Ce malaise du jeune Roi se produisit le 31 octobre [Jour
espèce d'évanouissement, la Reine, qui étoit aux Feuillants', accourt incontinent au Louvre, tout effrayée : le Roi, qui se portoit mieux, ne fut néanmoins entièrement guéri que trois ou quatre jours après. La Reine parlant souvent de cette maladie, du Vair, qui étoit encore lors garde des sceaux et soupçonnoit que ce fût un autre mal que ce n'étoit, dit qu'il étoit à craindre qu'il ne recommençât au printemps. Cela fit que plusieurs fois la Reine, parlant au sieur Héroard^, premier médecin du Roi, lui disoit qu'elle avoit peur que S. M. ne retombât malade au printemps. Luynes prit occasion de là de dire au Roi que l'on tramoit quelque chose contre lui, qui devoit s'exécuter au printemps, et qu'on disoit qu'il lui pourroit bien mésavenir en ce temps-là. Il donnoit quant et quant à entendre au Roi que tous ces princes n'étoient persécutés que pour l'amour du maréchal d'Ancre, qu'ils étoient passionnés pour S. M. et qu'ils avoient témoigné un déplaisir indicible de sa maladie^. Ces choses firent effet en l'esprit du Roi, et tel que
nal de Jean Héroard, t. II, p. 203; Journal d'Arnauld d'Andilly^ p. 224; Mémoires de Fontenay-Mareuil, éd. Michaud, p. 112, et Mémoires d'Estrées, p. 417).
1. Le couvent des Feuillants occupait alors l'emplacement actuel de la rue de Castiglione et de la partie de la rue de Rivoli qui longe les Tuilei'ies.
2. Jean Héroard, médecin du Roi, a laissé un Journal sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1628), publié par MM. Eud. Soulié et Éd. de Barthélémy; Paris, 2 vol. in-8".
3. Sancy, par scrupule de style, a corrigé de cette façon le manuscrit B qui portait primitivement : un déplaisir indicible de la maladie de Sa Majesté. — Comparez le texte des Mémoires d'Estrées, p. 417.
[1616] Dte RICHELIEU. 117
M. de Gesvres' dépêcha exprès à Soissons à M. de Mayenne, pour lui faire savoir, non de la part du Roi, mais comme de lui-même, la bonne volonté que S. M. lui portoit, et qu'elle avoit eu quelque pensée de se retirer d'avec la Reine sa mère et s'en aller à Compiègne, où il savoit bien que tous les autres princes et lui n'auroient pas manqué de le venir trouver^.
Cet avis encouragea fort les princes qui donnèrent ordre au cardinal de Guise de ménager auprès de M. de Luynes tout ce qu'ils pourroient en cette occasion. L'affaire fut si bien suivie, que la Chesnaie^, [gentilhomme] ordinaire^ du Roi, qui avoit grande part auprès dudit sieur de Luynes, leur envoya Geniers^, par lequel il leur fit savoir la mauvaise volonté que le Roi portoit au maréchal d'Ancre et le mécontentement qu'il avoit de ses comportements, les conviant tous de se maintenir bien unis ensemble, et, quoi qu'on leur pût dire, n'entendre à aucune réconciliation avec lui^.
1. Louis Potier, baron de Gesvres, secrétaire d'Etat en 1589, mort en 1630.
3. Le sieur de la Chesnaie, gentilhomme ordinaire de la maison du Roi, fut chargé en 1620 d'une mission auprès des protestants du Béarn : Mémoires de Bassompierre, t. II, p. 210.
4. Le mot gentilhomme a été ajouté après coup sur le manuscrit H. Il ne figure pas sur le manuscrit B.
5. Jean de Geniers ou de Gignier, sieur de Massac, gentilhomme servant de la maison du Roi, fut condamné à mort et exécuté le 4 octobre 1617 pour avoir fait à Luynes de fausses dénonciations contre plusieurs seigneurs et notamment contre le duc de Vendôme [Mémoires de Déageant, éd. 1668, p. 74- 100; Mémoires de Bassompierre, t. II, p. 131, et Mercure franrois, t. V, année 1617, p. 94).
Nonobstant toutes ces choses, le changement des ministres les étonnoit; car ils crurent que, n'ayant plus personne de leur intelligence dans le ministériat, leurs actions seroient reconnues pour ce qu'elles étoient et plusieurs détrompés de ce qu'on en avoit fait accroire à leur avantage contre la vérité. Ils ne se rapprochèrent néanmoins pas de leur devoir, mais, au contraire, s'affermissoient dans leur rébellion, le duc de Ne vers tout ouvertement, M. de Bouillon couvertement et sous main, décriant le gouvernement aux pays étrangers, et envoyant exprès en Hollande, au Liège et en divers lieux d'Allemagne pour en parler mal; entre lesquels le sieur du Pescher* étant au Liège et se laissant aller, selon qu'il lui étoit commandé, à parler autrement du Roi qu'il ne devoit, un gentilhomme liégeois, abhorrant cette infidélité, le blâma de sa trahison et, des paroles étant venus aux mains, le tua sur-le-champ. Il faisoit plusieurs autres pratiques au préjudice de l'autorité du Roi, faisant enlever quantité d'armes et passer à petites troupes nombre de gens de guerre, par Sedan, en Champagne, où le duc de Nevers les recueilloit et les faisoit couler dans les places qui ne lui pouvoient
1. Il s'agit ici d'un membre de la maison de Saint-Chamant, originaire du Limousin, fixée au commencement du xvii^ siècle dans le nord de l'Ile-de-France par l'acquisition de la seigneurie de Méry-sur-Oise, et dont plusieurs représentants, Elie, comte du Pescher, Mercure et Antoine, furent, vers cette époque, gouverneurs de Thérouanne, de Verdun, de Château-Thierry et de Guise. L'auteur des paroles injurieuses à l'égard du Roi fut Mercure de Saint-Charaant, baron de Marigny et du Pescher, gouverneur de Château-Thierry.
faire de résistance. Le Roi, en étant averti, fut contraint de faire avancer des gens de guerre en cette province, sous le commandement du maréchal de Praslin, tant pour tenir la main à l'exécution des jugements des commissaires de S. M., qu'elle avoit envoyés sur les lieux pour informer des contraventions à ses ordonnances et faire le procès à ceux qui se trouveroient coupables, que pour être prêt à toute occasion qui se pourroit présenter pour son service ^ .
