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Les mots mais qu Us avoient l'honneur de tout ont été

I6fi MÉMOIRES [1617]

foible ; car, comme en l'adversité il étoit découragé et protestoit ne se vouloir plus mêler d'affaires, quand les choses alloient mieux, il les vouloit faire seul ; joint qu'il se fàchoit de n'en pouvoir disposer à sa volonté, laquelle ils ne prenoient pas pour leur règle au-dessus de la raison.

Sa femme étoit si malade d'esprit qu'elle se détioit de tous, de sorte qu'elle aidoit au dessein qu'il a voit de les changer et de mettre en leur place Ruccellaï'', de Mesmes et Barentin ' .

J'en eus le premier avis par le moyen d'un homme d'Église qui étoit à moi, auquel l'abbé de Marmoutier^ dit confîdemment le dessein qu'on a voit contre Barbin ; et, par autre voie, je sus que M. Mangot étoit de la partie et moi aussi. Je dis à Barbin qu'à la longue le maréchal le gagneroit sur l'esprit de LL. MM. par ses continuels artifices, et que mon avis étoit que nous le devions prévenir et nous retirer volontairement des affaires. Nous allâmes ensemble trouver la Reine à cette fin; je lui parlai et lui représentai que, les affaires du Roi étant en tel état que tous les princes qui

substitués par Sancy sui' le manuscrit B aux mots : et quon ne parlait que d'eux.

1. Louis Ruccellaï, fils d'Annibal Ruccellaï. gentilhomme florentin établi en France, eut en 1602, après son père, l'abbaye de Signy en Champagne; il se mêla à toutes sortes d'intrigues sous la minorité de Louis XIII et mourut en 1622.

2. Charles Barentin, seigneur de Villeneuve-en-Brie, conseiller à la Cour des aides en 1592, reçu maître des requêtes le 28 juin 1605, intendant en Normandie et en Dauphiné, conseiller d'État en 1620.

3. Sébastien Dori Galigaï, frère de la maréchale d'Ancre : tome 1, p. 258.

avoient pris les armes contre lui tendoient les bras et imploroient sa miséricorde, nous ne pouvions être blâmés de lâcheté de demander notre congé dans cette prospérité, qui étoit chose que nous avions déjà désiré faire, il y a quelque temps, mais que nous ne l'avions pas jugé convenable pendant que l'État étoit en quelque péril.

La Reine se trouva surprise et demanda quel mécontentement nous avions d'elle. Barbin lui répondit que le maréchal et la maréchale n'étoient pas contents de nous, dont elle se fâcha, disant qu'elle ne se gouvernoit pas par leur fantaisie. Je repris la parole et fis de nouvelles instances, auxquelles elle ne se rendit pas néanmoins et continua à nous assurer du contentement qu'elle recevoit du service que nous rendions au Roi.

Le maréchal fut averti par sa femme de ce qui s' étoit passé et vint incontinent à Paris trouver la Reine, qui le gourmanda, de sorte qu'au sortir de là il alla prendre Barbin chez lui et l'amena en mon logis, où, adressant la parole à Barbin, il se plaignit de ce que, demandant notre congé, nous faisions paroitre qu'il étoit incompatible et ne pouvoit durer avec personne. Après que je lui eus déduit les raisons que nous avions eues de faire ce que nous avions fait, il ne nous sut répondre autre chose, sinon qu'il étoit de nos amis et qu'il nous prioit de dire à la Reine que nous ne pensions plus à nous retirer.

Mais il continuoit toujours en sa mauvaise volonté et inventoit plusieurs calomnies, qu'il essayoit de rendre les plus vraisemblables qu'il pouvoit à la Reine pour décevoir son esprit; jusques-là (|u'il la voulut

persuader que M. Mangot, Barbin et moi la trahissions et avions envie de la faire empoisonner, s'offrant de lui donner des témoins qui le soutiendroient en notre présence. Ces méchancetés noires qu'il avoit dans le cœur le rendoient inquiet, de sorte qu'il paroissoit bien qu'il avoit quelque chose dont il avoit grand désir de venir à bout, et en laquelle il rencontroit difficulté; il ne faisoit qu'aller et venir de lieu à autre, étoit toujours en voyage de Caen à Paris et de Paris à Caen, ce qui avança sa mort, comme nous verrons bientôt.

