mon Dieu , ((ne me laissez pas mourir sans l'extrême-onction. (( Qu'on aiUe la quérir promptement. » Gomme il lui eut répondu qu'il ne falloit pas qu'elle s'en inquiétât, elle persista , et dit qu'on y allât : si bien qu'on lui dit qu'elle étoit déjà sur l'autel de son oratoire*. En effet il fallut la lui donner bientôt après , parce que l'on connut qu'elle s'affoiblissoit beaucoup. Elle la reçut avec de grandes marques de dévotion, et avec la même connoissance et la même tranquillité d'esprit que si elle eût été en pleine santé > et qu'elle eût fait une autre action. Ce fut son curé qui lui administra ce sacrement. Gomme il vint à lui mettre de la sainte hij[ile sur les lèvres , elle sentit qu'il lui en étoit entré dans la bouche. Alors elle ouvrit ses yeux si beaux et si doux, qui dans ce funeste moment n'avoient point encore perdu tout-à-fait leur éclat naturel ; et le regardant, elle lui dit doucement : <( Je vous prie^ « permettez-moi que je m'essuie la bouche. » Il voi^lat le faire avec du coton \ mais elle lui dit : (( Je vqu^l
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<( prie, si ceïa se peut , permettez-moi de le faire. » Et prenant le coton de sa main droite , elle s^essuya , et dit ensuite , ouvrant sa main et la tendant an curé : « Cette main n'fen a pas eu. » Quand sa première femme de chambre voulut découvrir se$ pieds , sa modestie lui fit craindre qu'elle ne montrât ses jambes ; die liii fit signe de rabaisser sa couverture , la poussant par le bras pour Ini faire faire ce qu'elle vouloit qu'elle fit.
Après que la Reine mère eut reçu te derhier sacrepient , elle demeura quelque temps en repos , et ses yeux alors commencèrent peu à peu à se couvrir de la froide et sombre vapeur de la mort \ mais ayant entendu le Roi parler auprès d'elle, elle les ouvrit 5 et le regardant avec quelque joie d^ le revoir encore, elle dit , par une surprise pleine d'émotion et de tendresse : ^h ! voilà le Roi ! Et après l'avoir considéré quelques momens avec iine attention qui paroissoit procéder du cœur et de l'atne, touchée d'un sentiment naturel qui l'avoit réveillée de l'assoupissement funeste où elle étoit, elle lui dit : «Allez, mon fils, allez souper « )» La Reine s'étant aussi approchée de cette princesse mpurante, elle la regarda d'une manière qui ttie parut accoâipagnée de sensibilité ; mais voulant se détacher de ces royales personnes qu'elle avoit tant aimées , elle lui dit d'un ton qui ine fit deviner tout ce qu'elle vouloit dire : Hija tnia , vayasse ( Ma fiUfe , allezvous-en )• Oui , ^ns doute elle pensoit en <^ instant ^ combien celte jeune princesse perdoit eh sâ mort, étant privée de ses sages conseils, et environnée de certaines perâx)nnes incapables de la conduitie dans les rouîleë dé doulettr et de chagrin que les passions
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du Roi loi préparoient , afin que sans manquer à la soumission et à la complaiîsance qu*elle lui devoit , elle pât satisfaire à ce que Dieu demandoit d'elle , et à sa propre gloire. Sans doute qu'elle lui dit de, s'en aller, parce que ces pensées ëtoient capables de lui faire de la peine et de l'occuper trop , et qu'en l'état où elle ëtoit elle ne voùlqjt plus penser aux personnes; qui lui étoîent chèr^ ^ mais son cœur i'avqit forcée d'y faire encore ce petit retour , et ce fut pour la dernière fois.
