M^'^^ DE MONTPENSIER
[16*7] J 'ai autrefois eu grande peine à concevoir de quoi l'esprit d'une personne accoutumëe à la cour , et née pour être avec le rang que ma naissance m y donne, se pouvoit entretenir lorsqu'elle se trouve réduite à demeurer à la campagne : car il m'avoit toujours semblé que rien ne pouvoit divertir dans un éloignement forcé ; et que d'être hors de la cour , c'étoit aux grands être en pleine solitude, malgré le nombre de leurs domestiques et la compagnie de ceux qui les visitent. Cependant, depuis que je suis retirée chez moi, j'éprouve avec douceur que le souvenir de tout ce qui s'est passé dans la vie occupe assez agréablement , pour ne pas compter le temps de la retraite pour un des moins agréables que Ton passe. Outre que c'est un état très-propre à se le représenter dans son ordre , Ton y trouve le loisir nécessaire pour le mettre par écrit : de sorte que la facilité que je sens à me ressouvenir de tout ce que j'ai vu, et même de ce qui m'est arrivé , me fait prendre aujourd'hui , à la prière de quelques personnes que j'aime, une peine à laquelle je n'aurois jamais cru pouvoir me résoudre. Je rapporterai donc ici tout ce que j'ai pu remarquer depuis mon enfance jusqu'à cette heure , sans y ob-
server pourtant d'autre ordre que celui des temps , le plus exactement qu'il me sera possible. J'espère de l'heureuse mémoire que Dieu m'a donnée , qu'il ne m'échappera guère de choses de ceHes que j'ai sues-, et ma curiosité naturelle m'en a fait découvrir d'assez particulières pour me pouvoir promettre que la lecture n'en sera pas enpuyèuse.
Le commencement du malheur de ma maison arriva peu après ma naissance , puisqu'elle fut suivie de la mort de ma mère : ce qui a bien diminué de la bonne fortune que le rang que je tiens me devoit faire attendre. Les grands biens que ma mère a laisses à sa mort, et dont je suis seule héritière, pouvoient bien , dans l'opinion de la plupart du monde , me consoler de l'avoir perdue. Pour moi , qui conçois aujourd'hui de quel avantage m'auroient été ses soins dans mon éducation, et son crédit , joints à sa tendresse dans mon établissement y je n^aurois assez regretter sa perte.
Bientôt après qu'elle fut morte , on fît ina maison : on me donna un équipage bien plus grand que n'en avoit jamais eu aucune fille de France , même pas une de mes tantes les reines d'Espagne et d'Angleterre, et la duchesse de Savoie , avant que d'être mariées. La Reine ma grand'mère me donna pour gouvernante madame la marquise de Saint-Georges , de qui le mari étoit de la maison de Clermont d'Âmboise ^ elle étoit fille de madame la marquise dé Montglat, qui avoit été gouvernante du feu Roi, de Monsieur, de feu mononcle(01e ducd'Orléans, et de toutes mes tantes;
(i) Feu mon onole ; Le dac d^Orléans, second fils de Henri iv, mourut très-jeune en 161 1, et avant la c<irëmonie solennelle de son baptême.
DE MADEMOISELLE DE MONtl^K^SIER. £l6îl7] 36g
et c'étoit une personne de beaucoup de vertu , d'esprit et de mérite , qui connoissoit parfaitement bien la cour. Elle avoit depuis été dame d'honneur de la reine d'Angleterre et de la duchesse de Savoie , et s en.étoit fait aimer si chèrement que sa seule considération fit presque tout le déplaisir qu'elles eurent lorsque les affaires de ce pays-là les obligèrent d'en chasser les Français, qu'elles y avoient nienés. Ma mère accoucha au Louvre^ je fus logée aux Tuileries qui y tiennent par la grande galerie , qui étoit le passage ordinaire par où on me portoit chez Leurs Majestés , et par où elles se donnaient aussi la peine assez souvent de me venir voir.
La Reine ma grand'mère (0 m'aimoit extrêmement, ei témoignoit, à ce que j'ai ouï dire, beaucoup plus de tendresse pour moi qu'elle n'avoit jamais fait pour ses propres enfans *, et comme Monsieur en avoit toujours été le plus chéri, cette considération, jointe à l'estime et à l'affection qu'elle avoit eue pour ma nière , fait qu'on ne doit pas s'étonner de l'amitié qu'elle avoit pour moi. Néanmoins j^ai malheureuse-'ment été privée d'en recevoir les effets par la disgrâce qui la fit sortir de France, parce que j'étois encore si jeune alors que je ne me souviens pas seulement de l'avoir vue. Ce fut une perte qui ne me fut pas moins importante que celle que je fis à iba naissance, puisque je devois , selon toutes les apparences, rencontrer en cette grande Reine ce que j'avois perdu par la mort de ma mère. Ce n'est pas que madame
Son apanage fut donne à Jcan-Caplistc Gaston , qui fut le pcrc de M» • demoiselle.
(i> /^a Heine, ma grand' ntère : Marie de ModicU.
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de Saint-Creorges jna gouvernante ne possédât , pour se bien acquitter de cette charge , toutes les qualités qu'on sauroit souhaiter. Quoique la capacité, la bonne conduite et la naissance se trouvent souvent dans les personnes qu on met à^ cette place , celles de ma condition craignent si rarement celles qui sont au-dessous d'elles, quelque jeunes qu'elles soient, quil est comme nécessaire qu'une autorité supérieure seconde les soins de ceux qui les gouvernent : ce qui me fait oser dire que s'il paroit en moi quelques bonnes qua* lités , elles y sont naturelles , et que Ton n'en doit rien attribuer à l'éducation , quelque très-bonne ^ car je n'ai jamais eu l'appréhension du moindre châtiment. Ajoutez à cela qu'il est très-ordinaire de voir les enfans que l'on respecte ,. et à qui l'on ne parie que de leur grande naissance et de leurs grands biens, prendre les sentimens d'uue mauvaise gloire. J'avois si souvent à mes oreilles des gens qui ne me parloient que de l'un et de l'autre ^ que je n'eus pas de peine k me le persuader ; et je demeurai dans un esprit de vanité fort incommode , jusqu'à ce que la raison m'eût fait connoitre qu'il est de la grandeur d'une princesse bien née de ne pas s'arrêter à celle dont l'on m'a^ voit si souvent et si long-temps flattée. La naïveté avec laquelle je veux parler de tout ce que je vais raconter me' fait remarquer ici un trait de mon enfance. Quand l'on me parloit de madame de Guise ma grand' mère, je disois : <( Elle est ma grand'mamande « loin, elle n'est pas reine. »
[i63o] La disgrâce de la Reine ma grand'mère fit naître beaucoup de diyisions à la cour. Monsieur fiit un des mécontens : il se brouilla avec le Roi , et sortit
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de France peu après elle. Son éloignement me toucha bien plus que celui de la Reine, et j'eus en cette occasion-*là une conduite qui ne rëpondoit point à mon âge-, je ne voulois me divertir. à quoi que ce fût , et Ton ne pouvoit même me faire aller aux assemblées du Louvre ^ ma tristesse augmentoit quand je savois que Monsieur étoit à Tarmée , par ]a crainte que me donnoit le péril que couroit sa personne. L'état où Monsieur étoit à la cour n'empéchoit pas que Ton n'eût tous les soins possibles de moi : le Roi et la Reine me traitoient avec des bontés non pareilles , etme donnoient toutes sortes de témoignages d'amitié. Quand ils ve- QoientàParis, ils commandoient qu'on me menât souvent les voir -, et jamais cela n'arrivoit que je ne parlasse au Roi de Monsieur. Son absence l'obligea d'établir des commissaires pour Fadministration de mon bien; Ton choisit les sieurs Savier etDirval, conseillers d'Etat , et un conseiller au parlement nommé Grasteau , tous gens de mérite et de probité , qui eurent grand soin que rien ne me manquât de ce que je pouvois désirer ; et leur conduite fut si belle dans leur commission , qu'ils donnèrent à Monsieur , à son retour de Flandre , une somme considérable qu'ils avoient ménagée.
Il se passa beaucoup de choses pendant ce tempslà : je n'étois qu'un enfant pour lors, je n'avois part à rien , et ne pouvois rien remarquer. Tout ce dont je me souviens , c'est d'avoir vu la cérémonie des che-' valiers de l'ordre qui furent faits à Fontainebleau , dans laquelle aussi on dégrada de l'ordre M. le duc d'Elbœuf et le marquis de La Vieuville. Je vis ôter et rompre les tableaux , de leurs armes qui étoient au
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rang des autres -, j'en demandai la raison : Ton me dit que Fon leur faispit cette injure, parce qu'ils avoient suivi Monsieur. Je me mis aussitôt à pleurer, et je me sentis si touchée de ce traitement que je voulus me retirer, et je dis que je ne pouvois voir cette action avec bienséance. Mon dépit ne me faisoit pourtant pas haïr la cour : j'étois ravie lorsqu'elle étoit à Fontainebleau, et que Leurs Majestés m'envoyoient quérir. Quand cela m'arrivoit, j'y étois trois ou quatre semaines danslajoie de mon cœur, par les divertissemens continuels que j'y trouvois à mon goût. 11 est vrai que le Roi adoucissoit bien, par la tendresse qu'il me témoignoit, le déplaisir que me donnoit l'aversion qu'il avoit pour Monsieur. Les sentimens de la Reine ne s'accordoient point aux siens ; je pense que les amitiés qu'elle me faisoit n'étoient que des effets de celle qu'elle avoit pour Monsieur. Si les histoires de ce temps-là en font mention , celles d'aujourd'hui pourront bien dire le contraire* J'étois tellement accoutumée à leurs caresses , que j'appeiois le Roi mon petit papa, et la Reine ma petite maman ; je croyois qu'elle l'étoit , parce que je n'aveis jamais vu ma mère. Lorsque j'étois à Paris , tout ce qu'il y avoit de filles de qualité venoient me faire jouer -, et les plus assidues auprès de moi étpient mesdames de Longueville , d'Epernon , de Brissac , les filles de madame de Gramont, mesde* moiselles de Lannoi , Du Lude , Seguier fille du chancelier , de Rancé , de La YiUe-aux-Clercs , Jarnac et beaucoup d'autres : et celles-là étoiént mes particu* lières amies.
Je n'étois pas tellement occupée de mon jeu,. que lorsque l'on parloit de l'accommodement de Monsieur,
DE MADEMOISELLE DE MÛNTPENSIER. [l634] 'i^i
je ne fusse bien attentive. Le cardinal de Richelieu , qui étoit le premier ministre et le maître des s^flfaires, le youloit être absolument de celle-4à ; et c'étoit avec des propositions si honteuses pour Monsieur , qiue je ne les pouvois seulanent entendre sans être au désespoir. 11 faisoit dire que pour faire la paix de Monsieur avec le Roi, il falloit rompre son mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine , et lui faire épou-* ser mademoiselle de Comballet, nièce du cardinal^ qui est aujomrd'hnâ madame d'Aiguillon. Je ne pauvois m'empâcher de pleui:er dès quW m'en parloit, et dans ma colère je chantois , pour- me venger , toutes les chansons que je savois contre le. car^linal et sa nièce : cela redoubloit même Tamitië que j'avois poin: h princesse Marguerite, et m'en faisoit parler incesr samment. [i6S4] Monisieur ne laUsiapasi de s'accom-r moder (0 , et de revenir en Finance sans cette ridicule condition. J;e ne dirai tien 4e la manière dont cela se fit, pour nen avoir eu aucune cqnnoissance.
Aussitôt que je sus le retour de Monsieur en France» j'allai jusqu'à Limoufs k sa rencontre « Je n avois que quatre ou. cinq ans lorsqu'il s'en alla -y il voulut éprouver si après une si longue absence je le reconnoir trois ; et pour n avoir rien qui le distinguait de ceux de sa cour , il se fit ôter son coçdon bleu , et puis ou me dit : « Voyez qui de tous ceux-là est Monsieur.. » £n quoi la force de la nature m'instruisit si bien que, sans hésiter un moment, j'allai lui sauter au cou, dont il parut touché d'une merveilleuse joie. Pendant que )e fus auprès de lui , il mit tout son plaisir à tout ce
(0 Monsieur fie laissa pas de s'accommoder : Gaston .rentra en France au mois d'octobre 1634.
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qui m'en donnoit ;.et sur ce qu'fl apprit que j'en prendrois beaucoup à danser un ballet , il voulut que j'en dansasse un à cause que je n avois pu être de celui que le Roi et la Reine avoient fait dans ce temps-là , parce que j'étois trop petite : si bien que pour ce ballet , que Ton pouvoit appeler une danse de pygmëes, Ton composa une bande de petites filles, princesses et autres de qualité , et de tous les seigneurs qui ëtoient de même taille que nous. La magnifique parure et rajustement de chacun des danseurs et des danseuses fit trouver le ballet fort agréable, où il n'y avoit d'ailleurs rien de trop recherché pour les pas et pour les entrées. Il y|en avoit une entre autres où on apportoit dans des cages des oiseaux que l'onlaissoit voler dans la salle : digne machine d'un tel ballet. 11 arriva qu'un de ces oiseaux s'embarrassa dans un des godrons de la fraise de mademoiselle deBrezé (O, nièce du cardinal de Richelieu , et qui étoit de notre troupe ; elle se mit à crier et pleurer avec tant de véhémence, qu'elle fit redoubler le rire que cet accident imprévu avoit causé à toute l'assemblée. Jugez par là de l'âge des dames de ce ballet ! Celui du Roi ne donna pas tant de divertissement.
Le cardinal de Richelieu , pour témoigner une entière réconciliation avec Monsieur, avoit fait épouser Imademoiselle de Pontchâteau sa nièce , à présent madame la comtesse d'Harcourt , à M. de Puylaurens , favori de Monsieur , et que l'on avoit fait duc en cette considération. M. de Puylaurens ne fut de ce ballet que pour couvrir l'intention que le cardinal avoit de
(i) Mademoiselle deBrezé : Claire-Clemence de MaUlé*Brezé. Elle épousa le duc d^Ëngbien, cpii fut depuis le grand Conde'.
D£ MlDEMOISfiLLB DE MONTPENSIER. [l634] ^75
le faire arrêter : ce qui s'exécuta peu après son mariage. Il le fit prendre au Louvre pendant une rëpié* titiondu ballet. Ufutconduitauboi&de Vincennesô), où il mourut prisonnier atssez subitement. L'on a voulu imputer , et avec assez d'a^arence , sa mort à la ven-^ geance et à la mauvaise foi de M. le cardinal de Riche** lieu. Cette nouvelle me donna tous les déplaisirs dont j'étois capable, etTévénement a depuis vérifié quej a->' vois assez de raison. C'est le seul favori de Monsieur qui m ait jamais donné sujet de lui vouloir du bien : U me venoit voir souvent ; et quoiqu'il gagnât mon amitié plutôt par ses confitures que par ses soins et ses complaisances 9 il avoit néanmoins autant de considération pour moi que si j'eusse été en âge de le pouvoir remarquer. Je laisse à des gens mieux ins-< traits et plus éclaii;és que moi dans les affaires à par-i 1er de ce qui se passa à la cour, et de ce que Mon-^ sieur fit ensuite de la prison de Puylaurens. Tout ce que je puis dire est qu'il ne faisoit point de voyage à Paris qu'il ne me vînt voir souvent. Il se divertis^ soit à me faire chanter les chansons du temps , et m'entretenoit sans témoigner au<iun ennui de tout ce que l'on peut dire à une petite fille.
[i636] Si je neusse^pointjeu l'esprit d'un enfant, je n'aurois point vu alors les soins assidus de M. le comte de Soissons pour moi sans y faire réflexion. Il étoit en ce temps4à parfaitement bien avec Monsieur , ^t
(i) Il fut conduit au bois de f^incenneg : Puylaurens , l'un des faToris de Gaston , ëioit celui qui avoit en le plus de part à son acconunodemënt. Richelieu ruvoit comble d'honneurs et de biens , mais à condition quMl s^engageroit & ne plus porter Gaston à soutenir la validité' de son mariage avec Marguerite de Lorraine* Ayaut manque à sa parole , il fut mis àUBastiUe, et uon à Vincenœs. 11 y mourut le premier juillet i(>35.
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Jui rendoit de grands devoirs , dont je n^ai au le but que long-temps après qu'ils furent cesses , et peu avant sa mort. Son dessein étoit de m'ëpouser. Monsieur lui avoit promis d'y consentir quand il étoit à Sedan , et cette intention lui faisoit observer tout ce qui pou-' vcMt servir à se conserver dans ma mémoire. U avoit chargé un gentilhomme nommé Gampion , qu'il faisoit demeurer à Paris , de venir souvent s'enquérir de mes nouvelles et me faire compliment de sa part : pour mieux réussir dans ses commissions, il m'apportoit quelquefois de la nompareille et des dragées de Sedan, que son maître m'envoyoit.
Monsieur , qui demeura à Blois depuis que M. h comte se fut retiré à Sedan , me commanda de. l'y aller trouver. Avant que de partir, j'en envoyai demander la permission au Roi , qui étoit à Chantilly *, il y consentit , et dit seulement à celui que je lui avois dépêché qu'il désiroit que j'allasse prendre congé de lui ; à quoi je n'aurois eu garde de manquer , quand je n aurois pas eu ses ordres. J'avois toujours eu grand soin de répondre par mes respects aux témoignages de bienveillance que j'ai reçus de Sa Majesté. La résolution prise pour partir, madame de Saint-Georges, qui connoissoit la joie que j'avois de me promener, me fit faire un assez grand tour pour aller à Chantilly. J'avois été priée par madame l'abbesse de Saint-Pierre de Reims , fille de madame de Guise , qui étoit religieuse à Jouarre avec sa taate , d'assister à sa procession, qui se rencontroit dans ce temps-là: de sorte que je pris ce chemin pour aller trouver le Roi. Le premier gîte que je fis hors de Paris fut à une maison qiii appartenojt à mon trésorier, qui étoit alors un
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nomme Marchand , homme de bonne compagnie, qui dansa un ballet le soir mjâme que j'arrivai. De là j'allai à Montglat , où je trouvai une réjouissance qui ne valoit pas moins qu'un ballet pour une demoiselle de dix ans : c'étoit la noce d'un jardinier de la maison, qui sembla s'être justement rencontrée pour mon divertissement. Madame de Saint-Georges , qui m'avoit menée là exprès parce que ce lieu lui appartenoit , m'y fit demeurer trois jours , durant lesquels elle, eut tout le soin imaginable de me faire réjouir. Ensuite j'allai à Jouarre, où je fis le même séjour , à cause de la cérémonie de la profession de madame l'abbesse de Reims. Il y avoit dans ce couvent-là trois filles de madame de Chevreuse à peu près de mon âge , avec qui je me di-» vertissois : il n'y eut rien sur quoi j'aie pu faire quet que remarque. De Jouarre pour aller à Chantilly, je fus coucher à Yillemareuil, qui appartenoit à un surintendant des finances de Monsieur , qui m'y reçut fort bien et m'y fit bonne chère. Pendant le séjoqr que j'y fis, j'allai à la messe à Saint-Fiacre, qui est une grande dévotion en ce pays-là 5 et madame de Saint- Georges , qui avoit beaucoup de piété, prenoit grand soin de me la faire goûter : chose assez mal aisée à faire à dix ans.
[1637] Arrivée à Chantilly, je mis toute la cour w belle humeur. Le Roi étoit alors en grand chagrin des soupçons qu'on lui avoit donnés de la Reine, et il n'y avoit pas long-temps que l'on avoit découvert cette cassette qui donna sujet à ce qui se passa au Val-» de-Grâce (0, dont on n'a que trop ouï parler. Je trou-
(1) ui. ce qui se passa au f^al-de^Grâce ; Anuc d^Aatriche entreterr noit cti secret des relations avec le roi d'Espagne son frère : elle avckiit
378 r^^^?] MÉMOIRES
vai la Reipe au lit , malade ; Ton pouvoit Fétre à moins de Taffront qu'elle avcât reçu. Le chancelier ïéi<Ht venue interroger le jour d'auparayant : elle ëtoit encore dans les premiers sentimens de sa douleur , que la présence de madame de Saint-Georges eut le pouvoir d'adoucir. G'étoit eUe qui entretenoit le commerce qu elle avoit avec Monsieur : elle fut bien aise de voir une personne de confiance à qui elle pût ouvrir son cœur*, et pour empêcher qu'on ne pût soupçonner aucune chose, elles m'appeloient en tiers, dans la croyance que personne ne se pouvoit défier qu en la ' présence d'un enfant elles voulussent ha^ sarder de parler d'affaires si importantes. La nécessité les obligeoit de se fier à moi ; et si j'avois eu autant d'application à ce qu'elles disoient que j'ai eu de douleur de n'en avoir pas eu , je pourrois ici rapporter des choses particulières que sans doute personne ne sait. Outre cela , elles ne laissoient pas de m'engager par tout ce qui leur étoit possible à taire leurs entretiens. Une de leurs adresses étoit de me faire sans cesse réloge du secret , et je me mis dans l'esprit que le véritable et le plus sûr moyen de le garder étoit d'oublier ce que j'avois ouï dire; k quoi je parvins si bien qu'il ne m'en est jamais souvenu. La Reine vouloit que je séjournasse long-temps à Chantilly ; madame de Saint-Georges lui représenta que cela n'étoit pas à propos ; que si le Roi s'avisoit delà soup*
nn petit appartement an Val-dc-Grâcc dont elle e'toît fondatrice, et Richelieu aoapoonna que la correspondance qui i^qnîétoit ponvoit s'y trouver. Le chancelier Seguier eut ordre de se transporter dans ce couvent : il fit ouvrir les armoires et les tiroirs de la Reine; mais il paroit qu'elle fut avertie à temps , car on ne trouva riea de suspect. La Reine subit ensuite lih inierrogatoire , etiut gardée quelque temps à vue.
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çonner , elle ne pourroit plus lui rendre les services accoutumés : si bien que je ne fus pas long-temps avec Leurs Majestés. J'en fus toujours parfaitement bien traitée ; et avant que d'en partir je suppliai la Reine de me donner une de ses filles nommée Saiat-Louis , parante de madame de Saint-Georges, et qui étoit souvent avec moi. Elle me l'accorda , et je remmenai à Paris y* où je demeurai fort peu. Je partis pour Blois , où j'emmenai avec mademoiselle de Saint-Louis mademoiselle de Beauniont, qui étoit des amies particulièreft de madame de Saint-Georges , qui Favoit connue en* Angleterre lor^u'elle étoit fille de la Reine ma tante.
