SUR
M"l DE MONTPENSIER
Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier , connue sous le nom de Mademoiselle y naquit au Louvre le 29 mai 1627 de Gaston, duc d'Orléans , frère de Louis xiii , et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier. Elle perdit sa mère cinq jours^ après sa naissance, et fut tenue sur les fonts de baptême par le cardinal de Richelieu et par la reine régnante , Anne d'Autriche.
Gomme elle se trouvoit, par les biens que lui laissoit sa mère , la princesse la plus riche de l'Europe, Gaston voulut que son éducation fût très-soignée. Elle eut pour gouvernante la marquise de Saint-George, femme d^ua mérite distingué^ mais l'indulgence excessive de cette dame nuisit au succès de ses soins , et la jeune princesse , constamment flattée dans ses goûts , dans ses caprices , prit de bonne heure l'habi* tude de croire que rien ne devoit résister à ses volon* tés. De là un orgueil qui la disposoit à dédaigner tout ce qui l'environnoit , et une sorte de personnalité qui sembloit devoir concentrer en elle seule toutes ses affections. Un heureux naturel et beaucoup de bonté dans le caractère la préservèrent quelque temps des
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fautes où ces funestes impressions ne pouvoient manquer de Tentraîner.
Pendant son enfance , la famille royale fut en proie à des divisions qui exposèrent la France à de grands dangers. La Reine mère Marie de Médicis s^étant brouillée avec le cardinal de Richelieu , et n'ayant pu renverser sa puissance , se retira dans les Pays-Bas. Gaston embrassa son [parti ; mais comme il étoit incapable de lutter contre le ministre, ses tentatives tournèrent toujours à sa honte , et n'eurent d'autre résultat que de rendre son adversaire plus redoutable. L'appât de la riche dot de sa fille fut un des moyens dont se servit Gaston pour lier à ses intérêts le comte de Soissons , prince de la famille royale ; et il est probable que Mademoiselle l'auroit épousé , s'il n'eût été tué en portant les armes contre Louis xm*
Ces divisions n'empêchèrent pas que la jeune princesse ne fut accueillie et fêtée à lacour : on lui troûvoit de l'esprit et de la grâce ] et ses reparties^ où écktoit une liberté enfantine , dissipoient quelquefois la profonde mélancolie dans laquelle le Qoi étoit plongé. Lorsque , après une longue stérilité , Anne d'Autriche devint grosse [i638]. Mademoiselle avoit onze ans-, et la Reine , qui se flattoit de porter dans son sein un héritier de la couronne , lui disoit souvent en riant : f^ous serez ma belle-fille. Ces mots lui firent une profonde impression; et elle s'habitua, quoique encore dans l'enfance, à réfléchir beaucoup sur son établissement. N'y voyant qu'un moyen de s'élever au faîte des grandeurs, elle ne tenoit aucun compte des rapports de caractère et d'inclination , sans lesquels cependant les mariages ne peuvent être heureux. Le
Dauphin, depuis Louis xiv, étant né, elle alloitsou^ veut le voir, et ne lappçloit que son petit mari. Ce jeu paroissoit plaire à Louis xm : mais le cardinal de Richelieu lui fit sentir que dans la position où se trouvoit Gaston, ses partisans pourroient prendre au sérieux ce que la famille royale ne considéroit- que comme une plaisanterie. Mademoiselle fut donc éloignée de Saint-Germain , où résidoit la cour -, et le château des Tuileries lui fut donné pour demeure.
Pour détourner les idées que Mademoiselle avoit pu concevoir sur la possibilité d'obtenir un jour la main du Dauphin , on lui fît entrevoir qu'à Fépoque de la paix elle pourroit épouser le cardinal Infant, prince de la maison d'Autriche • et gouverneur des Pays-Bas. Ce prince n'étoit ni jeune ni beau^ mais c'étoità quoi la princesse tenoitle moins : son imagination ardente lui offrit aussitôt les honneurs dont elle jouiroit dans un pays voisin de la France 5 elle se figura qu'elle y joueroit le rôle d'une reine ; et au mqment où elle venoit de porter ses vues sur un enfant encore au berceau ,. elle ne balança point à s'occuper d un homme déjà vieux. Ses nouvelles espérances ne tardèrent pas à s'évanouir : le gouverneur des Pays- Bas mourut , après avoir fait une campagne pénible et glorieuse contre le maréchal de La Meilleraye [1641]. Mademoiselle parut aflBligée; mais elle soutint (et cela étoit vrai) que dans ses projets de mariage elle n avoit fait aucun cas ^es qualités de la personne. En avançant en âge , elle se fortifia dans ce système -, et ne considérant les divers établissemens qui lui furent présentés que sous des rapports de vanité , elle les fit tous manquer par une indécision qui T. 4^. 21
prenoît àa source daïis des diiiftères de gloire et de grandeur : conduite qui , ayant fermé long-temps son cœur aux inclinations douces et tendres de son sexe , l'exposa plus tard à tous les orages des passions.
Louis xiïi étant mort [i643] , sa veuve fut chargée de la régence , et elle accorda toute sa confiance au cardinal Mazarin. Pendant les premières années de cette administration, la famille royale sembla parfaitement unie. Gaston, qui madgré l'opposition formelle dé Louis xiii s*étoit marié eft secondes noces avec Marguerite de Lorraine , avoit renoncé en apparence à%<ms ses projets ambitieux ^ et la maison de Condé, qui acquéroit un nouvd éclat par les premières victoires du duc d'Enghien , ne laissoit aucun doute sut son dévouement et sa fidélité.
Aane d'Autriche ayant eu à «e reprocher dans sa jcunes8e<jttelques fautes ^ù l'avoit entraînée la coquetterie, en aVoit été punie avec une extrême rigueur sans le règne précédent, ou elle n'avoit joui d'aucun crédit. Ette étoit peu exercée aux affaires 5 mais , par une conduite grave et irréprochable , non-seulemetit elle faisoit oublier le passé , mais elle donnoit pcoir l'avenir les plus flatteuses espérances.
Pendant cette courte époque de prospérité , Made^ moiselle passa les jours les plus heureux de sa vie : elle tenort à la cour le premier rang après la Reine, eftâans les fêtes, où tous les regards étoient fixés sur elle, on remarquoit qu^elle aimoit plutôt à briller par l'éclat diine pompe royale que par celui qu'auroient pu loi donner sa jeunesse et sa heauté.Cependant , au milieu des plaisirs, eUe ne perdmt pas de vue ses projets d'étsfljlissfement-, et deux monarques qui devinrent
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veofs arpétëre&t son attention: c'Aoient Philippe iv, roi d'Espagne, frère de la régente, et l'empereur Ferdinand III. Mais les vues politiques de Mazarin ne s'accordoient , pour le moment , avec aucune de ces aDiances : il auroit voulu que la princesse épousât le prince de Galles, fils de l'infortune Charles i«f, qui ëtoit alors réfugié en France [1646]. Elle dédaigna ce dernier parti , quoique le prince fât d'un âge proportionné au sien , et ne négligeât aucun soin pour la pré* venir en sa faveur. Ce fut alors qu'on lui vit partager la haine peu fondée que commençôit à inspirer le ministre 5 elle se joignit ouvertement à ceux qui affectoient de le décrier , et cette conduite ne tarda pas k lui aliéner entièrement l'esprit de la Reine.
Elle étoit alors âgée de vingt ans , et sa manie de rêver à de grands établisseraens ne faîsoit que s'accroître. Ayant perdu l'espoir d'épouser l'Empereur, elle jeta les yeux sur l'archiduc son frère. Un homme attache à elle, nommé Saugeon, offrit de négocier secrètement ce mariage 5 elle y consentit, et d'après ses ordres il lia en pays ennemi des correspondances qu'on intercepta. 11 fut arrêté et conduit à Lyon dans le château de Pierre-Encise. Gaston , encore fidèle à k Régente , se montra fort irrité de laf conduite de sa fille 5 et il fat convenu qu'elle subiroit un interrogatoire. Elle fut donc appelée au Palais-Royal, et obligée de comparoitre devant un petit comité composé de la Régente, de Gaston et de Mazarin. Cet appareil ne l'effraya point-, et se rappelant que sous le ministère de Richelieu la Reine et son père , compromis dans des intrigues politiques , avoient été plu» d'une fois exposés à de semblables affronts, elle résolut de farire
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paroître un courage qu'on leur reprochoit de n'ayoir pas eu.
La Rëgente , après lui avoir fait sentir avec aigreur rimprudence de sa conduite, lui dit qu'elle avoit exposé un de ses serviteurs à périr sur Féchafaud. « Ce « sera du moins le premier, » reprit Mademoiselle, voulant montrer à la Reine et à son père qu'elle n'oublioit pas que, du temps de Louis xiii, plusieurs personnes étoient mortes victimes de leur dévouement pour eux. Sommée de répondre clairement aux questions qui lui étoient faites , elle dit avec un sourire malin qu'elle n'étoit pas habituée , ainsi que certaines gens , à subir de pareils interrogatoires. L'enquête ne fut pas poussée plus loin : Anne d'Autriche et Gaston parurent très-irrités^ et Mazarin, qui avoit gardé le silence pendant cette scène singulière, sembla n'attacher aucune importance à l'audace peu excusable de la jeune princesse.
Des objets bien plus graves fixoient l'attention du ministre. Le parti de la Fronde., composé de quelques princes et de plusieurs grands seigneurs , devenoit chaque jour plus redoutable 5 et le parlement de Paris, sous le prétexte d'obtenir le soulagement des peuples , s'étoit rangé du côté des mécontens. Mazarin , enhardi par la victoire de Lens que venoit de remporter le jeune prince de Condé , essaya un coup d'Etat dont il n'avoit pas prévu les conséquences. Il fit arrêter deux magistrats qui sembloient figurer à la tête de l'opposition : aussitôt une révolte générale éclata, les bourgeois et le peuple prirent les armes , et des barricades furent placées dans toutes les rues [26 et 27 août i648].
Tandis que la terreur étoit répandue au Palais* Royal , Mademoiselle , fort tranquille et fort satisfaite dans le château des Tuileries , prenoit plaisir à voir les progrès de la révolte. «Pour moi, dit-elle, qui (( n^étois pas en âge de faire aucune réflexion ^ toutes « ces nouveautés me réjouissoient; et comme je n'é- <i tois pas fort contente de la Reine et de mon père , « ce m'étoit un grand plaisir de les voir embarrassés. « Je ne songeai qu à cela tout le soir et les jours qui « suivirent : je ne m'amusois qu'à regarder tous les « gens qui avoient des épées , qui n'avoient pas court tume d'en porter , et qui les portoient de mauvaise « grâce. » Le peuple n ignora pas les dispositions de la princesse , et dès lors les mécontens fondèvent sur elle de grandes espérances.