La Reine a voit été toujours fort attachée à la Reine sa mère : elle lui avoit rendu de grands devoirs 5 elle étoit saris doute persuadée qu'elle perdoit en elle beaucoup de consolations : mais apparemment le dé^ sir de la primauté avoit trotivé place dans son ame. Une malicieuse adulatrice , pour s'indinuer dans sa confianee, l'avoit déjà flattée sur 'la considération qu'elle alloit avoir , en lui disant que les devoirs de ^OHS n'étant plus partagés , elle seule seroit considérée. Soit que ce sentiment eût diminué k tendresse qu'elle avoit témoignée jusqu'alors à la Reine sa mère, soit que la longueur des maladies de cette princesse mourante l'eût c'oihme accoutumée à $à mott, la vérité est qu'elle ne parut pas sentir ators autant. de douleur qu'elle avoit eu d'amitié pour eUe. Dans les derniers momens de la vie de la Reine mète , il me fut dit que de telles harangues avoient été faites à cette jeune princesse par tine dame qui la voyoit faiiiilièremeïit ^ mais j'ai dû croire ensuite que se^ avis naVcÂieht pas été assez bien reçus pour persuader œHe k qui elle les avoit donnés. J'allai , une année après la mort de la Reine mète , saluer la Reine un
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jour à son réveil 5 et m'étant jetëe à genoux devant son lit pour lui baiser la main , en me voyant elle fut touchée d'un Jtendre sentiment qui lui causa une sensible xlouleur. Elle me prit la tête, et appuyant la sienne sur mon visage , elle jeta un torrent de larmes qui , en me mouillant la joue , me surent donner une preuve certaine de la fidélité de son cœur envers cette illustre tante qui Tavôit toujours si chèrement aimée. A regard du Roi , sa raison et ses propres sentimens Tobligeoient d'avoir de la considération pour les coi> seils de la Reine sa mère^ mais peut-être que ne les pouvant pas suivre , ils commençoient-àrembarrasser, car il Taimpit et Thonoroit beaucoup: et connoissant lui-même la foiblessë de son cœur , tant de combats à soutenir Tincommodoient sans doute beaucoup ; et dans cet état il est à croire que la force de son amitié envers la Reine sa mère se trouvoit insensiblement diminuée , sans que sa volonté y eût aucune part. Yoilà de quoi humilier tout le monde , et nous consoler tous du peu de considération qu'en plusieurs occasions de notre vie on fera de nous, et du peu de regret que nos amis et peut-être nos proches auront de notre mort. Personne ne se doit croire nécessaire dans ce monde , puisque celle-là ne Ta pas été à ses enfans , elle qui avoit toujours été si accommodante à tout ce qu'elle croyoit pouvoir plaire au Roi , à la Reine , à Monsieur et à Madame : c'est-à-dire quand elle pouvoit être persuadée que sa complaisance n'étoit point contre son devoir. Le comte de Las-Fuentes , ambassadeur d'Espagne , avoit accoutumé de lui dire, pour lui faire remarquer la différence qu'il y avoit de la Reine à Madame , que l'une étoil sa fiUe, et l'autre
une véritable belle-iille ^ mais à sa mort il faut avouer que celle qui avoit tenu dans son cœur la place d^nne véritable fille , quoiqu'en effet elle ne fût que «a nièce, ressembla un peu trop à la belle-fille.
Mais pour revenir à notre princesse mourante, après avoir fait voir au Roi et à la Reine ses dernières tendresses , elle commença de s'affoiblir entièrement, et sa poitrine à s'embarrasser. Elle connut que Theure de quitter la vie s'approchoit. EUe appela Seguin son médecin, et lui demanda si la toux qu'elle avoit n étoit pas le râle de la mort; et comme il se retira sans lui faire de réponse, elle entendit ce que son silence vouloit dire , et demeura fort en paix. On vit ensuite peu à peu la nature s'anéantir en elle , ses forces diminuer, sa vie finir, et ses yeux commencèrent alors à se fermer pour jamais aux choses de la terre.
Le Roi et la Reine furent dans la chambre de la Reine leur mère jusqu'à près de minuit, appuyés contre la table d'argent qui étoit dans ce lieu au dehors du balustre de son lit. Le Roi regardoit en silence celle qui lui avoit donné la vie perdre doucement la sienne : et ce funeste objet, dans ces terribles momens, lui prouvoit , par des marques trop sensibles, que la vie de l'homme n'est qu'une vapeur qui s'élève de la terre , et se dissipe en un moment. Ce grand prince , apparemment occupé à cette méditation, vit que tout d'un coup la Reine sa mère s'affoiblissant , laissa pencher sa tête du côté gauche. Alors il se fit un grand cri dans la ruelle de son lit, à cause que beaucoup de ceux qui étoient auprès d'elle, ayant vu cette convulsion , crurent qu'elle alloit expirer. Ces cris la réveillèrent. Elle ouvrit les yeux , qui dans leur
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kttgueur ine parurent avoir encore de la bëàntë : elle nbus regarda méine avec un air de douceur où sa botilé parût nous vouloir dire , pour notre consolation : Je vis encore. Après être, revenue de cette foi- Messe 9 elle se remit dans sa* posture ordinait^, à demi sur son séant , sa tête appuyée sur de petits oreillers. De cette ihanière , elle nous fit voir en elle une gravité et une paix qui nous marquoit visiblement qu'après avoir fait toutes les actions d'une humble chrétienne et d'une véritable pénitente , elle vouloit aussi mourir avec la majesté d'une reine , dont le éonrage vouloit soutenir sans foiblesse les funestes angoisses de la mort. Le Roi étoit accouru au bruit qui se fit auprès de là Reine sa mère toirsqu'eUe s'étoit commte évanouie-, et l'ayant vue dahS cet état , il souffrit ce que la nature et la bonté de son cœur l'obligea de sentir. Toute l'amitié qu'il avoit eute pour elle dans sa jeutiesse , où eUe «e manifeste davatltage ; tout ce qu'il sentoit alors par l'affection «olide et véritable qu'il avoit ehcore pour elle , et tout ce que le sang et le sentiment naturel peut causer de doideur, te grand prince l'éprouva sensiblement. Ce que le temps et les différentes passions dti cdètir hiimkin Avidîehl éti le pouvoir d'assoupir dans Si6n ame n'empêcha poiht en lui l'effet d'une tendresse extt'aordinaire. 11 pâlit à la vue de cette précieuse mère qu'il vit piresqufe mourir devant ses yeux. Les jambes lui manqtièreilt , et il fallut le soutenir, de peur qu'il ne tombât. Il étoit Ké à elle par des chaînes bien fortes, et par une longue habitude de confiance que les personnes de ce rang n'ont guère accoutumé de connoitre ni de pratiquer^ mais dont la perte, par cette même t*aison , dblt être
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dure à ceux qiiî ont joui d'un bonheur si rarie. J'entendis dans cfet instatit beaucoup de bruit auprès de moi , qui étois à terrfe dans Un coin auprès du lit de la Reine mouraîite , tellement absorbée dans la pensëe de ce que je voyois en elle, qûé je ne pusm'occuper de ce qui se passoit en la personne de son illustre fils* J'aperçus seulement qu'il y avoit du trouble autour de lui, et que beaucoup de personnes s'empresîsèrent de le secourir. La douleur de ce grand prince étoit juste et louable -, et , par lia part que je prenois à sa gloire , je ne pus me fâcher de le voir en cet étatv Alors oh le força de se retirer. Il entra dans le cabinet des bains , où il Eallut lui jeter de l'eau sur le visage : et voilà la derqîère fois qu'il vit cette admirable hière qui l'avoit aimé si chèrement.
