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Mémoires

Un hommage récemment rendu à la mémoire de M. le duc de Lauzun faisait ardemment dé sirer la publication de ses Mémoires. Us méritent à tous égards l’attention du public , et lorsqu’on les aura lus, on ne s’étonnera plus des profondes impressions qu’a dû laisser à l'esprit, et à la mémoire , M. le duc de Lauzun , qui avait tous les genres d'éclats : beau , brave , généreux et spirU tuel 1 . On retrouvera M. le duc de Lauzun, dans ses Mémoires, tel que l’a dépeint l’auteur de cet ingénieux discours, et la postérité, toujours équitable dans sesjugemens, en applaudissant à la courageuse amitié qui a su rendre justice au noble caractère de M. le duc de Lauzun , vengera de 1 oubli ou de l’indifférence de ses contemporains l’une des plus honorables victimes de la révolution.

Les Mémoires de M. le duc de Lauzun se ter-

Discours de M. le prince de Talleyrand, prononcé à La Chambre des Pairs le i3 novembre [821, pag. 7 et 8.

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avertissement.

minent a 1 époque de son retour des États-Unis

, enqUe en France<. après la conclusion de a paix en 1 783. On y trouve une foule de particulantés qui nous expliquent les événemens importans dont il fut témoin, ainsi que beaucoup de renseignemens sur la conduite de l’adminis trationau commencement durègne de Louis XYI et des détails vraiment neufs et précieux sur la guerre d’Amérique. La relation de l’expédition de M. le duc de Lauzun au Sénégal et sur la cote d’Afrique est imprimée pour la première

fois dans ces Mémoires.

a M’ |e duc de Lauzun a rendu bien difficile la tache imposée à son biographe. Nous n’entreprendrons donc pas de publier une notice complété sur cet homme vraiment extraordinaire et trop peu connu. Nous aurions été obligés de puiser nos renseignemens dans ses Mémoires et il nous est impossible de présenter à nos lecteurs , même en abrégé , les faits les plus importai de ses premières années, sans détruire le charme inexprimable que M. le duc de Lauzun a su donner à un ouvrage où règne tant d’aménité, d enjouement, de sensibilité, degrâces et d’abandon. Nous nous bornerons à faire connaître au

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lecteur les particularités les plus marquantes des dernières années de sa vie.

Après la mort du maréchal de Biron , son oncle, survenue en 1788 , M. de Lauzun prit le titre de duc de Biron , que son père ne voulut point porter. La place de colonel des gardesfrançaises fut donnée à M. le duc du Châtelet. On a prétendu que M. le duc de Biron vit avec peine cette nomination à un poste qui lui étoit dû. Le maréchal de Biron avait refusé de s’employer pour faire obtenir à son neveu la survivance de sa charge ; et celui à qui la croix de Saint-Louis fit un si grand plaisir , parce que cette grâce flatteuse à son âge ne faisait tort à personne r, n’a pu ni dû regarder comme un affront ou un passe-droit la nomination de M. le duc du Châtelet à une place que son ancienneté dans le service , son grade de lieutenant-général , colonel du régiment du roi et l’usage lui assuraient.

En 1789, M. le duc de Biron fut nommé membre des états-généraux par la noblesse du Quercy. II parla rarement dans cette assemblée;

1 Pag* 94 , 9^*

lv avertissement.

ses discours étaient simples, concis, et toujours

remarquables par la pureté des principes, la

loyauté et l’élévation des sentimens et le choix des expressions.

En 1 790, il fit un rapport sur les réclamations des maîtres de poste, et leur fit obtenir des indemnités. Ce fut aussi sur son rapport que rassemblée constituante supprima l’intendance des postes.

Le i5 mai 1790, lors des différens survenus entre l’Angleterre et l’Espagne, il proposa de se fendre médiateur entre ces deux puissances , et d approuver les mesures prises par le roi.

Le 7 juillet de la, même année , il demanda que le duc d’Orléans, qui était alors à Londres, vint rendre compte de sa conduite.

Lors de 1 insurrection des hussards de Lauzun, il réclama la punition des officiers de ce régiment et 1 indulgence de l’assemblée pour les soldats.

Au commencement de 1 792 , il fut envoyé à Londres, en mission diplomatique, conjointement avec MM. de Talleyrand et Chauvelin. U11 marchand de chevaux le fit arrêter pour une ancienne dette; il fut relâché de suite sous eau-

tion. Il revint en France, et il fut successive-

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ment employé sous les généraux Rochambeau et Luckner.

Ail mois de juillet, M. de Biron se rendit en Alsace, où il prit le commandement de l’armée du Haut-Rhin. Après le 10 août, il maintint le bon ordre dans son armée, par l’ascendant que sa droiture et son courage lui donnaient sur l’esprit du soldat. Quelque temps après, M. de Biron reçut l’ordre d’envoyer des renforts à l’armée du général Custines; il se mit volontairement aux ordres du général Custines, qui avait servi sous les siens , et lui conduisit luimême son armée. Il passa ensuite à l’armée du Yar, où il remplaça le général Anselme. La conquête du comté de Nice fut due à ses bonnes

dispositions.

Dans la discussion qui précéda le décret rendu

par la convention nationale, le io avril 1793, portant que les princes de la maison de Bourbon qui étaient restés en France, seraient transférés

à Marseille, M. Lareveillère-Lépeaux demanda qu’ils ne fussent point envoyés en cette villé , parce que Biron commandait l’armée des Alpes- Maritimes. Boyer -Fonfrède et Marat demandèrent que Biron fût destitué. Il y a lieu de croire

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que cette discussion influa sur la destination ultérieure de M. de Biron ; car, peu de temps après, il fut appelé au commandement de l’armée de la V endee. M. de Biron quitta avec peine l’armée des Alpes-Maritimes.

La conduite de M. de Biron dans la Vendée n’a point encore été convenablement appréciée. Pour mettre le lecteur à meme de la bien juger, nous donnons ici un fragment que l’on a bien voulu nous communiquer; il est extrait d’un ouvrage inédit, intitulé : Mémoires sur la guerre de la Vendée .

Biron semblait né pour la liberté. Il entra dans la carrière de la révolution avec le sentiment profond d’un citoyen prêt à tout sacrifier pour Je bien et la gloire de son pays. Il n’oublia jamais qu’il avait une patrie ; il la servit constamment de tous ses moyens , et finit par être victime de cette influence mystérieuse qui, sous la ty rannie de Robespierre , frappait indistinctement et le crime et la vertu.

Le caractère de Biron fut toujours celui de la franchise et de la loyauté. Il eut cette force

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d’âme qui ne sait ni flatter ni craindre le pouvoir, même au milieu des orages les plus violens. Sa conduite à l’armée des côtes de la Rochelle en fournit des preuves multipliées.

Nommé au mois de mai 1793 pour remplacer le général Berruyer au commandement de cette armée, destinée à apaiser les troubles de la Vendée, il voulut, avant tout, connaître les intentions du gouvernement sur les moyens qu d pouvait employer pour arriver au but qu’il devait atteindre. Il adressa au ministre plusieurs questions en l’invitant àlui donner une prompte solution. Il s’agissait de savoir :

i° Gomment les déserteurs et les prisonniers de guerre des rebelles seraient traités ;

20 S’il pouvait employer d’autres moyens que celui des armes pour soumettre le pays insurgé ;

3° Enfin s’il pourrait entrer en négociation avec les chefs.

Le ministre lui répondit que l’article relatif aux déserteurs n’avait pas été prévu par la loi , et que cet objet devait être décidé par la convention ; que les décrets des 19 mars et 1 o mai réglaient ce qui était relatif aux rebelles pris les armes à la main ; que la République ne pouvait qu’applau-

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dir au zèle qui suggérerait au général les meilleurs moyens de ramener les Vendéens égarés, en faisant circuler parmi eux les instructions les plus propres à opérer cet effet ; enfin que la dernière question n’était susceptible que d’une réponse négative. « Je ne pense pas, ajoutait le <k ministre, que dans aucun cas il puisse nous

« convenir d’entrer en négociation avec les chefs « des rebelles ».

Biron arriva à Niort le 28 mai , trois jours

après la prise de Fontenay. Il écrivit au ministre le 3i :

« A mon arrivée, j’ai trouvé une confusion

« inimaginable, un ramas d’hommes qu’il est impossible d appeler armée. Ce chaos ne peut sç débrouiller que par une activité sans re-

« lâche et unepatiencesansbornes. Il n’y a point

de malheurs que l’on ne dût attendre d’un tel excès de désordre , et nous avons, je vous jure,

« des grâces à rendre au hasard d’en avoir été

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« quittes à si bon marché. L’armée des cotes « n’existe que sur le papier.

« D après çp que j’apprends des rebelles, de

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<• leurs moyens et de leur manière de faire la « guerre, ils ne doivent absolument leur force

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« et leur existence qu’à l’épouvantable confusion « qui n’a cessé d’accompagner les mesures inco- « liérentes et insuffisantes que l’on a toujours « prises partiellement contre eux. »

Biron résolut de s’assurer par lui-méme de la situation des autres divisions de l’armée; il en prévint le ministre. «Le plus grand danger, ajoute tait-il, serait une descente sur les côtes pour

« se réunir aux insurgés que l’on parviendra à

« réduire un peu plus tôt, un peu plus tard, « tant qu’ils ne recevront pas de secours étran- « gers. Dans le cas contraire , on pourrait re- « garder la guerre civile comme allumée et bien « difficile à éteindre p.

Après avoir visité les places de Saumur et de Tours, il revint à Niort, d’où il écrivit au ministre qu il partait pour la Rochelle, et qu’il visiterait, 9 ju^n ? ^es postes de la côte. « Nous manquons, a ajoutait-il, de fusils, d’officiers -généraux, et, « ce qui est plus fâcheux encore , d’officiers su- « périeurs instruits et intelligens. »

Cependant les places de Doué , Thouars et Saumur tombaient au pouvoir des Vendéens.

Biron était à la Rochelle lorsqu’il fut informé de cette suite de revers; il revint sur-le-champ

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à Niort , mais avec le projet de visiter les postes les plus importans à défendre pour empêcher les communications et les débarquemens de l’étranger sur les côtes de la Vendée.

La commission centrale des représentans , établie à Tours, dépêcha un de ses membres auprès du général pour lui demander des secours et l’inviter à marcher sur Saumur ; il s’y refusa. « On m’accusera sans doute de lenteur et d’inac- « tion, écrivait-il le 16 juin au ministre, pour « n’avoir point accueilli les mesures qui m’ont « été proposées, après l’inconcevable déroute de « Saumur. Ce n’est pas de continuer la guerre « qu’il nous importe , mais de la terminer posi- « tivement à une époque prochaine. Rien ne « doit m’empêcher de porter une puissante sur- « veillance sur les côtes et sur les villes de « Nantes, la Rochelle et Rochefort.

« Un abus , ajoutait-il , qu’il est de mon devoir « de vous dénoncer, est la quantité innombrable « d’agens et de sous-agens des agens du pouvoir « exécutif. Il est très-connu qu’ils vont partout en- « levant chevaux et voitures, et insultant lespro- « priétaires sans que cela tourne au profit de l ar- « mée. Il se trouve une multitude de désorgani-

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« sateurs qui prêchent aux soldats l’indiscipline,

« le pillage, la défiance des généraux, le mé- « pris et la haine de la convention et des repré-

« sentans délégués à cette armée.

« Je vais partir pour Olonne. »

Deux jours après , il rendit compte au ministre. Il faisait l’éloge du général Boullard, commandant la division des Sables, qui jouissait de la confiance des troupes sous ses ordres. Il traçait un tableau effrayant de la désertion des gardes nationales que les efforts des représentans du peuple n’avaient pu retenir aux approches de la moisson. « Mon opinion, ajoutait-il, « n’a jamais été que l’on pût tirer militairement « aucun parti de ces cultivateurs, pères de fa- « mille, que leur désespoir rendait plus dange- « reux qu’utiles. Nous en avons fait sur plusieurs « points la désastreuse expérience , car ils ont « commencé toutes les déroutes long - temps « avant le danger. Je crois donc fermement qu’on « n’a pu les retenir à l’armée, sans nuire à la

« chose publique sous plus d’un rapport importe tant. Je n’ignore pas quelle énorme responsa- « bilité j’attire sur ma tête en parlant ainsi; je sais « bien que si nous éprouvions encore quelques

« revers , ce qui j’espère n’arrivera pas , on ne « manquerait pas de l’attribuer au renvoi de ces « timides habitans des campagnes , la plupart « point ou mal armés, et fuyant avant de pou- « voir tirer un coup de fusil. On les transit formerait bien vite en robustes et énergiques

« agriculteurs, armés d excellais fusils de chasse,

<( mettant une balle dans un êcu a trois eents pas , « et déterminés à verser jusqu à la dernière goutte « de leur sang; mais je suis pénétré de ce principe, qu’un républicain doit, quand il est con- « vaincu qu’il fait une chose utile , risquer de « porter sa tête sur l’échafaud, comme de l’ex- « poser aux combats. »

Tout ce qui se passait autour de Biron l’affligeait et lui donnait du dégoût. Il écrivait le 2 3 au ministre Les agens de vos agens prê-

« chent partout l’insubordination, l’insurrection « et le partage des propriétés. Ils sont dénoncés « ou successivement mis en arrestation par les « sociétés populaires et par les corps adminis-

« tratifs, comme désorganisateurs Permettez-

« moi de vous représenter qu’en me refusant « tous les moyens particuliers que je vous ai « demandés et qu’il vous était si facile de me

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(( donner, et si indispensable pour moi d’avoir, ce vous m’avez rendu cette armée, si scandaleu- « sement désorganisée, à peu près impossible à « commander.

« Si tous les désagrémens et tous les dégoûts « que j’éprouve n’étaient que personnels, je les « supporterais, sans me plaindre, avec une part tience vraiment républicaine; mais ils nuisent « trop au service de la république, pour ne pas « regarder comme un devoir de m’en plaindre « avec une énergie tout aussi républicaine.

rt Je vous demande donc instamment, ou de « me donner un chef, ou de m’employer dans « une autre armée, ou de me décharger d’une « responsabilité qu’il n’est ni juste, ni possible « de me laisser supporter plus long-temps. » Cette dépêche fut renvoyée à Ronsin, l’adjoint du ministre, chargé de ses pouvoirs auprès de la commission centrale des représentans , et la perte de Biron fut résolue.

Cependant les Vendéens se portaient de San mur sur Nantes : les généraux qui se trouvaient à Tours, réunis à la commission centrale , arrêtèrent un plan de marche et d’opérations militaires, qui fut ensuite communiqué au général

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eu chef, avec invitation d’y concourir. Biron transmit de suite les pièces au ministre et au comité de salut public.

« Ma responsabilité, disait-il au ministre, « devant cesser du moment ou la commission « centrale veut influencer les opérations mili- « taires, les discuter et les arrêter avec une pu- « blicité qui doit en arrêter l’effet, je ne puis « plus commander utilement l’armée des côtes « de la Rochelle. Je vous prie donc instamment « de me désigner à qui je dois en remettre le « commandement , et de recevoir ma déclara- « tion que dans tous les pays et dans tous les « grades, je me trouverai toujours heureux de « consacrer ma vie au service de la République a française. »

Biron présentait au comité de salut public les mêmes considérations; il ajoutait : « Je n’ai « pas cru devoir me permettre de remettre en « d’autres mains le commandement de l’armée, « avant d’avoir reçu les ordres du comité; je le « supplie , au nom du salut public , de me dé - « charger immédiatement d’un poids que je ne « puis plus supporter. »

Le comité de salut public s’empressa de rendre

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justice à Biron; les membres de la commission centrale , l’adjoint du ministre , les généraux furent blâmés. « Notre confiance, écrivait -on « au général , repose sur vos talens et votre ci- « visme. Nous vous adressons une expédition « de l’arrété que nous venons de prendre. Ne « consultez que l’intérêt de la république; sou- « venez -vous que vous commandez l’armée; « oubliez ce qui s’est passé.

« Depuis que vous êtes arrivé dans les dépar- « temens de l’ouest, vous vous êtes constam- « ment occupé à former et organiser l’armée ; « vous avez justifié nos espérances.

« Vous avez servi la patrie, parce que vous « l’aimiez ; vous continuerez à servir la répu- « blique dans des circonstances où vos succès « doivent avoir la plus haute influence sur la « liberté.

« Nous attendons, général, de votre civisme, « de votre dévouement à la république , que vous « conserverez le commandement de l’armée sur « laquelle la république fonde ses espérances. »

Biron conçut un moment l’espoir de servir encore utilement sa patrie ; l’arrêté du comité rappelait les représentans à leur poste, et éloi-

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guait de l’armée Ronsin et~ses agens; mais cet espoir ne fut pas de longue durée. Ronsin se créa général, et conserva les fonctions d’adjoint du ministre. Bientôt il se présenta une occasion qui servit de prétexte à des dénonciations contre Biron, et à la fortune militaire de Rossignol.

Le 29 juin, Rossignol, lieutenant-colonel, commandant la 35e division de gendarmerie , fut dénoncé au commandant de Saint -Maixent, en l’absence de Westerman. Il fut rédigé un procès - verbal des déclarations faites par plusieurs individus. A son retour, Westerman écrivit au pied du procès-verbal l’ordre d’arrêter Rossignol, et de le faire conduire dans les prisons de Niort, et les pièces furent remises à l’accusateur militaire. Bientôt cette nouvelle parvint dans les bureaux ministériels, et Rossignol reçut ordre de venir à Paris rendre compte de sa conduite. On se contenta d’informer Biron de l’ordre adressé directement à Rossignol.

Après quelques succès, Westerman éprouva un revers considérable à Châtillon. Il agissait sans ordre de Biron, qui alors était parti pour aller à Angers conférer avec le général Caudaux, commandant en chef l’armée des côtes

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de Brest , qui venait de repousser l’attaque de Nantes.

La défaite de Westerman fut un nouveau sujet de chagrin pour Biron. Le 10 juillet, il écrivit au ministre qu’il avait eu une entrevue avec Canclaux, et que Nantes n’avait plus besoin de secours. Il priait instamment le ministre de présenter à la convention nationale sa démission du commandement en chef de l’armée des cotes de la Rochelle , que l’épuisement de ses forces et l’état affreux de sa santé ne lui permettaient plus de conserver utilement pour la république ; il demandait avec les plus vives instances une prompte réponse. « Depuis huit à dix jours , « ajoutait-il, j’ai constamment la fièvre; je de- « mande un successeur. »

Biron adressait la même demande au comité de salut public , en renouvelant la déclaration que « dans tous les lieux et dans tous les grades,

« il dévouera de bon cœur le reste de ses forces « et de ses jours au service de la république.

« Comme depuis le juin, ajoutait -il, le « ministre de la guerre ne répond plus, même « à mes lettres les plus importantes, je préviens r< comité que, dans huit jours, rien au monde

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« 11e ni’ empêchera de remettre le commande- « ment de l’armée à l’officier le plus ancien après ce moi. Je prie le comité de me désigner le lieu « où je dois me rendre pour attendre les ordres « de la convention. »

Biron n’attendit pas si long - temps. Il était dénoncé auprès de Vincent, l’adjoint du ministre, par les commissaires Momoro, Brulé et Besson, de concert avec Ronsin.

Le ministre lui écrivit, le 1 1 juillet : « Je vous « envoie un décret qui ordonne que le général a Rossignol soit mis en liberté aussitôt sa pré- « sentation. Cette justice, rendue à un patriote tisme pur, jette un grand blâme sur la conduite cc qui a été tenue en cette occasion. »

Biron se borna à répondre que ce n’était pas lui qui avait fait arrêter Rossignol. Le ministre ne pouvait pas en douter, puisque les procèsverbaux, certifiés par l’accusateur public, avaient été adressés et déposés au ministère.

Enfin , Biron reçut du ministre une dépêche

du 12, ainsi conçue :

cc Je vous envoie , général , un décret de la cc convention, qui vous prescrit de vous rendre cc sur-le-champ à Paris, pour rendre compte de

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« votre conduite au conseil exécutif provisoire. « Vous voudrez bien , au reçu du décret, vous « mettre en devoir d’y satisfaire et vous rendre « aussitôt à Paris, »

A la réception de cette dépêche, le général répondit qu’il allait se mettre en route; mais qu’étant malade, il ne pouvait voyager jour et nuit , et qu’il remettrait le commandement à Chalbos.

Le 20 juillet, le ministre le prévint que le conseil exécutif avait décidé de l’entendre à dix heures du soir. Il passa de cette audience à F Abbaye , d’où il écrivit à la convention , le L\ septembre, pour demander à être promptement jugé, afin de pouvoir rétablir sa santé délabrée. Il fut traduit au tribunal révolutionnaire le ier janvier 1794? et condamné comme convaincu d'avoir participé à une conspiration contre la sûreté extérieure et intérieure de la république .

Ainsi Biron qui, dans toute sa conduite, avait montré un caractère de franchise et de dévouement à sa patrie; Biron, accusé, par un agent subalterne de Ronsin , d'avoir fait arrêter le brave Rossignol , quoiqu’il fût étranger à cette

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arrestation , fut mandé à Pans, incarcéré, et périt sur l’échafaud.

Ronsin s’applaudissait de son triomphe dans une lettre qu’il écrivit le ier août à son ami Vincent : « Je te félicite, lui disait -il, d’avoir « fait tomber Custines ; pour moi , j’ai un peu « contribue à la chute de Biron. Achève sur « teauharnais et ses semblables une proscription r si nécessaire au maintien de la république. )>

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M a vie a été semée d’éve'nemens si bizarres; j'ai, dès mes premières années, été témoin de faits si importans, que j’ai cru pouvoir laisser ces Mémoires après moi, aux gens qui me sont chers. Ils ne sont écrits que pour eux, et il me serait bien difficile d’y mettre l’ordre nécessaire à un ouvrage destiné à être jugé par le public. Je ne me piquerai que de vérité; je reviendrai souvent sur mes pas; ma narration n’aura guère plus de suite que ma conduite n’en avait autrefois, et l’on me verra successivement galant, joueur, politique, militaire, chasseur, philosophe, et souvent plus d une chose à la fois.

Je dois parler à ceux qui me liront du

caractère de mon père. M. le duc de Gontaut, mon père, était un très-parfait honnête homme, d’un cœur compatissant et charitable, d’une dévotion franche et qui ne s’étendait pas plus loin que lui-même. Il n’avait pas infiniment d’esprit, et moins encore d’instruction; mais un sens juste et droit, un prodigieux usage du monde et de la cour; un très -bon ton, une manière noble et agréable de s’exprimer, une grande gaîté naturelle, beaucoup d’éloignement pour l’intrigue, et une ambition mesurée en avaient fait un homme aimable et recherché. Une blessure considérable, qu’il reçut à la bataille d’Ettingen, lui fut un prétexte honnête de quitter le service.

Lieutenant-général , il se fixa à la cour, devint ami intime de Mme de Châteauroux, et par conséquent admis dans la familiarité du roi. Les soins assidus qu’il lui rendit pendant la maladie dont elle est morte, augmentèrent encore sa laveur; et bientôt après celle de Mme de Pompadour : il fut aussi bien avec elle qu’avec la précédente.

L’usage bienfaisant qu’il fît de son crédit le fit généralement aimer, et je n’ai guère vu d’hommes qui eussent moins d’ennemis.

Ce fut donc à la cour, et, pour ainsi dire, sur les genoux de la maîtresse du roi , que se passèrent les premières années de mon enfance. L’embarras de me trouver un bon gouverneur engagea mon père à en confier le soin à un laquais de* feu ma mere, qui sa vait lire et passablement écrire , et que l’on décora du titre de valet de chambre pour lui donner de la considération. On me donna d’ailleurs les maîtres les plus a la mode de toute espèce ; mais M. Roch (c’était le nom de mon mentor) n était pas en état de diriger leurs leçons , et de me donner les moyens d’en profiter. Il se contenta de me communiquer ses talens pour l’écriture, auxquels il mettait beaucoup de vanité, et y réussit assez bien, ainsi quà m apprendre à lire haut, plus couramment et plus agréablement qu’on ne fait ordinairement en France. Ce petit talent me rendit presque nécessaire à Mmc de

Pompadour, qui me faisait continuellement lire et écrire pour elle, et quelquefois même pour le roi. Nos voyages à Versailles en devinrent plus fréquens , et mon éducation plus négligée. J’étais d’ailleurs comme tous les enfans de mon âge et de ma sorte : les plus jolis habits pour sortir, nu et mourant de faim à la maison. On me fit entrer h douze ans dans le régiment des Gardes, dont le roi me promit la survivance, et je sus à cet âge que j’étais destiné à une fortune immense et à la plus belle place du royaume, sans être obligé de me donner la peine d’être un bon sujet.

