Le manuscrit B porte ici « et pour
pliois très humblement de vouloir envoyer quelqu'un sur les lieux qui, dépouillé de passion, pût prendre connoissance de la vérité, étant sûr que par ce moyen S. M. reconnoîtroit mon innocence^.
Le sieur de Richelieu, mon frère ^, et le sieur de Pont-de-Gourlay, mon beau-frère^, reçurent le même commandement et le même exil que moi : encore nous fut-ce une grande consolation de ne nous voir pas séparés, bien qu'ils ne le fissent pas à cette fin, mais afin de pouvoir prendre garde à nous tous d'une même vue.
La Reine se plaignit bien haut de mon bannissement; mais elle reçut des réponses absolues de refus, et en même temps tant de sujets de plaintes pour elle-même, qu'elle eut sujet d'oublier celui-là. Je puis dire de moi avec vérité, et sans blesser la modestie, que, quelque animosité qu'ils me portassent, ils me trouvèrent aussi j)eu dans les papiers de ceux qui manioient les affaires, comme convaincu d'avoir mal
1. La lettre dont Richelieu donne ici l'analyse a été imprimée par Avenel, t. I, p. 568. Elle était datée de Richelieu, le 16 avril 1618. Elle est conçue en termes beaucoup plus humbles que l'abrégé qui figure ici. L'évêque de Luçon ne fait aucune allusion aux « mauvais offices » qu'on lui aurait rendus auprès du Roi; il ne parle pas de l'espèce d'enquête sur sa conduite qu'il suggère en ses Mémoires et se contente de faire acte de soumission.
2. Henri de Richelieu, fils aîné de François II du Plessis et de Suzanne de la Porte, fut tué en duel en 1619.
3. René de Vignerot, seigneur du Pont-de-Courlay, avait épousé en 1603 Françoise du Plessis de Richelieu, veuve d'un Reauvau et sœur de l'évêque de Luçon, morte en 1615. Arnaud d'Andilly {Journal, p. 349) dit que MM. de Richelieu et du Pont-Courlay partirent le 10 février.
fait, que dans la chambre des comptes, comme ayant reçu des bienfaits en servant.
J'obéis à la Reine dans sa régence ; mais de qui tout le monde recevoit-il les volontés du Roi que de sa bouche 1? Il n'y a personne qui ne doive connoître que le vrai serviteur doit redresser les volontés de son maître à une fin avantageuse pour lui, mais que, lorsqu'il ne les peut conduire où il veut, il les doit suivre où elles vont^. J'ai eu habitude avec le maréchal; mais qui a jamais oui parler que des civilités fussent des crimes? Si c'est un crime, qui en est exempt? Qui est celui dans l'état d'éminente condition qui ne soit coupable de cette faute? Le sieur de Villeroy ne refusa pas d'entrer dans son alliance^; ce personnage n'a eu
1. On trouve aux Affaires étrangères, France 772, fol. 55-59, un brouillon intitulé : Caput apologeticum Lusson. Il est écrit par plusieurs secrétaires du Cardinal, entre autres Le Masle et Charpentier, et contient des annotations de la main du Cardinal lui-même. Ce morceau a été préparé pour être employé dans les Mémoires. Il porte en tête, de la main de Charpentier, les mots suivants que le Cardinal a dû dicter : « Faudra insérer ce discours lorsqu'on faisoit le procès à Barbin et que, l'évêque de Luçon étant en Avignon, on parloit de le faire comparoître, ou quand il fut arrêté prisonnier à Lyon, qu'il écrivit au Roi qu'il ne désiroit rien que de paroître pour se justifier. » — Ce Caput apologeticum a été imprimé in extenso par Avenel, t. VII, p. 416. Voyez aussi Journal des Savants, mars 1858, p. 171. On peut constater que les Mémoires ont utilisé ce morceau en intervertissant l'ordre des paragraphes, en en développant ou abrégeant certaines parties.
2. Cette phrase se trouve dans l'original, fol. 59; elle est de la main de Charpentier. On n'y a pas changé un mot.
3. On trouve sur l'original (fol. 56) : « Qui a jamais ouï parler que des civilités fussent crimes ? Si c'est crime, qui en est
pour ennemis que ceux qu'il n'a pas voulu avoir pour serviteurs, ou qui, après l'avoir été, ont bien voulu conserver ses bienfaits, mais en perdre la mémoire.
Si on considère le temps, on trouvera que celui auquel il s'est enrichi est celui où les sieurs Brûlart, de Villeroy et Jeannin étoient employés aux affaires, et qu'il n'a eu nulle dignité, ni office, ni nulle charge depuis leur éloignement. Ceux qui avoient pris racine du temps du feu Roi, qui tenoient le timon des affaires, pouvoient aucunement empêcher l'accroissement de cette plante ; il leur étoit aisé, vu qu'ils étoient en autorité dès longtemps, et qu'il n'y étoit pas encore, le feu Roi l'ayant contenu dans la simplicité de sa condition*.
