‹ MémoiresChapitre 4 sur 6 · LAUZUN · texte numérisé non relu

LAUZUN

« Je nai besoin de vous rien promettre (< Monsieur; je ne balancerai jamais sur ce (C (Iue je croirai nécessaire au bonheur de la « princesse, et je ne m'en rapporterai qua (C moi pour en juger. »

Le prince Repnin sortit de chez moi et fut chez la princesse; je ne la vis pas seule le reste du jour. Elle me parut douloureusement et profondément affectée. Elle tut malade, s enferma de bonne heure dans sa chambre, et ne voulut voir ni le prince Repnin ni moi. Il est des situations pénibles audessus du courage, des forces de tout le monde , et des résolutions les plus raisonnables. Ce nest pas à tout sacrifier à l’objet aimé qu il y a du mérite, tous les cœurs sincerement touchés en sont capables; c’est la maniéré de supporter le sacrifice qui en fait

le prix; en montrant trop ce qu’il coûte et ce que I on souffre on le rend impossible. C’est à cette époque que j’ai été égaré par l’excès de ma passion. J’idolâtrais la princesse, je me comptais absolument pour rien, je la comptais pour tout, les malheurs les plus

affreux me semblaient préférables à celui

de jeter le trouble et le remord dans son âme ; elle lisait dans la mienne; l’amour et le désespoir se lisaient dans ses yeux; elle m’aimait et se livrait malgré elle à son penchant pour moi ; mais je voulais , je croyais pouvoir être généreux, je sentais tout l’empire que j’avais sur elle ; je m’en servais pour la défendre contre moi-même. Je lui inspirai de la confiance; sûre de moi, elle ne m’évita plus : sa tranquillité m’alarma, je devins jaloux, défiant, je ne trouvai plus de mérite à sa conduite, je ne la crus sage que parce que son cœur était devenu plus calme; j’osai le lui marquer ; elle pouvait résister à tout excepté au malheur de ne pas me voir. Convaincu de tout son amour, elle ne me cacha plus la vivacité de sa tendresse, ni celle de ses désirs:

elle ne chercha plus à arrêter les miens ; ce n’était rien que de se perdre, il fallait que je fusse certain d’être adoré. J’étais au moment de m’éloigner pour huit jours, et cet effort était au-dessus démon courage; j’étais encore dans le régiment des Gardes françaises , et rien ne pouvait me dispenser de monter la garde à Fontainebleau. La princesse ne sentait de nécessité que celle de me rassurer en se livrant à moi. J’ai d’affreux momens à me rappeler; je frémis en écrivant, mais un serment sacré m’impose cette terrible tâche. ,,m

C était le&novembre.J e devais partir le surlendemain pour Fontainebleau. Contre son ordinaire , la princesse avait fàit défendre sa poi te pour tout le monde, même pour le prince Repnin. J’étais seul avec elle ; je lui î eprochai d être triste et sérieuse avec moi.

« Je ne puis m’aimer : je suis à vous, me « dit-elle; jouissez de tous vos droits, il le « faut, je le veux.» Je me précipitai dans ses bras; je fus heureux, ou plutôt le crime se consomma. Qu on juge de l’horreur de mon

sort, même en possédant la femme que j idolâtrais. Elle n’eut pas un instant de plaisir ; ses larmes inondèrent son visage , elle me repoussa. « C’en est lait , me dit-elle, il a n’y a plus de bornes à mes torts, il n’y en « aura plus à mes malheurs; sortez d’ici. » Je voulais rester , elle se jeta à mes genoux :

« sortez, au nom de Dieu, sortez. » Frappé comme de la foudre, je n’osai répliquer; je rentrai chez moi. Ma nuit fut un supplice que moi seul encore je suis capable de concevoir. Je retournai chez elle le lendemain de bonne heure; ses rideaux étaient fermés; je les ouvris en tremblant. Elle était sans connaissance ; du sang coulait de sa bouche sur sa poitrine ; une petite boîte ouverte sur son lit m’apprit quelle s’était empoisonnée. Je la crus morte, et j’avalai avec avidité ce qui restait dans la boîte. Je ne sais ce que je de vins: je vomis beaucoup de sang,j eus toute la journée et toute la nuit de violentes attaques de nerfs : je ne sais ce que je devins pendant vingt-quatre heures, et je sais seulement que je ne sortis pas de mon ht, et

1>U DOC DE LAUZUff. ,

gue je vomis beaucoup de sang ; ce qui , selon toute apparence, me sauva la vie.

Mme de Lauzun vint me prendre, et me mener à B' Fontainebleau , où je devais aller avec elle. J étais dans un état d’affaissement et de stupidité qui ne me laissait pas imaginer de rester. Je priai Mrae de Lauzun de m’attendre un moment. Je me levai et m’habillai avec beacoup de peine, et je fus savoir des nouvelles de la princesse. Elle était encore mourante. Je partis cependant; je fus à Fontainebleau comme un fou. Excepté le temps de mon service, je ne vis personne. J’étais réellement très-malade. J’y reçus une lettre de la princesse, que je crois devoir rapporter ici. - :

« O mon ami , mon amant! toi que j’ido- « lâtre , toi qui réunis toutes les affections « de mon cœur , tu n’es plus près de moi !

« Tu es parti , je l’ai voulu. Pourquoi m’as- « tu obéi ! Ai - je donc dû faire quelque « chose pour des devoirs que j’ai tous vio- « lés ! Des horreurs qui m’environnent ,

« celles de la mort sont les moins affreuses ;

« si tu savais quel avenir s’ouvre devant « moi ! J’ai perdu toute espérance, tout droit « d’être heureuse. Je n’ose plus rien pro- « mettre , j’ai trahi mes sermens. Que ton « amour du moins , que ton bonheur me « tienne lieu de ce que j ai perdu. Mais , « hélas! je parle de l’avenir, et je me meurs ! « Je n’aurai point le barbare courage de « t’ordonner de vivre; je ne sais ce qui se a passe en moi, tous mouvemens jusqu’alors « inconnus. Je sens mes derniers soupirs « sur des lèvres qui brûlent encore de tes « baisers. Viens, ne perds pas une minute; « mourons dans les bras l’un de l’autre : « que le bonheur et le plaisir soient notre ce dernière sensation ! Non ; n écouté pas des « désirs insensés. Que mes remords, du « moins , expient ma faute. Puisse le cou- « rage de n’être plus coupable me rendre, « aux dépens de ma vie et de mon bon- « heur , quelque estime pour moi - même ! » Cette lettre, écrite d’une main treitiblante, inondée de ses larmes, acheva de m'égarer. Je partis seul pour Paris , des que la nuit

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fut venue. J indiquai à la princesse un lieu ou nous pourrions nous voir en sûreté. Sa faiblesse était extrême , elle s’évanouissait à tout moment. Je n’étais guère plus fort. Je n abuserai pas de la patience de ceux qui me liront : s’ils n’ont jamais aimé, peutêtre même s’ils n’aiment pas dans l’instant où ils liront ceci, ils me trouveront bien ennuyeux. Je me contenterai donc de dire que cette conversation nous fit bien du bien et bien du mal. Je retournai à Fontaine^ bleau ; je finis ma garde, qui me parut dm rer des siècles, et je revins. Notre conduite fut circonspecte pendant quelques semaines. Le prince Repnin était généreux. Le changement affreux dont j’étais la cause, la certitude que je ne voyais pas la princesse seule, 1 espérance qu’elle partait bientôt, le calmèrent ; il me plaignit , et reprit sa tranquillité.

Il se trompait cependant. Je voyais quelquefois Mme Chartoriska seule hors de chez elle; la sagesse de ma conduite, ma modération semblaient avoir éloigné les dangers

cm’elle avait si prodigieusement redoutés. L’amour et la nature ont des droits auxquels on ne saurait échapper. Comment refuser quelque chose à l’amant qu’on adore, surtout lorsqu’il ne demande rien ! La princesse fut à moi, prête à tout souffrir. Dans l’avenir, nos jours nous parurent payés par tant de bonheur ! Incapable de tout autre soin , je voyais la princesse, ou je 1 attendais, et à quelque heure que je perdisse l’espérance de la voir avant le lendemain, je me couchais ; mon corps ne pouvait suffire à la fatigue d’être loin d’elle. Le prince Repnin eut quelques soupçons. La princesse s’aperçut qu’il la faisait suivre ; tout lui parut préférable à l’horreur de tromper. Elle prit le terrible parti de lui tout avouer ; cet aveu , fait par une âme généreuse , fut reçu par une âme généreuse. Le prince Repnin ne se permit ni une plainte, ni un reproche. « Soyez heureuse , lui dit-il; je ne me flatte « pas du courage d’en être témoin. Je parte tirai dans quinze jours ; je joindrai l’armée « russe. » Nous ne crûmes pas offrir aux

yeux de cet homme généreux l’objet et la cause de ses malheurs et de ses peines; je fis un effort que je croyais au-dessus de mes forces; je consentis à aller chez M. le duc de Choiseul, à Chanteloup, jusqu’après le de'part du prince Repnin.

Je partis; je recevais chaque jour des nouvelles de la princesse; je souffrais, et je ne vivais pas loin cfelle. Je revins , et trouvai le prince Repnin parti. Qui n’a pas éprouvé une dure contrainte ne peut sentir tout le prix de la liberté. Mon bonheur n’était plus troublé que par la crainte de l’avenir, que par l’horrible certitude de le voir bientôt finir. Nous nous occupions sans cesse des moyens de ne nous séparer jamais. Nous espérions quelquefois; mais le sort de ses charmans enfans nous arrêtait toujours. Ses soins étaient si touchans, ils leur étaient si nécessaires , ils leur réussissaient si bien! Accoutumé à aimer tout ce qui était chez ma maîtresse, je m’attachai fortement à ses enfans. Je crus devoir partager les devoirs de leur mère : mes

yeux se remplissaient de larmes en les caressant. J’aimai mieux prévoir toutes les peines qui m’accablaient que de leur ôter une mère que l’on ne peut raisonnablement comparer à aucune autre. Elle pénétra les sentimens qui remplissaient mon âme; ils ajoutèrent à mes droits sur elle. Elle savait que j’eusse donné avec plaisir la moitié de ma vie pour qu’il me restât un de ces enfans précieux dont il me semblait être le père. Nous ne nous quittions plus ; nous montions à cheval deux fois par jour pour éviter les visites importunes , dont il n’y avait pas d’autre moyen de se débarrasser.

Le temps de son départ pour la Pologne arriva : son mari resta pour un procès. Je résolus de la reconduire le plus secrètement et le plus loin que je pourrais : je ne la quittai en effet qu’à deux lieues de Varsovie. Ce voyage avait été charmant , et la princesse chaque jour plus tendre et plus aimable. L’instant où nous nous séparâmes fut terrible. « Mon ami, me dit-elle, il faut

« enfin te découvrir un secret que j’ai eu « bien de la peine à te cacher. Tu as tant « désiré un de mes enfans, tu lauras : je « veux te laisser la plus chère , la meilleure « partie de moi-même; je suis grosse, et « n ai point vécu avec mon mari depuis que (c je me suis donnée a toi. J aurai le courage (( ^ tout avouer a mon mari, d’obtenir que (C le gage le plus cher de notre ardent « amour te soit renvoyé. » Que l’on connaisse mon cœur, si l’on veut juger de l’impression que me fît ce discours. Il épuisa mes forces en un moment : je m’évanouis , et , lorsque je repris mes sens, je ne retrouvai plus la princesse. Son beau-père, venu au-devant d’elle, l’avait obligée de m’abandonner ; elle avait laissé un de ses gens pour me soigner. J’étais dans un abattement dont rien ne pouvait me tirer : je me laissai ramener jusqu’à Breslau , sans boire ni manger, ni proférer une seule parole; je my arrêtai, et y attendis des nouvelles de la princesse. Elles remirent un peu ma tête, et je continuai mon chemin jusqu’à Franc-

fort, où j’appris que le roi était dangereusement malade de la petite-vérole.

Je sus sa mort en passant aux Deux- Ponts , ce qui dérangea tous mes projets : je n’étais pas en état de faire ma cour au nouveau roi, et je fus joindre la légion royale, dont j’étais colonel, à Mouzon en Champagne. J’y vécus dans la plus grande retraite , et ne vis absolument que les officiers de mon régiment. Mon temps se partageait entre mes exercices militaires et la princesse. Je la savais triste, malade; mais elle écrivait toutes les postes. Plusieurs manquèrent enfin : j’envoyai un courrier qui fit la plus grande diligence. J’appris par son retour que la princesse avait ètë dangereusement malade, et n’avait pas avec elle la seule personne qui pût me donner de ses nouvelles. Ses forces avaient succombe au terrible aveu qu’elle avait lait à son mari. Elle en avait ètë reçue avec tendresse et gënérosité ; mais des vapeurs , des maux de nerfs, une tristesse mortelle, joints aux incommodités de son état, l’avaient mise

dans la situation la plus déplorable. Elle désirait vivement me voir, et n’en espérait pas la possibilité. Je demandai à M. de Conflans, aux ordres de qui j’étais, s’il pouvait me donner une permission de trois semaines, que je serais bien aise de passer à la campagne près de Francfort.

Je partis seul et le plus secrètement possible. Le dernier jour je me perdis, et j’allai demander mon chemin à une maison où je voyais de la lumière. Je fus fort surpris de trouver une famille anglaise et d’apprendre que c’était celle du jardinier de la princesse. Je savais bien qu’il n’était pas difficile d’entrer dans le parc, mais je ne voulais pas être connu; je craignais d’être arrêté par les patrouilles de Cosaques et de ne pouvoir obtenir sans me découvrir qu’on me menât à elle. Il était onze heures du soir; je vis rentrer les différentes troupes qui venaient de faire leur ronde, et je m’introduisis dans le jardin, où je fus bientôt attaqué par deux gros chiens qu’on lâchait toutes les nuits. Il y en avait un que j’avais donné à la princesse en An-

gleterre, je l’appelai par son nom; César me reconnut, et vint à moi me caresser; l’autre ch ien se retira, et j e m’approchai de la maison. Je vis deux femmes qui se promenaient , l’une rentra, et l’autre vint au-devant de moi ; je la reconnus pour Mmc Parisot, femme de chambre que j’avais donnée à la princesse. « Venez, me dit-elle, ni les obstacles, « ni les distances ne peuvent tromper son « cœur ; il vous attendait. » La princesse me serra dans ses bras. « Les besoins de mon « cœur me font toujours deviner tes actions; « il était impossible que tu me laissasses « l’affreuse idée de tout ce qui nous séparait; « que tu ne vinsses pas prêter de nouveaux « charmes à ma retraite , mon unique con- « solation. » Je passai deux fois vingtquatre heures à Pawansky : là tout était intéressant pour moi; il en fallut partir. J’avais pris des mesures certaines pour me trouver à ses couches , ou du moins pour être près d’elle.

Je revins un peu plus tranquille que la première fois. De retour à mon régiment,

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je me procurai tous les mémoires relatifs aux affaires de Pologne , de Prusse et de Russie; et, d apres un grand nombre de bons et de mauvais ouvrages que j’eus la patience de lire, je me fis un système politique sur les intérêts de ces trois puissances. Je fis un assez long mémoire que j adressai au prince Adam. Il le communiqua à M. de Stackelberg, ministre de Russie a Varsovie , qui l’envoya à Moscou sans que j en susse rien. L’espoir d’être ambassadeur ou ministre de France à Varsovie me donna pour le travail une ardeur infatigable. La princesse approuva mon plan, et chaque poste m’apportait de nouveaux encour agemens.

Elle me manda, dans le mois de septembre, quelle était moins contente de son mari ; que mon dernier voyage avait été su, et qu elle craignait que celui que je voulais faire pour ses couches n’eût de grands inconvéniens; mais qu elle mourrait de douleur s il n avait pas lieu. Je partis vers la fin de septembre , et trouvai à Strasbourg une

lettre de la princesse, venue par estafette, qui me demandait instamment de retarder mon départ. J’en trouvai une autre à Francfort, plus faite encore pour m’effrayer sur les mauvaises dispositions du prince. Rien ne put me décider à rester loin de la princesse pendant le temps de ses couches. Je lui envoyai un Polonais, nommé Mouskowski , que j’avais amené avec moi , et j’allai l’attendre dans une petite ville libre bâtie sur la Vistule et appelée Thorn.

J’y reçus la réponse de la princesse. Elle me mandait quelle ne pouvait être si près de moi sans désirer me voir, quelque danger qu’il y eût; qu’il était important que je ne fusse vu de personne; que Mme l’Huilier me cacherait chez elle , et qu’elle viendrait m’y voir. Je 11e perdis pas un instant pour arriver : l’inquiétude, l’agitation , la fatigue, m’avaient changé au point de me rendre méconnaissable. « Vous ne verrez point « votre princesse ce soir , me dit la compa- « tissante l’Huilier, en m’embrassant; elle « a des douleurs assez vives pour lesquelles

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« on lui a ordonné de se coucher; elles « se dissiperont probablement pendant la « nuit, et elle sera demain matin ici de bonne « heure. »

Le lendemain au contraire les douleurs augmentèrent, et j’obtins avec beaucoup de peine d’être introduit dans le palais bleu, où Mme Parisot m’enferma dans une grande armoire où l’on mettait des robes, derrière le le lit de la princesse. Elle eut un travail douloureux qui dura près de trente-six heures. J entendais ses cris , et chacun semblait devoir être le dernier. Je n’entreprendrai pas de décrire ce qui se passa dans mon âme,

mes malheurs étaient les fruits de mes cri-

mes , ce que j aimais le mieux sur la terre en était la victime. Ce supplice finit enfin : onme tira de ma prison, on me fit entrer dans la chambre de MmeChartoriska. J’inondai son Usage de mes larmes, je ne pouvais proférer un seul mot. « Tu m’as sauvé la vie, « me dit-elle, je te savais là, je n’ai dû mes « forces qu au courage que m’inspirait la « certitude d’être si près de toi ; pouvais-je

« en manquer, sûre que tu recevrais mon « dernier soupir. Baise cet enfant, qui m’est « déjà plus cher que tous les autres : il serait « si dangereux pour lui que tu fusses découcc vert! éloigne-toi, va t’établir à quatre « meilen(huit lieues) d’ici, dans une ferme « dont je puis disposer. Ce billet te fera « bien recevoir par les bonnes gens qui l’ha- « bitent; nous nous reverrons bientôt; vous « recevrez tous les jours de mes nouvelles. » Il fallut encore une fois la quitter.

Jegagnai lentement mon nouveau gîte. Je trouvai une maison simple, mais d’une propreté qui allait jusqu’à l’élégance. Je fus reçu par un homme d’environ soixante ans, d’une figure vériérable;sa femme, un peu plusjeune que lui , paraissait avoir été belle. Deux jeunes femmes d’une figure agréable, dont l’une était au moment d’accoucher , et une petite fille, composaient cette honnête famille : je remis ma lettre; elle était conçue en ces termes.

cc M. Ombowsky., je vous prie de recevoir « chez vous celui qui vous remettra ce bil-

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cc let; je vous confie ce que j’ai de plus cher « au monde , et ma confiance dans vos soins cc et dans votre discrétion est sans bornes.

cc J. Chartoriska. »

cc Vous êtes ici chez vous, me dit le bon cc M. Ombowsky ; vous pouvez disposer de cc nos personnes mêmes , car nous appartecc nons à la princesse bien plus encore par cc notre reconnaissance que par ses bienfaits, cc quelque immenses qu’ils aient été envers cc nous. » Je me retirai dans ma chambre, sans qu’il me fût possible de souper. Je reçus le lendemain des nouvelles de la princesse; elle était aussi bien qu’on pouvait l’espérer.

Je me promenai dans un assez grand jardin avec M. Ombowski. Il me raconta son histoire : il était né avec une fortune satisfaisante à son ambition.il avait épousé par amour une fille de qualité de Kaminiek, et en avait eu plusieurs enfans. Il n’y avait pas de situation plus heureuse que la sienne, lorsque le prince Radziwill, auquel

il était attaché depuis long-temps, l’engagea à entrer dans la confédération de Bar. Deux jeunes Polonais, qui aimaient éperdument ses deux filles, ne crurent pouvoir mieux leur prouver leur dévouement quen suivant leur père. Ils furent blessés, pris, et envoyés tous trois en Sibérie; leur maison brûlée , les terres dévastées par les Russes , et tous les biens confisqués par l’impératrice. Mrae Ombowski, qui était de Kaminiek, terre appartenante à la princesse, qu’elle avait vue dans son enfance chez le comte de Flemming, son père, fut se jeter à ses pieds avec ses filles , et n’eut pas de peine à attendrir un cœur si généreux et si compatissant. La princesse entreprit avec chaleur de réparer les mal-

heurs de cette famille infortunée ; elle obtint son pardon , fit revenir les hommes

de Sibérie, maria les deux filles à leurs

amans , a qüi elle fit accorder deux places Considérables en Lithuanie, et donna à M. Ombowski et à sa femme une très -jolie terre où ils habitaient tous, et où ils ne

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cessaient de bénir leur bienfaitrice. Depuis que je vis avec des hommes, je n’en ai jamais vu qui sentissent mieux leur bonheur, et pour qui la reconnaissance eût plus de charmes.

