‹ MémoiresChapitre 67 sur 172 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

Ci-dessus, p

grande instance pour le sieur d'Uocquincourt^ ; et, lorsque l'on alla au voyage pour le mariage-, il en envoya supplier la Reine par Barbin, auquel elle répondit qu'elle ne le pouvoit faire pour ce que le duc d'Épernon, qui lui étoit si nécessaire pour la sûreté du Roi en ce voyage, la lui demandoit pour le marquis de Rouillac^; enfin, néanmoins, Barbin continua tant à l'importuner durant le voyage qu'elle l'accorda avec beaucoup de colère. Outre que bien souvent sa femme l'empêchoit d'obtenir ce qu'il demandoit, pour rabattre, disoit-elle, l'orgueil qu'il avoit trop grand et lui donner un frein pour le retenir et l'empêcher de la mépriser, mais il ne vouloit pas faire reconnoître qu'il dépendit d'autrui en la puissance qu'il avoit.

Au lieu que les sages, pour éviter l'envie, se contentent d'un pouvoii^ modéré ou le cachent s'il est extrême, il vouloit pouvoir tout et faire croire qu'il pouvoit ce qu'il n'eût pu vouloir sans crime ni l'espérer sans punition. Il étoit homme de bon esprit, mais violent en ses entreprises, qui prétendoit à toutes ses fins sans moyens et passer d'une extrémité à l'autre sans milieu.

1. Georges de Monchy, seigneur d'Hocquincourt, capitaine de chevau-légers, devint grand prévôt de l'hôtel le 25 février 1630 et fut lieutenant général de Lorraine en 1636.

2. Il s'agit ici du voyage entrepris par la cour en août 1615 pour l'accomplissement des mariages espagnols.

3. Louis de Goth, marquis de Rouillac (1584-1662), avait fait ses premières campagnes en Suède ; le roi de Suède Charles IX le nomma, en 1610, général des Français au service de la Suède. Il revint en France vers 1612 et obtint plus tard un régiment d'infanterie et un de cavalerie. En 1643, il fut envoyé comme ambassadeur extraordinaire en Portugal.

Il étoit soupçonneux, léger et changeant, tant par son humeur que sur la créance qu'il avoit que, quelque liaison qu'on pût avoir avec un étranger, sa domination est toujours désagréable ; outre que, comme il étoit de sa nature peu reconnoissant par l'excès de son ambition qui lui faisoit avouer^ avec déplaisir qu'il fût obhgé à personne, il croyoit (jue, dès qu'il avoit obtenu quelque chose d'importance pour quelqu'un de ses amis, ceux pour qui il l'avoit fait désiroient sa ruine pour être dégagés de la reconnoissance des services qu'ils lui dévoient pour les biens qu'ils en avoient reçus. Et l'état auquel il se trou voit, lequel il pensoit être au-dessus de la condition de pouvoir recevoir déplaisir de personne, faisoit qu'il cachoit si peu ses défiances et les montroit si manifestement, qu'il désobligeoit entièrement ses amis, ce qui étoit cause de grands maux ; car, les cours étant pleines de flatteurs, et la grandeur n'en étant jamais désaccompagnée^, il ne manquoit point de personnes qui, pour lui faire plaisir, lui donnoient des ombrages et des défiances, desquelles, étant de son naturel trop susceptible, il prenoit sujet de haïr ses amis.

Mais un autre mal bien grand naissoit de ses soupçons, qui consistoit en ce que, pensant n'être pas aimé, il vouloit régner par la crainte, moyen très mauvais pour retenir cette nation aussi ennemie de la servitude qu'elle est portée à une honnête obéissance. Cet appui qu'il cherchoit à sa fortune fut la cause de sa ruine,

1. Ce mot a été substitué par Sancy sur le manuscrit B au mot reconnoître.

2. Var. : Car les cours étoient pleines de tlatteurs dont la grandeur est toujours accompagnée (M).

II n

rien ne l'ayant pei'du que ce qu'il pensoit devoir aft'ermir son autorité.

On peut dire qu'il n'eut jamais intention qui n'eût pour but l'avantage de l'État et le service du Roi, aussi bien que l'établissement de sa fortune, mais que, ses desseins étant bons, ils étoient tous mal conduits, et que, quoique son imprudence fût son seul crime, ceux qui n'avoient pas connoissance de ses intentions avoient lieu de redouter son pouvoir.

Il n'y a point de prince qui prenne plaisir de voir dans son État une grande puissance qu'il pense n'avoir pas élevée et qu'il croit être indépendante de la sienne ; beaucoup moins s'il est jeune, c'est-à-dire en âge où la foiblesse et le peu d'expérience que l'on a des affaires rendent les moindres établissements suspects.

A la vérité, il eût été à désirer que ce personnage eût modéré davantage ses désirs, non tant par son intérêt que pour le bien de sa maîtresse ; car on peut dire que, s'il eût été moins ambitieux, elle eût été plus heureuse.

Mais Dieu a voulu que celle qui n'avoit aucune part dans sa faute l'eût très grande dans sa disgrâce, pour nous apprendre que la vertu a ses peines, comme le soleil ses éclipses. Si elle eût été moins affligée, elle n'eût pas été si glorieuse ; car, comme il y a des vertus qui ne se remarquent que dans les grands emplois, aussi y en a-t-il qui ne s'exercent que dans la misère.