M. le comte de Stainville et mon père avaient épousé les deux sœurs ( je suis fils de l’aînée, morte en couche de moi). Ce mariage les avait intimement liés , et le crédit de mon père près de Mme de Pompadour , avait successivement fait nommer son beau-frere, ambassadeur à Rome, à Vienne; 1 avait fait faire duc, cordon bleu et enfin ministre des affaires étrangères, où les grâces de son esprit. et de ses talens lui acquirent bientôt

un empire absolu sur elle, et peu après sur le roi. M. le due de Choiseul avait une sœur chanoinesse de Remiremont , qui n’avait pour toute fortune que sa prébende , mais qui joignait à tous les agrémcns de son sexe le caractère d’un homme propre aux grandes choses et aux grandes intrigues; il la prit chez lui. Mme de Choiseul était laide, mais de ces laideurs qui plaisent généralement : on pouvait avec raison l’appeler une femme désirable . Elle ne fut pas long-temps sans vouloir gouverner son frère, et vit bien que le plus sûr moyen de prendre de l’empire, et d’empêcher celui d’une maîtresse, était d’en faire son amant.. Mais, pour soutenir ce rôle sans danger, il fallait une consistance, un état, et elle n’en avait point. Il fallut donc chercher un mariage et un mari qui convinssent également à son amour-propre et à sa sûreté.

Elle jeta les yeux sur M. le duc de Gram-

mont, homme sans caractère, sans moyen de rien faire, interdit depuis quelques années, et passant sa vie dans une petite

maison près de Paris, avec des musiciens et des filles publiques les moins recherchées. Rien ne pouvait mieux convenir à Mm' de Choiseul, puisque rien ne serait plus aisé que de remettre M. le duc de Grammont où elle l’avait pris, dès qu’elle en serait embarrassée : mon père s’en mêla; on leva l’interdiction , et le mariage se fit.

J’avais quatorze ans alors ; j’étais un assez joli enfant. Mmc la duchesse de Grammont me prit dans la plus grande amitié , dans l’intention, je crois, de se former tout doucement un petit amant, qui fut bien à elle et sans inconvénient : son crédit , ou plutôt son empire sur M. le duc de Choiseul augmentait tous les jours. M,n° la duchesse de Choiseul, qui aimait éperdument son mari, fut jalouse de cette excessive tendresse, et, en quelques mois, les deux belles-sœurs furent entièrement brouillées. Mon père, avec sa modération ordinaire, trouva moyen de ne point prendre de parti , et d’être également bien vu des deux côtés. J’eus le bonheur de suivre son exemple; mais j’a-

vouerai à ma honte que je suivis mon penchant, et donnai, dans mon cœur, toute préférence à Mme la duchesse de Grammont, qui m’en sut très bon gré. Dans ce temps elle me mena à Menars , chez Mm' de Pompadour. Mllc Julie, femme de chambre, qui avait toute sa confiance, et qui était déjà devenue un personnage fort important, crut que ce que sa maîtresse gardait pour elle pourrait fort bien lui convenir aussi , et me destina à l honneur d’être mis dans le monde par elle; elle me fit beaucoup de caresses et d’agaceries inutiles, car j’étais très innocent : elle me mit un jour la main sur sa gorge , tout mon corps brûlait encore plusieurs heures après; mais je n’en étais pas plus avancé. Je n’avais cependant pas de plus grand plaisir que de la rencontrer et d’être avec elle. Mon occupation fut remarquée par M. Roch , qui en devina facilement le sujet; et avec adresse, sans affectation, m’interdit tout commerce avec M"e Julie ; j’en lus vivement affligé. Un événement plus intéressant me la fit oublier, ou du moins

fut pour moi une forte distraction. M. le duc de Choiseul , devenu ministre de la guerre , par la mort de M. le maréchal de Bellisle , fit passer lieutenant-général au service de France M. le comte de Stainville, son frère cadet, officier de réputation et pour lors major general au service de l’empereur. Il n avait rien ; mais la faveur de son frère et les bienfaits du roi lui assuraient un mariage avantageux ; on pensa à M"' de Clermont-Reynel, qui joignait une grande fortune à une figure charmante , et qui n’avait pas quinze ans. Tout fut réglé pendant que M. de Stainville était encore à l’armée ; l’hiver vint. On lui envoya ordre de revenir, et on le maria six heures après son arrivée à Paris.

Je vis Mrae de Stainville pour la première fois le jour de ses noces, et elle me fit une impression qui depuis ne s’est que difficilement effacée : j’en devins tout de suite passionnément amoureux ; et on en fit des plaisanteries, qui le lui apprirent ; elle en fut touchée ; mais elle était trop étroitement

gardée par Mme la duchesse de Choiseul , sa belle-sœur, qui s’en était chargée , pour que cela eût encore aucun danger. Mrae de Grammont, qui n’aimait pas son frère cadet, et qui craignait que la jeune femme ne plût trop à M. le duc de Choiseul, qui en avait l’air occupé , n’était pas fâchée de lui donner un amant ; ce n’était pas un obstacle à ses desseins sur moi , qu’elle pensait devoir lui revenir quand il lui plairait , et cela semblait prévoir un attachement dont la perte de son crédit eût été la suite indispensable. Elle protégeait donc nos amours naissans, et nous faisait souvent venir chez elle ensemble.

Mmc de Stainville me dit un jour à dîner chez Mrac de Choiseul, quelle dînerait le lendemain chez Mme de Grammont, et que nous pourrions y passer la journée. J’en fus comblé de joie; mais M. Roch, qui le découvrit, et dont les mœurs sévères ne se démentaient jamais, voulut, le lendemain matin, qui était un dimanche , me faire aller à la messe; je refusai, nous nous dispu-

tames , il me menaça de mon père., que je craignais beaucoup; je cédai avec un chagrin mortel ; il me mena à la messe aux Petits-Peres, ou, suffoque de colère et de tristesse, je m’évanouis; je perdis entièrement connaissance; et lorsque je la repris, je me trouvai couché sur les marches de leglise, entouré de vieilles femmes qui, pour me donner plus d’air, avaient déboutonné mes culottes. On me ramena à la maison, ou je revins assez défait. Je dis que j’étais malade , et l’on m’obligea à me coucher. Mm' la duchesse de Grammont vint me voir, et m’amena Mm' de Stainville. Je lui contai mon histoire ; elle en rit , fut chez mon pere, fit gronder M. Roch, et obtint la permission de me guérir et de m’emmener dîner chez elle. Ce jour fut un des plus heureux de ma vie. Je le passai tout entier avec ma jeune maîtresse , et presque toujours tête à tête. Elle me montrait combien elle était touchée de ma tendresse, et m’accordait toutes les innocentes faveurs que je lui demandais, et je n’en connaissais point

d’autres. Je baisais ses mains; elle me jurait qu elle m’aimerait toute sa vie ; je ne désirais rien au monde. Une longue coqueluche lui fit garder sa chambre pendant près de six mois. L’entrée m’en fut interdite ; je ne la vis que rarement, et jamais sans Mrae de Choiseul. Les médecins lui ordonnèrent les eaux de Cotterets ; on l’y mena au printemps , et elle en revint en très bonne santé , au commencement de l’hiver. Elle alla beaucoup dans le monde avec M™ la duchesse de Choiseul ; elle dansait à merveille. Elle eut le plus grand succès à tous les bals , fut entourée, admirée de tous les gens à la mode ; elle rougit d’avoir un enfant pour amant , me rebuta, me traita durement, prit du goût pour M. de Jaucourt; je fus jaloux, choqué, désespéré, mais je n’y gagnai rien.

Mon père, dans ce temps, arrangea mon mariage avec M"e de Boufïlers, petite-fille et héritière de Mme la maréchale de Luxembourg, son amie intime, et par conséquent un très-grand parti. J’en fus fâché, parce que ce n’était pas l’avis de Mm' la

duchesse de Grammont , qui détestait, avec quelque raison, Mrae la maréchale de Luxembourg, et m’en dit beaucoup de mal. On voulut me faire voir la personne que je devais épouser; il fut arrangé que j’irais à un bal d’après-midi, chez Mme la maréchale de Mirepoix; que M"e de Boufflers y dînerait; que j’arriverais de bonne heure , et la verrais. J’y fus en effet mené à quatre heures, et j’y trouvai une jeune personne charmante, qui me plut infiniment, et que je pris pour elle. Je me trompais malheureusement, et c’était Müc de Roth. J e reconnus mon erreur avec d’autant plus de chagrin , que Mlle de Boufflers , qui sortit de la chambre à coucher de Mme la maréchale de Mirepoix, ne gagnait pas à la comparaison. Mme la princesse de Beauveau était à ce bal avec Mlle de Beauveau. Il est difficile de réunir plus de grâces , plus d’esprit naturel et plus d’agrément; j’en sentis tout le prix.

Je rencontrai M"e de Beauveau à tous les bals; je la vis souvent chez Mme la duchesse

de Grammont, avec qui sa mère était intimement liée. Je cherchai à lui plaire; elle recevait mes soins sans répugnance; elle me convenait bien mieux à tous égards que MUe de Boufïlers. Je désirai l’épouser; j’en parlai à Mme de Grammont, de qui je fus fort approuvé. J’eus le courage de le dire à mon père, qui me reçut très-mal, me dit que sa parole était engagée, et qu’il voulait la tenir. Je me promis bien cependant de ne pas me laisser marier malgré moi. 1/ attachement que je marquai à Mme la princesse de Beauveau lui plut. En partant pour un assez long voyage qu’elle fut obligée de faire en Lorraine , elle eut la bonté de m’assurer qu’elle désirait autant que moi le succès de mes projets, et qu’il ne tiendrait pas à elle qu’ils ne réussissent. M"e de Beauveau elle-même voulut bien me faire esespérer de s’occuper quelquefois de moi pendant son absence. Ce voyage fut long; et, comme il était prêt à finir, Mme la princesse de Beauveau eut la petite vérole, et en mourut. M"e de Beauveau revint à Paris au

bout de quelques mois , et fut mise au couvent de Port-Royal. J’avais sincèrement regretté Mm' de Beauveau : sa perte n’avait rien changé à mes intentions; je voulus connaître celles de sa fille. Je lui fis remettre, secrètement à son couvent, une

lettre que je vais rapporter ici tout entière.

« Je n’ ai osé, Mademoiselle, troubler « votre douleur par la mienne : vous lui « rendrez justice , en pensant que j’ai perdu « autant que vous. Mon père veut me mate rier, Mademoiselle; mais plus je sens « combien l’alliance de M"e de Boufflers « m’honore, et tout ce qu elle vaut, plus je « suis convaincu que nous ne nous conve- « nons pas. Il n’existe qu’un bonheur pour « moi, Mademoiselle; l’espérance de pouce voir contribuer au vôtre : je mets un prix « inexprimable à la tenir de vous. Je n’ose « engager mon père à faire des démarches « auprès de M. le prince de Beauveau, sans « savoir si ce n’est pas vous déplaire. Il s’agit « d’un lien éternel, et il me semble que « vous pouvez m’accorder ou me refuser la

MJ DUC DIÏ LAUZUN.

«permission que je vous demande, sans « manquer aux plus exactes bienséances.

« J’attends votre réponse, Mademoiselle, « avec bien plus de trouble et d’impatience « que s’il s’agissait simplement de ma vie.

«Je suis, avec le plus profond respect, « Mademoiselle , votre très-humble et très- « obéissant serviteur,

« Le comte de Biron » .

La gouvernante de MIle de Beauveau reçut

ma lettre, la lut avant de la lui remettre. « Je ne devrais peut-être pas vous remettre « cette lettre, lui dit- elle; mais elle contient « des choses si importantes pour vous , que « non-seulement je crois devoir vous la mon- « trer; mais vous donner même la liberté « d’y répondre. » MUc de Beauveau recacheta ma lettre, et me la renvoya sans un seul mot de réponse; je fus blessé d’un procédé que je ne méritais pas ; il me détermina à promettre a mon pere de consentir au mariage quil désirait; j’y mis la condition qu’il serait retardé de deux ans, et que j’aurais surle-champ ma liberté.

l6 MÉMOIRES

J e pris du goût pour une petite actrice de la comédie de Versailles, âgée de quinze ans, nommee Eugénie Beaubours, encore plus innocente que moi, car j’avais déjà lu quelques mauvais livres, et il ne me manquait plus que l’occasion de mettre en pratique ce qu’ils m’avaient appris. J’entrepris d’instruire ma petite maîtresse , qui m’aimait de trop bonne foi pour ne pas se prêter à tous mes désirs. Une de ses camarades nous prêta sa chambre, ou, pour parler plus vrai, un petit cabinet où elle couchait, et qu’un lit et deux chaises remplissaient entièrement. Une énorme araignée vint troubler notre rendezvous : nous la craignions tous deux mortellement ; nous n’eûmes ni l’un ni l’autre le courage de la tuer. Nous prîmes le parti de nous séparer, en nous promettant de nous voir dans un lieu plus propre, et où il n’y aurait pas de monstres aussi effrayans. Mon père apprit nos liaisons, en fut alarmé , je ne sais pourquoi , et dans la semaine même , lit éloigner la mère et la fille, sans que je pusse les revoir avant leur départ. Je ne sus

pas qu’il y eût aucune part , et crus n’avoir à me plaindre que de Mmc Beaubours ; quelques jours suffirent pour me consoler, et mon cœur resta sans occupation.

J’attirai, bientôtaprès, l’attention de Mmc la comtesse d’Esparbelle, cousine de Mrac de Pompadour, mignonne, jolie et galante ; elle me fit inutilement beaucoup d’avances que je n’entendis pas; je fus enfin flatté de la distinction avec laquelle elle me traitait, et j’en devins amoureux. Un jour que le roi soupait dans les cabinets à Fontainebleau, avec Mme de Pompadour et fort peu de monde , je soupaj dans la ville avec M,nc d’Esparbelle, et M”e d’Amblimont, autre cousine de Mme de Pompadour. Mme d’Amblimont fut écrire clans sa chambre après souper. Mme d’Esparbelle, sous prétexte d’avoir la migraine, se coucha; je voulus discrètement m’en aller; mais elle me dit de rester, et me pria de lui lire une petite comédie, nommée Heureusement, que nous avions jouée ensemble; et depuis, elle m’appelait son petit cousin.

« Mon petit cousin, me dit-elle, au bout de

cc quelques minutes , ce livre m'ennuie; as- <x seyez-vous sur mon lit et causons ; cela cc m’amusera davantage. » Elle se plaignait du chaud , et se découvrait beaucoup. La tête me tournait, j 'étais tout feu; mais je craignais de l’offenser; je n’osais rien hasarder; je me contentais de baiser ses mains et de regarder sa gorge avec une avidité qui ne lui déplaisait pas, mais qui n’eut pas les suites quelle était en droit d’en attendre. Elle me dit plusieurs fois d’être sage, pour me faire apercevoir que je l’étais trop. Je suivis ses conseils à la lettre. Elle souffrait cependant que je la couvrisse de caresses et de baisers , et espérait vainement que je m enhardirais. Quand elle fut bien sûre de mon imbécillité , elle me dit assez froidement de m’en aller ; j’obéis sans répliquer, et ne fus pas plus tôt sorti que je me repentis de ma timidité, cl me promis bien de mieux profiter du temps, si l’occasion s’en présentait encore.

Je fus, quelques jours après, au bal de l’Opéra. Une assez jolie fille, appelée M Desmarques, m’agaça vivement; elle me pamt

DU DUC DK LAUZIIN.

charmante ; eile avait formé la plupart des jeunes gens de la cour, et voulut bien se charger de mon éducation, et me ramena chez elle, où elle me donna de délicieuses

leçons , dont on a vu plus haut que j’avais grand besoin : elle les continua pendant quinze jours, au bout desquels nous nous séparâmes. Je voulus lui donner de i argent; elle le refusa, en me disant que je l’avais payée dans une monnaie si rare à trou-' ver, qu elle n’avait besoin d’aucune autre.

Je revis Mrae d’Esparbelle à Versailles; je lui donnai le bras un soir, en sortant de chez M,rc de Pompadour, après souper. Elle voulut me renvoyer dès que je fus dans sa chambre : ce Un moment, lui dis-je, ma belle (( cousine, il n’est pas tard : nous pourrions cc causer. Je pourrais vous lire, si je vous

« ennuie. » Mes yeux brillaient d’un feu - qu’elle ne leur avait pas encore vu. cc Je le « veux bien, me dit-elle ; mais à condition (C que vous serez aussi sage que vous l’avez « été la première fois : passez dans fautre r chambre; je vais me déshabiller; vous

« rentrerez quand je serai couchée. » Je revins en effet au bout de quelques minutes. Je m’assis sur son lit sans quelle m’en empêchât. «Lisez donc, me dit-elle. — Non; « j’ai tant de plaisir à vous voir, à vous re- « garder, que je ne pourrais voir un mot de « ce qui est dans le livre. » Mes yeux la dévoraient ; je laissai tomber le livre ; je dérangeai , sans une grande opposition , le mouchoir qui couvrait sa gorge. Elle voulut parler, ma bouche ferma la sienne ; j’étais brûlant : je portai sa main sur la partie la plus brûlante de mon corps; tout le sien en tressaillit. En me touchant, elle me fit faire un effort qui brisa tous les liens qui me retenaient. Je me débarrassai de tout ce qui pouvait cacher la vue d’un des plus beaux corps crue j’aie vus dans ma vie ; elle ne me refusa rien ; mais mon ardeur excessive abrégea beaucoup ses plaisirs. Je réparais cela bientôt après et souvent jusqu’au point du jour, qu elle me fit sortir avec le plus grand mystère. Le lendemain, je fus éveillé par le billet suivant :

« Comment avez-vous dormi , mon aima- « ble petit cousin? avez-vous été occupe' de <c moi? désirez-vous me revoir ? je suis obligée « d aller à Paris pour quelques commissions « de Mme de Pompadour; venez prendre du cc chocolat avec moi, avant que je parte, et cc surtout me dire que vous m aimez. »

Cette attention me charma , et me parut imaginée pour moi. Je me sus bien mauvais gré de n avoir pas prévenu Mme d’Esparbelle; je me donnai à peine le temps de m habiller, et je courus chez elle. Je la trouvai encore dans son lit, et je me conduisis de maniéré a prouver que j’étais tout reposé de la derniere nuit : j’étais enchanté. La personne de M^e d’Esparbelle me plaisait beaucoup, et mon amour-propre était infiniment flatte d’avoir une femme. J’étais assez honnête pour ne le pas dire ; mais on me faisait un plaisir inexprimable de le deviner ; et a cet égard elle me donnait toute satisfaction ; car elle me traitait de manière a montrer la vérité à tout le monde. Une cocarde ou elle avait brodé son nom , que

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je portais à la revue du roi, publia mon triomphe, qui ne fut pas de longue durée, car elle prit dans le courant de l’été M. le prince de Condé. Je m’en affligeai , je me choquai , je menaçai ; le tout inutilement. Elle m’envoya mon congé dans toutes les formes , concu en ces termes :

« Je suis fâchée, M. le comte , que ma « conduite vous donne de l’humeur. Il m’est « impossible d’y rien changer, et plus en- « core de sacrifier à votre fantaisie les perce sonnes qui vous déplaisent. J’espère que « le public jugera des soins qu elles me ren-

cc dent avec moins de sévérité que vous.

ce J’espère que vous me pardonnerez^ en cc faveur de ma franchise^ les torts que vous ce me croyez. Beaucoup de raisons , qui! « serait trop long de détailler,, m’obligent à vous prier de rendre vos visites moins « fréquentes. J’ai trop bonne opinion de « vous pour craindre de mauvais procédés cc d’un homme aussi honnête.

J’ai l’honneur d’être, etc. »

DU DUC DE LAUZim. ^3

je demandai un dernier rendez- vous, qu’on m’accorda sans difficulté. M u d’Esparbelle me parut d’une tranquillité qui me confondit, ce Vous avez voulu me voir, cc me dit-elle : en pareil cas, toute autre <c vous aurait refusé; mais j’ai cru devoir cc quelques conseils à l’intérêt qu’inspire cc toujours une ancienne connaissance. Vous cc êtes, en vérité, d’une enfance rare : vos cc principes, votre façon devoir, n’ont pas cc le sens commun. Croyez-moi, mon petit cc cousin, il ne réussit plus d’être romacc nesque; cela rend ridicule, et voilà tout T. cc J’ai eu bien du goût pour vous, mon en-

1 Mmc d’Esparbelle avait quelques raisons de me faire ce reproche ; on m’avait laissé lire beaucoup de romans pendant toute mon enfance, et cette lecture a tellement influé sur mon caractère, que j’en ressens encore les effets. Ils ont été souvent à mon désavantage ; mais si je me suis exagéré mes propres sentimens et mes propres sensations , je dois du moins a mon caractère romanesque un éloignement pour les perfidies et les mauvais procédés avec les femmes, dont beaucoup de gens honnêtes ne sont pas exempts.

« tant ; ce n’est pas ma faute si vous l’avez « pris pour une grande passion, et si vous « vous êtes persuadé que cela ne devait ja- « mais finir. Que vous importe, si ce goût « est passé, que j’en aie pris pour un autre, « ou que je reste sans amant; vous avez « beaucoup d’avantages pour plaire aux « femmes : profitez-en pour leur plaire, et « soyez convaincu que la perte d’une peut « toujours être réparée par une autre : « c’est le moyen d’être heureux et aima- « ble. Vous êtes trop honnête pour me faire « des méchancetés ; elles tourneraient plus « contre vous que contre moi. Vous n’a- « vez point de preuves de ce qui s’est « passé entre nous; l’on ne vous croirait <c pas : et on vous croirait, jusqu’à quel « point croyez-vous donc que cela intéresse « le public? s’il a su que je vous avais pris, « il ne s’est pas attendu que je vous garde- « rais éternellement. L’époque de notre « rupture lui est parfaitement indifférente, cc D’ailleurs la mauvaise opinion et la dé- « fiance des autres femmes me vengeraient

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cc de vous , si vous e'tiez capable de mauvais cc proce'dés. Les avis que je vous donne « doivent vous prouver que l’intérêt et « l’amitié survivent aux sentimens que « j’avais pour vous. » — J’étais embarrassé, et je faisais une assez sotte figure : des protestations, quelques complimens passablement gauches Elle me tira d’embarras,

en sonnant ses femmes de chambre pour rhabiller. Je restai encore un moment, et je sortis.

Je me consolai au bout de quelque temps de mon infortune , et restai sans occupation sérieuse. Ensuite je trouvai une très-jolie petite fille, chez une femme célèbre par ses talens pour en procurer. Jeune, douce, novice encore , elle me prit. La médiocrité de mes propositions ne lui répugna pas; elle se contenta d’un très-petit appartement au troisième étage, fort mincement meublé. Je neus qu’à m’en louer, pendant quelques mois que dura notre liaison. Elle ne parut jamais mécontente de son sort, ni désirer plus d’argent que je ne pouvais lui

en donner. Au retour d’un voyage de huit jours à la campagne, j’arrivai chez elle le soir ; elle n’y était plus , et la servante me remit le billet ci-joint :

« Je ne vous quitte pas sans peine, mon « bon ami, et je suis bien fâchée que vous « ayez à vous plaindre de mes procédés ; j’es- « père cependant que vous m’excuserez de « n’avoir pas refusé un sort avantageux que « vous n êtes pas assez ricbe pour me faire. « Je vous avoue que la certitude d’être dans « la misère et l’ignominie, si je vous perdais, « m’effraie. Adieu, mon bon ami, je vous « assure que, malgré ce que je fais , je vous « aime, je vous regrette de tout mon cœur, « et que Rosalie ne vous oubliera jamais. »

Rosalie était une enfant charmante, je fus fâché de la perdre; mais je ne lui sus pas mauvais gré de m’avoir sacrifié à une fortune assurée , car je ne la soupçonnais pas de m’avoir trompé. J’aurais seulement désiré qu elle eût assez de confiance en moi pour ne pas me cacher ses projets. Je courus pendant quelques temps les filles, comme

tous les jeunes gens de mon âge, sans me fixer à aucune. La mort de Mmc de Pompadour fut la première époque intéressante de ma vie; mon attachement pour elle, et sa tendre amitié pour moi, me rendaient sa perte irréparable; je me liai, pendant sa maladie, avec M. le prince de Guéménée, d’une amitié que rien n’a pu altérer, et qui durera certainement autant que nous. Une forte maladie de poitrine, qui dura plus d’un an, m’empêcha de songer à autre chose qu’à ma santé, jusqu’à ce qu’elle fût rétablie.

M. le prince de Tingry Montmorency se remaria en 1 y65 , à MIlc de Laurens , grosse fille, forte, fraîche, d’environ vingt ans, et qui en paraissait trente ; bonne personne , gaie et aimant le plaisir, vivant beaucoup avec M. le chevalier de Luxembourg , neveu de M. de Tingry ; j’allais beaucoup chez ses parens, et j’eus occasion de voir souvent MnîC de Tingry, je lui plus et je m’en aperçus ; elle me convenait assez, et rien ne m’était plus commode que d’être devenu le maître dune parfaitement bonne maison. !VIin<' de

Tingry n’avait pas infiniment d’esprit, et encore moins d’usage du monde. Il n était pas bien difficile de pénétrer ce quelle pensait, et le goût quelle avait pour moi fut bientôt remarqué de tout le monde. Je la suivis à la campagne, où nous jouâmes la Comédie; je fis valoir ses talens, et je fus dans la plus grande faveur; elle fut cause d’une plaisanterie que je ne rapporterais pas , si elle n’avait fait le plus grand bruit.