Au sortir de Paris j'allai coucher à Soissy près Corbeil , belle maison appartenant an président de Bailleul (0; le lendemain à Fontainebleau, puis à Pluviers, première ville de l'apanage de Monsieur , où je trouvai des officiers de sa maison , parce que la mienne, quoique assez grande , n'étoit pas encore en état "àe marcher, par le bon ménage de ses gens qui jouis- «oient de mon bien. J'y fus en récompense parfaitement bien reçue et traitée , et les mêmes ojf&ciers continuèrent à me servir pendant tout le voyage. Je ne vis dé maisons agréables sur mon chemin que Chenailles, qui appartenoit au trésorier de France qui portoit ce nom , et deux maisons appelées La Ferté^ Saint-Aubin et La Ferté-aux-Oignons : la première est à M. de Seneterre , et l'autre au comte de Saint- Aignan. Monsieur vint au devant de moi jusques à Chambord , qui est à trois lieues de Blois : c'est un
(i) ^u président de BailletU ; Nicolas. Il fut quelque temps surintendant sous la régence d'Anne d'Autriche*
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château qui lui appartient, J)âti par François i""' d'une manière fort extraordinaire, au milieu d*un parc de huit ou neuf lieues de tour , sans autre cour qu\iu espace qui règne autour d'une partie du logis, qui fait une figure ronde. Une des plus cujdeuses et des plus remarquables choses die la maisan est le degré ^ fait d*une^manière qu'âne personne peut monter et une autre descendre sans qu'elles se rencontrent, bien qu'elles se voient : à quoi Monsieur prit plaisir de se jouer d'abord avec moi. 11 étoit au haut de l'escalier lorsque j'arrivai : il descendit quand je mon-* tai, et rioit bien fort de me voir courir, dans la pensée quej'avois de l'attraper. J'étois bien aise du plaint qu'il prenoit, et je le fus encore davantage quand je Teus joint. Nous montâmes aussitôt après eu carrosse ensemble, et nous allâmes à Blois, où les corps de ville me vinrent saluer et me &ire compliment, comme tous ceux des autres villes démon passage, aônsi que clest l'ordre. Monsieur se donnoit lui-même la peine de penser à mon divertissement, et venoit incessamment dans ma chambre, quoique je fusse dans un corps dé logis séparé du sien par la cour , et qu'il y eût un escalier à monter. Je répondois à son inten-* tion ; je m'occupois à tout ce qui pouvoit me réjouir, qui étoit le plus ordinairement à jouer au volant ou à quelque autre jeu d'action , comme la chose du monde que j'aime le mieux. Monsieur avoit cette complaisance d'en vouloir être , et de jouer avec moi des discrétions que je gagnois le plus souvent , dont j'é-^ tois payée en montres et en toutes sortes de bijoux qui se trouvoient dans la ville.
Durant le séjour que je fis auprès de Monsieur,
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M. de Vendôme et messieurs ses enfans y vinrent souvent, et toutes les personnes de qualité du pays. Mademoiselle de Vendôme m'y vint voir une fois sans sa mère : ce qui ëtoit assez extraordinaire , et quoiqu'elle l'eût donnée à son père pour Tamener. Entre toutes ces visites , j'en avois de fréquentes de madame la comtesse de Bëthune, que j'allai voir à Selles, qui est une très^belle et très-agréable maison située sur la rivière du Cher; les appartemens y sont beaux , commodes et bien meublés. Elle et son mari m'y reçurent parfaitement bien , et même le bonhomme feu M. de Béthune.(0 fit tout ce qu'il put pour me témoigner sa joie. La présence de cet illustre personnage don^ noit encore à la maison un ornement particulier; son mérite et la réputation qu'il avoit acquise dans les emplois importans qu'il avoit eus , et principalement en deux ambassades où il avoit été à Rome, le rendoiènt vénérable à tout le monde : il l'étoit encore bien davantage par l'estime que le Roi mon grandpère en avoit faite, en le donnant pour gouverneur à feu M. le duc d'Orléans mon oncle. L'habileté et les héroïques vertus qui ont acquis au roi Henri nr le surnom de Grand, et qui le rendent inimitable à^eux qui le suivront, font que son seul choix étoit capable de
(t) Feu M. de Bëthune ; Philippe de Béthune , comte de Selles et de Cbarost, frère putnédu duc de Sully, miaistre de Henri iv. Il fut charge de missions très-importantes en Ecosse , à Rome, et à Vienne : il réussit dans toutes. On a de lui un ouvrage intitule Diverses observations et maximes politiques pouvant utilement servir au maniement des affaires. Il mourut à Selles en 1649» âgé de quatre-vingt-huit ans. Son fils Uippolyte de Bethune, qui avoit hérité de sa bibliothèque ctl^avoit augmentée, légua en i665 à Louis xiv deux mille cinq cents manuscrits, dont plus de douze cents regardent Phistoire de France. Ils sont connus sous le .nom de Manuscrits de Béthune, et déposés à la bibliothèque dû Roi.
faire juger avantageusement d'un homme. Le comte de Béthune d'aujourd'hui n est pas moins digne 'suc^ cesseur des vertus j de la fidélité et de Taffection de son père pour la maison royale, qu'il Test de son nom. Le bonhomme , qui conservoit encore dans son cœur Tàncienne passion qu'il avoit eue pour le service du Roi son maître , témoigna sentir une consolation non pareiUe d'en voir renouveler la mémoire par la présence de sa petite-fiUe , et me fit bien connoitre , par les sentimens que je lui vis , ceux qu'il avoit eus pour lui. Je fus deux jours à Selles / d'où j'emportai force curiosités qu'il avoit eues à Rome , dont il me fit pré* sent ; et puis je m'en retournai à Blois, que Monsieur quitta pour aller à Tours , où l'inclination qu'il avoit pour Louison Roger le menoit. 11 me commanda de l'aller trouver deux jours ajnrès. Je n'y pus aller qu'après huit, à cause d'un peu de fièvre qui me survint. Ce retardement m'empêcha d'y voir madame de Chevreuse , qui en partit dans ce temps-là pour s^en aller en Espagne.
Je me rendis à Tours aussitôt que ma santé me le permit. Je me mis sur la rivière dans une petite galère qui étoit à^ Monsieur , qui Tavoit fait faire pour se promener sur la Loire, et à laquelle rien ne manquoit de tout ce qui compose celles qui sont à la mer. Je me fis arrêter à trois lieues de la ville , et achevai le reste du chemin en carrosse. Je trouvai Monsieur dans une maison auprès de la ville , appelée La Bourdaisière, qui étoit préparée pour moi. Toutes les dames s'y étoient rendues : et Monsieur se donna la peine de me les présenter lui-même , surtout Louison, qui étoit brune , bien faite , de moyenne taille , fort
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agréable de visage , et de beaucoup d'esprit pour une fille de cette qualité , qui n'ayoit pas été à la cour* Monsieur ne s'épargna point sur ses louanges , et me prépara à la bien traiter, et m'avertit qu'elle viendroit souvent me faire jouer , et qu'elle étoit d'âge à cela : elle avoit environ seize ans. Madame de Saint-Georges, qui étoit informée de la passion de Monsieur , lui demanda si cette fille étoit sage , parce qu'autrement , quoiqu'elle eût l'honneur de ses bonnes grâces , elle seroit bien aise qu'elle ne vint point chez moi. Monsieur lui en donna toute l'assurance , et lui dit qu'il ne le voudroit pas lui-même sans cette condition-là. J'avois dès ce temps*là tant d'horreur pour le vice > que je dis à madame de Saint-Georges : « Maman (je « l'appelois ainsi), si Louison n'est pas sage, quoique « mon papa l'aime , je ne la veux pointvoir ; ou s'il veut (( que je la voie , je ne lui ferai pas bon accueil. )> Elle me répondit quelle l'étoit tout-à-fait : dont je fus trèsaise; elle me plaisoit fort, c'étoit une personne d'aussi agréable humeur qu'elle étoit aimable : ainsi je la vis souvent. Madame la marquise de Fourilles, qui étoit à Tours pendant le séjour que j'y fis , me vit aussi fort souvent : c'étoit une très-honnête femme , en la compagnie de qui je me plaisois infiniment. Quoique je dusse trouver plus de satisfaction avec des enfans de mon âge , quand je rencontrois des personnes raisonnables qui étoient à mon §ré , je quittois mes jeux et mes amusemens pour les afier entretenir. Enfin là et à Blois , je passois parfaitement bien mon temps ^ c'étoit en automne ; j'y avbis le plaisir de la prome-* nade. Monsieur y fit venir des comédiens, et nous avions la comédie presque tous les jours.
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Monsieur eut affaire à Paris : pendant son absence j'allai me promener à Richelieu. Le jour que je partis , j'allai dîner chez madame de Fourilles à Fourchaut, maison fort agréable , où elle me donna un grand repas. Je passai ensuite dans un bourg appelé Champigny, qui m'avoit appartenu et qui venoit de messieurs de Montpensier : c'étoit de leur vivant leur demeure de plaisir; et ce qui me fit perdre cette terre fut qu'elle étoit jointe à une autre dont Richelieu relevoit en partie. Le cardinal voulut l'avoir : Monsieur n'osa le refuser-, de sorte que, comme mon tuteur, il en fit un échange avec Bois-le-Yicomte, et consentit même à la démolition de ma maison , que le cardinal voulut être faite avant que d'exécuter l'échange. Monsieur donna les mains à tout par deux raisons : la première , parce que le cardinal étoit alors tout puissant, et qu'il ne lui pouvoit résister; et la seconde, parce que j'étois mineure, et que je me releverois quand je serois en âge de ce qu'il auroit fait ; qu'ainsi la destruction de ma maison ne me pouvoit pas être plus dommageable que l'échange , puisque lorsque je me serois rétablie j'obtiendrois sans doute le dédommagement de cette ruine. Pour preuve de l'abus que le cardinal fit en cela de son autorité , c'est que les ordres, aussi bien' que le contrat que Monsieur signa pour cet échange, furent signés à Blois peu de jours après la mort de Puylaurens* L'on peut juger , après la violence exercée en la personne de son favori, avec quelle liberté le maître pouvoit agir : et quand je n'aurois pas été mineure, cette seule circonstance, en bonne justice , pouvoit rendre nuls tous les actes faits dans un temps où 'la tyrannie régnoit si hautement,
DE MADEMOISEtLE DE MQNTPEÎÎSIER. [iGSj] 385
même sur les personnes royales. Arrivée à Champigny, j allai d'abord à la Sainte Chapelle , comme dans ufl lieu où la njëmoire de mes prédécesseurs , qui l'avoient bâtie et fondée, sembloit m'obliger à ce devoir, afin d'y prier Dieu pour le repos de leurs âmes. Le. cardinal de Richelieu avoit encore voulu fairè-abattre cette chapelle 5 et pour en avoir permission du Pape, il exposa qu'elle étoit ruinée , et qu'on n'y pou voit dire la' messe. Urbain viii , qui régnoit alors , et à qui la requête s'adressoit, se souvint que pendant qu'il étoit nonce en France il y avoit célébré la messe, et qu'elle, étoit fondée par des personnes trop illustres, qui avoient laissé des héritiers qui l'étoient trop aussi, pour n'avoir pas eu le soin de conserver un édifice qui sert de monument à des princes dont la mémoire levé, devoit être trop chère pour l'avoir ainsi négligée. Urbain rejeta la requête du cardinal , dont il fut fort fâché : je crois que ma piété en ce lieu-là ne plut pas à madame d'Aiguillon, qui étoit venue jusque là pour me recevoir. Ce qui lui fit plus de peine fiit que les habitans , encore mal . consolés d'avoir changé de maître, sentirent renaître à ma vue la tendresse que. la mémoire des bienfaitsetdes bontés de M. de Montpensier avoit imprimée dans leurs coeurs , etléraoignèrent, par leurs larmes et par toutes les démonstrations possibles d'aSection , la douleur de leur perte. J'arrivai ce soir-là à Richelieu. Il y avoit à toutes les fenêtres de la ville et du château des lanternes de papier de toutes couleurs, dont toutes les lumières faisoient le plus agréable effet du monde : je passai dans une fort belle rue dont toutes les maisons sont des mieux bâties et pareilles les unes aux autres et
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faites depuis peu ; ce qui ne doit pas ëtonner. Messieurs de Richelieu » <[uoique gentilshommes de bon lieu, navoient jamais fait bâtir de ville: ils s'étoient contentés de leur village et d une médiocre maison. C'est aujourd'hui le plus beau et le plus magnifique châtejau que l'on puisse voir : la cour estd'une extraordinaire grandeur , où Ton voit en face un grand corps de logis , au milieu duquel est un dôme ^ aux deux bouts, deux pavillons d'où sortent deux. autres corps de logis qui régnent le long de la cour à droite et à gauche, et qui aboutissent à deux autres pavillons qui ont communication l'un à l'autre par le moyen d'une terrasse qui est sur la porte par où Ton entre : le tout de la plus superbe manière qu'on puisse s'imaginer ; et ce qui donne une très-grande beauté à la cour de cette maison , ce sont des figures de bronze et toutes sortes de pièces de représentation les plus curieuses et les plus enrichies de l'Europe , qui sont autour dans des niches faites exprès dans les murailles. Tout ce que l'on peut donner d'ornement à une maison se voit à Richelieu : ce qui ne sera pas difficile à croire , si on se représente que c'est l'ouvrage du plus ambitieux et du plus glorieux homme du monde, d'ailleurs premier ministre d'Etat, qui a long-temps possédé une autorité absolue dans les affaires. Il y a au haut du degré un balcon qui donne sur la cour, où sont deux esclaves en figures de bronze pris à Ecouen qui étoit à M. de Montmorency, que l'on tient les deux plus rares pièces de cette nature qu'on ait vues de notre siècle. L'escalier est encore fort beau; pour le reste, c'est une chose inconcevable que les appartemens répondent si mal pour leur grandeur à la
beauté du dehors. J'appris que cela veabit de ce que le cardinal avoit voulu que l'on conservât la chambre où il étoit ne. Pour ajuster la maison d'un gentilhomme au grand dessein d'un favori le plus puissant qui eût jamais été en France, vous trouverez que l'architecte devoit être empêché : aussi n'a-t-il su faire autrement que de très-petits logemens , auxquels en récompense , soit pour la dorure , soit pour la peinture, il ne manque rien pour l'embellissement du dedans. Le cardinal y a fait travailler les plus célèbres peintres qui fussent alors à Rome et dans toute l'Italie. Les meubles y sont beaux et riches au-delà de tout ce que l'on peut dire. Rien n'est égal à l'immense profusion de toutes les belles choses qui sont dans cette maison. Parmi tout ce que l'invention moderne a employé pour l'embellir , l'on voit sur la cheminée d'une salle les armes du cardinal de Richelieu telles qu'elles y ont été mises du vivant de son père , et que.le cardinal a voulu qu'on y laissât, à cause qu'il y a un collier du Saint-Esprit, afin de prouver, à ceux qui sont accoutumés à médire de la naissance des favoris, qu'il étoit né gentilhomme de bonne maison. En cet article il n'a imposé à personne. J'ai ouï dire à de vieux domestiques de mon grand-père qu'il faisoit cas de M. de Richelieu comme d'un homme de qualité , et pour lors les princes du sang ne yivoient pas si familièrement qu'ils font aujourd'hui : c'est pourquoi l'on pou-voit juger de la qualité des gens par le traitement qu'ils en recevoient.
Revenons à mon sujet. Madame d'Aiguillon me reçut et me traita fort bien : madame Pu Vigean (i) et
(i) Madame Du yigean ; Anne de Nenfbour^^ épousa François Pons-
mademoiselle de Rambouillet (O kii aidèrent à faire l'honneur du logis. M. Du Vigean que j'avois trouvé à Blois , où comme pensionnaire de Monsieur il étoit venu faire sa cour , m'avoit accompagnée pour la venir faire aussi à Richelieu : cela ne lui réussit pas-, je fus tout étonnée de voir sa femme embarrassée de sa présence, et que cela troublât la joie de ma visite. Madame d'Aiguillon me demanda pourquoi je Tavois amené ^ je lui répondis qu'il ne m'avoit pas demandé permission de venir^ qu'il avoit accompagné Goulas, secrétaire des commandemens de Monsieur, qui m'avoit suivie dans son carrosse avec un gentilhomme de Son Altesse Royale , nommé Chabot (2), qui est à présent M. de Rohan , et qui étoit alors si mal dans ses affaires, qu'il étoit bien heureux d'avoir son ordinaire à la table de Goulas. Toutes les façons qui furent faites siir le sujet de M. Du Vigean nous réjouirent fort quand nous fûmes seules, Beaumont, Saint- Louis et moi, et même madame de Saint-Georges, que son âge n'empêchoit pas d'être de très-belle humeur. Après avoir. passé deux jours à Richelieu, dont les promenoirs ne sont pas. si beaux que les bâtimens , parce que la nature a refusé à ce lieu autant de grâce que l'art lui en a donné, nous partîmes pour Fontevrault, où madame d'Aiguillon voulut me suivre: au moins en fit-elle le semblant, selon ce que nous ju-
sard Du Vigean : eUe étoit fort aimée de la duchesse d^ Aiguillon. Sa fille inspira one passion assez vive au due d^Enghien , depuis prince de Condé , et finit par se faire carmélite.
(1) JUademoUeUe de MambouiUet : Julie d'Angénnes , depuis dachétse de^^Montansier. — (a) Chabot : Philippe. Il épousa peu de temps après Marguerite de Rohan , riche héritière qui étoit devenue amonreuse de lui. n prit alors le nom de Rohan-Cbabot.
geâmes depuis. Nous passâmes à Ghavigni, oauous y donna la coMation -, nous étions à table : elle changeade couleur ; madame Du Yigean lui tâta le pouls, et lui dit ces mots : « Ma chère , vous vous trouvez mal, vous. 4L avez la fièvre. » Et elles s'entretinrent une demi* heure de discours patelins qui nous donnèrent autant de sujet de. rire pat les chemins jusqu^à Fontevr^ult, qu avoit £siit les jours précédens la venue de M. Du Yigean. Il fut aisé de reconnpitre que ce mal sup-t posén'étoit que pou* avoir un préfcexte-de^ s'en retourner ; je la pressai fort de le faire, et elle prk congé de moi à Ghavigni. Si elle se trouva heureuse d'être débarrassée de nous , je me trouvai bien soulagée de Tétre de sa compagnie et de celle de madame Du Vin geaû ; j'étois ennuyée au dernier point de toutes leurs façons de faire. L'embarras de madame d!Aiguillan venoit principalement de ce qu'elle é toit la nièce du favori , et de tous ses parens la plus considérée auprès, de lui ^ elle s'étoit tellement accoutumée au^ respects de tout le monde , qu'elle avoit peine de se voir avec ime personne à qui elle en de voit, et souffroit en son ame de n'oser donner la loi où j'étois.
Toute cette comédie nous fit gagner gaiement Fonlevraïilt, où je fus accablée de caresses de l'abbesse (i), qui étoit fille naturelle du feu Roi mon grand-père et de feu madame la maréchale de L'Hôpital, qui étoit lors madame des Essarts. La raison de la parenté fit croire à toutes les religieuses qu'elles étoient obligées de me témoigner plus de'soins, et de s'empresser plus
(i) />« Pabbesse : Elle s'appcloit Jeanne-Baptiste de Bourbon^ Sa mère, Charlotte des Essarts , avoit eu le litre de CQmlcssc de Romoranlin.
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anprès de moi qa auprès d'une autre de ma qua]itë ; elles ciroyoient manie me faire grand honneur de m'appeler la nièce de Madame (c'est ainsi quelles appellent Tabbesse ) ; et cependant j'étois fatiguée de toutes leurs amitiés , et j'en aurois été malade , si la ûaïYeté de la plupart de ces bonnes filles ne m'eût souveot bien divertie. 11 fallut premièrement assister au Te Deuniy et essuyer diverses cérémonies qui durèrent bien long-temps, pendant lesquelles je n'eus d'autre occupation que de souhaiter de rencontrer une foUe dont j'avois ouï parler ; de quoi j'eus bientôt satisfaction par une assez plaisante aventure. J'étois arrivée tard : de sorte que les cérémonies furent si longues que le temps étoit devenu obscur. Quand j'entrai dans l'église, Beaumont et Saint-Louis, au lieu de me suivre, allèrent se promener dans les cours de la maison, où elles entendirent des cris horribles. Beaumont eut peur, et voulut s'enfuir; Saint-Louis la rassura, et lui dit qu'il falloit xoir ce que c'étoit. Elles s'avancèrent vers le lieu où elles avoient entendu ce bruit: elles trouvèrent une folle enfermée dans un cachot , où il y avoit une fenêtre d'où l'on ne lui pouvoit voir que la tête. Cette pauvre créature étoit toute nue : et après qu'elles eurent eu quelque temps le plaisir de son extravagance, pour me divertir elles vinrent m'avertir ; je laissai l'entretien de madame Tabbesse , je pris ma course vers ce cachot , et n'en sortis que pour souper. Je fis méchante chère *, et crainte de souffrir le même traitement le lendemain, je priai ma tante de permettre que mes officiers m'apprêtassent à manger au dehors •, elle les envoya chercher pour s'en servir ; de sorte que ce jour-là et les
autres qui suivirent on dîna mieux. Madame de Fontevrault me régala ce jôur-là d'une seconde folle; Gomme il n'y eh avoit plus popr unaotre jour, Fennui me prit ^ je m'en allai malgré les instànces^de ma tante. Tous les hommes qui étoient à ma suite entrèrent dans l'abbaye durant les doux jours que j'y fus, à caxise du privilège qu'ont toutes les princesses du sang de faire entrer qui bon leur semble dans les abbayes de fondation royale. Celfe-là est d'une dignité bien extraordinaire : labbesse est chef d'ordre, avec pareil pouvoir et juridiction sur les couvens d'hommes de l'ordre de Fontevraùlt que sur ceux des filles , et ne reconnoît aucune puissance ecclésiastique que le Pape. La grandeur de la maison répond bien à une si célèbre abbaye. Ce sont trois couvens dans une même clôture , qui ont chacun une église où on officie séparé-^ ment, comme si c'étoit trois maisons séparées et éloi^. gnées les unes des autres. Il y a bien des villes en France où l'enceinte n'est pas si grande que l'enclos de cette abbaye , où il ne paroît pas tant de bâtimens qu'il y en a ; aussi remarque-t-on qu'elle a presque toujours été possédée par des princesses, la plupart du sang , ou bâtardes de la maison royale.»
J'allai de Fontevraùlt à Saumur entendre la messe à Notre-Dame des Ardillières , lieu fort renommé par la quantité de miracles qui s'y sont faits et qui s'y font encore souvent. Je dînai là , et après je continuai mon chemin jusqu'à Bourgueil, abbaye qui appartenoit alors à M. l'archevêque de Reims, de la maison de Valençay. Le logement y est assez beau : ce qu'il y a de plus agréable est que c'est le lieu du monde dans la plus belle situation qui se puisse rencontrer. 11 me
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plut tant , que j y demeurai cinq à six jours , durant lesquels M. de Vendôme, et messieurs ses enfans me vinrent visiter 5 ils y amenèrent bien des chiens courans pour me donner le plaisir de la chasse , et Ton ne pouvoit pas mieux réussir dans leur dessein. Après avoir vu passer plusieurs fois le cerf dans les forêts de Bourgueil , je le vis encore long-temps se défendre des chiens dans un étang, et se sauver. Cela fit perdre l'espérance de le revoir; on crut. la chasse bien loin, je m'en revins à Bourgueil, où je n'eus pas plutôt monté l'escalier^ que le cerf et les chiens entrèrent dans la cour, où la chasse finit à mes yeux, et où j'eus même fort commodément le plaisir de voir la curée, qui se fit ^ur-le-champ.
