‹ MémoiresChapitre 73 sur 172 · Cet // se l'apporte à Vitry · texte numérisé non relu

Cet // se l'apporte à Vitry

enseveli dans Saint-Germain-de-lWuxerrois, sous les orgues.

Il avoit eu, durant sa vie, quelque aversion dudit Vitry, et, quand il fut capitaine des gardes au lieu de son père*, il disoit : « Per Dio, il ne me plaît point que ce Vitry soit maître du Louvre. » Vitry aussi ne le saluoit point et s'en vantoit ; et, comme on remarque que les loups connoissent et craignent les lévriers qui les doivent mordre, il appréhendoit l'audace dudit sieur de Vitry et disoit souvent qu'il étoit capable d'un coup hardi.

En même temps, on fit retirer du Louvre les gardes de la Reine mère, jugeant qu'elle seroit aussi bien gardée par ceux du Roi que par les siens et qu'il étoit expédient qu'il n'y eût qu'une marque d'autorité dans la maison royale. On lui donna des gardes du Roi, et fit-on murer quelques-unes de ses portes pour empêcher les diverses avenues de sa chambre'.

Il courut un bruit par la ville que le Roi avoit été blessé dans le Louvre, et autres disoient que ç' avoit été par le maréchal d'Ancre. Sur cette rumeur, on ferme les boutiques, on court au Louvre et au Palais. Liancourt^ fut envoyé par la ville dire que le Roi se

1. Louis de l'Hospital, marquis de Vitry, avait été capitaine des gardes du corps de Henri III; Henri IV lui avait rendu cette charge lorsqu'il se rallia à lui en 1593, et il la conserva jusqu'à sa mort.

2. Cette phrase a été, en partie, substituée par Sancy, sur le manuscrit B, à la phrase suivante : « On donna des gardes du Roi à la Reine, de l'appartement de laquelle on mura quelques portes, afin qu'il y en eût moins à garder. »

3. Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, comte de Beaumont-sur-Oise, chevalier des ordres du Roi en 1588, gouver-

portoit bien et que le maréchal d'Ancre étoit mort. Le colonel d'Ornano* en alla aussi avertir la cour de Parlement, et, afin que ces taux bruits ne fussent portés dans les provinces, le Roi y écrivit ce qui s'étoit passé : que l'abus que l'on faisoit de son autorité, qu'on avoit toute usurpée, sans lui en laisser quasi que le nom, de sorte qu'on tenoit à crime si quelqu'un le voyoit en particulier et l'entretenoit de ses affaires, l'avoit obligé de s'assurer de la personne du maréchal d'Ancre, lequel, ayant voulu faire quelque résistance, auroit été tué, et (jue désormais S. M. vouloit prendre en main le gouvernement de son État; et, partant, qu'un chacun eût à s'adresser à lui-même es demandes et plaintes qu'ils auroient à faire, et non à la Reine sa mère, laquelle il avoit priée de le trouver bon ainsi.

Lorsque cet accident arriva, j'étois chez un des recteurs de Sorbonne, où la nouvelle en fut apportée par un de ses confrères qui venoit du Palais. J'en fus d'autant plus surpris, que je n'avois jamais prévu que ceux qui étoient auprès du Roi eussent assez de force pour machiner une telle entreprise. Je quittai incontinent la compagnie de ce docteur, célèbre tant pour

neur de Metz et du pays Messin, puis gouverneur de Paris, chevalier d'honneur de la Reine mère en janvier 1620, mort le 20 octobre suivant. Sa femme, Anne de Pons, connue sous le nom de M™^ de Guercheville, était dame d'honneur de Marie de Médicis.

1. Jean-Baptiste d'Ornano, comte de Montlaur (1581-1626), colonel général des Corses, lieutenant général en Normandie, fut gouverneur de Gaston d'Orléans en 1619 et maréchal de France en 1626; accusé de conspiration et emprisonné au château de Vincennes, il y mourut le 2 septembre 1626.

sa doctrine que pour sa vertu, qui n'oublia de me dire fort à propos ce que je devois attendre d'un homme de son érudition sur l'inconstance de la fortune et le peu de sûreté qu'il y a aux choses qui semblent être plus assurées en la condition humaine.

