‹ MémoiresChapitre 72 sur 172 · La maréchale d'Ancre · texte numérisé non relu

La maréchale d'Ancre

pas paroître dépendre d'elle, témoigna ne le désirer pas.

Se voyant refusé, il se tourna du côté de Barbin et lui fit semblablement demander, par Marcilly^, une de ses nièces en mariage pour le sieur de Brantes, son frère ; et, sur ce qu'il répondit qu'il n'avoit lûen pour donner à sa nièce, il lui dit qu'ils n'avoient que faire de bien ni l'un ni l'autre, que c'étoit le Roi qui vouloit ce mariage et qu'il leur en donneroit assez à tous deux. Barbin le désiroit, et je le lui conseillois; mais il s'arrêta sur ce qu'il n'en osoit parler à la Reine, s'assurant que le maréchal et sa femme ne manqueroient pas de se servir incontinent de ce moyen pour faire croire à S. M. qu'il la trompoit. Se voyant, ce lui sembloit, rebuté de tous côtés, il crut que c'étoit par résolution prise de le chasser et fit croire au Roi qu'on en vouloit à sa personne, que cela en étoit une preuve manifeste, qu'à cela tendoient les pensées du maréchal et que l'impatience d'exécuter bientôt ce dessein lui donnoit ces inquiétudes qu'il avoit si extraordinaires.

Il tire en calomnie une action de la Reine et de son Conseil, qui avoit été faite innocemment et prudemment sans aucun mauvais dessein contre le Roi, et avec une très bonne raison pour le bien de son service. Au commencement du remuement des princes à Soissons, la Reine envoya toutes les forces que le Roi avoit auprès de sa personne à l'entour de ladite ville, et,

1. Sans doute Claude Paulet, vicomte de Marcilly, seigneur de Saint-Germain, capitaine-lieutenant des chevau-légers de la Reine, mestre de camp de cavalerie et maréchal des camps et armées du Roi. Il prit part, entre autres, à la campagne de 1636.

entres autres, ses compagnies de gendarmes et de chevau-légers ; ce qu'elle faisoit pour empêcher ceux de Soissons de venir courir aux portes de Paris et l'incommoder, et pour empêcher aussi qu'ils ne pussent recevoir secours du dehors, cependant que l'armée du Roi s'assembleroit pour l'assiéger. Le Roi n'ayant plus de cavalerie auprès de lui et néanmoins ne laissant pas d'aller à la chasse proche de Paris, la Reine eut crainte que l'on pût faire quelque entreprise sur sa personne et arrêta sa compagnie de chevau-légers, qui passoit aux portes de Paris pour aller à l'armée, afin de garder la personne du Roi et la sienne, en attendant que, l'armée étant arrivée à Soissons, on pût renvoyer au Roi sesdites compagnies. Luynes prit sujet sur cela de jeter une défiance en l'esprit du Roi contre la Reine, comme si elle eût eu dessein de tenir sa personne en sa puissance, la faisant garder par des gens qui étoient à elle et ayant éloigné ceux qui étoient à lui. Il ajouta que le maréchal d'Ancre avoit dessein de s'assurer des personnes de Monsieur et dé Monsieur le Comte.

Le Roi, dès longtemps mécontent du maréchal d'Ancre S se résolut sur toutes ces choses de le faire

1. « Le Roi, dit Pontchartrain, recevoit du déplaisir de se voir méprisé et comme abandonné, n'ayant personne à sa suite, que deux ou trois gentilshommes ses domestiques, entre lesquels étoit M. de Luynes et quelques valets suivants... Il se voyoit entièrement éloigné et exclu de tous conseils et de toutes affaires, et même faisoit-on courir malicieusement des bruits qu'il en étoit incapable, qu'il avoit l'esprit trop foible et trop peu de jugement et que sa santé n'étoit pas assez forte pour prendre ces soins... Quelques-uns lui disoient qu'il falloit qu'il trouvât bon que les choses allassent ainsi, et que, s'il faisoit II 12

arrêter prisonnier. Luynes, qui ne croit pas pouvoir trouver sûreté que dans sa mort et qui croit que l'accommodement entre le fils et la mère, le Roi et la Reine, seroit facile si l'offense étoit légère, fait instance de le faire tuer, à quoi le Roi ne voulut point consentir, qu'en cas qu'il se mit en devoir de résister à ses volontés.

Pour exécuter ce dessein, Luynes et ceux qui étoient de son parti jetèrent les yeux sur le baron de Vitry' pour le rendre ministre et exécuteur de leurs passions. Pour l'y disposer, ils portèrent le Roi à lui faire des caresses extraordinaires ; ensuite Luynes lui témoigna que S. M. avoit une grande confiance en lui et qu'en son particulier il vouloit le servir auprès d'elle comme s'il étoit son frère. Par après, une autre fois, il lui dit que le Roi avoit si bonne opinion de lui qu'il lui avoit dit en particulier qu'il étoit capable de grandes entreprises et qu'il s'y fieroit de sa vie.