Je recevais tous les jours des nouvelles de Mme Chartoriska , et les soins de mes hôtes rendaient mon séjour chez eux agréable. J’entendis sans cesse faire des vœux pour celle qui m’y retenait. Je passai un mois sans impatience dans ce séjour tranquille. Un jour que j’étais inquiet de n’avoir point reçu de lettre de la princesse , je la vis arriver fort incognito. Une divinité descendue dans cette maison y eût été moins adorée. On nous laissa seuls. « Mon « ami , me dit-elle, je vous dois une grande « explication ; j’ai eu le courage de faire à a mon mari l’aveu que j’avais projeté; il a « eu pitié de l’état affreux où j’étais en lui cc parlant, et ne m’a point fait de reproches, cc Je vous laisserai cet enfant, m’a-t-il dit, « si vous le voulez; mais il faut que vous vous engagiez par les sermens les plus

« sacrés à ne jamais voir son père. Mes « larmes ont été ma seule réponse ; pou- « vais -je promettre de l’abandonner ! Tu « connais mon mari : aigri par des gens cc méchans, il peut avoir un moment d’hu- « meur; mais le fond de son caractère est « bon et indulgent. Il n’est point jaloux, et « te verra bientôt sans répugnance. Passe « quelque temps à Dresde et à Berlin ; que « Varsovie ne paraisse pas Tunique but de « ton voyage, et je pourrai bientôt te ser- « rer encore dans mes bras. » La fille aînée de M. Ombowski accoucha pendant cette conversation. Nous tînmes sur les fonts, et nous appelâmes l’enfant, qui était une fille, la Belle Armance Fortunée, du nom de la princesse, du mien et du hasard qui lui avait donné son parrain et sa marraine. La princesse repartit pour Varsovie, et moi, le lendemain matin, pour Dresde.

La ville et l’électeur sont aussi tristes que Télectrice est gaie. Je fus bientôt en grande faveur près d’elle ; la circonspection avec laquelle je recevais les distinctions

dont elle m accablait eut beaucoup de succès près de lelecteur. L’électrice crut devoir parler plus clairement. Un jour de cour elle me prit dans une embrasure de fenetre : « Pour un Français, me dit-elle, vous « n’êtes ni galant, ni pénétrant. ( Comme « je ne répondais pas ) : U faut donc vous « faire des questions pour obtenir quelques « mots de vous ? Est-il possible qu’il n’y ait « pas dans cette cour de femme à qui vous « rendiez des soins. — Rien n’est plus vrai ,

« Madame.— Et pourquoi, je vous prie P—

« Les vieilles ne me tentent pas, et les jeunes « ont toutes des amans.— Toutes? vous n’en « savez rien : j’en connais qui n’en ont point,

« et qui désireraient peut-être vos homma- (< elles pouvaient les croire sincères.

« Devinez » , ajouta-t-elle en me regardant avec beaucoup d’expression. Lelecteur, en approchant, interrompit cette conversation , que 1 on commençait à remarquer.

Je ne crus pas devoir exposer l’électrice à

une seconde , et je partis de Dresde pour Berlin.

Je recevais exactement des nouvelles dé la princesse; mais elle ne me permettait pas encore daller à Varsovie. Je m’occupai avec application de l’administration militaire et de l’administration intérieure de la Prusse. J’envoyai plusieurs memoiics a i\L le maréchal de Muy et à M. de Vergennes, en l’absence de M. de Pons., ministre du roi de Berlin. VPe de Haitefeld^ dame d’honneur de la reine de Prusse-* qui avait eu précédemment une grande passion pour M. le comte de Guines^ sachant que j’avais épousé sa niece n se crut obligée aux plus grandes honnêtetés pour moi. .La confiance s’établit bientôt; elle me confia tous les détails de son attachement pour M. de Guines , et finit par prendre du goût pour moi. Les lettres de la princesse ne devenaient pas plus rares ; mais elles étaient plus froides , et tendaient toutes à reculer 1 epoqae de mon voyage en Pologne.

je me liai très-intimement avec M. Harris, ministre d’Angleterre, dont la société faisait tout le charme de mon séjour à Berlin.

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II me mena partout, et je fus bientôt aussi établi que j’eusse pu l’être à Paris. Le roi revint de Potzdam ; j’eus souvent l’honneur de lui faire ma cour; il me traita avec bonté et distinction ; le prince Henri me prit dans la plus grande amitié. Je vivais beaucoup avec lui, et je l’entendais toujours parler guerre et militaire avec une nouvelle admilation. Il eut la bonté de me dire que le roi désirait que je pensasse à être ministre de France près de lui , et qu’il lui avait permis de m’apprendre qu’il ferait faire avec plaisir toutes les démarches qui pourraient m’y faire réussir : cela ne convenait nullement à mes vues; je remerciai et refusai, en donnant pour raison que j’étais fort attaché à la cairiei e militaire, et que je ne me sentais point de tal ent pour la politique. M. le prince Hem i eut la bonté d’insister à plusieurs repiises; mais sans me faire changer d’avis. ' Dans cet intervalle, M"« de Hartefeld, cjue je voyais souvent , se prit d’un goût trèsvif pour moi; il s’en fallut bien que je le partageasse. Je ne lui cachai pas même que

i’en aimais une autre. Un tel aveu ne diminua pas son attachement. J’en fus reconnaissant et touché ; je crus lui devoir la plus grande amitié , je la consolai , je la plaignis, mais je ne devins pas son amant, et ne cessai pas une minute d’adorer la princesse. On jugea sur les apparences , et l’on ne douta bientôt plus à Berlin que je n’eusse MUe de Hartefeld : on le manda à Mme Chartoriska ; elle le crut , m’écrivit une lettre très-froide, dans laquelle elle me disait qu’il fallait rompre tout commerce entre nous , et me demandait instamment de ne pas aller a Varsovie.

Abandonné de la princesse , je pensai mourir de douleur; j’aurais donne ma vie pour lui parler un quart-d’heure. Vingt projets plus extravagans les uns que les autres se présentèrent à mon esprit. La princesse m’était trop chère pour n’être pas décidé par la crainte de la compromettre. J’obéis donc, et me résolus à repartir pour la Finance. La veille du jour fixé pour mon départ, M. de Rulleeour, officier français passé au

service de Pologne , vint en courrier m’apporter une lettre du prince Adam , qui me demandait, comme la plus grande marque d’amitié que je puisse lui donner, de venir passer vingt-quatre heures à Varsovie pour des affaires de la plus haute importance , ajoutant que je m’y cacherais aisément, si je ne voulais pas y être connu. Je ne balançai pas un instant , et partis le soir même. Je renvoyai tous mes gens à Leipsick, et ne gardai avec moi qu’un seul chasseur polonais que j’avais pris à Berlin. Je préférai un découvert à toute autre voiture , comme la plus légère. Je m’aperçus à peine du froid excessif dont beaucoup de malheureux périrent. L’espérance de voir la princesse avait absorbé toutes mes sensations physiques et morales ; j’arrivai , et me cachai dans Mariville , chez M. de Rullecour.

Le prince Adam vint m’y voir aussitôt.

Il me dit qu’il avait communiqué à M. de Stackelberg le Mémoire relatif aux affaires de Pologne et de Russie que je lui avais précédemment adressé; que ce ministre l’a-

vait envoyé à sa cour, où il avait fait une telle impression, qu’il avait désiré en conférer avec moi, ne doutant pas que, pour peu que la France voulût s’y prêter, on ne pût raccommoder le partage de la Pologne, et rendre à cette puissance la plus grande partie de l’existence quelle avait perdue. Je répondis au prince que je verrais avec plaisir M. le baron de Stackelberg; mais que je n’avais aucun pouvoir , et qu’il m’était difficile de deviner les intentions d’un ministre que je connaissais à peine. M. de Stackelberg vint dans la nuit : nous causâmes longtemps. Le résultat de notre conversation fut un Mémoire que j’envoyai à Versailles et lui a Moscow. Il m’était impossible cle rester caché jusqu’au retour de nos courriers : je me fis donc présenter à la cour, et j’allai partout.

Mn,e Chartoriska était à la campagne , don elle ne revint que deux jours après; elle arriva à la comédie. Je ne puis exprimer 1 émotion que me causa sa présence. Je fus dans sa loge ; elle me reçut très-froide-

ment. Je n’obtins qu’avec peine la permission de la voir seule. Le lendemain elle ne voulut point écouter ma justification; elle exigea que je lui rendisse ses lettres et son portrait. Je fis tout ce quelle voulut, et me renfermai chez moi dans le plus affreux désespoir. Elle m’envoya chercher le lende-* main matin : je la trouvai plus calme et moins sévère. Elle me demanda tous les détails de ce qui s’était passé entre Mlc de Hartefeld et moi. Je brûlai devant elle son portrait et ses lettres , et promis de ne répondre à aucune de celles quelle pourrait m’écrire, promesse que j’ai tenue exactement. M1,e de Hartefeld est la seule femme pour qui j’aie eu de mauvais procédés , quelle ne méritait assurément pas : aussi me les suis- je souvent et sévèrement reprochés.

T^a princesse me pardonna , avec cette grâce inséparable de tout ce qu elle fait. Je voulus rentrer en possession de mes anciens droits; mais elle s’y refusa absolument. « Tu m’affligerais, me dit -elle; tu serais

« perdu, si, dans tes bras, quelque chose « troublait encore mon bonheur. » M. Braniski , grand général de la couronne , était plus amoureux d’elle que jamais, et marquait chaque jour son amour par de nouvelles extravagances. La princesse le traitait mal, et le voyait peu chez elle; mais toute la société de la palatine de Polosk, dans laquelle Mme Chartoriska vivait beaucoup , lui était entièrement dévouée. Ce fut la seule maison de Varsovie où. l’on ne chercha pas a m’attirer. La princesse Poniatouska s y joignit ; et la princesse fut tellement obsédée de tout cela , que les ménagemens qu’elle se voyait obligée de garder ravissaient une grande partie du temps que nous aurions pu passer ensemble.

Je m’en affligeai, je crus qu’il y avait de sa faute, je m’en plaignis à sa Lulli. « Elle « vous aime , me dit-elle ; mais vous êtes « un bien dont elle est trop avare. Un peu « de jalousie vous la rendra plus tendre que « jamais, et lui donnera le courage d’écar- « ter tout ce qui veut l’eloigner de vous.

DU DUC DE LAUZUN. 2<j5

« Allez davantage dans le monde; que « toutes ces femmes n’aient pas l’air de « vous être si parfaitement indifférentes ; « vous vous en trouverez bien. » Je suivis malheureusement les conseils de la Lulli. L’amant de Mme Chartoriska ne pouvait manquer d’exciter la curiosité des autres femmes; plusieurs me firent des avances assez marquées, entre autres une jeune comtesse Potoska Plumaska , qui était nièce de la grande générale Oliniska, chez qui j allais continuellement, et chez qui je la trouvais sans cesse. J’affectai de m’en occuper beaucoup; la princesse le remarqua, et ne dit rien. La petite femme était fort coquette, et l’était beaucoup avec moi.

Je lui donnai le bras à un bal masqué, ou elle me parla des conditions auxquelles elle consentait à se donner à moi, et même à me suivre en France. Je ne me croyais pas si avancé, et ne désirais pas que cela fut si loin. J éludai donc, sans rien répondre de positif. Un petit masque, assis près de moi, se leva brusquement, et se perdit dans

la foule. Je ne m’en aperçus pas , et sortis un instant apres du bal. Je fus le lendemain, comme à mon ordinaire, pour me promener à Pawansky. C était mon plus grand plaisir. La princesse y arriva un instant après moi;mais dès quelle me vit, elle fit retourner sa voiture. Je voulus m en approcher ; mais elle ordonna a son cocher d’aller à Varsovie aussi vite qu’il pourrait. Je ne concevais pas ce que cela voulait dire. Je fus trois fois chez elle dans la journée sans la voir; je lui écrivis que je ne concevais rien à sa conduite , et que la tête me tournait. Elle me répondit : « J ai vu, « j’ai entendu ce que je n aurais jamais pu « croire ; vous me trompez pour M Pluie maska. — Vous m’avez perdu, dis-je a la

« Lulli. »

Je rentrai chez moi; une fièvre affreuse

me prit, et j’eus le transport le plus effrayant.

La Lulli fut chez la princesse : « Qu’avez- « vous fait! lui dit-elle; Lauzun se meurt , « et c’est votre ouvrage. » Mœe Chartoriska vint chez moi, passa la journée et la nuit

Dü UUC de LAUZüJY. ao

entière , sans que je la reconnusse. Je (;, vis enfin à genoux près de mon lit, baignée de larmes. Un passage si subit du désespoir a Ia j°ie pensa me coûter la vie ; je me rétablis difficilement; les soins tendres et touehans de la princesse me faisaient préférer mon extrême faiblesse aux forces que j’avais perdues, et que je commençais à reprendre. M. Braniski en fut jaloux , se plaignit hautement, osa menacer mes jours « Je ne vous aime pas, lui dit-elle, et ne me « forcez pas à vous haïr. — Cela suffît, Ma- « dame, répondit -il avec fureur; je verrai « si M. de Lauzun est digne de posséder « un bien que j’acheterais de tout mon « sang. Oui, Monsieur, reprit la prin- « cesse avec fierté ; il sait que ma vie est

<C âttadle'e à Ia sienne; il saura la défendre ;

« je n’exige plus rien de vous». M. Braniski se calma, et il ne se passa rien. On m’avertissait cependant que le grand général n’avait rien de sacré; que j’avais tout à crainre de la foule de coupe-jarrets dont il était sans cesse entouré. On me conseillait

2üg MÉMOIRES

de ne pas marcher sans escorte; je ne pris ' d’autres précautions que celle d etre bien

armé; et il ne m’arriva rien.

J’allais davantage dans le monde ; la manière dont la princesse semblait me — augmentait la curiosité que j’inspirais à toutes

les femmes de Varsovie me voir. Une

revue des fut une occasion qui en

réunissait un grand nombre. Elles revinrent ensuite à l’assemblée , chez la grande générale. La princesse paraissait leur demander son choix avec une grâce qui

me et leur indulgence plumet de

mon bonnet , en ramassant quelque chose.

Mme Plumaska, que je n’avais pas vue depuis la scène qui m’avait coûté si cher

une assez belle plume de héron , qui était dans ses cheveux , me dit avec empressement : « de plume , je vous demande

« pardon de répondis-je froidement,

« je suis attaché à votre plume brûlée ».

■ Le manuscrit en cet endroit est dans le plus mauvais état.

DtJ DUC DU LAüzrm. 20(J

M Chartoriska, qui m’avait entendu, me

dit avec un regard charmant : « Donnez-

« moi votre bonnet, que j’y mette la mienne.

« J’aime mieux maintenant la plume brû-

« lée. » M. Braniski se leva avec humeur, et sortit.

Le soir, au bal masqué de l’Opéra, il eut

I air de vouloir me chercher querelle. «Fi- « mssonsceci, M. le grand général, lui dis-je; « cinq minutes d’entretien à Vola 1 suffî- « ront. Le moyen sera beaucoup plus digne « de vous et de moi qu’une dispute au bal . »

II accepta , et nous nous donnâmes rendezvous pour le lendemain à huit heures du matin. Tout Varsovie le sut bientôt et se prépara à nous servir de témoin. Le roi en fut vivement affligé, et envoya chercher à six heures du matin M. Braniski , avec qui il eut une longue conversation , après laquelle le grand général vint chez moi avec une suite assez nombreuse , me dire qu’il désa-

i iaine à un quart de lieue de Varsovie destinée aux duels publies, fort communs en Pologne.

vouait publiquement tous les propos dont j’avais pu être offensé , et qu’il me demandait mon amitié, qu’il méritait par son estime et sa considération pour moi. Je n’avais plus rien à dire : il fallut céder, et le prince Casimir Poniatowski , frère du roi , nous fit embrasser et nous raccommoda. Mme Ogmska m’avait envoyé le matin un superbe cheval turc avec une paire de pistolets et un sabre, en me faisant dire quelle espérait me porter bonheur.

Le soir même, nos courriers de Versailles et de Moscou arrivèrent. L’impératrice approuvait mes propositions , m’écrivait une lettre pleine de bonté , et m envoyait des pouvoirs fort étendus. M. de Vergennes me mandait de me rendre à la cour leplus promptement possible. Je fixai mon départ le sui lendemain au soir. Je dînai à Powanski avec la princesse. Je la serrai long-temps dans mes bras; il fallut enfin m’en séparer. Je ne m’arrachai de Powanski qu’avec un déchirement que l’espoir fondé de la revoir bientôt ne pouvait soulager, et qui était un vrai

ai i

pi essentiment que nous ne nous reverrions plus.

J arrivai a Versailles dans la fin du mois de mars M. de Vergennes, que je ne connaissais pas, me reçut avec tout l’intérêt que devait naturellement inspirer les importantes affaires dont j’étais chargé. Il loua ma conduite, et m’avertit de partir sous peu de jours pour Pétersbourg, mais il changea bientôt d avis; il ne lui convenait pas que le tiaité fût fait pour moi, et que je restasse ministre du roi près l’impératrice des Russies , qui semblait le désirer vivement. M. de Juniez , son ami intime , venait d’y être nomme. M. de Vergennes faisait journellement des difficultés absurdes, traînait en longueur et voulait faire rompre cette négociation , sans qu’il parût y avoir de sa faute. Je perdis pendant ce temps-là un procès de quatre-vingt mille livres de rentes ; j’en fus

peu touché; ma fortune était ce qui m’intéressait le moins.

J’avais trouvé à mon retour la reine infiniment liée avec Mme la princesse de Gué-

menée et Mme Dillon ; elles lui avaient quelquefois parlé de moi , et lui avaient inspiré de la curiosité de me connaître davantage. Elle me reçut avec bonté ; j’eus souvent occasion de la rencontrer chez Mmc de Guéménée, où elle me traitait avec distinction; je montais exactement à cheval avec elle, et en moins de deux mois, je devins une espèce de favori. Ma faveur fut cependant interrompue par la nécessité de joindre mon régiment. Les révoltes pour le blé dans les villages voisins de Paris avaient engagé à faire marcher des troupes. La reine désira que mon corps se rapprochât, et que je ne m’éloignasse pas; je ne crus pas devoir y consentir, et je pris congé. Elle en parut véritablement affligée , et vint dans l’aprèsdîner du même jour à Montreuil chez M de Guéménée pour me dire adieu , et pour m’offrir de demander au roi la permission de me faire revenir au sacre , ce que je refusai.

Les affaires de Russie paraissaient être oubliées. Je pressai inutilement M. de Vergennes de finir et de me donner une réponse

décisive : il me dit qu’il avait le traité plus d cœur que jamais., et qu’il espérait conclure dans le courant de 1 ete j que le roi me ferait revenir de mon régiment , si cela était nécessaire. Le soir même que je devais partir^ la îeme me fît dire d attendre encore deux heures., et d’aller lui parler le lendemain matin a MontreuiL « Ne partez pas en- « core, me dit-elle avec beaucoup de grâce ; « la révolte pour les grains oblige à faire (C approcher des troupes : nous ferons venir « votre corps. » Je la remerciai, et lui répondis que , s il n était pas nécessaire, je ne desirais pas un déplacement désavantageux a ma légion, cc Vous êtes un imbécile , » repliqua-t-elle en riant. Le baron de V , charge par M. le maréchal de Muy du mouvement des troupes, entra: cc Baron, « lui dit-elle, faites donc marcher la légion « royale, et faites-les venir assez près pour ce que cet imbécile-là ne nous quitte pas,

« comme il en a le projet. )> Le baron répondit qu il exécuterait ses ordres, et parut étonné. Je le priai de ne rien changer à son

plan. Je chassai encore au bois de Boulogne avec la reine; elle ne cessa de me parler, et de ce moment ma faveur fut tellement remarquée, qu’il futpeut-être heureux pour moi de partir dans la nuit même.