Depuis cet accident , la Reine mère entra dans son agonie, qui fut longue et pleine de souffrances, mais qui sans doute fut profitable à celle qui l'endura : car elle en fit de continuelles offrandes à Dieu. Elle faisoit à chaque moment deis actes de coiitrition , de foi et d'amour , avec une application inct-oyable au soin de son salut. L'archevêque d'Auch lui parloit souvent, et lui disoit de belles choses , des versets die3 psaumes, et des endroits de l'Ecriture qui convenoient à l'état où elle ëtoit. Gomme cette pieuse princesse avoit une connoissance tout entière , elle y répondoit avec tant de soumission à la volonté de Dieu , tant de marques d'humilité et de foi , qu'elle iiispiroit de la dévotion à ceux qui étoient spectateurs d'une mort si chrétienne. Cet archevêque , adçxirant des sentimens si pieux , se tourna vers nous , et nous dit : « Cela est merveilleux ; « eUe voudroit souffrir davantage pour offrir davan--
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K tage à Dieu. » Dans un autre moment, il lui dit qu elle remerciât Dieu, par un acte de reconnoissance envers sa divine bonté , de toutes les grâces qu'elle âvoit reçues de lui pendant sa vie. Elle se réveiUa làdessus encore plus vivement que sur les autres choses qu'il lui avoit dites , et lui répondit avec une douce exclamation : a Ah ! qu'il est bien vrai qu il m'en a fait « de grandes ! » Puis jetant ses yeux mourans sur milord Montaigu , qui étoit aux pieds de son lit vis-à-vis d'elle, et qui pleuroit amèrement, elle ajouta et dit: « M. de Montaigu , que voilà , sait ce que je dois à a Dieu, les grâces qu'il m'a faites, et les grandes a miséricordes dont je lui suis redevable. » Tous ceux qui entendirent ces paroles n'en comprirent pas le sens. Ce seigneur anglais , qui alors étoit prêtre et dévot, avoit été dans sa jeunesse le confident des folles adorations que les hommes avoient eues pour la beauté de cette princesse. 11 n ignoroit pas la complaisance que l'amour propre lui avoit fait prendre en ces vanités. Il savoit aussi que Dieu lui ayant laissé voir le péril , il lui avoit fait la grâce de le craindre 5 et l'en ayant entièrement préservée , sa divine providence, toujours admirable en ses effets , voulut qu'en cet instant où toutes ses paroles étoient des paroles de vérité , ce qu'elle voulut dire par une humble et sincère reconnoissance de ses miséricordes fût pour elle une marque publique et certaine de la netteté de sa vie, et de l'assistance qu'elle avoit reçue du ciel pour rendre sa vertu triomphante des foiblesses humaines. Oui, grande Reine, vous nous laissez deviner par ces paroles , qui furent quasi les dernières que vous prononçâtes distinctement , la défiance que vous ave^
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eue de vous-même, la ferme résistance que vous avez faite à la vanité , les grâces que vous avez demandées à Dieu pour vaincre en ce combat celles que vous avez reçues de sa bonté , et comme il les a rendues victorieuses dans votre ame, vous donnant la force de surmonter tous les obstacles qui se sont opposés à votre salut , et de fuir tout ce qui auroit pu lui déplaire et ternir votre gloire. Milord Montaigu , me confirmant lui-même dans l'explication que j'avois faite de ces paroles , m'a depuis dit qu'il avoit reçu de la consolation de ce témoignage qu'elle s'étoit rendu à elle-même ^ ajoutant qu'il n'avoît jamais connu de femme dont le cœur fût si pur , et les intentions si honnêtes et si droites.
