‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 88 sur 200 · En mars · texte numérisé non relu

En mars

à son église particulière, il le rendit à toute l'église de France en la grâce qu'il reçut de Dieu d'être l'organe de tout le rétablissement de l'église de Béarn, en faisant résoudre l'arrêt nécessaire à cette fin et portant courageusement le Roi à en poursuivre l'exécution, (|ui a donné le premier coup mortel à l'hydre de la rébellion et fait voir à ceux qui ne le vouloient pas croire auparavant qu'elle n'étoit pas invincible aux armes du Roi.

Le Roi, après la prise de Clairac, alla à Agen, où il arriva le 1 0^ août.

Il reçut là des nouvelles, de toutes parts, que la terreur de Dieu et de ses armes étoit tombée sur les ennemis; que M. de Mayenne, qui étoit parti du siège de Nérac, avec assez bon nombre de gens de guerre, pour aller faire le dégât de Montauban, non seulement l'avoit fait, mais que plusieurs villes de là alentour lui avoient apporté les clefs et s'étoient mises en l'obéissance de S. M. * ; [que] Albiac% ayant voulu lui manquer de parole et lui refuser l'entrée sur l'assurance d'une garnison qu'elle avoit reçue depuis, fut prise de force, pillée et brûlée, tout ayant été mis au fil de l'épée, hormis les femmes et les filles tant seulement^; qu'un vaisseau hoUandois, qui venoit chargé de quantité de munitions de guerre et armes pour les hérétiques du Bas-Languedoc, avoit été arrêté et pris à

1. Entre autres, Réalville, Caussade et Bourniguet, petites localités des environs immédiats de Montauban et tout proches les unes des autres.

2. Appelée aussi Albias, petite ville du canton de Nègrepelisse, arrondissement de Montauban.

3. Voyez \t Mercure français, t. VII, année 1621, p. G59-661.

Cette le 4^ août ^ ; que M. d'Épernon avoit empêché ceux de la Rochelle de faire leur moisson et que de tous côtés ses ennemis fléchissoient sous le bonheur de ses armes ^.

Toutes ces nouvelles l'encouragèrent à entreprendre le siège de Montauban, qui fut investi le 18^ du côté de Ville-Bourbon ^

Le Connétable avoit pratiqué en la prise de Clairac un soldat nommé Sauvage*, qui avoit quelque réputation dans le parti; si bien que, sans prévoir la potence où il fut attaché, il fit avancer le Roi et hasarder, sur la parole d'un coquin, l'honneur de ses armes.

Il est bon de ne pas négliger ces petits avantages ; mais il est dangereux de s'y assurer, principalement à un grand prince qui doit plutôt emporter que dérober les victoires.

Le duc de Sully y vint trouver le Roi avec quelques députés des petites villes d'alentour, qu'il mena assu-

1. Sur cet incident, voir le Mercure français, t. VII, année 1621, p. 663-665.

2. Les combats livrés par le duc d'Epernon en juillet, août et septembre, autour de la Rochelle, sont racontés dans le Mercure françois, t. VIÎ, année 1621, p. 669-685.

3. Ville -Bourbon, faubourg de Montauban, fortifié par Henri IV et situé au sud-ouest de la ville. — Consulter, pour le récit du siège de Montauban, la longue narration du Mercure françois (t. VII, année 1621, p. 817-884) que les Mémoires ont utilisée,

4. Le protestant Sauvage n'était point soldat, mais capitaine. Il était doué de brillants talents militaires. Gagné, au siège de Clairac, par Lesdiguières ou Luynes, il découragea les assiégés qu'il aurait dû guider dans leur résistance. Après la reddition de Clairac, il voulut agir de même, à Montauban, auprès du duc de la Force; mais ses projets et sa trahison ayant été découverts, il fut condamné à mort et exécuté.

rer S. M. de la fidélité desdites villes. Et, pour l'autorité qu'il avoit dans le parti, à raison de ses alliances, de ses grands biens et de ses assistances, qu'ils avoient reçues de lui au temps de sa faveur, se promettant d'avoir quelque pouvoir sur ce peuple pour le persuader de se remettre en son devoir, demanda congé au Roi d'entrer en cette ville pour travailler à cette fin ; mais son voyage y fut inutile, parce qu'il trouva que la noblesse qui y étoit n'avoit pas toute l'autorité, laquelle les zélés avoient donnée à Charniers ^ ministre, aux consuls et à six les plus zélés d'entre eux, lesquels tous n'étoient pas gens dont les courages fussent faciles à être mus par le vent de la cour.