Or, bien que cet homme désirât donner à un chacun grande opinion de sa faveur, si est-ce que sa fin principale étoit d'étonner les ministres par les apparences de son crédit, pour disposer absolument de leurs volontés et faire qu'ils déférassent plus à ses désirs

qu'aux commandements de la Reine leur maîtresse. Mais on peut dire qu'en ces épines ils marchèrent à pas de plomb, qu'ils cheminèrent par la voie de leur conscience, mais avec le plus grand tempérament qu'ils purent pour empêcher la connoissance et l'éclat de ses désordres. S'ils crurent quelquefois sa puissance être telle qu'il y avoit plus à perdre qu'à gagner à faire des actions hardies, ils ne la conçurent jamais assez grande pour les contraindre à en faire de lâches et contraires à leur devoir.

Un jour, M. de Villeroy, qui avoit plus part dans son alliance, par le mariage que l'on projetoit de son petit-fils avec sa fille, que dans son affection, ayant obtenu de la Reine, qui n'a jamais refusé de grâces si elles n'ont été préjudiciables à l'État, une gratification importante, le maréchal d'Ancre vint trouver le secrétaire de ses commandements pour le prier de deux choses : de n'en point délivrer d'expédition et de rejeter sur la Reine la haine du refus.

J'exerçois lors cette charge et le priai de m'excuser si je ne pouvois satisfaire à son désir, vu que la Reine ne pouvoit avec honneur révoquer une grâce qu'elle avoit accordée, ni lui en sa conscience donner à sa maîtresse le blâme d'une faute qu'elle n'avoit point commise.

Le maréchal ne se voulant point contenter de ces raisons, je ne laissai point, contre les ordres qu'il m' avoit prescrits, d'en délivrer les brevets, aimant mieux perdre ses bonnes grâces sans honte que les conserver avec foiblesse au préjudice de la Reine. Cette action de courage me rendit tellement son ennemi qu'il ne pensa plus qu'aux moyens de s'en venger. Il

est fâcheux à un homme de cœur d'avoir à répondre à des personnes qui veulent des flatteurs et non pas des amis, qu'on ne peut bien servir sans les tromper et qui aiment mieux les choses agréables qu'utiles; mais, si ce mal est extrême, il ne laisse point d'être ordinaire sous le règne des favoris. Il n'y en a point à (jui la tête ne tourne en montant si haut, qui d'un serviteur ne veuille faire un esclave, d'un conseiller d'État un ministre de leur passion, et qui n'entreprenne de disposer aussi bien de l'honneur que des cœurs de ceux que la fortune leur a soumis.

Or, comme la vengeance se fait des armes de tout ce qui se présente à elle, il tâcha de persuader à la Reine que j'étois partial de la Reine sa fille, ma première maîtresse S que j'étois en secrète intelligence avec les princes, que je lui avois dit une fois, sur le sujet de la rébellion des grands qui s'étoient unis à Monsieur le Prince, que, le Roi ayant témoigné qu'il étoit maître en réduisant à l'extrémité ceux qui d'euxmêmes ne s'étoient pas rangés à leur devoir, il étoit à propos qu'il témoignât qu'il étoit père, recevant à miséricorde ceux qui avoient failli.

Au milieu de ces mauvais offices, il ne laissa pas de se vouloir servir de Rarbin et de moi pour demander en sa faveur le gouvernement de Soissons, si proche de sa perte qu'il l'estimoit déjà pris. Ces Messieurs ^ ayant fait pour son bien quelque difficulté, de crainte qu'on lui reprochât qu'il eût porté la Reine à conseil-

1. La jeune reine Anne d'Autriche, dont Richelieu avait commencé par être premier aumônier.

2. C'est-à-dire Barbin et Richelieu; on remarquera ce chan gement de style.

[1617] DE RICHELIEX-. 165

1er le Roi de prendre les armes contre ses sujets pour l'enrichir de leurs dépouilles, pour leur ôter le moyen de prévenir LL. MM., il en parla précipitamment à la Reine, qui, jugeant sa demande indiscrète, l'en refusa de son propre mouvement et lui parla en leur présence avec tant d'autorité et de sentiment du dérèglement de ses désirs, qu'il ne put cacher, dans son visage et par ses paroles, qu'il n'en fût extrêmement touché. Mais, pour ne point celer la cause de son déplaisir, il ne se piqua pas tant de l'action que des circonstances; le refus ne l'offensa pas tant que les témoins.

Il lui fàchoit qu'on s'aperçût qu'il eût plus de réputation que de force, qu'il subsistoit plutôt par son audace que par une véritable confiance. Pour preuve de quoi, la Reine s'étant retirée en colère dans son cabinet, il fit mine de la suivre; et, ressortant incontinent, bien qu'il n'eût point parlé de cette affaire, les assura qu'il avoit obtenu la gratification qu'il désiroit ; ce qu'ils jugèrent plus mystérieux que véritable et le reconnurent clairement l'après-dînée, la Reine nous témoignant une extrême indignation de ses insolentes procédures, et que, pour rien du monde, elle ne lui accorderoit ce qu'il demandoit. Mais, au lieu d'en profiter, il s'atfermit de plus en plus dans le dessein de changer les ministres.

L'unique péché qu'ils avoient commis étoit qu'ils avoient la réputation de bien servir le Roi, dont quelques flatteurs prirent occasion de lui dire qu'on ne parloit plus de lui par la France, mais qu'ils avoient l'honneur de tout^ ce qui étoit le prendre par son

Page 1