Le futur maréchal, Louis de Marillac
2. Richelieu adressa à cette occasion au connétable de Luynes une lettre lui signalant la mission confiée à Marillac. La minute, de la main de Charpentier, se trouve aux Affaires étrangères, France 774, fol. 249. Au dos est le mot « Employé » et ces mots écrits par Sancy : « Sur les fortifications d'Angers. Lettre par Marillac » ; le chiffre 3 a été tracé au-dessous. Avenel (t. VII, p. 935) a reproduit en partie cette lettre. Il a publié également dans le même volume (p. 494) le texte des instructions données à Marillac pour cette mission. Ces instructions ont probablement été écrites au début d'aoiât 1621. La minute, de la main de Charpentier, se trouve aux Affaires étrangères, France 775, fol. 91. Les Mémoires en ont utilisé un passage; on y lit, en effet : « Il est question d'une muraille de six pieds d'épais et de dix ou douze toises de long, qui coûte, à tout rompre, quatre ou cinq cents écus, quoique le Roi en ait donné deux mille [les Mémoires disent trois mille], accordés dès
Marillac est pris en chemin par les huguenots. On fait soupçonner au Roi qu'on l'a fait prendre à dessein, pour, avec plus de sûreté, traiter avec eux de la part de la Reine.
La Reine, non contente de se garantir de toutes ces choses dont elle puisse être reprise, désireuse encore d'ôter tout soupçon, au lieu d'aller à Angers, s'en va à Tours; mais, pensant y être en assurance de la malice de ses ennemis, elle trouve qu'au contraire elle n'est pas si tôt arrivée que l'on sème le bruit d'un tiers parti que Monsieur le Prince, qui étoit lors retiré en son gouvernement, et autres princes et grands formoient avec elle. Elle s'en moque jusqu'à ce que ceux qui la venoient trouver de la part du Roi, ou ceux qui étoient de la sienne près S. M. à l'armée, lui font connoître que, quoiqu'on n'y ajoute pas une entière foi, on n'en méprise pas toutefois les avis.
En ce temps, l'abbaye de Redon, qui étoit en Bretagne en la nomination de la Reine, ayant vaquée le Connétable lui envoie Bourg-le-Roi^ pour lui en ôter la disposition. Cet homme, dès qu'il est arrivé, épand de mauvais bruits de tous côtés contre la Reine :
Angoulême. Le surplus des deux mille écus est destiné pour une autre muraille, nécessaire pour boucher un endroit du fossé qui a crevé. »
1. D'après Avenel, t. I, p. 678, 690, l'abbaye de Redon était devenue vacante dès 1618, par suite de la mort d'Arthur d'Espinay-Saint-Luc. La Reine mère la donna à Richelieu qui prêta serment de fidélité au Roi pour cette abbaye, en 1622. Il commença d'abord par offrir au connétable de Luynes, dans une lettre d'août 1621, de lui remettre cette abbaye.
2. Gilles de Maridor, seigneur de Saint-Ouen, Bourg-le-Roi, Doucelles, du Breuil, etc., gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, marié en octobre 1613 à Françoise de Vignolles.
qu'on étoit à la cour en grande méfiance d'elle, qu'il en avoit ouï parler au Connétable. Tantôt il disoit que les troupes de M. de Vendôme étoient suspectes au Roi, si proches de l'Anjou comme elles étoient; tantôt que la Reine, qui ne leur vouloit donner passage sans voir leurs commissions, le faisoit pour tarder le service du Roi. Toutes ces choses la firent résoudre de quitter Tours et s'acheminer à Paris, afin qu'y étant comme sur le théâtre de la France, ses actions y fussent mieux vues et examinées de tout le monde i.
Mais, arrivant à Blois, elle s'y arrêta tout court, d'autant qu'elle y reçut la nouvelle de la sédition que la mort de M. de Mayenne avoit apportée à Paris, jugeant que, puisqu'elle alloit à Paris pour y chercher son repos, il n'étoit pas raisonnable d'y arriver lorsqu'il étoit en trouble. Elle accomplit son vœu à Chartres, et, après avoir allongé son voyage le plus qu'il lui étoit possible, elle se rend à Paris.
