‹ MémoiresChapitre 1 sur 172 · CARDINAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

CARDINAL DE RICHELIEU

Cette année bissextile, qui a été remarquable parles mutations extraordinaires de l'air, l'a été davantage par les effets prodigieux que nous verrons en ce royaume durant son cours, pendant lequel les cœurs seront si acharnés à la rébellion que, nonobstant une paix en laquelle on se relâchera jusques au delà de leurs désirs, ils conserveront encore leur malignité, osant se porter à des entreprises si pernicieuses, que l'on sera contraint, avec très grand regret, de les mettre, non sans péril, en état auquel ils ne les puissent exécuter.

Quelques-uns conseilloient au Roi de poursuivre à

outrance les princes, lui représentant de la facilité à

les ruiner, leurs troupes n'étant ni égales en nombre

ni si bien armées que celles de S. M., outre qu'elle

avoit déjà plusieurs fois éprouvé que leur malice étoit

telle, qu'elle s'irritoit par la douceur des remèdes et

que sa bonté royale ne servoit qu'à les rendre plus

audacieux.

Mais, les plus foibles conseils étant quelquefois les plus agréables, pour éviter la peine qu'il y avoit d'exécuter les plus forts, ceux qui lui conseillèrent de ne poursuivre pas les princes jusques à l'extrémité, et qu'il valoit mieux au Roi, en ce temps, avoir que faire la guerre* contre ses sujets, prévalurent, sous couleur qu'il étoit plus glorieux de vaincre par équité que par sang épandu, et par justice et bon droit que par armes.

Du côté des princes aussi, il y avoit divers sentiments : Monsieur le Prince, les ducs de Mayenne et de Bouillon vouloient la paix, le premier espérant de s'établir dans les conseils de sorte qu'il en demeureroit le chef, et que, toutes choses passant par son avis, il auroit moyen de faire ses affaires.

Le duc de Mayenne craignoit que le parti des huguenots, qui étoit fort en son gouvernement, prît trop d'avantage et profitât le plus de cette division.

Le troisième se voyoit vieil, vouloit conserver Sedan à son fils, craignoit de le mettre en hasard, et avoit aussi quelque espérance qu'aidant à la paix, cela obligeroit le Roi à lui donner part dans les affaires. En quoi il montroit la foiblesse de l'esprit de l'homme, qui, quelque grand et expérimenté qu'il soit, ne se peut empêcher d'espérer ce qu'il désire ; car il avoit eu assez de sujets, depuis la régence, de se détromper de cette prétention .

1. Le sens de ces mots est probablement le suivant : il vaut mieux pour le Roi attendre que la guerre lui soit faite par ses sujets révoltés que de commencer, le premier, les hostilités; — à moins qu'un mot n'ait été passé par le copiste et que le sens soit : avoir quelque déplaisir, quelque préjudice plutôt que faire la guerre contre ses sujets.

Le duc de Longueville étoit d'opinion contraire, parla seule crainte qu'il avoitque le maréchal d'Ancre, en la paix, lui fît perdre le crédit qu'il avoit en son gouvernement.

Mais les ducs de Sully, de Rohan et de Vendôme, et tout le parti huguenot, ne vouloient ouïr parler de paix en aucune façon, si ce n'étoit avec des conditions si indignes, que nul de ceux du Conseil n'eût osé proposer à S. M. de les accepter*.

Il n'y eut artifice dont ils ne se servissent, ni raisons qu'ils ne représentassent à Monsieur le Prince pour le tirer à leur avis. Us lui représentoient qu'il partageoit avec le Roi l'autorité en ce royaume tandis qu'il avoit les armes en la main, et qu'il pouvoit facilement conserver sa puissance, demeurant dans son gouvernement, où il étoit environné de tout le corps des huguenots. Us n'oublièrent pas de lui faire connoître qu'il n'y avoit pas beaucoup de sûreté pour lui à retourner dans la cour; qu'à un homme comme lui, il ne falloit ou jamais prendre les armes, ou jamais les poser contre son maitre; et qu'après les avoir deux fois prises, il n'y avoit pas grande apparence de faire un assuré fondement sur quelques promesses que lui pussent faire LL. MM.; qu'en chose de si grande importance on ne faisoit jamais qu'une faute, et qu'il seroit blâmé si, sur quelque petite espérance de profiter dans les finances, il se désunissoit d'avec tous ceux qui lui étoient associés, et se mettoit en danger de se perdre et eux avec lui.

1. Les cinq paragraphes qui précèdent sont évidemment tirés des Ménioires du maréchal d Eswécs (éd. Michaud et Poujoulat, p. 410).

Mais, si leurs remontrances étoient fortes en ellesmêmes, sa propre passion l'étoit davantage envers lui, joint que ses serviteurs, qui n'espéroient pas pouvoir ailleurs si bien faire leurs affaires qu'à la cour, le fortifioient en son inclination. En quoi le maréchal de Bouillon, qui considéroit ne pouvoir être tout à la fois en Guyenne, auprès dudit sieur Prince, et à Sedan, dont son propre intérêt l'obligeoit de s'approcher ^ l'appuyoit par toutes les raisons que la fertihté de son esprit lui pouvoit suggérer^.

Ainsi Monsieur le Prince, charmé par les trompeuses apparences de la cour et attiré par sa passion et par les conseils que ses serviteurs et ses amis lui donnèrent pour leur propre utilité, se résolut à la paix, à laquelle aussi S. M., nonobstant les conseils qu'on lui avoit donnés au contraire, avoit eu agréable d'entendre.

Dès le premier jour de cette année, le duc de Nevers et Edmunds^, ambassadeur d'Angleterre, revinrent d'auprès de Monsieur le Prince, où ils étoient allés avec permission de S. M., pour le convier de revenir à son devoir. Ils amenèrent le baron de Thiange, qui apporta au Roi une lettre de lui^, par laquelle, faisant bouclier des remontrances des États et du Parlement, il témoignoit ne désirer sinon que S. M. y eût égard pour le bien propre de sa sacrée per-

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