Je retournai ensuite à Tours Aans le temps que je crus que Monsieur y devoit revenir 5 je ne l'y trouvai pas, et après l'avoir attendu deux jours entiers, j'appris qu'il viëndroit droit à Blois, et je m'y en allai. Je passai par Cheaonceaux, ancienne maison de la plus extraordinaire figure, que l'on puisse voir. C'est une grande et grosse masse de bâtiment sur le bord de la rivière du Cher , auquel tient un grand corps de logis de deux étapes bâtis sur un pont de pierre qui trayerse la rivière. Tout ce corps de logis ne compose que deux galeries , qui sont par ce moyen dans un aspect fort agréable. Il ne manque à cette maison qu'un maître qui voulût y faire la dépense de la peinture et de la dorure que mériteroient ces deux pièces : les appartemens de la maison , quoique d'un antique dessin, sont néanmoins assez beaux. Pour les jardinages, il n'y manque que ce que l'on n'y veut pas faire; lç$ e^n%T^ le$ bois et toute la disposition naturelle
DE MADBMOISËLLE DS MOISTPfil^SIER. [1687] ^g'i
qu'on peut souhaiter s'y trouvent le plus heureusement qu'il est possible. Ce lieu appartient à M. de Vendôme , et lui est v€;nu de la maison de Lorraine par la reine Louise, sœur de M. de Mercœur, qui depuis la mort de Henri m y avoit toujours fait sa demeure -, Ton y voit encore sa chambre et son cabinet, qu'elle avoit fait peindre de noir semé de larmes^ d'osde. morts et de tombeaux , avec quantité de devises lugubres. L'ameublement est de même : il n'y a pour tout. ornement dans cet appartement qu'un> portrait en petit de Henri m sur la cheminée du cabinet.
De Jà je fus à Blois, où, lorsque Monsieur fut de retour de Paris, nous eûmes les comédiens et les autres divertissemens que nous avions eus à Tours. Nous y passâmes la.Toussaint-, et après Monsieur alla célébrer la Saint-Hubert à Amboise, où il me mena. Je logeai hors de la ville dans une maison appelée le Clos,' qui appartenoit à un M. d' Amboise, qui a été maréchal de camp et gouverneur de Trin pour le Roi. Les dames de Tours vinrent voir cette fête-, la chassé ne fut pas si divertissante que celle de Bourgueil. Quand ]a fête fut passée, Monsieur alla coucher à Ghenonceaux où je le suivis , et où M. de Beaufort nous donna un souper de huit services de douze bassins chacun, et si. bien servis que quand c auroit été à Paris, l'on n'auroit pu rien faire de mieux ni de plus magnifique. Le lendemain nous retournâmes à Blois, 'où je ne fis pas grand séjour, à cause de la saison qui commençoit à se sentir de l'hiver^ et quand je pris congé de Son Altesse Royale, ce ne fut pas sans verser beaucoup de larmes , et sans recevoir beaucoup de déplaisir , que Monsieur ressentit aussi de son côté.
J'ai oublie de remarquer que, pendant que j'ëtois à Tours , une de mes femmes de chambre eut la petite vérole : ce qui m'obligea d'aller loger à Tarchevêchë où étoit Monsieur, que par ce moyen je voyois plus souvent que lorsque j'.ëtois à La Bourdaisière , quoiqu'il se donnât la peine d'y venir tous les jours. La commodité d'être dans une même maison donnoit plus d'occasion de se voir , et principalement les soirs, bien que je fusse retirée dès sept- heures, ainsi qu'il arrive à. tous les enfansdedix ans. Monsieur ne revenoit jamais de ses visites qu'il ne passât à ma chambre; il me faisoit. éveiller , et se doutoit bien que j'aurois plus de plaisir à le voir qu'à dormir 5 et après avoir appelé madame de SaintrGeorges, Beaumont et Saint* Louis,. il nous entretenoitde toutes ses aventures passées^ et cela fort agréablement, comme l'homme du monde qui a le plus de grâce et de facilité naturelle à bien parler. Je le mettois le plus souvent qu'il m'étoit possible sur le chapitre de ma belle-mère, pour qui je me sentois beaucQup d'amitié : même nous nous écrivions ; et je puis dire avec vérité qu'après avoir parlé d'elle en plusieurs occasions à Son Altesse Royale , personne ne la servit auprès de lui plus utilement que moi. Nous lui fîmes conter un jour comme il en étoit devenu amoureux , et Ruylaurens de madame Phalsbourg. Beaumont , qui parle franchement et avec liberté, lui dit : « Avouez que ce fut l^mour « de votre favori qui vous maria, et non pas le vôtre. » Il n'y répondit rien, sinon qu'il m'a dit depuis plusieurs fois que depuis la mort de ma mère il n'avoit jamais goûté aucune des propositions de mariage qu'on lui avoit faites, que celle de madame la princesse Mar-
guérite de Lorraine. Il se trouva ensuite en Loriraine : la beauté de cette princesse, qui n'avait alors que quatorze ans , fit tant d'effet sur son inclination , qu'il résolut de l'épouser et d'en parler à M. de Vâudemont son père, qui y consentit aussitôt, et l'avertit seulement qu'il falloit cacher ce dessein à M. le duc de Lorraine son frère , parce «qu'il n'y consentiroit pas : de sorte que sans éventer Taffaire, d'accord avec la princesse Marguerite, il alla l'épouser dans un couvent de religieux de l'ordre de saint Benoît, que madame de Remiremont, sœur de M. de Vâudemont, avoit fait bâtir à Nancy. Cela fut exécuté à sept heures du soir : il n'y avoit avec eux deux que M. de Vâudemont, madame de Remiremont, M. de Moret, frère naturel de Son Altesse Royale , Puylaurens , la gouvernante de la princesse Marguerite, qui s'appeloit, si je ne me trompe, madame de La Neuvillétte, et le père bénédictin qui les maria. M. de Lorraine ne le sut pas plus tôt qu'il en fut au désespoir : ce qui est assez digne d'étonnement, vu la qualité du parti. J'ai su depuis par lui-même que ce qui l'y avoit rendu contraire étoit qu'il étoit alors amoureux de la Reine, et en grande intelligence avec elle 5 il lui avoit promis d'empêcher ce mariage , comme contraire au dessein qu'elle avoit d'épouser Monsieur. Elle fondoit cette pensée sur ce qu'elle n avoit pas d'enfans ^ et voyant la santé du Roi presque toujours altérée , elle croyoit être bientôt en état de se remarier, et que l'amitié qui étoit entre elle et Monsieur lui devoit faire espérer qull répouseroit. Toutefois j'ai ouï dire à Son Altesse Royale que quand son frère seroit mort 4ors de son veuvage, il ne l'auroit pas épousée, si cela ne
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fut arrive durant un certain temps, qui fut envirou l'espace de deux ou trois mois au plus qu'il avoit été amoureux d'elle*
Je reviens à mon voyage, dont ja me suis écartëe pour dire ce qui auroit sûrement moins ennuyé que le récit' des gîtes du grand chemin d'Orléans à Paris. Je ne parlerai pas de ce que j^ fis à La Motte en Splogne, qui appartient à M. Farchevêque de Bourges de la maison de Ventadour, qui en étoitpour lors abbé<. 11 m'avoit priée d'aller en sa maison de La Motte, et me prépara tellement à y être bien traitée , qu'il me dit que je n'aurois pas besoin d'y faire aller mes ofl&ciers : sur sa parole , j'envoyai droit à Orléans ceux que Monsieur m'avoit fait donner. J'ai déjà dit que je n'en ai pas eu d'autres dans tout le voyage que les gardes et un exempt, qui nem'avoîent point quittée non plus que le reste. Ce logement ne devoitpas moins surprendre que la mauvaise chère : ce prétendu châtcîau , dont les fossés n'étoient presque que tracés, ne consistoit qu'en un petit pavillon où il n'y aVoit qu'une salle et une chambre à côté , où toute ma compagnie et mes femmes couchèrent. Je crois que nous étions plus de vingt qui passâmes la nuit dans ces deux Iieux4à , et qu'il n'y en avoit guère moins dans une chambre où l'on avoit mis mes gens. Après avoir remercié M. l'ab-^ bé de la charité qu'il avoit eue pour les officiers et Ifes gardes de Son Altesse Royale de leur avoir fait épargner ce gîte , je lui demandai où étoient ces appartemens dont il m'avoit parlé 5 il envoya sans me répondre chercher un plan qui étoit peint sur une toile^ ou il fit voir une fort belle représentation de mai-^ son: et cependant je n'y trouvai pas tant de commo-
DE MADEMOISELLE DE MOÂTPENSIER, [iÔStJ 897
dite on J)einture que j'avois reçu d'incommodités en effet. Elles furent accompagnëes d'un si mauvais sou«* per , que nous ne fûmes guère plus rassasiés que s il nous l'eut aussi donné en peinture. Si ce régal ne chargea pas l'estomac , il épanouit bien la rate -y et la franchise de M. l'abbé valoit mieUx que tout le reste.
Je suivis de là le grand chemin jusqu'à Paris, où je me reposai peu de jours. Je ne manquai pas d'aller incontinent après à Saint-Germain saluer Leurs Majestés, qui me firent de grandes caresses, et qui reçurent avec joie chacun une montre de Bloîs que je leur présentai : celle du Roi étoit très-petite , émaillée de bleu; celle de la Reine étoit aussi émaillée, et .c'étoit des figures selon l'usage de ce temps.
Je passai l'hiver à Paris de la même sorte que j'avois /ait les autres. J'allois aux assemblées que madame la comtesse de Soissons faisoit faire à l'hôtel de Brissac deux ibis la semaine : leurs divertissemens ordinaires étoient les comédies-, j'aimois fort à danser: l'on y dansa souvent pour l'amour de moi, et celle qui y prenoit le plus de part étoit mademoiselle de Longueville. Nous avions, elle et moi, l'habitude de nous moquer de tout le monde, quoiqu'il eût été fort aisé de nous le rendre ; nous étions habillées aussi ridiculement qu'on le pouvoit être, et il n'y a grimace au monde que nous ne fissions , encore que sa gouvernante et la mienne nous en fissent toutes les réprimandes imaginables. Le seul moyeu de nous en eriipêcher fut, de nous défendre de nous voir : il étoit notoire que cette privation nous seroit rude , à cause de la grande amitié que nous avions l'une pour l'autre. Madame la princesse, et madame de Longueville, pour lors
SgS ['^^7] MÉMOIRES
mademoiselle de Bourbon , qui ëtoient à Paris , ne venoient point à nos bals : dont j'ayois une extrême joie, parce que j'avois en ce temps-là la dernière aversion pour Tune et pour l'autre.
Vers la fin de l'hiver (0, la Reine devint grosse -, elle désira que j'allasse demeurer à Saint-Germain. Durant sa grossesse, dont l'on fit beaucoup de mystère, le cardinal de Richelieu, qui n'aimoit point Monsieur, n'était pas bien aise que personne qui lui appartînt fut auprès de Leurs Majestés^ et quoiqu'il m'eût tenue sur les fonts de baptême avec la Reine , quoiqu'il me dît, toutes les fois qu'il me voyoit, que cette alliance spirituelle l'^bligeoit à prendre soin de moi , et qu'il me marieroit : discours qu'il me tenoit ainsi qu'aux enfans, à qui on redit incessa ifiment la même chose; quoiqu'il témoignât avoir beaucoup d'ainitié pour moi, l'on eut néanmoins bien de la peine à lever tous les scrupules que sa méfiance lui faisoit avoir. Quand il eut consenti à mon voyage, j'allai à Saint-Germain fivec une joie infinie : j'étois si innocente que j'en avois de voir la Reine dans cet état, et que je ne faisois pas la moindre réflexion sur le préjudice que cela faisoit à Monsieur, qui avoit une amitié si cordiale pour elle et pour le Roi , qu'il ne laissa pas d'en être aise , et de le témoigner. L'assiduité que j'avois auprès de la Reine m'en faisoit recevoir beaucoup de marques de bonté, et elle me disoit toujours: «Vous serez ma « belle-fille; » mais je n'écoutois de tout ce que l'on me disoit que ce qui étoit de la portée de mon âge.
La cour étoit fort agréable alors : les amours du Roi polir madame de Hautefort , qu'il tâchoit de divertir
(i) y ers la fin de Phiuer: Décembre 1637.
tons les jours, y contribuoient beaucoup. La chasse ëtoit un des plus grands plaisirs du Roi ; nous y aillions souvent avec lui: madame de Beaafort, Chemeraut et Saint-Louis filles de la Reine , d'Escars sœur de madame de Hautefort, et Beaumont, venoient avec moi. Nous étions toutes vêtues de couleur, sur de belles haquenées richement caparaçonnées-, et pour se garantir du soleil , chacune avoit un chapeau garni de quantité de plumes. L'on disposoit toujours la chasse du côté de quelques belles maisons , où Ton trouvoit de grandes collations -, et au retour le Roi se mettoit dans mon carrosse entre madame de Hautefort et moi. Quand il étoit de belle humeur , il nous entretenoit fort agréablement de toutes choses. 11 souf» froit dans ce tenips-là qu'on lui parlât avec assez de liberté du cardinal de Richelieu ^ et une marque que cela ne lui déplaisoit pas, c'est qu'il en parloit luimême ainsi. Sitôt que l'on étoit revenu , on alloit chez la Reine -, je prenois plaisir à la servir à son souper , et ses filles portoient les plats. L'on avoit règlement trois fois la semaine le divertissement de la musique, que celle de la chambre du Roi venoit donner, et la plupart des airs qu'on y chantoit étoient de - sa composition *, il en faisoit même les paroles , et le sujet n'étoit jamais que madame de Hautefort. Le Roi étoit quelquefois dans une si galante humeur, qu'aux col* lations qu'il nous donnoit à la campagne il ne se mettoit point à table, et nous servoit presque toutes , quoique sa civilité n'eût qu'un seul objet. 11 mangeoit après nous, et sembloit n'affecter pas plus de complaisance pour madame de Hautefort que pour lés autres, tant il avoit peur que quelqu'une s'aperçût de
4oô [l638] Mé3fOIRE5
sa galanterie. S'il arriroit quelque bronillerie entré eux, tous les divertissemens ëtoient sursis-, et si le Roi venoit dans ce temps-là chez la Reine , il ne parloit à personne, et personne aussi n osoit lui parler-, il s'asseyoit dans un coin , où le plus souvent" il bailloit et.s'endormoit. C'étoit une mélancolie qui refroidissoit tout le monde ; et pendant ce chagrin il passoit la plus grande partie du jour à écrire ce qu'il avoit dit à madame de Hàuteibrt, et ce quelle lui ayoit répondu : chose si véritable , qu'après sa mort Ton a trouvé dans sa cassette de grands procès-verbàux de tous les démêlés qu il avoit eus avec ses maîtresses , à la louange desquelles Ton peut dire , aussi bien qu*à la sienne , qu'il n'en a jamais aimé que de très-vertueuses.
[i638] Sur la fin delà grossesse de la Reine, madame la princesse et madame de Vendôme vinrent à Saint- Germain, et y amenèrent mesdemoiselles leurs filles. Ce me fut une compagnie nouvelle: elles venoient se promener avec moi, et le Roi s'en trouva fort embarrassé -, il perdoit contenance quand il voyoît quelqu'un, à qui il n'étoit pas accoutumé, comme un simple gentilhomme qui seroit venu de la campagne à la cour. C'est une assez mauvaise qualité pour un grand roi, et particulièrement en France, où il se doit souvent faire voir à ses sujets , dont l'affection se concilie plutôt par le bon accueil et la familiarité, que par l'austère gravité dont ceux de la maison d'Autriche ne sortent jamais. Monsieur vint aussi à la cour, et peu après la Reine accoucha d'un fils (0. La naissance de monseigneur le Dauphin me donna une oc-
(i) La Beine accoucha d*un/ils : Ce fils fut Louis mt.
DE MADËMOISRLUS DE MONTPENSIER . [l638] 4^1
capàtioa .nouvelle :je Ts^lois voir tous les jouis, et je. Tappelois mon petit mari; le Roi s'en diveilissoit » et trouvoit bon tout ce que je faisois. Le cardinal de Richelieu» qui ne vouloit pas que je lo/y accQUtu*** masse 9 ni quon s'accoutumât.» moi , me fit ordont^er de retourner à Paris. La Reine et madame de Haute^ fort firent tout leur possible pour me ûire demwreir; elles ne purentrobtenin doat j'eus beaucoup de regret» €e ne fut que pleurs et que cris , quand je quittai h Roi ^t la Reine; Leurs Majesiéâ me témoignèrent beaucoup de sentimens d'amitié, et suitout la Reine » qui me fit connoitre une» tendresse particitilière en cette occasioB. Après ce déplaisir, il m'en &llut asn suyer encore un autre. L'on mf> fit passer par Riiie( pour Toir le cardinal^ qui y faisoit sa demeure ordi-^ ' naire quand le Roi étoit à Saint -«Germain* 11 a voit tellement sur le coeur que j'eusse appelé le Daupbin mon petit mari, qu'il m'en fit une grande réprimanda ; il disoit que j'étois trop» grande pofur user de cas ter^ mes; qu'il y amt de la messéanee à moi à parler de la sorte. U me dit si &érieusement tout, ce que l'on auroit pu dire à une personne raisonnable , que sans lui rien répondre je me mis à pleurer; pour m'a-^ paîser , il me donna la collation. Je ne laissai pas de m'en retourner fort en colère de tout ce qu'il* m'avoit dit. Quand je fus à Paris, je n'allois plus à la cour qu'une fois en deux mois ; et lorsque cela m'arrivoit, je dlnois avec la Reine et m'en revenois à Paris pour coucher. [ifiSg] Madame de Hautefort y venoit quelquefois m'y rendre vi^te , parce qu'elle étoit tou^à-fait de mes amies, et qu'elle savoit bien qu'elle ne faisoit rien en cela qui pût déplaire au Roi ni à la T. 4o. î^6
4o2 ['6^9] MÉMOIRES
Reine. Le cardinal, qui la voyoit absolument attachée à sa maîtresse, ne Faimoit pas, et souffroit avec peine Tamitié que le Roi avoit pour elle J la Reine n'en avoit aucune jalousie, et n'en avoit eu -de qui que ce soit. Elle avoit assez de mépris pour les bonnes grâces du Roi, parce que ç'étoit l'homme du monde le plus sujet à des boutades si peu dignes d'une personne de son âge, qu'elle ne pouvoit s'empêcher de sert moquer ; et d'ailleurs madame .de Hautefort lui rendoit des services qui auroient pu l'obliger de fermer les yeux. Au reste, elle étoit bien avec Monsieur et M. le comte de Soissons, «t scrvoit beaucoup par ce moyen à entretenir la bonne intelligence qui ëtoit entre la Reine et Monsieur. Lorsque la Reine sut le discours que le cardinal m'avoit tenu, elle témoigna en être fâchée, et me dit avec bonté : « Il est vrai que (( mon fils est trop petit, tu épou^ras mon frère. » Elle vouloit parler du cardinal Infant, qui étoit en Flandre pour lors capitaine général du pays, et qui y commandoit k s armées du roi d'Espagne 5 et moi , qui ne me souciois pas de me marier, j'ëcoutois moins tous ces projets que je ne songeois à' danser, et aux divertissemens de cet hiver.
Je fus encore aux. assemblées et aux comédies que madame la comtesse de Soissons faisoit donner : ce n'étoit plus à l'hôtel de Brissac, c'étoit à l'hôtel de Créqui. Madame la princesse, à son imitation, en faisoit à l'hôtel de Ventadour. Il y avoit dans Paris des brigues perpétuelles pour ces deux assemblées, à qui s'attireroitplusde gens, c'est-à-dire plusd'hommes^ quant aux femmes , le nombre en étoit toujours réglé. Nous n'avions point de plus grand divertissement que
DE Mademoiselle ds montpëi^sier. [1639] 4^^
forsqull venoit quelqu'un de ceux de Thôtçl de Ventadour, comme MM. de Peaufort, Coligny, Saint- Mesgrin, que je nomme comme les tenans de rassemblée , et les plus galans qui donnoient les comédies et les violons. Quand ils venoient à Fhôtel de Créqui, nous nous donnions le mot Tune à l'autre pour ne les point faire, danser. Si quelqu'une par hasard ou par intelligence secrète les prenoit , c'étoit une grande douleur à toute notre cabale, et nous ne cessions, mademoiselle de Longueville et moi, d'en gronder. En effet, si nous embarrassions parmi nous ceux de l'hôtel de Ventadour , nous étions aussi fort embarrassées avec eux. Pour moi, qui étois quelquefois priée par madame la princesse d'aller à ses bals, je n'y allois point avec plaisir-, quand j'étoislà, je ne savois que leur dire , et aussi ne me parloit-on guère ; je ne voyois de toutes parts que chuchoteries perpétuelles entre eux , et l'on m'y traitoit tellement de petite fille, qu'encore que je le fusse en effet , je ne revenois néanmoins de là qu'avec un dépit mortel dans le cœur. Ce fut la grande cause qui fit naître l'aversion qu'on a vue depuis entre M. le prince et moi , et que j'ai eue pour toute sa maison. S'il y avoit quelques grandes assemblées où toutes nos deux bandes fussent mêlées, c'étoient des intrigues inconcevables pour s'empêcher de danser les unes les autres : c'étoient là nos affaires d'Etat et nos occupations. Dieu merci, le temps a dissipé nos haines, et le fondementqu' elles avoîent ne méritoit pas qu'elles durassent si longtemps qu'elles ont fait.
Pendant que nous ne nous appliquions qu'à passer notre temps , il se faisoit à la cour des brigues plus
4o2 [ïSSg] MÉMOIRES , /
Reine. Le cardinal, qui la voyoit absoli^ | ' ^ à sa maîtresse, ne raimoit pas , et sou^'|, | q.
Tamitié que le Roi avoit pour elle \y^'î ^ ice
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Elle ioir régulièrement tous les joui's , me par-
Fl lUi avec beaucoup d'affection , me disoit qu'elle , oit une extrême joie quand je l'aurois épousé , qu'on ne s'ennuieroit point alors à Thptel de Soissona, qu'on ne penseroit qu'à m'y donner le bal et la comédie , qu'on iroit aux promenades , qu'il auroit du respect ppu;- moi et des tendresses non ])areii]es. Elle menageoit tout ce qui pouvoit rendrp heureuse cette condition 9 et tout ce qui;, selon mon âge , pouvoit m'y faire incliner. Jte l'écoutois avec plaisir, et je n'avois point d'aversion pour la personne de M. le comte. Cependant je n'avois , sans. savoir pourquoi, nulle inclination à me marier. La malheureuse destinée qu'il eut en ses desseins fait bien voir que nous n'étions pas nés l'im pour l'autre; je ne laissai pas de bien
^ DE MA.DEMOISELLE DE MONtVeNSIER. [i64i] ^oB
^ sa mort(0: et quand j'allai voîr madame sa
, ^ niôlet, M/ et mademoiselle de Longuevilïç
%* -A ^iàôïi ne firent que témoigner leur dou-
. \ >^ '^Tis ct^ntinueïs. La *côlèlre du Roi ëtôit
% % ^ ^ lui qu'il tie voulût J)às que l'on fît
^ <^ "^ ^ire , et défendit que Tôh en pbttât
':^-^ ^rsk disproportion de mon âge
'"- ^/<r ^ ** . ^Sfe àviec lui étoit ttès-faisaMe :
'^ . V ^ ^ mme, dttuéde^hdestJua-
;' ' > det de sa maison , n'àvôit
X la reine d'Angleteri-e.