La dernière fois qu'il revint de Caen, ce fut sur une lettre que la Reine lui avoit écrite, par laquelle elle lui défendoit de poursuivre davantage M. de Àlontbazon, dont il tenoit une terre en criée pour le paiement de quelques armes qu'il lui avoit laissées dans la citadelle d'Amiens, lesquelles il lui avoit vendues pour le prix de cinquante mille ccus, sous la promesse dudit duc de les faire payer par le Roi. Il vint de Caen, jetant feu et flamme contre Barbin, qu'il croyoit être cause que la Reine lui avoit écrit cette lettre, et en résolution d'exécuter promptement ce qu'il avoit projeté contre lui, Mangot et moi, auquel il écrivit, arrivant à Paris, en termes si étranges, que j'ai cru en devoir ici rapporter une partie. La lettre commençoit en ces mots :

« Par Dieu, Monsieur, je me plains de vous : vous me traitez trop mal ; vous traitez la paix sans moi ; vous avez fait que la Reine m'a écrit que, pour l'amour d'elle, je laisse la poursuite que j'ai commencée contre M. de Montbazon pour me faire payer de ce qu'il me doit. Que tous les diables, la Reine et vous pensez-

VOUS que je fasse? La rage me mange jusques aux os. » Tout le reste de la lettre étoit du même stylet

Il nous fit néanmoins, durant le peu de temps qu'il demeura à Paris, si bon visage devant le monde et dissimuloit tellement, que jamais personne n'eût cru qu'il eût été l'efroidi vers nous. Mais sa trop bonne chère ne me trompa point ; car je fus averti qu'il avoit quasi-persuadé l'esprit de la Reine contre nous et fus d'avis de demander pour la dernière fois mon congé, et, si la Reine ne me le vouloit donner, le prendre de moi-même. Barbin me vint aussi prier de demander congé pour lui, craignant, ce disoit-il, de n'avoir pas assez de courage de le prendre de lui-même si la Reine le pressoit de demeurer.

M. Mangot étoit aussi assuré qu'on lui en vouloit et savoit bien que le bruit commun étoit qu'on destinoit Barentin en sa place, et il le croyoit véritable, d'autant que, l'ayant voulu envoyer en commission, la maréchale l'avoit prié de le laisser à Paris parce qu'on y avoit affaire de lui ; mais la considération de ses enfants et de sa famille l'empêcha de prendre la même résolution et le fit résoudre d'attendie ce que le temps apporteroit.

J'allai au Louvre; je parlai à la Reine, lui fis instance de permettre à Barbin et à moi de nous retirer. La Reine me répondit qu'il étoit vrai qu'elle avoit quelque chose en l'esprit qu'on lui avoit dite contre nous, qu'elle me promettoit et juroit de me le dire dans

1. Arnauld d'Andilly [Journal, p. 292) rapporte également une partie de cette lettre en employant à peu près les mêmes expressions.

huit jours et me prioit que nous eussions patienee jusque-là. Gela m'arrêta et m'empêcha d'aller parler au Roi que ces huit jours ne fussent expirés, avant lesquels le maréchal fut tué.

En cette poursuite si envenimée du maréchal contre les ministres et aux moyens si injustes qu'il y employoit se voit la malignité de son esprit, de laquelle il semble que la principale origine soit son ambition, à laquelle il n'avoit jamais pu prescrire de termes. Et la Reine, ou lasse de ses actions qu'elle ne pouvoit plus défendre, ou craignant qu'il lui mésavînt, lui faisant instance de s'en aller en Italie, comme déjà sa femme étoit résolue d'y aller, il n'y put jamais condescendre, disant à cjuelqu'un des siens qu'il vouloit expérimenter jusques où la fortune d'un homme pouvoit aller. Il avoit quitté le gouvernement d'Amiens à la réquisition de tout le royaume; il voyoit que les manifestes des princes et les plaintes du peuple étoient toutes fondées sur lui ; et, néanmoins, quelques-uns de la citadelle lui ayant, un mois avant sa mort, donné espérance qu'ils s'en pourroient saisir et la lui remettre entre ses mains, il en fit incontinent le dessein et en parla à Barbin, lequel lui remontra que cette action seroit la ruine entière des affaires du Roi et de la réputation de la Reine; que cela seroit justifier les armes des princes et imprimer dans l'esprit des peuples tout ce qu'ils vouloient, et même dans l'esprit du Roi. Mais, au heu de prendre ses raisons en bonne part, il les reçut comme un témoignage de la mauvaise volonté de Barbin en son endroit et continua à se vouloir précipiter en ce dessein; dont la Reine étant avertie pai^

Barbin, elle envoya quérir le duc de Montbazon et lui commanda d'aller veiller à la garde de sa place, sur laquelle elle avoit avis qu'il y avoit des entreprises. Ce seul moyen fut suffisant de l'arrêter, pour ce qu'il opposa l'impossibilité à son désir.