Le premier septembre, on commença à battre la ville de quarante-cinq canons, qu'on divisa en neuf batteries, trois pour chaque attaque. Le 4% le duc de Mayenne, qui avoit trop d'ardeur et de courage pour être muni de la prudence et de la considération requise à un capitaine, après avoir continué deux jours sa batterie contre une demi-lune qui étoit au-devant de la porte de Ville-Bourbon, sans avoir assez bien fait reconnoître si la brèche étoit raisonnable et les défenses bien abattues, jugeant seulement que cela devoit être par la quantité de coups de canon qu'il y avoit fait tirer, entreprit d'y faire donner l'assaut. Il n'y eut pas presse à lui dire que l'entreprise n' étoit pas faisable; l'honneur est en un trop haut point entre les gens de guerre pour, quand ils ont reçu commandement de donner, oser représenter la moindre difficulté qui

1. Daniel Charniers ou Charnier (1565-1621) fut tué sur les remparts de Montauban le 17 octobre 1621.

fasse croire qu'ils ont peur ; chacun s'apprête et se met en devoir de bien faire.

Le marquis de Thémines, à la sortie des tranchées, ayant fait à peine dix pas, fut tué d'un coup de mousquet ^ ; ce qui étonna tellement les mousquetaires qui le suivoient, qu'on ne les put faire avancer; la noblesse seule, qui s'étoit mise à pied, donna, et avec tant de courage que, nonobstant que les courtines fussent toutes en feu, ils ne laissèrent pas d'entrer dans le fossé, où, trouvant quelques coffres d'où les ennemis leur tiroient, ils les en chassèrent, montèrent sur la demi-lune et s'en rendirent les maîtres et du bastion qui étoit vis-à-vis, auquel ils montèrent avec des échelles; mais y ayant demeuré quelque temps et l'infanterie ne les suivant point pour les soutenir, les ennemis se reconnurent et vinrent en si giand nombre sur eux qu'ils furent contraints de se retirer en désordre et avec grande perte.

Ce mauvais succès affligea si fort le duc de Mayenne qu'il ne s'en pouvoit consoler- et se résolut lors de ne plus hasarder si témérairement la noblesse, dont la vie lui étoit plus chère que la sienne ; mais il ne survécut guère longtemps cette résolution, car il fut tué

1. Bassompierre mentionne la mort du marquis de Thémines comme ayant eu lieu le 2 septembre [Mémoires, t. Il, p. 302). La date du 4 est celle donnée dans V Histoire particulière du siège de Montauban, par H. JoUy, ei dans le Mercure françois, t. Vil, année 1621, p. 845.

2. La perte de nombre de ses amis et de son frère le marquis de Villars fut aussi l'une des causes du désesjioir du duc de Mayenne, d'après le Mercure françois, t. VIÎ, année 1621, p. 847.

d'un coup de mousquet le 1 7*, en faisant voir ses tranchées au duc de Guise ^

Il étoit prince de foi et de courage. En toutes les brouilleries de l'État qui ont été de son temps, chaque parti a tenu à grand avantage de l'avoir de son côté. Il servit fidèlement le Roi contre la Reine au mouvement d'Angoulême et la servit aussi fidèlement en celui d'Angers. On pouvoit dire de lui à bon droit ce qui a été dit d'un des rois les plus renommés de l'antiquité, qu'il étoit le plus grand capitaine que la France eût de longtemps porté, pourvu qu'il vieillît : ce qui semble que Dieu n'a pas permis, et pour les péchés de son père en la faction de la Ligue, dont il étoit le chef, et pour sa propre faute de n'avoir pas observé le commandement si exprès que, sous sa malédiction, il lui donna à l'heure de sa mort, de demeurer fidèle dans le service du Roi, quelque prétexte ou occasion qu'il pût avoir du contraire. La grandeur de son courage l'éloigna toujours de l'amitié des favoris, n'ayant jamais su fléchir sous le maréchal d'Ancre et aussi peu sous celui-ci, qu'il ne pouvoit souffrir de voir en la charge de connétable, de laquelle il croyoit avoir seul le mérite, et l'autre en porter le nom à son préjudice. Aussi Luynes reçut-il autant de contentement de sa mort que tous les serviteurs du Roi en reçurent de déplaisir : les soldats de l'armée du Roi ne trouvoient dans