Les lettres de la princesse devinrent plus courtes et moins fréquentes ; on me manda de Varsovie quelle était entièrement subjuguée par la société de la palatine de Polosk et que M. Braniski passait sa vie chez elle; je lui en écrivis fortement; mes représentations furent mal reçues. Pénétré de douleur, je répondis avec désespoir et indignation. J’osai redemander mon enfant; « je ne voulais pas, disais-je , qu’il fût élevé « parmi mes ennemis; » je ne pus l’obtenir. Nous nous brouillâmes et cessâmes de nous écrire. Une profonde tristesse m’accablait, je restai fidèle à la princesse et absolument insensible à toutes les avances que me faisait une assez jolie petite M™ de M******} enlevée par M. le prince de Nassau, et retirée près des Deux-Ponts.

Je logeais chez la mère d’un officier de

Xvj.-A'TfcS: V.'-:

MfclT II WIH'WI r' -.

mon régiment, et le mis en prison pour quelques sottises ; sa sœur, jeune et jolie, vint me le demander; je le lui refusai. Lorsque tout le monde fut retiré le soir, M"e Plumkett entra dans ma chambre: « Sire, êtes-vous, « me dit-elle en riant, aussi sévère, aussi « pédant que vous l’avez été ce matin de- « vant tout le monde?» Nous causâmes; elle était drôle et folle, elle me fit rire. Je lui promis de faire sortir son frère de prison le lendemain ; elle m’embrassa pour me remercier, et m’inspira des désirs quelle partageait plutôt quelle n’avait l’air d’accorder. Nous eûmes encore une conversation de ce genre. Elle partit ensuite pour Strasbourg avec une de ses tantes , me quitta gaîment , le plaisir d’aller dans une grande ville lui ôtant toute espèce de regrets.

Je fus obligé, pour quelques affaires relatives à mon corps , d’aller dîner près de Sarguemine, chez M. le comte de la L...n. On était dans cette maison poli, aimable à l’allemande ; ce qui ne pouvait pas trop me convenir. M'" la baronne D******, belle-

sœur deMmc clela L...n, me parut cependant d’une gaieté franche et fort différente de toute la société. Au bout de quelques heures, nous fûmes aussi familièrement ensemble que nous eussions pu l’être après plusieurs années. Je la retrouvai quelques jours après aux Deux-Ponts. Elle me confia qu elle avait eu un amant quelle avait beaucoup aimé; qu’il s’était mal conduit, que les circonstances les avaient séparés; quelle n’aimait plus rien; que c’était un état triste, mais qu’il fallait bien prendre son parti, et qu elle s’occupait uniquement de l’éducation de ses enfants , et de donner de la considération à son mari, qui était une assez bonne bête, incapable de s’en donner par lui-même. Je me proposai de bonne foi ; je fus accepté de même, et nous convînmes que , dans la semaine d’ensuite , j’irais prendre possession de mon nouvel emploi dans le vaste et lourd château de Herusheim, au beau milieu du Palatinat, pendant que le baron ferait la semaine de service de chambellan chez l’électeur pa-

iatin. Je fus reçu à merveille, et dès le soir, je remplaçai le baron dans le lit où couchaient depuis tant de siècles les aînés de la maison D**+**.

Le mari revint avec son père, et quelques amis de même trempe. Je parlai politique avec les uns; je bus immensément avec les autres. Je me frs expliquer tous les arbres généalogiques de la famille : je donnai de l’excellence à tout le monde ; j’assurai le vieux bourgraff qu’il vivrait trèslong-temps , le baron , qu’il serait quelque jour un grand ministre palatin, et le bailli, que les armées françaises ne viendraient plus dans le Palatinat. Enfin je réussis parfaitement, et j eus la satisfaction de voir le choix de la baronne déclaré et généralement approuvé.

On aime , dans les pays étrangers , à se faire honneur de ce qu’on a. La baronne me mena a une fête chez l’électrice palatine à Ockersheim, où elle ne fut pas fâchée de me montrer, ainsi qu’un petit cheval isa~ belle à crins blancs qu’on lui avait envoyé

2 ï 8 MÉMOIRES

cle Mecklenbourg , et qui lui était arrivé en même temps que moi. Nous fûmes tous deux examinés avec attention.

Quatre jours après je fis mon entrée à Schweizingen , où je fus inspecte comme à Ockersheim. Nous revînmes de là souper à Manheim, chez M. Odune, ministre de France, et je pensai m’y bien mal conduire. M"e Odune, jeune et jolie personne, coquette et moqueuse, était à table vis-à-vis de moi , et étouffait de rire toutes les fois quelle me regardait. Nous promenâmes après souper : je lui demandai pourquoi elle s’était moquée de moi. « Je vous de- « mande pardon, me dit-elle, vous connais- « sant aussi peu ; mais c’est qu’il est par trop « plaisant et par trop ridicule de vous voir « devenu amant d’ Allemagne. Savez -vous « que c’est une charge au moins aussi im- « portante que celle du bailli , et qu il faut « que vous paraissiez dans toutes les occa- « sions de représentations. » Nous plaisantâmes assez gaîment : je me proposai à elle comme amant extraordinaire, sans preten-

tiens, sans titres et sans droits, mais non pas sans désirs. La promenade finie, je ramenai M Odune chez elle; je montai dans sa chambre, ou nous aurions sans doute continue long-temps a faire de la morale et peut-être pis , si un vieux valet ne m avait officieusement propose de m’eclairer pour m en aller. Dieu sait ce qui serait arrivé, si j étais sorti sans lumière ; car MIIe Odune paraissait de la meilleure volonté du monde.

Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure pour Hernsheim^ et je retournai bientôt après à mon régiment.

Mme la marquise de Chamboran , grosse femme fraîche et bête , dont la mari commandait a Sarguemine , se mit dans la tête de jouer la tragédie en société, et de me la faire jouer. Dès qu elle savait un rôle, je lui en faisais apprendre un autre , en lui persuadant qu elle y serait infiniment mieux. Je trouvais tous les jours quelque nouvelle difficulté a fixer celui de la représentation. Elle me fit entendre que, puisqu’elle ne pouvait jouer la comédie, elle jouerait vo-

lontiers avec moi à quelque autre jeu. C’était une fort bonne femme à qui son mari donnait souvent cent coups de bâton mal à propos, et à qui il en eût donné mille pour peu qu’il y eût eu une raison. Je crus devoir lui dire franchement que je ne lui convenais pas, et qu’il lui fallait, à tous égards, un amant plus solide que moi. Elle ne se fâcha pas, me remercia, m’embrassa, et nous continuâmes à vivre en fort bonne

intelligence.

Je revins à Paris, et mon retour à la cour

fut au moins aussi brillant que l’avait été

mon départ. Une course de chevaux français, où mon cheval, monté par un enfant, gagna , acheva de me mettre à la mode. La reine parut désirer vivement d’en voir, et il y en eut un grand nombre d’arrangées pour le printemps prochain. Je fus à Fontainebleau , où ma faveur commença à avoir la publicité qui m’a fait depuis tant d’ennemis.

M. de Vergennes avait entièrement rompu le traité de Russie, et, quoique offensée, l’impératrice n’y renonçait qu’à regret. Je

ru attachai sincèrement à la reine , dont les bontés et la confiance me touchaient. Je voulus lui faire gouverner un grand empire , lui faire jouer à vingt ans le rôle le plus br illant qui put a jamais la rendre célèbre. Je voulus enfin quelle devînt l’arbitre de l’Europe; mais plus je désirais la couvrir de gloire , plus il me semblait que je devais rendre facile la route qui devait la conduire à l’immortalité. J’osai m’adressei a 1 impératrice de Russie, et lui demander si elle voulait après elle laisser encore l’empire du monde entre les mains d’une femme. J en indiquai aisément les moyens. Il fallait qu’un traité avantageux à la France , et dont la Russie n’eût point à rougir, signé de 1 impératrice, et revêtu des formalités nécessaires , fût déposé entre les mains de la reine de F rance , et qu’avec de telles armes , elle eût le courage de plaider devant le roi et son conseil une cause sans r eplique. Je ne m étais pas trompé en comptant sur l’impératrice : elle reçut avidement mes propositions, m’honora de

pouvoirs sans limites , et ne me donna d’autres instructions que d’allier par la reine , à quelque prix que ce fût , son empire au sien. La reine ne m’écouta pas sans étonnement : le développement d’un si vaste plan lui en imposa. Elle me demanda du temps pour réfléchir, et je vis que tout était perdu. Il n’y avait rien cependant que je n’aimasse mieux risquer que d’avoir le plus petit reproche de négligence ou d’impatience à me faire, et j’attendis.

Ma faveur cependant paraissait monter au plus haut degré. La reine ne croyait pouvoir trop faire pour un homme qui voulait tout faire pour elle. Elle sortait rarement sans moi , ne me permettait pas de quitter la cour, qui était alors à Fontainebleau, me faisait toujours place près d’elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez Mme de Guéménée, et marquait de 1 humeur lorsqu’il y avait assez de monde pour gêner l’occupation où elle était presque toujours de moi. Il était impossible quune telle conduite ne fût pas remarquée ; cependant ,

comme mes manières n étaient pas familières , que je n’intriguais pas, que je ne demandais rien ni pour moi ni pour personne, le peuple avide des courtisans , avant de se déclarer pour ou contre moi, cherchait s’il

ne pouvait tirer quelque utilité de mon crédit.

M la princesse de Lamballe, surintendante de la maison de la reine et son amie intime alors, vint à Fontainebleau, donna a souper aux gens que la reine traitait le mieux , et ne me pria pas. La reine me dit d’y aller. Je connaissais trop Mme de Lamballe pour ne pas croire que cela fût léger,

et je n y fus Pas. La reine m’y mena le lendemain , et me dit en me présentant à elle :

« Je vous demande d’aimer comme votre « frère, l’homme du monde que j’aime le « mieux, et à qui je dois le plus : que votre « confiance en lui soit sans bornes comme « la mienne. » de Lamballe eut le droit de regarder cette présentation comme la confidence la plus importante , et de me croire infiniment plus cher à la reine que je

ne l’étais en effet. Sa conduite fut conforme à cette idée.

Dans ce temps , M. le chevalier de Luxembourg^ précédemment bien traité par la reine et encore une espèce de favori de M. le ***, lui demanda une audience particulière pour lui détailler le plan cpi il avait fait de mettre M. le comte*** sur le trône de Pologne. La reine lecouta avec embarras et avec trouble , et lui répondit froidement qu elle ne voulait se meler en rien des affaires d’état. Elle m’envova chercher, et me raconta la conversation qu elle venait d avou avec lui : j’en profitai pour la presser vivement de s’expliquer sur le traité de Russie , et je vis avec une douleur inexprimable combien cela était au-dessus de ses forces et de son courage ; elle me montra tant d effroi et si peu de caractère, que je dus dès lors ne plus compter sur elle. La reine crut pourtant devoir s’occuper de ma fortune, et peu de jours après me proposa chez Mme de Guéménèe d’obtenir du roi pour moi , la survivance de la compagnie des gardes-du-eoi ps

Jhi'iaüfiitiii

de M. le duc de V illeroy. Je la remerciai et lui répondis qu’à aucun égard une charge à la cour ne pouvait me convenir ; elle me demandapourquoi. «C’est, lui répondis-je, Ma- « dame, que je désire être le maître de m’en « retirer, lorsque je cesserai d’y être bien « traité , lorsque V. M. ne me marquera plus « les mêmes bontés. — Cette raison est ou- « trageante , dit-elle avec sensibilité ; c’est « à moi que vous dites cela ? — Oui , « Madame, je connais le pouvoir imman- « quable de l’intrigue : je dois m’attendre « a en être la victime, à voir la reine me re- « tirer et sa confiance et la protection dont « elle m’honore, et je ne veux pas qu’aucune « grâce , aucun bienfait , aucun prix de mes « services, laissent un jour à mes ennemis un « pi étexte de dire que j’ai été ingrat ! » Cette conversation fut interrompue et se renouvela bientôt après dans la fin de la même semaine.

M la princesse de Bouillon me reprocha chez Mmc de Guémenée d’être triste et occupe', et me dit en riant , que j’avais une

^riinclc passion clans le cocui . a Si cela est, cc répondis-] e en plaisantant, elle est malheu—

« reuse ; car il faut convenir que j’en vois « rarement l’objet. — On ne dit pas cela, « répliqua Mme de Bouillon, et on assure que « vous êtes fort bien reçu. — Au moins , cc dites-moi le nom de ma passion , et il est. ajuste que je le sache aussi. Il s agit a d’un trop grand personnage pour oser le « nommer ; il y a cependant si peu de monde « dans la pièce, que je veux bien vous cona fier que c’est la reine. » M"e de Gueménee rougit et s’embarrassa, ail faut donc, lui a dis-je le plus froidement possible , quelle a soit informée de cette belle nouvelle , et « je vais surde-champ la lui apprendre sans a citer personne , comme de raison » ( en fixant Mmo de Bouillon , qui me parut entièrement déconcertée), et je sortis de la chambre.

Je montai chez la reine, que je rencontrai allant au salut. Je la suppliai de m’accorder une demi -heure d’audience après le salut. Elle me dit de l’attendre, me fit

DU DUC DE LAnZL’JV. 2‘2r]

entrer dans son cabinet dès qu elle fut revenue , et me dit ; « Qu’y a-t-il de nou- « veau? — J’ai cru devoir informer V. M. « que l’on osait mal interpréter mon atta- « chement sans bornes à sa personne , et « que l’on poussait l’audace jusqu’à blâmer « les bontés dont elle m’honore. J’ose la « supplier d’en diminuer les marques trop « frappantes , et de me permettre de me « présenter moins souvent devant elle. — «Y pensez-vous? reprit -elle avec colère; « dois-je céder à d’insolens propos que je « n aurais pas dû craindre? et serais-je exx cusable de leur sacrifier l’homme du « monde sur qui je compte le plus et de « qui rattachement m’est le plus nécessaire ? <c Oui, Y. M. le doit, et j’ai dû m’y atten-

de dre ; quelque affreux qu’il soit pour moi « de renoncer à la douceur de lui consacrer « mes services et ma vie, je dois m’y ré- « soudre, et profiter, puisque les circons- « tances l’exigent , de l’asile que m’offre « une grande princesse, et fuir les persé- « cutions que l’on me prépare de toutes

« parts dans ma patrie. — Vous croyez donc « que je ne vous défendrai pas ? — J osé « supplier V. M., j’ose même exiger, comme « seul prix de mon dévouement absolu, « (ut elle ne se compromette pas en me soute tenant; je suffis pour me défendre. — « Comment ! vous voulez que j’aie la lâ-

« cheté Non , M. de Lauzun. — Oh !

« Madame, l’intérêt particulier d’un sujet « peut-il être comparé aux grands intérêts « de la reine !... Je ne prendrai point de parti « sans les ordres de V. M. ; elle disposera « de mon sort. — Allez-vous-en, me dit-elle, «cette conversation a duré assez, et na « peut-être été que trop remarquée. » Je fis une profonde révérence, et me retirai.

Ma position devenait tous les jours plus difficile et plus effrayante. La reine n’avait été ni courageuse, ni discrète. Les ministres du roi n’ignoraient plus quel rôle j avais voulu quelle jouât, et cherchaient avec soin à rassembler de quoi me faire mettre à la Bastille , et à me traiter en criminel d’état.

Je reçus dans cette même semaine des rêponses de l’impératrice de Russie, qui sans entrer dans de grands détails sur les négociations entamées, en parlait comme d’une chose à laquelle elle ne pensait plus; elle me faisait les propositions les plus glorieuses pour entrer à son service. J écrivis à la reine, et lui demandai de m’entendre chez M"1' de Guéménée et devant elle. Elle y vint le meme son .Je ne lui cachai pas qu’en France je pouvais être arrêté à chaque instant, et et qu on m offrait en Russie le sort le plus élevé auquel un sujet pût jamais prétendre, elle répéta plusieurs fois. « L’impératrice de « Russie est bien heureuse et je suis bien mal- « heureuse; elle ajouta ensuite : M.deLauzun,

« vous allez être perdu pour nous, je l’ai prête vu depuis long-temps. — Madame répon- « dis-je , mais comme j’ai déjà eu l’honneur « de le dire plus d une fois à V. M., tant que « je conserverai la bonne opinion de l’estime « dont elle m’honore, rien ne m’effraiera « et je ne crains rien. Je ne quitterai point « la France comme un criminel, je ne

2jfc)

« quitterai point le service du roi sans sa « permission , et il ne me condamnera point « sans m’entendre. Que l’on m’attaque, mes « papiers sont en sûreté et ma corresponde dance avec ses ministres me justifiera. J e « serai libre alors de porter mes services aux « puissances qui ne les dédaignent pas. — On « ne vous attaquera pas, M. de Lauzun; on « ne l’osera pas : on sait que c’est s’attaquer « à moi-même et je suis bien aise qu on le « sache; mais que répondrez-vous en Rus- « sie? — J’accepterai, Madame, les offres de « l’impératrice, à condition de ne me rende dre à ses ordres que lorsque je pourrai « quitter la France d’une manière convena- « ble, que dans six mois par exemple. — « Donnez-moi un an, ce temps suffira; j’es- « père que je trouverai des moyens de vous « garder, il en est un déjà de vous attachei

« particulièrement à moi, ne le refusez pas. « M. de Tessé n’est pas éloigné de quitter « sa place, et je pourrais arranger des choses « qui lui seraient agréables; ne voulez-vous « pas bien être mon premier écuyer? Pc-

DU DUC DE LA.UZUN. a3l

« nétré de tant de bontés, j’en sens tout le « prix sans en pouvoir profiter. Combien « ce choix semblerait justifier les insolens « propos qui ont déjà été tenus ; et que « V. M. ne s’offense pas que j’ose lui répé- « ter que je ne veux jamais recevoir de « bienfaits , dont la suite indispensable se- « rait d’abord de faire soupçonner mon dé- « sintéressement, et ensuite de me faire « accuser d’ingratitude. J’attendrai un an, « puisque la reine le désire , mais sans me « tromper sur l’impossibilité de rester au « service de France. Ce terme d’ailleurs « sera peut-être plus que suffisant pour que « V. M. me voie éloigné, sans en être con- <c trariée. — Vous me traitez bien dure- « ment, M. de Lauzun, » me dit-elle, et s’adressant à Mme de Guêménée : « Prince cesse, joignez - vous donc à moi pour <c obtenir de votre ami de ne pas nous cc abandonner; et si j’avais un fils, conti- « nua-t-elle, pourrais-je être heureuse, et cc le voir élevé par un autre que par vous! cc - Le servir , Madame , aussi fidèlement

« que vous, serait tout ce que pourrait mon « zèle : je ne me sens pas les talens néces- « saires pour élever un grand roi. — Il est « peu d’hommes comme vous, et je ne le « désirerais assurément pas en de meil- « leures mains : la princesse, j’en suis sûre, « sera de mon avis. — Je serais suspecte , « Madame : V. M. sait que rien au monde « ne m’est plus cher que M. de Lauzun, et « je le crois bon à tout; mais il me paraît « aussi difficile qu’à lui qu’il refuse le glo- « rieux établissement qui lui est offert, « pour rester dans un pays où l’on sait aussi « peu ce qu’il vaut. » La conversation dura encore quelque temps.

