C'est la Reine mère
[1620] DE RICHELIEU. l\
Schônberg se plaint; on le contraint souvent, dans les fermes du Roi, d'accepter, de deux partis qui se présentent, le moindre pour S. M., parce qu'il est plus avantageux aux favoris.
Bref, on diroit qu'ils ont pris à tâche de ne faire paroître de la grandeur que la licence, qui est celle qui a meilleure grâce d'être retenue, d'autant plus qu'on en a de pouvoir.
Vous diriez que la France n'est que pour eux seuls ; que pour eux elle est abondante de toute sorte de richesses, et que ce ne soit que pour assouvir leur avarice que Dieu lui a rendu l'Espagne tributaire de tout l'or de ses Indes.
Les gouvernements et les places dont nous avons parlé l'année précédente leur semblent maintenant peu proportionnés à ce qui leur est dû; il n'y en a aucune qu'ils ne marchandent, qu'aux dépens du Roi ils ne mettent au double prix de sa valeur; si elles ne sont pas à prix d'argent, ils les ravissent par violence, jusques-là qu'ils en prennent par ces voies jusqu'au nombre de dix-huit des plus importantes.
Ils y entretiennent, en pleine paix, de très fortes garnisons, en redoublent les arsenaux, les remplissent de munitions de guerre et en avancent les fortifications.
Ils se fortifient de gens de guerre entretenus dans la cour, tiennent le régiment de Normandie, commandé par le sieur de Chaulnes et créé en sa faveur, sur pied dans le Bois-de-Vincennes, acquièrent le plus de compagnies qu'ils peuvent dans le régiment des Gardes, achètent la compagnie des chevau-légers du Roi, et, au nom du sieur de Brantes, marchandent la compagnie de ses gens d'armes.
On détourne à ces traités particuliers les deniers qui se lèvent sur les peuples pour le bien public.
En un mot, si la France étoit tout entière à vendre, ils achèteroient la France de la France même.
En toutes ces excessives et dommageables dépenses, on ne paie les pensions accordées par le feu Roi à la noblesse et acquises par leur sang.
Aussi sont-ils si hardis que Luynes ose dire à Marillac qu'il étoit offensé du bruit qui couroit qu'il vouloit prendre appui en Monsieur le Prince ; qu'il n'avoit besoin de personne, et que, quand le Roi lui viendroit à manquer, il subsisteroit par son propre poids. Et son cadet ^ sur ce que la Reine ne voulut pas souffrir, sans repartie, qu'il épandît partout, contre la vérité, qu'il étoit venu à Angers lui offrir la carte blanche pour son retour auprès du Roi, dit publiquement à ses propres domestiques qu'il vouloit bien qu'on sût qu'il n'étoit pas son serviteur et qu'il avoit son amitié fort indifférente.
La Reine mère, qui avoit l'esprit lassé des mauvais traitements qu'elle recevoit, mais les souffroit avec patience, savoit tous ces désordres qui se passoient dans l'État, et les plaintes universelles de la France venoient à ses oreilles. Enfin, le naturel de mère la presse, le devoir de Reine touche son cœur; elle craint pour le Roi; elle pleure la désolation de l'État. Mais, quand on a bien considéré le mécontentement général de tous les endroits du royaume, de tous les grands et principalement du parlement de Paris, qui avoit parlé avec courage, l'espérance commence à renaître aux