1. Voici comment le futur maréchal de Marillac racontait la chose : « M. du Maine a rendu le tribut à nature, d'une mousquetade qui l'a pu tuer, là où il pensoit être à couvert, ne l'ayant pu être en tant de lieux où il s'étoit montré souvent à découvert : au travers d'un gabion vide il a eu le coup à la tête et, sans parler, a rendu l'esprit en un instant » (camp de Montauban, 17 septembre 1621. Aff. étr., France 774, fol. 137).

cette perte autre consolation que dans leurs larmes. Le Connétable, au lieu d'honorer la mémoire d'un si grand homme qui avoit perdu la vie pour le salut de l'État, essaie de lui ôter l'honneur qu'il avoit si chèrement acquis ; il dit publiquement qu'on croyoit que plusieurs villes avoient été prises par la valeur de M. de Mayenne, mais en effet qu'elles avoient été rendues par ses intelligences. Il parle de sa mort comme d'une juste punition de ses offenses.

Le parlement de Bordeaux, touché de cette perte, fit au Roi une harangue aussi hardie qui en ait été faite de ce siècle. Elle contenoit, en substance, que la perte qu'ils avoient faite étoit telle qu'il lui étoit impossible de leur donner un gouverneur qui l'égalât en mérite ; qu'ils le prioient de leur en donner un qui fut de cette qualité et qu'ils n'en recevroient de moindre naissance; qu'ils le conjuroient de gouverner ses affaires lui-même et considérer par IVIontauban combien les places fortes étoient préjudiciables en d'autres mains que les siennes. Ce libre discours ne plut pas fort à Messieurs de la faveur, qui avoient déjà désigné cette place à un cadet de leur maison, savoir est au duc de Ghaulnes, qui s'étoit saisi de toutes les places qui avoient été prises.

A Paris, on s'affligea de sorte, à la nouvelle de cette mort, que, chacun s'animant contre les huguenots qui en étoient la cause, il s'émut contre eux une sédition, le 2(6® septembre, en laquelle le temple de Gharenton fut brûlé, comme si ce défunt les poursuivoit et leur faisoit encore la guerre après sa mort, de laquelle le peuple n'avoit pu sécher ses larmes que par cet embrasement. Le Parlement, de peur que les hérétiques

prissent occasion de cet incendie de soulever ceux d'entre eux qui étoient demeurés dans l'obéissance du Roi, leur représentant qu'il n'y avoit point de sûreté pour eux, fit prendre quelques-uns de cette populace et en fit pendre deux, faisant publier un arrêt* par lequel il leur étoit défendu, sous grandes peines, aux catholiques, de médire ni méfaire à ceux de ladite Religion prétendue réformée.

Le mois suivant, un autre embrasement arriva qui les pensa faire tous tuer. Le pont Marchand et celui au Change, ayant été tout consommés en une nuit, la haine qu'on portoit aux huguenots les en fit soupçonner et ils en furent en danger d'être massacrés, si on n'eût, avec prudence et force, retenu la fureur du peuple^.

Le siège de Montauban avoit été si mal commencé et fut si mal continué qu'enfin on perdit toute espérance de le prendre. Ils étoient presque aussi grand nombre de combattants dans la ville que l'on étoit dehors et les assiégés eurent toujours la porte de Saint-Antonin ^ libre pour entrer et sortir comme bon leur sembloit ;

1. Cet arrêt portait la date du 27 septembre. Il a été imprimé dans le Mercure françois, t. VII, année 1621, p. 855.

2. Les deux paragraphes précédents sont tirés du Mercure françois, t. VII, année 1621, p. 853-863. — Ces deux ponts furent brûlés dans la nuit du 22 au 23 octobre. Le pont au Change, appelé aussi le Grand-Pont, avait été construit sous Charles le Chauve, réparé en 1374 et 1566 et très ébranlé en 1616. Il fut reconstruit en 1646. Le pont Marchand, appelé aussi le pont aux Marchands, avait été jeté sur la Seine, en amont de la porte Saint-Bernard.