M. le marquis de Gèvres avait une maison de campagne à Fontainebleau, dans laquelle il avait donné un très-vilain appartement à M“e la duchesse d’Havré; Mmede Tingry ne pouvant lui persuader d’être galant , et de donner le sien , nous dit qu’il ne fallait pas le laisser entrer chez lui : nous fûmes l’attendre le soir au sortir de la maison où il soupait ; nous arrêtâmes la chaise ; nous l’enlevâmes ; nous le mîmes dans un cabriolet, et nous le menâmes au milieu de la forêt de Fontainebleau, où nous lui conseillâmes fort affectueusement de faire les choses de bonne grâce , et de céder son appartement

DU DUC DE LAUZUN. 2g

à Mme d’Havre ; il n’y voulut pas consentir ; nous continuâmes notre chemin , en l’assurant que nous voyagerions jusqu’à ce qu’il nous eût donné la marque d’amitié que nous lui demandions ; nous prîmes des chevaux frais , à une poste appelée Bouron , à deux lieues de F ontainebleau; il voulut se révolter, mais nous persuadâmes facilement aux gens de la maison que c’était un de nos parens devenu fou , que nous menions en Provence , au château de Saint - Cyprien , où il devait être enfermé. Cela prit de telle sorte, qu’au bout d’une demi -heure les postillons prétendaient l’avoir vu courir sur le râtelier dans l’écurie. A un quart de lieue de la poste, il nous promit tout ce que nous voulûmes, et nous le ramenâmes. L’expédition était composée de M. le duc d’Havré, du marquis de Royan, frère du chevalier de Luxembourg , de M. le prince de Guéménée et de moi : deux étaient dans le cabriolet, avec M. de Gèvres, et le reste à cheval. Nous n’étions pas mal ensemble quand nous nous séparâmes de lui ; mais son valet de chambre

l’assura qu’il devait se trouver grandement offensé, et il engagea M. le duc de Trèmes, son père à s’en plaindre au roi.

Grondé en deux heures de temps par tous les gens qui avaient quelques droits sur moi , je crus n’avoir rien de mieux à faire que d’aller à Paris , attendre les suites de cet événement. Quelques heures après y être arrivé , je reçus une lettre de mon père, qui me mandait qu’il était décidé qu’on nous mettrait tous à la Bastille 1 , et que je serais probablement arrêté pendant la nuit. Je voulus du moins finir gaîment, et je priai à souper quelques jolies filles de l'Opéra, pour attendre l’exempt sans impatience.

Voyant qu’il n’arrivait pas, je pris courageusement le parti d’aller à Fontainebleau, chasser avec le roi ; il ne me parla pas pen-

1 Ce qui rendait notre situation plus critique était l état de M. le dauphin , très-dangereusement malade et presqu’à ses derniers momens , temps a Ja vente peu propre à faire une mauvaise plaisanterie 5 mais le roi n’aimait pas assez son fils pour en etre choqué ni même pour nous punir par bienséance.

dant toute la chasse ; ce qui établit tellement notre disgrâce , qu on nous refusa la révérence au retour. Je ne me rebutai pas; je fus le soir à Tordre , le roi vint à moi : « Vous « êtes tous , me dit-il , de bien mauvaises « têtes , mais de bien drôles de corps ; venez- « vous-en souper, et amenez M. de Gué- « ménée et le chevalier de Luxembourg. » Tout changea, et nous retrouvâmes le lendemain toute la considération que nous avions troisj ours auparavant; nous gardâmes le secret à Mmc de Tingry, qui ne fut pas citée; ce qui aurait pu l’embarrasser. Elle me traita un peu moins bien ; elle commença à m’ennuyer; je me retirai doucement, et nous fûmes ensemble assez froidement.

Mmc la duchesse de Grammont reprenait quelques desseins sur moi , et en était assez vivement occupée. Mme de Stainville devenait de jour en jour plus jolie , et M. le duc de Choiseul s’en apercevait : nous étions froidement ensemble ; je n’avais pas oublié le mépris avec lequel elle m’avait traité , et elle remarquait que je ne le méritais plus., et

que j étais devenu un assez joli garçon, lorsque M. de Stainville prit une maison dans le faubourg Saint - Germain , et la laissa aller seule.

L’occupation et les soins de Mme la duchesse de Grammont n’échappèrent pas à Mme de Stainville ; elle me marqua plus d’intérêt. Elle me fit dire un jour qu’un violent mal de tête l’empêchait d’aller dîner chez M. le duc de Choiseul, et l’obligeait de rester chez elle. Je fus dans la soirée savoir de ses nouvelles par pure politesse, ne comptant pas entrer. On me dit qu’elle y était, et je la trouvai seule. Elle me reçut à merveille. Nous causâmes quelque temps de choses indifférentes. Elle me parla ensuite de Mmc de Tingry , et de la publicité de son goût pour moi. « Vous allez, me « dit-elle, jouer un grand rôle, et rien au « monde n’est glorieux comme la conquête « de Mme de Grammont. — Je ne sais ce que « vous voulez dire, lui répondis-je, un peu « embarrassé ; vous savez que depuis long- « temps Mrae de Grammont me marque de

« l’amitié, et vous ne pouvez lui supposer « d’autres sentimens. — Je vous demande « pardon de mon indiscrétion , reprit-elle ; « je m’en aperçois. L’idée des chagrins nue « m’aurait causés cet événement , et de l’im- « portance dont il eût été pour mon bon- « heur, si je l’avais mis dans vos mains, et « si vos promesses de ne jamais changer « m avaient persuadée , m’est trop souvent « revenue dans la tête, pour n’en pas parte 1er presque involontairement. — Il est « assez plaisant que vous me reprochiez ma « légèreté , et que vous ayez oublié que « vous avez cru m’aimer, et que vous m’avez . « dédaigneusement abandonné ; tandis que « je ne me trompais pas sur mes propres « sentimens, quand je voyais combien il « était difficile de cesser de vous adorer. — « Je conviens que j’ai eu quelques torts « avec vous; je pourrais cependant alléguer, « pour ma justification , ma jeunesse , la a force des préjugés de lage où j’étais , et la « crainte de tous les obstacles qui paraissaient s élever contre nous; mais j’aime

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« mieux convenir de bonne foi que je me « suis mal conduite; que je ne vous voyais « pas des mêmes yeux, et que je vous « croyais moins digne de mon attache- « ment. » Il s’en fallait bien que Mme de Stainville me fût devenue entièrement indifférente , et qu’elle eût perdu les droits qu’une première passion a toujours sur le cœur : son discours m’embarrassa. « Eh « bien! lui dis-je, que vous importe ce que « je devienne, et qu’une autre femme mette cc du prix à un cœur que vous avez mé- « prisé P N’avez - vous pas un amant , et « m’avez-vous épargné aucun des tourmens « que votre goût pour M. de Jaucourt ma « causés ? — J e ne vous nierai pas mes liai- « sons avecM. de Jaucourt, M. de Biron; « il n’est plus rien pour moi ; il a trop cc perdu à vous être compare : je vous ai cc plus d’une fois regretté. J’ai souvent voulu cc vous le dire : vos différentes bonnes force tunes m’ont arrêtée. Je ne vous voyais cc pas d’attachement sérieux : j’espérais recc prendre un jour sur vous mes anciens

« droits perdus par ma faute; mais, je «l’avoue, ma belle - soeur m’inquiète et « m’effraie. Vous voyez l’opinion que j’ai « de vous par ma franchise : ayez-en autant

« avec moi. Etes-vous amoureux de Mn" de « Grammont? Le soin de votre fortune « seule vous attache-t-il à elle?» Je ne pus répondre sur-le-champ : il se passait en moi d’étranges mouvemens. Je ne pouvais nier que je fusse flatté de plaire à Mmc de Grammont , et de disposer d’une personne déjà célèbre, aux pieds de laquelle était toute la cour. D’un autre côté , jamais Mme de Stainville ne m’avait paru si jolie, ni si aimable. C’était choisir que de répondre : je rompis enfin le silence. Je • « vous ai trop aimée pour ne pas trouver du , « plaisir à vous faire lire dans mon âme. cc Mme de Grammont a de grands droits sur (c reconnaissance : aucune preuve ne cc meut coûte il y a une heure; mais je ne (( sens que trop qu’une ancienne plaie n’est « pas encore fermée , et qu’elle vient de se (( r°uvrir. Je voudrais n être pas ingrat, et

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« pouvoir cependant vous prouver que « rien ne m’est cher comme vous. — Je ne « veux pas, me dit-elle, en me tendant la « plus jolie main du monde, que vous « soyez ingrat; mais je veux me charger du « soin de modérer les preuves de votre re- « connaissance. De l’amitié , des égards , de « la déférence, voilà ce que je permets pour « ma belle-sœur : tout le reste m’appar- « tient. Je serai discrète et prudente. Je veux « voir, sans exception, tout ce quelle vous « écrira, et savoir absolument tout ce quelle « vous dira. Je ne serais pas si exigeante et « si curieuse, si j’étais moins tendre. » Tout ce que la jeunesse peut réunir de grâces et de charmes, les yeux de M'"e de Stainville me l’offraient. Mme de Grammont fut sacrifiée : nous étions trop amoureux l’un de l’autre, ma maîtresse et moi, pour être aussi difficiles à pénétrer que nous le pensions. M'”e de Grammont ne tarda pas a s’apercevoir de ce qui se passait. Elle avait trop d’esprit pour en rien marquer : elle se contenta de me traiter froidement, et de

prendre sa pauvre petite belle-sœur dans une aversion dont elle lui a donné jusqu’au dernier instant de sanglantes marques.

De retour à Paris , M1,c de Stainville me dit un jour : «Nous sommes quittes , mon « ami ; vous avez un rival tout puissant , « mais pas assez cependant pour vous être « préféré. M. le duc de Choiseul est venu « mettre ce matin à mes pieds son hom- « mage et son crédit. Malgré mes réponses « froides et sévères, il a été pressant. J ai « fait ce qu’il fallait pour lui ôter toute es- « pérance, et j’espère en être débarrassée. » Elle se trompait : loin de se rebuter, ses persécutions augmentèrent. Il devint jaloux de moi ; il voulut exiger d’elle de ne plus me voir. Elle répondit avec fermeté, que, soit qu’il me crût son amant ou son ami, rien ne changerait ses sentimens, et ne Li ferait renoncer à moi. M. de Stainville devint aussi jaloux de moi, lui défendit absolument de me voir, et me fît fermer sa porte. Une petite loge que nous avions secrètement à la Comédie Italienne, fut le seul lieu où

nous pussions nous rencontrer; encore n’était-ce pas sans danger. Ses gens l’adoraient. J’avais toujours été honnête et magnifique avec eux : ils m’aimaient aussi beaucoup. Son suisse dit à sa femme de chambre qu’il me ferait entrer la nuit, si elle voulait, par une petite porte de l’écurie , sans que personne n’en pût rien savoir. La proposition fut acceptée avec joie, et n’eut, à plusieurs reprises, aucune suite fâcheuse. Une fois cependant nous pensâmes être surpris, et voici comment. Mroe de Stainville était partie le soir pour Versailles, en disant quelle y resterait deux ou trois jours. J’en avais été averti sur-le-champ, et j’étais arrivé dès que j’avais cru tout le monde couché dans la maison. Ma toilette n’avait pas été longue , et j’avais été dans un moment dans les bras et dans le lit de ma maîtresse : nous jouissions des plus délicieux plaisirs avec une parfaite sécurité , lorsqu’on frappa fortement à la porte de la rue. Sa femme de chambre entra précipitamment tout effarée. «Tout est perdu, dit - elle ; cest

« M. le comte ! il n’y a plus moyen de trace verser la cour ; descendez vite dans le jar- « din : on vous en fera sortir comme on « pourra. » Je sautai du lit en chemise , et descendis l’escalier qui donnait dans la garde-robe, lorsque j’aperçus M. de Stainvillequi le montait. Je ne perdis pas la tête, heureusement, et j’éteignis la seule lumière qui réclamait. Il passa si près de moi , que son habit frôla ma chemise, et que je m’aperçus qu’il était brodé. Je gagnai sans accident le jardin, où je pensai geler; car le jour commença a paraître sam que personne vînt à mon secours. Je pris mon parti; je passai par - dessus le mur du jardin , quoiqu’il fut fort élevé ; mais , en descendant dans la rue., je fus arrêté par le guet à cheval , qui me prit pour un voleur. Cent louis , que je promis et que j’envoyai chercher chez moi avec des habits , me procurèrent la liberté , et me firent promettre le secret , qui iut en effet bien gardé. Quelques semaines après, nous lûmes surpris par un de ses laquais, d’une manière peu équivoque. De

l’argent , des promesses et des menaces nous tirèrent encore d’affaire. Il demanda son congé le lendemain, et j’eus soin de le faire sortir de Paris tout de suite.

Le temps fixé pour mon mariage arriva.

Il se fit le 4 février 1 766 , et mon père s’applaudit de m’avoir donné une femme qui ne m’aimait ni ne me convenait, comme s’il avait uni deux amans qui l’eussent vivement désiré. Je fus, après la messe, chez Mme la duchesse de Choiseul , où je dînai. Mme de Stainville y vint. Nous cherchâmes vainement à cacher notre tristesse. Elle sortit de bonne heure ; je lui donnai la main pour monter dans son carrosse : cela n’était

pas trop prudent , mais si nécessaire à tous deux, que je ne pus men empêcher. «Mon « ami, me dit-elle en s en allant, je n’ai pu « supporter plus long-temps l’insultante joie « de M. de Choiseul. Il espère que vous allez « vous attacher au maussade enfant qu’or. « vous a fait épouser, et que je serais trop « heureuse de lui revenir; mais j’aimerais « mieux la mort. Dites-moi que vous 11c

DU DUC DE LAUZUJY. /j I

« changerez pas, car il m'a effrayée. j> Je n’eus pas le temps de lui répondre; mais un regard lui peignit bien ce qui se passait dans mon cœur. Je vivais fort honnêtement , et même fort attentivement avec ma femme , qui me montrait un éloignement choquant pour quelqu’un qui eût eu moins d’amourpropre que je n’en avais. J étais trop juste pour exiger du goût d’une femme qui ne m’en inspirait pas.

Mme de Stainville m’occupait uniquement, et paraissait tous les jours s’attacher à moi davantage. Les moyens de nous voir étaient difficiles, n’osant pas approcher de chez elle le jour. Elle me manda un matin de venir sur-le-champ lui parler, et de passer par la petite porte du jardin : j ’arrivai avec empressement. ce M. le duc de Choiseul m’a fait de- « mander un rendez-vous, me dit -elle, je « veux que vous entendiez notre conversa- « tion, et que vous puissiez juger par vous- « même , de la manière dont nous sommes « ensemble ; cachez-vous dans cette armoire « grillée oii sont mes robes, et ne remuez

pas. » J étais à peine dans mon armoire , que M. de Ghoiseul entra. « J’avais grande envie,, cc grand besoin de vous voir seule , ma chère cc petite soeur ! j’ai bien des choses intéres- « santés à vous dire, et importantes pour cc vous et pour moi. Personne ne vous aime cc comme moi , ma chère enfant , et ne désire cc plus vous le prouver ; jugez donc combien cc je dois être affligé et choqué de la macc nière froide et indifférente dont vous me cc traitez., et combien elle doit me donner cc à penser. — Je ne sais,, mon frère, réponditcc elle, de quoi vous vous plaignez; je suis cc très-fâchée que ma conduite vous déplaise ; cc mais je n’ai pas à me reprocher de ne pas cc avoir pour vous , tous les sentimens que cc je vous dois. — Pour cela non, reprit- il cc avec ardeur, car je suis fort amoureux de cc vous, et rien ne manquerait à mon bonheur cc et au vôtre si vous vouliez. — Que dirait cc M. votre frère, s’il vous entendait , interet rompit-elle, en souriant — Je sais bien cc que ce n’est pas mon frère qui vous arrête : cc oui, machère petite sœur, si vousn avez pas

cc damant, vous coucherez avec moi ( et il cc voulut l’embrasser), ellese recula. — Jen ai « point d’amant, Monsieur, je n’en veux pas cc avoir. — Vous reviendrez, ma belle encc fant , de cette belle résolution ( en s’apcc prochant encore ) , et il voulut mettre la cc main sur sa gorge. — Je vous prie de croire cc ( avec un peu d’humeur ) , que si je me cc donnais à un homme, au moins je l’aimecc rais. — Ne faites pas plus long -temps la « vertueuse , Mme la comtesse , vous avez eu cc M. de Jaucourt, et vous avez présentement cc M. de Biron ; prenez garde au dernier avis cc que je veux bien vous donner, car je ne cc souffrirai pas patiemment que vous vous cc moquiez toujours ainsi de moi ; votre petit cc amant est un insolent et un fat: vous vous

cc souviendrez de ce jour, et vous vous en cc repentirez tous deux. — Un moment de cc réflexion, mon frère, vous ramènera à la cc raison; et je ne puis avoir certainement cc rien de malhonnête à craindre de vous. — ce Ne vous faites pas un ennemi implacable « d’un homme qui vous aime h la folie, si

« vous voulez , qui fera tout ce qui pourra « vous plaire , et à qui rien n’est plus aisé « que de perdre un rival aussi peu digne « de lui ( et il voulut oser plus qu’il n’avait « fait encore; elle se leva avec colère ). — « Vous êtes tout-puissant, Monsieur, je ne « l’ignore pas; mais je ne vous aime ni ne « puis vous aimer. M. de Biron est mon « amant, j’en conviens, puisque vous m’y

« forcez; il m’est plus cher que tout; et ni

« votre pouvoir tyrannique, ni tout le mal « que vous pouvez nous faire , ne nous fera « renoncer l’un à l’autre (il se leva en fureur). « — Songez, Madame, que rien ne vous « préservera de ma vengeance , si cette conte versation n’est point ensevelie dans le plus « profond silence ; » et il sortit. Mme de Stainville me tira de ma prison, m’embrassa. « Je ne sais, mon cœur, me dit-elle, quelles « seront les suites de tout ceci ; mais nous « en voilà débarrassés, et c’est toujours un « bonheur. Avec de l’amour et du courage, « on peut toujours se moquer de tout. » M. de Choiseul apprit, je ne sais comment, que

j avais tout entendu, et en fut dans une rage qu’il dissimula, mais dont les effets furent terribles.

Sortant seul à pied, une nuit, de chez Mme de Stainville, un homme cache derrière une pierre, près du Palais-Bourbon , se leva et me donna un furieux coup de bâton, qui heureusement fut en partie paré par la corne de mon chapeau , et tomba sur mon épaule. Je mis Fépée à la main , et portai à cet assassin un coup qm ntra assez avant, autant que je le pus juger. Deux autres hommes sortirent des pierres, et vinrent au secours du premier. Un carrosse, derrière lequel étaient plusieurs laquais avec deux flambeaux, les mit en fuite, et me tira d’affaire. Je suivis le carrosse jusqu a l’autre côté du Pont-Royal. Je fus le lendemain conter mon aventure à M. de Sartines, alors lieutenant général de police ; il me dit que c’était probablement des ivrognes, et me conseilla de n’en point parler. Tant d’obstacles, tant de dangers, ébranlèrent Mme de Stainville. Nous commençâmes à nous voir plus rare-

ment. Son goût pour moi diminua, et en quelques mois je ne fus plus que son ami ; mais l’ami le plus tendre et presque autant qu’aucun amant puisse l’être. Sa perte me fut moins sensible , y ayant été préparé par degrés.

Je retrouvai ma petite maîtresse de Versailles, Eugénie; je ne voulais pas d’abord la reprendre, par égard pour M”' de Biron, à qui je cherchai à plaire de la meilleure foi du monde, mais inutilement; ses manières froides et dédaigneuses me rebutèrent enfin tout-à-fait. J’établis Eugénie à Rouen, et comme j’étais fort leste et fort allant, j’allais l’y voir deux fois par semaine. L’hiver rendant ces voyages fréquens , incommodes, je la mis dans une assez petite vilaine maison à Passy. Le Roi me fit duc, dans ce temps, et, pour ne prendre ni le nom de mon père, ni de mes oncles, on m’appela le duc de Lauzun.

Je soupai une fois chez M,nc la maréchale de Luxembourg, avec M‘"‘ la vicomtesse de C*****, sœur de M. le prince d’H***lt‘, avec

qui j étais assez lié. Une taille élégante , de (esprit , des ta 1 eus , de la grâce , beaucoup d'art et de coquetterie en faisaient une femme agréable. J’étais déjà assez à la mode pour quelle ne dédaignât pas de me plaire. J’eus assez de succès près d’elle; et, dès le premier moment, nous prîmes le ton de la plaisanterie. De garde à Versailles, où je m’ennuyais excessivement, le désœuvrement m’engagea à faire une visite à Mmc de g ******** ^ monstre de laideur, mais assez aimable, et aussi galante que si elle eût été jolie ; hous parlâmes de Mme «Faisons-la « venir, me dit-elle, écrivez-lui un mot, j’ai « beaucoup de raisons de croire qu elle a « envie de vous, et elle viendra. » Il n’y avait que 1 excès de l’extravagance et de la fatuité qui put excuser ce que je fis. J’écrivis sur un morceau de papier. « M. de Lauzun ordonne fc a M de C **** de venir lui tenir compagnie « a Versailles, où il est de garde, et où il <( s eunuie a mourir. » A mon grand étonnement , elle arriva quatre heures après le départ de mon billet. On peut juger qu’ après

tant d’empressement, les arrangemens ne furent pas longs entre nous.

Oh! pour le coup je fus affiché, et rien ne fut plus plaisant que ma manière de vivre.

J étais d’une manière fort honnête et même recherchée avec Mme de Lauzun ; j’avais trèspubliquement Mme de CT**** , dont je me souciais fort peu; j’entretenais la petite Eugénie, que j'aimais beaucoup ; je jouais gros jeu; je fesais ma cour au roi, et je chassais très-exactement avec lui- Beaucoup de gaieté, d’activité, et peu de sommeil, me donnaient le temps de fournir à tout. Sans entrer dans de plus grands détails , je suis si absolumen t changé, que je crois avoir acquis le droit de dire que j’étais alors fort aimable; un caractère aussi fait pour la société, était pour réussir, et m’avait fait prendre dans la plus grande amitié par M. le prince de Conti, qui ne pouvait, pour ainsi dire, se passci de moi, et m’admettait dans son intérieui

le plus intime.

Je n’avais pas cessé de voir M de Stainville. Une absence assez longue quelle

DU DUC DE LAUZUJY. ^(j

avait faite en suivant son mari en Lorraine , on il commandait, avait guéri sa jalousie. Moins empressé, jetais naturellement devenu moins suspect, et d’ailleurs nous ne faisions plus d’imprudences. Je continuais cependant de prendre à elle le plus vif interet. La trouvant un jour baignée de larmes et dans l’état le plus déplorable, je la pressai tellement de me dire ce qui causait ses peines, quelle m’avoua en sanglottant qu elle aimait Clairval , et quelle 1 adorait. Elle s était dit mille fois inutdement tout ce que je pouvais lui dire

contre une inclination si honteuse, et dont les suites ne pouvaient quetre funestes.

J entrepris de la ramener à la raison : je la prêchais , je la persuadais de renoncer à bu ; elle me donnait des paroles quelle ne tenait pas. J’étais douloureusement affligé de voir se perdre une personne qui m’était aussi chère. Je lus trouver Clairval : je lui hs sentir tous les dangers qu’il courait, et tous ceux qu’il faisait courir à Mrap de Stainville. Je fus content de ses réponses : elles

furent nobles et sensibles. « Monsieur, me « dit-il, si je courais seul des risques, un « regard de Mrae de Stainville a payé ma vie ;

« je me sens capable de tout supporter pour « elle sans me plaindre ; mais s’il s agit de « son bonheur , de sa tranquillité , dites- « moi le plan de conduite que je dois suivre,

« et soyez sûr que je ne m’en écarterai pas. » Il ne tint pas mieux ses promesses. On commença à avoir quelques soupçons de leur intrigue. M. le duc de Choiseul et M'“ de Grammont firent l’impossible poui en apprendre quelque chose par moi. Je lui fus fidèle; et ni caresses ni menaces ne purent rien tirer de moi. Je cherchai à 1 effrayer de l’affreux orage qui se formait sur sa tête , sans quelle changeât de conduite. Elle déposa seulement ses papiers entre mes mains.

Tel était l’état des choses, lorsque lady Sarah Bunbury, avec son mari sir Charles Bunbury, arrivèrent à Paris. J’étais alors de service à Versailles, et ne la, vis pas des premiers. Je crois devoir à ceux qui me

DU DUC DE LAUZUN. 3f

liront quelques éclaircissement relatifs à cette charmante femme.