Pendant les négociations qui furent entamées à la suite de cette révolte. Mademoiselle ne perdit pas de, vue ses projets chimériques d'établissement. 11 étoit ^lors question de marier mademoiselle d'Epernon, son intime amie, avec le prince Casimir, frère du roi de Pologne : aussitôt elle se mit dans là tête d'épouser le roi de Hongrie, fils de l'Empereur 5 et cette résolution lui sourioit d'autant plus que la Hongrie étant voisine de la Pologne , elle se flattoit de recevoir fréquemment à sa cour les visites d'une personne qu'eUe chérissoit. Mais ces espérances ne tardèrent pas à s'évanouir : car mademoiseUe d'Epernon, au lieu de faire une grande aUiance dans un pays éloigné , se détacha tout à coup du monde , et entra dans un couvent de carmélites^ où elle prit bientôt le voile.
Les négociations de Mazarin avec le parlement et
les frondeurs ettrent pour rësvltat un arrangement peu solide [a4 octobre]. Presque tous tes fMrisonnkrs dEtat furent mis en liberté , et ce fut un triomphé pour Mademoiselle de Toir Saugeou sortir de Pierre- Encise. Cependant le calme étoît loin d'être rétabli; et les méconkens , profitant de la foiblesse du gouveroement, ëlevoient chaque jaur de nouvelles ipré'tentions. La Reine ^ fatiguiée de leurs insultes , prit la résolution de trasisportev la cour hors> de Paris y et de . réduire cette grande ville par la force des armes. Ce projet fut exécuté dans la nuit do 6 au 7 janvier 1649; et Mademoiselle y qiû n avoit pas été dans la confidence^ reçut à trois heures du matin Fordre de partir. Elle exprime très^bien dans ses M^neires les dispositions où elle se trouvoil lorsqu'on lui porta cette nouvelle inattendue. c( Au moment , dit-elle , où K M. de Comminges me parla , j^étois toute troublée « de joie de voir qu'ils alloieut faire une faute , et a d'^re spectatrice des mdsères qu'elle leur causeroit. c( Cela me vengeoit un peu des persécutions que j'a- « vois souSentes : je ne prévoyois pas: alors qisie je me <( trouverois dans un parti considérable où je poura rois faire mon devok, et me venger en même ce temps. Cependant , en exerçant ces sortes de ventt geances , Ton se venge bien contre sm-méme. »
Elle fiit un moment incertaine sur la conduite qu'elle avoit à tenir : en restaivt , elle pouvoit jouer un grand rôle dans les événemens qui se préparoient^ mais comme elle n'avoit rien disposé* pour des circonstances qu'elle n'avoit pas prévues , elle pvit malgré elle le parti d'obéir. Ayant été conduite au Cours , où se trouvoit la famille royale, elle entradans le carrosse
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de la Reine , et Fou prit la route de Saiat-Germaia. Comme celte érasion avoitétë colabinée dan&lepli^^ profond secret^ le château d® SaintrGennain se tr4>u«^ voit dëmeublé : aùcQne proviàien n'y atoit été faîte \ et la cour, au milieu d'un hiver rigoureux , fut ex^ posée à la privation des choses )eâ plus nécessaires. Les équipages du Roi et de la Reiiie ne purent sortir âe Paris , tandis que ceux de Madeinoi^eUe Itii furent envoyés par les frondeurs , qui foitdoient des espérances sur son mécontenleiaent. Elle fut trè^âatlée de cette distinction , qui fut pour Anne d'Autriche un affront que la politique la contraignit à dévorer.
Cette guerre, où le prince de Condé commanda les troupes royales, trop peu nombreuses pour fermer toutes les avenues d'une grande ville, n'eut atteun résultat déoisif, et il fallut rece^urir aux négociati(»|s. Un arrangement aussi peu solide que ceM qui avoit été eondù l'année précédente rétablit pour quelque temps une sorte de tranquîJllité [ii mars 1649] 7 €t k: Kégente, «a lieu de rentrer à Paris y alla s'établir dans Amiens, afin de surveiller de plus, près les opérations, mihtaires qui avoient lieu du coté des Pays-Bas.
Mademobdle , qui la suivit dans ce voyage , parut revenir un peu de ses préventions contre le ministre. Charles i*' étant mort sur l'échafaud le 9 février de cette année , son fils aîné, qui avoit été déjà présenté pour époux à la princesse, prit le titre de roi d'Angleterre. Les propositions qui avoient été faites furent alors, renouvelées ; et Mademoiselle , vivement émue de la position de cette famille , se montra fort disposée à les accueillir. Son imagination lui fournit ajossitàt les plans les plus romanesques : elle vouloit tout
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sacrifier à un époiix qu'elle connois5oit à peine ; son projet étoit de vendre ses biens pour hti procurer des troupes , et de combattre à ses côtes. Avec les secours de la France, elle ne doutoit pas qu'elle ne le Feplaceroit facilement sur le trône ^ et elle s'enivroit par avance de la gloire qu elle acquerroit en consommant une si grande révolution.
Ces idées héroïques, dont elle étoit uniquement occupée , rabàissoient beaucoup à ses yeux la Régente qui dans sa jeunesse s'étoit laissée entraîner k de petits travers de coquetterie , et n avoit pas toujours eu la prudence de repousser les hommages adressés à sa beauté plutôt qu'à son rang. Se livrant donc à un orgueil qui blessoit toutes les convenances, elle ne perdoit aucune occasion de rappeler à cette princesse des torts que sa conduite actuelle auroit du faire oublier. Charles ii étant sur le point de quitter la Hollande pour se rendre à U cour, Anne d'Autriche dit en souriant à Mademoiselle : a Voici votre amant qui « vient. -*• Je meurs d'envie, répondit celle-ci , qu'il a me dise des douceurs, parce que je ne sais pas en- « core ce que c'est, personne ne m'en ayant jamais « osé dire : ce n'est pas à cause de ma qualité , puisce que l'on en a bien dit à des reines de ma connois- « sauce. » Ce ton étoit surtout déplacé dans la position où se trouvoit Mademoiselle ^ et eUe se trompoit étrangement si elle croyoit, par de tels reproches, forcer la Reine à favoriser ses projets ambitieux.
La cour revint à Paris [i8 août]*, Mademoiselle l'y suivit, et bientôt s'évanouirent les spéculations qu'elle avoit formées avec tant de complaisance sur la restauration de l'autorité royale en Angleterre. ^Empereur
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étant une seconde fois devenu veuf, elle pensa qu elle pourroit Tépouser , et elle ne balança pas à sacrifier le malheureux Charles ii, qui n'avoit à lui offrir que des infortunes en apparence irrëmédiables. Par ménagement pour Gaston , Mazarin flatta cette chimère; et la princesse cessa quelque temps de figurer parmi ses ennemis.
De nouveaux orages troublèrent la cour. Le prince de Gondé , qui avoit jusque là soutenu Mazarin, éleva trop haut ses prétentions , abreuva d'humiliations la Régente , et la mit dans la nécessité de le faire arrêter , ainsi que le prince de Conti son frère , et le duc de Longueville son beau-frère [i8 janvier î65o]. Mademoiselle , qui dès son enfance avoit eu de l'aversion pour le prince , applaudit à cet acte de rigueur qui alluma une nouvelle guerre civile. La princesse de Coudé , réfugiée à Bordeaux , avoit soulevé la Guienne-, et la cour fut obligée de se transporter dans cette province pour la soumettre. Mademoiselle fut de ce voyage, où, suivant les maximes du ministre, on négocia plus que Ton ne combattit. Gaston étant dans ce moment le maître de Paris, on affecta d'avoir pour elle les plus grands égards , et l'on feignit même de l'initier dans le secret des affaires. Appelée quelquefois au conseil, elle y montra de l'humeur, des caprices, et peu de capacité. Cependant Bordeaux ne tarda pas à se soumettre [premier octobre] 5 et la conduite de la princesse de Condé , qui avoit obtenu des conditions fort honorables, epi frappant vivement Mademoiselle lui fit concevoir le désir de jouer un rôle semblable , si jamais l'occasion s'en présentoit.
A peine fut-elle de retour à Paris, qu'elle apprit que
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les nëgociatians pour son mariage avec TEmperetir étoient roHijmes. Son dépit se dëguisa sous les apparences de la fierté. « Dieu, qui est juste, dit-elle, n'a a pas voulu donner une femme telle que inoi à un « homme qui ne me méritoit pas. » Bientôt elle se crut yengëe de Mazaria^ à qui elle imputoit Ums les obstacles qui s'opposoient à son établissement. Il fut £EMrcé ^ par un soulèvemeiirt général , d'aller lui-même mettre les princes en» liberté, et de passer en Âlles^ niagne , d'où il continua cependant à diriger secrètement le conseil de la Reine [février i65i].
Le prince de Gondé fut accueilli à Paris avec des transports de joie , et^ parut quelque temps le maître absolu de la cour : les préventions que Mademoiselle avoit eues jusqu'alors contre lui se dissipèrent ; et sa femme éta^t tombée malade , elle forma le projet de Tépouiser. L'illusion fut courte : ear au bout détruis jours la princesse de Gondé se trouva hors de danger. Â cette illusion en succéda une autre beaucoup plus extraordinaii^e. Louis xiv , âgé de treize ans , alloit être déclaré majeur ; et Mademoiselle , qui avoit on2e années plus que lui, se flatta de pouvoir obtenir sa main. Les moyens qu'elle empl<»ya peur parves&ir à ce but furent conformes à son caractère ardent et roma^ nesque. Gondé venoit de rallumer la guerre civile , Gaston se déclaroit ouvertement contre la Reine ^ et Mademoiselle s'exagérant les forces du parti , résohsl de s'y distinguer par des actions d'éclat , persuadée que la paix ne pourroit étre.&ite sans qu'elle devint reine de France.
Mais au commeneemeni de cette guerre ks choses ne tournèrent pas com^e elle Favoit espéré. Goi^é
n'eut en Gaienne que de foibles succès , et Mazarin rentra en France avec une pethe armée dans les premiers jours deTannëe i65a. Il alla joindre la cour, qui étoit à Poitiers \ et dès lors on put prévoir que l'autorité royale ne.tarderoit pas à prévaloir. Mademoiselle étoit restée à Paris, où elle excitoit son pèse à faire dé grands efforts pour le parti. Il leva des troupes , dont il donna le commandement au duc de Beaufort^ et presque en même temps le duc de Nemours , ami particulier de Condé , arriva près de la capitale avec une petite armée qu'il amenoit des frontière» de Picardie. A cette nouvelle, la cour quitta Poitier», se rendit à Blois , et voulut s'assurer d'Orlésms , où les frondeurs avoient beaucoup de partisans , mais dont les magistrats vouloient rester neutres. Mademoiselle pressa son père d'aller au secours de cette vill«, qui étoit le chef-lieu de ^on apanage. Gaston, dont le caractère étoit flottant et incertain , se fit long-temps prier 5 et craignant de quitter Paris , il finit par charger la princesse de cette expédition importante.