. que ce n'ait été une grande ^ae celle d'un prîhté dû sahg aussi 1 étoit celui-là. Pelt de temps avant la ae Sédàh où il fut Vue, il avbit envoyé M. le .4ite de Fiesque à Monsieur , pbiir le faîte souveniide la promesse qu'il lui avoit faite à mon égards et que la chose étoit en état de se poûVoît terriliner : il le sùpplioit très-hUmbllément de trouver boti qu'il m'eiilevât , comttiié le feeul hioyett pat lequel ce mariage pouvoît s'exécuter. Monsieur nfe Voulut poiiil consentit* à cet expédient : de àbrtfe ique la réponse que porta M. le comte de Fiesqûe toilbha Sensiblement M. le comte. Je remarquerai ici ce qiil arriva à xhâdàhfie la coitttësse le jour de là mort de inOtisietlr son fils , dans sa maison dé Bagnolet. Elle pasàoit d'une chathbre
(i) De bien pleurer sa mort : Le comte de Soissons pe'ril le 6 juillet i64t, après la bataille de la Marfe'e, qiiMl avoit gagne'e sur les troupes du Roi. (c Ce jeune priuce, dit le président Uénault, étoit bien fait de <i sa personne, mais d^un esprit médiocre et défiant, fier, sérieox, « ennemi du cardinal, dont il avoit refusé d'épouser la nièce, et plus « cônsidérabië à là cour par cette lîaihe, qui lui avoit rallié tons tes « méconttms , que par ses autres qualités. »
M^j|fai
4o6 [l64l] MÉMOIRES
à une autre : il tomba du lambris deux palmes à ses pieds, qui lui donnèrent de la surprise^ elle ne fit pas réflexion que cela pût être de mauvais augure , et dit seulement qu'on les rattachât au lieu d'où elles étoient parties. L'on a depuis voulu que la chute de ces deux palmes fût un présage de la funeste nouvelle qui lui fut annoncée , et du peu de teinpsdont monsieur son fils jouiroit de la victoire qu'il avoit remportée. Elle ne devoit plus penser après cela qu'à celle qu'elle pouvoit remporter sur elle-même, et pleurer dans une retraite la perte de sa maison dans celle de ce prince. Si sa dou* leur fut grande , elle fut bien secrète •, peu de temps a^ès elle parut toute consolée , et vécut dans le monde de la même manière qu'elle avoit fait auparavant.
La nouvelle de cette mort, qui fut précédée k la cour de celle de la perte de la bataille , y fut portée avec grande diligence; et le sieur des Noyers, secrétaipe d'Etat , qui la reçut le premier à deux heures après minuit, alla éveiller le cardinal de Kichelieu pour la lui dire. Elle fut si salutaire pour le relever de l'abattement où il étoit de la défaite des troupes du Roi , qu'il en parut tout remis ; il prenoit autant d'intérêt à cette perte que lui en pouvoit donner le plaisir d'être délivré d'un ennemi de cette qualité. Pour achever de dissiper son parti , le Roi , qui étoit à Peronne , partit le jour même de l'arrivée du courrier que le maréchal de Châtillon avoit dépêché, et vint à grandes journées droit à Mézières. Le lendemain qu'il y fut arrivé, il alla- disposer lui-même les quar-^ tiers de son armée pour le siège de Doncheri , petite place près de Sedan , qui né tint que cinq jours. Après qu'elle fut prise , M. de Bouillon fit sou accommode-
DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. [l64l] 4^7
ment, qui fut par où finit la campagne de cette annéelà : ensuite de quoi la cour revint à Saint-Germain.
Comme je ne m'entretiens ici de ce (Jui est arrivé de mon temps de ma connoissance , qu'à mesure que quelque chose de particulier m'en fait souvenir , j'ai laissé échapper la naissance de M. le duc d'Anjou (O5 j'oubliois d'en parler , parce que je n'ai pas d'autres Mémoires qui me puissent rappeler ce temps-là que la chose même. 11 naquit au mois de septembre 1640. J'étois alors à Bois-le- Vicomte , où j'avois été dès le mois de juin, et j'appris cette naissance par le bruit des canons de Paris , avant que personne ne mêle fût venu dire. Je n'aUai pas pour cela plus tôt à Paris que pour y passer l'hiver, durant lequel il n'y eutt'ien de remarquable que le mariage de M. le duc d'Enghien avec mademoiselle de Brezé, nièce du cardinal de Richelieu. Ce ministre ne devoit et ne poùvoit apparemment espérer cet honneur que par de grandes soumissions et de fortes instances auprès de M. le prince 5 tout au contraire celui-ci demanda au cardinal, comme à genoux , mademoiselle de Brezé , et fit pour l'avoir ce qu'il auroit fait s'il avoit eu intention d'avoir pour son fils la reine de tout le monde. Et pour témoigner même à ce ministre qu'il n'y avoit point d'attachement qui dépendît de lui , par lequel il ne voulût s'unir à tous ses intérêts, il le pria de marier en même temps mademoiselle de Bourbon à M. le marquis de Brezé. M. le cardinal répondit qu'il vouloit bien donner des demoiselles à des princes, et non pas des gentilshommes à des princesses : il ne lui fit donc la grâce
(i) M. le duc d'Anjou: Philippe de France, frère <Jc Louis xiv, tigjç, de lu maison d^Orie'ans.
4o8 [l^4l] MÉMOIRES
que ûe lui ajccorcter mademoiselle de Btezé pour M. le duc d'Engliien. Ils furent fiancés dans la chambre àa Roi) comme c'est la coutume poQt les prâces du sang -, et ce jour-là le prince donna un fort beau ballet dans le Palais-Cardinal, oà le Roi, la R^iiie et toute k cour étoient. Il y eut bal ensuite, où mademoisdle de Brezé, qui étoit fort petite, tomba comme elle dausoit une courante , à causée que , pour rehausser sa taille , on lui avoit dontt^ des souliers si hauts qu'elle ne pottvoit marcher. Il n'y eut point de considération qui empêchât de rite t^ute la compagnie ^ sans «i«cepter M. le duc d'Ëi^iep , qui ne cônsentoit à cette afl&iire qu'à regret, et que par la crainte x\uîl avoit de déplaire à monsieur son père. Il Favoit toujours tenu à Dijon sans lui rien donner, et sans lui permettre aucune liberté : ce jeune prince s'ennuyoit de ne se pas faire eoanoître , et il a bien paru depuis qu'il avoit dès ce temps-là des qualités pour le pouvoir faire avantageux sèment. Peu après son mariage il totnba si grièvement malade que l'on crut tju'il en moûrroit , «et tout le monde l'attribua au chagrin que lui avoit donné cette affaire, qui lui en pouvt)it donner beaucoup de sujet, sans s'arrêter à d'autres considérations qu'à celles qui venoient de la personne de sa femme : <sar oiltre que du côté de la i)eauté et des qualités de l'esprit (i) elle n'avoit rien qui la mit au-dessus du commun , d'ail^ l^rs elle étc^t encore A enfant que plus de deux aôs
(i) Et des qualités âe l'esprit : Cette princesse, dont Mademoiselle pade Avec une sorte de me'pris , dvplt>yà nn grand caractère diatis hs guerres civiles. Elle souleva la Guieane lorsque le ^)lrince de Ccmdc Ai^ arrêté, et montra dans Bordeaux , où elle soutint quelques mois tous les efforts de l'armée royale, un courage, une présence d*esprit et des païens tics-remarquable^.
DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. [l64l] 4^9
après être mariée elle jouoit àvétc dés poupées ^ aussi étmt-ielie assez méprisée et mai traitée de toute la famille de monsieur son mari : de quoi elle s'aperçut, et s'assujettit à me voir , et n'avoir de joie et de plaisir que chea moi. <Je vous avoue qu'elle mefaisbitpiti^, et que cette seule considération me fkisoit m'accommoder à sesYisites: quantàmoi, je n'enrecevois aucun divertissement. L'année d'après son mariage [i64^], elle fut envoyée au couve^ Aes carmélites deSaint-Denîs, pour lui faire apprendre à liî'e et écrire durant l'absence de monsieur son mari , cjfai av«it suivi le Roi au voyage qu'il fit en Roussillon. L'on jugea que cette Jjeune femme se formeroit mieux dans uA couvent qu'ailleurs , parce que l'on m'en avoit vu revenir , après une fort longue maladie , plus sage que je n'avois été ; joint à Cela que le cardinal avoit connu celle qui en étoit supérieure, lorsqu'elle av^it été filte d'hoAneûr de !a Reine ma grand'mère , pour ube personne de beaucoup dé mérite et d'esprit.
Le Roi partit de Paris pout fe voyage de Roussillon au mois de février de l'année 164^^ ; il laissa la Reine et ses deux enfans à Saiùt-Germain-en-Laye, après avoir dôkiiié tous les ordres et pris toutes les précautions possibles pour leur sûreté. Ces deux princes étoient sous la charge de niadame de Lansac ( , en qualité de leur gouvernante ; et pour leur garde ils n'eurent qu'une compagnie du régiment des Gardes françaises, dontlebonhommeMontignyétoit capitaine, etle plus ancien de tout le régiment. Ces deux personnes-là eurent chacun un ordre particulier : celui qu'eut ma-
(i) Madame de Lansac-. Françoise de Souvray, femme d^Artiis de Saint-Gelais de Lansac.
4lO [l&4^] MEMOIRES
dame de Lansac étoit qu'en cas que Monsieur , qui demeuroit à Paris le premier après le Roi , vînt voir la Reine , de dire aux ofEciers de la compagnie de demeurer auprès de monseigneur le Dauphin , et de ne pas laisser entrer Monsieur s'il venoit accompagné de plus de trois personnes. Quant à Montigny , le Roi lui donna une moitié d'écu d'or , dont il garda l'autre, y avec commandement exprès de ne point abandonner la personne des deux princes qu'il gardoit ; et s'il arrivoît qu'il reçût ordre de les transférer, ou de les mettre entre lesmains de quelque autre, il lui défendit d'y obéir , quand même il le verroit écrit de la propre main de Sa Majesté , si ce n étoit que celui qui le lui rendroit lui présentât en même temps l'autre moitié de l'écu d'or qu'il retenoit. Il ne fut rien tenté , Dieu merci, qui eût pu faire croire qu'aucun mouvement ait dû donner lieu aux soupçons qu'on avoit eus sur ce sujet. Cela fait , le Roi partit. La Reine sut ce qu'il avoit ordonné à madame de Lansac à l'égard de Monsiei^r ^ elle le manda à madame de Saint-Georges, qui le fit savoir à Son Altesse Royale , qui profita de cet avis , et n'alla à Saint-Germain qu'avec le nombre de gens qu'il falloit pour y être reçu ; à quoi il n'avoit garde de manquer pour ne pas perdre l'occasion de voir la Reine , avec qui il avoit pour Iqrs beaucoup d'affaires , dont l'issue a été si funeste qu'on peut bien les appeler malheureuses. Pendant l'absence du Roi, l'on menaça plusieurs fois la Reine de lui ôter ses enfans, et de les envoyer au bois de Vincennes. En effet ce fut dans ce dessein que le Roi lui manda souvent , durant son voyage, d'aller à Fontainebleau : ce quelle ne voulut jamais faire.
DE MADEMOISELLE DE MONT^ENSIER. [l64^] 4^'
M. le prince fut laissé , avec pouvoir de commander dans Paris tant que le Roi seroit éloigné. Le soin des affaires publiques ne Terapêcha pas d'en faire une domestique -, il maria mademoiselle de Bourbon à M. de Longueville , qui fut pour elle une cruelle destinée. Il étoit vieux : elle étoit fort jeune , et belle comme un ange. Cette fâcheuse dis{)roportion n'empêcha pas qu'elle ne s'accommodât à ce parti de très-bonne grâce: ce que je remarquai fort bien à ses fiançailles, ou* je fus priée. Il y eut le lendemain une grande assemblée à l'hôtel de Longueville. Celle qui se fit pour les noces de M. le duc d'Enghien son frère, qui est à présent M. le prince, ne fut-pas tout-à-fait si célèbre ] il n'y eut que des parens de la femme : le cardinal de Richelieu ne crut pas nécessaire à l'honneur de sa famille d'y voir ceux de la maison royale. Deux jours après ce mariage, mademoiselle de Brienne épousa le marquis de Gamache : ce qui fit encore une assemblée et un bal, quoique ce rie fût pas la saison 5 elle n'étoit aussi guère propre au divertissement, parce que la cour fut çn deuil un peu après, à cause de la mort de la Reine ma grand'mère (0. A cette nouvelle succéda celle du procès et de l'exécution de M. de Cinq- Mars , grand écuyer de France , et de M. de Thou : dont j'eus beaucoup de regret, et parla considération de leurs personnes, et parce que Monsieur étoit mal-* heureusement mêlé dans l'affaire qui les fit périr ^ jusque-là même que l'on a cru que la seule déposition qu'il fit à M. le chancelier fut ce qui les chargea le plus , et ce qui fut cause de leur mort. Ce souvenir
(i) De la Heine ma grand'mère : Marie de Médicîs mounit à Cologne le 3 juillet 16/^2.
4l2 [1^4^] MEMBRES
me renouvelle trop de douleur pour que j'en puisse dire davantage.
Le deuil de la Reine ma grand'mète lii'obligeoit à me renfermer dans une chambre noire. J'observai cette retraite dans toute la régularité po^ible. Je h*éos pas de peine à me priver de recevoir des visiteis ; il m'arriva tout ce qu'éprouvent tous les malheureux : personne ne me vint chercher. Je puis dire à ma louange que j'ai plus montré de sensibilité pour cette disgrâce de Monsieur, que mon âge ne devoit m'en faire avoir. Ce fut dans ce temps que je cohùtis de FouqueroUes, que j'ai tant fait parler dan^ la vie que j'ai écrite , et qui instruira ass^z de ce que j'en pourrois dire sans que j'en itiette rien ici.
Lorsque M. de Bouillon fit son 'accommodement après la mort de M. le comté de Soissons, il se reibit bien à là cour 5 et comme l'année suivante on s aperçut qu'il étoit de la cabale de M. de Cinq-Mârs , l'on voulut faire croire que sa réconciliation n*âvolt été que pour mieux tromper le cardinal, qui lui fit donner le tommandement de l'armée du Roi fen Italie. Cet emploi n'empêcha pas que dès que l'on eut découvert qu'il étoit de l'intrighô de M. de Cin^-Mars , l'on né le fît arrêter. L'exécution de l'ordre qui ett fut donné fut remise au sieur de Cbminges , gouverhietïr de Casai , et aux sieurs Du Plessis-Praslin et de Casteluau , maréchaux-de-càmp dans Tarniée que M. de Bouillon commandoit. Il fut pris dans Casai, et de là mené prisonnier au château de Pierre-Encise à Lyon , et fut très-heureux de racheter sa vie par la cession de sa place et de sa souveraineté de Sedan. Incontinent après sa détention , on envoya M. de Longueville
OB MADEMOISELLE DE MQj^TPENSIKR. [164^] 4'^.
en Italie commaoder en sa place, lequel à son retour Qc trouva pas madame sa femme dans la même beauté qu'il l'ayoit laissé^, parce qu elle étoit fort marquée de la petite vérole qu'çUe avpit eue peu de temps après le dépajrt (^ mpijLsieur son mari.
Ççjçte. annéerlà fut reraarqiiiable par plusieurs accidens,. ^iÇ çardi^aj ne jou;Lt p^s. longrtemps (0 de la défaitç de Ail. de Çinq.-Mai:s : il revint fort malade du Yçyage dç. I\QussiJtlon., et m^m^. iJ ayoit été pendant quelques^ joui^s en, d^J^g^r de sa vie djurant le séjour q^e la ççw fit à Nai;bpnne. Vétat où il étoit dès lors Qje ^.^mblo^l^ pa3 l^i pçr.]Xkettre de pouvoir s'appliquer à ruiner ijujb fçrtç caj^gle ^ et o^pins encorCvà poursuivre une vengeance jusfqu'QÙ. il fit aller Ip sienne. Spn uial eijapiroit tous lesjpurs^ et il ne put suivre. le Roi daps le reWui: du voyage. Sî^ Majesté l'attendit à Fontaijo^blçau , où il se rendit quelque» jours après. Le sacrifice qu'pn venoift d^ lui faire de la tête de MM. de CIinq-]\J,ars, et de Thou nç parut pas lui suffire : pour s e satjisfei^e , il voulut qme.tpus ceux qui avoieak été des amis <L^ ces malbeurQui^ , et qui kd faisoient oipbrage, se sentissent des. eflete de sa colère^ et il vouloit relever spa crédit avec plus d'éclat, parce qu'il savoit qu'il avoit été crju diminuée. Il n'en put venir à bout k F4;)ntainebleau ; et sans se rendre , quoiqu'il fut réduit à l'extrémité par la violence de son mal , il|fît allei; la cour à Paris, où il se fit transporter^ et là , quoiqu'il oe vît le Roi que. dans les visitas que Sa Majesté kiifaisoit Thonneur de lui rendre,
(i) Le cardinal ne jouit pas long-temps : CiTi({-Mars avoit ëlc exécute h Lyon le 12 septembre 1649. Richelieu mourut à Paris le 4 décembre de la mémeaDQee.
tons les jours, y contribuoient beaucoup. La chasse ëtoit un des plus grands plaisirs du Roi -, nous y allions souvent avec lui: madame de Beaofort, Chemeraut et Saint-Louis filles de la Reine , d'Escars sœur de madame de Hautefort, et Beaumont, venoient avec moi. Nous étions toutes vêtues de couleur, sur de belles haquenées richement caparaçonnées ^ et pour se garantir du soleil, chacune avoit un chapeau garni de quantité de plumes. L'on disposoit toujours la chasse du côté de quelques belles maisons, où Ton trouvoit de grandes collations ; et au retour le Roi se mettoit dans mon carrosse entre madame de Hautefort et moi. Quand il étoit de belle humeur , il nous entretenoit fort agréablement de toutes choses. 11 souffroit dans ce tenlps-là qu'on lui parlât avec assez de liberté du cardinal de Richelieu ^ et une marque que cela ne lui déplaisoit pas, c'est qu'il en parloit luimême ainsi. Sitôt que l'on étoit revenu , on alloit chez la Reine -, je prenois plaisir à la servir à son souper , et ses filles portoient les plats. L'on avoit règlement trois fois la semaine le divertissement de la musique, que celle de la chambre du Roi venoit donner, et la plupart des airs qu'on y chantoit étoient de sa composition -, il en faisoit même les paroles , et le sujet n'étoit jamais que madame de Hautefort. Le Roi étoit quelquefois dans une si galante humeur, qu'aux collations qu'il nous donnoit à la campagne il ne se mettoit point à table, et nous servoit presque toutes , quoique sa civilité n'eût qu'un seul objet. Il mangeoit après nous , et sembloit n'affecter pas plus de complaisance pour madame de Hautefort que pour les autres , tant il avoit peur que quelqu'une s'aperçût de
4oO [l638} MJÉM0IRE9
sa galanterie. S'il arrivoit quelque brooillerie entré eux , tous les divertissemens étoient sursis -, et si le Roi yenoit dans ce temps-là chez la Reine , il ne parloit à personne , et personne aussi n'osoit lui parler*, il s'asseyoit dans un coin , où le plus souvent" il bailloit et s'endormoit. C'étoit une mélancolie qui refroidissoit tout le monde ; et pendant ce chagrin il passoit la plus grande partie du jour à écrire ce qu'il avoit dit à madame de Hâuteibrt , et ce qu elle lui avoit répondu : chose si véritable , qu'après sa mort l'on a trouvé dans sa cassette de grands procès-verbaux de tous les démêlés qu'il avoit eus avec ses maîtresses , à la louange desquelles .l'on peut dire , aussi bien qu'à la sienne , qu'il n'en a jamais aimé que de très-vertueuses.
[i638] Sur la fin delà grossesse de la Reine, madame la princesse et madame de Vendôme vinrent à Saint- Germain, et y amenèrent mesdemoiselles leurs filles. Ce me fut une compagnie nouvelle: elles venoient se promener avec moi, et le Roi s'en trouva fort embarrassé ^ il perdoit contenance quand il voyoit quelqu'un à qui il n'étoitpas accoutumé, comme un simple gentilhomme qui seroit venu de la campagne à la cour. C'est une assez mauvaise qualité pour un grand roi, et particulièrement en France, où il se doit souvent faire voir à ses sujets , dont Taffection se concilie plutôt par le boii accueil et la familiarité, que par l'austère gravité dont ceux de la maison d'Autriche ne sortent jamais. Monsieur vint aussi à la cour, et peu après la Reine accoucha d'un fils (O. La naissance de monseigneur le Dauphin me donna une oc- Ci) La Beine accoucha d'unjils : Ce fiJs fut Louis mv.
DE MADEMOISELLE ïtM, MONTPENSIER. [l638] 4^1
capàtioa.KkouyeUe :je Tallois voir tous les jours, ^tje. Tappelois moa petit mari^ le Roi s'en diveilissoit , et trouvoit bon tout ce que je faisois. Le cardinal de Richelieu y qui ne vouioit pas que je ray accoutu*^ masse, ni quon s'accoutuniâtàmoi^ me fi.i ordonner de retourner à Paris. La Reine et madame de Haute^ fort firent tout leur possible pour me &ire dem^reir ; elles ne purent robtenir-, dont j'eus beaucoup de r^ret» Ce ne fut que pleurs et que cris , quand je quittai l^ Roi ^t la Reine ^ Leurs Majestés me témoignèrent beaucoup de sentimens d'amitiié, et surtout la Rein« » qui me fit conaoitre une^ tendresse partic^i^e ea cette occasion. Après, ce déplaisir ^ il m'en feUut esn suyer encore un autre. L'on me fit passer par Ru^ei pour Toir le cardinal ^ qui y faisait sa demeure o^di-^ * naire quand le Roi étoit à Saint-* Germain* Il avoit tellement sur le coeur que j'eusse appelé le Paupbin mon petit mari, qu il m'en fit une grande réprimande ; il disoit que j'étois tropi grande pour user de ces ter^ mes^ qu'il y a^oit de la messéanee à moi à parler de la sorte. U me dit si &érieusemeat tout ce que l'on auroit pu dire à une personne raisonnable , que sans lui rien répondre je me mis à pleurer; pour m'a-^ paiser , il me donna la collation. Je ne laissai pas de m'en retourner fort en colère de tout ce quilm'avoit dit. Quand je fus à Paris, je n'allois plus à la cour qu'une fois en deux mois 5 et lorsque cela m'arrivoit, je dlnois avec la Reine et m'en revenois à Paris pour coucher. [1639] Madame de Hautefort y venoit quelquefois m'y rendre visite , parce qu'elle étoit tout-àfait de mes aïnies, et qu'elle savoit bien qu'elle ne faisoit rien en cela qui pût déplaire au Roi ni à la T. 40. î^6
4o!2 [1^39] MÉMOIRES
Reine. Le cardinal, qui la voycit absolument attachée à sa maîtresse, ne Taimoit pas, et soufiroit avec peine Famitié que le Roi avoit pour elle ^ la Reine n'en avoit aucune jalousie, et n'en avoit eu «de qui que ce soit. Elle avoit assez de mépris pour les bonnes grâces du Roi, parce que c'étoit l'homme du monde le plus sujet à des boutades si peu dignes d'une personne de son âge, qu'elle ne pouvoit s'empêcher de s'en moquer^ et d'ailleurs madame de Hautefort lui rendoit des services qui auroient pu l'obliger de fermer les yeux. Au reste, elle étoit bien avec Monsieur et M. le comte de Soissons, «t servoit beaucoup par ce moyen à entretenir la bonne intelligence qui étoit entre la Reine et Monsieur. Lorsque la Reine sut le discours que le cardinal m'avoit tenu, elle témoigna en être fâchée, et me dit avec bonté :.<( Il est vrai que (( mon fils est trop petit, tu épou^ras mon frère. » Elle vouloit parler du cardinal Infant, qui étoit en Flandre pour lors capitaine général du pays, et qui y commandoit les armées du .roi d'Espagne 5 et moi , qui ne me souciois pas de me marier, j'écoutois moins tous ces projets que je ne songeois à' danser , et aux divertissemens de cet hiver.