Le maréchal, étant tel en son humeur et en sa conduite, donna de grands sujets de prise contre lui. Luynes, qui étoit auprès du Roi et qui étoit ennemi, non de sa personne, de laquelle il avoit reçu assistance, mais de sa fortune, lui portoit une haine d'envie, qui est la plus mahgne et la plus cruelle de toutes, et observoit toutes ses actions pour les tourner en crimes auprès du Roi, n'en oublia aucune qu'il ne lui lit paroitre noire, procéder d'un mauvais principe et tendre à une mauvaise fin . Il lui représente qu'il fait le roi, a un pouvoir absolu dans le royaume, se fortifie contre l'autorité de S. M. et ne veut ruiner les princes que pour recueillir en lui seul toute la puissance qu'ils avoient et disposer de sa couronne à sa discrétion lorsqu'il n'y aura plus de personnes assez hardies pour contrevenir à ses volontés; qu'il possède l'esprit de la Reine sa mère, qu'il incline son cœur vers Monsieur, son frère, plus que vers lui; qu'il consulte sur sa vie les astrologues et les devins ; que le Conseil est tout à sa dévotion et n'a autre but que son avancement; que, quand on demande de l'argent pour les menus plaisirs du Roi, il ne s'en trouve point. Il aposte un des siens qui feignit avoir demandé deux mille écus pour meubler une maison que le Roi avoit achetée sous le nom de du Buisson, et qu'il en avoit été honteusement refusé. Il n'eut même point de honte

de supposer par le ministère de Déageant^ des lettres de Barbin pleines de desseins contre sa personne sacrée, et enfin ajouta qu'il étoit venu en diligence de Normandie, et que ce retour précipité n'étoit pas sans dessein périlleux contre S. M. et préjudiciable à son État, et fait entretenir le Roi de ces choses, les nuits entières, par Tronson^ et Marcillac^.

En même temps qu^'il donnoit au Roi de mauvaises impressions contre le maréchal d'Ancre, il faisoit le

1. Guichard Déageant de Saint-Marcellin était venu à la cour sous le règne de Henri IV, qui l'employait à ses finances particulières. En 1610. il acheta une charge de secrétaire du Roi, puis fut clerc de Barbin. Ce lut Arnauld d'Andilly qui le fît connaître au dur de Luynes. Il contribua à la chute du maréchal d'Ancre. Pour avoir trempé dans les affaires de Gaston et du colonel d'Ornano, il fut disgracié et emprisonné à la Bastille de 1624 à 1629. Mis alors en liberté, il fut éloigné de Paris et nommé président de la Ghambi^e des comptes de Grenoble. Il mourut dans cette charge en 1639. Il a laissé des Métiioires, édités en 1668, puis en 1756 ivoyez Avenel, t. VII, p. 383); on a prétendu, mais sans preuves évidentes, que certains passages de ses Mémoires avaient dû être rédigés par les rédacteurs de ceux de Richelieu. Peut-être ont-ils été écrits, comme ceux du maréchal d'Estrées, à la demande du Cardinal, qui les a utilisés pour les siens propres.

2. Louis ïronson, sieur du Coudray, secrétaire du cabinet du Roi, devint par la suite intendant des finances et conseiller d'Etat; disgracié en 1626, il mourut dans la retraite en 1643 : voyez Annuaire-Bulletin de la Société de l histoire de France, année 1873, p. 182 et suivantes.

3. Bertrand de Crugy, seigneur de Marcillac (tome 1, p. 333i, fut disgracié en 1626 comme Tronson et enfermé au château d'Ancenis.

4. Les quelques mots qui pi'écèdent, depuis « et fait entretenir le Roi )i, ont été ajoutés en interligne par Sancy sur le manuscrit B.

même contre la Reine, donnant jalousie au Roi du pouvoir absolu qu'elle auroit lorsqu'elle seroit venue à bout des grands du royaume, qui étoient réduits jusques à l'extrémité. Et, comme si ce n'eût pas été assez pour ce perfide d'arriver au souverain gouvernement, il entreprit de s'y faire chemin et de s'y élever par ses propres ruines, sans entrer en considération qu'elle avoit jeté les premiers fondements de sa fortune, avoit depuis comblé de biens ses frères et lui, et qu'à peine avoient-ils les mains vides de la chai^ge de grand fauconnier* qu'elle leur avoit donnée-.

Ceux qui ont le moins de mérite ont d'ordinaire le plus d'ambition, et, pour ce qu'ils n'ont aucune part en la vertu, pour en avoir les apparences, ils veulent usurper entièrement la récompense qui lui est due et ne peuvent souffrir les puissances établies ou exercées par ses règles. Or, comme ceux qui ont écrit de l'art de bien tromper nous apprennent que, pour y bien réussir, il faut donner quelquefois de véritables et salutaires avis, cet infidèle ne manqua point d'apporter cette industrie à la conduite de son fatal dessein.

Pour prendre ses sûretés, il lui^ avoue souvent, durant qu'il taisoit ces trames, que force gens portoient le Roi à secouer le joug de son obéissance, mais qu'il se falloit rire de leurs entreprises, parce

1. Luj'nes avait été pourvu de la charge de grand fauconnier en 1616, à la mort d'André de Vivonne, sieur de la Châtaigneraie; il la garda jusqu'à sa mort.

2. Le manuscrit B portait encore ce membre de phrase qui a été rayé : « Qu'elle avoit garanti le Roi de mille périls, nonserve la tranquillité publique par ses veilles. »

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