‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 15 sur 135 · Il y avait primitivement sur le manuscrit A (France · texte numérisé non relu

Il y avait primitivement sur le manuscrit A (France

et que partant il se contentât qu'il se trouvât en Conseil aux heures réglées ; qu'aucun ne le vît chez lui et qu'on ne lui parlât point d'affaires particulières.

Cela n'empêcheroit point que quand, pour le bien des affaires publiques, le Roi prendroit résolution de dénier à quelque prince quelque prétention, il ne le lui dît fort fermement ; car ce qu'il propose est sans fard, proportionné à ses infirmités, et non à aucun dessein qu'il ait de s'exempter de la mauvaise volonté du tiers et du quart, quand ce sera pour le bien public.

Qu'il juge si ces conditions peuvent être observées en France, dans le désordre de la cour, et, ne le pouvant être, il verra s'il a juste sujet de se restreindre à la première proposition qu'il lui a faite*.

Mais toutes ces raisons furent inutiles ; car, conmie cet homme étoit violent en ses passions, il poussa cette affaire si vivement qu'il n'y eut pas moyen de résister

fol. 3 v°) ces mots, qui ont été rayés, « sans la fluxion qu'il sait », allusion à l'une des manifestations de cette faiblesse de constitution dont Richelieu a souffert toute sa vie.

1. Voici ce qu'on lit dans le Testament politique (chap. viii, section V de la première partie, édit. 1740, p. 246-247) ; les idées qui sont exprimées, dans ce passage, sont analogues à celles exposées dans les quatre paragraphes précédents : « La nature des affaires, qui oblige à refuser beaucoup de gens, ne permet pas qu'on les traite mal de visage ou de paroles, quand on né les peut contenter par effets ; mais ma mauvaise santé n'a pas pu souffrir que j'aie donné accès à tout le monde comme je l'eusse désiré, ce qui m'a souvent donné tant de déplaisir que cette considération m'a quelquefois fait penser à ma retraite. Cependant, je puis dire avec vérité avoir tellement ménagé la faiblesse de mes forces que si je n'ai pu correspondre au désir de tout le monde, elles n'ont jamais pu m'empêcher de satisfaire à mon devoir à l'égard de l'État. »

aux mouvements du Roi et de la Reine mère*, qu'il fit intervenir en cette occasion 2.

Pour y tâcher néanmoins, il leur mit en avant les considérations suivantes ^ :

Qu'il ne sauroit assez remercier M. de la Vieuville de l'estime qu'il fait de lui et de la bonne volonté qu'il lui porte, et tâchera en toutes occasions d'en prendre revanche en sorte qu'il connaîtra que ses intérêts lui seront aussi chers que les siens propres.

Mais il jugera^ que la proposition faite ^ en ce qui

1. Le manuscrit A portait d'abord simplement la Reine. C'est Charpentier qui a ajouté en interligne le mot mère.

2. Ce paragraphe infirmerait les dires de Fontenay-Mareuil (cité p. 24, en note), d'après lequel le Roi aurait été très opposé à l'entrée de Richelieu au Conseil.

3. Ici commence la transcription à peu près textuelle d'une lettre de Richelieu à La Vieuville, dont nous avons le brouillon, conservé à la Bibliothèque nationale, fonds Baluze, n° 343, fol. 13, et qu'Avenel a publié [Lettres, t. I, p. 783). Ecrit par Charpentier, il porte des corrections de Le Masle, prieur des Roches, l'un des secrétaires du Cardinal, corrections évidemment dictées par Richelieu ou faites sous ses yeux; Richelieu lui-même y a apporté des retouches, la plume à la main. Au dos de la pièce. Charpentier a écrit « à M. de La W.[ieuville] ». L'un des « ouvriers » des Mémoires a modifié la première phrase de cette lettre pour la mettre au style indirect; le manuscrit A portait tout d'abord, comme le brouillon : « Le Cardinal de Richelieu ne sauroit assez, » mots que Charpentier a corrigés ainsi : « Qu'il ne sauroit assez... » — Les phrases finales (ci-dessous, p. 30) indiquent que cette lettre fut écrite lorsqu'il était seulement question de faire entrer Richelieu au a Conseil des dépêches », situation subalterne dont il ne voulait pas (voir p. 23).