Mon projet, et c’était le parti le plus sage, était de passer une grande partie de l’hiver en Italie ; mais jamais la reine n’y voulut consentir ; et pour m’éloigner au moins quelques jours de la cour , vers la fin de ,

je fis un voyage à Chanteloup, où je trouvai tout le monde extrêmement occupé de ma faveur. Mme la duchesse de Grammont surtout fondait les plus hautes espérances sur

mon crédit près de la reine. Elle ne tarda

pas a m’en parler et à me dire que la bienveillance avec laquelle la reine me traitait ne me rendait rien difficile près d’elle. Je lui dis quelle me traitait avec distinction , a la vérité ; mais que ne prétendant à aucun crédit, et étant résolu à ne jamais rien demander , je ne pouvais juger quelle en était la mesure. Mme de Grammont répliqua qu elle

ne voulait pas m’engager à lui confier mon secret, mais que personne ne doutait que la bienveillance de la reine pour moi n’eût eu

les suites qu elle devait naturellement avoir, et que je ne fusse son amant ; que par conséquent elle ne me faisait pas l’injure de penser que je ne ferais pas tous mes efforts pour ramener le duc de Choiseul à la tête du ministère. J’assurai Mme de Grammont quelle avait et ne saurait plus mal juger l’espèce de liaison que j’avais avec la reine ; que je n étais nullement à portée d’intriguer, ni de lui donner des conseils; et que, cjuand j’au-

rais sur elle une influence que je n’avais pas, je lui étais trop attaché pour la porter jamais

à se mêler des ministres du roi ; que tout le monde savait combien j étais dévoué à M. le duc de Ghoiseul; et que, quand je le pourrais, je croirais lui rendre un très-mauvais service en le mettant alors à la tête des affaires. « Et pourquoi, reprit Mm" de Gram- « mont avec une grande vivacité ? C’est , lui « dis-je, que M. le duc de Choiseul n aurait « plus maintenant qua perdre ; que le but « des gens les plus ambitieux ne pouvait « être que de réunir une grande réputation « et une haute considération à de belles « places et à une fortune considérable ; qu’il « me paraissait que M. de Choiseul n avait « plus de voeux à former sur aucun de ces « objets; qu’il n’y avait pas en Europe de « ministre qui eût joui d’autant de réputa- « tion et de considération ; qu’il était peut- « être le seul qui eût vu le prince qui 1 avait « exilé, abandonné pour lui de ses courti- « sans mêmes ; qu’en redevenant ministre, « on le rendrait peut-être responsable desévé- « nemens malheureux amenés par les fautes « de ses prédécesseurs. » M. le duc et Mme la

duchesse de Choiseul furent de mon avis; mais Mme de Grammont continua de répéter avec chaleur que tous ceux qui aimaient M. de Choiseul devaient désirer le voir encore gouverner un grand royaume , et dans tous les genres augmenter sa fortune. Je ne me laissai pas persuader ; malgré son attachement pour la reine, je ne pouvais me dissimuler tous les inconvéniens qu’aurait pour elle M. de Choiseul subjugué par une femme aussi impérieuse que sa sœur. On continua de me fort bien traiter à Chanteloup où je restai encore quelques jours ; mais Mme de Grammont me jura une haine éternelle.

Je revins à Paris, et rien ne m’étonna plus que de trouver à ma porte un billet de Milady Harland qui me mandait qu’elle était à Paris et qu’elle serait ravie de me voir. Le chevalier Harland, nouvellement arrivé de Londres, était venu passer en France quelques semaines pour y voir son fils , qui était en pension à Paris. Ma conduite avec Marianne fut d’une telle circonspection que la pauvre

milady reprit encore une fois toute conliance en moi; et nous laissa passablement d’occasions de nous parler.

Marianne, aussi coquette, aussi drôle que jamais, convint que pendant mon absence elle n’avait guère songé à moi; et quelle avait été plus occupée de trouver un mari qui lui convînt qu’un amant ; « mais en vête rité , disait-elle , elle ne pouvait exprimer « avec quel plaisir elle me revoyait, et comte bien je gagnais à être comparé à tout ce « qui avait cherché à lui plaire. » Mlle Harland, qui ne pouvait souffrir la vie de l’Angleterre et à qui son intérieur était désagréable, obtint de son père la permission de passer quelques années à Paris dans un couvent et se fixa à l’Assomption. Dès qu elle y fut établie ses parens repartirent et pour cette fois Marianne se sépara de moi avec la douleur la plus sincère.

J’avais toujours tendrement aimé Fanny, qui m’avait constamment montré tant d’amitié, tant d’intérêt; j’en fus fort occupé. Je la vis souvent, et la malheureuse Fan nv, dont la

DU DUC DE LAUZUIV. 23y

tete était vive , dont le cœur était sensible qui avait commence par avoir du goût pour moi , en reprit un si vif, que j en fus embarrasse autant que douloureusement affligé.

Jolie, aimable comme Fanny, j’eusse satisfait sans les combattre, les désirs que toute autre * quelle eût pu m’inspirer; mais, assez honnête pour n’avoir pas voulu perdre Marianne, eussai-je été excusable de perdre Fanny, qui m aimait de bien meilleure foi. Je pris donc le parti de rendre mes visites moins fréquentes, et je vis qu’il était nécessaire de les supprimer entièrement. Fanny m’écrivit, se plaignit sans me faire de reproches, se contenta de me mander qu’en faisant une action honnête, je la rendais extrêmement malheureuse, et garda ensuite le plus profond silence.

La reine, depuis quelque temps, témoimoignait beaucoup de bienveillance à la comtesse Jules dePolignac. Une jolie ligure, lair doux et naturel augmentait journellement sa faveur. Ce fut à elle que M. le due de Coigny s’adressa pour formel' un

parti contre moi. Mme de Grammont s’y joignit avec empressement, et établit dans cette société, comme son représentant, le baron de Besenval, anciennement attaché à M. le duc de Choiseul, et fort bien traité par la reine. Le baron voulut me persifler; mais un mauvais ton et peu de mesure sont un grand désavantage à la cour. La comtesse Jules fit aussi la même entreprise, mais avec beaucoup de galanterie, d’égards, et jamais d’humeur. Je l’en dégoûtai assez promptement.

, Ma faveur était toujours la même. La reine me donnait toute confiance, et ne me permettait presque jamais de quitter Versailles. Mes manières étaient très-circonspectes; je ne me prêtais quavec une extrême réserve aux préférences qui pouvaient être remarquées. La reine au contraire ne cachait pas et les bontés dont elle m’honorait et le crédit que j avais sur elle. Les propos se renouvelèrent, et l’on disait hautement à la cour que j 'étais ou que je serais bientôt son amant.

s-- - : v «SF.

La reine marquait en effet à Mmc de Guémenée l’ainitié la plus tendre et une confiance sans bornes. Elle lui parlait sans cesse de moi avec un interet et un plaisir qu elle ne cherchait pas à cacher. Beaucoup de gens me demandaient ma protection près d’elle. Je les recevais très-poliment, et les assurais que je-n’avais point de crédit , et ne me donnais les airs de protéger personne. M. le ***, thermomètre sûr de la faveur de la reine, ne se contentait pas de me traiter avec la plus grande distinction ; il en était, pour ainsi dire, au respect pour moi, ne pouvait s en passer, et voulait tellement m’avoir avec lui, que c’était fort ennuyeux et souvent insupportable.

La reine aimait le gros jeu, et savait que cela ne plaisait pas au roi. Cela l’obligeait à cacher un peu celui qu’elle jouait , et à choisir dans un très -petit nombre sur la discrétion de qui elle comptait. Je lui représentai que cela était très-mal fait, et donnait lieu à des propos véritablement désagréables pour elle. Je l’exhortai à jouer

dans les cabinets un jeu quelle pût jouer avec tout le monde, ajoutant que, chez Mme de Guémenée , elle pourrait faire tout ce qu elle voudrait. Ce conseil et celui d’être plus occupée du roi sont les seuls que je lui aie donnés. Elle les reçut avec cette

grâce et cette aimable préférence qui accompagnaient toutes ses actions.

Comme je ne voulais pas paraître ne faire ma cour qu’à elle , je chassais assez souvent avec le roi; ce qui nï ennuyait mortellement, et elle le savait bien. Aussi ne manquait-elle jamais à chasser à cheval ces jours -là, ou à chercher à rencontrer la chasse en voiture. Le roi me renvoyait toujours près d’elle, et me disait d’y rester, il paraissait approuver sa manière d’être avec moi, et y avait d’autant plus de mérite , que les propos tenus dans le public étaient venus jusqu’à lui; qu’il ne s était pas contenté de très-mal recevoir ceux qui avaient osé les lui répéter; mais que, dès cet instant, il avait commencé à me traiter infiniment mieux, et à être aussi honnête pour

moi que son caractère pouvait le comporter. Il apprit un jour, pendant l’hiver, que M. le comte était sorti seul a cheval trèsmatin; il en fut fort inquiet, et craignit qu’il n’eût eu quelque querelle. On lui dit que j étais avec lui , et il étonna beaucoup tous les gens qui l’entouraient, en disant fort tranquillement : « Puisque M. de Lau- « zun est avec lui, je n’ai plus d’inquiétude, « il ne lui arrivera rien de fâcheux, et il eût « prévenu la reine, s’il eût prévu quelque « chose qu’il n’eût pu empêcher. » Voilà quelle était ma position dans le commencement de 1 776. On verra dans la suite les intrigues et les tracasseries de toute espèce qui suivirent ma faveur, et l’accompagnèrent environ un an, avant de l’anéantir tout-à-fait.

A la fin de 1775, je rencontrai au spectacle milady Barrymore, une de mes plus ai ic i e nnes connaissances en Angleterre, mais que le hasard m’avait fait peu rencontrer dans les differens voyages que j’y avais faits, hile était jolie, pleine d’esprit et de grâce : je lui connaissais la réputation d’une mau-

vaise tête; elle me plaisait, et ne pouvait être dangereuse pour moi. Je fus chez elle plusieurs fois. Le vicomte de Pons y était établi , se donnait des airs sur elle qui ne paraissaient pas sans fondement. Je n’ai jamais aimé à aller sur les brisées de personne , et j’étais prêt à me retirer , lorsque M. de Saint-B*******, mon cousin, me dit que milady Barrymore était charmante; qu’il ne fallait pas que M. de Pons l’affichât sans l’avoir, et que je devrais ou m’assurer de ses droits ou le faire chasser.

Cela netait pas trop selon mon caractère. Cependant, comme elle me convenait, et que, loin d’avoir aucun inconvénient, la publicité de cette intrigue pouvait avoir des avantages, je me déterminai à demai*der à milady Barrymore où elle en était avec le vicomte de Pons. Elle me jura qu il ne se passait rien entre eux. Je me proposai : « et la reine, » me dit-elle en riant ; je lui dis combien tout ce qu’elle pouvait penser à cet égard-là était absurde et mal fondé. « Écoutez, me dit -elle, je suis plus jolie

Dir DUC DE LATJZUJV. 2/jü

« que la reine, et trop jeune encore pour « servir de prétexte à personne. » J’eus assez de peine à lui persuader que je n’avais jamais songé à lui faire jouer un tel rôle; elle me crut enfin , appliqua pour me le prouver ses lèvres sur les miennes, et ne i émit pas mon bonheur a un autre moment ; signifia le lendemain a M. de Pons qu’il était le maître de continuer à venir chez elle comme ami ; mais que son goût pour moi ne lui permettait pas de souffrir qu’il » y montrât avec aucune autre prétention; et, en moins de vingt -quatre heures, j’eus une maîtresse plus authentiquement qu’il ne ni était jamais arrive den avoir.

Cela réussit médiocrement à Versailles.

M de Guéménée était au désespoir de me voir une femme, et voulait me persuader que la reine en était fort affligée. Ma faveur cependant était plus grande que jamais, et j allais très-exactement à Versailles, la reine et M. le ** ne pouvant pas faire un pas sans moi. Les tracasseries commencèrent alors : voici qu elle fut la première.

J’étais allé au bal avec milady Barrymore , qui n’en manquait pas un. Je ne savais pas que la reine y fût. Je la rencontrai; elle prit mon bras, me parla bas longtemps, et cela fut remarqué. Quelques jours après, gardant ma chambre, malade d’un gros rhume, M. d’Esterhazzi vint me voir , et me dit qu’il était trop de mes amis pour ne pas m’avertir que la reine était mécontente de ma conduite; que mes manières avec elle étaient trop empressées , que j’avais l’air de la suivre et den etie amoureux ; que dernièrement encore , au bal de l’Opéra, on avait remarqué combien j’en étais occupé, et que cela 1 avait embarrassée. Je demandai à M. d Esterliazzi ce qui lui faisait croire cela. Il me répondit que Mme de Lamballe , à qui la reine en avait parlé , le lui avait dit. Il me pria instamment de lui garder le secret. « Je ne « puis vous le promettre, lui répondis-je; « la reine doit à mon attachement pour elle « de ne pas me faire avertir par un tiers , « lorsque j’ai eu le malheur de lui déplaii e. »

M. cl Esterhazzi me parut tout déconcerte , et très- effraye de la résolution où il me voyait d écrire a la reine ; il n’osa insister davantage , et sortit.

J écrivis sur-le-champ à la reine, et lui rendis compte de notre conversation. Elle tiaita fort mal M. d Esterhazzi, me fît dire qu elle lavait prié très-sèchement de ne pas la faire parler , et que j’avais bien dû voir

que tout ce quil m’avait dit n’avait pas le sens commun.

Un grand bal au Palais-Royal que Mme la duchesse de Chartres donna à la reine, fut, je crois, l’occasion de la première infidélité que nie fit milady Barrymore, qui fut suivie de beaucoup d autres. Du bal du Palais-Royal on allait se promener au bal de F Opéra. Milady Barrymore monta dans la loge de M. le duc de Chartres avec M. le ***, et Dieu sait ce qui s’y passa. M. le duc de Chartres, qui savait que j’avais lady Barrymore, me le dit le lendemain. Je lui en parlai; elle me répondit avec l’air de la vérité quil était vrai qu’elle était montée en haut avec M. le *** pour mieux voir le bal,

nue ce pouvait être une étourderie, une chose peu convenable; mais qu’il n’avait pas été question d’autre chose, et quelle était redescendue quelques minutes après. Je ne suis pas naturellement soupçonneux : je n’étais pas jaloux; je la crus. Je découvrais chaque jour en elle plus d’esprit et de grâce, et elle était capable de suite, d’application et de raisonnemens sérieux.

Je m’y attachais , j étais au moment d’en être amoureux; mais sa légèreté, sa mauvaise tête, son défaut absolu de principes, m arrêtaient : je n’étais cependant pas mécontent de sa conduite, lorsqu’un des gens de M. le ***, qui avait été long-temps à moi et qui m’avait été fort attaché , crut me rendre un service et empêcher des tracasseries en m avertissant que M. le *** avait milady Barrymore en même temps que moi, etm en donna des preuves. Choqué de sa fausseté, je voulu s lui en faire des reproches; elle les reçut avec un sang froid qui me confondit. « J en « conviens, me dit-elle, et en vérité je vous « l’aurais dit si je n’avais pas craint votre

« chaleur et votre vivacité : mon intention « n a jamais été de vous tromper. » Je voulus tout finir avec elle. « Lauzun, me dit-elle 1 « vous avez tort de me quitter. Vous me « plaisez, vous me convenez, je vous aime « beaucoup , mais ma liberté m est plus « chere que vous. Je ne vous la sacrifierai (c pas. Je ne souffrirai point que mon amant « soit un mari jaloux , gênant, impérieux et (c difficile sur ma fidélité ; je me soucie peu « de M. le ***; j’y renoncerais sans peine, a mais je ne veux pas faire de sacrifices, je « vous le déclare. Je le garderai sans en faire « grand cas, et il s’en faut bien que j’aie pour (C lui les sentimens que vous m’avez inspirés.

« Tenez, ajouta-t-elle, en me montrant un cc porte-feuille qui était sur sa table , voilà cc toutes ses lettres, prenez-les, gardez-les, cc faites-en tout ce que vous voudrez; je vous cc jure que je ne ferai jamais le même usage cc des vôtres. » J’étais étonné et ne répondais rien. Elle continua, cc Ne nous brouillons cc pas, Lauzun, pour si peu de chose ; les homcc mages du *** m’amusent , flattent peut-

« être mon amour-propre et ma vanité, que « voulez-vous? c’est une enfance, c’est un jou- « jou que je ne veux pas que l’on m’ôte. « Mais cela n’empêchera pas que toujours « en moi vous ne trouviez le plus tendre « abandon, l’intérêt le plus vrai. Mon goût « me porte vers vous, j’en ai la meilleure « opinion, je vous promets que jamais vous

« ne serez importuné de mon petit , qu’il

« ne prendra pas un seul des momensque j’ai « tant de plaisir à vous donner. Je n’ai pris « à personne un intérêt aussi vrai , aussi vif « qu’à vous; je ne veux pas être votre este clave, je serais bien fâchée de n’être plus « votre maîtresse. »

En parlant ainsi, milady Barrymore , nonchalamment couchée sur une ottomane, jolie comme le jour , à moitié déshabillée , m’inspirait des désirs, et le voyait bien; ses bras passés autour de mon cou me penchaient sur elle , et je fus bientôt ivre de plaisir. « Vous me trouviez de l’esprit, dit- « elle en m’accablant des caresses les plus « voluptueuses; vous en avez beaucoup. Je

>c.rv;.

DU DUC DE LAUZUN. 2/(q

« sens que je serais beaucoup plus heureuse « si vous me convertissiez, si vous me rate meniez à vos principes ; mais je ne l’espère « pas. » On peut aisément imaginer que nous nous raccommodâmes.

Quanta M. le***, elle tint parole ; je ne le rencontrai jamais. Sa conduite fut ce quelle m’avait dit quelle serait : elle n’était pas exigeante ; et tous les momens que je ne passais pas a Versailles , elle désirait que je les lui donnasse, avec une grâce infinie , et j’allais chez elle presque toutes les nuits. Les rendez-vous qu’elle donnait à M. le *** ne me dérangeaient pas. Dans un des hivers les plus rudes que j’aie jamais vus en France, elle se divertissait à le faire attendre quatre ou cinq heures dans son cabriolet, au milieu de la place Louis-Quinze, et je ne sortais pas de chez elle un moment plus tôt. Je ne le savais ordinairement pas ; et lorsque je paraissais en douter , elle faisait tout ce qui dépendait d’elle pour me retenir davantage : aussi le pauvre *** toussait-il d’une ma* nière épouvantable. Il savait bien qu’il m’en

avait l’obligation ; il n’imaginait seulement pas que je fusse dans le secret.

Dans le commencement de 1776, M. de Saint-Germain résolut de réformer toutes les légions au moment où l’on croyait qu’il allait en augmenter prodigieusement le nombre. La reine le sut avant que cela fût public, et vint chez Mme de Guéménée fort embarrassée de la manière dont elle me l’annoncerait. Je voyais bien que quelque chose la tourmentait ; mais je ne savais pas ce que c’était. Le duc d’Harcourt entra. «Je « vous fais mon compliment , me dit-il dans « la conversation ; car il paraît certain que « M. de Saint-Germain augmente fort les « légions, etlesporteàdeuxmillehommes.»

La reine fit un cri , et sortit de la chambre. Mme de Guéménée, tout effrayée, la suivit. « Je suis au désespoir, lui dit-elle; vous en- « tendez ce que l’on dit des légions P Eh bien, « elles sont réformées. Votre ami sera fu- « rieux, et rien ne l’empêchera de nous quit- « ter — Il est en effet , dit Mme de Guémé- « née , bien attaché à sa légion ; mais si quel-

DU DUC DE LAUZUX. ‘j j [

cc que chose peut le retenir, c’est l’intérêt « que votre majesté daigne prendre à lui, et cc de l’apprendre de sa bouche. » Elle m’appela : «Suis-je assez malheureuse! me dit cc la reine, les légions sont réformées. — Cet « événement , répliquai- je , Madame , me « rendra ma liberté. J’espère que la reine cc ne permettra pas que les anciens et braves cc officiers de la légion royale soient maltraicc tés. » Elle m’imterrompit. — cc Ils auront ce d’excellentes retraites ; je m’en suis déjà « occupée. Et vous, que ferez-vous? — Moi , cc Madame ; si je sers , ce ne sera pas en cc France. — Ainsi, dit-elle, il aura dépendu cc de M. de Saint - Germain de nous ôter cc l’homme sur qui je comptais le plus. »

M. de Saint- Germain fut prendre ses ordres, et lui dit qu’il n’avait jamais eu 1 intention de m ôter les moyens de servir avec distinction , en reformant la légion royale; qu’il désirait, au contraire, que je gagnasse a ce changement , et qu’il proposerait au roi de me donner un corps de 1,200 chasseurs à cheval. Il envoya à M. le

baron de Wimpffen, en qui il avait grande confiance, l’ordre de me l’annoncer et de m’en donner sa parole , en m’assurant que je ne ferais que conserver toute la légion royale sous un autre nom et considérablement augmentée. Je n’avais pas à me plaindre, et la reine fut fort contente.

Au bout d’environ quinze jours , M. de Saint-Germain renvoya le baron de Wimpffen me dire que le corps de i ,200 chasseurs à cheval , qu’il avait eu l’intention de créer, ne pouvant avoir lieu; il avait fait un arrangement pour que M. de Schomberg me cédât la propriété de son régiment étranger de dragons. Cet arrangement était fait, à cela près que l’on n’en avait point parlé à M. de Schomberg, qui, comme de raison, refusa net au premier mot.

