Mercure franrois, p. 188 et
Il étoit si vain que, ne se contentant pas de la faveur et du pouvoir de faire ses affaires, il affectoit d'être maître de l'esprit de la Reine et son principal conseiller en toutes ses actions, dont le roi Henri-le-Grand conçut quelque mauvaise volonté contre lui et eut dessein de le renvoyer en Italie. Mais ce fut bien pis après sa mort ; car, comme l'autorité de la Reine augmenta, son insolence crut à même mesure, et il voulut que tout le monde eut opinion que le gouvernement universel du royaume dépendoit de sa volonté ^
La Reine, qui reconnoissoit ce manquement et qui néanmoins ne le voulut pas abandonner, soit pour la réputation de fermeté en ses affections envers ses serviteurs, soit pour la considération de sa femme qui avoit été nourrie avec elle en sa jeunesse, l'en reprenoit souvent et de paroles et de visage, le rabrouant et lui faisant mauvaise chère devant un chacun quand il lui faisoit quelque demande qu'elle ne croyoit pas être du bien de l'État. Il est vrai qu'il s'y prenoit de si mauvaise grâce et avec si peu d'adresse que- les premières pensées qui lui venoient en l'esprit il les proposoit à la Reine sans les avoir auparavant digérées. Il en faisoit tout de même aux demandes qu'il avoit à lui faire pour ses amis, sans préparer son esprit par les moyens ordinaires et connus à ceux qui ont quelque prudence.
1. Le maréchal d'Estrées donne un portrait bien plus bienveillant de Concini. Voyez ses Mémoires, éd. Michaud et Poujoulat, p. 418.
2. Les mots avec si peu d'adresse que ont été substitués de la main de Charpentier sur le manuscrit B aux mots : sans adresse.
Mais, quand il eût fiait autrement, comme il arrivoit lorsque sa femme, qui étoit plus adroite que lui, étoit de la partie, l'esprit de la Reine néanmoins ne pouvoit jamais être si préoccupé de leurs conseils qu'elle ne fût toujours prête de recevoir et suivre les avis de ceux qu'elle avoit choisis pour l'assister dans l'administration des affaires.
Le commandeur de Sillery m'a confessé qu'il avoit reçu plusieurs commandements d'elle d'avertir les grands de la Cour qu'ils n ajoutassent point de foi à ce que leur diroit ledit maréchal sur les affaires publiques, mais aux ministres, par qui elle leur feroit savoir ses volontés; mais que M. de Villeroy l'empêchoit*, par jalousie qu'il avoit de lui et de son frère-, aimant mieux partager la puissance avec un étranger que de la laisser entière à ses proches.
La créance qu'il vouloit donner de son pouvoir ne nuisoit pas peu à sa fortune; elle lui engendroit l'envie et la haine de tous les grands, qui le regardoient comme tenant le lieu qui leur étoit dû par leur naissance. S'il leur départoit quelques grâces et faveurs, elles lui étoient inutiles, à cause qu'ils estimoient ce tort qu'il leur faisoit beaucoup plus grand que le plaisir qu'ils recevoient de lui; et, outre que l'offense descend bien plus avant dans le cœur que n'y fait pas d'impression le bienfait, l'homme est naturellement plus enclin à vouloir rendre l'échange de l'injure que de la grâce, d'autant que par l'un il satisfait seulement à autrui et par l'autre il se satisfait à soi-même^. S'il
1. Dans le manuscrit H, la fin de la phrase a été rayée et remplacée parles mots : mais que M. de Villeroy l'en empêcha.