La Reine mère
tant plus recevables qu'ils sembloient avoir moins d'intérêts au changement.
Se voyant assez fort pour leur ôter les sceaux*, mais non pas pour les faire tomber où il eût voulu, il alla voir tous ceux qui y pouvoient espérer avec apparence, afin que celui que le Roi y nommeroit crût en en avoir obligation à ses bons offices.
Il promet au président Le Jay^ et à M. d'Aligre^ de
1. Arnauld d'Andilly raconte, dans son Journal inédit de 1624, publié en 1902 par E. et J. Halphen (p. 5 et 6), que Puyzieulx, au mois de décembre 1623, avait essayé de décider son père à rendre les sceaux sans attendre les ordres du Roi qu'il avait tout lieu d'appréhender, « M. de la Vieuville lui ayant rendu de fort mauvais offices ». Le vieux Chancelier prit fort mal les conseils de son fils; mais, le l*"^ janvier, le Roi eut avec Puyzieulx un entretien où il marqua tant de mauvaise humeur que le Chancelier se résigna. Le lendemain, Puyzieulx porta les sceaux au Roi et le « supplia, au nom de M. le Chancelier, de ne les vouloir point mettre entre les mains de ses ennemis. Quelques-uns disent qu'il fit entendre qu'il croyoit principalement M. Aligre être tel ». Bassompierre (t. III, p. 183) dit aussi que le Chancelier n'attendit pas un ordre exprès du Roi pour remettre les sceaux; mais l'ambassadeur de Venise raconte que cet ordre fut donné foi^mellement à Puyzieulx le l^"" janvier.
2. Voyez tome I, p. 400, note 1, et ci-dessous, p. 23. D'après Arnauld d'Andilly, ce président (la Voix publique l'assure aussi) était le candidat favori de M. de la Vieuville, dont il était parent. « Le Roi l'écoutoit de telle sorte qu'il croyoit la chose faite... II lui manda [à Le Jay] qu'il seroit garde des sceaux le lendemain. » Dans un mémoire adressé à Richelieu en 1627, Fancan recommandait pour cette charge ce même magistrat, « homme de bon sens et d'action » (G. Fagniez, Fancan et Richelieu, Revue historique, 1911, t. CVIII, p. 76). Saint-Simon lui a consacré une notice (appendice du tome XI des Mémoires, p. 471; cf. tome XXI, p. 225 et 506).
3. Etienne d'Aligre (1559-1635), seigneur de la Rivière et de
les élever à cette charge s'ils se vouloient lier avec lui envers et contre tous, si dans le Conseil ils se vouloient absolument conformer à ses avis.
Aligre lui dit qu'il seroit contre le Chancelier, en toute occasion pour lui, qu'au reste il suivroit sa conscience. Les sceaux lui furent donnés*, au grand regret
Chauvilliers, fils de Raoul d'Aligre et de Jeanne Lambert, fut d'abord conseiller au Grand Conseil, puis président au parlement de Bretagne. Garde des sceaux en jaavier 1624, il fut fait, au mois d'octobre suivant, à la mort de Sillery, chancelier de France. Mais, en juin 1626, il fut disgracié et dut remettre les sceaux à Michel de Marillac. Il se retira en sa maison de la Rivière dans le Perche, où il demeura jusqu'à sa mort. Il avait épousé Marie-Elisabeth Chappelier, dont il eut un fils qui fut chancelier de France sous Louis XIV. — Dans un passage des Maximes d'État [p. 34), Richelieu juge ainsi d'Aligre : « Il est si faible en ses résolutions qu'il est impossible de s'en assurer par convention. Son esprit s'évapore en discours. Il n'est pas solide; mais il parle agréablement et, partant, il satisfait souvent les simples qui regardent plus le ton des paroles et la grâce avec laquelle elles sont dites que ce qu'elles signifient. » Ce passage a été déjà cité à la page 192 du tome I des Mémoires, en note, mais il convenait de le rapprocher de cette partie des Mémoires, qui provient du manuscrit français 17542, afin de montrer l'identité de la pensée exprimée ici et dans les Maximes d'État de Richelieu, dont personne ne conteste l'origine. Le pamphlet déjà cité, la Voix publique, inspiré par Richelieu, fait à d'Aligre le même reproche sous une forme plus discrète : « Le garde des sceaux a été choisi du seul mouvement de V. M. C'est la vérité, Sire, que chacun le tient pour homme plein de probité, d'intégrité et bien affectionné à votre service... Il ne lui manque qu'un peu plus de courage et de hardiesse pour s'opposer à ce qu'il voit de mal devant ses yeux... » On remarquera que le pamphlet attribue au « seul mouvement » du Roi la désignation d'Aligre, comme l'ambassadeur vénitien (Zeller, op. cit., p. 239), Arnauld d'Andilly {loc. cit.) et Guron [Histoire du temps, p. 20).