Le baron de Vitry, sans se douter de ce à quoi on le vouloit employer, témoignant se sentir obligé de

paroître qu'il en usât autrement, sa vie n'étoit pas assurée parmi ceux qui avoient le pouvoir absolu dans son royaume. Cependant, toutes choses se faisoient et délibéroient chez la Reine-mère, en apparence le matin après son lever, en présence des princes et officiers de la couronne qui s'y trouvoient, mais en effet le soir, quand chacun étoit retiré, avec la maréchale d'A.ncre, assistée des sieurs Barbin, Mangot, garde des sceaux, et de l'évêque de Luçon, secrétaire d'Etat » (Pontcharti'ain, Mémoires, éd. Michaud et Poujoulat, p. 386-387).

1. Nicolas de l'Hospital, baron, puis marquis de Vitry (1572- 1645), était alors capitaine des gardes du corps. Après l'assassinat du maréchal d'Ancre, il fut nommé raai'échal de France, puis gouverneur de Provence en 1632. Disgracié en 1637, il fut enfermé à la Bastille et y demeura jusqu'en 1644.

cette confiance, le pria d'assurer le Roi qu'il ne seroit pas trompé et qu'en toutes occasions il sui\Toit aveuglément ses volontés. Par après, une autre fois, Luynes lui dit qu'il avoit dit au Roi les assurances qu'il lui avoit données de son service, ce qu'il avoit eu si agréable qu'il lui avoit commandé de lui témoigner le gré qu'il lui en savoit, et que, pour preuve de sa confiance, il lui avoit ordonné de tirer parole et serment de lui de ne parler à qui que ce pût être au monde d'une affaire qu'il lui vouloit découvrir, et savoir déterminément s'il exécuteroit pas tout ce que S. M. lui commanderoit.

Le sieur de Vitry le lui ayant promis, le sieur de Luynes, qui appréhendoit qu'on prît soupçon si on les voyoit souvent parler ensemble, lui donna rendezvous pour se trouver la nuit, avec ordre de la part du Roi de recevoir ce qui lui seroit dit par ceux qu'il trouveroit audit lieu comme si c'étoit de la bouche du Roi. L'heure de l'assignation étant venue, le sieur de Vitry fut étonné que, s'étant trouvé au lieu prescrit, il vît le sieur Tronson, Marcillae, dont il reconnoissoit la réputation, Déageant^ et un jai^dinier des Tuileries. Si jamais homme a été étonné, il a dit franchement depuis que c'étoit lui, entendant l'importance de la proposition qui lui fut faite par des gens tels que ceux-ci qu'il voyoit.

Il le fut bien encore davantage quand, par discours, il apprit qu'ils n'étoient pas seuls qui avoient connoissance de ce dessein. Cependant, l'espérance de faire une grande fortune et l'engagement auquel il étoit

1. Déageant, dans ses Mémoires (éd. 1668, p. 47-51), prétend avoir été très au courant de ces secrètes négociations.

déjà le portèrent à en entreprendre l'exécution*, et Dieu permit qu'ainsi que l'expérience fait connoitre que souvent le secret et la fidélité que les larrons se gardent surpasse celle que les gens de bien ont aux meilleurs desseins, celle qui fut gardée en cette occasion fut si entière que, bien que beaucoup de personnes sussent ce dessein, il fut conservé secret plus de trois semaines, en attendant une heure propre pour son exécution, qui arriva le 24® avril, que ledit sieur de Vitry, accompagné de quelque vingt gentilshommes qui le suivoient négligemment en apparence, aborda le maréchal d'Ancre comme il entroit dans le Louvre et étoit encore sur le pont. Il étoit si échauffé ou si étonné, qu'il le passoit sans l'apercevoir : un de ceux qui l'accompagnoient l'en ayant averti, il^ retourne, et lui dit qu'il le faisoit prisonnier de par le Roi; et, tout en même temps, l'autre n'ayant eu le loisir que de lui dire : « Moi, prisonnier! », ils lui tirèrent trois coups de pistolet, dont il tomba tout roide mort. Un des siens voulut mettre l'épée à la main; on lui cria que c' étoit la volonté du Roi : il se retint. En même temps, le Roi parut à la fenêtre et tout le Louvre retentit du cri de : « Vive le Roi! »

Le sieur de Vitry monta en la chambre de S. M. et lui dit qu'il ne l'avoit pu arrêter vif et avoit été contraint de le tuer. Son corps fut traîné dans la petite salle des portiers et de là mis dans le petit jeu de paume du Louvre ; et, sur les neuf heures du soir,

1. Le manuscrit B portait avant la correction de Sancy : à enlreprendre l'exécution de ce dessein proposé.

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