Je fus encore aux .assemblées et aux comédies que madame la comtesse de Soissons faisoit donner : ce n'étoit plus à l'hôtel de Brissac, c'étoit à l'hôtel de Créqui. Madame la princesse, à son imitation, en faisoit à l'hôtel de Ventadour. Il y avoit dans Paris des brigues perpétuelles pour ces deux assemblées, à quis'attireroitplusdegens, c'est-à-dire plus d'hommes; quant aux femmes , le nombre en étoit toujours réglé. Nous n'avions point de plus grand divertissement que
DE Mademoiselle ds montpënsier. £1639] 4^^
lorsqu'il venoit quelqu'un de ceux de l'hôtçl de Ventadour, comme MM. de Jeaufort, Coligny, Saint- Mesgrin, que je nomme comme les tenans de l'assemblée, et les plus galans qui donnoient les comédies et les violons. Quand ils venoient à l'hôtel de Créqui, nous nous donnions le mot l'une à l'autre pour ne les point faire, danser. Si quelqu'une par hasard ou par intelligence secrète les prenoit , c'étoil une grande douleur à toute notre cabale, et nous ne cessions, mademoiselle de Longueville et moi , d'en gronder. En effet, si nous embarrassions parmi nous ceux de l'hôtel de Ventadour, nous étions aussi fort embarrassées avec eux. Pour moi, qui étois quelquefois priée par madame la princesse d'aller à ses bals, je n'y allois point avec plaisir 5 quand j'étois là , je ne savois que leur dire , et aussi ne me parloit-on guère ; je ne voyois de toutes parts que chuchoteries perpétuelles entre eux , et l'on m'y traitoit tellement de petite fille, qu'encore que je le fusse en effet , je ne revenois néanmoins de là qu'avec un dépit mortel dans le cœur. Ce fut la grande cause qui fit naître l'aversion qu on a vue depuis entre M. le prince et moi , et que j'ai eue pour toute sa maison. S'il y avoit quelques grandes assemblées où toutes nos deux bandes fussent mêlées, c'étoient des intrigues inconcevables pour s'empêcher de danser les unes les autres : c'étoient là nos affaires d'Etat et nos occupations. Dieu merci , le temps a dissipé nos haines , et le fondementqu'eUes avoient ne méritoit pas qu'elles durassent si longtemps qu'elles ont fait.
Pendant que nous ne nous appliquions qu'à passer notre temps , il se faisoit à la cour des brigues plus
4o4 [^^40 MÉMOIRES
considérables quç celles qui nous pai:tageoient dans nos bals. M., le cardinal de RicheUeu mit M. de Cinq- Mars auprès du Roi , qui en fit son favori , en la pkce de M. de Saint-Simon, premier écuyer , que Ton relégua en son gouvernement de Blaye. l^e sieur de Çinq-Mars ne fi^t pais plus tôt éiajbli que k cardinal en fit sou confident, et s'en servit pour chasser de la cour madame d'IJ^utefort et Chemeraut; doni j'eus un grand déplaisir , qui augmenta encore parce que je n'psois les aller yoir. I^e. détail de cette disgrâce a été su dje tant de monde que je n'en veu;x rien dire. Ce n'étoit pas là tput rintéi:ét que je pi:euois aux afl^ires çle la cour : je prenois grande parti à oetie^ de M- le comte de Soisspn^ , qui y erapiroient tousj les jours. [i64i] Le Roi alla en Champagne ppiir liiii faire la gueri:e ; et durant ce yoyage madame die Montbazon, qui a;moit fort le comte et qui eu^étoitfort aimée, me venoit voir régulièrement tous les joui*s , me parloit de lui avec beaucoup d'affection, me disoit qu'elle auroit une extrême joie quand je l'aurois épousé, qu'on ne s'ennuieroit point alors à l'hôtel de Soissona^ qu on ne penseroit qu'à m'y donner le bal et la comédie, qu'on iroit aux promenades , qu'il auroit du respect pour moi et des tendresses non pareilles. Elle ménageoit t;out ce qui pouvoit rendrp heureuse cette condition , et tout ce qui., selon mon âge , pouvoit m'y faire incliner. J;e l-'écoutois avec plaisir, et je n'avois ppint d'aversion pour la personne de Mi. le comte. Cependant je n'avois , sans, savoir pourquoi, nulle inclination à me marier. La malheureuse destinée qu'il eut en ses desseins fait bien voir que nous n'étions pas nés l'iin pour l'autre; je ne laissai pas de bien
DE MA.DEMOISELLE DE MONT^EiySIER. [l64l] ^o5
pleurer sa mort (0 : et quand j'àHai voir madame sa mère à Bagtiolet, M/ et mademofôelle de Lohgaevilïe et toute la mais'oti ne firent que témoigner leur douleur par leurs cris pt)ritinueïs. La *côlère du Roi ëtôît si grande contre lui qu'il île vôulttt J)âs que l'on fît honneur à sa mémoire, et défendit que Vàh en pbttât le deuil à la cotir. Htirs la dispiroportion de mon âge avec le sien , mon mariage âvfec lui étoit ttès-faisable i c'étoit un fort hohnête homme , doué de grandes tjualités , et vjui , ^our êtrte cadet de sa maison , n'àvoît pas laissé d*ét'rte àccot*dé avec la reine d'Angletert-e. Vùn ne peut disconVenik» que ce n'ait été une grande perte pouV l'Ètât que celle d'un prîhcé dû sahg aussi accompli que Tétoit ceiui-là. Pelt de temps avant la bataille de Sedan où il fut !ué, il avbit ienvoyé M. le comte de Fiesque à Monsieur , J3bùr le faîie souvenit* de la promesse qu'il llii a voit faite à mon égard ,^ et que la chose étoit en état de se poùVoit* teriiiiner : il le sUpplioit trèis-hUrablement de trouver boii qu'il m'eiilevât , comtfté le ^eul knoyett pat* lequel ce mariage pouvoit s'exécuter. Monsieur nfe Voulut jioihl consentir à cet expédient : de Sorte que la réponse que porta M. le comte de Fiesque toilbha sensiblement Rt. le comte. Je remarquerai ici ce qui arriva à ihadàine la comtesse le jour de là mort de tnônsîeiir son fils , darts sa maison de Bagnolet. Elle i^asàoit d'une chathbre
(i) IPe bien pleurer sa mort : Le comte de Soissons pe'rit le 6 juillet i64î , apr^s la bataille de la Marfe'e , qti'il avoit gagnée sur les troupes du Roi. (( Ce jeane priuce, dit le président Bénault, étoit bien fait de « sa personne ) mais d^un esprit médiocre et défiant, fier, sérieox, <c ennemi du cardinal, dont il avoit refusé- d'épouser lu nièce, et plus *t considérable à la cour par cette liaihe^ qui lui avoit rallié tous les « mécontcns, que par ses autres qualités. »
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à une autre : il tomba du lambris deux palmes à ses pieds, qui lui donnèrent de la surprise; elle ne fit pas réflexion que cela pût être de mauvais augure , et dit seulem'ent qu'on les rattachât au lieu d'où elles étoient parties. L'on a depuis voulu que la chute de ces deux palmes fût un présagé de la funeste nouvelle qui lui fut annoncée , et du peu de temps dont monsieur son fils jouiroit de la victoire qu'il avoit remportée. Elle rie devoit plus penser après cela qu'à celle qu'elle pouvoit remporter sur elle-même, et pleurer dans une retraite la perte de sa maison dans celle de ce prince. Si sa douleur fut grande, elle fut bien secrète-, peu de temps après elle parut toute consolée , et vécut dans le monde de la même manière qu'elle avoit fait auparavant.
La nouvelle de cette mort , qui fut précédée à la cour de celle de la perte de la bataille , y fut portée avec grande diligence; et le sieur des Noyers, secrétaire d'Etat , qui la reçut le premier à deux heures après minuit, alla éveiller le cardinal de Kichelieu pour la lui dire. Elle fut si salutaire pour le relever de l'abattement où il étoit de la défaite des troupes du Roi, qu'il en parut tout remis; il prenoit autant d'intérêt à cette perte que lui en pouvoit donner le plaisir d'être délivré d'un ennemi de cette qualité. Pour achever de dissiper son parti , le Roi , qui étoit à Peronne , partit le jour même de l'arrivée du courrier que le maréchal de Châtillon avoit dépêché, et vint à grandes journées droit à Mézières. Le lendemain qu'il y fut arrivé, il alla- disposer lui-même les quartiers de son armée pour le siège de Doncheri , petite place près de Sedan , qui né tint que cinq jours. Après qu'elle fut prise , M. de Bouillon fit sou accommode-
DE MADEMOISELLE DE MONTPEMSIER. [l64l] 4^7
ment, qui fut par où finit la campagne de cette annéelà : ensuite de quoi la cour revint à Saint-Gerraain.
Gomme je ne m'entretiens ici de ce qui est arrivé de mon temps de ma connoissance , qu'à mesure que quelque chose de particulier m'en fait souvenir, j'ai laissé échapper la naissance de M. le duc d'Anjou (O5 j'ouhliois d'en parler , parce que je n'ai pas d'autres Mémoires qui me puissent rappeler ce temps-là que la chose même. Il naquit au mois de septembre 1640. J'étois alors à Bois-le- Vicomte , où j'avois été dès le mois de juin, et j'appris cette naissance par le bruit des canons de Paris , avant que personne ne me le fût venu dire. Je n'allai pas pour cela plus tôt à Paris que pour y passer l'hiver , durant lequel il n'y eut^'ien de remarquable que le mariage de M. le duc d'Enghien avec mademoiselle de Brezé, nièce du cardinal de Richelieu. Ce ministre ne devoit et ne pouvoit apparemment espérer cet honneur que par de grandes soumissions et de fortes instances auprès de M. le prince j tout au contraire celui-ci demanda au cardinal, comme à genoux , mademoiselle de Brezé , et fit pour l'avoir ce qu'il auroit fait s'il avoit eu intention d'avoir pour son fils la reine de tout le monde. Et pour témoigner même à ce ministre qu'il n'y avoit point d'attachement qui dépendît de lui , par lequel il ne voulût s'unir à tous ses intérêts, il le pria de marier en même temps mademoiselle de Bourbon à M. le ms^rquis de Brezé. M. le cardinal répondit qu'il vouloit bien donner des demoiselles à des princes, et non pas des gentilshommes à des princesses : il ne lui fit donc la grâce
(i) M, le duc d'Anjou: Philippe de France, fièic de Louis xiv, tigjç , de la maison d'OrIc'ans.
4o8 [l64^] MÉMOIRES
qtie <dfe lui ajccordieriaftdemoiselie de Brezë poor M. le àx\c d'Eaghién. Ils furent fiancés dans la chambre du Roi^ comme cest la cotitume poor les pmces du sang •, et ce jour-là le prince donna un fort beau ballet dans le Palais-Cardinai , oà le Roi, la R^iiie et toute ta cour ëtoi-ent. li y eut bal ensuite, où mademoisdle de Brezë, <|ui ëtoit fort petite, tomba comme elle dansoit une courante , à cause que , pour rehausser '^ taille , on l«ii avoit donttë des souliers si hauts qu'elle ne pouvoit marcher. Il n'y eut point de considëiutioû qui empêchât de rite t<oute la compagnie^ sans^tcepter M. le duc d'Ei^ieci , qui ne consentoît à cette . aâ^ire qu^'à regret, et que p^r la crainte X][u il avoit de déplaire à monsieur son père. Il Favoit toujours tenu à Dijon sans lui rien donner, etsans lui pemiettre aucune liberté : ce jeune prince s'ennuycit de ne se pas faire cotmoitre , et il a bien paru depuis qu'il avoit dès ce temps-ià des qualités pour le pouvoir faire avantageux sèment. Peu après son mariage il tomba si grièvement malade que l'on crut tju'il en mourrait , «t tout le monde l'attribua au chagrin que lui àvoit donné cette ââaire, qui lui en pou voit donner beaucoup de sujet, sans s'arrêter à d'autres considérations qu'à celles qui venoient de la personne de sa femme : car outre que du côté de la J)eauté et des qualités de l'esprit (i) elle n'âvoit tien qui la mit au-dessus dû commun , d'ait-^ le^rs èiie étoit encore si enfant que plus de d^ux ans
(i) Et des qualités de Vesprit : Cette princesse , dont Mademoiselle |>ari« avec une sorte de me'pris , d«ployA un gràud caractère dlaus les guerres civiles. Elle souleva la Guieane lorsque le plrince de Coudé fu^ arrête', et montra dans Bordeaux , où eUe soutint quelques mois tous les efibrts de Pârmée royale, un courage, une présence dVîsprit et des païens tics-remarquable^.
DE MADEMOISELLE DE MONTPEKSIER. [l64l] 4^9
après être mariée elle jouoit avec dés poupées ^ aussi éimt-Jelle assez méprisée et ttiàl traitée de toute la familfe de ïxronsieur son mari : de quoi die s'aperçut, et s'assujettit à me voir , et n'avoir de joie et de plaisir que chez moi. Je vkmïs avoué qtt'dlê ïùe faisoit piti^, et que celte seule donsidératiott me fkisoit m'accoïâmodér à ses visites: quantàtnoi, je n'en recevois aucun divertissement. L'année d'après son mariage [164^] , elle fut envoyée au couve^ d'ès cfirt-méfités deSaint-Deilîs, pour lui faire apprendre à life et écrire durant l'absence de monsieur son mari , <Jiù avx)it suivi le Roi au voyage qu'il fit en Roussillon. L'on jugea que cettejeune femme se formeroit mieux daiis uii couvent qu'aiiïetirs , parce que Von m'en avoit vu revenir , après une fort longue maladie , plus sage que je n'avois été ^ j^int k éfelâ que lecat-dinal avoit connu celle qui en étoit supérieure, lorsqu'elle av^it été filte d'hoiitieûr de la Reine ma grand'mète , ^\xt ufeie personne de beaucoup dé inérit?e et d'esprit.
Le Roi partit de Paris pout- ie voyagé de RonsslUon au mois dé févriet de l'année 164^ 5 il lai^^sa la Reine et séis deux ehfans à Saiût-Germàin-en-Laye, après avoir dobhé tous les ordres et pris toutes les précautions possibles pour leur sûreté. Ces deux prihceis étoient sous la charge de niadame de Lansac ( , en qualité de leur gouvernante ; et pour leur garde ils n'eurent qu'une compagnie du régiment des Gardes françaises, dontlebonhommeMontigny étoitcapitâitté, etle plus ancien de tout le régiment. Ces deux personnés-là eurent chacun un ordre particulier : celui qu'eut ma-
(1) Madame de Lansac: Françoise de Souvray, femme <1^ Art us de Saint-Gelais de Lansac.
4lO [l&4^] MÉMOIRES
dame de Laosac ëtoit qu'en cas que Monsieur , qui demeuroit à Paris le premier après le Roi , Tint voir la Reine , de dire aux ofEciers de la compagnie de demeurer auprès de monseigneur le Dauphin , et de ne pas laisser entrer Monsieur s'il venoit accompagné de plus de trois personnes. Quant à Montigny , le Roi lui donna une moitié d'écu d'or , dont il garda l'autre, ^ avec commandement exprès de ne point abandonner la personne des deux princes qu'il gardoit 5 et s'il arrivoit qu'il reçût ordre de les transférer, ou de les mettre entre lesmains de quelque autre, il lui défendit d'y obéir , quand même il le verroit écrit de la propre main de Sa Majesté , si ce n'étoit que celui qui le lui rendroit lui présentât en même temps l'autre moitié de l'écu d'or qu'il reteuoit. Il ne fut rien tenté , Dieu merci, qui eût pu faire croire qu'aucun mouvement ait dû donner lieu aux soupçons qu'on avoit eus sur ce sujet. Cela fait , le Roi partit. La Reine sut ce qu'il avoit ordonné à madame de Lansac à l'égard de Monsieur 'j elle le manda à madame de Saint-Georges, qui le fit savoir à Son Altesse Royale , qui profita de cet avis , et n'alla à Saint-Germain qu'avec le nombre de gens qu'il falloit pour y être reçu j à quoi il n'avoii garde de manquer pour ne pas perdre l'occasion de voir la Reine , avec qui il avoit pour lors beaucoup d'affaires , dont l'issue a été si funeste qu'on peut bien les appeler malheureuses. Pendant l'absence du Roi, l'on menaça plusieurs fois la Reine de lui ôter ses enfans, et de les envoyer au bois de Vincennes. En effet ce fut dans ce dessein que le Roi lui manda souvent, durant son voyage, d'aller à Fontainebleau : ce qu elle ne voulut jamais faire.
DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. [l64^] 4^'
M. le prince fut laissé , avec pouvoir de commander dans Paris tant que le Roi seroit éloigné. Le soin des affaires publiques ne l'empêcha pas d'en faire une domestique 5 il maria mademoiselle de Bourbon à M. de Longue ville , qui fut pour elle une cruelle destinée. Il étoit vieux : elle étoit fort jeune , et belle comme un ange. Cette fâcheuse dis{)roportion n'empêcha pas qu'elle ne s'accommodât à ce parti de très-bonne grâce: ce que je remarquai fort bien à ses fiançailles, où" je fus priée. Il y eut le lendemain une grande assemblée à l'hôtel de Longueville. Celle qui se fit pour les noces de M. le duc d'Enghien son frère, qui est à présent M. le prince, ne fut pas tout-à-fait si célèbre 5 il n'y eut que des parens de la femme : le cardinal de Richelieu ne crut pas nécessaire à l'honneur de sa famille d'y voir ceux de la maison royale. Deux jours après ce mariage, mademoiselle de Brienne épousa le marquis de Gamache : ce qui fit encore une assemblée et un bal, quoique ce rie fût pas la saison 5 elle n'étoit aussi guère propre au divertissement , parce que la cour fut çn deuil un peu après, à cause de la mort de la Reine ma grand'mère (0. A cette nouvelle succéda celle du procès et de l'exécution de M. de Cinq- Mars, grand écuyer de France, et de M. de Thou : dont j'eus beaucoup de regret, et parla considération de leurs personnes , et parce que Monsieur étoit mal-* heureusement mêlé dans l'affaire qui les fit périr ; jusque-là même que l'on a cru que la seule déposition qu'il fit à M. le chancelier fut ce qui les chargea le plus , et ce qui fut cause de leur mort. Ce souvenir
(i) De la Reine ma grand^mère : Marie de Medicis mourut à Cologne le 3 juillet 164a.
4l2 Cl64!2] MEMOIRES
me renouvelle trop de douleur pour que j'en puisse dire davantage.
Le deuil de la Reine ma grand'mère ih'obligeoit à me renfermer dans une chambre noire. J'observâi cette retraite dans toute la régularité po^ible. Je tf eus pas de peine à me priver de rec^evoir des visiteispl m'arriva tout ce qu'éprouvent tous les malheureux : pefôonne ne me vint chercher. Je puis dire à ma louange que j'ai plus montré de sensibilité pour cette disgrâce de Monsieur, que mon âge ne devait m'en faire avoir. Ce fut dans ce temps que je cohAlis de Fouqueroîles , que j'ai tant ïait parler dan^ la vie q\ie j'ai écrite , et qui instruira assez de ce que j'en pourrois dire sans que j'en itaette rien ici.
Lorsque M. àe Bouillon fit son accommodement après k mort de M. le comté de Soissons, il se veiAii l)îen à là cour ; et comihe l'année suivante on îs aperçut qu'il étoit de la cabale de M. de Cinq-Mârs, Ton voulut faire croire que sa réconciliation n*àvolt été que pour mieux tromper le cardinal , qui lui fit donner le commandement de l'armée du Roi feil Italie. Cet emploi n'empêcha pas que dès que l'oil eut découvert qu'il étoit de l'intrigué de M. de Cinq-Mars , l'on ne le fît arrêter. L'exécution de l'ordre qui eu fiit donné fut remise au sieur de Cbminges , gouverhietir de Casai , et aux sieurs Du Plessis-Praslin et de Castelnau , maréchaux-de-câmp dans l'arniëe que M. de Bouillon commandoit. Il fut pris dans Câsal, et de là mené prisonnier au château de Pierre-Eiicise à Lyon , et fut très-heureux de racheter sa vie par la cession de sa place et de sa souveraineté de Sedan. Incontinent après sa détention , on envoya M. de Longueville
" DB MADEMOISELIiE DE MOJ^TPENSIKR. [164^] 4'^.
en Italie commapder en sa place, lequel à son retour pe trouva pas madame sa C^mnie. dans la méaie beauté qu'il layoit laissé^, parce qu elle étoit fort marquée de la petite véj:ole qiji'çlle avçit eue peu de temps après le dépajrt 4e mQjjsieur son mari.
Ççjifte. annéerlà îpX i^emarqijLable par plusieurs accidens,. l^ç çardiipaj ne jouit pj^.longrtemps (0 de Ja dé-^ faitç. de ill, de Çinq-Majcs : il revint fort malade du vpyage dç. R^pussi^Uo^., et mêm^. il ayoit été pendant quelques; jou^s en, danger ie sa vie djucant le séjour que la ççw' fit à Na^bpnne. li état où il étoit dès lors i}j^ ^^lublo^l, pas liai p^rix^ettre de pouvoir s'appKquer à ruinpr ijup fçrtç caj^^e, et B^pina encore. à pour sui- Yi?e une vengeance jusqu'pù, il fit aller 1^ sienne. Spn mal eiftpû:oit tous les jpurs i et iJ ne put suivre Je Roi dans le rel^oui: du voyage. Sat Majesté l'attendit à F<m- ^aiji^bl^au , où il se rendit, quelquesi joura après. Le sacrifice qu'on venoiJid^ lui. faire de. la, tétc de MM. de Çinq-]\(l,ars. et de Thon nç parut pas lui suffire : pour s e sat,isfeif;e , il; voulut qme»tpus ceux qui avoien* été des amia ^e ces malheur^u^ , et qui kd faisoient oipbrage, se sentissent des eflfete de sa colère-, et il vpuloit relever spa crédit avec plus d'éclat, pai;ee qu'il savoit qu'd, avoit été cru diminua. Il n'en put venir à bout à Fontainebleau; et sans se rendre , quoiqu'il fât i;éduit à l'extrémité par la violence de 3on mal, ilif^t allei; la cour à Paris, où il se fit transporter ; et. là , quoiqu'il ne vît le Roi que dans les visit^sque Sa Majesté hiifaisoit l'honneur de lui rendre,
(0 Le cardinal ne jouit pas long-temps : Cinq-x^ars avoit ële exécute à Lyon lé la septembre i643- Richelieu mourut à Paris le 4 décembre de la mémcann^e.