En m'en venant, comme j'étois sur le Pont-Neuf, je rencontrai Le TremblayS qui, après m'avoir conté ce qu'il avoit appris au Louvre de l'accident qui étoit arrivé, me dit que le Roi me faisoit chercher et qu'il s'étoit même chargé de me le faire savoir s'il me rencontroit. Comme je fus proche du Louvre, je sus que les sieurs Mangot et Barbin étoient chez le sieur de Bressieux-, premier écuyer de la Reine; je montai où ils étoient, où je sus qu'ils avoient déjà appris ce que Le Tremblay m' avoit dit et, qui plus est, qu'on parloit de Barbin auprès du Roi avec une grande animosité, qui ne lui donnoit pas peu de crainte.

Nous mîmes en délibération s'ils viendroient au Louvre avec moi, et tous ceux qui en venoient nous confirmant ce qui nous avoit été dit des uns et des autres, il fut résolu que nous n'irions au Louvre (jue les uns après les autres, et qu'eux, demeurant encore là pour quelque temps, je m'en irois devant pour recevoir les commandements du Roi. Continuant mon chemin, je rencontrai divers visages qui, m'ayant fait caresses deux heures auparavant, ne me reconnoissoient plus, plusieurs aussi qui ne me firent point

1. Charles Le Clerc, seigneur du Tremblay, frère du célèbre P. Joseph, fut capitaine de chevau-légers, puis gouverneur de la Bastille.

2. Louis de Grolée, baron, puis en 1612 marquis de Bressieux et comte de Ribiers.

connoitrc de chan^^er pour le changement de la fortune.

D'abord que j'entrai dans la galerie du Louvre, le Roi étoit élevé sur un jeu de billard pour être mieux vu de tout le monde. Il m'appela et me dit qu'il savoit bien que je n'avois pas été des mauvais conseils du maréchal d'Ancre et que je l'avois toujours aimé (il usa de ces mots) et été pour lui aux occasions qui s'en étoient présentées ; en considération de quoi il me vouloit bien traiter.

Le sieur de Luynes, qui étoit auprès de lui, prit la parole et dit au Roi qu'il savoit bien que j'avois plusieurs fois pressé la Reine de me donner mon congé, et qu'en diverses occasions j'avois eu brouillerie avec le maréchal sur des sujets qui concernoient particulièrement S. M. 11 me fit ensuite beaucoup de protestations d'amitié. Je repartis à ce qu'il lui avoit plu de me dire à la vue de tout le monde qu'assurément il ne seroit jamais trompé en la bonne opinion qu'il avoit de moi, qui mourrois plutôt que manquer jamais à son service; que je confessois ingénuement avoir toujours remarqué peu de prudence au maréchal d'Ancre et beaucoup d'inconsidérations ; mais que je devois cet hommage à la vérité de dire, en cette occasion, que je n'avois jamais connu qu'il eût mauvaise volonté contre la personne de S. M. ni aucun dessein qui fût directement contre son service ; que je louois Dieu, s'il en avoit eu, de ce qu'il n'avoit pas eu assez de confiance en moi pour me les découvrir; qu'il étoit vrai que j'avois plusieurs fois pressé la Reine de me donner mon congé, mais que ce n'étoit point pour aucun mauvais traitement que j'eusse reçu d'elle,

dont, tout au contraire, j'avois toute occasion de me louer, mais bien pour le peu de conduite qu'avoit le maréchal, les soupçons perpétuels qu'il avoit de ceux qui l'approchoient et les mauvaises impressions que je craignois qu'il donnât de moi à la Reine. J'ajoutai que je devois dire avec la même vérité que les sieurs Mangot et Barbin avoient eu les mêmes sentiments de s'en retirer, que j'en avois fait instance pour l'un et pour l'autre, et particulièrement pour le dernier. Après cela, je m'approchai plus près du sieur de Luynes, le remerciai en particulier des bons offices qu'il m' avoit rendus auprès du Roi, et l'assurai démon affection et de mon service.