C'étoit tout ce qu'elle désiroit. Se flattant d'effacer la gloire que la princesse de Condé avoit acquise en défendant Bordeaux: , elle ne doutoit pas que le trône de France ne fût le prix de ses exploits : illusion dans laquelle l'entretenoit Condé , qui lui promettoit dans ses lettres de ne iaire la paix qu'à cette condition. Elle eut donc le commandement suprême des deux petites armées qui étoient sous les ordres des ducs de Beaufort et de Nemours -, et elle partit de Paris , accompagnée des comtesses de Fiesque et de Frontenac, qui prirent le titre de ses maréchales de camp^
Arrivée dans les plaines de Beauçe , elle se vêtit en
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amazone , monta à cheval ^ et parut à la tête des troupes. A quelques lieues d'Orlëans , elle apprît que les habitans avoient pris la résolution de n'ouvrir leurs portes ni au Roi ni à elle. Quelques personnes l'engagèrent à feindre une indisposition , et à renoncer à une entreprise qui pourroit avoir des suites funestes: elle repoussa ces timides conseils , et se croyant une héroïne , elle marcha rapidement sur Orléans , avec une escorte de cavalerie. L'entrée lui ayant' été refusée, elle ne perdit pas courage; et n'ayant avec elle que ses femmes et quelques officiers, elle se promena autour des murs , dans Fespoir que quelque événement imprévu lui faciliteroit l'exécution de son dessein. Les bourgeois , qui garnissoient les remparts, lui prodiguèrent les applaudissemens : elle les harangua ; et l'effet que ses discours produisirent ne lui fit pas douter qu'elle lie fût bien accueillie , si elle parvenoit à pénétrer dans la Ville. En continuant sa promenade, elle arriva sur les bords de la Loire 5 et les bateliers , qui la reçurent avec de vives acclamations, lui offrirent leurs services, qu'elle s'empressa d'accepter. 11 y avoit près de là une vieille porte condamnée depuis long-temps , et qu'on nommoit la porte brûlée : les bateliers y pratiquèrent une ouverture -, et dès qu'elle fut assez grande , Mademoiselle, ayant renvoyé les hommes qui l'accompagnoient , s'y précipita , n'étant suivie que des comtesses de Fiesque et de Frontenac. Le peuple, frappé de son courage , la porta sur-le-champ à Thôtel-de-ville, où les magistrats furent obligés de reconnoître son autorité [27 mars].
Son premier soin fut de congédier Mole , alors gardedes- sceaux, qui s'étoit présenté à une autre porte
au nom du Roi ] et n éprouvant plus aucun obstacle y elle exerça dans Orléans une autorité absolue. Quoi* qu'elle ne négligeât rien pour conserver Taffection du peuple , on s'aperçut bientôt qu'elle manquoit d'expérience et d'aptitude ; et une scène fâcheuse qui se passa en sa présence acheva de la discréditer. Pour ne pas donner d'ombrage aux habitans, elle avoit décidé que les ducs de Beaufort et de Nemours n'entreroient point dans la ville. Cependant , obligée de se concerter avec eux sur les mouvemens de leur» troupes 9 elle leur donna rendez-vous, pour tenir un conseil de guerre, dans le cabaret d'un faubourg* Cette maison étoit si délabrée que Mademoiselle n'eut pour siège qu'un vieux coffre de bois. Les deux généraux avoient des plans différens : ne pouvant s'accorder , ils s'échauflfèrent , en vinrent aux coups , s'arrachèrent leurs perruques, et finirent par mettre l'épée à la main. 9n les sépara. Mademoiselle employa pour les réconcilier tout l'ascendant que pouvoit lui donner son rang et son sexe : ils s'embrassèrent , mais leur ressentiment étoit loin 'd'être calmé, car peu de mois après ils se battirent, et le duc de Nemours^ périt dans ce combat.
Le prince de Condé, qui étoit en Guienne, où les troupes royales l'empéchoient de faire aucun mouvement important, fut instruit de la division qui régnoit entre les deux généraux. 11 résolut aussitôt de venir prendre le commandement de l'armée de Mademoiselle -, et , suivi de quelques amis dévoués , il arriva dans la forêt d'Orléans le premier avril. Sa présence imprévue excita parmi les troupes le plus vif enthousiasme^ et, sept jours après, il livra le combat de
Bleoeau , où , aans les savantes combinaisons de Ta-* renne, il auroit probablement enlève la famille royale.
Après ce combat , dans lequel les deux plus habiles généraux de la France déployèrent tous leurs talens , et qui n'eut point de résultat décisif, le prince de Gondé se rendit à Paris. Mademoiselle ne jotiissant plus à Orléans d'aucune considération, et ennuyée d'y commander , le suivit bientôt. Alors le prince s'engagea de nouveau à ne &ire la paix qu'à condition qu'elle partageront le tr^ne : vaine promesse qui ramma son zèle pour la faction. L'armée royale , toajours commandée par Turenne, se rapprocha de Paris, et attaqua celle du prince dans un mouvement qu^elk faisoit sur Gbarenton. Le combat le plus vif et le pins opiniâtre s'engagea dans le faubourg Saint* Antoine [a juillet]; et les troupes du prince auroient été exterminées, si Mademoiselle, qui s'étoit rendue à la Bastille , n'eût ordonné de leur ouvrir les portes de la ville , et n'eût fait tirer le canon sur celles du Roi. La cour, placée sur les hauteurs de Charonne, fîit témoin de ce combat : on l'instruisit bientôt de la conduite cpie tenoit Mademoiselle. « Voilà , dit Mazarin, <(. un coup de canon qui vient de ta&c son mari. »
Cependant la capitale étoit depuis long-temps latiguée de la guerre : les bourgeois, livrés à toutes sortes de vexations, désir oient le retour du Roi; l'esprit de &ction s'affoiblissoit ; et les magistrats municipaux, à la tête desquels étoit Le Fevre , prévôt des marchands, «voient entamé des négociations secrètes avec Malarin. Condé et Gaston y effrayés de ce changement, convoquèrent une grande assemblée à Thôtel-de-ville [4 juillet], dans l'espoir de rallumer par leur présence
un feu qui ëtok sur le point de s'éteindre. Mais leur attente fut com^tement trompée , et les notables rejetèrent toutes leurs inropositions. En sortant, ils tinrent devant la populace quelques propos imprudens contre ceux qui composoient rassemblée ; et à Finstant l'insu-rrection la plus terrible éclata. Des furieux se portèreftt à Fhôtel-de-ville , brûlèrent les portes 9 firent les derniers outrages aux membres de rassemblée , et en massacrèrent quelques uns.
Tandis que ces désordres se prolongeoient, sans que personne s'occupât de les réprimer , Mademoiselle étoit au Luxembourg , palais habité par son père, et s y trouvoit avec le prince de Gondé. Gaston , craignant de nouveaux malheurs, auroit voulu que le prince allât calmer le peuple ; mais celui-ci lui représenta qu'il étok à peine connu de cette populace, qu'il n'avoit sur «lie aucune influence, et qu'habitué à commander des armées, il n étoit pas un homme de sédition. Mademoiselle offrit généreusement de remplir cette commission périlleuse et, peu d'instans après elle sortit du Luxembourg , accompagnée de quelques dames qui étoient loin de partager son intrépidité. Elles ne purent aller que jusqu'au pont Notre-Dame, où une foule immense les arrêta; elles furent témoins de l'enlèvement d'uu grand nombre de morts, et furent obligées de revenir près de Gaston. Ce prince voyant la nuit s'avancer , frémissant des horreurs qui pourroient encore être commises, exigea de sa fille qu'elle tentât de nouveau d'aller sauver les magistrats qui pouvoient être encore cachés à l'hôtëlde-ville. Elle obéit, trouva dans sa route presque toutes les rues désertes, et ne vit sur la place de
Grève qu'un petit nombre de [factieux fatigues des excès de la journée. Elle entra sans obstacle dans l'hôtel-de-ville , dont quelques parties brûloient encore, et elle fut jointe par le duc de Beaufort. En parcourant les chambrps les plus écartées, ils rencontrèrent le prévôt des marchands Le F.evre , zélé royaliste qui \s'étoitj [il est vrai^ déguisé^ dit Mademoiselle -^ mais quiavoit un visage aussi tranquille et aussi serein que s'il ne fût rien arris^é. Ils lui procurèrent une retraite assurée^ et après s'être convaincus que la tranquillité ne seroit plus troublée , ils revinrent au Luxembourg.
Ces scènes terribles achevèrent de rendre les frondeurs odieux aux Parisiens, L'anarchie régna dans la ville , et les autorités qu'ils établirent ne purent acquérir aucune influence. Dans ces circonstances critiques, Mademoiselle eut une grande part aux affaires du parti ^ mais elle montra, suivant sa coutume, plus de zèle que d'adresse et de politique. Au milieu de tant de troubles , ses chimères sur son établissement ne l'abandonnoient pas : ayant appris que la princesse de Coudé étoit tombée dangereusement malade à Bordeaux , elle conçut une seconde fois le projet d'épouser le prince , avec lequel elle étoit liée par l'esprit de faction. Cette maladie n'eut pas de suite ; mais Mademoiselle ne perdit pas ses espérances, parce que la princesse étoit grosse , et pouvoit mourir en couches : elle trouvoit dans cette idée une sorte de dédommagement , si les circonstances, qui chaque jour devenoient plus mauvaises, lui faisoient manquer la main du Roi.
Tout cependant lendoit au rétablissement de l'or-
dre : le prince de Condé s'éloigna de Paris , où il ne conservoit presque plus de partisans ^ Mazarin , feignant de quitter le ministère, sortit encore de France 5* et les habitans de la capitale ne cachèrent plus le désir ardent qu'ils avoient de revoir le Roi. Les frondeurs, divisés entre eux, n avoient plus à leur tête que Gaston, Mademoiselle et le cardinal de Retz, qui, ayant perdu leur ascendant sur le peuple, n'inspiroient aucune confiance au peu de troupes qui leur restoient. Dans cette position il fallut céder , sans même faire de négociations.