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il sut si bien se prévaloir des tendresses feintes ou véritables qu'il en recevoit, que peu de jours avant sa mort il fit chasser de la cour Troisville , capitaine des mousquetaires de la garde; Tilladet , capitaine au régiment des Gardes; La Salle et quelques autres, quoique le Roi eût une peine incroyable à s'y résoudre, et principalement à l'égard de Troisville. L'on croit même que la difficulté que le cardinal y reconnut le saisit tellement, par l'idée qu'il avoit de la diminution de sa faveur , que la crainte et le dépit avancèrent sa mort de quelques jours. Il finit les siens après cette dernière victoire le 4 de décembre 1642 ; et il est mort en possession d'une si grande autorité et d'une si belle réputation , que ses conseils ont été suivis après son trépas, et que ses propres ennemis ont respecté sa mémoire. Le Roi vint à Paris ce jour-là : il ne le vit qu un moment devant qu'il rendît l'esprit -, et lorsqu'il sortit du Palais-Cardinal, il voulut que les portes en demeurassent saisies par ses gardes. L'avis qu'on en donna au cardinal av^int qu'il mourût le mortifia sensiblement : ce lui eût été un bien plus rude déplaisir s'il eût prévu l'indifTérence avec laquelle son maître apprit la nouvelle de sa mort. Aussitôt que je le sus, j'allai trouver le Roi pour le supplier d'avoir quelque bonté pour Monsieur. Je croyois prendre une occasion très-favorable pour le toucher : il me refusa, et alla le lendemain au parlement faire enregistrer contre lui la déclaration dont on sait le sujet sans que je l'explique ici. Je voulus m'aller jeter à ses pieds lorsqu'il entreroit au parlement , pour le supplier de n'en pas venir à cette extrémité : il en fut averti , et me l'envoya défendre j rien ne put le détourner de cet injurieux des-
sein. Après avoir donné quelques ordres particuliers , il alla à Saint-Germain , et remit le maniement des affaires au cardinal Mazarin par Tavis du cardinal de Richelieu , et eut pour conseil avec lui MM. de Chavigny et Des Noyers. Ce dernier ne garda pas longtemps sa place ] les deux autres, qui avoient toujours eu une extrême jalousie de sa faveur pendant la vie du cardinal de Richelieu , se trouvèrent dans une parfaite intelligence, et conspirèrent sa perte. Des Noyers, pour une légère mortification que ces messieurs lui suscitèrent adroitement , demanda son congé , et le Roi le lui accorda. Le cardinal Mazarin fit donner sa charge au sieur Le TeHier , qui étoit intendant de la justice dans l'armée de Piémont , où on l'envoya chercher exprès pour être secrétaire d'Etat.
[1643] Le désir extrême que j'avois de revoir Monsieur à la cour m'en fit naîti*e l'espérance quand le cardinal de Richelieu mourut , parce qu'il étoit à Blois , où il avoit toujours demeuré depuis qu'il étoit revenu de Savoie par l'accommodement bizarre qu l'abbé de La Rivière fit de sa part. Je n'étois pas seule à qui cette mort donna de la joie, puisqu'on' un nombre infini de particuliers l'on peut juger ' la Reine et Monsieur en durent sentir beaucoup voir perdu leur plus grand ennemi. Toutefois ? jouirent pas sitôt de la bonne fortune que cette sembloit leur promettre. Tous les malheurs du c* subsistèrent , et l'on ne devoit pas s'en étonùe qu'il avoit eu le crédit de faire agréer au Roi cf avoit voulu substituer à sa place. Je pense i jamais eu que lui au monde qui ait disposé, c testament , du bien qui dépendoit de la pur
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Roi : cela se peut dire , puisqu'outre la sabstitution du cardinal Mazarin , il a laissé à la plupart de ses héritiers et de ses amis des charges et des gouyeroemens.
U éloit arrivé Faonée d'auparavant, et assez mal à propos pour ces nouveauix ministres., un changemeot fort considérable en Fraace causé par k mwt du cardinal Infant. Il mourut d'uae fièvre tierce qui ne Favoit pas empêché d être toute la campagne à Fàrmée , et de reprendre Aire deux mois ou: enviro» après que le maréchal de La MeiHeraye Feut pris. Sa maladie ne paroissoit pa3 par làfort dangereuse -, néanmoins quand il fut retourné à Bruxelles , il y mourut en fort peu de jours : ce qui a feit accuser les Espagnols de Fa'Yoir empoisonné , dans la orainte qu'ilîs eurent qu'il ne se rea4it maiti^e de la" Flandre par une alliance avec la France. Tel étoit véritablement son dessein. La Reine m'a dit qu'elle aveit trouvé dans la cassette du Roi après sa mon des Mémoires où elle avoit vu que mon mari?rge étoit résolu avec ce prince 5 elle ne me dit ^ue cela : c'étoit assez pour juger que si les Espagnols en avoient eu la moindre lumière , ils s'en seroient défaits de quelque manière que ce pût être. Quand cette perte arriva, le Roi dit fort rudemei^t à la Reine : « Votre frère est mort. » Cette nouveDe si sèchement annoncée lui fut un surcroît de douleur dans un ac^ cident aussi sensible que lui étoit la mort d'un frère qu'elle aimoit chèrement et avec justice , puisqu'elle en étoit aimée de même : d'ailleurs c'étoit un prince de mérite, fort bien fait de taille , quoique petit, autant beau de visage que Fon le peut être , et parfaitement honnête homme. En mon particulier, lorsque je
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fis réflexion sur mes intérêts , j'en fus très-fâchée , parce que c'étoit rétablissement du monde le plus agréable pour moi à cause de la beauté du pays , de sa proximité à ceïui-ci , et par la manière d'y vivre , qui n'est point éloignée de celle de France. JPour lesqualités de la personne, quoique je l'estimasse beaucoup , c'étoit à quoi je pensois lé moins. Si ces desseins-là eussent réussi , les ministres qui succédèrent au cardinal de Richelieu eussent trouvé moins de besogne. Monsieur crut avoir meilleur marché d'eux que du défunt ; il envoya Tabbé de La Rivière à la cour pour traiter son accommodement , et il le traita à la vérité d'aussi bonne foi qu'il avoit fait l'autre. Dès ce voyage-là il commença d'agir avec moi de la belle manière qu'il a continué depuis : il me fit une pièce auprès du Roi sur un sujet dont il ne me souvient pas. L'accommodement de Monsieur se fit , et il revint à Paris et vint descendre chez moi. Je commençai mon discours par me plaindre de l'abbé de La Rivière , qui commençoit d'être en faveur auprès de lui ; il ne reçut pas mes plaintes ainsi que je me l'étois promis : ce qui ne refroidit point la joie que j'eus de le voir. Il soupa chez moi, où étoient les vingt-quatre violons : il y fut aussi gai que si MM. de Cinq-Mars et de Thou ne fussent pas demeurés par les chemins. J'avoue que je ne le pus voir sans penser à eux , et que dans ma joie je sentis que la sienne me donnoit du chagrin. Le lendemain il alla à Saint-Germain , où il fut fort bien reçu du Roi. Pour la Reine , on n'en peut pas douter, puisque la dernière affaire qui avoit fait éloigner Monsieur leur avoit été commune. 11 ne fit pas grand séjour auprès de Leurs Majestés: il y alloit de fois à T. 4^- ^7
autres , et passa c^t hiver-là, à Paris. D n'y eut jamais tant de bals que cette annëe-là. Le mariage de M. de Montglat (0 avec mademoiselle de Chiverny en fit faire quantité-, je me trouvois à tous/ J'ëtois d'autant plus aise de ce marigge , que cette jeune personne, qui ëtoit d'agrëable compagnie , fut depuis toijjours auprès de moi, parce qu'elle vint demeurer avec madgme de Saint-Georges sa belle-mère. Je ne possédai pas longtemps cette bonne compagnie , à cause de la mort de madame de Saint-Georges ^ elle avqit été malade tout Thiver peu après le mariage de son fils ; elle fut' contrainte de garder Le lit, et son mal wgmenta le 1 3 de février: elle eut le transport au cerveau, qui lui fit per* dre connoissance. J'appris le matin , à mon réveil, Tétât où elle étoit ^ je me levai en grande diligence pour aller lui témoigner par quelques devoirs la reconnoissance que j'avois de ceux dont elle s'étoit si dignement occupée auprès de moi depuis que j'étois^aa monde. J'arrivai comme on employoit tojus les remèdes possibles pour la faire revenif -, on y réussit après beaucoup de peine, et aussitôt on lui apporta le viatique etTextrême-onction, qu'eUe,reçut avec tous les témoignages d une ame véritablement chrétienne. Elle répondoit à toutes les prières avec une dévotion admirable : ce qui n étonnoit pas ceux qui savoient comme elle avoit pieusement vécu. Cela fait , elle appela ses enfans pour leur donner sa bënëdictioq , et me demanda permission de me la donner aussi ; elle
(1) M, deJf^ontgiat: Fraifçois de Paule de Cleimont. U épousa C^ cilc-Elisabeth , pelite^iille du chancelier de Chiycrny , qui fat trèsgalanic, et eut une longue intrigue avec Bnssy-Rabutin. Montglat composa des Hémoires qui font partie de cette série.
DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. [l643] 4^9
me dit que Fhonneur qu'elle avoît d'être auprès de moi depuis ma naissance faisoit qu'elle osoit prendre cette liberté. Je sentois une tendresse pour elle qui rëpondoit à cell^e qui paroissoit dans tous les soins qu'elle avoit eus de mon éducation; je me mis à genoux auprès de son lit, les yeux baignés de larmes ; je reçus le triste adieu qu'elle me dit ; je l'embrassai. J'étois tellement touchée de sa perte et d'une infinité de bonnes choses qu'elle m'avoit dites , que je ne la voulois pas quitter qu'elle ne fût morte. EHe pria qu'on me- fît retirer, et ses enfans aussi-, elle s'attendrissoit trop par nos larmes et nos cris , et témoignoit que je faisois seule tout le sujet des regrets qu'elle étoit capable d'avoir. Je m'en allai dans ma chambre , où je ne ftls pas plus tôt entrée qu'elle commença d'agoniser , et mourut un quart-d'heure après.
Monsieur vint presque dans ce teïnps-là , mç trouva fort affligée , et me dit qu'il ne falloit pas que je demeurasse dans un logis où il y avoit un corps mort y et principalement celui d'une personne dont la perte m'étoit si sensible* 11 me commanda d'aller coucher à l'hôtel de Guise , où il logeoit alors ; il me laissa sa chambre, et alla chez les baigneurs. Quand je le revis , il me témoigna avoir beaucoup de déplaisir delà mort de madame de Saint-Georges , et de grands ressentinlens des services qu'elle lui avoit rendus et à moi. Cela donna lieu de parler de remplir sa place : je lui témoignai désirer d^avoir madame de Vitry , sœur de madame de Saint-Georges •, il ne me fit point de réponse : ce qui me fit juger qu'il pensoit à d'autres;
Aussitôt que je fus à l'hôtel de Guise , j'allai avec mademoiselle de Saint-Louis , qui m'y avoit suivie ,
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voir madame la comtesse de Fiesque <0 qui yiogeoit. Elle me témoigna prendre beaucoup de part à ma douleur : et en effet , outre ce qu'elle pouvoit sentir en cela pour ma considération , j'avois sujet de croire qu'elle étoit affligée de la mort d'une personne qui avoit été fort de ses amies. Je m'en allai le lendemain au coûtent des carmélites de Saint-Denis, pour attendre là que Monsieur m'eût choisi une gouvernante. Je lui écrivis de là et à la Reine , si ma- mémoire ne me trompe ^ pour les supplier de me donner madame la comtesse de Fiesque ou Inadame la comtesse de Tillière sa belle-sœur, toutes deux personnes de qualité , de mérite et de vertu , et mes parentes» A dire le vrai, j'affectionnois beaucoup plus la dernière que la première; je m'attendois de l'avoir, sur la proposition que je faisois de l'alternative. Ce qui me le faisoit encore espérer étoit que la comtesse de Fiesque étoit malade depuis six mois , et presque hors d'état de vaquer à une charge aussi fatigahte que celle-là'. Cependant ce fut un remède merveilleux contre ses maux: . incontinent que Monsieur lui eut fait dire qu'il déûroit la mettre auprès de moi, les forces lui revinrent, et cette nouvelle lui redonna comme miraculeusement la santé. Monsieur envoya Goulas à Saint-Denis , où il y avoit déjà huit jours que j'étois , me donner la nouvelle de. ce choix , et me demander quand il me plairoit qu elle me vînt trouver. Je répondis à Goulas qu'il eût à me l'amener le lendemain , et je le chargeai de faire là-dessus mes complimens à Son Altesse
Royale. J'ai su depuis que les raisons qui l'obligèrent
(i) La comtesse de Fiesque ; Anne Le Veneur, yeaye de Franeois, comte de Fiesque.
DE MADEMOISELLE Up, MOJHTPENSIER. [iq43J 4^^
de préférer la comtesse de Fiesque à la comtesse de Tillière et à toute autre étoit la qualité de veuve , plus convenable à cette fonction que celle d'une femme pariée. Elle avoit été dame d'atour de feu ma mère : il vQuloit lui ôter k. pçét^ntiDn qu elle pouvoit avoir dte l'être de Madame d'aujpurd'hui , parce que pendant qu'il Favoit eue dans sa maison elle s'étoit fort intriguée, et jusqu'au point que si ma mère ne fût pas ' morte , Monsieur l'auroit ôtée d'auprès d-ellé : ce que je sais d'original. De sorte que Son Altesse Royale, qui vouloît éloigner de telles gens de sa maison, dont il n'y en avoit déjà que trop , en fit ma gouvernante , et pré*vit bien que le peu d'inclination que j'avois pour elle ne me feroit rJBn prendre de son Kumeur. Lorsqu'elle arriva à Saint-Denis , je ht reçus fort bien, et je ne manquai pas de hii témoigner beaucoup de joi« d'être entre ses mains ^ que je l'avois souhaité et y avois contribué. Elle me fit connoître qu'elle le savoit bien, et qu'elle se sentoit m'être fort obligée. Ainsi les premiers jours se passèrent bien doucement : elle y coi:itribuoit fort aussi par les agrémens de son esprit ; elle me faisoit mill^ contes de son temps , très-capables de divertir , qui me feisoient prendre grand plaisir à sa conversation : et de fait , quoique vieille , elle est d^ussi agréable entretien que personne du monde. Elle commença sa fonction par un inventaire qu'elle fit faire de tous mes bijoux pour m'empêcher d'en donner sans sa permission , et principalement de plusieurs qui étoiènt dans un cabinet à part, dont elle avoit peur que je ne fisse dçs présens à madame de Montglat.Elleprit ensuite la clef demonécritoire, qui y tenoit d'ordinaire': ce qui faisoit qu'elle demeuroit
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toujours ouverte^ afin de la garder, parce qu'il n'étoit pas à propos, disoit-elle, qu'elle fût en ma disposition, et qu elle devoit voir tout ce que j'écrivois, et à qui. Ce procédé me déplut au dernier point, et je trouvai sa direction bien gênante : cependant , quoique peu accoutumée à une telle dépendance , je soufffois cela sans rien dire. A la vérité je n'en pus pas fkire autant dans une autre occasion qui arriva bientét après , sur quelques intérêts des enfans de madame de Saint- Georges, avec qui elle en usa mal. Je rappelai alors tous mes chagrins , et les lui témoignai assez respectueusement \ de là vint quelque aigreur : et cette querelle, d'agréable que je l'avois trouvée , me la rendit fâcheuse. Nous devînmes depuis fort sujettes à nous brouiller ensemble. Je me trouvai un jour un peu incommodée de rhume : mon médecin m'ordonna quelque rismède , que je ne voulus point prendre , comme cela m'étoit assez; ordinaire. Elle s'imagina , quoique j'eusse, qiainze ans passés, • qu'il falloit me traiter en enfant : e)Ie m'enferma dans ma chambre , et fit dire à ma porte qu'on ne me yoyoit point, parce que j'étois malade. Je trouvai cette manière d'agir aussii haute qu'elle étoit incommode , et toutefois je ne me voulus point autrement cabrer : je témoignai seulement desi ressentimens d'enfant. J'eus le moyen d'échapper de ma chambre ; je m'en allai à son cabinet, où je sar^ vois qu'elle étoit 5 je Tenfermai, et j'emportai la clef* Elle fut quelques heures en inquiétude , parce que l'on ne pouvoit avoir des serruriers; et sa peine étoit d'autant plus grande que j'avois enfermé spnpetit-fils dans un autre lieu , et qui crioit comme si je l'eusse np^altraité. Je prenois un plaisir non pareil à l'embarras
où je m'apercevois bien qu elle ëtoît , et il n'y avoit point de malice dont je ne m'àvisasde pour nie Venger d'elle : attssi ne me consolai-je du jii^océdë qu'elle tenoit avec moi que par toutes les pièces que je lui pou-» vois faire. Elle adoucitun peu- son humeur, et nie laissa voir le mcmde \ eeh ne Mssa pas de se* passer d'une manière à dotiner toujours quelque sujet de picoterie. Les plus ordinaires visites que je recevois étoient de ces demoiselles dont j'ai ci-devant parlé -, et quand nous étions toutes ensemble , la comtesse de Fiesque venoit contrôler notre conversation 5 elle trouvoit que nous ne traitions dans nos propos que de bagatelles qui ne fâisoient fms l'esprit : comme si nous eussibns dû à notre âge nous entretenir des choses' du moiide les plus sérieuses.
Dent ittbîs après qu'elle fut avec moi, madame de Guise revint d'Italie, où la cour l'avoit reléguée. Elle arriva plus tôt quel'On neFattendoit. Cette surprise m' empêcha- d'aller au devant d'elle. Aussitôt que je sus sa venue, j'allai la visiter à l'hôtel de Guise : dont elle me témoigna une extrême joie. J'y reçus toutes les aiÉitiés possibles de mademoiselle de Guise et de mes-, siedrs ses frères les^hevalîers de Guise et de Jôitivifle, qui sont aujourd'hui , savoir, le premier M; le duc de Joyeuse, et l'autre le çhetalier de Guise. Le leiidemain madame de Guise vint dîner chez* moi , et depuis durant un très-long temps je la voyois presque tous les jours chez elle. J'y rencontrai une fois madame et mademoiselle d'Epernon , qu'il y avoit cinq'ou six ans que je n'avois vues telles avoient étéperidant tout ce teniipslà en Guienne ou en Angleterre, et depuis leur retour eUesin'avoîent osé venir chfezmoi^parce que M: d'Eper-
non ëloit mal avec Monsielir. Nous n'y prenions pas €lle§ ^t moi assez d'intérêt pour en avoir moins d'amitié les un^ pour l^s autres : c'est pourquoi ce nous fut une extrême joie de rencontrer une si favorable ocjcasion de nous devoir ; et afin de pouvoir continuer, j'en demandai permission à Monsieur , qui me, l'ac* corda. Le premier jour que je les revis chez madame de Guise , j'y trouvai madame Martel, qui est une femme assez libre, qui dit qu'il falloit marier M. le^ chevalier de Cuise, qui est, comme je viens do dire, M. de Joyeuse , avecm^demoisellé d'Eper^ion. Mademoiselle de Guise et moi sur-le-champ témoignâmes ^'approuver fort et même le souhaiter ^ et je pense que l'amour que le chevalier a fait depuis paroitre pour elle prit naissance dans son cœtir en ce moment ^ parce qu'il n'en avoit point donné jusque là de marque : ce dessein pourtant n'a pas eu l'effet que j'avois désiré. J'avois une amitié si forte pour ipadame et mademoiseille de Guise, que je ne me pouvois passer de les voir toos^ les jours. J'y avois manqué une fois : j'y voulus aller après souper. Madame la comtesse de Fie;sque s'y opposa : nonobstant toutes ses difficultés , je l'emportai. Cette visite me coûta une prison d^ cinq ou six jours. Je m'étois imaginé que cela n'avoit pu arriver sans la participation de madame de Guise ; je n'eus plus d'empressement de l'aller voir, et sentis depuis un peu de froideur pour elle.
Sur la peine que je faisois à madame la comtesse de. Fiesque , elle voulut se fortifier contre moi des ordres de Monsieur, et lui porta pour, cet effet un grand Mémoire de la conduite que j'avois à tenir , dont le premier article étoit que je fer ois le signe de la croix
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à mon réveil , et le reste de la portée de tout qe que Ton pouvoit prescrire à un enfant , quoique j'eusse déjà seize ans. Ce qui me chagrina le plus, ce fut une loi fâcheuse quelle me fît imposer par la seule considération de sa. commodité. Son âge et son humeur lui f<»soient éviter de sortir le soir : elle n osa directement m'empécher d'aller au Cours , qui étoit la seule occasion que j'avois deme retirer tard : elle me fit défendre dV aller sans en demander permission a Monsieur. La distance qu'il y a des Tuileries à l'hôtel de Guiae ou il logeoit me faisoit souvent perdre l'occasion de trouver Son Altesse Royale , ou d'avoir répwse à temps ] et par ce moyen il y avoit bien des jours que j'étois privée du plaisir de cette promenade. Elle se servoit aussi de Faytorité de Monsieur poui: me mor-% tifier , lorsque la sienne ne lui suffi^oit pas.
Peu après que l'on eut mis madame la comtesse de Fiesque auprès de moi , le^Roi tomba mâls^dedela maladie qu il avoit eue devant le voyage de Perpignan*: cela m'obligeoit à lui rendre mes devoirs, et j'allois souvent à Saint- Germain. Le Roi prenoit plaisir à mes visites , et me faisoit toujours fort bonne mine , aussi n'en revenois-je jamais que vivement touchée de son mal ; dont chacun auguroit que la suite s»eroit funeste. En effet, au commencement du mois d'avril suivant,' peu après Ja disgrâce du sieur des Noyers dont j'ai parlé , il commença à empirer , et ne fit que languir et souffrir jusqu'au quatorzième jour de mai , qui fut celui de son décès, Si le pitoyable état où la maladie avoit réduit son corps donnoit* de la compassion j les pieux et généreux sentimens de son ame donnoient de l'édification : il s'entretenoit de la mort. avec une
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rësotation toute chrëtienœ ^ il sY éfoit «i bien prépare , qa'à la vue de Saint-Denis par les fenêtres de la chambre du château neuf de âaint^-Gemiain , où il s'étoit mis pour ^re en plus bel air qui- au vieux , il montroit le chemin de Saint-Donis, par lequel on meneroit son corps ; il feiscttt reitiarquev un endroit où il y a^it un mauvais* pas, qWil i^^ecommandoit qu'on évitât , de peur que le chariot ne s'embourbât. J'ai même ouï dire que durant sa maladie il avoit mis en musique le De profundts qui fut chanté dans sa chambre incontinent après sa mort , comme c'est la coutume de faire aussitôt que les rois sont dëcëdés. 11 ordonna avec la même tranquillité d'esprit ce qui seroit à faire pour le bien et râdmtnistratidn de son royaume quand il seroit mort.* JPe ne dis riem de ses déclarations de dernière volonté en &vedr de la Reine et des pirinces ; ce n'est pas lUie matière qui doive faire partie de mes Mémoires : cela se verra uàenx et plus particulièrement dans les histoires du temps. Je mets encore dansce rang-là ce qui se passa lorsque la Reine alla au parlement pour s'y faire déclarer régente.
Je reviens donc à ce qui me regarde. De^is quels Reine fut à Paris, où elle fisa son séjour, j^allois tous les jours au Louvre, et plutôt deux fois qu'une^, mon occupation ordinaire y étoit de me jouer avec le Roi ou M. le duc d'Anjou, qui étoit l'enfant du mtonde le plus joli, et pour qui j'ai toujours eu grande amitié. De toutes les filles de la Reine, cdle avec qui je m'arrêtois le plus volontiers, c'étoitNeuiUant (0,qui
(i) JVeuillant: Suzanne de Bandeau de Neuillant. Elle épousa depuis^ le maréchal do NàYàilles.
DE MADEMOISELLE DE MOI^TPEISSIER. [l643] 4^7
ëtoit fort aimable et fort spirituelle. Au comiaent^ement de la régence, il se fit un parti contre la faveur du cardinal Mazarin, quW nommià le parti des importans; ils faisoient grand' bimit , et ce fut sans eSiefc. La prison die M. dé Beanfort, qui fut arrête presque des la naissance de cette cabale dont il ëtoit le chef, disr sipa cette faction en un instant ; et cette détention n eut aucune suite , quoique peu auparavant AL de Nemours eût épousé mademoiselle die Vendôme. Pendant que ce parti4àsubsistoit, il arriva ime affaire qui i^t grand bruit à la cour. Madame de Montbazon trouva un soir chez elle deux billets (0 d'une dame à iin cavalier 5 eUe dit aussitôt qu'ils étoient de madame de Longueville, et que Coligni, qui Fétoit venue voir ce jourJà , les avoit laissés tomber de sa poche. Il faut remarquer dans cette histoire que Topinion médisante de là cour étoit que M. die Longueville aimoit madame de Montbazonvdepuis long-temps, qu'il étoit bien avec elle, et que madame laprinoesse lui avoit défendu de la voir depuis son mariage. Avant que de dire quelle suite eut la pièce que madame de Montbazon prétendoit faire à madame de Longueville , je veux mettre ici une copie des billets qu'on dit qu'elle avoit trouvés, puisque j'en ai une très-fîdèle de fort bon lieu : elle m'a été donnée avec le titre.