Il ne passa guère de temps qu'il n'eût sujet de les employer : car M. de Nevers, de nuit et par surprise, entra le 1®' jour de décembre^ dans la ville de Sainte- Menehould, s'en saisit et mit dans le château cinq cents hommes de garnison. Cette ville étoit importante, couvroit Sedan et Mézières et fermoit le passage pour aller à Verdun. Le maréchal de Praslin y alla avec les troupes du Roi qu'il avoit, avec lesquelles et la promesse qu'il fit de dix mille écus à Boucon ville ^, gouverneur du château, il se rendit maître de la
1. Le récit de l'incident relatif au baron du Pescher et les développements qui y sont joints dans les Mémoires se trouvent en partie dans la lettre envoyée par le Roi au maréchal de Bouillon, le 27 décembre 1616, comme réponse à celle que le duc lui avait adressée le 14 : Mercure françois, t. IV, année
1616, p. 335 (pour 351) et 352-358.
2. Les mots le premier jour de décembre ont été ajoutés en interligne par Sancy sur le manuscrit B.
3. Charles de Pradines, seigneur de Bouconville. — Le duc de Nevers lui avait confié la garde de la ville. Dès le 1^'' janvier
1617, le Roi envoya à Bouconville une lettre confirmant le don de 10,000 écus promis par M. de Praslin (Avenel, t. I, p. 239; Journal d' Arnauld d'Andilly, p. 252-253, et Mercure françois, t. IV, année 1616, p. 362).
place et en chassa la garnison du duc de Nevers, le 26'' décembre, et la fit conduire à Rethel^
Nonobstant tout ce mauvais procédé des ducs de Nevers et de Bouillon, le dernier, qui s'étoit tenu un peu plus couvert, eut bien la hardiesse d'écrire au Roi^, en se plaignant de ce que les troupes que S. M. avoit en Champagne lui donnoient jalousie, et que l'ambassadeur du Roi à Bruxelles empèchoit la liberté du commerce avec Sedan, duquel il sembloit que S. M. ne voulût plus embrasser la protection; ce qui l'obligeroit à s'aider des remèdes que la nature permet à un chacun pour sa propre défense.
S. M. lui fit réponse^, le 27% avec plus de vigueur que l'on n'avoit pas accoutumé du temps des autres ministres, lui remontra son mauvais procédé, que la plainte qu'il lui faisoit n'étoit que pour prévenir celles que le Roi avoit sujet de faire de lui, ou tenir les peuples en une fausse créance qu'ils étoient maltraités ; que ce qu'il disoit du commerce qui n'étoit pas laissé libre à Sedan du côté de la Flandre, n'étoit que par l'empêchement qu'y avoit fait l'ambassadeur du
1. Voyez le récit de cet incident dans le Mercure f'rancois, t. IV, année 1616, p. 361-362.
2. Le texte original de cette lettre se trouve aux archives des Affaires étrangères, France 770, fol. 186. Elle a été imprimée dans le Mercure français, t. IV, année 1616, p. 335 et suivantes, et porte la date du 14 décembre 1616. Voyez la note 1 de la page 119.
3. Cette réponse a été imprimée dans le Mercure français, t. IV, année 1616, p. 354 et suiv. Elle a été analysée par Avenel, t. VII, p. 918, qui fait remarquer, comme d'ailleurs le P. Griffet, que l'évêque de Luçon devait être l'auteur de cette lettre. La satisfaction avec laquelle en parlent ici les Mémoires ne peut que confirmer cette supposition.
Roi au passage des armes qu'il en vouloit faire venir contre son service, et que, s'il étoit sage, au lieu des remèdes dont il menaçoit qu'il se serviroit pour sa juste défense et c{ue S. M. n'entendoit pas^ et seroit bien aise d'en être^ éclaircie par lui, il n'en rechercheroit point d'autre que la bonne grâce de S. M., à laquelle il étoit obligé de tout le bien qu'il avoit. Ce procédé vigoureux du Roi, sentant plus sa majesté royale que la conduite passée, n'étoit pas néanmoins bien reçu à cause du maréchal d'Ancre, l'audace duquel et la haine qu'on lui portoit étoient telles qu'elles faisoient prendre en mauvaise part, et du peuple et des grands et du Roi, tout ce qui autrement étoit de soi et eût été reconnu le plus avantageux au service de S. M. et au bien de l'État^.
Nous avons dit que Monsieur le Prince fut, trois jours après sa détention, changé de la chambre où il étoit et mis en une autre plus assurée qu'on lui avoit fait préparer, en laquelle tandis qu'il demeura il avoit quelque espérance d'être bientôt mis en liberté ; mais les choses furent changées bientôt après, sur la méfiance qu'on eut de lui et de ceux qui tenoient son parti à Paris.
Un de ses chevau-légers, nommé Boursier, fut accusé, sur la fin d'octobre, par une femme de mauvais bruit ^, d'avoir dit, en un heu assez malhonnête,