Le duc de Montbazon, pour sa bienvenue, défendit aux prédicateurs de parler d'elle, de crainte que, par ce moyen, on ne lui conciliât les affections des peuples, dit à un gentilhomme de M, de Bouillon que ce n'est pas merveille si on avoit soupçon de lui, puisque la Reine étoit à Paris, où elle tenoit tout le monde en échec, bien qu'il lut vrai qu'elle n'y étoit allée que pour rendre cette grande ville témoin de son innocence et faire voir que, si elle étoit accusée, c'étoit une
1. Ce paragraphe, relatif aux médisances de Bourg-le-Roi, est tiré d'un document que Richelieu a intitulé, de sa main, « Mémoire de Bourg-le-Roi ». Sancy a écrit au dessous de cette mention, mise au dos du document, le mot « Employé ». La pièce est cotée A (Aff. étr., France 774, fol. 244-245).
preuve de son malheur et non pas de sa mauvaise conduite.
Aussi, le Connétable n'en eût-il jamais ni la crainte ni la croyance. A même temps que Marillac arriva dans l'armée, il lui dit que la Reine se conduisoit de sorte qu'il n'y avoit rien à redire en ses déportements.
Il n'y avoit remède que nous n'apportassions à ces maux, mais inutilement, d'autant qu'ils avoient leur fondement en la mauvaise volonté et en la timidité du Connétable; et le procédé de la Reine, pour innocent qu'il fût, ne pouvoit changer, ni nos raisons, pour bonnes qu'elles fussent et bien données à entendre. Mais, quoiqu'on ne puisse avec effet remédier à certains maux, il ne faut pas laisser d'y travailler, vu qu'en certaines choses on ne satisfait point à ce qu'on doit si on ne fait tout ce qu'on peut, quoiqu'on prévoie que le travail soit inutile.
Une des plus grandes difficultés que j'eusse étoit à supporter les calomnies de trahison qu'il m'imposoit; car, pour s'excuser envers les peuples du mauvais traitement qu'il faisoit à la Reine, il essayoit de faire croire qu'il agissoit de concert avec moi et publioit une étroite inteUigence entre nous deux. Je m'en plaignois à lui* et lui disois que, comme je n'en voulois point l'effet, je n'en voulois point l'apparence; que d'autant plus il donneroit cette impression-là aux grands, d'autant plus m'étudierois-je à faire voir le contraire, et que tels artifices étoient capables de me porter au désespoir, si le service de ma maîtresse le permettoit. D'autres fois, par la persuasion de la Reine,
1. Il y a lieu de rapprocher des lignes qui suivent un autre passage rédigé en termes presque identiques : ci-dessus, p. 134.
je dissimulois tous ces artifices et étois bien aise qu'il pensât donner cette mauvaise impression de moi, afin qu'à l'ombre de cette précaution diabolique qu'il pensoit avoir, je pusse gagner le temps qu'il falloit couler avec telles gens.
En ces misères et en ces appréhensions, sans y prévoir aucun accommodement, la Reine demeura durant tout le règne du Connétable, la mort duquel lui sembla être une délivrance que Dieu lui envoyoit de tous ses maux, et ce d'autant plus que le Roi, qui lui en manda la nouvelle le 15^ décembre, qui fut le lendemain de sa mort, par le sieur des Ouches*, lui mandoit que l'affection qu'il avoit vers elle, plus forte que tout autre sentiment, ne permettoit pas à son esprit de demeurer davantage dans les tristes pensées de cette morts sans lui donner l'allégement qu'il recevoit en lui faisant part de tout ce qui lui arrivoit, et que le déplaisir qu'il avoit d'être éloigné d'elle lui donnoit une extrême envie de retourner à Paris 3.
Cette lettre, écrite tout soudain après la mort du Connétable, fit respirer la Reine et la confirma en la créance que tout son mal avoit eu son origine dans cet homme, et en l'espérance certaine que ses malheurs
1. Gabriel d'Arenberg de la Béraudière, chevalier, baron des Ouches, fils de Louis d'Arenberg et de Catherine de la Béraudière, fut mêlé, de 1626 à 1628, aux intrigues de Gaston d'Orléans, au service duquel il était attaché.
2. Bassorapierre, parlant de la mort de Luynes, dit qu'il « ne fut guères plaint du Roi » . Héroard prétend au contraire que Louis XIII parut « triste et affligé ».
3. Cette fin de paragraphe relative à la lettre du Roi est tirée d'une suite d'analyses de lettres du Roi à la Reine mère, analyses écrites par Charpentier en vue des Mémoires (Aff. étr., France 773, fol. 215).
avoient pris fin avec lui. Elle se fortifia encore en cette pensée, quand, à peu de jours de là, elle reçut une autre lettre du Roi, du 23® décembre, par laquelle il lui donnoit avis de l'élection qu'il avoit faite du sieur de Vie pour la charge de garde des sceaux, ajoutant [que], comme il savoit qu'elle l'aimoit plus que tout autre, il feroit qu'elle en recevroit plus de contentements
Le jour même de la prise de Monheurt, le Roi reçut avis que le sieur de Soubise s'étoit rendu maître de Royan par l'infidélité des habitants qui, étant quasi tous de la Religion prétendue, l'y appelèrent, firent, pour la forme, poser des échelles aux murailles, pour donner créance qu'ils avoient été surpris, et lui ouvrirent les portes du château. Cette nouvelle lui fut désagréable pour l'importance de la place, que le temps trop avancé dans l'hiver ne lui permettoit pas d'assiéger pour lors.