Lady Sarah Lenox était sœur du duc de Richmond ; elle est grande ; sa taille est un peu forte , ses cheveux du plus beau noir et parfaitement bien plantés ; le sein d’une blancheur éclatante , et de la fraîcheur d une rose. Des yeux pleins de feu et de physionomie annonçaient les grâces séduisantes et naïves de son esprit. Le roi d’Angleterre en avait été passionnément amoureux , et avait voulu l’épouser ; mais il n’aurait pas eu le courage de surmonter tous les obstacles cpii s’y opposaient, et elle avait épousé un simple baronnet du comté de Suffolk. Lady Sarah était bonne , sensible , tendre, franche et même emportée, mais malheureusement coquette et légère. J’étais de service à Versailles, depuis quelques jours, lorsqu’elle arriva; et j’avais entendu parler vingt fois de ses succès à Paris , lorsque je la vis au Temple pour la première fois , à mon retour de Versailles. J arrivai au milieu du concert. M. le prince de Conti

vint à moi avec sa bonté ordinaire, me mena a lady Sarah : « Je vous demande vos «bontés, Milady, lui dit -il, pour mon « Lauzun; il est bien fou, bien extra va- « gant , bien aimable ; il vous fera les hon- « neurs de Paris mieux que personne :

« permettez-moi de vous faire les siens. Je « suis caution du désir qu’il a de vous « plaire. » Une révérence honnête , quelques mots prononcés entre ses dents , furent la seule réponse de Lady Sarah. J’écoutais peu la musique : je m’approchai de toutes les femmes que je connaissais. Mrae de G* * * * * m’appela vingt fois , me parla bas , ne négligea rien pour que tout le monde fût bien convaincu que j’avais l’honneur de lui appartenir. Les jeunes gens m’entourèrent. Mon avis sur la dernière venue était intéressant pour eux à savoir : le plus grand nombre l’attendait pour fixer le sien, ou du moins pour le dire. Je commençais à être fort à la mode; et, sans me piquer d’être un excellent original, je dois convenir que j’avais beaucoup de copies sans

qu il y en eût une de bonne. « Elle n’est « pas mal., dis-je; mais je ne vois pas qu’il « y ait de quoi tourner la tête. Si elle pareil français , et qu elle vînt de Lite moges, personne n’y prendrait garde. » On rit généralement de ce que j’avais dit. L’amour-propre de Mme de C*****, qui lavait entendu, en fut frappe. « Il a raison, <c dit-elle ; il est charmant ! » Et voilà notre pauvre Milady tombée. Elle lui avait déjà parié de moi comme d’un homme dont les .-.oins peuvent etre flatteurs pour une femme recherchée, et ne lui avait pas caché les droits quelle avait sur ce fat célèbre. On vint annoncer qu’on avait servi. M. le prince de Conti me fit mettre à table entre lady Sarah et Mme de C— : ce qui finit absolument le triomphe de cette dernière. Je m aperçus a peine de l’humeur que lui donnait 1 occupation excessive où j’étais de la belle étrangère : je ne pensais plus à autre chose. Je me liai avec son mari; je lui rendis des soins auxquels il fut sensible, et je trouvai le moyen de m’établir dans la mai-

iï •• ; . . ■

son. Je fis bientôt après une déclaration : on n’eut pas l’air de m’entendre , j’écrivis ; on me renvoya ma lettre , et on me dit à la première occasion, fort indifféremment et sans colère : « Je ne veux pas avoir d amant, ce Jugez si je puis avoir un amant français,

« qui en vaut bien dix autres par le bruit « qu’il fait et par les peines qu’il cause ; et « vous surtout, M. le duc, vous me faites « trop d’ honneur . N e per dez pas v otre temps « près de moi; ne parlez pas d’amour, si « vous ne voulez pas que je vous fasse fei- « mer ma porte. » J’étais amoureux de ti op bonne foi pour me rebuter ; je pris le parti de me taire , et d’attendre des temps plus

heureux. .

M‘',e de C* ****■, ennuyée de mes négligences , m’écrivit qu il fallait optei enti e elle et lady Sarah , et renoncer à l’une des deux. Mon choix ne fut pas long : je me contentai de faire un paquet de ses lettres, et de les lui renvoyer. Dès le soir même elle se consola de ma perte, en prenant le chevalier de Coigny, quelle savait que je n’aimais pas.

* Je fus distrait de mes amours par un des plus affreux événemens de ma vie, et dont la suite pensa être bien plus cruelle et bien plus horrible qu elle ne Fa été en effet. J ai parlé plus haut de la malheureuse passion de Mme de Stainville pour Clairval , et de la précaution qu elle avait prise de me donner ses papiers à garder. Ils étaient dans un cabinet où personne que moi ri entrait, et dont j’avais la clef dans ma poche. Ce cabinet donnait dans Fhôtel de Choiseul , dont j’habitais une maison contiguë. Un ancien valet de chambre de mon père vint un matin chez moi, et me demanda si j’avais beaucoup d’argent dans mon cabinet. Jouant fort gros jeu, je lui dis qu’oui. «Eh bien, dit-il, « prenez garde ; on veut sûrement vous voce 1er ; car j’ai vu hier au soir, en rentrant , un homme qui crochetait la porte qui donne dans l’hôtel de Choiseul ; il s’est sauvé dès qu’il cc ma aperçu, et je n’ai pu le reconnaître. » Je le remerciai de l’avis, je n’en parlai pas. En descendant le soir pour coucher chez Mmr de Lauzun , je dis à un de mes gens de

MEMO J II ES

qui j étais très-sûr*, de faire semblant de remonter dans sa chambre , de se cacher sans lumière à côte' du cabinet ; de descendre chez M de Lauzun, s’il y entendait du bruit, pour m avertir ; que je laisserais la porte de sa garde-robe ouverte. Environ une heure apres que je fus couché, mon homme vint me dire qu’il y avait quelqu’un dans mon cabinet ; je montai sur-le-champ avec des pistolets dont je m’étais muni; je trouvai en effet la porte de mon cabinet entr ouverte ; mais il y faisait fort obscur et je n avais point de lumière : je ne pus rien distinguer. Je criai deux fois : qui est là? sans qu on me répondît. Un bruit que j’entendis assez près de moi , et le peu de lumière que donnaient quelques étoiles me déterminèrent a tirer un coup de pistolet sur ce qui me paraissait être un homme. Le bruit d une robe de chambre de soie qui se fît éntendre en ce moment, arrêta machinalement mon bras ; et pour mon bonheur ! l’idée me vint que ce pouvait être mon père ; quoique cela fût contre toute apparence. L’homme, car

IUJ DUC I)E LAIIZUN, 5 7

c’en était un , me poussa fortement , et s’enfuit en poussant successivement , toutes les portes sur moi , à mesure qu’il se sauvait par l’hotel de Choiseul, où je le poursuivis et le perdis de vue en entendant la porte de l’appartement de mon père se fermer avec beaucoup de bruit. L’on peut aisément juger de toutes les idées tristes qui remplirent ma tête. Je passai la nuit dans ce même cabinet , et le lendemain, j’appris que Mme de Stainville était partie avec son mari pour Nancy, ou elle devait être enfermée dans un couvent par ordre du roi.

Mon pere m’envoya chercher. Je trouvai M. le duc de Choiseul chez lui , qui me reprocha d avoir été dans la confidence de M de StainviJle. Je lui répondis qu’il y avait une grande différence entre favoriser la mauvaise conduite de quelqu’un et garder son secret. Il me demanda les lettres déposées chez moi , je les refusai avec fermeté ; mon père voulut y mettre une autorité qui n eut pas plus de succès. On me dit des ch oses piquantes ; j’en répondis peut-être avec plus

de fondement, et je sortis de cette conversation absolument brouillé avec tous deux.

Pénétré de douleur des malheurs de Mm” de Stainville, que j’aimais comme ma sœur, je restai plusieurs jours sans sortir de chez moi. Je repris enfin mon train de vie ordinaire; mais j’éprouvai une impression de tristesse difficile à dissiper. Lady Sarah s’en aperçut, et m’en parla avec intérêt: «Je « suis , lui dis-je , aussi malheureux qu’il est « possible de l’être , et je perds , d’une ma- « nière horrible , une femme bien chère , et « je ne serai jamais rien pour celle que j’a- « dore. » Je lui contai la funeste histoire de ma pauvre amie , dont elle fut fort attendrie. Je lus dans ses yeux la plus tendre compassion : une visite nous interrompit ; elle n’eut que le temps de me dire : « Je soupe « ce soir chez Mmc du Deffand. »

Quoique que je n’eusse pas été chez cette Mmc du Deffand depuis cinq ou six ans, je parvins à m’y faire mener par Mnu de Luxembourg, qui y soupait aussi. Les manières de lady Sarah avec moi étaient absolument

DÜ DUC DE LATJZUN. J9

changées. Ses yeux fixés sur les miens me disaient cent choses que je n'osais pas entendre, et je croyais devoir à la pitié seule Y entière occupation où elle était de moi. Sa vivacité paraissait moderee par une douce langueui . Elle était d une distraction qui avait bien des charmes pour moi, puisque je pouvais m’en croire la cause. Quand tout le monde sortit de chez Mme du Deffand , elle écrivit quelques mots sur un chifion de papiei , et me dit en descendant 1 escalier : ce Lisez cela <r en vous couchant. » On peut ixnaginei avec quel empressement je rentrai chez moi! Je lus ces trois mots anglais : / love y ou... Je ne savais pas un seul mot d anglais. Il me paraissait bien que cela devait dire je vous aime; mais je le désirais trop vivement poui oser m’en flatter. Ma nuit se passa en reflexions de toute espèce. A six heures du matin je courus moi-même acheter un dictionnaire anglais, qui me confirma que j étais aimé. Il faut avoir été aussi amoureux

1 Le manuscrit était déchiré en cet endroit, et je ne pus savoir le troisième mot anglais.

(jue je i étais alors pour se faire une idée de ma joie. Je volai chez lady Sarah, dès que je pus la croire éveillée. « Je me suis

« levée de bonne heure, me dit- elle avec « une grâce charmante, car je ne doutais

« pas que vous ne vinssiez me demander « à déjeuner. Commençons par déjeuner.

« Renvoyez votre cabriolet, qui ferait voir « que vous êtes ici, car je veux défendre nia poi te a tout le monde , et que nous (C passions causer ensemble sans être inter-

« î ompus. Sir Charles est à la paume ainsi (c que mylord Carlisle, et ne reviennent que « pour dîner. » Nous déjeunâmes; elle fit fermer sa porte , et la conversation que je v ais rapporter commença :

(c Je vous aime , M. de Lauzun , et vous « voyant bien malheureux et bien sensible, « j ai ete persuadée de votre amour, et je n’ai (( pu résister au plaisir de soulager vospeines, « en vous faisant 1 aveu du mien. Un amant (( ost ordinairement à peine un événement r dans la vie d’une femme française ; c’est le « plus grand de tous pour une Anglaise : de

« ce moment tout est changé pour elle, et « la perte de son existence et de son repos « est communément la fin d’un sentiment « qui n’a en France que des suites agréables « et peu dangereuses. Cette certitude ce- « pendant ne les arrête pas toujours. Choi- « sissant nos maris , il nous est moins per mis « de ne pas les aimer, et le crime de les « tromper ne nous est jamais pardonné. Je « joindrais à cela des remords réels d’être « aussi ingrate pour les bons procédés de sir <( Charles , dont mon bonheur est la principe pale occupation. J ai du plaisir à vous dire a. je vous aime ; mais je n’en suis pas moins « convaincue que nous n’avons que des mal- « heurs à attendre de notre amour. Nos na- PC tions sont toujours séparées par la mer, et « souvent par la guerre. Nous passerons les « trois quarts de notre vie sans nous voir, et cc notre destinée dépendra sans cesse d’une « lettre égarée ou interceptée. Nous avons « tout à craindre de Milord Carlisle ; il est « amoureux de moi depuis long-temps, et « raisonnable, parce qu’il croit impossible

ri

îi if

« que j’aie un amant; mais la jalousie l’éclai- « rera bien promptement , et le rendra ca- « pable de tout. Je dois aussi vous parler de « mon caractère : je suis naturellement cote quette; je vous sacrifierai ma coquetterie « avec plaisir , si cela dépend de moi ; mais « votre jalousie pourrait nous rendre bien « malheureux tous deux. J’ai trop bonne opi- « nion de vous pour compter pour quelque « chose le risque de livrer mon honneur et « mon bonheur à votre honnêteté et à votre « discrétion ; jugez si je dois , si je puis avoir « un amant ! »

«Je veux , lui répondis-je , que vous soyez « heureuse ; mais il n’est pas de puissance « au monde qui m’empeche de vous adorei . » Nous nous promîmes de ne pas nous écarter de la circonspection et de la prudence la plus stricte , et nos sermens furent bientôt violés. Lady Sarah m’aimait beaucoup, et ne m’accordait rien. Notre bonne loi, notre gaieté intéressa le public , qui fut pour cette fois très indulgent. Lord Carlisle se tut , dans l’espérance que lady Sarah m’oublierait dès

qu’elle aurait quitté la France. Je continuai d’être fort bien avec M. le chevalier; Mmc cle fU{ encore quittée par M. le chevalier de Coigny, pour lady Sarah.

Le chevalier se donna beaucoup de peine pour lui plaire, et beaucoup d’airs pour que l’on crût qu’il lui plaisait. Il était aimable, séduisant, et l’amusait. Je voulus inutilement caher que j’en mourais de jalousie. Un jour que j’avais déjeuné chez lady Sarah, et que j’étais fort triste, elle sonna et dit , en me regardant avec toutes les grâces qui n’appartenaient qu’à elle ; « qu’on ne laisse jamais « entrer M. le chevalier de Coigny chez moi, « sous aucun prétexte ; » et passant ses bras autour de mon cou, dès que nous fûmes seuls : « vous m’apprenez , mon ami , me dit - elle , « qu’il peut y avoir beaucoup de plaisir à re- « noncer aux hommages des autres hommes , « quand on en aime ufi uniquement. » Le temps de son départ approchait , et le soir fatal enfin arriva. Lechevalier Bunbury proposa à milord Carliste et à moi de les accompagner une partie du chemin ; nous ac-

ceptâmes, et nous fûmes coucher le premier soir à Pont-Sainte-Maxence, près Chantilly.

Le spectacle de cette soirée me sera toujours présent : une seule chandelle éclairait une chambre assez obscure et assez sale, comme le sont presque toutes les auberges françaises. Sir Charles écrivait ; lord Carlisle, la tête appuyée sur ses deux mains , paraissait plongé dans laplus profonde rêverie. Une vieille femme de chambre anglaise qui l’avait élevé me dévorait avec les yeux de la haine , et semblait me pénétrer. Lady Sarah pleurait, et quelques larmes tombaient le long de mes joues malgré moi. Je couchai dans la même chambre que milord Carlisle; il ne put se vaincre plus long-temps , et me proposa de nous battre à notre retour à Paris. J’étais aimé ; je n’avais pas de mérite à être raisonnable, et je lui répondis avec modération, et m’attendis cependant qu’il me chercherait aussitôt qu’il le pourrait sans compromettre lady Sarah. Nous nous séparâmes à Arras. Lord Carlisle n’eut pas le courage de quitter une personne qui lui était

aussi chère; il retourna en Angleterre, au lieu de revenir à Paris, et de passer en Italie, comme c’était son projet. Je crois devoir ici rapporter la lettre dont lady Sarah me chargea pour M. le prince de Conti et ce qu’elle m’écrivit de Calais.

« V ous avez été si bon pour moi , Monsei- « gneur, que ce serait bien mal à moi si je quit- « tais votre charmant pays sans vous remer- « cier. En vérité je ne croyais pas que c’était « possible que je serais affligée de sortir de la « France, et que je devrais laisser là la meil- « leure partie de moi-même. Oui, Monsei- « gneur, cela brise mon cœur de retourner « dans mon propre pays , et de laisser le seul « homme que je puisse aimer. Lauzunm’aime «plus que toutes choses au monde, et, bien « malheureux de ne pas me suivre , il n’y a pas «un sacrifice qu’il ne ferait pas. Je tremble « qu il viendra en Angleterre sans permission « et que cela a pour luides conséquences bien «mauvaises. Accordez-lui votre protection, «Monseigneur, et cette permission qui me «sera si heureuse. Je le serai plus encore de

« vous devoir cette obligation , car personne, « Monseigneur, ne vous est plus respectueu- « sement attaché que votre très-humble et «très-obéissante servante,

« Sarah Bunbury. »

Arras , le 4 février 1 767.

« Vous avez tout changé mon cœur, mon « ami : il est triste et brisé ; et, quoique vous « me faites tant de mal, je ne puis avoir « d’autres pensées que mon amour. Je n’avais « pas l’idée qu’une telle chose pouvait arriver, « et je croyais que j’étais assez hère et assez « bonne pour que mon bonheur ne pourrait « pas dépendre sur un amant français. Le « vent est contraire, et je n’en suis pas fà- « chée : c’est mieux d’être dans le même pays. « Je pleure beaucoup. J’ai dit à sir Charles « que j’avais un mal de tête, et il s en con- « tenta. Lord Carlisle ne l’a pas cru, car il « regardait bien sérieux... Oh mon Dieu ! il « faut que tout ce que je fais est bien mau- « vais, puisque je veux le cacher, et que moi , « la plus vraie de toutes les femmes, je suis

« obligée de mentir et de tromper deux perce sonnes que j’estime tant ! On est sorti, et « moi j’ai voulu rester pour écrire a celui qui cc m’est plus cher encore que le repos que j’ai ce perdu pour lui. Je n’ose envoyer ma lettre cc à la poste par un domestique; je m’adresse « à un garçon de cette auberge : il a l’air « doux et bon; il me promet qu’il sera exact, « et n’en parlerait à personne : je serais tout- « à-fait ruinée s’il me trahissait. Tout m’en- « nuie, m’importune , et ce sera de même « jusqu’à ce que je te verrai. Viens aussitôt « que tu peux sans imprudence ; car je te « défends aucune chose que tu pourrais re- « gretter. Obtiens un congé ; M. le prince de « Conti est extrêmement bon pour toi et « t’aidera. Viens par ta présence combler ta « maîtresse de la plus grande joie qu elle « peut attendre. Je n’ai pas peur que tu ne « comprendras pas mon ridicule français ; « ton cœur et le mien s’entendront toujours. « Adieu ; car j’ai peur d’être surprise. Pense « que c’est pour toi seul qu’existe ta Sarah.

« Calais, le 6 février 1767. »

Je retournai à Paris, à cheval, et clans letat le plus affreux. Une fièvre maligne ne m’aurait pas*changé davantage. M. le prince de Conti fut flatte de la confiance de lady Sarah , et y répondit si bien , qu’au bout de quinze jours j’eus la permission d’aller en Angleterre. J’y fus reçu de manière à augmenter encore mon amour, s’il était possible.

Après les cérémonies de présentation et de visites que la pédanterie de M. le comte de Guerchi, pour lors ambassadeur de France , pensa rendre éternelles, je partis enfin pour la campagne avec M. le chevalier Bunbury et lady Sarah. Le matin de notre départ je trouvai chez eux un homme qui avait beaucoup l’air d’un gros palefrenier, et auquel on me présenta comme à un parent de la maison. On lui fit les honneurs, et il monta dans la chaise de poste de lady Sarah. A la première poste, il dit à sir Charles que sa femme l’ennuyait, et l’on nous mit ensemble. A la seconde poste , il trouva epie le français l’ennuyait encore plus que la femme ; il fut avec

DU DUC DE LAUZUIf .

sii* Charles, qui} quitta une demi-heure aj

pour une meute de renards dans laquelle il aperçut quelqu’un de sa connaissance. Cet homme était M. Lee, maintenant au service des colonies indépendantes de l’Amérique.

Le temps que je passai à Barton fut certainement le plus heureux de ma vie. Au Bout de quelques jours le chevalier lut obligé de s absenter pour trois semaines, que je passai tête à tête avec sa femme. Elle me montrait 1 amour le plus tendre, mais ne voulait me rien accorder. Enfin un soir elle me dit que je pourrais descendre dans sa chambre quand tout le inonde serait couché, i attendis ce moment tant souhaité avec une

impatience extrême. Je la trouvai dans son ht, et je crus pouvoir prendre quelques libertés ; elle en parut si offensée et si affü-

gue, que je ne persistai pas*. Elle nie permit cependant de me coueher près d’elle ; mais elL exigea de moi une modération et une itseive dont je pensai mourir. Ce charmant supplice dura plusieurs nuits. Je n’en espérais plus la fm, lorsque, me serrant une Ibis

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dans ses bras avec la plus vive ardeur, elle combla tous mes vœux. « Je n’ai pas voulu ,

« me dit-elle, que mon amant me ravît rien, « et qu’il dût quelque chose à ma faiblesse « ou à son peu de respect pour moi. J’ai voulu « qu’il tiendrait tout de mon amour. Je me « donne à toi ; oui , toute ta Sarahestà toi. » Nous fûmes le lendemain promener à cheval ensemble; «m’aimes-tu plus que tout, me « dit-elle, et te sens-tu capable de tout sa- « crifier? Oh ! pour cela oui , lui répondis-je « sans balancer , et avec la certitude de ne pas « m’en repentir. Eh bien ! continua-t-elle, en « me regardant, avec ses yeux qui n’ont point

« de pareils, veux-tu renoncer à tout, quitter « toutpour venir à la Jamaïque, ne t occuper « que du bonheur de ta maîtresse P J y ai un « parent riche, sans enlans , de 1 amitié , de « l’indulgence de qui je suis sure ; il nous « donnera un asile avec plaisir. » Comme j’allais répondre, « Attendez, interrompit- « elle , je ne veux savoir votre réponse que « dans huit jours. » Ce que lady Sarah nie proposait était en vérité ce qui pouvait vn<

DU DUC Dl! I.AÜZUM.

rendre le plus heureux. Je ne regrettais aucun des sacrifices qui eussent vraisemblablement coûte' à un autre ; mais je ne pouvais me dissimuler qu elle était coquette, légère. Il me paraissait impossible qu elle ne cessât pas de m’aimer, quelle ne se repentît pas un jour d’avoir pris un parti si violent. Lady Sarah , malheureuse, mécontente , sans état , sans existence, à l’autre bout de l’univers, pouvant me reprocher de l’avoir perdue; c’eût été l’enfer, et cet avenir m’effrayait.

Les huit jours s’écoulèrent. Je lui confiai mes craintes : « C’est bon, mon ami, me « dit-elle , assez froidement ; vous êtes plus « prudent , plus prévoyant que moi ; vous « avez peut-être raison ; n’en parlons plus. » Ses maniérés avec moi furent les mêmes. Il me semblait pourtant voir quelque chose de contraint en elle qui m’inquiétait. Son mari revint , et nous retournâmes en ville. Les médecins ordonnèrent à sir Charles, de qui la santé était assez délicate, daller aux eaux de Bath; il y fût, et laissa sa femme a Londres. Je crus qu’il se~

fl i

rait honnête d’aller y passer deux ou trois jours avec lui : j’en parlaià lady Sarah , qui l’approuva , et eut l’air de m’en savoir bon gré. Je partis le lundi, voulant être le vendredi suivant à Londres, dans la matinée. Elle me promit elle-même de m’attendre, de faire fermer sa porte , et de passer avec moi toute la journée. Je revins à Londres, avec tout l’empressement d’un homme bien amoureux : je fus consterné de n’y plus trouver lady Sarah , et d’apprendre qu elle était partie avec milord Carlisle, pour aller à Godwood chez le duc de Richmond, son fri

ere.

Tqut ce que la rage et la jalousie peuvent inspirer de plus déchirant s’empara de mon cœur. J’écrivis une lettre à lady Sarah , dictée par la colère et l’emportement : je la lui envoyai à Godwood par un de mes gens. Je lui disais que, si elle ne revenait pas sur-lechamp à Londres, je la regarderais comme la plus méchante , la plus fausse et la plus perfide de toutes les femmes. J’attendis le retour de mon courrier avec une impa-

tience inexprimable. Il revint enfin , et m’apporta une repense douce et meme assez tendre : quelques reproches sur la manière dont j’empoisonnais tous les charmes de l’amour par ma violence. Elle me promettait d’être à Londres dans deux jours. Je l’attendis chez elle jusqu’à minuit. Pendant le temps qu elle avait fixe, chaque carrosse qui entrait à Whitehall me semblait devoir l’amener, et je vis mes espérances naître et se détruire à tout moment pendant cette journée, peut-être la plus longue de ma vie. Je rentrai chez moi , et ma nuit entière se passa à me promener dans ma chambre, et faire les réflexions les plus affligeantes.

A six heures du matin, on frappa à ma porte : je fus le premier à l’ouvrir. Lady Sarah venait d’arriver, et me demandait. Je courus, ou plutôt je volai chez elle. Je lui trouvai l’air sérieux et composé : une table sur laquelle était tout l’appareil d’un déjeuner, devant elle, et plusieurs domestiques dans la chambre. U se passa plus

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d une heure avant que nous fussions seuls. « A présent, me dit-elle, que je n’ai pas à <c craindre d etre interrompue, je dois vous « parler des choses qui nous intéressent tant « 1 un et l’autre. Vous savez quelles char- « mantes qualités vous ont gagné mon « cœur , et si jamais aucun homme n’a été « si cher à une femme. L’excès même de « votre jalousie ne me déplaisait pas : celui « de votre amour en était un si grand dé- « dommagement! Votre colère, quand vous « m avez cru coquette, je l’ai toujours sup- « portée avec soumission , sans humeur, et « il ne m’a jamais coûté de vous demander « pardon quand vous n’aviez pas toujours rai- « son. J ai voulu vous donner à jamais lady « Sarah toute entière, son existence, sa réputation , l’empire le plus absolu sur elle. Vous n’avez pas eu assez de confiance ou « dans votre constance ou dans la mienne. « Vous n’avez pas trouvé que j’étais néces- « saire à votre bonheur, et vous n'avez pas aimé d’avoir avec moi îles liens que rien ne pourrait plus rompre. En déchirant

« mon cœur , vous y avez affaibli votre « image; vous avez continué d’être jaloux et «violent, après en avoir perdu le droit :

« j’en sens maintenant tous les dangers.