Ensuite, je lui voulus donner même assurance du sieur Barbin, dont je lui dis tout le bien qu'il me fut possible, conformément à la sincérité que j'avois reconnue en ses actions. 11 me témoigna par son visage, son geste et ses paroles avoir fort désagréable ce que je lui disois sur ce sujet. Lors je lui dis avec plus d'adresse qu'il me fut possible qu'il seroit loué de tout le monde s'il ne lui faisoit point de mal, et qu'en effet je pouvois répondre qu'il ne l'avoit point mérité, ni pour le respect du Roi ni de son particulier. A quoi il me répondit : « Au nom de Dieu, ne vous mêlez point de parler pour lui ; le Roi le trouveroit très mauvais; mais allez-vous-en au lieu où sont assemblés tous ces Messieurs du Conseil, afin qu'on voie la différence avec laquelle le Roi traite ceux qui vous ressemblent et les autres qui ont été employés en même temps. » 11 ajouta ensuite : « Il faut que quelqu'un vous y conduise, autrement on ne vous laisseroit pas entrer; » et appela le sieur

de VignollesS qui étoit là présent, et lui dit qu'il m'accompagnât au Conseil, et dit à ces messieurs que le Roi m'avoit commandé d'y descendre et vouloit que j'y eusse entrée. Je balançai en moi-même si je devois recevoir cet honneur; mais j'estimai (ju'en cette grande mutation les marques de la bonne grâce du Roi me dévoient être chères, vu que, par après, mes actions feroient bien connoître que je les recevois par la pure estime que le Roi faisoit de moi et non par aucune connivence que j'eusse eue avec ceux qui avoient machiné la mort du maréchal d'Ancre.

Prenant congé du sieur de Luynes, je lui demandai, le plus adroitement qu'il me fut possible pour ne lui déplaire pas, s'il ne me seroit point permis de voir la Reine et que, s'il lui plaisoit me faire accorder cette grâce, j'en userois assurément, non pour aigrir, mais pour adoucir son esprit. Il me répondit qu'il n'étoit pas temps de penser à obtenir cette perinission du Roi; que, si on l'accordoit à d'autres, il se souviendroit de la demande que je lui faisois.

Lors je sortis avec le sieur de Vignolles, qui n'eut pas plus tôt fait sa commission envers ces Messieurs qui étoient assemblés au Conseil, où étoient MM. du Vair, Villeroy, président Jeannin, Déageant, et les secrétaires d'État, et plusieurs autres confusément, que le sieur de Villeroy, que j'avois servi jusques à ce point de n'avoir point fait de difficulté, dans l'emploi où j'avois été des affaires, de me mettre mal à son occa-

1. Bertrand de Vignolles, dit La Hire, fils de François de Vignolles et de Marie de la Rochebeaucourt, maréchal de camp, mort à Péronne le 5 octobre 1636.

sion avec le maréchal d'Ancre*, eut dessein de s'opposer à mon entrée en ce lieu et demanda en quelle qualité je m'y présentois. M. de Vignolles ne pouvant répondre^ et me faisant savoir cette difficulté, je le priai de lui dire que je m'y présentois par pure obéissance, sans dessein de m'y conserver l'entrée qu'il avoit plu au Roi de m'y donner, beaucoup moins l'emploi de sa charge où j'avois été et où je l'avois servi notablement.

Après cette réponse, ces Messieurs continuèrent à mettre les ordres qu'ils estimoient nécessaires pour faire savoir dans toutes les provinces^ et hors le royaume la résolution que le Roi avoit prise; ce qui leur fut fort aisé, vu que, pour cet effet, ils n'eurent qu'à suivre les mémoires et les dépêches que le sieur Déageant avoit dressés, il y avoit longtemps.

Tandis que je fus en ce lieu, je parlai toujours à diverses personnes qui s'y rencontrèrent n'être pas des plus empêchées, et ne m'approchai point de ces Messieurs qui faisoient l'âme du Conseil. Après avoir été assez en ce lieu pour dire que j'y étois entré, je me retirai doucement. Je rencontrai dans la cour le sieur Mangot qui montoit pour aller trouver le Roi ; lui ayant dit succinctement ce qui s'étoit passé, je continuai mon voyage, et lui le sien. Je n'eus pas

1. Var. : Que le sieur de Villeroy, sans avoir égard que, dans l'emploi où j'avois été des affaires, je fus obligé de me mettre mal à son occasion avec le maréchal d'Ancre (H).

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