Si c'est un crime que d'être appelé de son temps aux affaires, où est l'innocence du sieur du Vair? Si être sorti de charge contre son gré lui donne cet avantage d'être innocent, avoir voulu sortir par cinq fois
exempt? Quel seigneur, quel officier, quel prince n'est point tombé en cette faute? » Et plus loin : « Est-ce crime d'avoir habitude avec lui [Concini], si cela n'a point été à un personnage de mérite et de sagesse, y contractant une étroite alliance, mariant ses enfants avec les siens ? » Tout ce passage est de la main de Le Masle.
1. « Si on considère les temps, on trouvera que celui auquel il s'est enrichi est celui des vieux ministres et qu'il n'a eu nulle dignité, nul office, nulle charge depuis qu'ils ont été ôtés. De leur temps, il avoit Amiens qui a donné lieu à tant de brouilleries; depuis, il l'a quitté. Eux qui avoient pris racine du temps du feu Roi, qui tenoient le timon des affaires, pouvoient aisément empêcher l'accroissement de cette plante. Il leur étoit aisé, vu qu'ils étoient en autorité de longtemps et qu'il n'y étoit pas encore, le feu Roi l'ayant toujours tenu bas » (Affaires étrangères, Ibid., fol. 56).
avec instance et de mon propre mouvement, ne me doit-il pas donner la même qualité*?
Si c'a été une violence que de prendre les armes pour empêcher les mauvais desseins des princes qui s'étoient unis contre l'État, pourquoi ceux qui les ont conseillés au dernier mouvement n'en sont-ils pas taxés? N'est-ce pas le garde des sceaux du Vair qui a fait la première déclaration sur l'emprisonnement de Monsieur le Prince, contre lui et ses adhérents-?
M. de Villeroy [n']a-[t-]il pas dit souvent à la Reine, sur le progrès des armes du Roi, qu'il ne restoit autre chose qu'à les poursuivre, qu'il ne manquoit à ses conseils que de les faire exécuter? Depuis la chute même de la Reine, il n'a pu dissimuler qu'on lui avoit cette obligation, et à ses nouveaux ministres, d'avoir ouvert le chemin de conserver l'État, et empêcher les troubles, ne trouvant rien à redire en leur conduite,
1. On lit [Fbid., fol. 56 v°) le passage suivant, écrit de la main de Le Masle : « Si être venu en charge de son temps c'est un crime, qu'a fait le sieur du Vair qui l'en exempte? Si être sorti de sa charge, en étant ôté contre son gré, lui donne cet avantage, en avoir voulu sortir par cinq fois avec instance, de son propre mouvement, ne doit-il point donner le même à juste titre? » On remarquera, pour ce passage comme pour les précédents, combien ils ont été remaniés avec soin au point de vue du style.
2. Voici ce que porte le Caput apologeticum [Ibid., fol. 58 v") : « Si c'est violence que de prendre les armes, pourquoi ceux qui les ont fait prendre aux premiers mouvements n'en sont-ils pas taxés? N'est-ce pas M. le garde des sceaux qui a fait la première déclaration sur l'emprisonnement de Monsieur le Prince, contre lui et les autres princes ? » Ce passage a été écrit, sur l'original, par Le Masle.
mais seulement en l'introduction, n'estimant pas leur autorité légitime pource qu'elle lui étoit préjudiciable^.
De m'accuser moi et mes compagnons d'être espagnols, pour ce que nous avons ménagé l'intelligence, comment le peut-on sans en convaincre ceux qui en ont fait et conseillé l'alliance; qui, aux oppositions des princes contre ce dessein, ont toujours répondu qu'elle étoit nécessaire au bien de cet État et au repos de nos voisins^?
Mais avec quelle franchise ai-je dit mes sentiments au maréchal quand le service du Roi l'a requis? Lors même qu'il s'agissoit des Espagnols, ne trouva-t-on pas une de mes lettres dans les papiers du maréchal d'Ancre, par laquelle, ledit maréchal m'ayant écrit, sur l'occasion de l'union que les princes firent à Soissons^, qu'il étoit d'avis, puisqu'il se trouvoit tant de mauvais
1. Comparez encore ce paragraphe avec ce morceau du Caput apologeticum, écrit par Le Masle, et par Charpentier à partir des mots « Et depuis la Reine » : « M. de Villeroy n'a-il pas dit plusieurs fois à la Reine sur le progrès des armes du Roi qu'il ne restoit autre chose qu'à poursuivre, qu'il ne manquoit rien en ses conseils, qu'il étoit seulement question de les exécuter. Et, depuis la Reine être à Blois, il a dit qu'il falloit confesser qu'on avoit cette obligation à la Reine et à ses nouveaux ministres d'avoir ouvert le chemin de conserver l'Etat et empêcher les troubles, ne trouvant rien à redire en leurs conseils et en leur conduite, mais seulement en l'introduction, n'estimant pas leur autorité légitime, parce qu'elle lui étoit préjudiciable. »
2. Ce paragraphe et le suivant sont probablement le développement de cette phrase du Caput apologeticum, écrit par Charpentier [Ibid., fol. 58) : « Les ministres sont-ils Espagnols qui suivent les pas tracés par d'autres qui sont réputés bons François? »