L'entrée du Roi dans Paris fut fixée au 2 1 octobre : deux jours auparavant , MademoiseUe reçut Tordre de quitter les Tuileries, où le jeune frère du Roi devoit désormais Ëiire sa résidence. Elle obéit en gémissant, et ne trouva point d'asyle auprès de son père, qui lui reprocha la conduite qu'elle avoit tenue au moment du combat de Saint-Antoine : elle lui répondit par d'amères récriminations , et ces deux personnes qui avoient commis les mêmes fautes, dont les intérêts étoient les mêmes , se séparèrent en s'imputant réciproquement leurs malheurs. Le jour de l'entrée du monarque , Madeii(Loiselle se cacha chez madame de Montmort : après avoir délibéré long-temps sur la retraite qu'elle choisiroit , elle prit le parti d'aller provisoirement à Pont-sur-Seine dans la maison de madame de Bouthilier. Gaston , pour jamais discrédité, partit en même temps pour Blois. L'un et l'autre avoient craint d'être arrêtés : aucun obstacle ne fut apporté à leur sortie de Paris , où Mazarin rentra en triomphe le 3 février i653.
Ici finît la carrière politique d'une princesse qui T. 4^. 22
dans ks troubles ayoU moatpé qiiielx|u^eâs un assee grand <?ouf s^e , mm qui n'avoit déployé que pea de capacité, hgée de vxQgt-six ans, en poasessian d'uii« grande fortuike^ eUe auroit encore pu 4bre beuneqse, si 30n caractère altier «t &on ame passionnée ive Teus^ seipt entraînée 4^ nouveau à bien des faujtes.
Jugeant qu^ 9» .dûsgrâoe devoit êtr^e longue , elle qwttaPont-'Siir-'Seiae pour all^r habiter $aint*Farged«, ïu&e de ses pins belles terres. EUe fit réparer le châ* tefm, et y féunit une petite covr , souyent la*oub}ée par des intrigues dont ell^ donne dao^ ses Mémair^ de loBgs détails. T<»ujpurs oocjapée de sas grande projets d'^tablissenent, eU^ i\ejeta fiér^om^nt l@s bowiaia* ^ <lu dnc de N^eubourg qui demanda sa main , et elle s^ flaUa encorde de pouvoir éponser le çr inee de Cflnd^dont la femme fut en danger (ii6â3]. Cet espoir s'^étani bientôt évanoui, elle forma d'autr^es projets. Dans s^s spécnlations , elle se joontroit bien diffërente des p^rsonnas de son âge : me s'arnétant poÎQt aiis qualités réelles, elle ne cherchpit que Téclat du rang ; et un trône pquvoit seul satisfaire son ambition. Udt m^iage d'inPlinatign lui puroissoit, dans une femme , la plus haute des folies \ et elle s'exprime ainsi il Toecasion de madame de Frontenac , rnoie de ses ^mies, qmi après s etns mariée par amour>, ne pouvoit plus souffrir s^n époux, a Je eovipri^ bi^n «qu^ (( h raison ne suit guère ce qui est &it par passion > (( que la passion ce^e bientôt , et que Tou est fort n msdheureu^ le reste d^ ies jours quand c'e^t fQw a une action dQ e§tte d^e où die Qiigage comme (( le mariage , et qu'on est bien heurena^ , quan4 pn « veut se marier, que ce soit par rsiison. )> Madenioi-
SUR MA.DEMOISELLE DE MONTPENSIER. i^
selle ^toit alors loin de prévoir q«i'mie passion amoureuse reatraîneroil: par la suite aux démarches les plus iacomsidérées , à un âge où use telle passion couvre de ridicule celles qui ont le maUieur de réprouver.
La princesse, qui , comme oa Ta vu, s'étoit séparée fort mal de son père , eut avec lui des ^procès sur le compte de tutèle «t sur le partage des biens. Ces tristes soins Toccupèrent pendant les années «6^54 , i655 et i656, que dura son exil. Enfui Tautoôté vojtAe étant intervonue , il y eut un arrangement tpià ne Ba^ tisiit point les deux parties ; et Mademoiselle fut rap-* pelée à la cour au prin^^emps de i6i*j .
Le . Roi faisoit alors le siège de Monti»jédy ^ et ia famille royale étoit établie à Se^dait. Annue d'Autriche accueillit avec bonté une princesse qui sembloit assez punie par quatre ans de disgrâce. Siw quelques mots obligeans qui lui furent dits par ie Roi et par sa mène, elle jse figura qu on avoH le proyietde lui faire éponaser Monsieur 9 frère du m^iarque, qui avoit douze asns de moins qu'elle. Cette idée Toccupa quelque temps fort agréablement ^ et lorsque la oour fut de retour à Paris , elle demeura long-temps à s'apercevoir qu'on n'avoit point pensé sérieusement à cette union. Sa consolation fut de rêver des mariages avec d autres princes.
Eu i658 , elle fit avec la cour le voyage de Lyon. L'objet jiablic de ce voyage étoit de présenter à Loni^ XIV la princesse Marguerite de Savoie , qu'on seoLbloit lui destiner pour épouse; le but secret, de décider l'Espagne à faire la paix , en donnant au monarque l'infante Marie-Thérèse. Cette démarche eut
34o NOTICE
le succès qu on avoit espéré : Mademoiselle, qui n'avoit pris aucun intérêt à cette intrigue politique, profita de cette occasion pour aller visiter le pays de Dombes, qui lui appartenoit. Elle y fut reçue en souveraine , et son orgueil jouit avec complaisance des honneurs qu'on lui rendit.
L'année suivante , la cour se rendit au pied des Pyrénées pour suivre les négociations ouvertes avec l'Espagne : la paix fut signée le 7 novembre , et le mariage du Roi avec l'Infante ne pouvant être célébré qu'au printemps de 1660 , on alla passer l'hiver en Provence. Ce fut là que Mademoiselle apprit la mort de son père [2 février]. Quoiqu'elle crût avoir beaucoup à se plaindre de lui , elle fit paroitre une grande douleur. Peu de temps après, elle partit avec la cour pour Saint-Jean-de-Luz , et fut témoin du mariage du Roi [9 juin]. Pendant ce voyage on lui avoit encore parlé sans succès d'épouser Charles 11, qui étoit venu imjdorer les secours des rois de France et d'Espagne : lorsqu'il fut rétabli sur son trône , on lui fit les mêmes propositions , auxquelles elle opposa les mêmes refus, déclarant qu'eUe croiroit indigne d'elle d'accepter la main d'un monarque qu'elle avoit repoussé lorsqu'il étoit dans l'adversité.
Mazarin étant mort en 1661 [9 mars], Louis xr? régna par lui-même , et ne voulut plus de premier ministre. D'après ses ordres, Turenne proposa à Mademoiselle d'épouser le roi de Portugal Alphonse- Henri , fils de Jean de Bragance qui avbit , en 1 64o , soustrait son pays à la domination espagnole. Elle rejeta cette proposition avec hauteur^ et Louis xiv, irrité de ce qu'elle s'en étoit vantée, la relégua à Saint-Far-
geau. Ce fut peut-être Tunique fois qu elle opposa quelque raison solide à une proposition d'établissement. £n effet , le prince dont il s agit se livroit aux débauehes les plus crapuleuses , et étoit indigne de régner. Au refus de MademoiseUe , il demanda et obtint la main de mademoiselle d'Âumale , fille du feu duc de Nemours., qui, l'ayant déposé en 1667, ™* à sa place le prince don Pèdre son frère , et obtint ensuite une dispense du Pape pour Tépouser.
La disgrâce de Mademoiselle dura un peu plus de deux ans« Rappelée en 1664 9 elle eut Tannée suivante un procès avec sa belle-mère, relativement au palais du Luxembourg, à la propriété duquel chacune prétendoit. Toutes deux mirent beaucoup de chaleur dans ce débat *, enfin le Roi intervint , et décida que le palais seroit partagé entre les deux princesses.
Peu de temps adirés , elle eut occasion de remarquer un gentilhomme qui devoit avoir sur le reste de sa vie la plus funeste influence : c'étoit Puyguilhem , depuis duc de Lauzun. Ayant suivi le Roi dans la campagne de 1667 , elle fut frappée du courage et du sang-froid de cet homme , qui se distingua plusieurs fois à la tête des dragons , troupe que Louis xiv affectionnoit. Lauzun , honoré de la faveur du Roi , fixa encore plus Tattention de la princesse. « Je commen- « cois , dit-elle , à le regarder comme un homme extt traordinaire , très-agréable en conversation , et je « cherchois très- volontiers les occasions de lui parler : « je liii trouvois des manières d'expression que je ne (( voyois pas dans les autres gens. » Mademoiselle , qui ne s'apercevoit pas queTamour se glissoit insensiblement dans son cœur , jugeoit Lauzun avec Tiur
dalgence qu'inspire cette passion. Saint-^Simon à fait son portrait d'une manière fort ditfërente ; et quoique ha malignité ait évidemment dirigé son pinceau , on doit coiiTenir que cette esquisse offce un fonds de vérité.
(( Cétoit , dit Saint-Simon, un petit homme blond^ à bien fait dans sa taille , de physionomie hairte et u d'esprit, mais saiis agrément dans lie visage : plein <( d'ambition ,. de caprice et de fantaisies; envieux de « tout, jamais content de rien, voulant toujours <c passer le but ; sans lettres , sans aucim ornement (( dans Fesprit ; naturellement chagrin , solitaire, saih a vage ; fort noble dan» tontes ses fâçon'S , méchant (( par nature, encore plus par jalousie ; toutefois bon (( ami quand il vouloit Tétre : ce qui étoit rare; vote lontiers ennemi même des indifférons; habile à <t saisir ies défauts, à trouver et it donner des ridi- « cules; moipieur impitoyable, esttirémiement et dan- K getfewement brave , heureu:^ coortisan ; selon Foc- « currenee , fi^ jusqu^à Tinsolenee et Ibas jusqu'as a valetage ; et pour le pésuroer en trorê mots , le pfc» « hardi , le plujs adroit et le plus malin des hommes. » Lauzun étoit en outre mL homme a bonnes fortune» : gâté par ses succès auprè» des femnves, il avoit eu avec elles les procédés les plus condamfnables ; et ses torts dans ce genre de relations n'avoient fait que multiplier ses conquêtes. Tel étoit cependant celui que Mademoiselle , jusqu'alors si fière , alloit rendre le maître absolu de sa destinée.
Etablie au Luxembourg , elle y donnoit des fêtes , et réunisaoit fréquemment des gens de lettres. C'ëtoient principalement ceux qui , formés à l'hôtel de
Aanrbcmillet, aToietit cvëé ce ja^giDii de gâiagftterie dfôitf: Bdilesm et Molière ne t&ràèreii« p«9 à faire jns^ tice. L'abbé Cotin ëtoit swfofit dans sa laveur, et elle lui fai^t rhanneuT de Tappeler sott ami : touteé les fois quif avoil e^m|K)së cpieii^r pfèce, il alloit k Ikii lire, et elle se tronvoit flattée d'étrfe k première qui en eût c<yitnoissance. Une de ces lectures donna lieu à une scène dont Molière tira depuiÂi le parti le plus cottâquie. La «Soeb^sse de Nemlour», auteur des Mémoires qui font partie de cette sévie, ai^it eu une légère inctisposition ; et Cotin» fit à cette^ ùecasion le sonneu qiri ccimiaenee ain^i :
Votre prudence est endormie , , , De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cmelle ennemie.