Ensuite de cette humble et glorieuse déclaration , cette vertueuse Reine tendit le bras à son médecin , et lui dit, voulant parler de son pouls : « 11 n'y en a « plus. » Monsieur étoit à genoux devant son lit , qui par ses larmes et ses sanglots faisoit voir sa douleur sans mélange d'aucune diminution. Elle sentit qu'il la toucha , et connoissant que c'étoit lui , elle lui dit d'un ton bien tendre : « Mon fils ! » Puis quelque moment après , sentant que son bras étoit demeuré découvert, elle l'appela , et lui dit seulement : « Mon « fils, recouvrez mon bras. » En un autre moment, cBe ouvrit ses yeux mourans -, et regardant son confesseur, elle lui dit : Padre miOyjro me muero (Mon père, je me meurs). Ensuite de ces paroles, son agonie se rendit si forte et si rude , que sentant ses maux augmenter et ses forces diminuer , le sentiment de la nature, qui hait la souffrance, lui fit dire, mais avec peine , à l'archeyêque d' Auch : « Je souffre beaucoup ,
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tt ne mourrai-je poiat bientôt ? », Sur qqpi cet archevêque lui ayant dit qu il ne fallait pas avoir trop d'impatience de mourir , et qu'il falloit souiTrir autant que Dieu Tordonneroit^ elle y acquiesça aussitôt, et fit des actes réitérés de soumission à la volonté de Dieu. Elle eut peu après une* petite convulsion qui nous fit croire qu'elle alloit passer : elle en revint , mais dès lors elle perdit la parole, et la dernière qu elle prononça avec beaucoup de difficulté fut pour demaiider la croix. On fit dire des messes des agOQisans dans son oratoire : car minuit étoit passé , et les prières accoutumées se dirent auprès d'elle. Cette princesse ne perdit point la connoissance : elle la conserva tout entière jusqu'au dernier soupir , et entendit toujom-s ce qu*on lui disoit ; elle-même le faisoit connoître à son confesseur par un signe qu'elle lui faisoit, et dont elle et lui éioient convenus avant qu'elle fût à l'extrémité. Cette application d'esprit, si particulière à vouloir sî constamment donner à Dieu ses derniers momens., édifia ceux qui en furent les témoins, et nous eûmes tout sujet d'admirer une fin si chrétienne. En voyant souffrir , agir et mourir cette pieuse prin- . cesse , il sembloit que la mort en elle étdit belle et agréable ^ car de ses pi^opres souffrances elle en faisoit si facilement un sacrifice à Dieu, quon ne pouvoit croire qu'elle pût sentir tout ce que les hommes souffrent en cet état. On peut dire enfin qu'elle goûtoit et voyoit déjà combien, le Seigneur est plein de bcmté et de douceur pour ceux qui l'aimenife.
Le Roi, qui avoit éprouvé par lui-même ce que la vue d'im objet aussi fune&te que celui de voir mourir une mère faisoit sentir à ceux qui ea devoôeat
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être privés pour jamais , envay^ par deux fois prier Monsieur de se retirer d'un lieu dont sa doaleur Ta voit chas&é. Monsieur, par un contraire effet de cette même cause, ne pouvant se résoudre de quitter cette illustre personne qui lui étoit si chère , lui max^d^ qu'il ne lui pouvait obéir en cela, mais qu'il lui promettoit aussi que c'était la seule chose en quoi il lui désobéiroit de sa vie ; puis jetant ses yeux sur celle quil regrettoit si sensiblement , et considérant Tétat où elle était , il se tourna vers moi qui avois Thonneur d'être à ses pieds , et me dit , avec un cri qui sortoit ^de son cœur : « Ah ! madaipe de MotteviUe , est-ce là la Reine ma « mère? » L'archevêque d'Âuch récitant des psaumes à genoux auprès du lit de cette grande princesse, qui quasi n'étoit plus, tomba sur ce verset :
NoUte confidere m principibus,
Al<>rs , la regardant fixement , il dit : « Hélas ! qu'il <c est bien vrai ! » et nous laissant voir en notre perte le néant de la grandeur des grands de la terre , nous obligea de penser que celui seul est heureux qip at-r tend son secours du Dieu de Jacob , et de qui toute l'espérance est au Seigneur qui a fait le ciel et Is^ terre^ Pendant que par un si grand olijetAOUs méditions sur notre misère commune , et que nous pleurions, notre chère et admirable princes&e 9 nous vîmes que quittant doucement la terre où elle avoit régné si glo-7 rieusanent » elle passa de c^tte vie à Tiimnortalité , et fut p^rOAtre dewnt sm iusite juge , où sans 4Q»te elle ^ trouvé dan# sa misériii^rde le pardon de se& pépbés , la récpfnpense 4^ ste^ vertus 9 et la, fip de sê% soMSrmçen. Ce fut le wçrçre^i vingûè^^e jpwr de
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janvier 1666, entre quatre et cinq heures du matin.