« Rien ne peut plus me les faire oublier. Si « mon frère m’eût demande a voir votre cc lettre., comment aurais-je pu lui refuser? cc Et si le duc de Richmond l’eût lue, j’étais cc perdue ; et pour qui sacrifice?... Vous avez cc détruit vous-même le sentiment qui m arec tachait à vous : je ne vous aime plus; mais cc il a été trop tendre pour que l’impression, cc maintenant douloureuse , n’en dure pas cc encore long - temps. D’ici à un terme cc peut-être éloigné, il ne peut nous être cc indifférent de nous rencontrer; j’ose donc cc vous demander comme une grâce de quitcc ter l’Angleterre, et de ne plus compter cc que sur la tendre amitié que je vous ai cc vouée pour la vie. »

Frappé comme de la foudre d’un coup si sensible et si inattendu , je m’évanouis. Lady Sarah, touchée de mon état, assise à terre auprès de moi, me secourait et ban

goaiî mon visage de ses larmes. M™ Joanes, sœur du chevalier Bunbury, entra ; et, étonnée de ce spectacle , recula. «Venez, Mmc Joa- « nés, lui dit-elle; prenez soin de ce mal- « heureux : il est mon amant et je vous l’a- « bandonne. » En disant ces mots, elle sortit de sa chambre, monta dans sa chaise, et partit pour aller joindre son mari àBath. Je repus mes sens, et retournai chez moi d’un air assez canne. Je voulus monter à cheval et suivre Lady Sarah. J’avais tant de choses a mi dire, qu il me semblait qu elle ne serait pas perdue pour moi si je pouvais lui parler encore une fois. Au bout de quelques milles je m évanouis de nouveau et vomis beaucoup de sang. Je me trouvai tellement affaibli, qu il me fut impossible d aller plus loin. J'eus beaucoup de peine à regagner Londres, où je lus dangereusement malade pendant plusieurs jours, et où je reçus les soins les plus généreux de Mme Joanes.

Lady Sarah m écrivit pour me demander avec instance de ne pas partir sans venir lui dire adieu à Bath. Je ne pus résister au plai-

DU DUC DE LAUZUJY. y y

sir, ou plutôt au besoin de lavoir, et d’avoir avec elle une dernière explication. Elle me reçut avec intérêt, avec amitié; mais elle etaii si changée pour moi, que, loinde penser à prolonger mon séjour, je songeai à hâter mon départ. Je revins en France trèsdi lièrent de ce que j’étais en partant pour 1 Angleterre : rien ne pouvait me distraire d’un sentiment qui me rendait si malheureux. Lady Sarah m’écrivait cependant avec exactitude. Je ne lui connaissais point d’amant, mais j’avais été aimé d’elle, et elle ne m aimait plus. J’étais d’une sauvagerie que rien ne pouvait diminuer. J’appris que lady Sarah était malade à Londres ; rien ne put m arrêter. Je partis seul à cheval sans congé, sans passe-port. Elle reçut avec plaisir et reconnaissance cette marque de ma tendresse.

Partez, mon ami , me dit-elle, au bout de vingt-quatre heures , souvenez-vous que lady Sarah n’est plus votre amie. Ne cou- IGZ pas pour elle tous les risques qu’en- « fi a nierait une plus longue absence. » Je reçus plus rarement de ses lettres à mon re-

tour ; je finis par n’en plus recevoir du tout. Je cherchai tous les moyens de l’oublier, et n’y réussis pas. Je voulus mener le même genre de vie qu’avant de l’avoir connue. Je ne pouvais plus m’attacher à aucune femme ; toute comparaison leur était trop désavantageuse : tout mon caractère était changé. J’avais perdu ma gaîté, tous les agréméns qui me faisaient rechercher. Je n’étais pas sensible aux plaisirs qui auparavant avaient plus de charmes pour moi.

Je saisissais cependant toutes les occasions de me distraire d’une si profonde tristesse mais presque toujours sans succès. Je fis connaissance, au bal de 1 Opéra, avec une fort jolie fille. Elle avait fait trop de bruit pour n’en pas parler ; elle s’appelait M‘lc Vauvernier ; on l’appelait 1 cinge, a cause de sa ligure céleste ; elle vivait avec M. le comte duBarry, qui ne se soutenait que par scs intrigues et en faisant toutes sortes de métiers. Je fus prié à souper dans la maison , qui avait fort bon air, et ou il y avait de tics - jolies personnes; mais il est impossible ue voii

J)U DUC DU LAUZUJV.

une figure plus plaisante que celle du maître. M. du Barry était dans une superbe robe de chambre, son chapeau sur sa tête, contenant deux pommes cuites qu’on lui avait ordonné de mettre sur ses yeux. J’y vis une ivi de fontanelle , venue de Lyon avec le projet d être maîtresse du roi , et l’étant du premier venu en attendant : j’en eus envie , et IVI. le comte du Barry toujours obligeant , me fit réussir dans la journée du lendemain ; je nai jamais revu, je crois, cette Mme de f ontanelle. Depuis Y ange m’inspira des désirs, et ne refusa pas ele les satisfaire; mais les yeux rouges et la santé de M. du Barry, m’en imposaient. M. de Fitz- James fut plus hardi que moi , réussit et la garda ; ce qui ne l’empêcha pas d avoir pour moi toutes les petites complaisances qui étaient sans danger pour • un et pour l’autre.

M. le duc de Choiseul résolut, dans ce temps , la conquête de Corse , et y fit passer M. le marquis de Chauvelin avec seize bataillons. Une probabilité d’avoir des coups de fusil était trop précieuse pour la négliger.

Bo

Je ii étais pas assez bien avec tous mes parens pour qu’ils craignissent de me faire tuer. Je fus donc employé comme aide- de-camp de M. de Chauvelin. Le jour que cela fut public, M. le prince de Conti en parla dans sa loge à l’Opéra, devant plusieurs filles; une, fort jolie, très-mauvaise tête, se mit à tondre en larmes, et dit en sanglotant : «j’en suis.au « désespoir, car je m’aperçois que je l’aime « à la folie. Monsieur, me dit -elle, je me « donne absolument à vous; vous ferez de « moi tout ce que vous voudrez jusqu’à votre « départ. » On ne pouvait en effet avoir une maîtresse plus folle et plus aimable. Elle était entretenue par un homme riche, nommé M. du Ronné, que cela contrariait beaucoup de me voir souvent couché*avec elle. M1Ic Têtard lui déclara qu’il y fallait absolument

consentir ou renoncer a jamais a elle. Il voulut

un jour trouver mauvais qu elle eut passé la nuit chez moi, et faire du bruit; je le traitai assez cavalièrement. Il fut absolument chassé de la maison ; mais, comme je devais partir quelque temps après, et qui! pouvait etie

DU DUC DE LAUZUIN. gj

Utile d avoir quelques ménagemens pour un aussi bon homme, il me donna mille louis, demandapardon de son humeur, et consentit à ce que MUe Têtard me gardât, à condition que cela ne fût su que de douze personnes discrètes. Avant de cesser de parler de M1,e Têtard, je dois dire quelque chose d’assez plaisant quelle fît, lorsque le bruit courut que j avais été tuê en Corse. Elle fut trouver l’abbé d Artis , avec qui elle avait précédemment vécu, qui était prêtre ; elle l’obligea d’aller à Notre-Dame en pèlerinage , dire une messe pour moi , et heureusement cette messe ne me porta pas malheur.

Peu de jours avant mon départ pour la Corse, on me dit que le roi avait vu X Ange, qui! 1 avait remarquée , et que l’on croyait qu’il s’en passerait la fantaisie. Je fus lui dire adieu, et lui faire mon compliment sur de si brillans succès. « Si vous êtes maîtresse « du roi, belle Ange, lui dis-je, souvenez- « vous que je veux commander l’armée. Cela ne suffit pas, répondit-elle, vous serez au moins premier ministre.» E 'Ange avait eu

MÉMOIRUS

affaire à M. de Choiseul, et avait désiré coucher avec lui pour s’en assurer la réussite. M. le duc de Choiseul, prévenu, avec de justes raisons, contre M. du Barry, n’en voulut pas entendre parler. C’est peut-être la seule femme dont il ait refusé les faveurs, et toute I Europe a pris part aux suites importantes de ce refus.

Je ne puis passer sous silence un événement assez singulier qui précéda de quelques mois mon départ pour la Corse. Le jour de l’enterrement de M. le prince de Lamballe je fus voir Mmc Brissart,qui joignaita soixantedix-huit ans beaucoup de connaissances, une tête aussi mauvaise que bizarre. Elle avait la fureur de se faire dire sa bonne aventure, et courait après tous les sorciers de Paris. Elle me dit qu’elle en avait vu un la vedle qui lui avait dit les choses les plus extraorclinaii es , et quelle croyait les plus sécrétés : elle m inspira de la curiosité et me donna 1 adresse de M. Dubuisson (c’était le nom du sorcier). Je fus chez lui dans la rueSaint-André-des-Arc». Il logeait, selon l’usage, au cinquième étage.

11 me parut être une espèce d’imbécile , et me dit ce qui suit : « que le même jour en rentrant chez moi, je trou verais une lettre qui «m’affligerait beaucoup ; qu’un mois après, «jour pour jour, j’en recevrais une très-con- « solante de la meme personne ; que j ’aurais «une querelle, que je serais au moment de « me battre avec une personne qui me ferait « des excuses ; que j’aurais une maladie; que «je croirais ne pas risquer; que je ferais la «gueire dans un pays ou je ne m’attendais «pas à aller, et que je serais tué dans une « île au commencement de ,1a nuit, après une « bataille perdue ». Je reçus les deux lettres, je mis l’épée à la main, et l’on me fît des excuses; je fus malade, et je partis pour la Corse au mois de juin 1768. Je trouvai à Toulon M. Chardon, intendant de la Corse , qui menait avec lui sa femme, âgée de dixhuit ans , jolie ; elle me parut être un présent du, ciel, et je commençai, sans affectation,

a lui rendre des soins qui ne furent pas trop bien reçus.

J avais ordre de ne pas passer en Corse

sans M. de Chauvelin , que j’avais encore laissé à Paris. J’appris qu’il se tirait des coups de fusil, et je m’embarquai sur le chébecduroi le Singe , pour passer à Saint- Florent. M. de Bomluer, commandant de la marine du roi, me fit donner ordre de me débarquer. Je descendis a terre. Je ne mis que M™ Chardon dans ma confidence, et je passai le soir dans un bateau de pecheui . M. de Chauvelin arriva trois semaines après moi , et me mit aux arrêts pendant quelques jours.

Jefis la guerre avec l’ardeur et 1 activitéd un homme bien leste , qui desire faire ses preuves. Mes affaires près de Mme Chardon n avançaient pas ; elle était polie , mais rien que polie. Il ne me manquait qu’une maîtresse pour être parfaitement heureux, et je ne me rebutai point. Les premiers succès de M. de Chauvelin ne furent pas de longue durée: l’infanterie de la légion royale, la compagnie de grenadiers duLanguedoc, etc., étaient enfermés dans Borgho, mal fortifié, et attaqué depuis trente-cinq jours par tout

ce que la Corse avait de redoutable, lorsque M. de Chauvelin se détermina à secourir Borgho , et avec de telles dispositions, qu’il n’était pas possible de douter du malheur de cette journée ; aussi n’ai-je jamais vu de consternation pareille à celle qui régnait dans Bastia. Le danger où. chacun se croyait , quand nous sortîmes, faisait oublier toute autre considération. Mme Chardon me donna une plume blanche que je mis à mon chapeau, et qui me porta certainement bonheur, puisqu’elle ne me fit pas tuer; elle me distinguait de manière que tous les coups de fusil m étaient adressés de préférence. Tout le monde sait comment se passa la journée de Borgho, et combien elle fut funeste à notre petite armee. La bataille était perdue; M. de Chauvelin, vivement pressé, avait été obligé de se retirer avec une telle précipitation, que les balles portaient jusqu’à son hôpital ambulant.

On s aperçut , avec désespoir, qu’on abandonnait M. de Marboeul, avec le tiers de ses tioupes, de 1 autre côté du Colo, et que

toute communication était coupée entre eux. Il restait , le long de la mer, un passage que l’on pouvait indiquer à M. le comte de Marbœuf, et le faire soutenir par quelques compagnies de grenadiers ; mais il fallait le trouver, et cette dangereuse commission exigeait une connaissance du pays que personne n’avait que moi, qui avais déjà été dans la Corse avec M. de Marbœuf. Je me proposai, et partis seul avec mon hussard. Lorsque j’eus fait environ cinq cents pas , on me tira , dans les broussailles, quelques coups de fusil qui ne m’arrêtèrent pas, et je passai au grand galop ; mais je fus bientôt arrête par une ligne considérable de coups de fusil , qui me parut devoir être un des corps principaux de F armée de Corse. Je me retirai, voulant gagner entièrement la cote , et passer sur le bord de la mer.

Le régiment de Soissonnais , qui escortait M. de Chauvelin, s’était formé en bataille et avait marché en avant aux premiers coups qu’il avait entendus, et répondit a ces dei niers par un feu vil et soutenu des deux

I)U DUC DE L/lUZUN. b 7

bataillons, que j’essuyai tout entier. Je me retirai cependant sur ce feu, et dans ce moment la prédiction de M. Dubuisson me revint dans la tête; et, je l’avoueà ma honte, je me crus perdu. Je m’approchai d’une compagnie qui venait de tirer, et j’en lus reconnu; je passai le long de la mer dans les rochers, et je joignis M. de Marbœuf, qui était vivement poursuivi parles Corses, et qui fut blessé, ainsi que MM. d’Arcambale et Campême, pendant que je lui parlais. Je lui indiquai le chemin le plus sûr pour trouver M. de Chauvelin, qu’il joiguit sans accident. M. de Chauvelin me dit que ses malheurs ne l’empêchaient pas de sentir le prix du service que j’avais rendu; qu’il demanderait la croix de Saint-Louis pour moi , et qu il croyait pouvoir me la promettre devant toute Farinée. II n'en a jamais parlé à personne depuis.

Je trouvai au quartier général un petit billet de Mmc Chardon 7 qui, déjà instruite

de notre déroute, me mandait de ménager des jours auxquels clic s’intéressait, et me

promettait de les rendre heureux. L’armée rentrait lentement dans Bastia; je la devançai par des sentiers qui m étaient connus, et je fus dans la ville deux heures avant tout le monde. Mmc Chardon me tint parole, et me céda avec une franchise et une tendresse qui m’ont toujours fait conserver beaucoup d’amitié pour elle. Son mari , qui commençait à être jaloux de moi , revint ; il me croyait resté sur les derrières, et il voulut profiter de l’occasion pour tendre un piège à sa femme et pénétrer ses sentimens : il lui dit, en entrant, que tout était perdu; que l’armée avait été presque détruite; beaucoup de gens de sa connaissance tués, et me nomma parmi les morts. «Je l’ai donc « ressuscité, lui dit-elle en riant, car il est « dans l’autre chambre, bien fatigué à la vé- « rite, mais j e vous assure qu’il n’est pas mort.»

Plusieurs autres échecs suivirent la malheureuse journée de Borgho. On tirait des coups de fusil jusqu’aux portes de Bastia : c’était le genre de vie qui me convenait le mieux; tout le jour aux coups de fusil, et

DU DUC DE LAUZUN. <Sq

le soir souper avec ma maîtresse ! La jalousie de M. Chardon troublait un peu mon bonheur : sa femme était à plaindre et souvent fort maltraitée; mais qui ne sait pas qu avec des momens 1 amour paie des siècles de peine ?

M. de Chauvelin partit. M. le comte de Marbœuf prit de l’amitié et de la confiance en moi. Nous étions dans le mois de janvier : tout était tranquille. Je lui demandai la permission d aller passer deux jours dans le cap Corse , et il me la donna. Il apprit pendant mon absence que Clémente Paoli avait formé le projet de passer entre ses redoutes , de pénétrer dans le cap Corse , et de 1 attaquer au même moment sur tous les points. L’instant où M. de Marbœuf reçut cette nouvelle était presque celui de 1 exécution. Il était important d’occuper Montebello en avant de Bastia; il voulut m y envoyer avec quelques compagnies de grenadiers; mais je n’y étais pas, et il fallait qu elles partissent dès le même soir. Il demanda plusieurs fois à Mmc Chardon si je

ne reviendrais par ce jour-là. Elle s’aperçut {|u il y avait quelque chose de nouveau , le pressa vivement, et découvrit son secret. Elle se jeta en pleurant au cou de M. de Marbœuf , qui l’aimait tendrement. « Vous « connaissez M. de Lauzun , lui dit-elle ; il « me serait moins cher, s’il était capable « de me pardonner de lui faire perdre , « par ma négligence , une occasion de se « distinguer , quelque dangereuse qu elle « puisse être. Je vais lui envoyer un cour- « rier sans lui dire de quoi il est question , « et je vous donne ma parole qu’il sera ici « avant le départ du détachement. » J’arrivai chez elle sans me douter de rien. « Ne «perds pas un instant, me dit -elle, en « m’embrassant; va chez M. de Marbœuf, « il a à te parler. Il te prouvera que j’aime « autant ta gloire que ta personne. » Je lus assez heureux pour m’emparer de Montebello avant les Corses. J y aurais passé une nuit bien froide, si elle n avait été réchauffée par de fréquentes attaques. J’aperçus . de Marbœuf dans la plaine , au point du

DU DUC DE LACZUN. C) ï

jour. Nous passâmes, la baïonnette au bout du fusil , au milieu des Corses qui nous entouraient, et le joignîmes. Ils se retirèrent en assez grand nombre dans le village de Barbaggio, que nous cantonnâmes toute la journée sans succès.

Le lendemain on vint de Bastia voir notre siège , comme à un spectacle. La position mettait d’elle -même en sûreté ceux qui ne voulaient être que spectateurs.

Mm<! Chardon y vint à cheval, et se tint auprès de M. de Marbœuf. Son mari retourna en ville pour commander un second hôpital ambulant, le nombre de nos blessés devenant très- considérable. Un corps assez nombreux de la pièce de Rostine gagna une petite plaine , d’où il fit partir un feu très-meurtrier sur notre batterie , et nous tua beaucoup de canonniers. M. de Marbœuf m’ordonna d’aller les charger avec cinq dragons de la légion de Soubise. Je partis sur -le -camp. Mme Chardon voulut me suivre. Je voulus l’en empêcher, et ensuite la faire arrêter pour la renvoyer

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à M. de Marbœuf ; mais elle montait un cheval fort vite ; elle passa devant moi à toutes jambes. « Croyez -vous donc, me « dit-elle, qu’une femme ne doive jamais « risquer sa vie qu’en couches ; et ne peut- « il lui être permis de suivre une fois son « amant? » Elle essuya beaucoup de coups de fusil avec la plus grande tranquillité : donnant tout ce qu elle avait dans ses poches aux soldats et aux dragons , et ne revint à moi que l’affaire finie. Toute l’armée garda le secret de cette charmante étourderie, avec une fidélité que l’on n’eût pas osé espérer de trois ou quatre personnes.

Tout le monde sait les suites de l’affaire de Barbaggio , et que la modestie de M. de Marbœuf, qui ne voulut pas envoyer porter la nouvelle par un officier , lui coûta le commandement de l’armée : le bateau de poste ayant arrêté en Italie, au lieu d’arriver , la nouvelle n’arriva qu’après la nomination de M. le comte de Vaux.

Pour calmer la jalousie de M. Chardon, je fus passer six semaines à Roscane : je re-

DU nue DE LAUZUN. 9 3

vins ensuite en Corse , où j’appris le mariage et la présentation de Mme la comtesse du Barry. Je fis la campagne avec M. le comte de Vaux, comme premier aide -major de son armée. Il ne m’y arriva rien de remarquable ; et il me fit partir le a4 juin pour porter à la cour la nouvelle de la soumission totale de File, et du départ de M. Paoli. Je ne quittai pas la Corse sans regrets , et j’ai souvent regretté depuis des rochers où j’ai peut-être passé l’année de ma vie la plus heureuse : il m’en coûtait d’abandonner Mmc Chardon, pour qui j’avais l’amour et l’amitié la plus tendre, et que je laissais si malheureuse. Je prévoyais tous les obstacles que nous aurions à nous réunir , et cette séparation était vraiment cruelle pour tous deux. Je partis donc de Bognomana triste et malade ; car je venais d’avoir la rougeole. Je courus jour et nuit, et j’arrivai, moitié mort de fatigue , à Saint-Hubert le 29 juin 1769, à cinq heures du soir.

Le roi était au conseil : je fis demander M. le duc de Choiseul, et lui remis mes dé-

pêches. Le roi me fit entrer, me reçut avec toutes sortes de bontés, et m’ordonna de rester à Saint - Hubert , comme jetais, en veste et en bottes. La curiosité de revoir l’ A nge dans un état si différent me fit rester avec plaisir : j’allai attendre dans le salon la fin du conseil ; elle ne tarda pas à y arriver , vint m’embrasser de fort bonne grâce, et me dit en riant : « Aurions -nous « jamais pensé à nous retrouver ici. » Le roi, voyant quelle avait l’air très - familier avec moi , lui demanda si elle me connaissait. « Il y a long-temps, répondit-elle sans « embarras, qu’il est de mes amis. » M. le duc de Choiseul voulut se raccommoder

avec moi , et revint de si bonne grâce , que j’y fus sensible, et lui vouai un attachement dont je lui ai souvent donné des preuves depuis, et qui n’eût jamais varié, s’il eût voulu. On me donna la croix de Saint-Louis pour prix de ma nouvelle : cette grâce flatteuse à mon âge ne faisait tort à personne, et me fit grand plaisir.

Je suivis le roi à Compiègne, et je conti-

nuai à en être bien traité, ainsi que de Mmedu Barry. Le roi offrit à M. le maréchal de Biron de me donner la survivance du régiment des Gardes-Françaises : soit qu’il crût le roi conseillé par M. le duc de Choiseul , soit qu’il eût la répugnance ordinaire des vieilles gens à avoir des survivanciers , il objecta ma jeunesse et s'y refusa. M. le duc de Cboiseul voulut me donner la légion corse qu’il levait alors, ce qui me tentait beaucoup, ou un régiment de quatre bataillons : je refusai, et je restai dans le régiment des gardes par déférence pour mon père.

Pendant ce voyage de Compiègne, M. du Barry me donna un rendez-vous dans la forêt, et je m’y rendis le lendemain matin. Il se plaignit à moi de l’acharnement que M. le duc de Choiseul mettait contre Mme du Barry et contre lui; me dit quelle rendait justice à un si grand ministre, et désirait ardemment de bien vivre avec lui, et qu’il ne la forçât pas à être son ennemie; qu’elle avait sur le roi plus de crédit que M™’ de

Pompadour n’en avait jamais eu, et qu’elle serait très-fâchée qu’il l’obligeât à s’en servir pour lui nuire. Il me pria de rendre compte de cette conversation à M. le duc de Choiseul , et de lui faire toutes sortes de protestations d’attachement. Je fis ma commission. M. le duc de Choiseul la reçut avec la fierté

d’un ministre persécuté des femmes, et qui croit n’avoir rien à redouter. Il se déclara donc une guerre implacable entre lui et la maîtresse du roi ; et Mme la duchesse de Grammont, dans ses propos outrageans, n’épargna pas le roi même.

Je continuai d’être assez bien traité de tout le monde; je voyais bien que tout cela

ne pouvait pas durer, et je diminuai peu à peu mon assiduité à faire ma cour. M. Chardon eut un congé pour ses affaires , et amena à Paris sa femme, poussée à tout par ses mauvais traitemens , et ne désirant autre chose que de s’en séparer. Son père , M. de Maupassant, avait donné 200,000 francs a Mmc de Langeac , pour la promesse du bon de fermier-général qu elle avait fait obtenir

BU DUC DE LAUZUN. Cfj

à un autre, sans lui rendre son argent, ce qui était assez son usage. Ce malheureux homme, qui avait emprunte la plus grande partie de cette somme, était ruiné, et au moment de passer le reste de sa vie dans une prison. Il s’en fallait de beaucoup qu’il fût sans talent ; il était propre à beaucoup de choses. Je vins à son secours; je m’engageai pour lui; je lui prêtai donc l’argent qu’il voulut; j’en parlai à M. de Choiseul, qui me promit, pour M. de Maupassant, une place de fermier - général des postes, à la condition que Mrae Chardon se séparerait de son mari , et que son père lui ferait une pension de 4o,ooo fr. sur sa place. M"1' Chardon consentit à tout. Je ne pouvais la voir que rarement, et dune manière dange-

: * <■ • * ii *

reuse pour elle. M. Chardon était parti pour la Corse, et avait laissé sa femme à Paris.

Je fus à Fontainebleau, où était le roi; une demi -heure avant la chasse, on vint me dire qu’il y avait une dame à la porte qui me demandait; je n’imaginais pas ce que ce pouvait être. J’y fus ; et, à mon grand éton-

nement, je trouvai Mme Chardon en chemin pour retourner joindre son mari en Corse. Un prêtre lui avait tourné la tête, et lui avait persuadé que c’était un devoir indispensable : rien ne put l’arrêter. M. le duc de Choiseul en fut d’une colère extrême, ne voulut pas donner la place des postes à M. de Maupassant, qui en mourut de chagrin. Cela me coûta plus de 100,000 écus, dont j’avais répondu pour lui. J’ai eu depuis bien des occasions de rencontrer Mme Char-

don, je lui dois la justice qu’elle n’a jamais cessé de prendre l'intérêt le plus vif à mon sort.