11 s'agïssoit de h fièvre dont la princesse avoit eu queliqiues acîcès, et que te px)ète appelait ingrate. Gontinûant svtr te même ton , il conseilloit à madame de Nemours^ de metf et aux baim son ennemie, et de la noyer de ses propres mains. Mademoiselle goûlia beaucoup cette pièce -,. et Ménage étant entré , elle voulut qu'elle lui Mt hie , sans qu'on en; nommât l'au^ teuT. Cotin' s-attendoit à de grands éloges^ymais iiftit atesi surpris qu'irrité lorsqu'il entîeïidit Ménage sotftenir aVee raison que rien n'étoifi de plus mauvais goût. Les deux auteurs, sans égard pour ia* présence die Mademoiselle ,. eurent la plus violente dispute 5 et MoKèf e , à (Jur cette scène fut racontée , la pkça fort avantagÉUsemenl dans son immc^rteUe comédi<^ des Femmes savantes.
A peu près à la même époque [1669] , le Tartufe y dont la représentation avoit été interdite pcindaqt plusieurs années, fut enfin donné au public, et excita le plus vif enthousiasme. Mademoiselle voulut que ce chef-<i*œuyre fût joué dans soa palais \ et eUe montra que son goût pour les poésies de Cotih ne la rendoil pas insensible aux beautés, qui prennent leur source dans la vérité et dans la nature.
Toutes ces distractions auxquelles se.livroit Mademoiselle ne chassoient pas de son cœur une passion qui prenoit chaque jour de nouv/elles forces. Lauzun , qui s'en étoit aperçu dès les premiers momens , adopta , en homme fort habile dans ces sortes d'intrigues , un plan très-propre à faire réussir les projets ambitieux qu'il avoit formés. Ce plan consistoit à se tenir constamment sur la réserve , à feindre d'ignorer l'amour qu'il inspiroit, et à enflammer tellement la princesse par des respects affectés, qu'elle se trouvât enfin obligée non -seulement à lui offrir sa main, mais à faire seule toutes les démarches qui pouvoient amener un mariage dont il ne se dissimuloit pas toutes les difficultés. Cette séduction , conduite avec beaucoup d'art et de patience , offre des particularités dignes de fixer l'attention de ceux qui aiment à observer les mouvemens souvent ine.xplicables du. cœur humain. Mademoiselle avoit alors quarante-trois ans , et celui qu'elle aimoit n'en avoit que trente-huit [1670].
Lauzun la rencontroit souvent à la cour. 11 causoit volontiers avec elle sur des choses indifférentes ; mais il évitoit avec soin les explications qui auroient pu laisser entrevoir ses prétentions. « J'avois peine , dit (( Mademoiselle, à quitter une aussi agréable con-
SUR MADEMOISFXLfi DE MONTPENSIER. 345
« versation que la sienne 5 je m^étois habituée à l'en- « trelenir, et je cherchois à lui parler aux heures « qu'il étoit chez la Reine. Je dis que je cherchois à « l'entretenir, parce qu'il vivoit avec moi avec un « respect si soumis , qu'il ne m'auroit jamais appro- « chée si je ne lui étois allée parler. » Ainsi la princesse étoît en quelque sorte obligée de faire les avances 5 et cette princesse autrefois si orgueilleuse se plioit à des démarches qui, peu de temps auparavant, l'auroient remplie d'humiliation et de honte.
Sa pa^ion , excitée par la froideur de celui qui en étoit l'objet, ne tarda pas à s'accroître encore ; et les personnes qui l'entouroient remarquèrent un changement subit dans ses habitudes et dans ses goûts. a Dieu , dit-elle , est le maître de nos états : il nous y « laisse autant que la variété de nos esprits le peut « souffrir. Il avoit permis que j'eusse regardé le mien « comme le plus heureux que je pouvois choisir en <c ce monde : je devois me trouver satisfaite de ma n naissance , de mon bien , et de toutes sortes d'agré- « mens qui peuvent faire passer la vie sans être in- « commode à soi-même , ni à charge à personne. Ce- « pendant, sans en savoir la raison, je m'ennuyois « des endroits où je m'étois plu autrefois, j'en affec- « tionnois d'autres qui m'avoient été indifférens 5 « j'aimois la conversation de M. de Lauzun , sans qu'il <c me passât rien de fixe dans la tête. Après avoir ft passé un très-long temps da,ns ces agitations , je « voulus rentrer en moi-même , démêler ce qui me a faisoit du plaisir et ce qui me donnoit de la peine. »
Ces réflexions conduisirent Mademoiselle à conclure qu'elle ne pouvoit être heureuse qu'en épou-
sant Lanznn. Si elle se marioit avec un soiiveraki ^ comme elle en avoit tant de fois formé le projet, elle ne seroit pas aimée ; et si elle restoit dans le célibat, elle auroit la douleur de voir d'avides héritiers faire des vœux potir sa mort. « Après avoir bien repassé , (c ajoute-t-elle , ce qui pouvoit me devenir un dégoût , « je vis qu'entre tous les partis qu« je pouvois pren- <( dre, Dieu soufFroit que je sentisse dans moiï ceciir « que celui de me marier étoit le seul qui pouToit mt <( donner du repos, par le choix d'une personne à q«i « je pusse faire une assez grande fortune pour qu'elle « en pût être pénétrée le reste de sa vie , et avec qui <( je pusse passer la mienne avec tranquîHitéiet Funion (( d'une parfaite amitié.... Je n'avois d^occupations ni « d'agitations que celles qui me venoient de ces ré- (( flexions. Tantôt je voitlois que M. de Lafuzuet de* « vinât mon état, et d'autres fois je désirois qu/il^ne et le conniit point. Je suis naturelJem^itt impatiente : c( j'avoue que mon état m'accabfoit. Je ïï^ pôuivois « souffrir personne : le monde rat «ïettoit an diése»- « poir; je voulois être seule da«s ma chambre,, ou « le voir chez la Reine, dans le Gotfrs, panr hafsard (c ou autrement. Fourvu que je le visse, je me trou- <( vois en repois, w
N'osant encore confier sort secret à petsoinne , son imagination s'exalta -, elle crttt voir dans* son indignation une impulsion surnaturelle à laquelle il Im étoit impossible de résister-, et elle s'appliqua des vers de Corneille qui étoient alors dans toutes les bouches (0 :
(iO Soi w du Menteur', acte iv , scènw^reiflièfe.
^ané les ordres du ciel noas oivl faits Fun pour l'autre ,
Lise j. e'est «n accord bientôt fiait que le notre;
Sa main entre les cœurs, par un secret pont oir ,
Sème rintelligence avant que de se voir.
Il prépare si bien l'amant et la maîtresse ,
Que leur ame au seul nom s'émeut et s'intéresse-.
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment ;
Tout ce qu'on s'entrédit persuade aisément;
Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,
La foi semble marcher au devant des paroles ;
La langue en peu de mots en explique beaucoup ;
Les yeux, plus éloquens, font tout voir tout à coup ;
£t de^oi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent ,
Le cœur en entemd phisque tons les deux n'en dtîsenit.
Il auroit fallu , pour que les chimères de botibeur dottt s'emvToil Mademoiselle puseent se réaliser , que Lauzan partageât son inclination ; mais * Tambition seule le guidoit. La princesse, impatientée de sa réserve , résolîut de l'éprouver. Elle haï dit (ce cpri étoit vrai ) qu'il étok question de la marier au duc de Lorraille, auquel le Roi auroit rendu ses Etats ^ et elle le pria de lui donner des conseils. Lauzun reçut avec respect cette confidence \ îA invita la princesse ài bien faire ses réflexions, lui promettant d'y penser de son côté. Elle se trouva heureuse d'avoir rencontré. ce moyen d'être ainsi en relation intime avec celui qu'elle aimoit.
Soa imagination ayant beaucoup travaillé , elle sen^ tit dès le lendemain le besoin de foire une nouvelle ouverture à Lauzun. Elle ne lui cacha point qu'elle avoit le projet d'épouser un simple gentilhomme , et elle s'étendit sur les motifs qui l'avoient déterminée.
Une telle union lui offroit l'espoir d'être aimée pour elle-même ; elle ne quitteroit point la France , et il étoit probable que le Roi lui sauroit' gré de faire la fortune d'un de ses serviteurs. Lauzun saisit habilement l'occasion de la fixer dans cette idée -, il lui répondit donc que le projet étoit raisonnable , mais que la grande difficulté étoit de trouver l'homme heureux qu'elle devoit préférer. Il espéroit qu'elle alloit lui déclarer que c'étoit lui sur qui elle avoit jeté les yeux ; mais Mademoiselle , retenue par la réserve naturelle à son sexe, se contenta de lui dire en souriant : « Puisque votre difficulté n'est pas pour le projet, et « qu elle ne regarde que la personne , je verrai à en « trouver une qui aura les qualités que vous voulez « qu'elle ait. »
Pendant quelques jours ils se parlèrent sans que Mademoiselle pût ramener la conversation sur l'objet qui l'occupoit uniquement. Enfin ayant insisté pour que Lauzun lui donnât un avis définitif, il lui dit qu'après avoir bien réfléchi, il croyoit convenable qu'elle ne changeât pas d'état ^ cependant , voulant adroitement la détourner de suivre ce conseil , il. lui fit observer qu'à son âge elle ne devoit désormais plus vivre comme les jeunes personnes; qu'il falloit qu'elle renonçât aux bals , aux spectacles •, qu'elle s^ livrât aux pratiques de religion , et visitât les hôpitaux et les couvens. D'un autre côté , il eut l'air de convenir que jsi elle se roarioit elle pourroit s'abstenir de mener un genre de vie aussi austère, et que rien ne s'oppôseroit à ce qu'elle continuât de prendre part aux plaisirs ; car, ajouta-t-il , une femme , quel que soit son âge, doit se conformer aux volontés de son mari. Ces con-
seils, qui eussent piqué et révolté une autre femme, ne firent qu'enflammer davantage MademoiseUe -, et elle n'osa déclarer son amour à un homme qui affectait tant de sévérité.
