‹ MémoiresChapitre 11 sur 172 · Tome I, p · texte numérisé non relu

Tome I, p

2. Claude Mangot, seigneur de Villarceaux, conseiller au Parlement, maître des requêtes en 1600, chargé d'une mission en Suisse, puis premier président du parlement de Bordeaux, fut nommé secrétaire d'État par provision du 9 août 1616 (AfT. étr., France 770, fol. 153). Il appartenait à une bonne famille de robe, et son père était de Loudun. Au dire du président Gramond, il était « vir probus et, quod in aulâ rarum, incorruptus » (G. Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu, t. II, p. 83).

services et l'avoit maintenu envers et contre tous, fit tant d'insistances à la Reine de le congédier, qu'il lui en fit enfin prendre résolution, non toutefois tant à son contentement qu'il espéroit; car, au lieu qu'il se promettoit de faire entrer en cette charge Ribier, son neveu, qui s'en étoit déjà vanté, la Reine la donna au sieur Mangot, à qui elle avoit, peu auparavant, accordé la charge de premier président de Bordeaux. C'est ainsi que les honneurs changent les mœurs en un moment. Le sieur du Vair qui, peu de jours avant, faisoit profession d'être un philosophe stoïque* et en écrivoit des livres, n'est pas sitôt à la cour que, changeant d'esprit en faisant paroitre les qualités qui y étoient cachées, non seulement y devient ambitieux, mais noie dans son ambition tous les devoirs de bienséance et d'amitié, commettant une ingratitude qu'un homme qui n'eût jamais été courtisan eût eu honte qu'on lui eût pu reprocher^.

En ce temps, la Reine, ayant été avertie par ses serviteurs de l'adresse et des artifices dont le sieur de Luynes usoit auprès du Roi pour lui rendre sa conduite odieuse, lui en représentant les manquements plus grands qu'ils n'étoient, et amoindrissant ce qui étoit à louer, se résolut de lui offrir de se

1. Le manuscrit B portait auparavant : « ... faisoit profession du philosophe stoïque... » C'est Charpentier qui a corrigé et mis : « ... faisoit profession d'être un philosophe stoïque... »

2. Ici se trouvait dans le manuscrit B un passage relatif au duc de Bouillon, qui a été biffé pour être reporté plus loin : ci-après, p. 27; il commence par ces mots : « M. de Bouillon, qui savoit bien se servir, etc. »

démettre de l'autorité qu'il lui avoit donnée, et la consigner en ses mains, jugeant bien qu'il ne la recevroit pas, et que cette offre, néanmoins, feroit en son esprit l'effet qu'elle désiroit, qui étoit de lui ôter la créance qu'elle eût un désir démesuré de continuer son gouvernement, auquel elle étoit portée par ambition particulière, non pour le bien de son service, ni que la nécessité publique le requît.

Elle le supplia pour ce sujet d'avoir agréable de prendre jour pour aller au Parlement, où, après lui avoir justifié combien elle étoit éloignée de ces sentiments, elle désiroit se décharger du soin de ses affaires ; qu'il trouveroit que, par le passé, on n'a voit pu conduire les choses plus heureusement, et qu'ayant fait tout ce qu'elle avoit dû pour lui assurer la couronne, il étoit bien raisonnable qu'il prît cette peine pour lui procurer son repos; qu'il lui fàchoit, après tant de glorieuses preuves* qu'elle avoit données de sa passion au bien de cet État, de se voir en peine de défendre ses intentions contre des calomnies secrètes ;

[Que,] comme elle n'avoit rien à craindre de son naturel, aussi voyoit-elle qu'elle avoit juste sujet de se défier de son âge ; qu'elle prévoyoit que, si on avoit eu l'audace de l'attaquer en un lieu si saint, il pourroit avec le temps être emporté par force et se laisser vaincre à la violence de leurs poursuites ;

Quelle jugeoit bien que, quand l'on est parvenu par beaucoup de peines et de périls au comble d'une

1. Le mot preuves a été ajouté en interligne, de la main de Charpentier, sur le manuscrit B.

grande réputation, la prudence veut qu'on pense à une favorable retraite, de peur* qu'on ne perde, par la révolution des choses humaines, ce qu'on a si chèrement acquis ;

Qu'elle savoit que les offices les plus mal reconnus sont ceux qu'on rend au public, et qu'un mauvais événement pouvoit ternir la gloire de ses actions passées.

Mais, quelque instance qu'elle pût faire, le Roi ne lui voulut jamais accorder de quitter le gouvernement de ses affaires. En quoi elle ne fut pas trompée; car elle ne le désiroit, ni ne craignoit que le Roi la prît au mot ; mais les raisons qu'elle lui avoit apportées lui sembloient être si recherchées, qu'il crut qu'elles lui avoient plutôt été insinuées qu'elle ne les avoit pas conçues en son esprit, et, pour ce, ne s'ouvrit pas avec elle des mécontentements qu'il commençoit à recevoir du prodigieux élèvement du maréchal d'Ancre, ne jugeant pas qu'elle eût volonté d'y remédier, mais l'assura qu'il étoit très satisfait de son administration, que personne ne lui parloit d'elle qu'en des termes convenables à sa dignité.