Sur la fin de 1 y 69 , une très-jolie danseuse de l’Opéra, nommée; M"e Audinot, me reprocha de ne pas la reconnaître ; je me souvins en effet que j’avais joué la comédie avec elle à file-Adam, lorsqu’elle était encore très-enfant. Il était difficile de trouver

unefigure plus séduisante. Nous nous primes de goût l’un pour l’autre ; mais nous n’en fûmes pas , pendant quelque temps , plus avancés. Elle était entretenue magnifique-

ment par M. le maréclial cle Soubise, étroitement gardée par sa mère et par plusieurs autres personnes. Elle demeurait à un second étage , dans la rue de Richelieu, dans une assez vieille maison, qui tremblait a

chaque carrosse qui passait. Il me vint une idée qui me réussit parfaitement; je gagnai une servante qui me fit faire une clef, et je cherchai une voiture anglaise' qui fit beaucoup de bruit ; je la faisais passer devant les fenêtres, et, avec ce secours, j’entrais et je sortais sans que la mère , qui couchait dans la chambre à côté, s en aperçut. Cela dura ainsi presque tout l hiver. On le découvrit

enfin, mais il fallait bien permettre ce quon ne pouvait empêcher. La petite fille m’aimait beaucoup; il fallut quitter M. de Soubise, je l’en empêchai; il l’apprit, et m’en sut bon' gré, et trouva bon quelle me gardât. Il se chargea de l’état d’un enfant dont elle accoucha , et qui mourut peu de temps après.

Je menais alors une vie douce et tranquille.

Je jouissais de tous les agrémens d’une société

IOO / . MEMOIRES

brillante et bruyante;, et de tous les plaisirs que peut donner une jolie maîtresse. Les femmes, par état ,: ennemies des fdles, me faisaient honte* de ne pas m’attacher à une

."L image de lady Sa- “fde piomcoeup.'xfe nrà-

vaisqau apprendre sans uhe

quelle s’etait perdue pour lord William Gordon ; je voulais éviter tout attachement sérieux. Je vis cependant à File-Adam MT. h

vicomtesse de Laval. Ses/ manières me plurent autant que sa figure. Je m’occupai beaucoup d’elle; et cela ne parut pas lui déplaire. Je faisais des déclarations^ mais elle y répondait toujours; comme à des plaisances. Son premier amant 1 avait dégoûtée des hommes et avec quelque raison : M. le duc de Luxembourg lavait affichée avec une impudence et une malhonnêteté qui avaient

à me marquer du goût et du plaisir à me rencontrer.

Un jour que nous devions partira l’Ile- Adam et que je devais m’en aller à cheval , il

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pleuvait à verse, elle me dit : « Je voudrais « bien vous empêcher d’être mouillé, mais « je n’ose vous ramener devant tout le « monde ; si vous voulez sortir de l’IIe-A- « dam et rentrer dans Paris à cheval , je vous <c mènerai le reste du chemin. » J’acceptai avecjoie, mais malheureusement nous avions été entendus de M",e de C*****, qui eût été bien fâchée de perdre cette occasion de contrarier mes projets. Elle attendit que la vicomtesse fût prête à monter en voiture , et lui demanda de la ramener, sous le prétexte quelle ne pourrait avoir des chevaux de poste que fort tard. Il n’y avait pas moyen de la refuser. Mme de Laval eut l’air tout aussi impatiente que moi, et partit. Je les suivis a cheval ; peu à près en montant une montagne, j’étais d’un côté du pavé et leur voiture de l’autre ; Mme de Laval me regardait avec inquiétude, et Mrae de C***** parlait avec chaleur; je devinai aisément quelle disait du mal de moi, et la remerciai d’une maniéré expressive des services qu elle me rendait. Elle fut confondue : la vicomtesse

se mit à rire, et nous continuâmes notre chemin. Mme cle Laval, effrayée de son premier choix , me marquait du goût et de l’intérêt , mais me recevait mal dès que je prétendais à davantage.

Le déchaînement de M. de Choiseul et de ses femmes contre Mme du Barri était plus fort que jamais , et l’indécence de leurs propos contre un prince à qui ils devaient tout , diminuait infiniment le mérite d’une conduite noble et courageuse. Mon père vivait avec Mme du Barry comme il avait vécu

avec toutes les autres maîtreses, un peu moins intimement cependant à cause de M. de Choiseul. J’y allais rarement, et j’étais assez mal pour avoir déclaré que je ne permettrais jamais à Mmede Lauzun d’y aller. Je n’ignorais pas qu’on avait fait des propositions à Mme de Luxembourg d’aller aux petits voyages , et quelle était à peu près décidée. Ma fermeté l’arrêta, et elle n’osa pas accepter. M. le duc d’ Aiguillon et M. le maréchal deRichelieucabalaient fortement contre M. le due de Choiseul. M. le prince de Conde

Iü3

se joignit à eux; ils l’emportèrent enfin , et M. le due de Choiseul fut exilé à Chanteloup, le^4 décembre 1770. Jamais faveur ne rendra un ministre aussi célèbre que cette disgrâce. La consternation fut générale., et dans tous les états il n’y eut personne qui ne cherchât à donner à M. de Choiseul quelque marque d’attachement et de vénération.

Je 11’hésitai pas à me vouer à sa fortune. Je pris beaucoup d’argent et de lettresde-change sur différens endroits de l’Europe,'et je me préparai à accompagner sa fuite. Tout le monde était convaincu qu’on en voulait à sa tête et qu’il serait bientôt obligé de sortir du royaume pour ne pas être arrêté. J’éprouvai, avant de partir, deux procédés bien généreux de deux personnes d’un état bien différent. Mlle Audinot m’envoya 4*>ooo louis qui étaient toute sa fortune , et fut dans un véritable désespoir de ce que je les refusai. Mme la vicomtesse de Laval, qui ne m’avait encore rien accordé, m’écrivit qu elle apprenait mes résolutions, et que je partais avec Mme la duchesse de

Grammont , et quelle me demandait de passer la soirée qui précéderait mon départ : cc Votre conduite, me dit-elle, me « montre combien vous êtes digne d’être « aimé, et fait désirer de pouvoir être encore « quelque chose pour votre bonheur. » Je fus aussi heureux que je pouvais l’être, et rien depuis ne m’a pu faire oublier ce charmant procédé.

Je restai trois semaines à Chanteloup, et je revins ensuite pour monter la garde à Versailles. A quelques lieues de Paris je trouvai une lettre et des chevaux de M. de Guéménée. Il me mandait qu’il avait été proposé au conseil de me mettre à la Bastille, et que M. le maréchal de Soubise était le seul cpii s’y fût opposé ; que Mme du Barry insistait fortement sur ce qu’on m’apprît à aller à Chanteloup sans permission et à porter des lettres à M. de Choiseul. Je savais bien qu’on n’oserait pas m’arrêter dans Paris ; mais je craignais la barrière. Je m’approchai de celle de Varennes, bien déterminé, si je voyais le moindre mouvement,

à passer à toutes jambes devant les Invalides et à y passer la riviere a la nage. Je passai sans accident , et j arrivai dans ma petite

maison rue Saint - Pierre , ou je trouvai tous les amis de M. le duc de Choiseul a m’attendre.

Je fus le soir à Versailles au bal de Mmc la dauphine, et j’y fis événement. lout le monde m’entoura pour me demander des nouvelles de Chanteloup , et tout le monde semblait me savoir gré de mon courage. Je ne jouai de ma vie un plus beau rôle. Mme la dauphine vint à moi avec cette grâce déjà inséparable de ses actions , et me dit : « Coince ment se porte M. de Choiseul ? quand « vous le reverrez, dites-lui quejen oubliecc rai jamais ce que je lui dois, etquejepren- <c drai toujours à lui l’intérêt le plus sincère. » Je retournai à Chanteloup apres ma garde, et j’y passai tout le reste du temps oii je n’étais pas de service. J’étais d’ailleurs dans la disgrâce la plus déclarée. Le roi ne me parlait plus, et je ne soupais jamais dans les

cabinets.

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M de Laval continuait a se conduire à merveille avec moi. Mmo de Lauzun commença à se repentir de l’espèce de dédain avec lequel elle me traitait depuis notre mariage. M la princesse de Poix , cette même M de Poix que j’avais voulu épouser, lui fit mettre de 1 amour-propre à gouverner un homme a qui elle avait mis trop peu de prix , et de qui 1 on était alors assez généralement occupe. Le sentiment était le seul moyen facile de revenir et qui ne demandât pas d’explications. Elle joua donc la grande passion, devint ou fît semblant de devenir jalouse de Mne de Laval, voulut engager Mrne de Luxembourg à lui fermer sa porte , et fit si bien que sans M. de Guéménée et mon courageux sang-froid, cette pauvre petite femme était à jamais perdue ou sacrifiée à la fausseté du caractère de Mrae de Lauzun. Elle se mit sous la protection de Mme la duchesse de Grammont, et bientôt Chanteloup où j’avais quelcpies droits à n être pas tourmente, me devint insupportable par l’acharnement que l’on mit

à vouloir me rendre amoureux de ma femme et à me dire du mal de Mne de Laval.

Je retrouvai dans ce temps une ancienne connaissance, au moment où je m’y attendais le moins. Un jour que j étais à la première représentation d une pièce nouvelle à la Comédie -Française, je vis dans une loge, près de celle où j’étais, une femme fort bien mise, qui me regardait avec beaucoup d’attention. Je remarquai qu elle demandait mon nom, et qu elle me regardait ensuite avec curiosité : en sortant de la comédie, elle s’approcha de moi. ce Osecc rai-je vous demander, Monsieur, si vous ce ne vous êtes pas appelé le comte de Biron? cc — Oui, Madame, rien n’est plus vrai. — ce Et vous ne me reconnaissez pas? — Je ne cc me souviens pas d’avoir jamais eu 1 honcc neur de vous voir. — Quoi ! vous ne cc reconnaissez pas une petite fille bien cc ingrate envers vous ; vous avez oublié cc Rosalie? — Rosalie, lui dis-je! serait- il cc possible ? — Si je vous inspire encore cc quelque intérêt ou quelque curiosité, ve-

un pouiet avec moi : je suis « seule, et rien ne m’empêchera de vous dire « tout ce qui m’est arrive depuis que je « vous ai quitte. » J’acceptai avec plaisir. C Renvoyez votre carrosse et vos gens, me « dit -elle, et je vous mènerai. » Rosalie avait une jolie voiture et des gens bien mis! Elle me mena dans une maison fort élégamment meublée. « Vous êtes ici chez

<c moi , nie dit elle ; il faut que je com- « mence par vous demander pardon ; car (( j ai véritablement des torts envers vous. « Vous vous souvenez sans doute que vous < étiez a la campagne quand je désertai, et « voici ce qui m’y engagea. Un Américain 'c ^ort riche m’avait vue plusieurs fois à la « pi omenade , et avait eu envie de moi : il

1 me fit faire des propositions par ma « femme de chambre : vous me plaisiez da-

« vantage, je refusai; enfin, il me fit offrir « 1 0,000 liv. de pension viagère , si je voûte lais le suivre en Amérique. Cette fortune, « que je ne pouvais attendre de vous, et les

<r' conseils de ma femme de chambre, me

DU DUC DE I.AliZUJV. , 0( )

« décidèrent. Nous partîmes quelque temps « apres. Je fus assez heureuse pour être « tombée entre les mains d’un homme es-

te timable : je m’attachai à lui plaire et à le « rendre heureux. Il m’en sut bon gre' : « mes soins contribuèrent à le tirer de deux « maladies terribles où sa vie fut dans le

« :plU» grand danger. : > Sans parens , seul « artisan de sa 'fortune, n ayant à rendre

« compte de sa personne , il m’épousa. Le « climat de Saint-Domingue étant contraire « à sa santé encore délicate, il a pris le « parti, de venir se soigner en Europe , et y « a apporté une fortune considérable. Nous «•.sommes ici depuis six mois ; il s’y est par- ■ f et il est allé voir une

« assez belle terre en Auvergne, qu’il compte « acheter, et où il veut passer ses étés. J’ai

« souvent demandé de vos nouvelles depuis « quejesuisa Paris ; mais vous aviez changé « de nom ; et d’ailleurs je vois peu de monde, « et des gens qui n étaient pas capables de « m en donner. Je désespérais de vous voir, « quand par hasard je vous ai rencontré. »

On servit un petit souper excellent, après lequel je voulus leprendre mes anciens droits. «Arrêtez, me dit-elle; vous sentez « bien qu’il est impossible que Rosalie vous « refuse si vous l’exigez : soyez assez géné- « reux pour ne pas interrompre mon hon- « -nêtetë. Je voudrais dire à mon mari que

« je vous ai retrouvé , et je voudrais lui dire « tout. » Je n’insistai pas; elle me ramena à minuit à ma porte. Elle m’a écrit plusieurs fois ; mais je ne l’ai pas revue depuis.

J’allais beaucoup à Chanteloup ; mais tout danger pour M. le duc de Choiseul était passé. Je ne me croyais plus nécessaire à sa sûreté, on m’y tourmentait. Je continuai à faire de fréquens voyages; mais je n’y passais plus ma vie entière comme auparavant. Plus lié que jamais avec M. le prince de Guéménée 7 nous nous quittions peu. Il me mena chez Mme de Roth , et je retrouvai cette charmante personne que j’avais prise pour M"e de Boufflers, quelques années auparavant, au bal chez 3Vlme la maréchale de Mirepoix. Elle était alors

DU DUC DE LAUZU1V. I I j

M îa comtesse Dillon. Peu de femmes sans doute ont réuni autant de taleiis d agrémens et de qualités aimables et estimables : douce, noble, généreuse, bonne amie après dix ans. J’ai du plaisir à convenir qu’avec le désir, les moyens et la certitude de plaire, on ne pouvait accuser M"1' Dillon de l’ombre de la coquetterie. Le goût de la chasse et de la campagne rendit ma liaison plus intime, et je devins aussi assidu dans la maison que M. de Guéménée. Je ne fus pas long - temps sans m’apercevoir combien Mme Dillon lui était chère , et combien sa manière d'aimer était délicate et discrète. Je n’échappai pas moimeme a un piège si dangereux. Je vis avec douleur que j’étais amoureux de M”e Dillon ; mais , grand Dieu ! que cet amour ressemblait peu aux autres. Je nen espérais rien ; je ne voyais pas dans l’avenir : je n’osais pas même désirer la possibilité de réussir.

Je me îepiocnais cependant comme une ti aliison un tel sentiment , pour une femme à qm je ne pouvais douter que M. de Gué-

xl2 • MÉMOIRES

menée ne fût voué pour toujours. Je donnai les armes les plus fortes conti e moi ^ sous le prétexte de la confiance : je ne cachais rien à Mme Dillon de tout ce qui était fait pour éloigner une femme de moi. Je lui montrais mon caractère bien plus léger qu’il n était en effet : je lui montrai mon goût pour l’indépendance ; je convenais que j’étais naturellement inconstant. Je ne faisais pas souper de filles , je ne me passais pas une fantaisie que je ne le lui disse suile -champ; et la vie que je menais ne pouvait être approuvée par une femme qui aurait pris quelque interet a moi, et d api es

l’idée que j’ai cherchée.

Étant de garde à Versailles ., un soii api es souper., chez Mme de Gueménée ^ on parla de sentiment., et je disputai avec M. de Montesquieu 1 avec d’autant plus d éloquence peut-être., que je n’osais m avouer tout celui dont j’étais susceptible. Mme la marquise de Fleuri , qui m écoutait avec l’air de l’étonnement., me dit : « Quoi! M. de Lauzun, « vous êtes sensible 7 vous? cela est incon-

DU DUC DE LAÜZUW. Il3

«cevable! » Nous nous séparâmes. Je fus me coucher au corps -de -garde. A quatre heures du matin, mon valet de chambre m’éveilla, et me remit une lettre, qu’il dit avoir été apportée par un valet de pied de Mme la comtesse de Provence. Cette lettre , dont l’écriture m’était inconnue, contenait une déclaration des plus claires et des plus emportées. Je me rappelai la conversation du soif precedent. Je fis entrer le porteur, je lui demandai à qui il était, et tout fut éclairci, en apprenant qu’il appartenait à M la marquise de Fleuri. Je répondis que j irais la voir dans la matinée : je ne la trompai point. Je la remerciai de la préférence qu elle me donnait , et lui déclarai , sans tournure, que mon cœur tenait à un ancien attachement , qui n’y laissait point de place à un nouveau. Elle ne se tint pas pour dit , et affecta, avec une impudence et une publicité extrême , son goût pour moi , et le peu de succès qu’il avait. Elle me faisait des scènes partout où elle me trouvait , et je la

fuyais avec autant de soin quelle en prenait a me suivre.

Il pensa se passer une scène fâcheuse dans ce temps-là. La vicomtesse de Laval faisait inoculer ses enfans au Gros-Caillou. Je fus l’y voir le matin ; elle me proposa à souper pour le soir ; je refusai , dans la crainte de rencontrer Mmc la marquise de Fleuri , qui y allait souvent, et d’y essuyer une nouvelle scène : la suite prouva que je ne me trompais pas. Elle m'assura qu iln y aurait qu elle, peut-être son mari , et deux ou trois personnes qu elle me nomma. J y arrivai le son assez tard , et un moment après la marquise de Fleuri entra , et nous examina avec l’attention la plus embarrassante. Elle ne se mit point à table , et m’écrivit , pendant le souper, une grande lettre , dans laquelle elle m’annonçait une scène terrible après le souper, me disant quelle ne pouvait plus douter que la vicomtesse de Laval ne fût la véritable cause de ma froideur envers elle , et que, dans l’instant même, elle allait en informer son mari. J’eus toutes les peines du monde à calmer cette furie ; elle me ramena chez elle, ou toute la nuit se passa

en larmes, explications, menaces. Elle partit peu de jours après pour la campagne ; et, heureusement pour moi, une nouvelle passion chassa celle qui m’avait tant effraye'. Peu de temps après, nous nous quittâmes, Mme de Laval et moi , sans nous quitter, et même sans cesser de nous voir souvent. Elle ne me donna pas un successeur flatteur pour mon amour - propre , car ce fut le marquis de L***, dont les agrémens sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d’en parler.

Ma position m’alarma: je n’avais plus de maîtresse ; j avais refusé une femme, j’avais quitté 1 autre ; et , en descendant dans mon cœur, je ne pouvais me dissimuler que Mme Dillon était le principe de ma conduite. Je crus alors devoir avertir M. de Guéménée, et lui laisser lire tout ce qui se passait dans mon âme. Il me reçut avec cette confiance généreuse dont les cœurs honnêtes sont seuls susceptibles , ne me cacha pas qu’il adorait Mme Dillon, mais me jura qu’il ignoî ait encore s il avait fait impression sur elle. Elle nous traitait en effet avec une si par-

faite égalité , qu’il était impossible de s’apercevoir de la moindre préférence. « Travaille Ions chacun pour nous, me dit-il; et si « Mme Dillon choisit un amant ,' qu’elle ne « perde pas un ami. » Je lui dis que j’étais déterminé à voyager pendant quelque temps; il chercha inutilement à m’en dissuader, mais la grossesse de Mme Dillon retarda mon départ. On n’a peut-être jamais vu deux rivaux se marquer plus de confiance et s’aimer plus tendrement.

Mrae Dillon eut des couches dangereuses , longues et pénibles. Nos soins, également tendres, également infatigables, adoucirent un peu ses maux ; elle paraissait touchée de ma situation, et la partagea sans cependant me marquer de préférence qui pût rien changer à mes desseins. Elle se rétablit, et je fixai mon départ pour l’Angleterre au 1 5 décembre 1772. Je lui croyais bien du goût pour moi; mais je savais quelle ne voulait pas en avoir ; mais je n’osais pas même désirer le plus grand bonheur qui fut pour moi sur la terre ; le 1 5 décembre vint ; nous

BU BUG BE LAUZUN. J r 7

traversâmes la forêt de Compiègne à cheval, car tous les habitans de Haute-Fontaine retournaient à Paris ce jour-là. Nous profitâmes peu de la liberté qu’on nous laissa de causer; tout le monde s’écartait de nous, mais je n’avais rien ou trop de choses à lui dire. Arrivés aux voitures, Mme Dillon m’embrassa, et nous nous séparâmes les larmes aux yeux. Mme de Roth jusqu’alors n’avait paru ni prendre de parti ni conseiller sa fille ; mais je croyais que je lui plaisais davantage. Mon départ pour l’Angleterre fut une entière renonciation à mes droits, ou plutôt un aveu formel que je n’en avais pas,

et que je ne pouvais pas honnêtement en avoir. *

J’arrivai à Londres le 20 décembre 1772, et dès le soir même M. le comte de Guines, ambassadeur de France , me mena à rassemblée chez milady Harrington. J’y retrouvai quelques anciennes connaissances. Une femme mieux mise et mieux coiffée que les Anglaises ne le sont ordinairement entra dans la chambre. Je demandai qui elle était; on

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me répondit quelle était Polonaise, et que c’était Mme la princesse Chartoriska1. Une taille médiocre mais parfaite, les plus beaux yeux , les plus beaux cheveux , les plus belles dents, un très-joli pied, très-bonne, fort marquée de petite vérole et sans fraîcheur, douce dans ses manières, et dans ses moindres mouvemens d’une grâce inimitable, Mme Chartoriska prouvait que sans être jolie on pouvait être charmante. J’appris quelle avait pour amant un Russe nommé le prince Repnin, homme dé mérité et de distinction , ci-devant ambassadeur à Varsovie, qui l’adorait, et qui avait tout quitté pour la suivre , et se vouer absolumentk elle. Mrne Chartoriska me parut gaie, coquette et aimable ; mais qui m’eût dit alors qu’elle aurait une si grande influence sur le reste de ma vie, m’eût bien étonné. Tristement occupé de tout ce que je regrettais en France, je ne demandais pas mieux que de m’en distraire.

1 Ou Gzatoriska. — Le nom est mal écrit sur le manuscrit.

M. le comte de Guines avait alors, le plus publiquement qu’il pouvait, une fort jolie petite femme que sa fatuité et les malheurs quelle a pensé causer, ont rendue cé-

lébre à F Angleterre. Douce , simple , tendre , il était impossible de voir lady Craven sans s’y intéresser.

J’allais beaucoup chez elle, et j y rencontrais toujours une Mœe Hampden , belle-fille de milord Trevor, à qui F ambassadeur me conseilla de rendre des soins. C’était une grande femme droite et roide, une assez belle taille, un beau teint, d’assez jolis yeux, de beaux traits; tout cela était dérangé par une dent qui lui manquait justement sur le devant de la bouche, et obligeait tous ceux qui la voyaient à se récrier : « Quel dommage que cette femme-là n’ait a pas de belles dents ! » Mes hommages furent fort bien reçus ; les femmes , en Angleterre, aiment à écrire. Je mis une déclaration dans le manchon de Mme Hampden , et le soir, a un petit bal chez F envoyé de Russie , elle m’en donna la réponse. El le

était vive, tendre, et promettait beaucoup. J avais été la lire dans une autre chambre : Mme Hampden m’avait suivi, m’arracha la lettre des mains des qu’elle vit que j’en avais fini la lecture, et la jeta au feu 5 cette méfiance insultante me choqua, et nous brouilla. Mme Hampden voulut inutilement renouer depuis , mais je ne répondis que par de mauvaises plaisanteries.

Je ne pus résister au plaisir de revoir lady Sarah. J’appris qu elle habitait une petite ferme nommee Anecker, dans le parc du duc de Richmond à Godwood ; qu elle y vivait dans la plus grande solitude et ne voyait personne. Je partis seul à cheval de Londres , et j’arrivai avec beaucoup de peine à neuf heures du soir, en hiver, à la porte cl’Anecker. Je frappai plusieurs fois sans qu’on m’ouvrît; enfin une petite fille vint me demander ce que je voulais ; je répondis que j’étais un domestique de milady Holland, et que j’avais une lettre à remettre à lady Sarah : « Entrez, me dit -elle. » Je montai sans lumière; je traversai une assez

grande chambre fort obscure., et j'allai vers la porte d une autre, où il me semblait voir de la lumière. J ouvris une porte à laquelle lady Sarah tournait le dos; elle était occupée à faire souper une très-jolie petite fille que j’effrayai. Lady Sarah m aperçut, prit cet enfant entre les bras , vint au-devant de moi : ce Embrassez ma fille , Lauzun , ne la * haïssez pas, pardonnez à sa mère; et cc songez que si elle la perdait , il ne lui rescc terait d’autre protecteur que vous. »

Lady Sarah , retirée du monde , vêtue d un simple habit bleu, ses cheveux coupes très-courts et sans poudre, était plus belle, plus séduisante quelle n’avait jamais été. Apres six ans, nous n’avions pu nous voir sans une grande émotion. Je lui promis de me charger de sa fille quand elle voudrait. Je ne lui fis aucun reproche; elle me remercia , et nous nous séparâmes , après avoir causé deux heures ensemble.

