PRINCE REPNIN
« Ecoutez-moi, Monsieur, et vous ne me « refuserez pas ce que je vous ai demande. « C’est mon rival, c’est mon ennemi que je cc prends pour juge de ce qui me reste à « faire dans l’affreuse position oii je suis. «Je fus nomme ambassadeur de Russie en « Pologne, dans le commencement des trou- « blés. Je vis, j’adorai la princesse;je sa cri - « liai tout au bonheur de le lui prouver. Sa « famille offensa souvent l’impératrice. Je « reçus contre ses parens les ordres les plus « rigoureux : ils ne furent pas exécutés; j’en « fus vivement réprimandé; ma tête devint « responsable de leur conduite. Les princes « Chartoriski ne cessèrent jamais d’être coucc pables, et ne furent jamais punis. Je perce dis la faveur et la confiance de ma sou-
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« veraine. Je vis écrouler la plus étonnante « fortune qui se soit annoncée dans l’em- « pire russe. Je fus rappelé pour me justi- « fier. Le crédit de M. le Comte l. . .. mon
« oncle , sauva seul mes jours
« nomma a 1 ambassade de Varsovie
« pouvait vivre comme particulier
« cependant généreuse et sensible
« crut se devoir à la reconnaissance
« prix de tant de services; je ne
« je fus heureux. L impératrice m’ordonna « de joindre l’armée de Romanzoff : je refusai <c d’obéir. Tous ses bienfaits me furent ôtés; (C d ne resta plus qu une pension médiocre, cc suffisante pour vivre, à l’homme dont le « faste avait ébloui la Pologne. La princesse « eut la bonté de quitter Varsovie, où je ne « pouvais rester sans dangers, et reçut par- « toutdeshommages. Ils... jamais long-temps. « Elle démêlait aisément la vanité, la fatuité, « la mauvaise foi de ceux qui les lui ren- « daien.t, Elle partit pour Londres quelques
1 Le manuscrit est dans un si mauvais état en cet endroit, qu’une grande partie du feuillet manque.
« semaines apres moi : je vous rencontrai avec « à Calais; nous passâmes la mer ensemble. « Le chevalier d’Oraison, que je connaissais « plus anciennement, m’avait souvent parlé cc de vous : votre attachement pour la belle « lady Sarah était connu de toute l’Angle- « terre, et vous rendait intéressant. Vous « craindre lut mon premier mouvement. Je « fus bientôt rassuré en vous voyant vous « fixer, et rendre des soins à une jeune et « aimable personne. La fatuité de votre « ambassadeur ne me causa pas une véri- « table inquiétude. Je partis pour Spa, oii « vous vîntes nous joindre. La princesse y cc fut toujours triste, malade; mais je vous cc voyais occupé de M!ic de Saint-Léger, et cc je n’en devinai pas la cause.
ce En gagé, sans pouvoir ni en dispenser, cc à ramener Mme de Czernicheff à Paris, je cc poussai la sécurité au point d’être bien cc aise que vous accompagnassiez la prince cesse. L’intérêt que vous m’aviez marqué, cc la manière dont nous avions vécu en-
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« semble à Spa , m’avaient inspire du goût
« pour vous : mon inclination m’eût porté « à vous aimer , si le sort ne m’eût forcé à
« vous haïr. Je ne reçus point de nouvelles « de la princesse pendant tout son voyage « de Hollande. La terreur s’empara de mon « âme, l’avenir se déploya devant moi, je « fus certain de mon malheur avant d’en « avoir des preuves. Tout me l’a confirmé
« depuis notre arrivée à Paris : la princesse « vous aime. Je la connais trop pour ne pas « la savoir tourmentée de remords; elle ne « me verra pas sans embarras, sans répu- « gnance. Elle souffrira des peines inimagi- « nables : sans vous je serais encore tout « pour elle. Si elle ne perd ni l’un ni l’autre, « elle nous perd tous deux. Je n’ai point « d’asile à espérer dans mon pays, que j’ai
« abandonné pour elle. Tant que j existerai
« vous ne serez pas tranquille possesseur « d’un coeur dont vous connaissez le prix : « tant que vous vivrez, il sera plus a vous
« qu’à moi, et chaque instant sera marqué « par de nouvelles inquiétudes et de nou- « velles fureurs.
LAÜZÜN.
cc Votre haine est juste, Monsieur, et, « involontairement criminel, je la mérité « tout entière : mon cœur n est cependant (C Pas indigne de vous, ni des hommages « qu il rend a la princesse. J ai long-temps (C combattu une passion, qui ne pouvait « être suivie que par les plus affreux malheurs. J ai compte comme un des plus « grands celui qui troublait la paix qui re- (( guait dans votre âme. Entraîne malgré « moi par cette passion déraisonnable, j'ai (C sans cesse devant les yeux l’effroyable (( idée de n inspirer que des remords : prêt « a faire tous les sacrifices, jamais je n’en « puis exiger. Je connais tous vos avantages sur moi, je ne puis que troubler votre « bonheur ; mais, etranger, nécessairement « séparé d’elle par les circonstances, vous « auriez bientôt détruit tout le mien , si (C j en pouvais espérer. Je ne déshonore- <( rai pourtant pas, en la disputant, une
« conquête qui, toute glorieuse quelle est, « doit rester ignore'e. Je ne veux pas que la « princesse puisse me reprocher d’avoir at- « taquë les jours de celui à qui elle doit « tant de reconnaissance. Si je périssais, « ma mort serait aisément justifiée ; et , « après avoir causé la vôtre , la princesse ne « vous survivrait pas long-temps. Je m’éloi- « gnerai, Monsieur ; j’irai chercher des dance gers qui ne me rendront pas coupable, cc Je vous plains, je vous estime, je vous ce hais ; mais ce ne sera que malgré moi que « je me battrai contre vous, et je vous <c avertis que je suis et que j’ai voulu être <c ici sans armes.