M. de Saint - Germain fut le premier à l’annoncer à la reine, en montrant le désir de me très -bien traiter. Il dit que tout cela pouvait se réparer; qu’il était trèscertain que M. de Chamboran se déferait avec plaisir de son régiment de hussards ;

que, quelque condition qu’il y mît, il fallait la lui accorder , et me donner son régiment. M. de Saint-Germain me conseilla de porter moi -même à M. de Chamboran, à Sarguemines, des propositions très-avantageuses , et tâcher d’en revenir avec sa démission; ce qui, disait-il, serait très -aisé. Cela charmait la reine ; elle aimait les hussards, et ce qui pouvait lui plaire le plus était de me voir un régiment hongrois.

Je fus à Sarguemines avec la plus grande diligence. Loin d’accepter des conditions fort au - dessus de ses espérances , M. de Chamboran s’en offensa, et répondit à M. de Saint -Germain une lettre pleine de maximes et de bêtises, dans laquelle il déclarait qu’il ne se déferait jamais de son régiment. On ne s’attendait pas, à Versailles, au peu de succès de ma négociation. La reine, toujours charmante, pleine de grâce, me donna, à mon arrivée, un superbe sabre, et fut au désespoir quand elle apprit que je n’avais pas le régiment de Chamboran. Elle voulut alors demander

au roi de trouver bon que l’empereur lui donnât une garde noble hongroise, dont elle me destinait le commandement.

Je lui représentai que, quelque flatteuse que fût cette grâce, je serais obligé de la refuser, ayant au moins d’aussi grands inconvéniens qu’une charge dans sa maison. Je ne parlai plus de ma fortune militaire, et quelques mois se passèrent sans qu’on s’en occupât.

L’affaire du comte de Guines fixa l’attention générale, et voici comment elle se passa, et la part que j’y eus. Mme de Guéménée donnait, pendant le carnaval, tous les samedis, des bals à la reine. On dansait dans deux pièces, et on jouait dans les autres. C’était dans le temps où on avait fait des noëls et des chansons épouvantables contre la reine. Heureusement j e n’y avais pas encore été nommé; mais les propos sur ma faveur devenaient chaque jour plus inquiétans, et je ne pouvais douter que mes ennemis n’espérassent en tirer parti pour me perdre. Je jouais au quinze avec M. le

comte *** , M. le duc de Chartres et deux autres personnes. Mme de Guemënée entra dans la chambre, avec l’air d’une personne qui vient d’apprendre un grand malheur ; elle s’approcha de moi . et me dit : « Quittez le jeu sur-le-champ; j’ai quel-

« que chose d’important et de pressé à vous « dire. »

Je fus convaincu que 1 ordre de m’arrêter était donne, et que j allais être mis à la Bastille. Je me levai et je la suivis. Elle me dit que le comte de Guines était rappelé de son ambassade d’Angleterre de la manière la plus humiliante ; qu’il était accusé d avoir agi contre ses instructions, et d’avoir fortement compromis la cour de France relativement au pacte de famille. M. de Choiseul , qui s était toujours beaucoup intéressé au comte de Guines , disait qu’il était inexcusable, et que s il était son fils, il ne demanderait d autre grâce que la certitude que son procès ne lui fût pas fait, et qu’il consentirait de bon cœur à ce qu’il fût pour long-temps à la Bastille.

Il me paraissait impossible que le comte de Guines pût avoir fait de si grandes sottises, et je résolus de le servir encore une fois sans en attendre plus de reconnaissance. La reine et le duc de Coigny arrivèrent ; et il fut décidé qu elle abandonnerait le comte de Guines, et ne s’en mêlerait en aucune façon. J’osai m’y opposer avec force, et représenter que la reine ne devait pas abandonner aussi facilement un homme à qui elle avait marqué un intérêt aussi décidé. Le duc de Coigny insista fortement pour que la reine ne s’en mêlât point; et j’osai répondre plus fortement encore. Je dis que je n étais assurément pas d’avis que la reine demandât grâce pour le comte de Guines; mais cpie je croyais que la reine devait lui faire obtenir d’être entendu avant que d’être jugé. J’ajoutai que, sans cette faveur, il serait impossible aux plus fidèles serviteurs de la reine de compter sur ses bontés et sur son intérêt; et que je pouvais juger par moi-même de l’effet que tout cela ferait sur tous les autres. « En voilà assez, dit la reine, je suis décidée

<c convaincue. Je suivrai l avis de M. Lau- « /un ; oui, répéta-t-elle d’une manière charge mante, je ferai de bon cœur ce que vous « jugerez convenable dans cette affaire. » Elle rentra dans le baL Mmo de Guéménée était revenue a mon avis des le commencement de la conversation; mais le duc de Coigny sortit mortellement choqué.

Le comte de Guines revint de Londres ; il fut écouté et justifie de la dernière inculpation. La reine obtint que le roi lui écrirait qu’il était content de sa conduite, et lui donnerait le brevet de duc. Elle l’envoya chercher pour la première fois (car elle ne ■ avait pas vu chez elle jusqu’alors), vers neuf heures du matin, pour lui annoncer une si bonne nouvelle, et lui remettre le titre du roi ; elle lui dit : « portez tout cela sans çc Perdre de temps à M. de Lauzun, car vous (c lui devez plus qu’a personne la réussite de (C vos affaires. Priez-le en même temps de « venir sur-le-champ chez moi. »

J avais joué une partie de la nuit, et j étais encore dans mon lit. M. de Guines

me fit éveiller , et me marqua la plus vive reconnaissance. Je m’habillai promptement, et je montai chez la reine. — «Eh bien! êtes- « vous content, me dit-elle, et ai-je bien suivi « vos avis? — Puis-je ne pas être enchanté, « lui répondis-je, de vous voir j uste et bienfai- « santé! — M’emploierez - vous , continua- « t-elle , toujours pour les autres ? et ne me « sera-t-il jamais permis de rien faire’ pour

« vous ? — Non, Madame 5 vous connaissez « ma profession de foi ; j’y tiens plus que « jamais. — Fière, bizarre, extraordinaire « créature! Gela m’impatiente, cela maf- « flige encore davantage. » Et elle sortit.

Le commencement du printemps ramena les courses; j’avais beaucoup de che-

vaux engagés, pour lesquels la reine pariait toujours, quoique dans sa société on le trouvât mauvais. Dans les premiers jours

d’avril, je fis courir un cheval contre un de

ceux de M. le duc de Chartres, pour une somme fort considérable, beaucoup trop sans doute. La reine s’en occupa beaucoup, vint à la course, et un moment avant le dé-

BU DUC DE LAUZUN. 2 5g

part des chevaux, me dit : ce J’ai tant de peur, (C (îue^ si vous perdez, je crois que je pieu- « rerai. » Cela fut remarqué et blâmé. Mon cheval gagna assez facilement, et le public, qui m’aimait mieux que M. le duc de Chartres, m’applaudit long-temps. La reine en parut transportée de joie. J’eus toutes les peines du monde k l’empêcher d’avoir des chevaux de course, et de monter à cheval à l’anglaise. Ce fut, je crois, la plus grande preuve de mon crédit sur elle.

Quelques jours apres, à une chasse du bois de Boulogne, la reine remarqua un 1res -joli cheval sous un piqueur anglais qui me suivait, et à qui elle parlait souvent; elle lui demanda s’il était sage, et s’il serait bon pour une femme. Le piqueur répondit qu il n en connaissait pas de meilleur et de plus charmant. La reine me dit quelle voulait l’avoir. Je lui répondis tout bas, en plaisantant , que je ne voulais pas le lui donner; elle appela mon piqueur, lui dit de changer de cheval avec un des siens , et me dit :

Cf puisque vous ne voulez pas me le donner,

« je le prends.'» Le duc de Coigny s’approcha encore à temps pour entendre ces dernières paroles , qui le scandalisèrent prodigieusement ( ce sont ses propres termes ).

Ma faveur paraissait ne pouvoir plus augmenter, et n’était en effet pas loin de décliner. Le roi commençait aussi à me traiter fort bien, lorsque M. de Saint- Germain, après avoir manqué successivement à tous ses engagemens envers moi , m offrit enfin le commandement du régiment royal de dragons , qui passait pour le plus insubor donné et le plus mauvais qui fût alors au service. Je le refusai froidement et sans

humeur.

Le roi m’envoya chercher a Marly , me parla encore avec une bonté, un intérêt auxquels il m’était impossible de n êti e pas sensible; il exigea de moi de prendie le commandement du régiment royal de dragons, me promit de me donner en propriété le premier régiment étranger a pied ou a cheval qui viendrait à vaquer ou à être créé , et dit en sortnat à M. de Saint-Ger-

main : « tout est arrangé, Lauzun prend « le régiment royal. » M. de Saint-Germain me promit de me laisser choisir mes garnisons, et faire tout ce que je jugerais convenable, et ajouta que, quoique le prix de ce régiment fût de 4o,ooo écus, le roi me le donnerait sans rien payer.

Dans la fin de la même semaine , la reine apprit à Marly que Mme de Lamballe, encore son amie intime, était malade de la rougeole à Plombières. Elle en fut dans la plus vive douleur, et crut qu’on lui cachait l’état dangereux de son amie. Rien ne pouvait la rassurer : je lui offris d’aller à Plombières avant de me rendre à mon régiment, et de lui envoyer les nouvelles les plus exactes. Elle accepta avec reconnaissance, passa la journée du lendemain à écrire, et à me donner un gros paquet dans lequel elle me dit quelle parlait beaucoup de moi. Je partis sur le-champ , et j arrivai à Plombières ou je trouvai M la duchesse de Grammont ,

11e doutant point cjue je n eusse plus Je crédit que jamais, me fit les plus fortes

avances de toute espece , et fit tout ce cpu était en son pouvoir pour découvrir si mon voyage n’avait pas quelque cause secrète.

Mme de Lamballe , qui se portait bien , écrivit elle-même à la reine, à qui j’envoyai la lettre par un courrier, et je partis pour Sarguemines , où je devais assister à la réforme de la légion royale, avant de joindre le régiment royal. Je ne pus quitter de si braves gens, sur l’attachement de qui je comptais autant , sans la plus grande peine. Notre séparation fut veritablemnent touchante.

Je me rendis à Sarre-Louis , ou mon nouveau régiment était en garnison , et je fus fort étonné, en y arrivant, d’apprendre que M. le comte de Saint-Germain, pour soutenir davantage sa conduite avec moi, me faisait payer 4°‘)00° ecus le régiment cpi il m’avait donné pour rien. Le régiment ro^al, négligé depuis trente ans par tous ses chefs et à qui toute sa subordination était mconnue , me vit arriver avec une extreme frayeur ; mais nous fûmes bientôt fort bien

ensemble ; je n’ai point vu de corps de meilleure volonté ni qui désirât plus de bien servir.

Je ne puis passer sous silence une aventure assez plaisante qui m’arriva pendant que j’étais en garnison à Sarre-Louis. Il y avait à une demi-lieue de la ville un chapitre de chanoinesses appelé Loutre. L’abbesse était une fille de qualité d’Allemagne, et son chapitre était généralement bien composé. On y trouvait quelques jeunes et jolies personnes. Entre elles s’élevait une grande et belle Mlle de S***, que l’innocence la plus pleine de grâces rendait charmante. Il n’y avait point de société; j’allais souvent au chapitre , et Mlle de S*** me plaisait tous les jours davantage. Elle me marquait beaucoup de préférence, qu’avec toute autre j’au rais pris pour des agaceries; son genou à table rencontrait souvent le mien ; elle me marchait sur le pied à tout moment , et , dès que nous étions seuls quelques instans , m’embrassait de la meilleure amitié du monde. J’eus de grandes tentations d’en

profiter. Je fus arrêté par la manière dont l’abbesse, Mmc de Warstensleben me parlait continuellement de l’innocence de Mlle de $*** et de la pureté de son cœur. Il me parut qu’il serait horrible à moi d’abuser de l’inexpérience d’une jeune fille de qualité , et de risquer de la perdre. Je continuai donc à être encore de la même circonspection : je me livrai sans scrupule aux agaceries d’une petite Mme Dupresle, mariée à Luxembourg, qui était laide, mais aimable et gaie. J’appris au mois d’octobre, en partant de Sarre- Louis , que cinq ou six officiers de mon régiment avaient couché avec cette innocente MIlc de S***, et quelle n’avait pas craint d’en laisser la preuve dans leurs mains par des lettres très-claires.

Je reçus à Sarre-Louis un courrier de Mme de Guéménée, qui m’écrivait de la

part de la reine, et mandait que Mme la

comtesse Jules de Polignac avait demandé cà la reine la survivance de M. de Tessé et l’adjonction à sa place de premier écuyer de la reine pour son mari ; que , quoique cet ar-

rangement ne fût possible qua des conditions qui ne pouvaient certainement pas me convenir; la reine, qui se regardait comme engagée avec moi , ne voulait pas terminer cette affaire sans mon consentement, et sans savoir si cela ne me serait pas désagréable. Je répondis comme je le devais à la reine et à Mm“ de Guémenée, que je n’avais jamais eu la moindre prétention sur cette place, et que j’étais enchanté qu’elle pût en disposer en faveur de son amie. Je fis tout ce que je pus pour que ma lettre exprimât exactement et gaîment, que l’arrangement projeté

par la reine ne me déplaisait en aucune façon.

Je retournai à Paris au commencement d octobre. Je fus le lendemain à Choisy, où était le roi ; la reine me reçut parfaitement bien, montra une grande joie de me revoir, et me parla bas long-temps. Je sortis de la chambre; et lorsque je rentrai, j’eus le temps d’entendre le duc de Coigny disant â la reine, assise auprès de la porte : «Vous « n avez pas tenu votre parole : vous aviez

« promis de ne pas lui parler beaucoup et « de le traiter comme tout le monde.» Il ne me fut pas difficile de deviner qu’il parlait de moi. Quelques instans après, la reine vint me parler, et je lui dis : « Prenez garde , « vous vous ferez gronder encore une fois. » Elle fut embarrassée , et finit cependant par en convenir et en plaisanta avec moi.

L’apparence d’une guerre prochaine faisait penser à se mettre en mesure dans l’Inde. On avait fait demander des mémoires à M. de Bussy, qui y avait été long-temps. Cela me tenta. Jelui en fis parler par M. deVoyer, qui avait depuis dix ans la plus tendre amitié pour moi, et M. de Bussy voulut bien désirer de m’avoir pour second. Je le dis a la reine , qui s’y opposa fortement, et montra la plus vive douleur, me dit quelle n y consentirait jamais, et refusa net d’en parler au roi. Je n’avais pas d’autre ressource, car je n’avais jamais vu M. deMaurepas , que la reine n’aimait pas et chez qui elle ne m avait jamais permis d’aller.

Pendant le voyage de Fontainebleau, je

jouissais de la plus ridicule faveur dont on puisse se former une idée ; car la reine me témoignait plus de bienveillance que jamais (je mourais de peur de sa société , qui me détestait); elle paraissait uniquement occupée de moi quand elle n était pas observée ; et , quand on la regardait , elle n’osait souvent me dire un mot, et en convenait assez plaisamment avec moi. Je la pressais de me laisser aller dans l’Inde ; c’était le moyen de tout arranger; elle continuait à le refuser avec la même opiniâtreté. Sa société croyait mon crédit fort diminué , et s’en applaudissait.

Il y eut, dans le mois de novembre, une fameuse course d’un cheval de M. le comte ***, contre un cheval de M. le duc de Chartes. La reine pariait contre M. le duc de Chartres, et moi, contre M. le comte ***. Il perdit, et, en sortant de la course, la reine me dit : ce Lauzun, vous cc étiez sûr de gagner. » On l’entendit. Cette manière familière de me parler alarma : on craignit de s’être trompé. Les intrigues re~

doublèrent. La société de la reine et celle de M. le duc de Choiseul, qui s’y joignit d une maniéré subalterne , se crurent perdues, si elles ne me perdaient pas.

J avais alors des dettes considérables , et, quoi que l’on en ait dit, cela n’était pas fort extraordinaire. Mme de Lauzun ne m’avait apporté que i5o,ooo liv. de rentes. Je désirais qu elle fût magnifique. Nous attendions tous deux une fortune très-considérable, et l’avenir ne pouvait nous causer d inquiétude. Mes affaires avaient été mal faites pendant ma minorité. On avait fait pour moi des marchés détestables , sur lesquels j’avais énormément perdu. Beaucoup de négligence , beaucoup plus de penchant à la dépense qu’à l’ordre, depuis dix ou douze ans que j’étais dans le monde, m’avaient dérangé. Je devais environ i,5oo,ooo liv., sur une fortune de plus de quatre millions. Mes créanciers ne me pressaient pas, et consentaient de bon cœur à attendre le temps où je pourrais les payer sâns me gêner. Je les avais tous vus à mon retour de

Fontainebleau, espérant alors aller dans

l’Inde.

Ils avaient tous été contens des arrangemens que je leur avais proposes; et j’étais aussi tranquille que si je n’eusse pas eu de dettes, lorsque des gens officieux achetèrent de mes créanciers la plupart de mes dettes. Ils désiraient tant acquérir de tels titres, qu’ils ont donné à quelques-uns dix pour cent de plus que leurs créances. On me fit tout signifier en même temps chez le suisse de Mme la maréchale de Luxembourg, chez qui je n’avais jamais logé, et chez qui on savait parfaitement bien que je ne logeais pas. On y fit signifier ensuite un effet de 100,000 liv. payable dans huit jours; objet pour lequel le propriétaire m’avait proposé de placer sur moi cette somme, et avait pris jour pour faire le contrat de l’échéance de l’effet.

Quand tout cela fut suffisamment bien arrangé, Mmr la maréchale de Luxembourg m’envoya chercher, voulut m’effrayer, et me dit qu’il 11e me restait rien au monde : je lui

répondis que cela n’était pas vrai ; elle fut embarrassée de voir que je savais mieux mes affaires qu elle ne l’avait supposé. On me dit, pour m’effrayer, que ma famille pouvait me faire interdire ou peut-être même me faire enfermer. J’assurai très-respectueusement Mme la maréchale que j e ne craignais ni l’un ni l’autre; elle me dit que l’on viendrait saisir les meubles de M"1' de Lauzun pour les 1 00,000 francs qu’il fallait payer dans huit jours, et que la seule ressource qui me restait était d’abandonner entièrement ma fortune et ma personne à ma famille, qui voudrait bien disposer de l’une et de l’autre. Je refusai , j’assurai Mme la maréchale que les 1 00,000 francs seraient payés et qu’on ne saisirait pas les meubles de sa petite-fille. Je sortis et la laissai assez mécontente de moi.

Quant à Mmc de Lauzun , elle était dans un embarras qui pensa me faire rire deux ou trois fois, quoique je n’en eusse guère envie. Elle aurait voulu paraître très-sensible et très-généreuse, mais elle ne voulait pas que cela pût lui rien coûter, ni l’engager à la

moindre chose. Cela gêna beaucoup tout ce

qu elle allait dire de beau et de touchant ;

elle prit donc le parti de se taire et de se coiffer.

Je fus chez mon père, je lui dis ce qui venait de se passer, et le priai de ne pas s en meler, lui demandant seulement de nf avertir, si on lui proposait de me faire enfermer ou interdire; ce parti, qui ne le compromettait pas, et ne devait rien lui coûter, lui convînt beaucoup.

En le quittant, je fus chez mon homme aux cent mille francs, et lui reprochai vivement son mauvais procédé. Il en convint, et me dit qu on lui avait acheté si cher cet effet payable dans huit jours , qu’il n avait pu refuser un marché si avantageux. Je ne lui cachai pas combien les suites en avaient été fâcheuses pour moi. Il voulut réparer le mal quil avait fait involontairement. Il me proposa , très - honnêtement , de me prêter 100,000 f. au terme que je voudrais pour retirer cet important effet, , ce qui fut exécuté sur-le-champ.

Je m’occupai le lendemain d’assembler

tous mes créanciers , que je trouvai très-

disposés à faire tout ce qui me conviendrait, à l’exception de ceux qui l’étaient devenus depuis peu en achetant d’anciennes créances. Le nombre en était peu considérable , et j’eus heureusement assez d’argent pour les payer. Mon projet était de vendre mes terres le plus promptement possible , de payer mes dettes, de voyager avec beaucoup d’économie et de placer en rente viagère sur ma tête et sur celle de Mme de Lauzun , de manière à n’être pas obligé de rien diminuer de sa dépense.