Je revins à Londres, où, après avoir renouvelé connaissance avec lady Harland , je vis ses deux filles; je m’occupai d’abord

davantage de l’aînée , sans cependant qu’il y eût rien de particulier entre nous. Un soir, chez lady Craven, miss Marianne Harland ( la cadette ) me reprocha d’avoir de l’humeur et de m’ennuyer. « Vous ne cherchez « donc à plaire à personne, et il n’y a per- « sonne dans cette chambre qui peut vous « plaire, » ajouta-t-elle avec infiniment d’expression. J’entendis parfaitement ce qu elle voulait me dire; mais la conversation fut interrompue. Miss Marianne Harland n’avait pas seize ans; elle est petite, mignonne, de beaux cheveux, de jolis yeux, des dents charmantes, une voix comme celle de la Gabrielli, et dont elle se sert aussi bien. Une grande coquetterie, toujours subordonnée à l’ambition; telle est, je crois, l’exacte description de la figure et du caractère de miss Marianne Harland.

Je me rapprochai d’elle après souper, et lui dis tout bas : « Si je vous donne demain « un petit billet, le perdrez-vous? — Non; « mais ne faites pas d’imprudences. » Je lus déjeuner le lendemain chez milady Har-

land. Je donnai un billet à Marianne , qu elle prit très-adroitement, et elle disparut un moment après. Lorsque je sortis, M"e Harland m’appela sur l’escalier, et me dit en rougissant : « Marianne m’a chargée de vous « remettre ceci ; ne suis-je pas bien bonne ! » Ce billet contenait les plus fortes recommandations de discrétion et de fidélité. Je passais ma vie chez lady Harland : j’y étais regardé et traité comme l’enfant de la maison. L’amour-propre de Marianne était trèsflatté d’avoir un amant français : elle avait d ailleurs, dans ce temps-là, beaucoup de goût pour moi ; je laimais de mon côté bien tendrement. Nous nous écrivions sans cesse, et nous nous donnions nos lettres devant la bonne milady, sans quelle se doutât de rien. Je ne pouvais cependant me dissimuler que cette intrigue ne pouvait durer, et quelle pouvait avoir les suites les plus fâcheuses et les plus embarrassantes.

M . de P ezai venait souvent dans la maison : il croyait les deux miss Harland immensément riches; il parla de mariage à lainee, et

fut refusé ; il revint à la cadette , et ne fut pas mieux reçu. Confondu de ne pas être adoré, il devina que Marianne avait du goût pour quelqu’un , et , bientôt après, que c etait pour moi. Il en parla à milady Harland, et partit pour la France. Un laquais fit à Marianne des assurances de discrétion et de

fidélité qui la séduisirent ; elle eut l’impru-

dence de le charger de ses lettres. , i

Lady Harland forma le projet de mener aux eaux de Bristol sa fille aînée , dont la santé était fort délabrée. Elle me proposa d’y venir passer quinze jours avec elle. J’acceptai avec joie : je partis quelques jours après elle. Je fus passer une semaine chez milord Pembroke , et de là me rendis à

Bath. J’y trouvai le chevalier d’Oraison, qui venait de Bristol Hotwels, et qui m’apprit que tout était découvert , et que lady Harland était d’une colère épouvantable contre

moi.

Je pris mon parti sans balancer : je fus à Bristol. Je fis demander à lady Harland un quart d’heure d’audience. Après m’avoir

I)U DUC DE LA.UZUN. • ra5

bien grondé et m’avoir fait bien des reproches , elle me pardonna , à la condition que je quitterais promptement l’Angleterre. Enfin , elle ne voulut pas me donner le chagrin de partir sans dire adieu à Marianne ; et ce qu’il y eut de plaisant , fut que cette mère terrible finit par tolérer devant elle les assurances de l’amour le plus tendre.

La santé de Mllc Harland se rétablit.

Toute la famille quitta Bristol, et retourna a une fort belle terre près de Ipswich. Marianne reçut bientôt les hommages du plus riche et du plus désagréable baronnet du comté de Suffolk : malgré toute sa maussaderie , elle l’eût épousé , si elle n’eût découvert qu il avait le projet de vivre en province , et de ne pas mener sa femme à Londres ; ce qui la détermina à me le sacrifier, et à m’écrire la lettre suivante :

Sproughton, le 4 niai 1773.

« Vous vous croyez sans doute oublie, rc mon cher Lauzun, parce que je ne vous

Ht;

ai pas écrit depuis long -temps. Je vous « jure que ce n’est pas de ma faute : une « fille que vous avez honorée de votre attention particulière devient l’objet de celle « de ses parens , et est gardée à vue. Plume « et encre me sont refusées : ce n’est pas par « méfiance, à ce que dit ma mère, mais « pour plus de sûreté. Je t’écris au lieu de « dormir, et ce n’est pas un sacrifice; car « à qui pourrais -je rendre compte de ma « situation ridicule , et qui pourrait la sen- « tir comme Lauzun ! J’ai un amant qui n’a « pas comme toi la gaucherie d’être marié : « sir Marmaduke Hewel met à mes pieds « une fortune, et, qui pis est, une perte sonne immense. Il veut que je l’adore; « rien de plus juste; mais il veut que ce

« soit en province : je trouve cela un peu

« trop au-dessus de mes forces. Ecoute la « description de ma nouvelle conquête, et « vois si elle te ressemble. Sir Marmaduke « est grand comme un de ces anciens faute teuils qui étaient dans notre chambre à « Bristol , dans cette chambre où tu as été

mm

« si bien reçu. Il est fort gros : cela n’est « que désagréable maintenant ; mais, pour « peu que cela augmente, cela pourra défi venir curieux. Il est excessivement blond; « de petites jambes enflées le transportent « difficilement près de moi , et malheureu- « sement l’y laissent long -temps : cette « énorme masse de chair boit beaucoup de « vin de Porto , chasse le renard , et entre- « tient des chevaux de course, tout comme « toi. Il m assure que tout cela m’amusera « beaucoup : enfin, il est fort bien, et, s’il « veut vivre à Londres , je l’épouse. Tu ne fi t en fâcheras pas, et tu n’as pas à perdre à « la comparaison. S’il faut vivre en pro- « vince, je suis la servante de sir Marma- « duke , et te reste fidèle. Et moi , jeune , «jolie, folle de tout ce qui est aimable, « accoutumée aux hommages de tout ce que « Londres a de plus élégant et de plus re-

d’un limiter 1 ! vouëe h (c Passei’ ma vie entre mon mari et le vieux

1 Hanter , chasseur.

« ministre de la paroisse, et à être réduite, « si je veux parler, à causer avec le moins a ivre des deux! Rappelle -toi Marianne, <c sa figure , son caractère , sa tournure , et oc vois si cela est possible. Mon gros amant « me préparé une fête digne de lui. C’est oo dans quinze jours les courses d’Ipswich ; oo il a fait faire une coupe d’or plus lourde oo que moi , qui sera gagnée par un cheval <o qui lui a coûté deux mille louis , et qu’il oc demande la faveur de mettre à mes pieds, oc Pourquoi ne viendrais-tu pas aux couroo ses P..,.. Non; toutes réflexions faites, n’y oc viens pas : tu serais capable de tuer ce oo vilain animal; attends du moins que je oo sois sa femme. Adieu; Fanni te fait mille oo complimens , et moi, je t’aime, en vérité, oc d’une manière effrayante pour toute autre

« fille moins sûre de sa tête. »

J’eus envie de la grosse coupe d’or. J’avais d assez bons chevaux de course à New-Market : j envoyai un des meilleurs courriers à Ipswich; son âge, son nom, dix guinëes suffisaient pour le faire admettre. Un petit

BU DUC DE LAUZUN. 1 2lj

garçon, vêtu de noir, suivit bien ses instructions, resta modestement pendant toute la course derrière le cheval de sir Marmaduke, et, à cent pas de Winig-Port, passa comme un éclair. On lui donna la coupe , et il y mit un petit billet, et la porta à Marianne. « Sir Marmaduke étant arrivé * un instant trop tard , permettez-moi de « suivre ses intentions , et de mettre la

A Ht

« coupe a vos pieds. » Marianne reconnut mon écriture. « Il est charmant, » dit-elle en riant : lady Harland même me devina, sans m en savoir mauvais gré. On se moqua du malheureux Hunter, qui disparut et ne revint pas depuis. *

Le mariage manqué , lady Harland revint a Londres. Je trouvai encore moyen de me raccommoder avec elle , et de rentrer dans la maison. Nous mettions plus de circonspection dans notre conduite, et la pauvre petite femme n’était pas plus difficile a atîrapper. Cela fut à merveille pendant quelques semaines. Une lettre que Marianne perdit étourdiment nous décou-

vrit encore : sa mère partit sur-le-champ de Londres avec ses filles, sans leur dire où elle allait. Marianne, dont l’adresse réparait toujours l’étourderie, écrivit sur un de ses gants avec un petit morceau de charbon : « On m’emmène, Dieu sait où! je « l’écrirai sur les vitres de la première au-

« berge où nous nous arrêterons : cherche-

« la. Si nous n’étions pas tous les deux les « plus intelligentes créatures qtL’il y ait au « monde, nous sérions à jamais séparés. » Sur le dessus du chiffon était écrit : ce Pour cc M. de Lauzun, chez l’ambassadeur de « France; il donnera cinq guinées au por- « teur. »

Je montai à cheval, dès que j’eus ce plaisant billet , qui me parvint heureusement ; et le quatrième jour de mes recherches, je trouvai la vitre par laquelle je devais apprendre le sort de ma jolie petite maîtresse. Elle m avertissait qu elle allait pour trois semaines a la campagne, chez une amie de sa mère, et de là retournerait à Ipswich, en passant par Winchester; quelle atten-

DU DUC DE LAUZUINT. i3j

dait une lettre de moi par quelque moyen qu elle n’imaginait pas, mais que je trouverais sûrement. Elle ne se trompait pas. Je m’adressai à M. Sexton, mon maître d’anglais, pauvre diable comme Basile, prêt à tout entreprendre pour un écu. Je l’envoyai à Winchester, dans une chaise de poste, avec sa femme et ses trois enfans, pour n’être pas suspect ; il s’acquitta trèsadi oitement de sa commission. Il attendit lady Harland ; et , comme elle entrait dans la chambre , il arrêta miss Marianne Harland , et lui dit : « J’ai une lettre de M. de « Lauzun pour vous : elle est dans la poche « du tablier de cette enfant ; vous la pren- <c ^rcz quand vous voudrez. » Elle ne fut pas long-temps sans la venir chercher; mais elle mit sur un morceau de papier ce peu de mots : «J ai reçu la lettre; toute la fa- (C mille a parfaitement bien fait sa commis- « sion; j’aime à la folie le plus adroit et le « plus intelligent de tous les hommes. » Mais, hélas! une étourderie de Marianne perdit tout. Nous nous écrivions exactement; elle

portait elle-même , et allait sans affectation chercher en se promenant les lettres à la poste. La maison de poste changea; on eh parla à déjeuner à Sproughton. Marianne dit étourdiment oii était la nouvelle maison de poste. Lady Harland lui demanda comment elle le savait; elle répondit., avec un peu d’embarras , qu’une demoiselle du voisinage, avec qui elle était sortie le matin , y avait porté une lettre. Lady Harland sortit, et demanda, plus adroitement qu’à elle n’appartenait , au domestique qui avait suivi sa fille , si elle n’avait point oublié de mettre à la poste une lettre dont elle l’avait chargée. Le laquais répondit fort innocemment qu’il était témoin qu’elle s’en était souvenue. Milady demanda sa voiture sans rien dire , fut à la poste , et se fit rendre la lettre, et la mit dans sa poche. On ne peut rien imaginer d’égal à la colère, à la confusion, à la rage de miss Marianne. Il fallut céder à l’orage , et renoncer à moi ; elle en fut affligée, moins encore cependant que de voir qu elle s’était perdue elle-même

par une gaucherie et par une bêtise. Elle m écrivit sans aucun detail, me dit quelle m aimait encore, mais me donna cependant le congé le plus clair et le plus absolu. J’en fus fâché; mais je savais que cette intrigue ne pouvait avoir qu’une mauvaise fin , et je sentis qu’il était bien heureux quelle n’en eut pas une plus fâcheuse.

Je restai donc a Londres sans occupation ; mais 1 éclat des amours de l’ambassadeur de France et de lady Craven m’en donna bientôt de serieuses. La fatuité de M. le comte de Guines, et l’imprudence de la jeune femme, amenèrent nécessairement un esclandre. M. de Guines voulait persuader à lady Craven de se faire séparer de son mari, et de s’enchaîner à son char. Il la conseilla avec tant d’extravagance , qu’il fut au moment d’être attaqué en justice par milord Cra\ en , et condamné à lui payer 1 0,000 liv. sterl. , affaire la plus désagréable et la plus fâcheuse que pût jamais avoir un ambassadeui - cela, joint au terrible procès qu’il avait avec Tort, son secrétaire, il était im~

manquablement perdu. Je le servis avec zèle et avec succès ; mais tout dépendait des réponses de lady Craven, emmenée et enfermée à la campagne par son mari, sans avoir de communications avec personne.

M“e la princesse de Chartoriska eut le courage d aller forcer sa retraite et lui dicter sa conduite, seul moyen de la sauver ainsi que son amant. Cet événement m’éclaira sur la sensibilité et sur la générosité de Mme Chartoriska. Le hasard lui fit découvrir tous les détails de mon histoire avec lady Sarah, et combien j’étais capable de suite et de bons procèdes pouf ce que j avais aimé. Le temps du départ de Mme Chartoriskaen s’approchant, m’éclaira sur la sensibilité et la générosité de son cœur ; je m y attachai presque sans men apercevoir.

Peu de jours avant son départ pour Spa , l’ambassadeur lui donna à dîner au Wauxhall, avec plusieurs femmes de sa connaissance. Elle me dit quelle ferait partir ses enfans et ses gens avant elle, et quelle les joindrait à Calais , mais qu elle était un peu

effrayée de faire ce voyage seule; je m’offris avec empressement pour l’accompagner.

Elle me remercia, en me disant quelle en était charmée; qu elle avait peur seulement qu’on ne trouvât pas cela bien. Toutes les femmes l’assurèrent que cela n’avait aucun inconvénient : l’ambassadeur parut en avoir un peu d’humeur.

Je fus le lendemain matin chez la princesse; je parlai de notre voyage. Elle me dit qu elle était extrêmement reconnaissante de mon honnêteté, mais quelle avait changé d avis pour les propos que cela pourrait faire tenir. Je plaidai ma cause avec tant de chaleur, que je la persuadai; elle me promit

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que nous partirions ensemble, et me parut sensible au prix que je mettais à la suivre. M. de Guines la vit dans la journée, et l’effraya encore sur mes soins. J’arrivai comme il sortait, et devinai facilement ce qui se passait en elle. « Je n’insiste plus, lui dis-je; « les persécutions l’emportent sur votre cou- « rage. Je regretterai toute ma vie une occa- « sion que je ne retrouverai plus, d’éclaircir

« à vos yeux bien des e've'nemens bizarres , « et de vous prouver que ma conduite est <c moins inconséquente que vous ne le pence sez peut-être. » Je voyais dans ses yeux de la curiosité, de l’intérêt, une sorte d’attendrissement. cc Ne craignez plus rien, ce me dit-elle, vous avez trop de plaisir à « venir avec moi, et je perdrais trop à vous cc en empêcher ; cela ne changera plus. » Elle me tendit la main, je la baisai; et, dès cet instant, si elle a voulu, elle n’a pas pu douter qu elle ne fut adorée. Notre départ fut

fixé pour le lendemain à midi.

Je me rendis avec exactitude chez la princesse. « Mes affaires, me dit-elle, ne seront « pas finies avant cinq heures, venez avec oc moi dire adieu à Mme Pouskin, qui part oc pour Bristol. » Elle quitta la princesse avec regret et pleura beaucoup , ainsi que la baronne Dierden et miss Johnson, oc Je serais oc bien plus malheureux que toutes ces femoc mes-là, dis-je tout bas à Mme Chartoriska, <c si je ne partais pas avec vous. » Un regard charmant fut sa seule réponse. Je retournai

chez elle à cinq heures ; on me dit qu’elle était incommodée et qu elle dormait. Ce sommeil me parut suspect. Je m’arrêtai dans une petite taverne, au coin de Berkleyquare , et lui écrivis pour lui demander de me rassurer : elle me répondit qu elle ne partirait que le lendemain matin; quelle me ferait dire l’heure. *

Je ne puis exprimer combien d’idées différentes se réunirent dans ma tête. Je voyais avec douleur que M. de Guines, pleurant encore la perte de lady Craven, aspirait à sacrifier à sa vanité la femme à qui il devait tout et l’homme qui l’avait le mieux servi. Je vis dès-lors clairement que la reconnaissance était moins sacrée que son amourpropre , et que cet homme pouvait être ingrat. J’aimais trop véritablement la princesse, pour que la crainte de la compromettre ne me rendît pas patient et raisonnable. Je retournai chez l’ambassadeur, où je devais souper avec milord Sandwich et

toute la canaille nécessaire pour chanter des keilets . Je ne pouvais garder mon secret

davantage. J écrivis à la princesse que je ne doutais pas que M. de Guines n’eût encore dérangé ses projets ; que j’en étais vivement affligé; que je pouvais juger par moi-même qu’il sentait combien il était impossible de la voir et surtout de la connaître sans l’adorer ; que j étais bien loin de vouloir dire du mal de M. de Guines, mais qu’il ne pouvait pas exister de bonheur pour moi sans lui consacrer à jamais mes jours, et que j’étais l’être le plus indépendant qu’il y eût au monde. Je transcrirai ici la réponse de la

princesse; le premier billet peint autant son

caractère qu une plus longue lettre.

« Rien au monde ne pouvait m’étonner « plus que ce que je viens de lire; mais ce « qui ne m étonne pas et ce qui ne m’éton- « nera jamais, c’est la franchise et Iasênsi- « bilité de votre âme. Il existe entre nous

« des obstacles insurmontables dans les- « quels, je vous jure, que M. de Guines « n’entre pour rien. Je ne dois, je ne puis « pas avoir damant; mais vous m’inspirez « un intérêt qui durera autant que ma vie ;

DU DUC DE LAUZUN. I 3q

« quelques lieux que nous habitions , quel cc que soit votre sort, j exige que vous m en cc informiez : ma tendre amitié m’en donne « le droit. Nous ne pouvons aller ensemble « à Douvres, mais venez me voir avant moir « départ. »

L’ambassadeur me proposa d’accompagner tous deux la princesse jusqu’à Douvres ; je refusai de la manière la plus tranquille et la plus indifférente qu’il me fut possible. Ma nuit se passa dans des convulsions de rage et de désespoir, que je ne comprenais pas moi-même : je me craignis ; je n’aurais pas répondu de moi, si j’avais rencontré M. de Guines chez M Chartoriska. Je résolus donc de me garder contre moi-même. Je m’enfermai, et j’ordonnai à un de mes gens d’aller chez elle , et de venir m’avertir dès qu’elle serait partie; je comptais la* joindre sur le chemin, l’arrêter et avoir avec elle cette explication si importante pour tous deux.

Je restai dans cet état jusqu’à cinq heures , que M. de Guines frappa lui -même à ma

• porte, et me demanda si je voulais dîner. J’ouvris : il me dit que la princesse me faisait ses complimens; quelle était partie à midi, fort étonnée de ne m’avoir pas vu : la foudre tombée sur ma tête m’eût moins accablé. Je dis àM. de Guines (par qui celui < e mes gens, chargé de m’avertir, avait sans loute été gagne), que je ne pouvais dîner chez lui. Je courus à mon écurie, je sellai moi-même le premier cheval venu , et je fus sur le chemin de Douvres aussi vite que je pus. Mon cheval, trop jeune et point en haleine, manqua à Sittingborn. J’appris que la princesse n était qu a six milles de moi ,

o * ■ . rejoint ses enfans et ses gens.

Je craignis de la compromettre : je lui écrivis une lettre dont le désordre peignait bien mon amour et mon désespoir. Je retournai à Londres avec précipitation; j’arrivai encore assez tôt pour jouer à un club assez gros jeu pour être remarqué et pour faire croire que je n’étais pas sorti de la ville. Je iecus le lendemain une réponse triste et touchante de M™ Chartoriska; elle m’assu-

rait du plus tendre intérêt, et semblait affligée des liens qui m’attachaient à elle.

Au bout de quelques jours, je reçus une lettre du chevalier d Oraison ■ il avait vu la pi incesse a son passage a Bruxelles; elle était malade, dévorée de quelque chagrin secret. Je restai encore plus d’un mois en Angleterre. Je fus à Portsmouth avec le roi. Je crus enfin pouvoir partir pour Spa sans inconvénient. Nous nous séparâmes assez fi oidement, 1 ambassadeur et moi : je l’avais pénétré; je n’étais plus qu’un objet d’embarras pour lui.

Enfin j arrivai a Spa. La princesse me leçut assez froidement, et me parut plus que jamais attachée au prince Repnin. M. de Guines n’avait rien négligé depuis qu’elle avait quitte Londres pour me persuader qu il en était aimd; qu elle lui avait donné son portrait, et toutes les autres preuves qu’une femme peut donner. Je résolus donc de me détacher d’elle à quelque prix que ce fut, et de la traiter avec beaucoup d’indifférence. Je vivais à merveille avec le prince

Repnin , qui ne se doutait pas que je fusse amoureux. La princesse parlait de l’ambassadeur avec un interet dont j’étais assez choqué, pour désirer qu elle me crût attaché à une autre; mais aucun objet ne pouvait me distraire d’elle.

Les redoutes et les assemblées me firent cependant faire connaissance avec Mme et Mllc de Saint - Léger , toutes deux Irlandaises. Mme de Saint-Léger avait entre quarante et quarante-cinq ans; elle avait été jolie, et, sous un maintien réservé, conservait du goût pour le plaisir. Sa fille, âgée de dix-huit ans, était aimable et jolie. Je dansais , je montais à cheval avec elle : toutes deux prirent du goût pour moi. La mère, quoique jalouse de sa fille, et devenue plus sévère pour elle, se rendit justice, et sentit quelle me perdrait absolument, si elle m’empêchait de voir sa fille : je devins donc fort assidu dans la maison. La princesse me fit des plaisanteries. « C’est vous « qui l’avez voulu , me dit - elle en riant , « et d’un mot vous pourriez l’empêcher. »

DU DUC DE LAUZUPf. 1^3

Mes soins pour M"' de Saint-Léger furent bientôt publics. Une querelle que j’eus avec M. Braniski montra pourtant à la pi incesse qu il s en fallait bien que j’eusse cessé de m’intéresser à elle.

M. Braniski , depuis long - temps amoui eux de la princesse , et toujours mal reçu , en parla dune manière que je ne pus supporter : je le lui dis franchement , et nous nous parlâmes avec toute la fierté de deux hommes qui ne s’aimaient pas. Cette querelle eût été plus loin sans lady Spencer. La princesse apprit avec quelle chaleur je l’avais défendue , et m’en sut gré. Il y eut une course de chevaux où un des miens gagna : je fis hommage du prix à Mllc de Saint- Léger. Dans l’instant même, Mme la princesse Chartoriska se trouva mal, et retourna chez elle. J’étais bien loin d’en soupçonner a cause, et à peine y pris-je garde. Une longue et dangereuse maladie suivit cet évanouissement. Je ne la quittai pas, et lui rendis tous les soins qui m’étaient dictés pai mon cœur. Je m éloignai à mesure que

sa santé se rétablit, et que je les crus moins nécessaires.

Tout le monde partait de Spa ; et je m’ar rangeais pour partir avec Mme et M"e de Saint - Léger , lorsque le prince Repnin , qui n’avait aucune raison de se méfier de moi , me dit qu’il était obligé de rester encore quinze jours environ , et de ramener Mme Cherfilzef ; que je ferais sûrement plaisir à la princesse de lui proposer de revenir à Paris avec elle. Je ne me fis pas prier : la princesse m’était bien plus chère qu’il ne croyait. Nous partîmes donc, et le prince Repnin nous reconduisit quelques postes.

Nous faisions de petites journées, et je voyageais sur mes propres chevaux. Mme Chartoriska était encore très- faible , et se trouva très-fatiguée en arrivant à Bruxelles; elle ne voulut pas souper et se coucha. Je restai à lui tenir compagnie. Nous parlâmes de F Angleterre , et la conversation regarda bientôt le comte de Guines et lady Craven. Je lui racontai avec détail tout ce que son départ m’avait fait souffrir : ses yeux se

remplirent de larmes, ce Finissons., me dit- « elle, et ne renouons jamais un entretien « si dangereux. » Il était trop tard , et il fallait que notre destinée fut remplie. La princesse m’aimait et me le dit. Tant de bonheur fut empoisonné par l’effroi que lui causait son sentiment , et les suites horribles qu’il ne pouvait manquer d’avoir.

Elle voulut s’ôter tous les moyens de s’y livrer : nous nous séparâmes, et passâmes la nuit la plus agitée.

Le prince nous proposa d’aller le lendemain a Anvers voir un cabinet de tableaux qu il voulait acheter. Il fut arrangé, sans qu elle put s y opposer, qu elle irait avec moi dans un petit phaéton que j’avais amené d Angleterre, avec des chevaux qu’elle s’était souvent amusée a mener elle-même à Spa.