Copie des lettres supposées qui furent fjvupéés chez madame de Montbaaàu. '
a J'aurois beaucoup plus de regret dii -changement
(i) Deux billets : Ces biUets étoient de madame de Foucpierolles (Jeanne -Lambert d'Herbigny), et elle les avoit adressés au comte de Maal«yrîer.
riHlM
de votre coaduite, si je croyois moins mériter la contiQuation de votre affection. Je vous avoue que tant que je l'ai crue véritable et violente , la mienne vous a donné tous les avantages que vous pouviez souhaiter. Maintenant n^espérez pas autre chose de moi que Testime que je dois à votre discrétion. J'ai trop de gloire pour partager la passion que vous m'avez si souvent jurée , et je ne veux plus vous donner d'autre punition de votre négligence à me voir que celle de vous. en priver tout-à-fait 5 je vous prie de ne plus venir chez moi, parce que je n'ai plus le pouvoir de vou^j )e commander. »
En voilà une, et voici en quels termes étoit l'autre:
((De quoi vous avisez-vous après un si long silence? Me savez-vous pas bien que la même gloire qui m'a rendue sensible à votre affection passée me défend.de soufirir les fausses appareoçes de ça continuation? Yoùs dites que mes soupçons et mes inégalités vous rendent la plus malheureuse pet*sonne dû monde : je. vous assure que je n'en crois riea, bien que je ne puisse nier que vous ne m'ayez parfaitement aimée , <îQmme vous devez avouer que mon estime vous a dignement r^écompénsé. En cela nous nous son^mes rendus justice, çt je ne veux pas avoir dans la suite moins de" bonté, si votre conduite répond à mes intentions. Vous les trouveriez moins déraisonnables si vous aviez plus de passion, et les. difficultés de me voir ne feroient que l'augmenter au lieu de la diminuer. Je souffre pour n'aimer pas assez, et vous pour aimer trop. Si je vous dois croire , changeons d'humeur^ je trouverai du repos à faire mon devoir, ek
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VOUS devez y manquier pour vous mettre en liberté. Je n aperçois pas que j'oublie la façou dont vous avez passé avec moi l'hiver, et que je vous parle aussi franchement que j'ai fait autrefois. J'espère. que vous en userez aiissi bien , et que je n'aurai point de regret d'être vaincue dans la résolution que j'avois faite de n'y plus retourner. Je garderai le logis trois ou quatre jours de suite , et l'on ne m'y verra que le soir : vojis en savez la raisop. »
Madame de Montbazon , avec ces deux lettres , débita cette circonstance à tant de personnes et avec tant de railleries, qu elle fut bientôt divulguée» Sitôt que nïadame la princesse en eut connoissance , son humeur haute et fière la fit éclater avec chaleur contre madame de Montbazon : chacun attribua la calomnie^ que celle-ci avoit répandue à la haine et à la jalousie qu'elle avoit contre madame de Longueville. Les amis de madame la princesse allèrent lui offrir leurs services; la cour se partagea dans cette occasion: tous les importans prirent le parti de madame de MontbazoQ , et la Reine ne manqua pas de prendre l'autre. Ce qui le fortifia encore de la plus grande partie de la cour étoit que M. le duc d'Enghien , à jH'ésent M. le prince , venoit de rendre un service si considérable à l'Etat par le gain de la bataille de Rocroy , qu'on ne lui en pouvoit assez témoigner de gré. La gloire de ce prince, la réputation avec laquelle il revenoitde la campagne, rendirent madame sa mère plus fière qu'à l'ordinaire 5 et lorsqu'on vint à parler d'accommodement , elle voulut que madame de Montbazon lui fît satisfaction. L'affaire fut long-temps eh négo-
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dation, parce que cette dernière ne vouloit pas se soumettre ^ la Reine interposa son autorité : eile s y résolut. Le jour qui fut choisi pour cette soumission ^ madame la princesse assembla chez elle , où madame de Montbazon devoit venir , tous ses amis et amies; de sorte quHl se trouva une excessive quantité de monde à Thétel de Condé. Monsieur y ëtoit, et je ne pus k mon égard me défendre à'y aller , bien qu'alors je n'eusse pas d'amitié pour madame la princesse ni pour pas un de sa famille *, néanmoins je ne pouvois avec bienséance dans cette occasion prendre un parti contraire au sien , et c'étoit là un de ces devoirs de parenté dont l'on ne se peut défendre. Madame de Montbazon, qui étoit fort parée,' entra dans la chambre de madame la princesse avec beaucoup de fierté-, et lorsqu'elle fut près d'elle , elle lut dans un papier qui étoit attaché à son éventail les excuses qu'on lui avoit prescrit de dire , qui étoient en ces termes :
c( Madame, je viens ici pour vous protester que je suis très-innocente, de la méchanceté dont on m'a voulu accuser. Il n'y a aucune personne d'honneur qui puisse dire une calomnie pareille. Si j'avois fait une faute de cette nature , j'aurois subi les peines que la Reine m'auroit imposées ; je ne me serois jamais montrée dans le monde , et vous en au rois demandé pardon, je vous supplie de croire que je ne manquerai jamais au respect que je vous dois , et à l'opinion que j'ai de la vertu et du mérite de madame de Longueville. »
DE MA.DEliOISELLE DE MONTPENSIER. [l643] 43 1
Réponse de madame la princesse à madame la
duchesse de Montbazçn. .
« Madame , je crois très-y olonti^s Tassorance que vods ipe donnez de n^avoir xmUe part à la méchanceté que Ton a publiée : je défère trop -au commandement que la Reine m'en a fait. »
Quaipid on fait de ces actions, i} n'est pas ordinaire ni facile de les fair*!^ de bonne grâce , et le ton de celui qui $'excuse montre bien que Je cœur ne se repent point de la faute quil a commise. Aussi ce que madame de Monthazon dit ne fut pas mieux reçu qu elle le prononça : madame la princesse lui fit un discours plus court que le sien , quoiqu'il le fût assez , d'un air peu radouci , et sans rien quitter de cette majesté dont elle savoit si bien accompagner tout ce qu'elle faisoit. Cela n'étoit qu'une apparence de raccpmmo-. dément : aussi la réconciliation ne dura pas longtemps, comme on le verra ci-après.
L'état où se trouvent aujourd'hui les affaires m'oblige à dire comme l'on en auguroit favorablement en ce temps-là, pour faire voir de combien l'on s'est trompé dans les conjectures que l'on en fit : ce n'étoit que réjouissances perpétuelles en tous lieux.; il ne se passoit presque point de jour qu'il n'y eût des sérénades aux Tuileries ou dans la place Royale. Il sembloit que les démonstrations extérieures que l'on devoit au moins donner du regret de la mort du Roi , encore toute fraîche, ne pouvoient compatir avec la joie que donnoient les belles espérances que l'on avoit conçues du bonheur de la régence de lai Reine, ia
disgrâce où elle avoit toujours été pendant la vie de son mari avoit touché le cœar de tout le monde , et loi en avoit acquis raffection; chacun s'en promettoit aisément le prix , et tout ce que Ton pouvoit attendre de la bonté d'une Reine qui avoit toujours témoigné en avoir beaucoup. L'on ne le croiroit pas mémç encore si on ne Téprouvoit aujourd'hui, qu elle , qui avoit fait une si rude expérience du péril qu'il y a de laisser toute l'autorité du' gouvernement à un seul ministre, quoique fort habile , eût été capable de l'abandonner, comme elle a fait absolument , au plus mal habile et au plus indigne homme du monde. Aussitôt que Ton a commencé de s'en apercevoir , hes gens, de bien ont connu que le royaume avoit fait une grande perte à la mort du Roi, et la conduite présente de la Reine l'a bien justifié depuis dans l'esprit de tout le monde du blâme qu'on lui avoit donné de l'avoir méprisée , et d'avoir toujours un peu sévèrement observé de ne lui donner aucun pouvoir dans les affaires , et peu de liberté. S'il ént des, sujets particuliers de la maltraiter ou qon, je ne le sais pas; j'ai cependant ouï dire que le Roi dit un jour de ma mère à Monsieur : « Mon <( frère, je voudrois bien changer de femme avec « vous ; et vous ne le voudriez pas, parce que yous a y perdriez. » Je ne saurois ni justifier ni blânoierla différence qu'il mettoit dans le mérite de ces deux personnes-là, parce que je n'ai jamais vu ma mère: je laisse à ceux qui les ont connues toutes deux à discerner si le jugement du Roi étoit bon en cette rencontre.
Pendant la première année du veuvage de la Reine , elle visita soigneusement toutes les églises de Paris; et
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comme il ny a guère de jours qui n aient leur fête particulière en quelques-unes, elle observoit de se trouver à toutes. J avois alors un tel attachement d'inclination aussi bien que de devoir auprès d'elle , que je la suivojs partout^ je me privois des promenades oùj'auroispu avoir du plaisir, pour lui tenir compagnie en tous les lieux où elle alloit-, et quoiqu'elle fît peu de compte de mes' soins et qu'elle ne me fît part d'aucune chose , je rendois cette assiduité sans ennui, et la forte amitié que j'avois pour elle m'en faisoit tout souffrir. Un de ses divertissemens ëtoit d'aller se promener les soirs dans le jardin de Renard, qui est au bout de celui des Tuileries : madame de Chevreuse , Beaumont , quelques autres et moi , y jouèrent un jour la collation , et la Reine en fut priée ; il fut aisé d'ajuster le jour avec sa commodité : elle y alloit presque tous les jours d'étés Madame la princesse s'y trouva ce jour-là , et madame de Montbazon y arriva après. La première déclara qu'elle ne seroit point de la collation si l'autre y demeuroit ; madame de Montbazon ne voulut point s'en aller : l'affaire fut long-temps agitée , le succès ne fut pas bon pour ceux qui avoient appétit. Après deux ou trois heures d'allées ou venues d'un parti à l'autre, Ton conclut seulement de se séparer sans faire collation. Le lendemain , madame de Montbazon reçut un ordre du Roi de se retirer en une de. ses maisons. Cette occasion qui renouvela leur querelle me fera dire , au sujet de ce qui en fut la cause , ce que je sais à la justification de madame de Longuevill,e. Ce n'est pas que je croie qu'une si bizarre aventure ait jamais pu nuire à sa réputation: aussi n'est-ce. à bien dire qu'un soin que je T. 4^' ^^
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prends de rendre la vérité connne, sans prétendre que madame de Longueville en ait.besoin. J*ai su , dîs-je, de bonne part pour le pouvoir assurer, que ces lettres qui furent trouvées chest madame de Montbazon étoient tombées de la poche de M. de Maulevrier , à qui madame de FouqueroUes les avoit écrites. Je ne dirai pas pour cela qu'il en faille tirer de mauvaises conséquences contre celle-ci : Ton peut dire que Tintention de madame de Moutbazon ne peut être vérifiée qu'à sa honte. Son départ surprit beaucoup de gens*, et la grande intelligence qui étoit entre elle et madame de Chevreuse , qui étoit revenue à la cour comme généralement tous les autres exilés depuis la régence , fit croire que cette retraite auroit plus de suite, puisque tous les importans étoient de leurs amis. La Reine ne laissa pas de bien traiter madame de ChevréUse , et peu apr^s l'on mit ordre à dissiper la cabale. Madame de Seneçay, qui avoit été aussi du nombre des exilés du temps de l'autorité du cardinal de Richelieu, revint faire sa charge de dame d'honneur de la Reinç , où l'on avoit mis madame de Brissac, qui se retira avec les bonnes grâces de la Reine. Madame de Lansac, que le cardinal de Richelieu avoit fait gouvernante de M. le Dauphin et de M. le duc d'Anjou, eut aussi ordre de se retirer, comme une personne qui avoit été choisie contre le gré de la Reine. Elle avoit voulu confier l'éducation de ses enfans à madame la marquise de Saint-Georges, ma gouvernante , qui ne m'eût pas quittée pour cela ; Monsieur n'y auroit pas consenti, ou je serois restée auprès de la Reine. L'on ôta le Roi des mains de madame de Lansac, pour le mettre en celles de madame
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de Seneçay. Le changement que la régence de la Reine apporta aux affaires procura, comme j'ai dit, le retour à tous ceux que la faveur du cardinal de Richelieu avoit éloignés de la cour. Madame d'Hautefort y fut rappelée. 5 M. d'Epernon se raccommoda alors avec Monsieur,. dont j'eus beaucoup de joie pour l'amitié que j'avois et que j'ai toujours depuis conservée pour madame et mademoiselle d'Epernon. Les fréquentes visites que M. de Beaufort leur rendit en ce temps-là firent croire qu'il avoit intention d'épouser celle-ci , parce que l'on en avoit autrefois parlé en Angleterre lorsqu'ils y étoient. C'étoit une vision 5 et M. de Joyeuse , qu'on, appeloit alors le chevalier de Guise , lequel avoit effectivement du dessein pour mademoiselle d'Epernon , continuoit à lui faire sa cour régulièrement sans avoir de jalousie.
Les premiers mois de la régence furent les plus beaux que l'on pût souhaiter. Celui à qui dans les commencemens il sembloit qu'elle devoit porter plus de bonheur , je veux dire M. de Beaufort , fut le premier qui se ressentit de la disgrâce. Aussitôt que la Reine fut la maîtresse , il parut que toute la faveur ne regardoit que lui, et le seul qui lui faisoit ombrage étoit le cardinal Mazarin. Gela mit bientôt de la haine entre eux deux: l'intrigue du cardinal l'emporta sur l'autre, l'on ^ en fit une affaire d'Etat , et lorsqu'on y pensoit le moins Ton arrêta M. de Beaufort dans le cabinet de la Reine : ce qui fut exécuté par le sieur de Guitaut, capitaine de ses gardes. Le lendemain le prisonnier fut mené au bois de Yincennes , et l'on chassa tous 3es amis : l'on mit en prison quelques-uns de ses domestiques , et dans cette seule journée tous les importans furent dé-
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faits ; M. de Chevreuse eut même ordre de se retirer : en sorte que ce fut en peu de temps un grand changement à la cour , et un trait d'autorité qui servit bien à établir principalement celle du cardinal Mazarin. C'étoit tellement son affaire , que la Reine dit tout haut que l'on s'étoit assure de M. de Beaufort, parce qu'il avoit voulu faire assassiner le cardinal Mazarin. Quoique j e visseavec assez d'indifférence ces messieurslà dispu]ter entre eux du ministère , néanmoins , parce que dans ce temps-là je rendois souvent visite à madame de Nemours V sœur de M. de Beaufort , Ton en prit sujet de me rendre un mauvaiis office auprès de Monsieur par l'abbé de La Rivière, qui étoit en grande faveur auprès de lui , et qui ne m'àimoit pas. Je remarquerai ici , quoiqu'à mon grand déplaisir , que tous ceux par qui Monsieur s'est laissé préoccuper ont pour mon malheur toujours altéré son amitié pour moi , et sont encore aujourd'hui cause qu'il ne me traite pas comme j'ose dire l'y avoir obligé.
Je n'ai pas eu occasion, dans la suite de ce que je viens de rapporter , de parler de la venue de Madame en France : j'en dirai ici le temps et les circonstances qui me sont connues. Pendant la maladie dont le feu Roi est mort , Monsieur , qui avoit eu permission de venir à la cour, se réconcilia avec lui, et obtint le consentement à son mariage j qu'il n'avoit point voulu jusqu'alors reconnoître valable ^ et le Roi lui permit en même temps de faire venir Madame , à condition que lorsqu'elle seroit à Paris ils déclareroient tous deux à M. l'archevêque qu'afin de ne laisser rien à désirer pour la validité de leur mariage , ils le confirmoient autant que cela pouvait être nécessaire : déférence
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qu'il désira moins pour réparer aucuu prétendu défaut dans ce mariage, que pour sa prgpre satisfaction, et pour une preuve du respect et de l'obéissance que Monsieur lui devoit. Madame étoit encore à Cambray lorsque cette proposition-là lui fut faite : elle ne l'eut pas plus tôt ouïe qu'elle fut prête à s'en retourner plus loin 5 elle disoit que lorsqu'il y alloit de l'honneur l'on ne devoit avoir de complaisance pour qui que ce soit. Il fallut faire quelques voyages vers elle avant que de vaincre sa résistance sur ce point : encore ne se rendit-elle qu'avec une répugnance incroyable. Elle fit cependant assez de diligence pour entrer en France avant la mort du Roi; ce fut si peu avant sa mort, qu'elle ne le put pas vpir. J'allai au devant d'elle à Gonesse, d'où elle alla à Meudon sans passer par Paris-, elle ne vouloit pas y venir qu'elle ne fût en état de saluer Leurs Majestés : ce qu'elle ne pouvoit faire parce qu'elle n étoit pas habillée de deuil. Nous arrivâmes tard à Meudon, où Monsieur s' étoit rendu pour l'y recevoir, et il la trouva dans la cour : leur abord se fit en présence de tous ceux qui l'acconiipagaoient. Tous les assistans furent dans un grand étonnement de voir la froideur avec laquelle ils s'abordèrent , vu que les persécutions que Monsieur avoit souffertes du Roi et du cardinal de Richelieu au sujet de ce mariage n'avoient fait qu'assurer la constance de Monsieur pour Madame : aussi n'a-t-on pu croire que rien ait modéré entre eux la joie de se voir, que la condition que le Roi leur avoit imposée. Après avoir resté peu de temps dans la cour du château de Meudon , Madame monta à sa chambre , et puis Monsieur vint l'appeler pour aller à la chapelle, où M. l'archevêque de Paris étoit revêtu
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de ses habits pontificaux , la mitre en tête et la crosse en main , et attendoit avec les cérémonies requises pour recevoir la déclaration de Leurs Altesses Royales. J'accompagnai Madame , et il n y eut avec elle dans cette cérémonie que madame et mademoiselle de Guise , la maréchale d'Etampes , dame dlionneur de Madame , madame de Fontaine sa dame d'atour , madame la comtesse de Fiesque , et moi. Monsieur dit à M. l'archevêque qu'encore qu'il fût assuré qu'il n'y eut aucune nullité en son mariage , pour satisfaire à la promesse qu'il avoit faite au Roi et aux ordres qu'il en avoit reçus, il venoit avec Madame lui faire la déclaration que Sa Majesté avoit désirée pour une plus grande sûreté. Madame de son côté dit, tes larmes aux yeux , que rien n'étoit moins nécessaire que cette démarche 5 que cependant le Roi l'a voit* voulu. Chacun fit la révérence , et aussitôt après on se retira. Madame n avoit plus cette grande beauté dont Monsieur avoit été autrefois charmé , et la manière dont elle étoit habillée ne contribuoit pas à réparer le tort que les cba(grins de plusieurs années lui avoient causé. Elle ne connoissoit personne à la cour, et ne savoit pas trop bien la façon dont on y vivoit : cela fit que je ne lui fus pas inutile. J'en eus beaucoup de joie, parce que la ma* nière dont elle agissoit avec moi m'obligeoit à vivre bien avec elle-^ je faisois tout mon possible pour me conserver ses bonnes grâces , que je n'aurois jamais perdues si elle ne m'avoit donné sujet de les négliger. Je reviens à la suite de ce que j'ai quitté, pour parler de Madame. Le premier hiver d'après la régence, il ne se passa rien de remarquable que le combat de M. le duc de Guise avec M. de Coligni , qui fut une Buite du
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dëmélë d'entre madame la princesse et madame de Montbazon. Ce duel remit encore un peu la cour en division -, ce ne fut pas au point que les divertissemeils en pussent être troublés : Ton dansa fort partout , et particulièrement chez moi , quoiqu'il ne convienne guère d'entendre des violons dans une chambre noire: Ce fut principalement dans ces^ bals-là que le chevalier de Guise témoigna tout-à-fait sa passion pour mademoiselle d'Epernon, et mademoiselle de Guise n'en avoit pas moins pour ce mariage : pour moi , je le souhaitois beaucoup aussi. Cependant les chuchoteries de mademoiselle de Guise sur cette affaire envers ma- .dame sa mère ruinèrent ce dessein , et ce ne fut pas sans raison que la conduite qu'elle y eut me fut tou- ' jours suspecte.
[1644] Le printemps donna lieu à d'autres occupations : Monsieur alla en Flandre commander l'armée du Roi, et Leurs Majestés allèrent à Ruel, où je lés suivis. L'on s'y divertissoit assez bien : mademoiselle de Neuillant, pour qui j'avois de l'amitié, m'y tenoit bonne compagnie , et Saint-Mesgrin aussi venoit quelquefois avec moi. J'allois toutes les semaines à Paris pour y voir Madame , qui n' avoit pu suivre la cour parce qu*elle étoit malade d'une fausse grossesse qui lui a bien ruiné sa santé.
La cour ne fut pas long-temps en repos à Ruel : elle s'en retourna en diligence à Paris, sur l'avis de quelque sédition arrivée à cause d'un impôt qui s'appeloit le toisé, que l'on avoit mis sur chaque maison quidevoit payer une certaine taxe par toise. Au moment que l'an voulut commencer à toiser les maisons , il y eut une rumeur parmi le peuple : quelques mutins bat-
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tirent le tambour, et arborèrent un mouchoir au bout d'un bâton pour leur servir de drapeau. Us marchèrent 4ans cet état dans les rues pour exciter la sédition *, la présence du Roi dissipa bientôt cette émeute. Il en arriva une autre peu de temps après par un assez plaisant sujet, qui fut néanmoins poussée avec assez de vigueur, de la part de ceux qui J'entreprirent , pour donner ^e Tappréhension. Le curé de Saint-Eustache. mourut: M. l'archevêque de Paris , qui en confère la cure , la donna à M. Poucet. Comme il se mit en devoir d'en prendre possession , ]e neveu du défunt appelé Merlin s'y opposa :.,il prétendit faire lialoir une résignation qu'il disoit que son oncle le défunt curé avoit faite en ' sa faveur. 11 n'étoit pas difficile à Poucet de s'en défendre , à cause des nullités qui se rencontroient dans ce prétendu droit. Merlin se trouva fortifié parla bienveillance des paroissiens, et principalement du menu peuple de la paroisse , qui , pour l'affection qu'il avoit portée à l'oncle , se mit en tête de prendre le parti du neveu. 11 s'assembla en tumulte pour le protéger 5 et comme on avoit envoyé quelques archers de Ja ville et quelques gardes pour dissiper la poptdace , cette canaille se saisit de l'église et sonna le tocsin. Ce désordre dura bien trois jours, pendant lesquels ils délibérèrent d'aller piller la maison de M. le chancelier, à cause que comme paroissien il ne prenoit pas le parti de Merlin. Les harangères des halles députèrent k la Reine sur ce sujet 5 et celle qui porta Ja parole dit pour toutes raisons que les Merlins a voient été leurs curés de père en fils , et que le dernier avoit désiré que son neveu lui succédât : qu'elles n'en pouvoient souffrir d'autres. Jamais il n'y eut de farce si plaisante que tout
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ce qui se passa dans là querelle de ces deux concurrens; et sans lesconséquences qui en ëtoient à craindre, Ton eût pris plaisir à la voir durer. Lorsque l'on vit que les bourgeois commençoient à se barricader dans les halles , et qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de les apaiser que de leur donner le curé qu'ils demandoient, Merlin leur fut accordé, et tout aussitôt tout ftit calme dans la paroisse.