Le sieur de Luynes ne lui en dit pas moins et accompagna ses paroles de gestes et de serments, et de toutes autres circonstances qui peuvent servir à cacher un cœur double et qui a une intention toute contraire à ce qu'il promet. Il ne put néanmoins si bien se feindre que la Reine, qui n'étoit pas inexperte en ces artifices, n'en aperçût quelque chose. Elle ne

1. Les mots de peur ont été ajoutés en interligne, de la main de Charpentier, sur le manuscrit B.

s'en douta pas tant qu'elle en prît dessein de le chasser d'auprès la personne du Roi, ni si peu aussi qu'elle ne commençât à penser à quelque retraite honorable, si le Roi prenoit quelque jour de lui-même la résolution qu'il avoit refusé de prendre à sa requête. Et, pour ce qu'elle avoit commencé à gouverner ce royaume avec autorité souveraine en la minorité du Roi, ne désirant pas retourner à vivre sous la puissance d'autrui, elle fît traiter de la principauté de la Mirandole^ et envoya exprès André Lumague^ en Italie pour en convenir de prix. Mais le roi d'Espagne traversa l'exécution de ce traité et ne voulut plus que les François remissent le pied, en quelque manière que ce fût, en un lieu dont il les avoit chassés avec tant de peines, de périls et d'années.

M. de Bouillon, qui sa voit bien se servir de tout à son avantage, essaya de profiter de l'absence de Monsieur le Prince et convertit en artifices de prudence la disgrâce en laquelle, par fortune, se rencontroit alors M. de Villeroy : car, jugeant que ledit sieur de Villeroy, pour, par l'appréhension de nouvelles brouilleries, se rendre nécessaire^, favoriseroit toutes les demandes qu'il pourroit faire, pour peu raisonnables

1. Principauté italienne, ayant pour capitale la ville du même nom et située entre les duchés de Ferrare, de Modène et de Mantoue.

2. Jean-André Lumaga ou Lumague (1564-1637), seigneur de Villiers et de Saint-Loup, banquier italien auquel Richelieu eut souvent recours : voyez Avenel, t. I, p. 705, et VIII, p. 42.

3. Var. : Jugeant que Villeroy pour, par appréhension, se rendre nécessaire (M). — Jugeant que Villeroy, pour se rendre nécessaire (H).

qu'elles fussent, et représenteroit que le refus qu'on lui en feroit seroit une infraction au traité de Loudun, [il] ne fit point de difficulté de désirer de la Reine plusieurs choses frivoles et impertinentes et qui, en vérité, étoient au delà des choses qui avoient été accordées par ledit traité, mais que néanmoins, il disoit être nécessaires, tant pour la sûreté de Monsieur le Prince que de ceux qui avoient été joints avec lui.

Entre autres choses, ils faisoient grande instance sur le règlement du Conseil, lequel ils vouloient être réduit à un certain nombre de personnes choisies, le choix desquelles étoit très difficile à faire, tant pour n'encourir l'envie de ceux qu'on rebutoit que pour ce qu'ils eussent formé difficulté sur beaucoup de ceux qu'on eût retenus, s'ils n'eussent été de leur intelligence.

Gela mettoit la Reine bien en peine; carie garde des sceaux du Vair étoit si nouveau dans les affaires, qu'elle n'en étoit aucunement assistée, étant étonné en toutes rencontres, ne sachant se démêler d'aucune, et M. de Bouillon ayant tel ascendant sur son esprit qu'il en faisoit ce qu'il vouloit, de sorte qu'il se laissa aller jusque-là que de dire à la Reine, en présence dudit sieur de Bouillon, qu'elle n'étoit pas bien conseillée de prendre si peu de confiance c[u'elle faisoit à lui et à M. de Mayenne; ce que la Reine, qui sur-le-champ ne lui voulut rien répondre, lui reprocha par après, lui remontrant les sujets qu'elle avoit de se méfier d'eux, et que, quand bien cela ne seroit pas ainsi, il ne devoit pas lui en parler en leur présence.

Toutes ces choses faisoient désirer à la Reine d'autant plus ardemment la venue de Monsieur le Prince, qui

étoit allé en Berry prendre possession du gouvernement et avoit de sa part bonne volonté de se rendre à la cour, espérant d'y disposer de toutes choses dans le Conseil ; mais les ducs de Bouillon et de Mayenne faisoient tous les offices qu'ils pouvoient auprès de lui pour retarder son partement : ce qui fit que la Reine lui dépêcha plusieurs personnes l'une après l'autre, et lui aussi lui en dépêcha de même\ chacun desquels se vantoit avoir le plus de créance auprès de lui. Et, de fait^, toutes les lettres qu'il écrivoit par eux étoient en une créance fort particulière et la plupart contraires les unes aux autres : ce qui fit que, pour démêler ces fusées, la Reine me^ dépêcha vers lui^, croyant que j'aurois assez de fidélité et d'adresse pour dissiper les nuages de la défiance que les mauvais esprits lui donnoient d'elle contre la vérité : ce qui me réussit, non sans peine, assez heureusement, l'ayant en peu de temps rendu capable de l'avantage que la Reine recevroit de sa présence, de

1. Le manuscrit B portait « plusieurs ». Charpentier a mis « de même ».

Page 1