Nous ne fûmes pas plus tôt en liberté, que la conversation suivante commença :

cc ^ serait inutile , M. de Lauzun , de cher- (c c^er a vous cacher combien je vous aime; « mais je dois a ce sentiment même, qui cc m es^ cher que la vie , de mettre de-

ÏO

« vant vos yeux tous les malheurs irrépa-

« râbles qu’il entraînera pour tous les deux ,

« si nous n’avons pas le courage de nous

« séparer promptement. Ecoutez-moi sans « m’interrompre, vous jugerez, par les aveux « que je vais vous faire , s’ils ont dû me coû- « ter. j

« IN ée avec des avantages et quelques agré- « mens, je reçus bien jeune les hommages

« des hommes : ils flattèrent mon amour-

« propre; et depuis que je me connais, je me « connais coquette. J’épousai mon mari sans « amour, et n’eus pour lui qu’une amitié « bien tendre qu’il mérite chaque jour date vantage. De tous ceux qui me rendaient « des soins, le roi de Pologne fut le plus « assidu. Le plaisir de l’emporter sur la « plus belle femme de Varsovie me les fit « recevoir avec complaisance : je n’y cédai « cependant pas.

« Le prince Repnin , ambassadeur de k Russie , vint à Varsovie. Il fut amoureux « de moi, et mal reçu. Les troubles qui dé- « durèrent mon infortuné pays lui don-

1)U DUC DE EADZITN. 1 47

« nèrent bientôt occasion de me prouver à « quel point je lui étais chère. Mes parens « et mon mari irritèrent fortement l’impé- « ratrice, en s’opposant toujours à ce quelle « voulait. Le prince Repnin reçut contre a eux les ordres les plus sévères. Les princes « Chartoriski continuèrent à être coupa- « blés, et à n’être jamais punis. L’impéra- « trice, indignée que ses ordres n’eussent « pas été exécutés , ordonna au prince « Repnin de faire arrêter les princes , et de « faire confisquer leurs biens. Elle lui man- « dait que sa vie répondait de son obéis- « sance. Les princes étaient perdus, si le « prince Repnin n’eût pas eu le généreux « courage de lui désobéir. Je crus devoir « etre le prix de tant de tendresse : je dirai « plus , même en me donnant à la recon- « naissance, je crus céder à l’amour.

« Je fus bientôt le seul bien qui restât au « prince Repnin. Il perdit son ambassade , « ses pensions , la faveur de l’impératrice , « et, parce qu’il m’avait, à peine resta-t-il « mille ducats de revenu à l’homme dont le

« faste avait ébloui toute la Pologne. Il ne « pouvait revenir en Russie; il me demanda « de voyager et de me suivre : je ne balance çai pas à tout quitter pour lui . Le comte « de Panin, son oncle, le raccommoda avec « l’impératrice , qui lui fit dire d’aller prenne dre le commandement d’un corps considé- « rable à l’armée du maréchal de Romanzof. « Il refusa , et acheva d’irriter l’impératrice « contre lui. 1

« Nous vécûmes parfaitement ensemble « jusqu’à ce qu’il soit devenu jaloux du comte « de Guines ; et il l’a été d’une manière si « violente, si insuffisante, que j’en ai été « offensée : il me semblait que je méritais « plus de confiance de l’homme pour qui « j’avais tout fait. Je supportai cependant « son humeur avec patience; mais l’ambas- « sadeur m’en parut plus aimable : je l’a- « vouerai franchement, je fus flattée de lui « plaire, et je l’aurais certainement aimé, « s’il s’était moins uniquement aimé lui- « même. Je m’arrachai au goût que je sentais « pour lui : celui que vous avez pris pour moi

« l’a détruit. Mon cœur n’en a que trop senti « la différence. Je suis sûre maintenant de « vivre et de mourir malheureuse; mais je « ne ferai point mourir de douleur l’homme « qui a tout sacrifié pour moi, et à qui il « ne reste que moi dans le monde.

« Fuyez, oubliez une femme qui, suivît- « elle son penchant, ne peut rien pour « votre bonheur. Croyez-moi, l’amour qui « n est pas fondé sur la confiance n’est « qu’un supplice; et quel droit ai -je à la « vôtre? Pourrez -vous en avoir dans celle « qui a trahi le prince Repnin , et qui a eu « du goût pour M. de Guines ? Chaque « marque d amour que vous recevrez de « moi vous prouvera, me prouvera à moi- « même, que je puis aimer deux fois : la « femme qui a changé peut changer encore ;

« et pensez- vous que celle qui aura aban- « donné sans pitié le prince Repnin, à qui « elle devait tout, vous épargnera davan- " taée i vous dont les droits finiront dès que « son sentiment pour vous finira? Vous ne savez pas d ailleurs a quel excès je suis

« capable de vous aimer, et tous les mal- « heurs qui peuvent suivre une telle pas- « sion , et tous les remords qui me dévore- « ront sans cesse : un voile entre le reste de « l’univers et mon amant m’empêchera de « voir tout ce qui ne sera pas vous ; l’entier « oubli de ma considération, de ce que je « dois à mon mari , à mes enfans , à mes pa- « rens, à moi-même, la juste jalousie du prince « Repnin; chaque jour sera marqué par des « craintes ou par des e'vénemens funestes : « une telle vie peut-elle durer long-temps ?

« — Vous devez trop au prince Repnin, « lui dis-je; de nous deux, ce n’est pak lui « qui doit mourir de douleur! que je vous « voie encore quelques jours, que je jouisse « du dernier bonheur qui existera pour « moi , et je me sépare pour jamais! Souve- « nez-vous quelquefois que je vous adorerai «jusquà mon dernier soupir., et que je ce vous ai perdue; que je vous ai aimée assez « pour vous fuir : peut-être aurais-je plus « fait pour vous que le prince Repnin. O la «plus tendre , la plus honnête des créa-

cc tures! c’est à ton amour que je devrai de « n être pas un monstre d’ingratitude; c’est « à ta générosité que je devrai mon honnête teté; c’est du moins une consolation pour te tous deux. »

Nous étions de bonne foi; mais nous ne savions pas nous-mêmes à quel excès nous nous aimions. Les deux coeurs les plus tendres, les plus ardens de l’univers, peutêtre, s’étaient rencontrés. Nous ne trouvâmes pas à Anvers le cabinet pour lequel le prince y avait été ; il était vendu : on lui parla d’un autre qu’il pourrait avoir à Amsterdam, et qui lui conviendrait davantage. Cela le détermina à profiter de l’occasion pour faire le voyage de Hollande. Je refusai courageusement d’en être, et tins bon jusqu’à la veille du départ. Un regard de la princesse me fit oublier tous mes projets : j acceptai les propositions du prince , et le lendemain nous partîmes tous.

Le bonheur, le danger d’être ensemble avaient rempli nos têtes d’une agitation, dune confusion indéfinissables. Tous nos

compagnons de voyage dormaient heureusement pour nous, et notre trouble ne fut pas remarqué : la nuit vint, et nous ne nous contraignîmes plus. Les larmes de la princesse coulaient : j’v mêlai les miennes. Tout à craindre, tout à souffrir, rien à espérer; notre douleur nous accablait , et ne nous laissait pas même la force de faire des réflexions distinctes. Nous arrivâmes à onze heures du soir à une mauvaise cabane, où nous fûmes obligés de passer la nuit. La princesse et la Bochdanowitz (vieille femmede-chambre polonaise de la princesse) couchèrent dans une chambre , et tous les hommes dans l’autre.

Quelques heures après, la Bochdanowitz fit des cris affreux qui n’éveillèrent personne; mais je ne dormais pas; je courus voir ce qu’elle avait : un homme , qui s’était caché dans la chambre , avait pensé la faire mourir de peur. Je le chassai avec assez de peine. La princesse était éveillée; elle m’appela. Je me mis à genoux près d’elle : mes yeux ne pouvaient exprimer tout l’amour

qui était dans mon cœur; mais ils en montraient beaucoup. « Vos peines, me dit-elle, « déchirent mon âme; mais elles me sont <i chères; il m’est si doux de vous voir parce tager les miennes. Si nous ne pouvons cc être heureux, soyons du moins constans cc et irréprochables. » Nous nous promîmes un courage et une prudence bien au-dessus de nos forces.

Nous partîmes un peu plus calmes, et avec un maintien passable : nous arrivâmes au Moerdick , que nous passâmes sur - lechamp. Je restai dans la chambre du yacht avec la princesse, et tout le monde, craignant d’être malade, se tint sur le pont. Je lui lus un joli roman de Dorât, qui venait de paraître, intitulé : Sacrifices de V amour. Quelques situations avaient rapport à notre position : nous ne pûmes le lire sans un grand intérêt et un grand attendrissement. Que de charmes réunissait Mrae de Chàrtoliska! des années de malheurs et de regrets n ont pu en effacer l’image. Nous nous arrêtâmes a Rotterdam, et arrivâmes le lende-

main à La Haye, où le prince et la princesse furent reçus avec la plus grande joie par M. de Lachérésia , ambassadeur d’Espagne.

Je n’eus qu’à me louer de lui, et je n’ai rien à en dire. Mme de Lachérésia , grande , vigoureuse, ardente et chaude Péruvienne, me remarqua , et fut avec moi , au bout de dix minutes, comme une connaissance de dix ans; elle ne cessait de questionner la princesse sur mon compte que pour me questionner moi-même, et nous embarrassait également.

Il y avait deux jours cpie nous étions à La Haye, lorsqu’à deux heures après minuit, la Bochdanowitz , qui ne parlait pas un mot de français , frappa à ma porte et me dit en mauvais allemand : «Descendez, la princesse

meurt. » (Le prince n’était pas à La Haye, ayant été à la campagne chez le prince d Qrange). Je descendis avec précipitation, et la trouvai en effet sans connaissance. Je ne parvins qu’au bout de quelques heures à lui faire reprendre ses sens. Elle me tendit la main dès qu elle m’aperçut près dclle. « Je

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« suis contente, me dit-elle, je meurs dans « les bras de ce que j’aime, sans avoir rien à « me reprocher. » Elle eut dans la journée de fréquentes et de violentes attaques de nerfs , et s’évanouit souvent.

Je connaissais de réputation le célèbre Gaubius, professeur en médecine. Je lus le consulter à Leyde, et partis au point du jour. J’expliquai à M. Gaubius, dans le plus grand détail, la maladie que la princesse avait eue à Spa, et celle quelle avait alors, sans lui dire son nom; il me demanda si elle était ma femme; je lui répondis que non, mais quelle était ma sœur. Il me demanda ensuite si j’étais médecin ou chirurgien ; je lui répondis que non : «Vous êtes donc, me « dit-il , le plus tendre et le plus intelligent « de tous les frères. » Il me rassura sur l’état de la princesse, me dit qu’il n’était pas dangereux ; qu’il était trop vieux et trop goutteux pour que sa santé lui permît de 1 aller voir. Il m ordonna pour elle un régime dont il me garantit le succès, me chargea de lui rendre compte de ses effets, et me dit

C|u il serait bien aise de voir la malade quand elle serait moins faible. Je revins à La Haye. La prineesse apprit avec plaisir et reconnaissance ce que j’avais fait.

Nous déterminâmes que je la ramènerais jusqu a Bruxelles, après avoir fait durer le voyage de Hollande le plus long-temps que nous pourrions , et que je partirais ensuite pour l’Italie. Les amans sont comme les enfans, ils ne sentent que par momens une peine éloignée, et ils sacrifient beaucoup au présent. Dix ou douze jours de bonheur nous semblaient suffisans pour payer notre vie. Ce court répit nous calma. La princesse se rétablit. Je ne pensais pas à lui rien demander dont elle pût jamais se repentir. Je voyais toute sa tendresse, et ne désirais rien. Dans ce temps cependant je fus jaloux sans aucun sujet de l’être, et ce fut dune manière si extravagante, que je ne puis m empêcher d’en parler.

J’avais vu à Londres un jeune prince Poniatowski, neveu du roi de Pologne , et cou-

sin du prince, qui avait été élevé en Angle-

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terre, et à qui je n’avais jamais fait grande attention. Mme de Chartoriska me dit qu’on ] attendait a La Haye. Cela ne me fit d’autre effet que de craindre l’importunité d’un tiers. Un soir que j’étais à la comédie avec le prince et la princesse , on vint lui dire tout bas que le prince Poniatowski venait d’arriver, et il sortit. Je ne pui6 exprimer la révolution que cela fit en moi. Tous les aérémens du prince Poniatowski, tous les avantages qu’il avait pour plaire à sa cousine, avec laquelle il était destiné à vivre , se présentèrent à mon esprit , et me tournèrent la tête. Je sortis de la comedie, et rentrai chez moi. Je fis d affreuses reflexions : la princesse me parut perdue pour moi , et perdue dans le moment. Je m’effrayai tellement , que je me déterminai à fuir et à partir surle-champ pour l’Italie.

J envoyai chercher des chevaux de poste, et j ordonnai ma voiture. Dix heures étaient passées. La princesse, étonnée de ne pas me voir arriver chez M”e de Lachérésia, chez qui elle soupait, sortit sans rien dire, prit

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la première voiture quelle trouva dans la cour, et vint à notre auberge. Elle fut trèssurprise de trouver à la porte ma chaise de poste attelée et chargée. Elle demanda où j’étais, et monta à ma chambre. « Que signifie « ceci, me dit-elle; où allez-vous? — Mourir «loin de vous, lui répondis-je avec déses- « poir , fuir des malheurs plus grands ente core que d’en être séparé. — Je ne vous ente tends pas ; expliquez-vous ; vous êtes hors cc de vous-même ; croyez-vous que je puisse « vivre et vous voir dans Fêtât où vous êtes? » Les yeux de la princesse me montraient tous mes torts , et combien de raisons pour etre tranquille. J étais honteux de mon extravagance, et embarrassé de l’avouer; il le fallut bien cependant, La princesse ne me fit ni reproches ni plaisanteries ; elle m embrassa : «Ne crains jamais de perdre mon cœur ; je « suis fâchée que tu aies tant souffert ; mais « combien je sens le prix de tant d’amour, cc Ne perdons pas de temps ; on nous attend cc chez l’ambassadeur d’Espagne; le moindre cc prétexte suffira pour nous excuser. » Elle

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dit en descendant à mon valet-de-chambre : « II ne partira pas, il ne partira plus, «avec une grâce inexprimable. JN ous partîmes pour Amsterdam , et nous arrêtâmes à Leyde pour voir le docteur Gaubius. Il causa long-temps avec la princesse : « Il est , lui dit-il , des « maladies rarement dangereuses pour les « femmes , et que les médecins ne peuvent «guérir. Votre frère, ajouta-t-il en riant, « en sait peut-être plus que moi ( la princesse « rougit); soyez constans et prudens, vous « serez heureux. Je n’ai jamais vu de femme « mieux aimée. » Il lui parla de notre conversation avec intérêt. Rien n’était perdu avec une ame si tendre. On ne pouvait être plus aimable à aimer.

Nous partîmes tard pour Amsterdam. La nuit était obscure. J’étais au fond dune grande gondole avec la princesse ; je prèssais ses mains contre mon cœur, je la serrais dans mes bras sans qu elle m’opposât de résistance. Elle se coucha sans souper; et., selon ma coutume , je restai près de son lit. Nous nous embrassâmes avec tendresse dès

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que nous fumes seuls ; je ne pus réprimer des désirs quelle semblait partager; j’osaibeaueoup, et fus bientôt puni. « Je n’aurais pas « cru i me dit-elle avec douleur et indigna- « tion, que l’être qui m’est si cher eût oublié « si vite ses promesses et ses résolutions ; et « qu’il eût voulu sacrifier le bonheur de ma « vie à un instant de plaisir. Il m’était si doux « de devoir à votre amour jusqu’à mon hon-

cc nêteté et ma tranquillité ! » Sa femme-dechambre entra ; elle dit qu’ elle voulait dormir, et me renvoya.

Il n’est pas d’état plus affreux que d’avoir mérité la colère de ce qu’on aime avec excès. Je passai la nuit dans la douleur et le repentir. Le lendemain à huit heures du matin, M. Oueska vint me prendre, et, quelque chose que je pusse faire, me mena promener et voir ce qu’il y avait de curieux dans Amsterdam et aux environs , jusqu’à huit heures du soir. La princesse me traita avec une froideur qui me désolait ; elle m’aimait trop pour s’en apercevoir sans en avoir pitié. Elle s’approcha de moi , et me dit tout

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bas : « Vois combien je suis à plaindre, et je « suis sûre que tu ne seras plus coupable ; « moi te punir, moi f 'affliger, je n’en désire <C pas le courage. » Ce peu de mots me rendit la vie. Le souper fut gai , et le départ fixé pour le lendemain. On proposa de revenir dans de petits cabriolets à deux places que Fou mène soi-même, et qui vont extrêmement vite. On me destina à mener la princesse, comme étant le meilleur cocher. Elle commença par refuser; mais elle vit tant de tristesse dans mes yeux , quelle y consentit. Nous partîmes. Je la trouvai sérieuse pendant le chemin : je lui demandai ce qu elle avait : « Je ne veux pas te gronder, « me répondit-elle ; je t’ai pardonné de bon « cœur , mais une si forte impression ne (( peut facilement s’effacer ; et ce n’est pas (C de toi, c’est de moi que je suis mécon- « tente , et si j’ai eu tort d’avoir en toi une (C confiance aveugle, je suis bien coupable, « j ai de furieux reproches à me faire. » Je dissipai facilement ses craintes ; les larmes les plus tendres en furent le prix. Nous restâmes encore une semaine â La Haye.

Il fallut enfin retourner à Bruxelles, ou nous comptions de bonne foi nous séparer pour toujours. Nous pensâmes mourir de désespoir : je crachais tous les jours plusieurs mouchoirs de sang. La princesse n’était pas en meilleur état que moi; elle pensa mourir le jour que nous traversâmes le Moerdick. Je passai la nuit près d’elle. « Nous nous sommes engagés, me dit-elle, « à plus que nous ne pouvons tenir : l’excès « de ton amour et de ton courage pourrait « encore me sauver la vie. Serais-tu capable « (uniquement aimé) de n’être pas jaloux « du prince Repnin , de te contenter de « mon coeur , de ne prétendre à rien de « plus. » Un nouveau plan de vie fut arrangé d’aussi bonne foi que les autres, et, comme on le verra par la suite, sans un plus grand succès. Nous ne nous arrêtâmes qu’un jour à Bruxelles , et revînmes à Paris.

Je quittai la princesse à Senlis, et fus passer vingt- quatre heures à Haute -Fontaine, bien différent de ce que j’en étais

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parti. J’arrivai le lendemain à neuf heures du soir à Paris ; je descendis à l’hôtel de Chartres où logeait la princesse. J’y trouvai le prince Repnin. Il me reçut honnêtement; mais il avait fair froid et contraint. Mme Chartoriska était dans son lit; elle se trouva mal., dit quelle voulait dormir, et nous congédia tous deux. Elle n’eut que le temps de me donner un petit paquet dans lequel était un billet fort tendre et une tresse de ses cheveux que j’avais vivement désirée. V ers les onze heures du soir , d’Oraison entra dans ma chambre : « Je quitte un « fou, me dit-il, à qui j’ai promis d’aller le « rassurer demain matin de bonne heure.

« Voilà ce qui vous attire ma visite si tard : « le prince Repnin s’est fourre dans la tête « que vous étiez amoureux de la princesse « et aimé. Je lui ai dit que j’étais sûr que « non, que je vous connaissais un autre at- <( tachement, et pour plus de sûreté , je suis « venu vous en parler. Mon trouble et ma confusion apprirent au chevalier qu’il s était trompé, « Vous êtes , me dit- il , le plus fai-

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zarre et le plus léger de tous les hommes. « Et la jolie Marianne , vous ne l’aimez donc « plus ? » Je lui contai tout ce qui s’était passé depuis qu’il avait quitté Londres , il me blâma moins, me plaignit, et ne me rassura pas sur l’avenir.

D’affligeantes réflexions consumèrent ma

nuit entière. J’allai le lendemain savoir des nouvelles de la princesse, je ne la trouvai pas mieux que la veille. Le prince Repnin , que je rencontrai, me parut assez tranquille. La princesse me reçut froidement. Je ne voulus pas m’en plaindre, et je souffris en silence. Quelques jours se passèrent de la sorte sans que le prince Repnin me laissât lui parler seul une minute. Il avai t l’air satisf ait et calme. Je ne dormais ni 11e mangeais. Je crachais beaucoup de sang; je voulais cependant cacher mon état, mon mouchoir plein de sang me trahit. « Que vois -je! me dit- « elle en passant à côté de moi; venez à sept « heures, je serai seule; je veux vous parler « absolument. » Je fus exact. « Mon ami, « me dit-elle en entrant, vous êtes bien ma-

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« lade ; c’est ma faute sans doute ; de deux « êtres qui me sont bien chers , l’un doit « donc mourir de douleur ! Qu’avez-vous P « ouvrez - moi votre âme, je le veux, je « l’exige, je vous le demande à genoux. — « Je n’ai rien (en la serrant dans mes bras) ; « je n’ai besoin que de courage , il ne tient « qu’à vous cle m’en donner. Dites-moi que ce vous m’aimez, j’ai besoin de l’entendre. — Oui , mon ami, mon tendre ami, je vous aime, je vous adore; il n’est point « de puissance qui m’empêche cie vous le « dire. Armez-vous de patience; persistez « dans une conduite qui me fait ajouter à cc tant de tendresse l’estime la plus méritée. « V otre manière de vivre avec le prince « Repnin est trop bonne ; il ne peut vous cc accuser de sécheresse, ni de fausseté. Je cc me reproche bien sévèrement les peines (( clue je vous cause. Je lui en épargne cecc pendant le plus qu’il m’est possible ; ii cc m’en coûte doublement de n être pas cc franche, et de vous traiter devant lui d’une cc manière si différente. C’est à ces précau-

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« tiens cependant que je dois la securité « dont j’espère qu’il jouit encore, et dont « la perte entraînerait pour nous tous les « suites les plus fâcheuses. Ne te fâche pas, « mon ami; la raison fait des représentait tions , mais l’amour ordonne ; et où il « parle, il est toujours le plus fort. Ménage « une vie qui est tout mon bien ; ménage le « sang que je rachèterais de tout le mien. « — Oh ! mon amie, vous y versez un baume, « un calme que je croyais à jamais perdu. « Mon cœur n’est point indigne du vôtre ; « il est capable aussi de générosité. Je rends « au prince Repnin toute la justice qu’il mé- « rite. Plaise à Dieu qu’il ne soit jamais mal- « heureux par moi ! Que tous les soins , que « tous les égards soient pour lui ! Un re- « garcl me consolera, me rappellera que je « vous suis plus cher que tout , me rassu- « rera, si j’étais injuste. Ma chère amie, je « ne souffrirais jamais autant que si je vous « connaissais de justes reproches à vous « faire. »

Le prince Repnin arriva lorsque nous nous

y attendions le moins ; nous en fumes embarrassés, et, malgré nous, il s’en aperçut; car, dès ce moment, il lui fut impossible de contenir sa jalousie; elle fut telle qu’on devait l’attendre d’un homme violent, généreux et sensible. Il savait combien une scène ferait de mal a la princesse, il desirait la lui épargner, il sortait lorsqu’il craignait de n’être plus maître de lui. Il fut un soir chez Mme l’Huilier. ce Je me meurs , lui dit-il , je ne puis plus <c supporter la contrainte que je me suis imcc posée ; il faut que je vous ouvre mon âme. cc M. de Lauzun adore la princesse et en est cc adoré. Il est lier et jaloux autant que moi ; cc il doit me haïr. Sa conduite honnête et cc modérée est la plus forte preuve de tout cc 1 empire que votre amie a sur lui , empire cc qu’elle a sans doute acheté du don de son cc coeur et de sa personne. De viles tracassecc ries ne sont pas faites pour deux hommes cc qui doivent se reconnaître dignes d’elle, cc L un de nous doit périr, ou nous ne serons cc jamais tranquilles ni l’un ni l’autre; il me cc ravit le seul bien auquel mon bonheur fût

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« attache, je le défendrai. » Ce fut inutilement que M ie l’Huilier voulut le calmer. Je reçus le lendemain le billet suivant :

cc Mon estime et ma haine vous sont con- « nues : dépendons un bien que nous ne pouce vous partager; Fun de nous doit périr par ce la main de l’autre. Je vous laisse avec eoncc fiance le choix du temps , du lieu et des cc armes. »

Signé Petrowitz Repnin.

Je fis la réponse suivante : cc Le prince Repcc nin ne me croira pas capable de crainte. Je cc F estime assez pour refuser Fhonneur qu’il cc me propose. Je n’accepterai point un comcc bat qui compromettrait une personne que cc je respecte, et qui la priverait de Fun de cc ses plus fidèles amis. Si le prince m’attaque, cc je défendrai mes jours de manière à lui cc prouver que je ne veux pas répandre le cc sang d’un homme à qui Mme la princesse ce Chartoriska doit autant. »

Signé Lauzun.

Après avoir reçu ma réponse, il me fit

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prier de l’attendre chez moi le lendemain de bonne heure. Il vint en effet dans la rue Saint-Pierre , ou je logeais; on nous laissa seuls, et la conversation suivante commença.

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