Pendant que la couç étoit occupée à empêcher que ces commencemens de sédition n'eussent de mauvaises suites , Monsieur assiégeoit Gravelines , qui se défendoit fort bien ; aussi sa longue et vigoureuse résistance en rendit- elle la prise plus glorieuse à Son Altesse Royale, à l'honneur de qui on doit encore dire que le succès de cette entreprise avoit toujours été trouvé si difficile , que du règne du Roi son frère , bien que le cardinal de Richelieu qui gouvernoit fut un très-grand ministre d'Etat , et un des plus hardis hommes du monde dans ses desseins, l'on n'avoit jamais osé former celui d'attaquer cette place. La nouvelle de sa reddition me donna une joie inconcevable, parce que j'ai toujours eu pour Monsieur toute la tendresse possible ,- même lorsque j'ai cru n'en être pas bien traitée. Le jour que le Te Deum fut chanté daiis Notre-Dame pour actions de grâces de cette conquête, l'on en fit, comme c'est l'ordre, des réjouissances publiques. M. le chancelier fît faire le soir de ce jour-là un feu d'artifice fort joli devant son logis , dont je fus priée par madame de Sully (0 de veniï prendre le divertissement •, et nous y eûmes outre cela une grande collation et les violons. Madame fit faire
( I ) Madame de Sulljr ; Charlotte Seguier , duchesse de SiiUy .
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111^ autre ^and feu le lendemain dans la cour du palais d'Orléans, à toutes les fenêtres duquel il y avoit des lanternes de papier , où étoient peintes les armes de Leurs Altesses Royales; et pour rendre la cérémonie complète , il y eut bal et collation. Deux jours après j'en fis autant chez moi, et puis je menai les violons cjiiez la Reine , qui prit plaisir à nous faire danser assez long-temps sur la terrasse du Palais-Royal. Monsieur revint peu après à la cour. La veille de son arrivée, il y eut une fort belle assemblée qui fut faite pour les noces de madame la comtesse de Blin , fille de M. le comte de Trêmes , capitaine des gardes du corps du Roi , qui épousoit le comte de Tavannes mon parent. Leurs Majestés n'allèrent point au devant de Monsieur , parce qu'il ne le souhaita pas ;• le cardinal Mazarin seulement y alla , et Ton témoigna grande joie dans toute la cour de l'y recevoir. M. le dvic d'Enghien, qui alors étoit en Allemagne , y faisoit de son côté de ^ands progrès; l'aversion quej'avois pour lui dans ce tempslà faisoit que je ne prenois pas grand plaisir à mmformer de ce qu'il faisoit. Ainsi je n'en dirai rien présentement , sans vouloir rien cacher de sa gloire , puisque les histoires en diront assez pour l'immortaliser.
Aussitôt après le retour de Monsieur, la cour alla à Fontainebleau , où Neuillant ne bougeoit d'avec moi, comme faisoit aussi fort souvent Saînt-Mesgrin , de qui Monsieur devint amoureux. Madame, qui prit quelque jalousie de l'amour de Monsieur, m'en sut mauvais gré, quoique je ne contribuasse en façon quelconque à cette galanterie : ce que l'on ne devoit pas même appréhender par mon humeur , qui est di-
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roctement opposëe à cette sorte d'occupation. Gomme Saint-Mesgrin ëtoit une très-honnête fille , je ne pouvois Fempécher de me venir voir , et Monsieur encore moins, dans ce voyage où toute la cour me venoit visiter assez soigneusement. Ce fut en ce tempslà que je fis connoissance avecSaujonCO, duquel je parlerai ailleurs assez amplement pour qu il suffise de marquer ici seulement le temps que je l'ai connu , quoique ce ne soit pas un personnage fort considérable. Madame et mademoiselle d'Epernon étoient venues à la cour : je pris soin de les faire loger proche de mon appartement; néanmoins je n'eus pas longtemps le plaisir de les y voir : la dernière tomba malade de la petite térole, et la Reine me demanda incontinent après de sortir du château. Je lui fis dire que j'irois , si elle l'avoit pour agréable , occuper l'appartement de Monsieur, qui étoit vide parce qu'il étoitàBlois-, et cet appartement étoit fort éloigné de celui que je quittois. Elle ne le voulut pas , et répondit que ma personne étoit trop chère pour la hasarder: ce que je connus bien n'être qu'un compliment pour m'éloigner avec plus de civilité , puisque le Roi demeuroit bien dans le château. Il auroit fallu que j'eusse été de légère croyance pour me laisser persuader que la Reine y eût trouvé plus de danger pour moi que pour son fils.
Je partis avec dépit de la Cour , et m'en allai proche de là à Fleury , maison d'un gentilhomme nommé le baron de Rane , qui est à Monsieur. Mademoiselle de Neuillant m'y suivit ] dont je lui fus obligée , parce que sa bonne compagnie m'ôta bien de l'ennui que
(i) Saujon : Cpnipet de Saajdn.
j'aurois eu sans elle. Je n'y fus que trois jours, d'autant que Monsieur revint de Blois , et trouva étrange que je ne fusse pas* auprès de la Reine, et m'envoya quérir sur-le-champ; à quoi j'obéis avec grande joie, pour pouvoir apprendre plus souvent des nouvelles de mademoiselle d'Epernon , dont la maladie me mettoit fort en peine. M. le chevalier de Guise eut pour elle tous les soins imaginables j la considération du péril qu'il y a d'approcher ceux qui ont la petite vérole ne Tempécha pas*de l'aller visiter tous les jours: il témoigna pour elle une passion incroyable , qui dura encore tout l'hiver suivant. Lorsque nous fûmes de retour à Paris ^ Madame me témoigna quelque froideur à cause de Saint-Mesgrin ; cehi ne dura guère: la bonne intelligence que j'avois avec celle-ci cessa bientôt. L'abbé de La Rivière , que je n aimois pas, fît le galant de Neuillant : elle me devint suspecte , et ma confiance pour elle diminua. Gomme je reconnus quelque amitié entre madame la princesse et elle, nous nous brouillâmes tout-à-fait ensemble, et j'eus par -même moyen de la froideur pour Saint-Mesgrin , qui «abstint de me voir , parce qu'elle n'y avoit pris habitude qu'à cause presque de Neuillant. Je perdis encore dans cette année-là l'amitié de madame de Longue- ^ille, parce que quand madame la comtesse mourut ^lle alla loger à l'hôtel de Longueville avec sa bellemère, qui étoit pour moi une personne incompatible : ainsi cela bannit entre nous deux le commerce avec l'amitié.
La brouillerie des affaires d'Angleterre , qui avoit commencé sous le ministère du cardinal de Richelieu, se trouva telle dans cette anné^là que la reine d'Au-
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gteterre fut contrainte de quitter le pays et de se venir réîfugier en France. Elle débarqua en Bretagne, au port de Brest-, elle avoit une maladie pour laquelle les médecins lui ordonnèrent les eaux de Bourbon. Elle y alla en prendre avant que de venir à la cour. Quand elle eut fait ses remèdes , et qu'on sut qu'elle devoit arriver , je fus envoyée au devant d'elle de la part de Leurs Majestés dans un carrosse du Roi , comme c'est la coutume, jusqu'au Bourg-de-la-Reine , où je la trouvai avec Monsieur, qui y étoit allé avant moi. Comme nous la menions à Paris , nous rencon* trames Leurs Majestés un peu au-delà du faubourg ; et après s'être réciproquement salués , et les compli* mens faits de part et d'autre , la reine d'Angleterre se mit aveic le Roi et la-Reine. Quoiqu'elle eût pris beaucoup de soin pour réparer ses forces et sa sainte , elle étoit en toute manière en un état si déplorable , que tout le monde en avoit pitié. On la fit loger au Louvre, où le lendemain elle reçut tous les honneurs dus à une reine, et à une reine fille de France. Elle parut durant quelques mois en équipage de reine ^ elle avoit avec elle beaucoup de dames de qualité , des filles d'honneur , des carrosses , des gardes , des valets de pied. Gela diminua petit à petit, et peu de temps après rien ne fut plus éloigné de sa dignité que son train et son ordinaire.
A quelques mois de là, on eut nouvelle à la cour de la mort de la reine d'Espagne (0 : ce qui continua le deuil en France , où celui du feu Roi n'étoit pas encore cessé. Le sentiment étoit que ce Roi veuf étoit
(i) La mort de la reine d'Espagne i Elisabeth de France, fille de Henri i v , monrut le 6 octobre i(
un parti propre pour moi; la Reine me témoigna qu'elle le souhaitoit passionnément. Le cardinal Mazarin m'en paria dans ce sens-*là , et me dit de plus qu'il avoit des nouvelles d'Espagne par où il apprenoit que cette affaire y étoit désirée. La Reine et lui en parlèrent quelque temps à Monsieur et à moi^ et, par un feint empressement de bonne volonté, ils nous leurrèrent tous deux de cet honneur , quoiqu'ils n eussent aucune intention de nous obliger. Néanmoins la bonne foi étoit telle de notre part que nous ne nous apercevions pas qu'il n'y en avoit point de la leur : de sorte qu'il leur fut aisé d'éluder l'affaire , comme ils firent en effet, et l'on cessa tout d'un coup d'en parler. J'aurois maintenant beaucoup de déplaisir qu'elle eût été faite ; Ae l'humeur 'dont je suis., je ne voudrois pas être reine pour être aussi misérable que l'étoit celle d'Espagne. Il y eut un certain Espagnol , nommé Georges de Casselny, qui avoit été fait prisonnier en Catalogne , et qui l'étoit sur sa parole , lequel vint trouver M. de Surgis à Orléans, pour le prier de le faire parler à Monsieur , qui remit à le voir à Paris. Ce délai fit éventer l'intention de l'Espagnol : il fut mis à la Bastille , et le cardinal dit à Monsieur que c'étoit un homme qui le vouloit détourner du service du Roi par cette proposition de mariage : ce que Monsieur crut et croit encore. Plusieurs personnes assurèrent cependant que ce n'étoit point un prétexte , et que ce gentilhomme-là avoit ordre de faire des propositions Solides et sincères pour le mariage de son Roi et de moi , dont il avoit cru devoir parler à Monsieur avant que de les faire entendre à la cour. Cependant ce pauvre misérable en fut quelques années
DE MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. [l644] 447
prisonnier-, et lorsqu'il fut mis en liberté j il fut conduit jusque hors du royaume. Il s'est rencontré qu'il a depuis gardé M. le duc de Guise en Espagne, lorsqu'il fut pris à Naples ^ et comme M. de Guise envoya ici un gentilhomme à Monsieur , Georges de Casselny me fit faire des aomplimens , et donna charge de me dire qu'en cas qu'il ne fût pas 'connu de moi, je pouvois bien savoir qui il étoit , que j'en avois assez oui parler pour cela: aussi ne se trompa-t-il pas.
Il ne me souvient pas qu'il se soit rien passé de remarquable à la cour dans ce temps-là. Je rendis fort assidûment visite à la reine d'Angleterre, qui, toute malheureuse qu'elle étoit , ne laissoit pas de prendre plaish* à exagérer toutes ses prospérités passées , la douceur de la vie qu'elle menoit en Angleterre, la beauté et bonté dn pays, les divertissemens qu'elle y avoit eus ; surtout les bonnes qualités du prince de Galles son fils. Elle témoigna souhaiter que je le pusse voir : je conjecturai assez de là ses intentions, et la suite fera voir que je ne me trompai pas dans le jugement que j'en fis.
[1645] La saison de mettre les troupes en campagne vint. Monsieur alla à l'armée ; il y fut quelque temps sans rien entreprendre, puis il passa la Colme* à Gapelle-Bi^ouck , passage dont on a depuis beaucoup parlé, et qui a été fort signalé par la résistance qu'y firent les ennemis. Le combat fut rude 5 et quoique toute l'armée des Espagnols fût passée à l'autre bord de la rivière , et que la plus grande partie des nôtres la passât à la nage , néanmoins nous y perdîmes fort peu de gens. Son Altesse Royale alla de là assiéger Mardick, qu'il prit, et ensuite Bourbourg, où M. de Rant-
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zau avoit si utilement agi pour le succès du siège , comme Tuu des lieutenans généraux sous Monsieur ; ce qui porta Son Altesse Royale à lui rendre de bons offices , et il fut fait maréchal de France : honneur digne de sa naissance, puisqu'il est d'une des premières maisons du Holstein , et récojiipense due aux longs services qu'il aroit rendus pendant la guerre à cette couronne. Outre Mardick et Bourbourg, Monsieur prit encore en cette oampagne-là Béthune , et quantité d'autres places , du nom desquelles il ne me souvient pa9. Il sembloit qu'il n'eût qu'à se présenter pour- en faire ouvrir les portes : tant le succès qu'il avoit eu à Gravelines avoit donné de terreur aux Espagnols en Flandre. M. le duc d'Etighien de son côté continuoit de remporter divers avantages en Allemagne contre les Impériaux -, et entr'autres il gagna une fameuse bataille à Nordlingue, qui ne servit pas moins à mettre les affaires de France en bon état en Allemagne , qu'à donner à ce prince la réputation où il est aujourd'hui d'être le plus grand capitaine de son siècle. Si le cardinal Mazarin , qui veut que Ton attribue toutes les prospérités de l'Etat à sou ministère , se fût toujours conservé , comme il fit encore quelques années I, de tels seconds que ces deux princes, la France s'en seroit mieux trouvée. Il ne put pas s'empêcher de faire paroître son incapacité , et vous pouvez remarquer son peu de jugement dans ce que j'en vais dire. Incontinent après la bataille de Nordlingue, M. le duc d'Enghien tomba grièvement malade , jusque-là même que le courrier qui en avoit apporté la nouvelle dit qu'il l'avoit laissé abandonné des médecins , et qu'il ne pouvoit échapper 5 néanmoins parce
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qu'il y avoit un feu d'artifice prépare , et qui devoit être tire sur l'eau ce jour-ià pour le divertissement de la cour, le cardinal Mazarin , sans considiérer de quelle conséquence il pourroit être de témoigner tant d'inr différence pour la perte d'un prince de cette qualité , qui n'épargnoit rien pour le service de l'Etat, n'eut pas l'esprit de faire différer ce divertissement de quelques jours. Et comme s'il eût même voulu donner plus de lieu à cette observation, il arriva que le feu fut tiré vis-à-vis l'hôtel d'Enghien, où madame la duchesse d'Enghien étoit ^ et l'on ne pouvoit pas douter que le.bruit d'une réjouissance si publique ne rendit sa. douleur particulière encore plus sensible^ La crainte que l'on eut de la mort de ce prince, ne dura pas long-temps : peu de jours après on eut nouvelle de sa guérison«; l'on apprit qu'il étoit guéfi de sa fièvre , et d'une forte passion qu'il eonservoit depuis plusieurs années pour mademoiselle Du Yigeaii. G'étoit une affaire qu'il traitoit si sérieusement, que quand sa femme tomba malade il promit à la demoiselle de l'épouser, et le ÙL si bien accroire à jtout le monde, que M* Du Vigean et toute sa famille , à qui la déclaration en avoit été faite, en étoient parfaitement persuadés , quoique , pour en venir à l'ef-* fet 9 il falloit auparavant ou que sa femme mourût , ou que l'on rompît son mariage , dont il avoit déjà un fils. Sa femme guérit , et pevint en parfaite santé. Il n'y avoit plus que la dissolution de son mariage. M. le duc d'Enghien en avoit déjà parlé au cardinal Mazarin ; et si l'on eût été assuré que , le mariage rompu , il eût épousé mademoiselle Du Vigean, beaucoup de gens qui prétendent savoir la vérité de l'hii- T. 4o« *9
DB MADEMOISELLE DE MONTPËMSIER. [l646} 4?^
Rabertson cousin germain et mon proche parent, qui lui servoît d'interprète, il entendoit tout ce que je lui disois, quoiqu'il n'entendît pas le français. Quand, après l'assemblée finie, je me retirai, je fus tout étonnée que lorsque j'arrivai au logis, il m'avoit suivie jusqu'à la porte-, et lorsque je fus entrée, il passa son chemin. La galanterie fut poussée si ouvertement, qu'elle fit grand bruit dans le monde : tout l'hiver elle dura de la même force ; elle parut encore fortement à une fête célébré qu'il y eut au Palais- Royal sur la fin de l'hiver, où il y eut une magnifique comédie italienne à machines et en musique, avec un bal ensuite , pour lequel la Reine me voulut parer. L'on fut trois jours entiers à accommoder ma parure 5 ma robe étoit toute chamarrée (le diamans avec des houpes incarnats, blancs et noirs ; j'avois sur moi toutes les pierreries de la couronne et de la reine d'Angleterre, qui en avoit encore en ce tempsrlà quelques-unes de reste. L'on ne peut rien voir de mieux ni de plus magnifiquement paré que je l'étois ce jour-là, etje ne manquai pas de trouver beaucoup de gens qui surent ine dire aâsez à propos que ma belle taille, ma bonne mine,' ma blancheur et l'éclat de meis cheveux blonds ne me paroient pas moins que toutes les richeissés qui brilloient sur ma personne. Tout contribua ce jour-là à me faire paroître , parce que l'on dansa sur un grand théâtre accommodé tout exprès pour ce sujet, orné et éclairé de flambeaux autant qu'il le pou voit être : il y avoit au milieu du fond àffce théâtre un trône élevé de trois marches , couvert d'un dais, et tout autour du théâtre des bancs pour les dame^ qui dévoient danser , au pied
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desqueUei éiàiexi)Lle& danseur»; et le re^te de la sftUe étoit en ajnphi^h^tee qui nous ayok po|ir,p^^cti?ie* Le Roi ni h prince de (galles ^e se is^ouluretit point mettre sur ce tr^^e, j'y deaneurai seule ; ,de sorte que je vi^ à mes pieds ç(^ deux princes, «t ce qu'il y avoit de prînc€is9es de la .cour. Jç ne me s^ut^po^ gênée en cette place, et ceux qui m'avoteait flaltë^ lorsque j'allai au bal trouvèrent €aiicore matière le lendemain de le faîre« Tout je monde ne manqua pas de me dire que je u arois jamais paru moin» contrainte qi^ sur ce trône , et que coamiie j'éfcois 4e 'race à Tpccuper , lorsque je serois en possession d'un où jlaurois à demeurer plus long-temps quau bal, j'y serois encore ayec plus de liberté qu'en celui'Jà. Pendant que j'y étois et que Je prince étoit à mes pieds , mpn cœur Je regardoit du haut en ha$ aussi bien que m^s yeux ; j'avois alors dans l'esprit d'épouser l'Empereur : à quoi il y avoit beaucoup d'apparence , $i de la .part de la cour on eut agi de bonne foi , parce que Mondevergue, qui avoit été envoyé pour faîjre à l'Empereur , de la part de Leurs Majestés , leurs compUmens de condoléance sur la perte de sa f^nme , avoit rapporté que dans tout le pays et dans la cour de Vienne l'on souhaitoit fort que je fus^e impératrice ; que même quelques ministres lui avaient dit que la Reine avoit moyen de procurer à l'Empereur toute la consolation qu'il pouvoit trouver. Ce qui me rendoit encore )a chose plus présente à l'esprit, c'est que la Reine, en mTiabillant ce soir-là, ne m Voit pjirlé d!a^nre cjiose que .d0 œ mariage , et m'avoit dit qu'elles soid&aîtoit pàssiqnnéip wt cette affaire-là , et qu'elle y feroit tout son possible , persuadée que c'étoit un bonheur con-
DE HAOVIfOlSELLE DE MONTPENSIEE. [l646] 4?^
sidëralJje pour sa maison. Ainsi la pensée de l'Empre occ^npoiit <si fort Jiaon esprit, que Je ne regardois ^plus^ le prince de G^fiks .qijhe çonune nn objet de pitié-
M. le djac d'Enghien n etut aucune part aux divertbsemens de c^t hiver-là , parce que dès lé comment cemeiM: M. le prince son père mourut (0 , et ce .même jour MacUmie accou<^ d'wie seconde fiile, appelée aujourd'hui mademoiselle «d'Alençon, de la naissance de laquelle j'eus encore plus de douleur que de la première. Leurs Majestés visitèrent M. le duc d'£nighien qui depuis a été appelé M. le prince, et M* le prince de Coati, sur leur perte*, et j'accompagnai la Reine* dans sa visite. Après les complûnens reçus de la cour , M. le prince aUa passer les premiers mois de son deuil ^ spn gouvernement de Bourgogne , d'où il alla en Catalogne commander l'armée. Je ne veux pas oublier de dire qu'à ce bal, dont je viens de par*» 1er , la reine d'Angleterre s'étoit aperçue que j'avois regardé son fils avec dédain ; après en avoir découvert la cause , aussitôt que je la vis elle me le reprocha , et même elle disoit toujours depuis que j'avois l'Empereur en tête : dont je me défendis de tout mon pouvoir*, j'en eus si peu pour déguiser dans mon visage les sentimens de mon cœur , qu'il ne fut pas difficile de les connoître à me voir. Le cardinal Mazarin me parloit souvent de me faire épouser l'Empereur; et quoiqu'il ne fit rien pour cela , il m'assuroit fort qu'il y travailloit. L'abbé de La Rivière s'en faisoit aussi de fête pour faire sa cour auprès de moi , et m'assuroit qu'il ne négligeoit point d'en parler à Monsieur et au
(i) M. le prince son père mourut : Henri de Bourbon, prince de Conde', xnourat le ii décembre 1646.
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pressée d*y aller. Je n'eu^ que le loisir de £|îre mes comj^limens, et puis je ne la revis plus, parce que h Reine mena avec elle la reine de Pologne dans une tribune. Elle me dit de descendre dans la salle , où je ne trouvai pas à propos de me trouver seule avec tontes les dames , sans aucune princesse en présence de tous ces étrangers: je me retirai chez moi, au lieu d'aller à la comédie. La Reine en fut mal contente, et Monsieur me gronda dès ]e même soir. Le cardinal Mazarin me raccommoda avec la Reine *, et Fabbé de La Rivière, qui se voulut faire de fête ed cette occasion,^ me fit tant valoir le bon office du cardinal qu'il me persuada que jedevoisFen remercier, et me mena effectivement pour cela dans sa chambre : c'est la seule visite que je lui aie jamais rendue de mon chef, et encore la fis-je avec assez de regret. Tout cela n aidoit pas à me faire brûler d'amour pour la reine de Pologne , et ce fut pour mol une espèce de vengeance lorsqu'elle alla dire adieu à Monsieur; où elle reçut quelque embarras dans sa visite. Il arriva malheureusement quà l'heure qu'elle y alla Monsieur se faisoit faire la barbe, et ne jugea pas à propos de se pouvoir montrer avec bienséance dans cet état : il fut obligé de la faire attendre; et parce qu elle n'avoh pas vu Madame , et qu'elle ne faisoit pas état de la voir , le temps lui dura plus qu'elle n'eût voulu : ce que je fus bien aise d apprendre, et encore plus lorsqu'elle s'en fut allée, lly avoit assez de gens ennuyé3 de cette royauté.*
Ce n'étoit pas cependant ce qui me tenoit alors le plus à cœur. J'avois trouvé mademoiselle d'Epernon au retour de Fontainebleau dans de si fortes pensées de dévotion, que l'appréhension de la perdre me te*