Aussitôt après ce funeste et terrible moment, Monsieur Tembrassa tendrement. Les larmes qu^il répandit firent voir sa douleur , et combien il étoit sensiblement affligé. 11 avoit raison : il perdoit en celle qu^il rcgrettoit son amie , sa mère , sa confidente , et celle enfin qui pouvoit toujours adoucir toutes ses peines. Il partit aussitôt après , pour aller chez lui à Saint-Cloud passer les premiers jours de sa douleur. Le Roi envoya après lui pour lui dire de venir entendre lire le testament de la Reine leur mère , et prendre une clef de ses pierreries. Monsieur lui manda qu'il le supplioit de Fexcuser : qu il fît tout ce qu'il lui plairoit ; que ce qu il ordonneroit seroit toujours bien fait et lui seroit agréable , et s'en alla entièrement occupé de sa douleur.
Le Roi 9 comme celui qui devoit régler toutes choses , tarda seulement le temps qui fut nécessaire pour s'acquitter de ses devoirs. Il envoya demander le testament de la feue Reine sa mère à Mademoiselle de Beauvais , qui avoit eu Thonneur d'être la dépositaire de ses dernières volontés. Elle le donna à M. Le Tellier, qui en fit la lecture devant le Roi et la Reine. Le Roi dit , sur larlicle qui me regardoit : a Cela est « déjà fait. » Il est vrai que cette grande Reine avoit eu la bonté de me faire payer de son vivant dix mille écus qu'elle m'avoit fait la grâce de me laisser. Elle en donna autant à la comtesse de Flex sa dame d'honneur, à la duchesse de Seneçay , mère de ladite comtesse de Flex, et à madame de foegy. Elle laissoit à la duchesse de Noailles , sa dame d'atour , quinze mille livres : cette dame n'étoit que depuis peu à son ser-
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vice. Le Roi ordonna ce qu'il lui plut des pierreries. U commanda qu'on ôtât les ornemens de la chambre dé la Reine sa mère ; puis s'en alla à Versailles , lais^ sant la comtesse de Flex et la duchesse de Noailles auprès du corps , pour en faire les honneurs.
Je sais, par des personnes qui couchoient dans la chambre du Roi, qu'il pleura dans son lit quasi toute la nuit. Le lendemain , parlant à la duchesse de Mon-^ tausier de la Reine sa mère , il lui dit , à ce qu'elle m'a conte depuis , qu'il avoit cette consolation de penser qu'il ne lui avoit jamais désobéi en rien de conséquence ; et continuant à parler des belles qualités de cette princesse , il ajouta : Que la Reine sa mère n'étoit pas seulement une grande reine, mais qu'elle mé^ ritoit d'être mise au rang des plus grands rois : éloge véritablement digne de celle pour laquelle il à été fait, et digne de celui qui l'a fait. On trouva dans le cabinet de cette illustre princesse deux mille pistdes que le Roi lui avoit données depuis peu , qui par ses ordres furent distribuées aux pauvres.
Après avoir écrit la vie et la mort de cette princesse , je crois que je dois finir le récit de ses vertus par une chose qu'elle m'a fait l'honneur de me dire sur le sujet de ces Mémoires. Je lui fis connoître un jour, dans le temps de sa bonne santé, que j'avois écrit quelque chose d'elle , et que j'avois dessein , moyennant la grâce de Dieu, de continuer. Elle me répondit sur cela, d'un ton véritablement humble : Que j'étoi» bien folle de m'amuser à cette occupation ; qu'elle se confioit en moi de dire tout ce que je voudrois : mais que la seule peine qu'elle en pourroit avoir étoit que je lui donnerois plus de louanges qu'elle n'en méri- T. 4<>- ^^
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toit , et qu'elle croyoit qae Famitië que j'aTois pour elle m'empécheroit de Toir ses défauts , et de les puhlier. CoTnme je lui vis une véritable inquiétude làdessus , je fus contrainte de lui promettre sépiensement que je dirois la vérité autaat contre elle qu'en sa faveur : l'assurant même qu'il étoit nécessaire de le faire, afin de trouver de la croyance dans les esprits des hommes , qui aiment naturellement la vérité. Je lui dis aussi que nulle créature n'étant exempte de d^uts, l'histoire ne pouvoit plaire si elle ne contenoit le bien et le mal , et si les fautes aussi bien qu6 l^s bonnes actions n'étoient également marquées. Je l'assurai de plus que , selon mon humeur et mes sentimens , je ne pourrois pas ne le point faire. Cette sage princesse fut contente et satisfaite de ma réponse : elle me le témoigna 9 et jamais depuis elle ne m'a montré aucune curiosité de savoir ni de voir ce que j'avois pu écrire d'elle. Je n'ai de ma vie connu une personne moins avide de gloire ni d'applaudissement. Elle ne faisoit nulle parade de ses belles qualités, elle parbit rarement d'elle-même et de ses sentimens , et il falloit les tirer de son cœur et de son arae par la force des actions qui l'obligeoient quelquefois de parler. Son humilité a été cause que la beauté de son esprit et la bonté de son jugement n'ont pas eu tout l'éclat et toute l'estime qu'elle auroit pu en recevoir du public. Si elle eut pris plus de soin d'en faire pareitre la grandeur, elle en auroit été plus louée pendant sa vie ; mais on n'auroit pu dire d'elle avec vérité ce verset du psaume 44 ? ^^ ^ servi de texte à une des plus belles oraisons funèbres qui aient été faites pour elle après sa mort :
DE MADAME DE MÔTTEVILLÉ. [t666] So^
Omnis gîoria ejusjiliœ Régis ab in tus,
L'ëvéque de Comminges , de la maison de Choiseul, Tua des plus célèbres évéques de notre temps et des plus estimés^ fit ce sonoet à Saint«-Denis sur la pompe funèbre de la Reine mère du Roi , Anne d'Autriche , quand on jeta avec eUe dans le tombeau les marques de sa royauté.