4. Le ms. B porte mais jugera. La leçon du ms. A nous paraît meilleure.

5. Var. : mais que la proposition faite (ms. Français 17542).

regarde ledit sieur Cardinal ne seroit ni utile au service du Roi, ni bonne pour entretenir l'intelligence qui doit être entre S. M. et la Reine sa mère, et qu'elle seroit périlleuse pour ledit sieur Cardinal ; non utile pour le service du Roi, pour le peu de connaissance que ledit sieur Cardinal a des affaires étrangères passées depuis quelques années, lesquelles doivent régler les subséquentes, et pour la faible complexion de sa personne ; ce qui lui fait préférer une vie plus particulière à un si grand emploi ; non bonne pour la Reine, attendu que, puisque maintenant on essaie de donner tous les jours à S. M. des ombrages d'elle, auxquels ledit sieur Cardinal est mêlé quelquefois, on interpréteroit souvent ses pensées et les avis qu'il donneroit, selon sa conscience, à des desseins sur lesquels on prendroit sujet de donner, si on pouvoit, des impressions contraires à la sincérité des intentions de la Reine et dudit sieur Cardinal, quoiqu'il n'eût autre but que le service du Roi et le bien de son État et qu'il y voulût employer jusqu'à la dernière goutte de son sang : périlleuse pour ledit sieur Cardinal, qui appréhende avec grandes raisons cet emploi, étant certain que la conduite des affaires étrangères est la chose la plus importante de ce royaume, particulièrement^ en l'état où ceux qui l'ont eue par le passé l'ont mise et laissée : l'affaire de la Valteline, celle d'Allemagne, la liaison d'Espagne et d'Angleterre, la nécessité des Pays-Bas, le mauvais traitement que reçoivent les Suisses, l'extrémité où sont les Liégeois étant choses de si grand poids à la

1. La fin du paragraphe, depuis ce mot, se trouve sur le brouillon de la lettre de Richelieu à La Vieuville, mais y a été effacée, sans doute par prudence. En la rétablissant ici, le Car-

France et en état si avantageux pour l'Espagne qu'il est plus aisé de dire ce qui seroit à désirer que de faire aucune chose qui les fasse changer de face.

Au reste, pour y travailler, il faut prendre des résolutions si généreuses et prudentes qu'elles ne peuvent être attendues que du Roi et du Conseil qui est auprès de S. M., étant du tout impossible que d'autres personnes le puissent faire, d'autant qu'autrement, pendant qu'on prendroit une résolution au Conseil des dépêches, on en pourroit prendre une autre contraire au Conseil en la présence du Roi, et que celles qu'il faut prendre sur les affaires du dehors, dépendent de la disposition en laquelle on est pour le dedans; ce qui fait que, par nécessité, il faut que ce soit eux et non autres qui aient le soin de ces affaires.

Le Roi, réitérant son commandement après ce que dessus, le Cardinal se résolut d'obéir et lui dit ce qui s'ensuit* :

Le cardinal de Richelieu, étant prêt d'obéir aveuglé-

dinal a sans doute voulu faire croire qu'il avait eu le courage de blâmer nettement, dans cette lettre, la politique extérieure suivie jusque-là.

1. Il convient de rapprocher de ce paragraphe et des suivants un mémoire conservé dans le volume 779 du fonds France des Affaires étrangères, fol. 8; c'est un canevas des instructions données à Tronson, qui était envoyé vers le prince de Condé. Il a été publié par Avenel [op. cit., t. VII, p. 536), qui n'a pu dire par qui et auprès de qui cette mission devait être remplie ; voici le passage de ce mémoire qu'il est intéressant de donner ici : « Que pour soulager seulement ceux de son Conseil dans la rencontre présente de tant d'affaires et attendu l'absence de M. le cardinal de la Rochefoucauld, à cause de son indisposition, S. M. s'est résolue de se servir de M. le cardinal de Richelieu, qu'elle a reconnu capable et très

ment à tous les commandements de S. M., quand même il iroit de sa vie, la supplie très humblement, avant que s'affermir au dessein qu'elle a de lui faire l'honneur de l'appeler en ses affaires, de considérer si les raisons qui le contraignent de se reconnaître moins digne de cet honneur sont recevables.