M. de Voyer vint me voir, et me dit, avec sa simplicité ordinaire : « on vous a « dit ruiné sans ressources : j’ai de la peine « à le croire; mais enfin cela se peut, et « voici ce que j’ai à vous proposer. J ai une « terre , qui s’appelle la Guerche , à quatre « lieues des Ormes; la maison est très-lo- « geable , et suffisamment bien meublée. Je « vous offre la terre et le revenu pour aussi « long-temps que vous le voudrez : je le

»U DUC DE LAUZUN. 2j'J

tt puis sans me gêner. Si l’argent de la terre « vous convient mieux , on m’en offre un « million, je vous le donnerai et vous en « disposerez : je ne veux d’ailleurs savoir « aucun détail. Je n’entends peut-être pas les « affaires beaucoup mieux que vous. » Je sentis vivement ce que M. de Voyer voulait faire pour moi. Je le refusai, n’en ayant pas besoin, et l’assurai que je m’adresserais à lui plutôt qu’à aucun de mes pareils. Le sacrifice n était pas grand; car aucun ne me demanda üd pouvait m’être de quelque secours.

Je craignis que l’on ne donnât au roi, contre moi , des préventions difficiles à détruire; je me déterminai à lui écrire, et à

lui envoyer letat de ma fortune et celui de mes dettes.

Je fus à Versailles prier la reine de remettre ma lettre au roi. Elle me reçut d’un air contraint et embarrassé, me dit que M-de Lauzun était bien à plaindre, et que Ljd conduite était bien noble et bien sentuble. Je lui répondis que je ne doutais pas assurément que M™ de Lauzun ne montrât

de la noblesse et de la sensibilité dans toutes les occasions où cela serait nécessaire; mais que je ne la mettrais jamais à l’épreuve pour de l’argent. La reine me demanda , en rou-

gissant, ce que l’on pourrait faire pour moi, et m’offrit sa protection, un peu trop en reine pour ta circonstance. Cela me décida à finir sur-le-champ la conversation. Je lui demandai pardon de l’avoir importunée du detad de mes ailaires particulières. Je la laissai dans un embarras dont je fus au moment d’être peiné.

Je montai chez M. de Maurepas , à qui je n’avais jamais parlé. Je lui expliquai en peu de mots ma situation, et le priai de remettre ma lettre au roi. Il me répondit , avec beaucoup de grâce : « Il n’y a pas de « temps à perdre ; je vais sur-le-champ coez « le roi, attendez-moi. » Il revint au bout d’un quart d’heure, et me dit que le roi avait été sensible à ma confiance et lui avait ordonné de m’assurer que je pouvais compter sur sa protection et sur son interet , dont il voulait bientôt me donner des

nu DUC DK LAtlZUIf. 275

preuves. M. de Maurepas m’assura que, comme une partie de ma fortune avait été employée au service du roi , S. M. avait l’intention de me donner une somme d’argent considérable et une forte pension. Je lui dis que je refuserais toutes deux ; que je n’en avais pas besoin, et que ce qui me restait était plus que suffisant à mon ambition. Je restai au couclier du roi , qui me traita parfaitement bien.

Je revins à Paris. J’appris que M. de Guines m’avait donné, sans que je les eusse, tous les torts qui pouvaient rendre M de Lauzun intéressante. Je me permis den faire quelques plaisanteries. îl vint chez moi; il m’écrivit, et je traitai toutes

ses démarches avec le mépris quelles méritaient.

J appris avec beaucoup plus de chagrin , queM. le duc de Choiseul, à l’intérêt de qui mon constant attachement me donnait quelques droits, en parlait de la manière la plus choquante. Quant à M1"' la duchesse de Grammont, elle dit avec modération , que

j étais un menteur et un fripon. Je me crus alors inutile dans la société de M. le duc de Choiseul et de M"’e sa sœur, et j’y renonçai absolument. J’en fus affligé pour Mme la duchesse de Choiseul, que j’aimais tendrement et de qui je n’avais eu qu’à me louer; mais ne voyant point M. le duc de Choiseul, je ne pouvais aller chez Mmc de Choiseul. M. le duc de Choiseul et Mn“ de Grammont dirent que j’étais un ingrat. M. le duc de Choiseul n’avait jamais rien fait pour moi; je lui avais donné les plus grandes marques d’attachement. Il avait mangé le bien de Mme de Choiseul, dont je devais hériter ; il xn’accablait dans le temps où j’étais malheureux. Le procès n’était pas difficile à juger.

On répandit que j’avais mangé tout le bien de Mme de Lauzun et vendu ses diamans , que j’avais fait des billets et pris des engagemens sur la vie de mon père, de M. le maréchal de Biron , de Mmc de Choiseul et de Mme de Luxembourg. Il m’était important de démontrer la fausseté de toutes ces imputations. Cela n’était pas difficile.

Je vendis mes terres à M. le prince de Guemenee, a la charge de payer une partie de mes créanciers à qui cet arrangement, convenait. Je vendis beaucoup d’effets sur le roi qui perdaient moitié. Je finis tout en moins de six semaines. Je me séparai de biens d’avec Mme de Lauzun , et je prouvai bien clairement qu’on ne lui avait jamais proposé de signer pour moi depuis le jour de notre mariage. Les fonds nécessaires pour répondre de toutes les conditions comprises dans notre contrat de mariage déposés , il me restait 80,000 liv. de rente viagère, placées sur M. de Guéménée, un fonds libre d’environ 5oo,ooo fr.

et une assez jolie maison , qu’à la vérité je n’avais qu’à vie.

Je voulus partager ce que j’avais avec Mms de Lauzun; elle s’y refusa. M™ de Luxembourg voulut la retirer chez elle, ne lui permit pas meme de garder les diamans que je lui avais donnes : on me les renvoya, je ne

voulus pas les recevoir. Ils furent déposés chez un notaire.

La reine continuait à me bien traiter ; il n’était cependant pas difficile de voir que ma faveur était absolument tombée. On avait déjà eu soin de lui dire que je m étais joint à M. de Maurepas pour intriguer contre elle. Il est vrai que ce ministre m’avait pris dans la plus grande amitié, et commençait à me marquer de la confiance.

Telle était ma situation au commencement de 1777* Rien ne m arrêtait plus, et je n’avais pas perdu le désir d’aller dans l’Inde, quoique M. de Maurepas voulût m y faire renoncer. Je me joignis à M. de Bussy. Je rédigeai ses mémoires, qui étaient bons,

mais mal écrits. On convenait de tous les

avantages de ce qu’il proposait ; mais on ne finissait pas.

Lady Barrymore, que j’avais abandonnée à beaucoup d’amans, était retournée en Angleterre. Le bruit de ma ruine la fit revenir à Paris : elle m’envoya chercher. « Écou- « tez, me dit-elle, et ne m’interrompez pas. « On vous dit ruiné, je suis riche, jeune et « indépendante, je viens vous proposeï de

ni.

mm

cc partager votre sort et de disposer de ma <c fortune; je voyagerai avec vous, où vous cc voudrez , et pour aussi long-temps que ce vous voudrez. Ne craignez pas la légèreté ce de mon caractère : rien ne me promet auce tant de plaisir et de bonheur que ce plan, ce Je Veux que vous preniez sur moi l’autoce rite du mari le plus absolu et le plus séce vere; je sens que je ne chercherai jamais ce à m’y soustraire. » J’embrassai , je remerciai lady Barrymore, que j’affligeai beaucoup en la refusant. Ce fut dans ce temps que Mme de G***** et Mn c de Potoska, voulurent sur les débris d’un ordre de Pologne , établir en France l’ordre de la Persévérance .

J’avais donné en Pologne même trop de preuves dé mon caractère romanesque pour que l’on ne m’admît pas sans épreuves. Les statuts de l’ordre étaient charmans. Il devint très-nombreux, très à la mode, trèsbien composé. Des gens distingués , âgés et raisonnables , se firent une gloire d’y être admis. Lue immense tente de bois qui était

au milieu de mon jardin, en devint le temple. La reine , avide de toutes les nouveautés , de'sira vivement y venir : on tâcha de l’en éloigner ; et, comme de raison , ce désir s’augmenta. Elle fut au moment de nous envoyer proposer de faire avouer notre ordre par le roi , et de nous faire donner par lui la permission de porter en uniforme de service, même près de sa personne, l’écharpe violette de notre ordre. Toute sa société trembla de voir la reine dans un ordre de chevalerie à la tête duquel j’étais ; ce qui paraissait le plus grand de tous les dangers.

Notre grand-maître n’était pas nommé.

Notre première loi disait qu’il devait être d’une grande maison ou distinguée des autres par quelques grandes actions. M. le *** fut présenté pour être grand-maître : il fut refusé. Nous lui répondîmes que nous ne nommions pas à cette place , ne doutant pas que M. *** ne remplît bien promptement les conditions prescrites par nos statuts. On

lit de mauvaises plaisanteries sur notre ordre, on le tourna en ridicule, et la reine n’y pensa plus.

Une jeune dame de F ******, sœur de la baronne de Cr *****, à qui l’on ne connaissait encore d’amantque M. de Nassau, quelle n’avait plus , me marqua de l’intérêt dans nos assemblées. Une belle peau , de jolis yeux, de jolis cheveux, plus de naïveté que d esprit , la rendaient alors assez agréable. Nous fûmes promptement arrangés; mais cela ne put durer long- temps. M. de F ****** était si jaloux, elle était si imprudente, que, dans la crainte d un éclat que rien n’empêchait sans cela, je fus obligé de rompre avec elle.

Fanny Harland , dès qu elle me sut persécuté, ruiné, m’écrivit : « Venez me voir,

« j ai un amant, rendez-moi mon ami. » J’y

courus, et Fanny me reçut avec cette amitié tendi-e qu’elle m’a conservée jusqu’à la fin de sa vie. Elle me dit que M. E. D***** était fort amoureux d’elle et en était aimé. Je revis Fanny tous les jours; j’étais triste, ennuyé,

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entouré d’objets désagréables, et ies soins de Fanny charmèrent mes peines et furent une grande consolation pour moi. M. E***** désirait fort l’épouser; il était sans fortune. Milc Harland devait , dans tous les cas possibles , en avoir une assez considérable , et la mort de son frère , âgé de huit ou dix ans, pouvait la rendre un des plus grands partis qu’il y eût en Angleterre. Marianne avait un grand crédit sur sir Robert Harland, son père, homme austère et passablement difficile à vivre. J’écrivis à Marianne qu’il fallait quelle tâchât de ramener son père et sa mère à Paris, afin que nous puissions concerter ensemble ce qu’il faudrait faire pour

marier Fanny à M. E. Marianne, dont

le cœur était bon, et qui aimait véritablement sa sœur , me répondit qu elle ferait tout ce qui dépendrait d’elle , et qu elle espérait arriver bientôt à Paris avec toute sa famille. Lady Harland vint en effet quinze jours après avec Marianne ; quelques affaires retinrent sir Robert Harland à Londres.

La bonne maman lit connaissance avec

M. E *****, qui lui plut aussi ; elle le prit sous sa protection et écrivit , à son mari en sa faveur. Marianne écrivit à son père , qui marqua pour un homme sans fortune beaucoup moins de répugnance que nous ne lavions craint. Il fut impossible de rien obtenir du roi en faveur du mariage de M E*****; mais M. de Maurepas me promit de s’en occuper., et de lui faire obtenir une des premières grâces dont il serait susceptible. Pendant ce temps-là , ma conduite avec Marianne fut de la plus grande circonspection, et nous n eûmes rien à ca- * cher à la bonne maman.

Le mariage de Fanny était en bon train, lorsque je fus obligé de joindre mon régiment en quartier à Vaucouleurs, le lieu le plus triste de toute la Champagne, et par conséquent de tout F univers. Au bout d’un mois, je reçus une lettre de Fanny, qui me mandait que tout était terminé , et qu elle devait , sous peu de jours , être mariée à Haute-Fontaine. J’allai à Nancy demander a M. de Stainville, sous les ordres de qui

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j’étais, la permission dallera Haute-Fontaine pour quelques jours. J’y arrivai le surlendemain du mariage deFanny,qui avait déjà eu le plus grand succès auprès Mme de Roth et de Mme Diilon. Je ne la trouvai pas en trèsbonne santé ; mais elle me parut heureuse , et me montra la plus grande joie de me revoir. Eîîe devait passer F automne en Angleterre ; elle me fit promettre d’aller Fy joindre au mois d’octobre. Marianne fut charmante pour moi; comme Fon croyait que nous ne pensions plus l’un à l’autre , on nous laissa beaucoup de liberté'.

Un jour que je me promenais à cheval dans la forêt de Compiègne , assez loin du reste de la compagnie, elle me dit : «Lauzun,à pré- « sent que ma sœur est mariée, nouspouvons <c parler de nous. Savez- vous que je vous « aime plus que jamais, et que je crois que « c’est pour toujours. » Je ferai grâce à celle pour qui je continue ces Mémoires, du reste de la conversation, qui fut fort longue et fort tendre. Je me contenterai de dire que nous nous promîmes de nous écrire avec la plus

grande exactitude, et que nous ne manquâmes point à notre parole. Lady Harland retourna en Angleterre et moi à mon régiment.

J’y menais une vie assez douce, plus tranquille qu agréable , et qui me convenait mieux qu a personne. M. et Mme la comtesse de S***** , qui habitaient pendant l’été une assez belle terre à un quart de lieue de Vaucouleurs, y vinrent. Je fus, selon l’usage y faire une visite de corps. M. de G***, frère de Mme de S*’"*, était capitaine à la suite de mon régiment. Je fus parfaitement bien reçu. On nous donna de grands dîners, des bals, des fêtes. Mme de S***** vint me rendre ma visite à cheval, en uniforme de dragons, avec des culottes de peau. Il n’en fallait pas davantage pour me dégoûter à jamais d’une femme. Cela ne suffit cependant pas pour m empêcher d avoir celle-là, qui n’était ni jolie ni aimable, et qui avait un ton épouvantable. Je m en repentis sur-le-champ, et ne me le pardonne pas encore. Cette liaison me devint insupportable. Je cherchai avec empressement quelque moyen de la rompre.

M. de Stainville vint voir mon régiment , le trouva déjà instruit selon la nouvelle ordonnance à laquelle il avait travaillé, en fut content, me pressa de venir aux manoeuvres de la garnison de Nancy, ce que j’acceptai. Je trouvai à Nancy plusieurs anglaises.

Une milady Blower, dont M. de L ******* était fort amoureux , et qu’il s’efforcait de paraître avoir ; et une petite Mme Brown , extrêmement jolie et fort ressemblante en très-beau à la reine , dont M. de Stainville était fort occupé; mais malheureusement elle ne parlait pas un mot de français , ni lui un mot d’anglais. J’étais presque le seul homme de la garnison avec qui elle pût causer; cela nous lia très-intimement, et pour lui plaire M. de Stainville me permettait peu de quitter Nancy. J’aimai cette charmante petite femme ; mais je fus assez sage et assez honnête pour ne vouloir pas le lui dire , sachant tous les dangers qu’un amant français pouvait avoir pour elle. Elle me devina , me le dit avec une candeur dont je n’ai presque pas vu d’exemple; elle ajouta

quelle m’aimait aussi. Ma vertu ne put aller plus loin ; je profitai de son goût et de sa smcei ite . nous succombâmes tous deux * mais je fus si prudent, je veillai tellement sur ma conduite , que personne au monde u’en eut le moindre soupçon. Je ne jouis pas long -temps d’un commerce si doux. La pauvre petite M“le Brown eut une fièvre maligne dont elle mourut, et me laissa pénétré de la plus vive douleur.

Je retournai a mon régiment. Mme de S*****

n était heureusement plus dans sa terre. Mme E. D***** était partie pour l’Angleterre en Bien mauvaise santé ; elle m’écrivait assez souvent. Marianne m’écrivait toutes les postes sans jamais y manquer. Elle pai aissait ne plus avoir d autre plaisir. Dans le courant de septembre, ses lettres devini ent inquiétantes. Elle me manda enfin que sa sœur était dans le plus grand danger; que les médecins commençaient a désespéler de ses jours, et cpie je n’avais pas de temps à perdre si je voulais 1 a voir encore, i/î. de S ta in ville me permit de partir sur -le-

champ, et j’arrivai à Londres le premier octobre.

J’y trouvai une lettre de Mme E * * * * * * cl assez ancienne date , qui désirait avec ardeur me voir avant que de mourir , et qui disait avoir à me confier des secrets importais qui ne pouvaient être confiés qu’à moi. On me remettrait, après sa mort, disait-elle, une cassette remplie de papiers intéressans qui serviraient du moins à justifier sa vie tout entière. J’allais partir pour le comté de Suffolk , où Mme D***** était malade chez son père, lorsque je reçus une lettre de mi lady Harland, qui me mandait que sa fille était mieux , que les médecins lui ordonnaient les eaux de Bristol , que toute la famille comptait partir incessamment et me prendre à Londres en passant. J e me déterminai donc à les attendre. Vers la fin de la même semaine E****** m’écrivit que le mieux se soutenait, et que sous peu de jours ils seraient tous à Londres. Le sur- lendemain, j’eus une lettre de Marianne, qui m’annonçait la mort de sa soeur. Je reçus en

1>U DUC DE LAUZUN. 2gq

même temps une lettre presqu’illisible de la pauvre Mme E* * *, écrite la veille de sa mort. Elle s’affligeait de ne m’avoir pas vu , et reparlait encore de cette cassette qui devait m’être remise après elle.

Marianne me mandait qu’ils étaient plongés dans la plus vive douleur, qu’ils ne pouvaient se résoudre à rester à Sproughton, et qu’ils partaient pour aller chez un ami, dont elle ne disait pas le nom; qu’à leur retour, qui serait dans trois semaines, elle m attendait en Suffolk. J’aimais tendrement Fanny; j’étais profondément affligé. Le séjour de Londres me devint insupportable. Je fus passer deux mois a Bath, où il y avait très-peu de monde; j’y vécus très-retiré. Je profitai de la circonstance pour apprendre un peu mieux l’anglais; je me mis en pension chez des gens raisonnables qui ne parlaient pas français : j y fis quelques progrès.

Pendant mon séjour à Bath , je reçus des lettres de M. de Maurepas, par une occasion particulière. Il me mandait qu’il n’était plus question de l’expédition de M. de

Bussy clans l’Inde ; il me priait de lui écrire souvent de Londres. La guerre paraissait alors inévitable entre la Russie et la Turquie. Je priai M. de Maurepas de m’obtenir du roi la permission d’aller servir comme volontaire à l’armée russe. Il me répondit qu’il ne croyait pas que l’impératrice voulût recevoir d’officiers français dans son armée; que si elle faisait quelque exception en ma faveur, le roi en serait charmé ; qu’il me donnerait les lettres de recommandation les plus fortes, et me permettrait de prendre de l’emploi si on m’en offrait.

J’écrivis à limpératrice : j’en reçus, courrier pour courrier, la réponse la plus aimable. Elle me proposait le commandement d un corps de troupes légères à cheval , que j acceptai. J’en informai M. de Maurepas, et je me disposai à partir pour Pétersbourg vers

le milieu de décembre.

A mon retour à Londres, je trouvai sir Robert Harland et sa famille arrivés deux jours avant moi. E****** vint me voir : nous allâmes ensemble dîner chez ses pa-

DIT DUC DE LAUZUN. 2C)l

rem; j’y fus parfaitement bien reçu. Je remarquai que Marianne était moins à son aise avec moi qu’à l’ordinaire. Quelques joui s apres on me laissa seul avec elle , et , avec un embarras extrême , elle me redemanda ses lettres. Je les lui renvoyai sur-lecliamp, et il ne me fut pas difficile de voir que, en soignant sa femme, E****** était devenu amoureux de sa belle-sœur, et qu’un peu de jalousie 1 avait détermine à faire l’impossible pour m’écarter de Sproughton , où il trouvait que j aurais trop vu Marianne.

Je ne m occupai plus que d’avoir la cassette que m’avait laissée Mme D*****. E****** me dit qu’il ne savait ce que c’était. Je fis des questions à la femme de chambre de Mmc D*****. Elle me dit que sa maîtresse lui avait donné cette cassette, qui ne devait être remise qu’à moi ; quelle l’avait laissée entre les mains d’E¥****% qui s’était chargé de me la faire parvenir. E****** dit que cela n était pas vrai ; que la femme de chambre n avait pas le sens commun, et je n’eu? pas cette cassette.