SONHET*
Supeii>.e$ proem^ns d'uae gr«ndeiir pasiée^ Vous Yoilà descendus du tr^ne au m(njiu(9ei\t i Que reste-t-ii de vous dans ce grand cbangeioient ? Qu'un triste souvenir d'une, gloire effacée*
Mortels, dont la fortune est toujours balancée. Et qui des ris aux pleurs passez en un moment , Si 'Toni voules bortir de votre égarement , Que ce terrible objet frappe votre pensée.
Anne vivoitbiex, et cette Majesté.
Qui régnoit sur les cœurs par sa rare bonté ,
Dans ces antres sacrés n'est plus qu'un peu de cendre.
Orateqrs, taise^vons! Cette foule de rois
Qai sont ici oofnme elle et sans force et sans voix ,
FonI Aïoiiis de bruit que vous, mais se font nûeux entendre.
Voici Fëloge que M. Pelissôn a fait de cette princesse 9 qui contient en peu dé lignes tous les grands traits de sa vie. Ceux qui sont capables de juger de la perfection de cet ouvrage ont admiré des vérités si bien écrites. Elles donneront encore aux curiçux le
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plaisir d'j trouver les dates de sa naissance , de son mariage , de la naissance du Roi et de Monsieur , etc.
11 Anne d'Autriche, reine de France , l'exemple éternel des reines à venir, apprit la piëtë et toutes les vertus dès Tenfance , et ne les oublia jàtnais ; épousa en sa quinzième année un grand Roi , aussi sage qu'heureux en ses desseins , mais jamais plus heureux qu'en son mariage 5 obtint contre toute espérance , après vingt-deux années de prières et de bonnes œuvres , le plus grand présent que le ciel lui pottvoit faire , un fils qui fut cru dès lors et parut depuis par toute la suite de sa vie donné de IMeu pour le bien de ses sujets, digne de venir au monde par miracle -, vit sa joie accomplie par la naissance d'un second prince très-aimable , et qu'elle aima tendrement 5 éprouva l'inconstance des choses humaines dans une longue administration de l'Etat commencée par des triomphes sur les étrangers, traversée par des mouvemens domestiques et par des guerres civiles, achevée par de plus grandes conquêtes, et l'entier rétablissenient de l'autorité -, fit douter lequel cîe ces divers temps avoit été le plus heureux pour sa gloire, et ce qu'il falloit le plus admirer , ou sa prudence, ou sa modération, ou sa fermeté ^ contribua puissamment à la paix générale et au mariage de son fils , deux sources de la félicité publique ; pour récompense vit la paix régner dans sa maison royale , l'Angleterre après l'Espagne y ajouter ce qu'elle avoit de plus illustre , de plus charmant et de plus beau. Les soins , les respects et les tendresses , aussi bien que la pieté et la vertu d'une jeune et excellente Reine, lui firent
DE MADAME DE MOTTEVItLE. [1666] SoQ
jusqu'à la fin reconnoitre eu elle à tous momens sa pièce et sa fille. Un Dauphin de qui Ton peut tout esr përer lui promet une longue suite de successeurs, égaux en grandeur à leurs ancêtres *, le Roi son fils tous les jours de plus en plus obscurcir et relever tout ensemble leur gloire par la sienne ; TEtat qu'elle avoit tant aime, désormais très-florissant sous une conduite si haute et 3i sage , n avoit rien à craindre , non pas même de sa prospérité : vécut toujours à la cour , mais toute à Dieu ; bonne , sincère , humble , douce , aimable , juste , libérale , charitable , généreuse , magnanime , reconnoissante ; nul excès que celui des vertus; bienfaisante, n'oubliant que les' offenses dont elle ne se vengea jamais -, enseignant enfî^ ^u monde que même les plus grands maux deviennent des biens à qui les reçoit comme elle ; mourut , avec la tranquillité des martyrs, d'une mort non moins douloureuse mais plus longue que la leur**, fut regrettée par toute la terre, mais en nul lieu plus véritablement qu'en cette maison dont elle étoit fondar trice. Ses statues à jamais durables sont les autels et les lieux saints qu'elle a élevés ou soutenus par ses bienfaits ^ son moindre éloge fut d'être du sang des empereurs , fille ,' sœur , femme et mère de roi. Vous qui voyez tant de grandeurs au tombeau avec cette incomparable princesse , apprenez qu'il n'y a rien de solide que ce qu'elle possède aujourd'hui.