Bien qu'il y ait plusieurs personnes en France dont la capacité est reconnue, il ne veut pas nier que Dieu ne lui ait donné quelques lumières et force d'esprit pour servir au genre d'affaires où S. M. le veut appeler; mais il est vrai que c'est avec une si grande débilité de corps que c'est avec raison qu'il appréhende qu'elle ne lui permette pas d'employer, comme il désireroit, à l'avantage du service du Roi, les qualités que Dieu lui a départies*.

affectionné à son service. Dira comme la chose s'est passée et comme S. M. n'en a donné part à personne que lorsqu'elle a amené ledit sieur Cardinal en son Conseil. »

1. On remarquera que plusieurs des termes de cette phrase sont presque identiques à ceux que Richelieu prétend avoir employés en parlant à La Vieuville (ci-dessus et notamment p. 24). Après son entrée au Conseil il écrivait aussi à M. des Yveteaux : « Ce n'est pas que je ne reconnaisse avoir quelque

force d'esprit et de courage, propre pour servir S. M »

(Avenel, t. II, p. 12-14). Nous lisons dans la Voix publique : « Je sais encore que La Vieuville, déchargeant son cœur à une personne de grande qualité, lui a dit qu'il reconnaissoit que le cardinal de Richelieu avoit de grands talents et que ce qui l'affligeoit le plus étoit qu'il ne pouvoit trouver le moyen de le gagner » (p. 49); et p. 16 : « Pour le cardinal de Richelieu, les courtisans le tiennent raffiné jusques à vingt-deux carats, et les clairvoyants ont opinion que son naturel courageux l'engagera à bien faire pour avoir de la gloire ; car, étant habile et prudent comme il est, il n'y a point d'apparence qu'il aille chercher autre appui qu'en l'autorité légitime de V. M., ni autre

En cette considération, bien que la conduite de la maison de la Reine sa mère ne soit pas grandement pénible, elle peut témoigner à S. M. qu'il y a six mois que ledit Cardinal l'a suppliée* instamment d'avoir agréable d'y mettre quelqu'un qui en eût la charge, sans toutefois que le Cardinal se dispensât de contribuer le soin principal qu'il lui plaira qu'il en ait.

Un chacun sait de plus qu'aux occupations particulières qu'il a eues jusqu'à présent, il lui auroit été impossible de subsister avec une médiocre santé, si souvent il ne se divertissoit à la campagne.

Il sait bien que toutes ces raisons sont particulières, et que, par conséquent, elles doivent avoir peu de

sujet pour employer la grandeur de son esprit que dans la bonne conduite de vos affaires. » Et, p. 47 :-« Ceux qui publient sa probité et son courage et qui disent que son zèle est si grand qu'il mourroit volontiers pour rendre quelque signalé service à V. M, et à l'État ajoutent aussi qu'il ne veut servir dans le Conseil que conformément à l'entrée qu'il y a faite par votre commandement, qu'il est homme de compagnie et qu'il veut vivre en société avec tous. A cela, Sire, je réponds qu'il y a de la contrariété; car, comment pourra-t-il servir V. M. sans contredire à tant de propositions pernicieuses qui se font contre votre service, et comment y contredira-t-il si, pour vivre en société, il appréhende de déplaire à ceux qui ont plus de crédit que lui ? Je le prie qu'il trouve bon que je lui die qu'il est en état de ne désirer que l'honneur et qu'il n'en peut mériter en se laissant aller aux passions du tiers et du quart... Le surintendant le craint comme le diable et le hait comme la mort, le déchirant secrètement partout comme son capital ennemi... Un de ses confidents a dit à plusieurs qu'il connaissoit qu'en certain sens le Cardinal étoit la dernière personne qu'il devoit désirer dans le Conseil. »

1. Var. : la supplie (ms. B). Nous conservons la leçon de A, ce manuscrit étant plus près que B des originaux, sources des Mémoires.

poids au respect de la volonté d'un maître; aussi ne craint-il pas tant les maladies, que l'occupation des affaires lui pourroit apporter, comme que ses infirmités le rendent inutile au service du Roi.

Qui plus est, il ne voit point de raisons d'État qui rendent l'élection que S. M. veut faire de sa personne si importante qu'on ne doive avoir égard à certains inconvénients qui en peuvent arriver.