A cette époque Louis xiv fit avec Madame le voyage de Flandre , à la suite duquel cette princesse devoit passer en Angleterre pour conclure un traité avec son frère Charles ii. Mademoiselle accompagna la cour , et éprouva une satisfaction qui n étoit connue que d'elle : Lauzun jouissoit de la faveur du Roi ; il venoit d'être nommé lieutenant gënénd , et il commandoit les troupes qui accompagnoient le monarque. La princesse ne perdoit aucune occasion de voir cet homme qui avoit prisi sur son cœur un si grand empire : elle admiroit son exactitude dans le service , sa belle tenue à la tête des dragons , et son train aussi élégant que magnifique. Plusieurs fois pendant ce voyage elle essaya de lui révéler son secret : il évita toute explication.
Peu de temps après le retour , un événement affreux répandit à la cour la crainte et la désolation. Madame, qui avoit réussi dans sa négociation, mourut subitement à la fleur de l'âge , et se croyant empoisonnée (0 [3ô juin 1670 ]. Son époux, qui depuis long-temps étoit brouillé avec elle, ne fit paroître aucun regret, et témoigna presque aussitôt le désir de se remarier avec Mademoiselle. Il vouloit, ens'u-
(i) Il est encore douteux si Madame fut empoisonnée , ou ijdourut d*une colique appelée cholera-morbus. Saint-Simon se de'clare pour la première opinion; il donne beaucoup de dëtails sur l'éxecution du crime , et nomme même le coupable. Au reste , il résulte de sa relation que si ce forfait fut commis, Monsieur y fut entièrement étranger.
nissaiit à une pêrsoufiie beaucoup plus âgée que lui , que cette dernière douoât tout soa bien à une fille unique qu il avoit eue de Madame ; et il se flattoit que cette princesse , avec une si riche dot , pourroit un jour épouser le Dauphin. Mademoiselle ne fut pas éblouie d ane alliance qui lui auroit donné à la cour le premier rang après la Reine *, cependant elle ne refusa point positivemeiat, dans^Tespotr que son in^ cedTtitude apparente £eHrceroit Laus^¥i«. à se déclara. En e0et, celui-ci lui fit quelques repnndues -, mais sans vouloir écouter sa réponse , il la quitta brusquement. Disposée k tout souûTrir d un homme pour qdi elie avoit une passion aV'Cugle, elle saisît la première occasion de déclarer au Roi qu elle n'épouseroit jamais Monsieur. Ce refus narrka point le mociarque ; iét Lauzun, qui en fut instruit, conseistît à renouer des relations avec elle.
La princesse auroit bien vhmiIu n'être pas rédmte à faire elle-même la déclaration de son amour^ mais Lauzutt étoit décidé à l'y contraindre. Toujours froid et réservé , il l'engagea de nouveau à bien réfléchir a^ <ïhoix qu elle vouloit faire. Ne pouvant parvenir à se faire comprendre , die prH le parti de lui remettre Wà billet où ii'étoieoit écrits que cas mots : « C«st (c vous. )> On peut .se figurer avec quelle impatieoce elle en attendit la répouae. hmzun la revit bieutôt, lui dit Ciu paissant qu'elle avoit probablement voulu se moquer de lui, et affecta ensuite de l'éviter. Poussée à bout, elle résolût de fouler aux pieds les convenances auxquelles son orgueil lui avoit fait autrefois attacher tant de prix ^ et elle obtint qu'ils aaroient une explication définitive dans le salon de la
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Rekke, à une heme où ils pourroieoit ^y ^tfouver ft^idjs. Espérant encore qu il se déclareroU, elle s'abstint d abord de lui ex^imer tout ce qu'eJle sentoU , et ilfi se pmiiie«)(èfent enseiable plus d'uoe heure sans se parleiF. Enfm Mademoiselle , obligée de rompre le silence , lui dit avec timiditié : « Qui commeneç^^ le « preiôier? — C'est à vous de le faire, r.eprit Lance zuvL. 1) Alors elle lui témoigna touite sa tendr^se. Il eu* l'air de kalanoer encore , feignit easuife de aaieiifier siss scrupules, et il fut con¥en>u qu'/^le écmmi au Roi pour le prier d'autoriser leur ma^ riage.
hqm^ xtv fit à sa le^re >une réiponse polie : il loi dit qu^ sa résolution Tavoit fm peu étonné, la pria de bien réfléchir avant de l'eKécuter , et lui promit de ne la gêner en rien. AUirs Lauzun lui fit observer qu'il étoit po^ible d'intéresser à cette afiaire toute la nob)i@fîse de Fraace^ qwi ne pourfHiit manquer d'être flattée de oe qm'um simple gentilhomme lobtenoit ]a main de la petite^fiUe de Henri iv» Mademoiselle chargea àoim^ las ducs de Créqui et de Moutausier, le maréchal d' Albret ^et Guitry de faire uwe dijmarche auprès du Roi, pour le prier d'accorder immédiatement l'autorisation. Louis xiT leur répondit ^pibe la princesse lui ayoitdi^àieatprimé les WBux qu'elle f<^rmoit: qu'iUui avait diHUié des conseils paternels ^ mais que puisque sa résolution étoit prise, il croyoit ne pouvoir se dispenser d'^n permettre l'exécution.
Mt^witauGier courut aussitôt porter cette bonne nouvelle à Mademoiselle, a Voilà , lui dit-il , votre aflaire (( £aite : je vous oonseille de ne pas la laisser traîner ; ai « vous m'^n croyez , vous vous marierez i^eVte nuit- »
35 a NOTICE
Malheureusement pour les futurs ëpoux , ce conseil ne fut pas suivi -, et Làuzun , comptant trop sur l'a faveur du Roi, voulut que ses noces eussent' toute la solennité possible. Mademoiselle, malgré son emportement, fut obligée d'obéir à celui qu'elle avoit rendu le maître absolu de ses volontés.
Le lundi i5 décembre 1670 le mariage fut déclaré, et ce fut à cette occasion que madame de Sévigaé écrivit à Goulaiiges la lettre charmante qui commence ainsi : a 3e m'en vais vous mander la chose la plus « étonnante , la plus surprenante , etc. » Auœitât la curiosité attira chez Mademoiselle toutes les personnes marquantes de la cour et de la ville ; la plupart se moquoient secrètement d'une union si singulière : toutes offrirent à là princesse leurs félicitations. Les ministres allèrent aussi . en corps lui présenter leurs hommages , ayant Louvois à leur tête ; et elle remarqua, sans 'en concevoir aucune inquiétude, un peu d'apprêt et de froideur dans le compliment qu'ils loi adressèrent. Le mardi, comme le dit madame de Sévigné , se passa à parler et à s'étonner: enfin le mwcredi on s'occupa sérieusement des apprêts du mariage. Mademoiselle chargea Boucherat de rédiger le contrat, et elle donna àLauzunle duché de Montpensier et la souveraineté de Dombes. Lorsque cet acte fut terminé, eUe sortit avec lui de son cabinet; et paroissant dans le grand salon, où il y avoit beaucoup de monde : (eVoUà, dit-elle transportée de joie, « M. le duc de Montpensierque je vous présente. » On pensa d'abord à célébrer le mariage dans une maison de Conflans qui appiartenoit au duc de Richelieu; mais ce seigneur fit dire à la princesse que sa
femme ayant quelques mesures à garder, il ne pou-^ voit lui prêter cette maison. Ce refus n'inquiëta points et Ton résolut d'aller à Charenton chez le maréchal de Créqui, où Ton espéra que l'archevêque de Reims feroit la cérémonie.
Le jeudi, madame de Sévigné alla, dès neuf heures du matin, faire un compliment particulier à Made* moiselle , dont elle étoit aimée. Elle fut parfaitement accueillie : le bonheur éclatoit dans les regards de la princesse, qui , se félicitant de faire un homme bien heureux , parla long-temps de la haute naissance et des excellentes qualités de celui auquel elle alloit s'unir. Madame de Sévigné , qui croyoit à peine ce qu'elle voy oit , lui répondit par ces vers du rôle de Sévère dans Polyeucte : ,
Je ne la puis du moins blâmer d'un maiivais choix : Polyeucte a du nom , et sort du sang des rois.
Ensuite elle lui donna le même avis que Montattsier : elle lui fit sentir qu'il falloit se presser, jet que c'étoit tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si extraordinaire.
Pendant que Mademoiselle étoit dans une sécurité que rien ne pouvoit troubler , il se formoit contre elle à la cour l'orage le plus redoutable. Si la noblesse se trouvoit flattée de ce qu'un gentilhomme épousoit une grande princesse, la famille royale étoit humiliée d^un mariage aussi disproportionné. La Reine, qui aVoit l'habitude de ne se mêler d'aucune affaire , témoigna fortement au Roi combien elle désapprouvoit , cette union : la belle-mère de Mademoiselle , fort irritée contre elle , parla encore plus haut \ Monsieur , qui T. 4o« ^^
avoii un moment conyoité sa grande fortune , se crut outrage, et engagea madame de Montespan à employer son ascendant sur le monarque pour lui faire révoquer Fautorisation qu'il avoit donnée 5 enfin le prince de Çondë osa dire qu'il iroit au mariage du cadet Lau-^ zuïi, et qu'en sortant il lui casseroit la tête d'un coup de pistolet (0. Ces réclamations, présentées avec beaucoup de chaleur , firent faire au Roi de nouvelles réflexions, et il se détermina enfin à empêcher un mariage contre lequel toute sa famille s'élevôit. Le jeudi soir, à huit heures, il fait appeler Mademoiselle par un valet de pied : elle court au Louvre; et quel est son étonnement et son désespoir, lorsque Louis "xiv hii dit : « L'on a établi dans le monde que tt je vous sacrifiois pour faire la fortune de M. de « Lauzun. Cela me nuiroit dans les pays étrangers : « ainsi je ne dois pas souffrir que cette affaire s'a- « chève. » La princesse se jette à ses pieds, les inonde de larmes-, elle le supplie de la tuer plutôt que de la laisser dans l'état où il Va la mettre. Il s'attendrit , mais demeure ferme dans sa résolution. « Pourquoi , lui dit-il , m'avez-vous donné le temps m de faire des réflexions ? il falloit vous hâter. »
Mademoiselle revint chez elle désespérée ; le lendemain tout Paris fut instruit de son malheur, et l'on alla en foule au Luxembourg, moins par intérêt pout elle que pour examiner sa contenance après une si grande disgrâce. Madame de Se vigne la trouva seule -, et la princesse , se rappelant les conseils qu'elle lui avoit donnés la veille, s'écria: « Hélas! vous
(i) Fragmens numuscrits de Choisy et de La Fare , cités par M. de Monmerquë.
« souvient-il de ce que vous me dites hier ? Ah ! ce quelle cruelle prudence ! » Elle me fit- pleurer , ajoute madame de Sëvigné^ à force de pleurer ellemême.