« Née de Philippe ni roi d'Espagne , et de Marguerite d'Autriche, àValladolid, le samedi aa de septembre 1 60.1 ; nommée au baptême AnncrMaurice, au même lieu, le dimanche 7 octobre suivant; mariée avec Louis XIII 9 roi de France, surnommé le Juste, le g
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novembre lâtS; mère de Lotiîs xiv Diendonnë le 5 septembre i638 , et de Philippe de Fraiice atrjonrdliui duc d'Orléans, le ao septembre 1640 ; morte le 20 janvier 1666, »
Feu après la mort de la R^ine mère, rilliistre ma* demoiselle Scudëri fit ces vers à sa louange , qui mé* ritent d'être conservés à la postérité :
Anne , dont les vertus , Téclat et la grandeur. Ont rempli l'univers de leur vive ^lendeur, Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire , Et la France à jamais aimera sa mémoire.
Elle sut mépriser les caprices du sort ; Regarder sans horreur les horteurs de la mort ; Affermir un grand trône , et le quitter sans peine ; Et , pour tout dire enfin , vivre et mourir en reine.
Pose y ajouter que mourir en reine est peu de chose, et que la reine Anne d'Autriche que nous devons tous estimer, étant morte en véritable chrétienne, n'a pu désirer que Dieu, qu elle a aimé parfaitement. J'ai connu ses derniers sentimens , et par ses paroles elle nous a fortement persuadés qu'elle a toujours rejgardé sa couronne comme de la boue.
Testament de la Reine mère.
« En présence de Henri de*Gaenegaudet Michel Le Tellier , conseillers^ notafares et secrétaires du Roi, maison et couronne de France , secrétaires d'Etat tX. des commandemens et finances de Sa Mi^esté , et com* inandeurs de ses ordres , soussignée très-haute , très-
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excelleote et très^pieuse princesse Anne , par la grâce deDieureme de France et delVatarre, mère du Roi > ëtant au Ut malade de corps dans le château neuf de Saint-Germain-en-Laye , et néanmoins saine d'es-»prit , considérant combien Fheure de la mort est incertaine , et que l'état auquel Sa Majesté se trouve lui donne lieu d'appréhender d'en être prévenue avant que de s'être expliquée de ses intentions pour les choses qu elle désire être faites après le décès de Sa Majesté , de son bon gré et franche volonté , en la manière qui ensuit :.
a Premièrement, désirant mourir comme elle a, toujours vécu , dans Fhonneur et dans la crainte de> Dieu , et dans ies sentimens qu'une bonne chrétienne doit avoir, elle prie Dieu le père, le Fils et le Sainte Esprit, lorsque son ame sera séparée de son corps , de vouloir la recevoir dans, le ciel au nombre de tous, les fidMes^
« Item^ ordonne que son corpS: soit porté dans Téglise de Tabbaye de Saint-Denis en France, et mis auprès de celui du fèu roi Louis xni, de glorieuse mé* moire, son seigneur , après néanmoins que son cœur en aura été tiré par le côté, sans autre ouverture : ce qu'elle diéfend expressément ; pour être sondit cœur porté dans l'église et abbaye du Val-de-Grâce , sise au faubourg &iint- Jacques de la ville de Paris, et mis dans la chapelle de Sainte-Anne de l'église de ladite abbaye : voulant Sa Majesté queues funérailles soient faites sans aucune cérémonie , et que ce à quoi la dépense en pourroit monter soit employé à fs^ire des prières pour le repos de son ame«
« ïtem^ veut et ordonne ladite dame Reine qu'in-
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continent après son décès , et le plus tôt que faire se pourra , il soit célébré dix mille messes à son inten^ tion , par les soins des exécuteurs du] présent testament.
<( Item, ladite dame Reine donne et lègue à mademoiselle Marie-Louise d'Orléans , sa petite-fiUe , la somme d'un million de livres, à prendre tant sur ce qui appartient à Sa Majesté de ses deniers dotaux et autres conventions stipulées par son contrat de mariage, que sur les neuf cent tant de mille livres tournois à elle ordonnées par le Roi pour son remboursement de cinquante mille livres tournois, pour son remboursement de rente sur le domaine de Rouen , et des offices de contrôleurs , conservateurs des gaibelles de Languedoc acquis par Sa Majesté, et généralement sur tous ses autres biens meubles et immeubles.