Y ayant eu des gens par le passé qui ont essayé de donner des ombrages au Roi de la Reine sa mère (quoique ses intentions n'aient autre but que son service), il est à craindre que quelques-uns, jaloux de la bonne intelligence qui est et qui doit être pour le bien de l'État entre LL. MM., ne tâchassent de nouveau de l'altérer, interprétant, sous prétexte des obligations que ledit Cardinal reconnoît avoir à la Reine, ses pensées et les avis qu'il donneroit selon sa conscience, à des desseins contraires à la sincérité des intentions de la Reine et dudit Cardinal, quoiqu'il aimât mieux mourir que de penser à chose qui ne fût avantageuse à l'État, pour le bien duquel il voudroit employer jusqu'à la dernière goutte de son sang ^ .

Le service du Roi requçrra souvent, contre son gré, que le Cardinal déplaise au tiers et au quart^; ceux à

1. Rapprocher ce passage de celui de la Voix publique (donné p. 24 et 32, en note) et du suivant : « Qu'il [La Vieuville] empêcheroit bien que S. M. ne goûtât son esprit [du cardinal de Richelieu] lui disant qu'il étoit Reine mère et vous donnant, quand il voudra, ombrage de l'affection de cette princesse envers Monsieur, ou faisant revenir Monsieur le Prince en cour pour l'opposer à la Reine » (p. 49).

2. On a trouvé la même expression p. 27 et dans le pamphlet La Voix publique... (ci-dessus, p. 32, en note).

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qui il n'aura pas * plu seront les premiers à rechercher ces artifices pour le mettre hors des bonnes grâces de S. M., qu'il veut conserver plus que sa vie et qu'il sait bien que ses actions mériteront toujours.

Sa promotion aux affaires peut servir à faire voir à tout le monde l'étroite intelHgence qui est entre LL. MM. , chose, à la vérité, qu'il est avantageux pour son service qui soit et qui paraisse.

Mais le Roi peut faire ce même effet par d'autres voies et son bon naturel le rend tous les jours de plus en plus si soigneux de les rechercher qu'avec la suite de telles actions il est impossible qu'à l'avenir les plus malins puissent penser que les apparences y soient sans les effets; au lieu que l'expédient qu'on prend maintenant n'est pas de succès assuré, en ce qu'il ^ peut arriver que les philosophes de la cour jugeront (quoique sans fondement) que ledit Cardinal sera mis aux affaires plus pour contenter l'imagination publique et éblouir la vue du monde que pour avoir, en effet, une vraie connaissance des affaires, èsqUelles ils penseront que l'on aille avec lui avec retenue, et, en ce cas, ils parleront plus désavantageusement que jamais du Conseil et auront plus mauvaise opinion de l'intelligence deLL. MM.^

1. Le mot pas a été ajouté en interligne sur le manuscrit B par Charpentier. Le ras. A portait : ceux à qui Un aura plu.

2. Var. : n'est pas de succès assuré, qu'il peut arriver (ms. B). Nous donnons la leçon du manuscrit A, qui est évidemment la bonne.

3. Voyez la Voix publique, p. 49 : « [La Vieuville] avoit été contraint de le faire ainsi [de faire entrer le Cardinal au Conseil], pour le grand fait des affaires et par la haine publique, laquelle il a cru étourdir par sa réputation, pour un temps,

Si l'on dit qu'il est question de fortifier le Conseil quant au nombre, une autre personne le peut faire aussi bien que ledit Cardinal, qui sait fort bien que tous les meilleurs expédients qui se peuvent prendre aux affaires de S. M. sont dans l'esprit de ceux qui la servent à présent.

Si la grande quantité d'affaires* les surcfiarge trop, le Cardinal s'offre, par la volonté du Roi, de se trouver toutes les semaines avec eux en lieu particulier, pour aviser à ce qui sera à propos pour le bien du service de S. M.~, et ainsi, ayant communication de ce qui se passera, il aura d'autant plus de loisir de digérer et penser aux expédients qui se devront prendre que plus il sera particulier, et ces messieurs pourront admettre ou rejeter en un instant ce qu'il aura pensé tout à loisir.

Ainsi il paraîtra que ce ne sera pas pour éviter le travail qu'on met les considérations susdites en avant, aussi peu l'envie et la haine qui accompagnent^ d'ordinaire ceux qulont part en l'administration des affaires publiques, puisque le Cardinal s'offre de bon cœur, quand S. M. aura pris une résolution utile à son État, mais désagréable à quelques particuliers, de la leur dire franchement, et, qui plus est, la soutenir avec raison.

pendant lequel il pourroit rechercher quelques autres inventions pour subsister. »

i. Var. : quantité des affaires (ms. Français 17542),

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