Lauzun affecta une conduite entièrement opposée : il reçut l'ordre du Roi avec fermeté ^ soumission , respect, et ne fit paroître que le chagrin qui sembloit convenir à sa situation. Le Roi lui continua sa faveur, et Mademoiselle exigea- qu'il vînt souvent au Luxembourg. Ces assiduités donnèrent lieu à beaucoup dé propos malins. Segrais , coiinu par des poésies alors fort estimées, étoit attaché à la princesse: craignant que les bruits qui coùroient ne lui nuisissent, il fit des démarches auprès de l'archevêque de Paris ( Harlay ) , afin qu'il obtînt que le Roi éloignât Lauzun par une ambassade, ou par quelque autre commission honorable. Ces démarches, qui annonçoient un serviteur aussi zélé que fidèle , déplurent à la princesse , qui priva Segrais de son emploi.
Quelques écrivains modernes , entre autres Voltaire dans le chapitre xxvi du Siècle de Louis xiv, ont prétendu que ce fut alors qu'elle contracta un mariage secret avec son amant , et que telle fut la cause de la longue captivité que subit ce dernier peu de temps après. Cette conjecture est démentie par lés Mémoires de Mademoiselle. On y voit que, dans l'intervalle qui s'écoula entre la défense prononcée par Louis XIV et l'arrestation de Lauzun, il fut question pour la princesse de deux mariages , l'un avec le jeune duc de Longueville, l'autre avec le roi d'Angleterre, dont l'épouse étoit dangereusement malade^ et que ces projets inspirèrent à Lauzun des inquiétudes qu'il
n aaroit pas conçues si des nœuds indissolaUes Teos* sent à cette^ëpoqné lié à k princesse.
La vëritable cause de Tindignation qui porta Louis îiv à prendre contre lui une mesure si sëvère est dévoilée dans les Mémoires de Saint-Simon. Lauzun se défiant de madame de Montespan qui avoit eu l'air de favoriser ses desseins , et qui en effet s'étoit secrètement déclarée contre lui, fut curieux d entendre une de ses conversations avec le Roi. Après Favoir priée de parler pour lui , il se glissa dans sa chambre à coucher au moment où le monarque devoit y. venir, se cacha sous le lit, et ne tarda pas à être convaincu que ses soupçons étoient fondés. Lorsque le Roi fut parti , il parut tout à coup , et traita la dame avec le dernier mépris.
Cet outrage , dont madame de Montespan ne manqua pas d'instruire Louis xiv , fut bientôt puni. On arrêta Lauzun le ^5 novembre 167 1 , et il fut conduit dans la forteresse de Pignerol, où le surintendant Fouquet étoit détçnu depuis dix ans. Mademoiselle, qui étoit instruite de la cause secrète de cette mesure, s'en plaignit avec amertume, mais ne la trouva pzs injuste. N'étant pas encore guérie de sa passion, et fuyant toutes les lumières qui auroient pu l'éclairer sur le caractère de son amant, elle eut d'abord l'idée d'aller cacher .sa douleur dans l'une de ses terres; mais espérant que sa présence pourroit toucher le Roi et abr^er ainsi la punition de Lauzun, elle résolut de rester à la cour.
Plusieurs années se passèrent pendantlesquellesses sollicitations, quoique écoutées avec bonté, furent toujours inutiles. Elle recevoit quelquefois des nou-
SUR MADEMOISELLE DE MONTPEl^SIER. 35^
velles de Pignerol , et c'ëtoit son unique consolation. Enfin en j68o, étant âgée de plus de cinquante ans, elle put concevoir l'espoir fondé de revoir l'homme qui avoit su lui inspirer une passion si durable et si •profonde. Madame de Montespan avoit eu de Louis xiv plusieurs enfans , parmi lesquels le duc du Maine étoit celui que le monarque chérissoit le plus. Elle imagina de proposer à Mademoiselle de donner à cet enfant un*e partie de ses riches domaines; et elle lui promit qu'à cette condition Lauzun lui seroit rendu. La négociation ne fut pas longue : la princesse consentit à tout ce qu'on exigeoit d'elle , et se flattant d'épouser son amant, elle assura au duc du Maine le comté d'Eu et la souveraineté de Dombes. Lorsque l'affaire fut conclue, le Roi lui fît dire qu'il ne permettroit jamais un mariage public , mais qu'il auroit l'air d'ignorer des liens secrets.
Lauzun sortit donc de Pignerol au printemps de 1681 , après dix ans de captivité. Conduit d'abord aux eaux de Bourbon , il y fut gardé par des mousquetaires , et ce ne fut que l'année suivante qu'il obtint la permission de revenir à Paris (0. Son caractère ambitieux et avide ne lui permit pas de reconnoître les sacrifices que Mademoiselle avoit faits pour lui : il trouva mauvais qu'elle eût disposé de ses riches propriétés , et il ne sembla que foibleinent dédommagé par le don qu'elle lui fit du duché de Saint-Fargeau et de la baronnie de Thiers.
(i) Saint-Simon dit dans ses Mémoires que Lauzun, après ^re sorti de Pignerol , fut pendant quatre an^ relègue' dans l'Anjou. On voit au contraire , dans les Mémoires de Mademoiselle , que dés l'année 1683 il fut entièrement libre.
Il parolt que cette ingratitude n'empêcha pa$ Mademoiselle de contracter avec Lauzun un mariage secret. « Onmontroiten l'j^^y^t Anquetil^ Tappartement (( qu'il occupoit dans le château d'Eu, au-dessus de «celui de la princesse, avec un escalier dérobé qui « donnoit dans son alcôve, » Le même auteur, après avoir raconté cette particularité , donne lieu de croire qu avant la captivité de Lauzun , Mademoiselle , justifiant les inquiétudes de Segrais, s'étpit abandonnée avec trop d'imprudence à sa passion. « J'ai vu, dit-il, « cette même année 1744» ^^ Tréport, une grande « fille de la taille de Mademoiselle , ressemblant beau- <( coup à ses portraits qui sont en grand nombre dans <( le château d'Eu. Elle paroissoit entre soixante-dix « et soixante-quinze ans. On, la disoit dans le pays « fille de la princesse. Elle sembloit le croire, et recèle voit une pension de quinze cents francs exactement c( payée , sans qu'elle sût de quelle part. Elle habitoit a une jolie maison dont elle ne payoitpasde loyer, a quoiqu'elle n'eût aucun acte de propriété. Made- « moiselle, née en 1627, avoit cinquante-quatre ans ic en 168 1 , le seul temps où elle put épouser Lauzun, (c ne l'ayant pas fait avant sa prison. Par conséquent « la demoiselle du Tréport n'étoit pas sa fille , ou elle « l'avoit eue avant la prison , sans mariage préalable , <c c'est-àrdire en 1 67 o , âgée pour lors de quarante-trois « ans : ce qui donne soixante-quatorze ou soixante- « quinze ans à la demoiselle du Tréport en 1744- ^*
Cette union fut pour Mademoiselle une nouvelle source de chagrins : Lauzun , quoique déjà vieux , faisoit la cour à d'autres femmes, dépensoit au jeu des (»ommes énormes , et exerçoit dans l'intérieur de la
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princesse le despotisme le plus absolu^ SaihbSimon tenoit de madame de Fiesque des détails assez cu-> rieux» tant sur les fréquentes disputes qu'ifs avaient eues ensemble que sur leur rupture. Voici le récit de cette dame : a Pendant quelque temps que Lauzun a passa à la ville d'Eu, il ne put s'empêcher de cou- « rir les bonnes fortunes. Mademoiselle le sut , s'em- « porta, le marqua même avec ses ongles, et voulut IL le chasser de saprésence« Je lui en signifiai Tocdre , <k et la princesse parut au bout de la galerie pour n l'appuyer. De l'autre extifémité où il étoit, il en fit (c toute la longueur sur ses. genoux jusqu'aux pieds « de Mademoiselle, qui lui pardonna. Des scènes pa-* il reilles et même plus fortes se renouvelèrent Las <( d'être battu, il la traita à son tour avec une licence « martiale : ils s'ennuyèrent des réconciliations ^ et « enfin se séparèrent pour toujours. »
Lauzun avoit espéré long-temps qu'il recouvreroit la faveur de Louis xiv. Voyant que toutes ses tentatives ëtoient inutiles, il partit pour l'Angleterre en 1686 , et lîit très-bien accueilli par Jacques 11. Deux ans après, au moment de la. révolution qui précipita ce prince du trône , il lui rendit de grands services , et parvint à faire échapper la Reine et le prince de Galles. De re-* tour en France , il parut à la cour avec un certain éclat: Louis XIV loua sa conduite , mais il ne put rentrer dans la Êiveur dont il avoit si imprudemment abusé. Mademoiselle refusa de le voir. « Je , ne pense p^s , « dit madame de Sévigné , qu'elle r^evienne jamais « pour lui : elle a eu le loisir de se désabuser, et je « crois qu'elle a bien honte maintenant de son atta- « chement pour si peu de chose. »;
36o NOTICE
La princesse, revenue enfin de , ses égareraens, chercha et trouva dans la religion les consolations dont son. cœur avoit besoin. Son orgueil fit place k une humilité vraimeiit chrétienne : elle ne se mêla plus d'aucune intrigue , et ce qui lui restoit de revenu fut employé à des œuvres de charité. Etant tombée dangereusement malade, elle ne témoigna aucune aigreur contre Lauzun 5 mais elle ne voulut pas l'admettre en sa présence, craignant probablement qu'il ne réveillât en elle des sentimens qu'elle étoit dans l'intention d'étouffer. Après de longues souffrances^ elle mourut le 5 mars 1693, à l'âge de soixante-six ans. Dès l'année i685, quelque temps avant le départ de Lauzun pour l'Angleterre , elle avoit révoqué un testament fait en sa faveur en 1670 ; et , par un nou-^ veau testament, elle avoit nommé Monsieur frère du Roi son légataire universel, en affectant à des legs pieux une somme de deux cent mille livres.
Louis iiv voulut que la pompe funèbre de cette princesse se fît avec le grand cérémonial. Son corps fut plusieurs jours gardé par une princesse ou par une duchesse, et par deux dames qualifiées. Pendant qu'on lui rendoit ces tristes devoirs, un accident inattendu produisit la plus vive sensation : il sembla que la mort même ne procuroit pas le repos aux restes d'une personne dont la vie avoit été si agitée. « Au « milieu de la journée, dit Saint-Simon, et toutes les a personnes de la cérémonie présentes, Furne qui « contenoit ses entrailles , et qui étoit sur une cré- « 4®nce, se brisa avec tin bruit épouvantable : à (( l'instant voilà les dames, les unes pâmées d'effroi, « les autres en fuite -, les hérauts d'armes , les feuil-
« lants qui psalmodioient , s'étouffoient aux portes « avec la foule qui se sauvoit. La confusion fut ex- « tréme : la plupart gagnèrent lel jardin et les cours. « C'étoient les entrailles mal embaumées qui avoient « causé ce fracas. Tout fut parfumé et rétabli, et cette a frayeur servit de risée à la cour. » Le corps de Mademoiselle fut ensuite conduit à Saint-Denis ; on porta ses entrailles aux Céléstins, et son cœur au Val-de- Grâce. L'archevêque d'Alby officia dans le service qui fut célébré à Saint-Denis , et l'abbé Anselme , fameux prédicateur , prononça l'oraison fiinèbre.