« Item, sur les effets mentionnés en 1 article cidessus , Sa Majesté donne et lègue la somme de neuf cent mille livres tournois , savoir : à madame la marquise de Sei^eçay trente mille livres, à madame la comtesse de Flex trente mille livres, à madame la duchesse de Noailles quinze mille livres , à madame de Bregy trente mille livres, à madame de Motteville trente mille livres : pour laquelle somme Sa Majesté a fait expédier la certification du comptant , laquelle et le présent legs ne servira que pour la même gratification-, à la dame de Beauvais trente mille livres, à chacune des demoiselles de Niert, Varenne, Du Rocher, Braquemont, Dancé et d'Aubri, ses femmes de chambre ordinaires , la somme de dix mille livres, faisant en tout soixante mille livres 5 au sieur d'Ar-
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gouges, premier président au parlement de Bretagne, trente mille livres 5 au sieur Tubeuf, pré-^ sident en la chambre des comptes de Paris , et surintendant des finances, domaines et affaires de ladite dame Reine , la somme de cent mille livres ^ au sieur de Bertillac, trésorier général de sa maison, soixante mille livres ; au sieur de Fouilloux , enseigne de la compagnie des gardes de son corps, dix mille livres -, au sieur d'Avaux , contrôleur général de sa maison, quarante mille livres-, au sieur Gantarigni, aussi contrôleur général de sa maison, vingt mille livres; au sieur Dancé , apothicaire de son corps, dix mille livres ; au sieur Gabouri, quarante mille livres; en ce compris quinze mille livres dont Sa Majesté a fait expédier la certification du comptant; au sieur Joyeux, son premier valet de* chambre , trente mille livres; au sieur Guillain, son tailleur, dix mille livres ; afu sieur Bellot, garde de ses cabinets et oratoires, six mille livres; et aux petits officiers de sa chambre , de ses écuries et de ses ojQfices , la somme de deux cent mille livres , dont la distribution sera faite par les exécuteurs du présent testament , ainsi qu'ils aviseront être à faire par raison.
« Item y ladite dame Reine supplie le Roi de vouloir faire valoir tous les fonds des assignations qu il a plu lui accorder pour les dépenses ordinaires et exr traordinaires de sa maison de la présente année et des précédentes , encore qu elles ne soient pas échues, à l'exception seulement des cinquante-quatre mille livres par mois qui se paient à l'épargne , lesquelles cesseront d'être payées du jour de son décès ; et aussi de trouver bon que le trésorier général de sa maison
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reçoive ce qui écherra de sa rente viagère et des finances de ses domaines, jnsques et compris le dernier jour de la présente année , afin que les officiers et créanciers de ladite dame Reine qui auront fait des avances, ou qui y seront assignés, en soient payés, que sa conscience en soit déchargée , et que Texécution du présent testament n'en puisse recevoir aucun pi^judice.
(( Item^ ladhe dame Heine supplie le Roi d'avoir agréable de faire valoir ce qui reste dû des deux cent mille livres , dont il a donné le fonds en la présente année i665 pour les bâtimens du Val-de-Grâce , et de vouloir encore bien faire un pareil fonds de deui cent mille livres eh la prochaine année 1666 pour achever lesdits bâtimens.
u Item^ ladite dame Reine supplie encore te^Roi de^ vouloir se ressouvenir de la recommandation qu'elle lui a faite en faveur à^s principaux officiers de sa maison, et de vouloir aussi donner sa protection à tou& ses autres domestiques,
« Item^ ladite dame Reine veut et ordonne que les reliques et reliquaires qui sont dans son oratoire près de sa chambre , au château du Louvre k Paris , soient transportés en l'abbaye du VaWe-Grâce , et remis es mains des abbesses et religieuses dndit monastère , lesquelles s'en chargeront , au pied de l'inventaire qui en sera dressé par les exécuteurs du présent testament.
<t Item y veut et ordonne ladite dame Reine qu'en ladite abbaye du Val-de-Grâce il soit célébré îi perpétuité , par chacun jour , une messe basse à son vûr tention, en l'une des chapelles de ladite église^ qu'à
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cet effet il sera passé un contrat de fondation de ladite messe par lesdits exécuteurs avec lesdites abbesse et religieuses , aux conditions qu'ils aviseront.
« Item^ ladite dame Reiiie supplie le Roi de ti^ouver bon qu'elle commette l'exécution du présent testament aux sieurs Golbert , conseiller et contrôleur général , et intendant des finances -, d'Argouges , premier président du parlement de Bretagne ; TJ'ubeuf , président en la chambre des comptes à Paris -, et au sieur Le Tellier ^ secrétaire d'Etat , l'un des soussignés 5 et leur faire la grâce de les appuyer de sa protection s'il naissoit quelque difficulté qui n'eût pas été prévue dans la forme du présent testament, et dans les dispositions y contenues.
« Lequel testament a été ainsi fait , dicté , nommé par la très-haute, très-puissante, très-excellente princesse , aux conseillers secrétaires d'Etat ci-dessus nommés ; et par l'un d'eux , en présence de l'autre , lu et relu à ladite dame Reine, laquelle a dit avoir bien entendu , en sa chambre dudit château neuf de Saint- Germain-en-Laye , où Sa Majesté est au lit malade , Tan i665, le troisième jour d'août , à l'heure de midi \ et ladite dame Reine l'a signé. Anne.
a DE GUENEGAUD, Le TeLLIER,
^ « Et au-dessous est écrit :
« J'approuve le présent testament. Louis. ^\
FIN des MEMOIRES DE MADAME DE MOTTEVILLE.
DE
W^. DE MONTPÉNSIER,