3. Saint-Antonin, chef-lieu de canton du département du Tarn-et-Garonne, au nord-est de Montauban.

de sorte qu'ils faisoient savoir au duc de Rohan, et lui à eux, tout ce qu'ils vouloient : et, d'autre part, l'envoi de leurs espions en l'armée du Roi et les messages des traîtres de S. M. vers eux étoient libres. BeaufortS gentilhomme des Gévennes, entreprit d'y faire entrer un secours de quinze cents hommes, qu'il mena sûrement jusqu'à Saint-Antonin ; duquel, y ayant deux chemins pour aller à Montauban, l'un par une forêt, qui étoit le meilleur pour l'infanterie, l'autre par une plaine découverte, il choisit celui de la plaine, jugeant que, pour ce qu'il étoit le plus dangereux et qu'on ne jugeroit jamais qu'il l'eût pris, il y seroit aussi moins attendu. Cela lui réussit assez bien : car, de trois troupes èsquelles il divisa le secours, l'une entra saine et sauve dans la ville, les deux autres ayant été taillées en pièces. Il y fut pris prisonnier et envoyé à Paris à la Bastille-. Ce renfort entré, ils firent des sorties avantageuses sur les nôtres, qui diminuoient de courage et de nombre par les maladies qui avoient quasi infecté tous les quartiers^.

Le Connétable eut recours aux ruses et rechercha

1. Claude de Cadouane, seigneur de Gabriac et de Beaufort, mestre de camp dans l'année de Rohan, fut, en 1626, député au synode de Castres. En 1627, Rohan le nomma son lieutenant général dans les Cévennes et le chargea de défendre le pays de Foix; il fortifia Pamiers, y fut attaqué en mars 1628, par Condé, et, la ville prise, livré au parlement de Toulouse qui le fit exécuter.

2. Ces faits se passèrent le 28 septembre. Remis en liberté, peu de temps après, à la conclusion de la paix, M. de Beaufort fut député au synode de Castres en 1626, ainsi que nous l'avons dit à la note précédente.

3. Voyez, pour l'entreprise de Beaufort, le Mercure français, t. VII, année 1621, p. 867-869.

une entrevue entre lui et le duc de Rohan*, afin d'aviser aux moyens de la paix ; mais il n'eut pas assez de raison ni d'éloquence pour le porter à aucune condition que S. M. pût recevoir avec son honneur. Il y eut depuis plusieurs autres pourparlers qui réussirent aussi mal et ôtoient le courage à notre armée. Le duc de Montmorency, arrivant à l'armée en octobre, y amena cinq ou six mille hommes ; mais étant, incontinent après, tombé malade, tout cela se dissipa et revint à néant ^.

Il vint en même temps avis au Roi qu'à Monheurt et à Sainte-Foy, où Boësse avoit laissé son fils^ et son gendre'^, on retiroit les ennemis et faisoit beaucoup de choses contre son service. Il y envoie ledit Boësse, qui fit telle diligence qu'il entra dans Monheurt auparavant qu'on eût eu avis de son partement. De là, voulant aller à Sainte-Foy, il est tué en chemin à Gensac^, après souper, par quarante mousquetaires qui l'assassinèrent et furent depuis bien reçus dans Sainte-Foy, où étoit son dit beau-fils.

1. Cette entrevue eut lieu le 8 octobre à Régnier, près Villemur {Mercure français, t. VII. année 1621, p. 870).

2. D'après le Mercure françois, t. VII, année 1621, p. 869, les troupes de renfort amenées par Montmorency, Villeroy et autres pouvaient se monter à six ou sept mille hommes.

3. Armand d'Escodeca de Boësse de Pardaillan, marquis de Mirambeau par son mariage, en 1617, avec Madeleine de Ponx- Mirambeau, mort en 1621 ou 1622, était le fils aîné de Boësse.

4. Charles de Rochefort de Saint-Angel, marquis de Théobon, marié en 1616 à Jeanne d'Escodeca de Boësse.

5. Bourg du département de la Gironde, arrondissement de Libourne.

G'étoit un brave gentilhomme S mais cruel, qui avoit fait dix-sept duels-, au premier desquels n'ayant pas voulu tuer celui contre qui il se battoit et ayant été depuis contraint de remettre l'épée à la main contre lui pour la même querelle, il prit résolution de ne jamais donner la vie à son ennemi, ce qu'il observa avec grande inhumanité. Dieu, qui est ennemi des hommes de sang, lui fit payer par le sien, épandu par ses propres entants, celui de ses ennemis dont il n'avoit point eu de pitié lorsqu'il les avoit vus en sa puissance^.

Il vint aussi, d'autre côté, avis au Roi que Montbrun ^ s'étoit soulevé dans le Dauphiné et avoit entrepris sur la ville de Grenoble. Le comte de la Suze^, esprit inquiet et factieux, huguenot, s'allant joindre à

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