Après la mort de la princesse, Lauzun, déjà fort âgé , épousa mademoiselle de Lorges, jeune personne très-intéressante , qu'il rendit malheureuse par sa bizarrerie et ses caprices. Dans sa dernière maladie, qui étoit un cancer à la bouche^ il se retira aux Petits-Augustins, dont le couvent tenoit à son hôtel , et il y mourut le 19 décembre 1723, à plusde quatre-vingt-dix ans.
Outre ses Mémoires, MademoiseDe, qui avoit.du goût pour les lettres , composa deux petits romans qui furent imprimés par ses ordres en 1659. Nous parierons d'abord de ses productions légères, que nous n'avons pas cru devoir faire entrer dans notre collection.
Lorsqu'en i658 Mademoiselle fit avec la cour le voyage de Lyon , elle alla visiter la principauté de Dombes, où de grands honneurs lui furent rendus. 11 y avoit dans la petite ville de Trévoux un tribunal qui prenoit le nom de parlement 5 et un homme fort ridicule , appelé M. de Éusîllet, se donnoit le titre de chevalier d'honneur de ce parlement. Il At présenté à la princesse , qui , s'amusant de sa fatuité , lui fit croire qu'elle avoit fait l'acquisition d'une île , et iqué son
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intention ëtoit de Ten nommer gouyerneût. Ce fut à cette occasion qu elle écrivit dans une soirée , s'il faut Ten croire , l^ Relation de Vile invisible* Le sujet étoit comique , et Mademoiselle avoit un excellent modèle dans un épisode fameux de don Quichote \ mais sa gaieté manque de &el , ses descriptions u'ont ni netteté ni yraisembiançe , et Tunique mérite de ce petit ouvrage est celui d'uni style qui offre du naturel et de Télégance.
Elle composa Thistoire de la Princesse de Pàphlagonie à peu près dans le même temps^ C'est une fiction dans le genre de celles de mademoiselle de Scudéri , et Fauteur y peint les principales dames de sa société. Cet ouvrage présente quelques détails agréables, et Ton y remarque surtout. les caractètes de deux jeunes personnes, mademjoiselle de Vandy et la marquise de Sablé , qui ont une peur horrible de la mort : elles ne rêvent qu'aux moyens de se rendre immortelles , calculent continuellement si l'air qu elles respirent est trop froid ou trop chaud , trop sec ou trop humide ^ et demeurant dans le même hôtel , elles s'écrivent sans cesse pour se faire part dé leurs découvertes. « On seroit trop heureux, dit Made* « moiselle , si l'on pouvoit faire un recueil de ces bil- « lets-, je suis assurée que l'on y trouveroit des pré* « ceptes pour le régime de vivre , et des remèdes dont a Hippocrate et Galien n'ont jamais entendu parler. »
L'auteur donne quelques détails trop peu étendus sur l'hôtel de Rambouillet , si célèbre par les assem^ blées littéraires ,qui s'y tenoient , par les qualités aimables et les ridicules de ceux qui y étoient admis, et par les conceptions comiques qu'il fournit à Mo^
âUR MAOEMOISELis DE MOlïTPENSlEB. 363
lîëre. Elle peint ainsi le cabinet de celle quiprësidoit à ces rëunious , et qui en étoit l'idole ; « Je la crois « voir encore , dit-elle , dans un enfoncement où le « soleil ne pénètre point ^ et d'où la lumière n'est pas u tout-à-fait bannie. Ce cabinet est entouré de grands (c vases de cristal pleins des plus belles fleurs du prin- « temps , qui durent toujours dans les jardins qui sont (( auprès dé son temple , pour lui produire ce qui lui « est agréable. Autour d'elle , il y a force tableaux d^ <( toutes les personnes qu'elle aime : ses regards sur tt ces portraits portent toute bénédiction aux origii\ naux. Il y a encore force livres sur des tablettes qui « sont dans ce cabinet : on peut juger qu'ils ne ti^aitent <( de rien de commun. On n'entre dans ce lieu que deux « ou trois à lafqis , la confusion lui déplaisant,, etc. » On trouve aussi dans cet ouvrage, un portrait fort remarquable de la duchesse de Mjontausier , fille de la marquise de Rambouillet , et presque au^si célèbre que sa mère. L'ironie s'y montre avec autant de grâce que de délicatesse : a C'étoit une personne aimable , « et aimée de tout le monde, qui n'a jamais fait que <( du bien, et qui a toujours empêché le mal autant « qu'elle l'a pu. Elle avoit des charmes dans l'esprit ^ qui se faisoient connoître à tous ceux qui Tappro- « choient, mais qui ne se peuvent exprimer. Jamais « personne n'a mieux su qu'elle conserver l'affection « de ceux qui étoient le plus mal ensemble , ni être « si bien venue chez les ennemis des gens qu'elle ve- « noit de quitter^ Rien n'étoit bien sans elle ; les mai- «sons qu'elle ne vouloit pas honorer de ses visites « étoient désertes et décriées 5 enfin son approbation « seule faisoit valoir ceux qu'elle en jugeoit dignes ;
tt et pour bien débuter dans le monde , il falloit « avoir l'honneur d'être connu d'elle. »
Ce petit roman offre peu d'invention j mais on y rencontre quelques peintures de mœurs, et il est très-supérieur à la Relation de Vile insnsible.
En 1660, époque du mariage de Louis* xiv, Mademoiselle avoit suivi la cour à Saint-Jean-de-Luz , où elle éprouva quelques momens d'ennui. Pour se distraire , elle lia une correspondance avec madame de Motteville, sur le projet chimérique d'établir dans une campagne délicieuse une société d'hommes et de femmes , à qui l'amour et le mariage seroient interdits. Elle étoit loin de prévoir à quels égarements l'entraîneroit cette passion qu'elle afiectoit alors de mépriser. Il reste quatre lettres de cette correspondance. Nous en avons donné un extrait dans la notice qui précède les Mémoires de madame de MotteviUe.
Pendant quelque temps les portraits furent à la mode : quelquefois on se peignoit soi-même, plus souvent on ch'erchoit à tracer les caractères des personnes que l'on connoissoit ; et dans ces petits ouvrages on ne ménageoit ni la flatterie ni l'exagération. Mademoiselle, se trouvant en 1657 dans sa terre de Champigny, voulut que sa cour se livrât à cet amusement. On lui obéit avec ardeur , et bientôt cinquante-neuf portraits furent rédigés : dix-sept étoient de la main de la princesse. Presque tous ces opuscules n'offriroient aujourd'hui aucunintérêt : nousn'enavons conservé que trois, parmi Jesquels «e trouve le por-« trait de Mademoiselle , ' fait par elle-même à l'âge de trente ans. Deux autres portraits se font remarquer par l'élégance du style et par la justesse des idées:
ce sont ceux de la reine Anne d'Autriche par madame de Motteville ; et de madame de Sëvignë par madame de La Fayette. Nous avons placé le premier en tête des Mémoires de madame de Motteville : le second est très-connu , et se trouve dans les dernières éditions des lettres de madame de Sévîgné.
Mademoiselle comI^ença ses Mémoires à Tépoque où, par la suite de ses imprudences, elle eut à subir un long exil. Après les avoir conduits jusqu en 1659, elle les interrompit, et fut plusieurs années sans y travailler. Pendant la prison de Lauzun, lorsqu'elle étoit plongée dans la plus profonde douleur , elle les reprit pour se distraire , et ne cessa de s^en occuper qu en 1688 , cinq ans avant sa mort.
Dans cet ouvrage , la princesse en général ne semble songer qu'à elle , et ne rapporte que les faits qui Kntéressent directement : elle s'étend beaucoup sur ses goûts, ses habitudes, ses caprices «^ donne les détails les plus minutieux sur les fêtes et les cérémonies dont elle a été témoin 5 marque avec exactitude l'étiquette et les préséances, et n'omet presque aucune des intrigues obscures qui agitèrent sa petite cour. Au milieu de cette multitude de particularités peu faites pour exciter aujourd'hui une grande curiosité, on trouve quelques récits qui répandent de la lumière sur des événemens importans : tels sont ceux de la surprise d'Orléans , du combat de Saint-Antoine, et de l'incendie de l'hôtel-de-ville de Paris. Le style est négligé , prolixe , mais ordinairement exempt d'affectation et de mauvais goût : on y remarque un ton de franchise qui ^toitdansle caractère d'une princesse incapable de cacher aucune de ses pensées ni aucune de ses émotions»
366 NOTÎCE SUR MADEMOlsettB Î)K MOP^tPÊNSKlT.
Il existe à la bibliothèque du Roi un manuscrit autographe des Mémoires de Mademoiselle. Ce manus^ crit est renfermé dans une boîte de format grand infolio , marquée au dos : Mémoires de mademoiselle de Montpensier. Il se compose de quatre-vingt-quinze cahiers détachés : 1 écriture, très-allongée, en est presque illisible. Les quatre-vingt-deux premiers feuillets manquent , et il y a une lacune dans le récit du combat de Saint-Antoine. La même bibliothèque possède deux autres manuscrits , l'un venant du duc du Maine , l'autre de dé Boze , qui semblent des copies de celui dont nous venons de parler.
C'est sur l'un de ces manuscrits que fut faite la première édition des Mémoires de Mademoiselle , qui parut en 1729 (Amsterdam , Jean-Frédéric Bernard). Une édition beaucoup plus complète fut publiée en 1735 (Amsterdam , J. WesteinetG. Smith), d'après un manuscrit donné par Mademoiselle au président de Harlay : toutes les lacunes y sont remplies. Nous avons suivi cette dernière édition, en adoptant quelques corrections tirées du manuscrit autographe.
Nous avons cru devoir ne pas réimprimer un ouvrage intitulé les Amjours de Mademoiselle, que les éditeurs de 1735 ont placé à la suite des Mémoires decette'princesse. C'est un roman mal conçu, foiblement écrit, où les caractères sont défigurés ; et qui ne peut que donner une idée fausse des relations de la princesse avec Lauzun. Cette très-médiocre production est d'ailleurs fort connue : elle fait partie du troisième volume de l'Histoire amoureuse des Gaules, édition de 1754.
DE