La Chesnaie, qui en étoit gouverneur, et n'étoit pas de l'intelligence, alla trouver le Roi après cette action, pour lui répondre de sa personne. Il fut arrêté entre les mains du Grand Prévôt-, puis relâché après que son innocence fut connue^.
On reçut aussi avis qu'à Montpellier ils avoient arrêté prisonniers les principaux des catholiques qu'ils
1. L'analyse de cette lettre du Roi, datée du 23 décembre, se trouve aux Affaires étrangères (France 773, fol. 215); les Mémoires l'ont copiée. Charpentier a écrit cette analyse.
2. Le Grand Prévôt était alors François Raymond, baron de Modène, pourvu de celte charge le 24 mars 1621 : voyez notre tome II, p. 216.
3. Sur la prise de Royan, voyez le Mercure françois, t. VII, année 1621, p. 933-934.
trouvèrent en leur ville, chassèrent tous les prêtres, avec beaucoup d'insolences qu'ils commirent dans les églises * .
Ils reçurent le duc de Rohan avec acclamations : « Vive Rohan ! Vivent les Églises !» Et le cercle du Bas- Languedoc, enflé du mauvais succès du siège de Montauban, osa bien déclarer M. de Châtillon^ privé de ses gouvernements de Montpellier et d'Aigues-Mortes et de toutes les charges qu'ils lui avoient données parmi eux, déclarant criminels tous ceux qui lui adhéreroient et rendroient obéissance.
Le duc de Lesdiguières leur envoya le sieur du Cros^, président au parlement de Dauphiné, qui, du temps du feu Roi, avoit été agent général des Églises prétendues réformées, pour traiter avec eux des voies d'accommodement avec le Roi ; mais ils l'assassinèrent malheureusement'*.
. Le duc de Rohan en fit quelque raison, faisant pendre quatre des plus viles personnes coupables de son assassinat.
Toutes ces choses étoient des nuages de guerre, qui se dissiperont l'année suivante, après beaucoup d'éclairs et de tempêtes.
Le Roi cependant se mit en chemin pour s'en retour-
1. Ces troubles de Montpellier eurent lieu le 3 décembre 1621. Voyez le Mercure français, t. VIT, année 1621, p. 932.
2. Gaspard de Coligny, maréchal de Châtillon en 1622. Voyez tome I, p. 151.
3. Charles du Cros, avocat au parlement de Grenoble, fut député des églises protestantes, en 1605, à Châtellerault, anobli en 1608 et président de la Chambre de l'édit à Grenoble en 1609.
4. Il fut assassiné le 22 février 1622; voyez le Mercure français, t. VIII, année 1621, p. 117.
ner à Paris, après avoir laissé le duc d'Elbeuf avec (juelques troupes dans le pays pour tenir les ennemis en crainte et empêcher de rien entreprendre sur les places qu'il avoit acquises sur eux*.
Tandis que le Roi mettoit à la raison les hérétiques rebelles, l'Empereur faisoit le même des siens en Allemagne, que l'effroi de la bataille de Prague, qu'ils perdirent, fit désunir incontinent et remettre en son obéissance. Les provinces incorporées à la Bohême, savoir est la Lusace*, la Moravie et la Silésie, comme plus proches du péril, commencèrent les premières; plusieurs villes impériales suivirent après. Le seul Bethlen Gabor, prince de Transylvanie, demeura ferme, fit tête à l'Empereur et eut cette gloire qu'il tua ses deux principaux chefs d'armée : le comte de Dampierre^ Français, qui mourut en une entreprise sur Presbourg, et le comte de Bucquoy, qui, ayant assiégé Newhaussen^, que ledit Bethlen vint secourir, y fut tué en un combat^.
Le Palatin fut contraint de quitter l'Allemagne et se retirer à la Haye, abandonnant lâchement le Bas-Palatinat aux armes des Espagnols, qui l'attaquoient sous le nom de l'archiduc Albert **, et le Haut à celles de
1. Voyez le Mercure françois, t. Vil, année 1621, p, 934-935.