Je reçus des lettres de Mra' D¥¥¥¥¥, qui me parlait de la pauvre Mrae E**¥¥¥¥ , comme d’une personne abominable. J’en fus choqué, et ne le cachai pas à Mme D¥¥¥¥¥, lui déclarant que je ne permettrais jamais que l’on attaquât devant moi la mémoire de mon amie.

La nouvelle de la défaite de l’armée anglaise, commandée par le général Burgoyne, à Sarratoga, décida la France à prendre part pour l’Amérique ; et , peu de jours avant mon départ pour la Russie , M. de Maurepas me manda de n’y plus penser; que je serais bientôt employé pour le service du roi , et de rester en Angleterre en attendant.

Un jour que je me promenais assez tristement, seul à cheval, sur le chemin de Richmond, une femme emportée par son cheval, et très-effrayée , passa fort vite auprès de moi en jetant de grands cris. Je montais un cheval fort vite, je la joignis facilement, et je l’arrêtai sans qu’il lui arrivât d’accident.

Je lui proposai de monter mon cheval, plus

DU DUC DE LA.UZUN. 2q3

sage que le sien : elle accepta , et deux lioinmes d’un certain âge, avec des domestiques qui la suivaient d’assez loin, la joignirent bientôt apres. Cette femme, qui pouvait avoir vingt-ans , était une des plus charmantes personnes que j’aie jamais vues. Je demandai qui elle était; elle me dit quelle s appelait Miss Stanton, et qu elle était nièce d’un des administrateurs de la compagnie des Indes. Je la rencontrais assez souvent

aux spectacles , au Panthéon , au Ranelagh , toujours avec ces deux hommes; elle me proposait toujours de prendre du thé avec elle. Je lui trouvais beaucoup d’esprit et de grâces. Les deux hommes paraissaient aimables et sensés, tous trois avaient toujours 1 air d etre bien aises de me rencontrer : elle ne me proposa jamais d’aller chez elle, et je ne voulus pas lui en demander la permission.

Un matin que je me promenais d’assez bonne heure, à quelques milles de Chelsea, il survint une pluie assez forte. Un carrosse qui passait s’arrêta ; et Miss Stanton, qui y

de me ramener à Chelsea, où elle me dit avoir une maison. Elle était seule , j’acceptai; je déjeunai chez elle, où il ne vint personne. Elle me lit beaucoup de questions auxquelles je répondis franchement ; me demanda si j’avais quelque intrigue à Londres, je lui dis que non ; elle me fit jurer que je n’avais point de maîtresse , et me dit ensuite qu’il était juste que je susse aussi qui elle était.

Elle ajouta qu’elle n’était point la nièce, mais la maîtresse du plus âgé des deux hommes avec qui je l’avais vue; que cet homme, bon et respectable à tous égards , avait une fortune immense, et qu’elle croyait qu’il dépendrait d’elle de l’épouser. Elle ne voyait jamais que lui et son ami, qui était aussi interressé dans les affaires des Indes; que d’ailleurs elle sortait quand elle voulait, allait où elle voulait avec un des deux et plus souvent avec tous deux ; que cette vie lui convenait assez; mais que depuis le jour où j’avais arrêté son cheval , elle avait pris pour moi un goût si vif, qu elle ne me l’aurait pas caché sans la crainte d’affliger un

homme qu elle aimait et qu elle respectait. Il était parti pour F Irlande avec sou ami depuis deux jours, ses affaires devaient l’y arrêter environ six semaines : elle cessa de parler. Je lui demandai ces six semaines, dont elle pouvait disposer sans danger. Elle y consentit avec plaisir, et je puis dire que je n’ai jamais passé six semaines plus douces, plus tranquilles, plus heureuses.

Miss J uliette (car c’était son véritable nom) était romanesque, franche, sensible, uniquement occupée de ce qu elle aimait. Son éducation n’avait pas été négligée , elle parlait bien français et italien, était bonne musi-

cienne, avait une voix charmante et jouait bien de plusieurs instmmens; elle était extrêmement mignon e , et la meilleure idée que je puisse donner de sa figure est une extrême ressemblance avec Mme de Champcenetz dans son plus beau temps. Nous nous promenions ensemble, tous les matins, à cheval ou en phaëton, sur les chemins où il passait le moins de monde. Nous allions au spectacle dans de petites loges, et nous rentrions en»

semble J n i Uns a peine une fois par semaine dans le monde, chaque jour m’y attachait davantage.

Notre union durait depuis cinq semaines lorsqu un matin je la trouvai en grand deuil et d’une tristesse mortelle. « Qu’est-il « arrivé? lui dis-je. J’ai perdu, me dit-elle, (c ou mon amant ou l’homme que je regarde cc comme mon bienfaiteur et comme mon cc père. M* Stanton arrive demain ; remplisse sez votre destinée , faites la guerre , ou- « bliez moi , soyez heureux. Je vous pleure- « rai long-temps. Ne revenez pas chez moi « quand meme on vous en prierait , j’espère cc vous rencontrer encore. » Je ne me séparai quavec peine de cette aimable créature. Je la rencontrai deux ou trois fois au Ranelagh; elle me reçut d une manière charmante. M. Stanton me pria à souper ; d’un coupci œil elle m’avertit de refuser, et j’obéis. Peu de temps après, elle partit avec M. Stanton pour une terre qu’il avait achetée dans le nord de l’Angleteiîre. Je la crois retournée dans l’Inde avec lui : elle ne m’a jamais écrit.

nu DUC DU LAIJZUN. ^07

Vivant beaucoup plus dans le monde cpie je n avais fait depuis que j étais en Angleterre, je voyais des gens de tous les partis qui pai laient librement devant moi, et sans me donner de peine je fus bientôt fort au fait de toutes les affaires publiques ; et je sus des choses intéressantes dont le marquis de Noailles, ambassadeur, ne pouvait être instruit. Il avait de F esprit, de la considération , et, sans le défaut de vivre trop retiré, je crois qu il eut été bon ambassadeur. Je crois qu il aurait été beaucoup plus dans la société, sans la bêtise inimaginable de sa femme, qui lembarrassait à tous momens , par les choses incroyables qu elle disait sans que rien put 1 en empêcher* je ne puis me refuser d’en donner un exemple.

A un très -grand dîner chez elle, tout d lln coup elle dit quelle ne concevait pas pourquoi 1 on parlait tant de la modestie des Anglaises ; qu’il n’y avait point de femmes en Europe dont les mœurs fussent plus dépravées, et qu’elles passaient leur vie dans de mauvais lieux. On peut se figu-

ag8 mémoires

rer le désespoir et la consternation du marquis de Noailles. «Mais, Mmc de Noailles,

« mais en vérité ; mais pensez- vous ,

« mais savez-vous ce que vous dites?» Elle n’en tint aucun compte et poursuivit. « Oui , « Monsieur, j’en suis sûre; et, pendant le « dernier bal masqué , la duchesse de De- « vonshire et milady G****y ont été pen- « dant plus de trois heures dans un mauvais « lieu du voisinage. » M. l’ambassadeur en pensa mourir de chagrin, et les autres, de rire.

Mme l’ambassadrice m’a empêché de dire que lorsque je savais des choses dont je ne supposais pas le marquis de Noailles instruit, je les lui disais, quoique peu lié avec lui, et ne pensant jamais à les mander à M. de Maurepas.

Le hasard fit tomber entre mes mains le bill conciliatoire de milord North pour F Amérique, long-temps avant qu’il le lût au parlement. Je fus chez le marquis de Noailles lui demander s’il l’avait vu; il prit l’air le plus important et le plus ministé-

riel, et me dit que oui. Je savais que cela était impossible : je changeai de conversation. Il voulut me faire des questions sur le bill, je n y répondis pas, et je sortis de chez lui. Je n’écrivis point à M. de Vergennes, avec qui j’étais brouillé ; mais j’envoyai surle-champ un courrier à M. de Maurepas. Il montra ma lettre au roi, et le marquis de Noailles ne put en rendre compte que quinze jours après. Cela donna au roi et à tous ses ministres la plus grande idée de la manière dont je savais tout ce qui se passait en Angleterre. M. de Vergennes m’écrivit pour me prier de lui communiquer mes réflexions sur ce que je verrais , et sur ce que j’entendrais. Je lui répondis très-froidement et poliment que j’avais renoncé absolument à la politique, et à toutes les réflexions qui y étaient relatives. J’envoyai cependant à M. de Voyer et à M. de Maurepas quelques mémoires sur des objets peu connus , dont les ambassadeurs de France ne s’étaient point occupés. Ma correspondance devint fort exacte, et com-

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menca à me prendre beaucoup de temps.

J allais moins dans le monde. Je m'ennuyais seul : je pris une fille qui avait peu d’esprit, qui était jolie, douce, soigneuse, parfaitement ce qu’il me fallait.

Mmc de Lauzun me fit l’honneur, dans ce temps-là, de m’envoyer un mémoire fait par son procureur, relativement aux suites cpie pouvait avoir notre séparation de biens dans l’avenir, lorsqu’elle hériterait de l’un de ses parens, et surtout aux précautions qu’il fallait prendre pour que je ne l’empêchasse pas de disposer de sa fortune. Le procureur de Mme de Lauzun n’avait apparemment pas bonne opinion de moi et ne le cachait pas : sa formule était ridicule et insolente. Il disait sans cesse : Le procureur de Mme de Lauzun ne disait pas pourquoi M. de Lauzun prétendrait Le procu-

reur de Mme de Lauzun serait étonné que M. de Lauzun y d’ après la conduite qu ’il a

tenue y crût Je répondis gaîment et sans

humeur à Mme de Lauzun. Ma réponse à son procureur commençait par : M . de Lauzun

dit au procureur de M™ de Lauzun, d'abord qu d est un impertinent ; ensuite qu’il ne sait pas ce qu’il dit; et, pour tout finir avec lui, qu’il consent de tout son cœur d tout ce qui pourra convenir a Mme de Lanzun y quoi que ce puisse être .

Au commencement du mois de mars 1778, j envoyai a M. de Maurepas un mémoire très-étendu et très-détaillé sur l’état de défense de l’Angleterre et de toutes les possessions anglaises dans les quatre parties du monde. Il lut mon mémoire au conseil ; il y fit assez d’effet pour que l’on jugeât nécessaire de me faire venir et de me consulter sur quelques articles particuliers. M. de Maurepas m envoya un courrier, en me mandant que le roi désirait que je me rendisse à Versailles le plus promptement et le plus secrètement qu’il me serait possible.

Je fus à Versailles, j’eus plusieurs conversations particulières avec le roi , chez M. de Maurepas, qui me faisait valoir auprès de lui avec une tendresse vraiment paternelle.

M. de Maurepas, affligé de mes brouilles avec M. de Vergennes, désirait vivement nous raccommoder; je n’y étais nullement disposé. Je ne pus cependant résister à ses pressantes sollicitations. Nous nous raccomodâmes sans explication, et je crois que M. de Vergennes fut d’aussi bonne foi que moi , car depuis je n’ai eu qu’à m’en louer, et il m’a paru chercher les occasions de me marquer de l’intérêt et de l’amitié.

Les ministres me marquaient beaucoup de confiance ; et, d’après les mesures que je voyais prendre , je pouvais regarder la guerre comme certaine. J’osai proposer une grande et superbe entreprise : je voulais , qu’avant de commencer la guerre, on fit faire banqueroute à la banque d’Angleterre, et cela n’était pas difficile. J’avais su m’assurer de ce qu’elle avait de fonds , qui étaient peu considérables, et des ressources dont on pourrait l’aider dans un cas pressant , qui étaient encore moindres. Une opération simple de banque , dont le résultat eût été de tirer, pour de fortes sommes en or, de

nu DUC 1)3! LAUZUN. 3q3

toutes les villes considérables de l’Europe, sur les plus fortes maisons de commerce de Londres, dans la même semaine, aurait forcé tous les banquiers à retirer à l’instant tous leurs fonds de la banque. La foule de gens inquiets aurait augmenté le discrédit, et rien ne pouvait empêcher la banque de manquer.

Cette proposition fut reçue avec les plus grands applaudissemens au comité où j’en parlai. M. Necker, qui n’y était pas, et à qui on la communiqua le lendemain , fut entièrement contre. Il dit que cela ruinerait toutes les maisons de banque de Paris. Je ne le crus pas; je fus à Paris prendre des éclaircissemens ; j’en rapportai la soumission de tous les banquiers qu’ils n’avaient rien à perdre à la banqueroute de la banque d’Angleterre , excepté MM. Germain , maison tenue au compte de M. Necker, fortement intéressé dans la banque d’Angleterre. Il empêcha que cette affaire n’eût lieu. Il fit plus, il envoya en Angleterre une immense quantité d’or en espèces, pour aider la banque, si on tentait de l’embarrasser.

Le roi était dans 1 intention de commencer la guerre par une descente ep Angleterre sur plusieurs points. J étais trop à la mode pour ne pas être employé' d’une manière brillante , et pendant six mois on ne pensa à aucune expédition sans songer à m’en donner le commandement en chef ou en second. On changea tout à coup d’avis, et on finit par la ridicule déclaration du mois de mars 1778 , dans laquelle on donnait à l’Angleterre l’avertissement salutaire de se préparer à la guerre.

Je ne voulais pas retourner en Angleterre. M. de Maurepas le voulut. II ne doutait pas que le roi d’Angleterre ne commençât par rappeler son ambassadeur et renvoyer celui de France, et ne voulût bientôt après entrer en négociation. Il savait qu’il aimerait mieux traiter avec moi qu’avec un autre ; il me dit donc de rester à Londres le plus long-temps qu’il me serait possible sans inconvénient ; il espérait que la bonne intelligence se rétablirait entre les deux cours ; que la paix une fois assurée, le baron de

DU DUC DE LAUZUN. 3q5

Breteuil reviendrait devienne, le marquis de Noailles y serait envoyé', et l’on me donnerait l’ambassade d’Angleterre. M. de Mau-

repas me recommandait surtout de cacher au marquis de Noailles l’objet de ma mission , et de prendre quelque pre'texte pour rester à Londres après son départ. Je m’arrangeai pour y arriver deux ou trois jours apres la déclaration. Je fus sur-le-champ chez 1 ambassadeur de France, qui fut prodigieusement étonné de me voir. Il crut apparemment que je désertais. — « Charmé

« de vous voir , certainement mais par

« quel hasard Vous ne savez donc pas?

k — Je vous demande pardon — Vous

« n’avez donc pas vu M. de Maurepas?

<c — Si fait , voilà des lettres de lui et de « M. de V ergennes. » Ce dernier lui mandait de me communiquer ses dépêches , et tout ce qu’il apprendrait d’intéressant.

Comme j’étais chez lui, il reçut une lettre de milord Weymouth en réponse à la notification de la déclaration. Il lui disait que par considération personnelle pour M. le

marquis de Noailles, le roi d’Angleterre lui permettait de l’informer qu’il rappelait son ambassadeur à la cour de France.

M. le marquis de Noailles me dit qu’il allait envoyer sur-le-champ un courrier à Versailles , par le retour duquel il recevrait sûrement l’ordre de quitter immédiatement l’Angleterre. Il me proposa de nous arranger pour repasser ensemble. Je lui dis que cela me serait impossible , et que , selon toute apparence, mes affaires m’arrêteraient quelques semaines après lui ; il me répondit qu’il croyait être obligé de me dire que cela ne serait pas convenable , ni pour la France ni pour l’ Angleterre ; je l’assurai que personne n’en serait choqué en Angleterre , et que j’espérais que le roi de F rance ne le trouverait pas mauvais. Il ne pouvait en vérité ne pas être de mon avis; si mes affaires étaient des affaires d’argent , il m’offrait avec le plus grand plaisir du monde tout celui dont je

pourrais avoir besoin.

Je suppose qu’il me crut amoureux ; car il prit tout d’un coup l’air ministériel , et

mrSrnrn

DU DUC DE LAUZUX. 3oj

me dit que son devoir serait de me défendre, au nom du roi, de rester en Angleterre. Je répliquai froidement que je ne lui en croyais pas le droit , qu’en conséquence cela ne changerait rien à mes intentions; que je serais seulement fâché qu’il fit une chose qui serait probablement désapprouvée. M. l’ambassadeur fut confondu , et Mme l’ambassadrice, dans une colère qui la rendait cent fois plus bête et plus ridicule, et qui pensa dix lois me faire éclater de rire. Le courrier du marquis de Noailles revint. Il partit pour la France, et me laissa en Angleterre.

Le courrier du marquis de Noailles m’apporta des lettres de M. de Maurepas , avec des instructions plus étendues que les premières , me recommandait de rester en Angleterre le plus long-temps que je le pourrais convenablement. Je fis demander au roi, par sir Charles Thompson , un des hommes qu’il aime le mieux, si mon séjour à Londres ne lui déplaisait pas. Il me fit dire avec beaucoup de bonté que je pouvais rester tant que je voudrais, que si je voulais le

voir et lui parler , je le rencontrerais le mercredi suivant, se promenant à cheval sur le chemin de Richmond, à huit heures du matin : j’y fus exactement; il vint à moi, et me dit qu’il était bien aise de m’assurer de son intérêt et de sa bienveillance, avant que je quittasse l’Angleterre; qu’il dépendait de moi d’y rester ou d’y revenir, quand cela me conviendrait, si je ne craignais pas que cela me fît tort dans mon propre pays ; que j’étais trop connu pour être jamais suspect. Il était pérsonnellement offensé de la conduite de la France; et la traitant de perfidie, il en parlait avec une telle chaleur, que je fus obligé de lui rappeler que j’étais Français. Il finit la conversation en me disant

que personne ne lui serait plus agréable que moi pour traiter de la paix, ou pour ambassadeur, quand les circonstances le permettraient , et qu’il ferait alors avec grand plaisir toutes les démarches que je jugerais nécessaires.

Je ne pouvais plus rester honnêtement en Angleterre. Je rendis compte à M. de

DU DUC DB DAUZUN. DOO

Maurepas de cette conversation ; je demandai instamment à revenir, et je le prévins que si je ne recevais pas d’ordre de lui, jequitterais Londres dans un mois. Le mois s’écoula sans que j’eusse de réponse; j’allais partir ; ma voiture était à ma porte , lorsque je reçus , par un courrier d’Espagne , une lettre de M. de Maurepas, qui me demandait avec les plus vives instances de rester encore six semaines. Cela ne m’arrêta pas , et je partis. A mon arrivée à Calais, je rendis compte à M. de Maurepas des raisons qui m’avaient empêché de faire ce qu’il désirait ; il en fut fâché , mais il ne m’en sut pas mauvais gré.

Mon régiment était en garnison à Ardres près de Calais , je m v arrêtai au lieu d’aller à Paris. J’avais mené avec moi une demoiselle

anglaise. Je louai un petit châteauà un quart de lieue d’ Ardres. Je m’occupai beaucoup de mon régiment , et j e m’y plus assez. Le dévot duc de C ***, aux ordres de qui j étais, me prit dans une telle amitié, qn’il me pardonna d’avoir une fille, et vint même chez moi

3io

prendre du thé avec elle. Miss Paddock avait amené d’Angleterre une jeune sœur beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable , et que son extrême pauvreté semblait destiner au même métier que sa sœur. Je m’en fis scrupule, je respectai son innocence, je la mis dans un couvent à Calais, je lui donnai des maîtres; et j’ai depuis été assez heureux pour la marier avantageusement et à un homme qui lui plaisait.

Quoique je fusse absent, les ministres, à qui M. de Voyer ne cessait de dire que j’étais bon à tout, me destinaient à toutes les expéditions qu’ils projetaient successivement avec rapidité, et M. de Voyer me proposa de me charger de la conquête de Jersey et de Guernesey; il m’écrivit de tâcher de me procurer des éclaircissemens sur ces deux îles, et de dire combien je demanderais de troupes pour les attaquer. Le hasard

avait fait tomber entre mes mains des mé-

moires très-bien faits et très-détaillés sur Jersey et Guernesey, je les envoyai à M. de Voyer, et lui mandai qu’avec trois mille

DU DUC DE LAUZUN. 3ll

hommes de bonnes troupes et un grand secret je croyais pouvoir répondre du succès. On se décida à Versailles à cette expédition, à laquelle on paraissait mettre beaucoup de prix : la réussite eût en effet été d’une grande importance pour notre commerce ; il fallut cependant consulter M. le maréchal de Broglie , qui commandait les troupes du roi assemblées au camp de V aucieux ; il y fut absolument contraire, sans savoir un mot de l’affaire ; il assura qu’il fallait au moins dix mille hommes et plusieurs officiers généraux : cela donna de l’humeur aux ministres; ils aimèrent mieux n’y plus penser que de disputer.

M. de Voyer proposa de surprendre à la fois l’île de Wight et Portsmouth et de ruiner de fond en comble les plus beaux établissemens de la marine anglaise ; il devait exécuter son projet lui-même et me donner le commandement de tous les grenadiers et chasseurs de son armée : on commença comme à l’ordinaire par accepter, l’on discuta ensuite, et l’on abandonna prompte-

ment. M. de Sartines voulut m’envoyer aux Bermudes , a Sainte-Hélène et dans quelques autres endroits, mais s^ns plus de succès.

Pendant ce temps-là mon régiment reçut 1 ordre cl aller au camp de Vaucieux, et partit d Ardres vers le milieu de juillet; jemarchai avec lui; a notre deuxième journée, jereçus un courrier de M. de Sartines et un ordre du roi de me rendre à Versailles et de quitter mon régiment: j’arrivai chez M. de Sartines; il me dit que l’on donnait à M. de Bussy tout ce qu’il demandait pour entreprendre une grande révolution dans l’Inde, et qu il désirait encore m’avoir pour second. Il me proposa de lever un corps de troupes étrangères de 4^ooo hommes, et de m’en donner le commandement en propriété: il voulait que je pusse avoir deux mille hommes prêts pour partir avec moi au mois de novembre, et le reste en état de suivre quatre mois apres; j’acceptai. Je remis le régiment de royal dragons dont j’obtins le commandement pour M. de Gontaud. Je quittai le

DU DUC DE LAUZUW. 3l3

département de la guerre, et passai dans celui de la marine, conservant cependant toujours mon rang dans les troupes de terre. Je fis alors une chose que je crois sans exemple; car, en moins de trois mois, je levai, j armai , j équipai et mis en état de servir , un superbe corps de deux mille hommes.

Je demandai au roi la permission de dire a la reine quelle était ma destination. Je fus chez elle ; je demandai à lui parler en particulier, ce qui ne m’était pas arrivé depuis long- temps. Je lui dis que je croyais devoir aux anciennes bontés dont elle m’avait honoré de lui rendre compte que le roi me confiait le commandement en second de son armée dans les Indes orientales, aux ordres de M. de Bussy. Je n’ai jamais vu une personne plus étonnée; elle ne put voir sans attendrissement cet homme que deux ans avant l’on accusait d intriguer contre elle, aller passer plusieurs années a 1 autre extrémité de la terre. Elle fut quelques minutes sans parler ; puis elle me dit :

(( Comment! M. de Lauzun, aller si loin,

« vous séparer de tous vos amis! — J’ai cru, « Madame , que , sur un théâtre si éloigné , « mon zèle, le peu de talens que je puis « avoir, rencontreraient moins d’obstacles ,

« qu’on leur rendrait plus de justice, qu’ils « auraient moins à lutter contre l’intrigue <c et la calomnie ! — V ous nous quitterez , « M. de Lauzun! vous irez dans l’Inde! ne « puis-je donc pas l’empêcher? — Non, Mate dame; je tiens irrévocablement à ce plan, « quoi qu’il puisse m’en coûter pour l’exé- « cuter. » Le roi entra. « Eh bien ! lui dit la « reine, M. de Lauzun va donc aux Indes? « — Oui , lui répondit le roi ; c’est lui qui « l’a voulu : c’est un grand sacrifice ; je ne « doute pas qu’il n’y soit fort utile. »

La reine vint le soir chez Mme de Guéménée , dont la faveur n’était pas encore diminuée ; elle lui dit qu elle voyait avec peine le parti que je prenais, et l’engagea à me faire changer d’avis. Mmc de Guéménée lui répondit qu elle était au désespoir de me voir partir, mais qu elle croyait impossible de me retenir ; elle fit cependant ce qu elle

put pour me déterminer à rester. Je résistai à tout. Ma vanité était satisfaite : je montrais que je pouvais jouer un grand rôle, et je prouvais à Mme Chartoriska que l’Europe n’avait plus de charmes pour moi.

Je fus à Haute-Fontaine, et ce fut une forte épreuve pour mon courage; je ne pouvais penser, sans une tristesse mortelle, que peut-être je ne reverrais plus des personnes qui m’étaient bien chères. M. de Guéménée était dans une douleur inexprimable. Mme Dillon la partageait, et vingt fois par jour mes larmes étaient prêtes à couler. Je trouvai Mme de M***** à Haute- Fontaine; je la connaissais peu; j’avais donné à deux de ses frères deux emplois dans mon régiment, à la sollicitation de M. l’archevêque de Narbonne. Elle m’en remercia, et parut prendre le plus vif intérêt à mon sort; cet intérêt augmenta tous les jours; elle répétait continuellement quelle ne pouvait comprendre ce qui pouvait me déterminer à m’expatrier ainsi, me demandait des détails sur ma situation, sur mes peines,

sur mes scntimens , me rendait pour ainsi dire, sans s’en apercevoir, les soins les plus tendres. Je vis bien qu’à force de m’entendre plaindre, sa tête s’était échauffée, et quelle avait pris pour moi un goût fort vif. Elle était belle et tendre, je partageai ses sentimens; elle vola dans mesbras avec plaisir, avec franchise : sa liaison avec moi fut approuvée à Haute-Fontaine, où l’on aime davantage ; j’y passai tout le temps que mes affaires ne m’obligeaient pas à être à Paris ou à Versailles.

Un soir , en lisant chez moi à Paris le London Magazine , j’y trouvai l’état des possessions anglaises sur la côte d’Afrique , et de leurs garnisons. Je vis qu elles étaient en très-mauvais ordre, et que l’on pourrait facilement s’en emparer. J’en causai avec M. Francis, qui était chez moi. Nous en parlâmes ensemble le lendemain à M. de Sartines. Je lui proposai, tandis que l’escadre allant dans l’Inde ferait de l’eau aux îles du Cap -Vert, d’en détacher un vaisseau, quelques frégates et quatre ou cinq-cents

mm

DIT DUC DE LAUZIIN. 3 ] y

hommes, pour prendre le Sénégal, Gambie,

et détruire les établissemens des Anglais sur

les côtes. Ce projet lui plut; il me demanda si je voulais m’en charger.

J’y avais de la répugnance ; car il ne pouvait me revenir que des dangers, de l’embarras, et pas la moindre gloire de cette expédition. J’y consentis enfin, et nous convinmes que je partirais à la fin d’octobre, que j’irais à l’île d’Oléron faire mes revues, que je me rendrais ensuite très-secrétement à Brest , que la garnison me fournirait les troupes dont j’aurais besoin , que le convoi portant ce que j’avais jugé indispensable pour cette entreprise me joindrait sous Belle-Isle, où je mouillerais; et qu’après avoir pris le Sénégal, y avoir laissé garnison et établi l’ordre dans toutes les conquêtes du roi, une frégate me porterait aux îles du Cap- Vert , qui sont très-voisines , et où je joindrais M. de Bussy et l’armée de l’Inde.

Je partis le 28 octobre ; je laissai Mmc de M***** au désespoir , et je fus à file d’Oléron.

Les troupes que j’avais levées étaient superbes et prêtes à s’embarquer. Je ne perdis pas de temps , et je me rendis à Lândernau près de Brest , dans les derniers jours de novembre. Il n’y avait pas trois heures que j’y étais arrivé, lorsque je reçus un courrier de M. de Sartines, qui me priait de venir sur-le-champ lui parler à Versailles et de faire la plus grande diligence.

Je partis un quart-d’heure après; j’allai jour et nuit; j’arrivai à Versailles à quatre heures du matin. M. de Sartines avait donné 1 ordre qu’on l’éveillât. Je lui parlai sur-lechamp ; il me dit que quelques difficultés imprévues avaient infiniment retardé le départ de M. de Bussy, et l’avaient même rendu incertain ; que M. le chevalier de Ternay , chef d’escadre , anciennement gouverneur de file de France, entreprenait les mêmes choses avec beaucoup moins de moyens, et qu’il désirait que je commandasse en chef les troupes de terre destinées au débarquement.

Je demandai à voir les propositions, le

plan de M. le chevalier de Ternay et ses instructions ; je vis clairement qu’ il avait abuse de la confiance de M. de Bussy , et des mémoires qu il lui avait communiqués, pour le supplanter en demandant beaucoup moins que lui. Je refusai absolument de servir avec M. le chevalier de Ternay; il ny eut rien que M. de Sartines ne fit pour m’y déterminer , mais ce fut inutilement.

Je le revis le lendemain, et il renouvela ses instances en m’offrant tout ce qui pouvait rendre ma commission plus brillante et plus agréable; il fut jusqu a m’offrir, si j’avais une maîtresse que je pusse emmener, de lui faire assurer une fortune considérable par le roi , et de me donner pour moi tout seul une frégate, dont je donnerais le commandement à qui je voudrais. Je refusai tout. Il fut décidé que j’irais au Sénégal ; que, si avant le i5 février je ne recevais point d’ordre de la cour, je reviendrais en F rance ; que mon corps ne servirait point sans moi et ne serait point séparé.

A peine étais -je sorti de chez M. de

Sartines, que M. de Bussy y entra. M. de Sartines lui montra le mémoire de M. le chevalier de Ternay, sans lui en nommer 1 auteur. M. de Bussy lui dit que le mémoire était détestable, rempli de faussetés et de mauvais calculs ; que si celui qui l’avait fait n’était pas un sot, il était sûrement un fripon. M. de Sartines fut consterné, fit de sérieuses réflexions , et commença à se repentir d’avoir voulu employer M. le chevalier de Ternay, et à chercher les moyens de s’en débarrasser s’il était posible.

Je fus passer vingt-quatre heures à Paris, ou je ne vis que M'"e de M*****, à qui une visite aussi imprévue causa la plus grande joie. Je retournai ensuite à Brest, où je m’embarquai très - mystérieusement à bord du Fendant, vaisseau de y4 commandé par M. le marquis de Vaudreuil. Notre petite escadre était composée de deux vaisseaux de ligne , deux frégates , quelques corvettes et une douzaine de bâtimens de transports.

Des vents constamment contraires nous retinrent quinze jours en rade, sans que

nu DUC DE LAUZUN. 3a !

j’osasse aller à terre. J’y reçus une lettre anonyme assez bien écrite, dans laquelle en m’avertissait que M. de Sartines, gagné par mes ennemis pour me perdre , voulait me faire tuer, et en conséquence m’avait donné une commission dont je ne pouvais pas revenir. On me donnait pour preuve que rien des choses indispensables au succès de mon entreprise n’était à bord des bâtimens où je devais les trouver, et que l’état que M. de Sartines m’avait donné, et celui qu’on m’avait envoyé de Lorient , étaient également faux. On me plaignait; on donnait des louanges à mon courage , à mon activité ; on blâmait mon imprudence. J’avais bonne opinion de M. de Sartines, j’avais confiance dans son amitié pour moi : cette lettre ne me fit aucune impression; je la lui renvoyai et partis*

Nous fûmes obligés de mouiller au cap Blanc, pour prendre à bord de nos transports les choses dont nous avions besoin pour attaquer le Sénégal ; je vis avec douleur et avec inquiétude que la lettre anonyme,

n’avait dit que trop vrai : soit négligence soit friponnerie des sous-ordres, rien de ce que M. de Sartines m’avait promis , rien de ce qui était compris sur l’état qu’il m’avait donné, ne se trouvait ; les pilotes de la Barre qui m’avaient été donnés par la Marine n’en avaient aucune connaissance. M. Vaudreuil, effrayé, me proposa de tout abandonner; je ne voulus pas y consentir. Il me paraissait que mon débarquement pouvait se faire sans exposer les vaisseaux du roi : et si la Barre n’était pas défendue par les batteries, sur des vaisseaux désarmés appelés des pontons , n’ayant plus que les dangers de la Barre à courir, je pouvais encore réussir; mais s’il y avait un ponton, il faudrait l’attaquer l’épée à la main, et probablement il en reviendrait peu de monde.

Les vaisseaux mouillèrent devant laBarre hors de tout danger ; je me mis dans un canot avec un officier de la marine , et nous fûmes sonder la Barre, que nous passâmes sans di fficultés. Nous nous enfonçâmes dans la rivière et nous ne vîmes point de pontons ;

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nous repassâmes la Barre, et nous retournâmes à bord des vaisseaux.

Le lendemain, la journée fut assez belle : nous embarquâmes les troupes de débarquement sur seize embarcations ; nous passâmes la Barre 1 avec un peu plus de difficultés que la veille, mais sans accident: nous ne trouvâmes point de pontons, et le surlendemain 3o janvier 1779, nous fûmes visà-vis du fort, qui se rendit après avoir essuyé quelques coups de canon.

Je m’occupai de rétablir l’ordre, d’inspirer de la confiance aux habitans , aux commercans surtout , et de bien traiter les

prisonniers. Tout était beaucoup plus tranquille vingt-quatre heures après mon arrivée que vingt-quatre heures avant. Dès le second jour j’envoyai les frégates et les

1 Cette barre est si dangereuse, que pendant trois mois que j’ai passé au Sénégal j’ai vu dix-huit bâtimens de toute espèce périr en la passant, quoiqu ils eussent à bord des pilotes du pays , et qu’ils ne tirassent pas trop d’eau.

corvettes à Gambie et aux autres ëtablissemens qui étaient le long de la cote.

J’écrivis à M. le marquis de Vaudreuil , que la colonie n ayant plus besoin de la protection des vaisseaux du roi , il était libre de fixer le terme de son départ pour la Martinique, où il avait ordre d’aller joindre M. d Estaing. Il me répondit qu’il s’en occuperait quand il aurait pris tous les raf'raîchissernens dont il avait besoin pour lui et pour tous ses malades, dont le nombre augmentons les jours.

Gomme il était possible et même assez probable que je serais attaque' peu de temps après le de'part de M. de Vaudreuil , je voulus e'tablir en ponton, dans la rivière , une corvette qui portait d’assez gros canons , et qui e'tait à ma disposition; M. de Vaudreuil et tous les officiers de la marine décidèrent qu elle ne pourrait passer sur la Barre, que cela était impossible. Je retournai sonder, je tentai de faire passer ma corvette, et je réussis. M. de Vaudreuil, qui ne se souciait pas d’aller servir sous les ordres de M. d’Es-

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taing, voulait manger ses vivres et prendre ee prétexte pour retourner. Il me fit demander des provisions exhorbitantes , dans l’espérance que je ne pourrais pas les lui fournir et que ce serait une raison de ne pas suivre ses instructions : je lui envoyai tout ce qu il me demanda , quoique cela me fût infiniment difficile ; il ne se contenta pas de cela, il fit a terre , dans un lieu malsain et dangereux, un hôpital de quatre cents malades qui firent toutes sortes de désordres , cl pensèrent m’occasioner la guerre avec les naturels du pays , et il me manda qu’il ne pouvait pas partir parce qu’il manquait de matelots.

Je désarmai tous mes bâtimens, même celui sur lequel je devais retourner en Europe , et je lui envoyai les matelots , en lui disant que je me chargerais de son hôpital * ce que je fis ^ et ce qui nous mit dans une telle disette, que pendant huit ou dix jours nous n’eûmes, ainsi que tous les gens en santé dans la colonie, que du pain de millet et de mauvais poisson. Voyant que malgré cela

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M. de Vaudreuil ne partait pas, je le requis officiellement d’assembler un conseil de guerre pour savoir ce qu’il ferait, ce qui le détermina à mettre à la voile trois jours après. Il joignit encore M. d’Estaing assez tôt pour se trouver au combat de la Grenade.

Je fus plus tranquille, et je vis avec intérêt et curiosité un pays où rien ne ressemble à l’Europe. J’eus la visite de plusieurs rois du voisinage, avec qui je fis des traités. Je reçus la nouvelle de la prise de Gambie et de quelques autres forts. Je fis sur-lechamp partir un officier pour la France , avec la nouvelle de mes faciles succès ; je voulus rester jusqu’à ce que j’eusse mis l’île en état de défense; j’y réussis assez bien pour que l’amiral Hughes, qui comptait la reprendre avec une escadre considérable, en allant dans l’Inde , après avoir tenté de l’attaquer, y ait renoncé le deuxième jour.

Quand tout fut achevé, j’armai un bâtiment marchand en parlementaire, pour m’en retourner dessus avec des prisonniers.

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Je me trouvai un moment fort embarrasse' •

je voulais laisser de quoi payer la garnison et de quoi foire vivre la colonie. On m’avait bien donné un trésorier ; on avait eu , à la vérité , la précaution de ne pas lui donner d argent , et le peu que j’avais emporté pour moi avait déjà ete dépensé pour le service du roi. Les prisonniers anglais me tirèrent d affaire , en me prêtant personnellement à moi tout ce qu’ils avaient d’argent comptant. Je partis au grand regret de toute la colonie , qui me donna les plus grandes marques d’attachement. J’avais désiré leur faire du bien ; j’y avais réussi à quelques égards, et les malheureux n’avaient pas l’habitude d’être gouvernés par d honnêtes gens.

Après un passage de trente-six jours, j’arrivai à Lorient fort à propos ; car nous n’avions plus ni vivres ni eau. Je ne fus pas trop bien reçu à Versailles quand j’y arrivai. M. de Maurepas n’était pas bien avec M. de Sartine ; l’expédition du Sénégal avait plu au roi : on en était fâché ; on me sut presque mauvais gré de l’avoir pris; à peine le roi

me parla-t-il le premier jour, il me traita cependant fort bien après ; je n’eus ni grade ni traitement. M. de Sartines voulut me donner une gratification en argent, que je refusai. Beaucoup de choses avaient changé pendant mon absence.

On avait ôté à M. le chevalier de Ternay le commandement de l’escadre des Indes.

La nouvelle de la prise de Pondichéri avait suspendu tout armement pour cette partie du monde. M. de Sartines avait manqué aux engagemens les plus sacrés pris avec moi ; il avait dispersé mon corps sur tout le globe , il ne me restait plus de moyens de servir convenablement ; il en était embarrassé , ne savait que me dire , et m’évitait avec le plus grand soin. Je lui donnai ma démission, et ne cherchai plus à le voir.

La cour était à Marly ; j’y vis Mme de Lauzun, intimement liée avec la société de la comtesse Jules, de tous les gens qui cherchaient à me nuire , qui y réussissaient , et qui étaient en faveur ; on n’a pas d’idée de la manière dont je fus traité par la reine et

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par conséquent par tout le reste, A peine me regarda-t-on. Cela fut fort remarqué, et j’eus la bêtise d’en être un moment embarrassé.

On joua le soir au pharaon : je jouai quelques louis par contenance derrière M. de Fronsac. Mme la marquise de C*****, fille de Mme de C******* ^ mon amie depuis longtemps, mais que je connaissais à peine, était assise auprès de lui. Mmc de C***** me parla. J’en fus d’une reconnaissance vraiment ridicule. Je lui trouvai bien de l’esprit et bien de la grâce : je l’avertis qu elle ne réussirait ni à la cour , ni dans sa famille , en me parlant autant , et qu’il fallait pour cela bien du courage. Elle me répondit quelle le savait bien. Jamais rien ne m’avait paru si charmant, si aimable, tout le reste me devint indifférent. Elle me rendit mon assurance, ma gaieté; je fus moins maussade ; je parlai à la reine, je lis des plaisanteries , elle rit, je l’amusai; elle se souvint que ce n’était pas la première fois , fut avec moi comme clic aurait etc trois ans plus tôt , ( t

la fin de ma soirée fut aussi brillante que le commencement avait été terne J’emportai cependant de Marly une impression de tristesse : je ne savais quand je reverrais cette aimable Mme de C*****, je n’avais encoi e rien rencontre qui lui ressemblât, elle occupait mon cœur, elle occupait mon esprit ; il était extravagant d’y penser.

M. de Sartines était fort embarrassé de ma démission ; il ne savait comment dire au roi que j’avais quitté le service, que j’avais eu raison de le quitter et que c’était sa faute. Il m en fit parler par M. de Maurepas avec qui il commençait à être un peu mieux. Je répondis à M. de Maurepas que je quittais le département de la marine, parce que M. de Sartines m’avait solennellement promis de ne pas séparer mon corps, et qu’il 1 avait dispersé, de le compléter dès qu’il le pourrait, et qu’au contraire, il avait de préférence pris dans son département , le corps de M. de Nassau, qui n’avait pas été levé pour le service du roi ; que je ne me plaignais pas, mais que je ne voulais plus ser-

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