‹ MémoiresChapitre 5 sur 6 · MM · texte numérisé non relu

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vir. Le soir de cette conversation, le roi m’en parla fort honnêtement et avec beaucoup de bonté. Il me dit qu’il donnerait ses ordres à M. de Sartines, et qu’il voulait que je fusse bien traité et content.

M. le prince de Nassau fit dans ce temps- 1^ sur Jersey une tentative qui ne réussit pas : il avait fait une dépense énorme et était ruiné sans ressource, si le roi ne se fût pas chargé de son régiment et de ses dettes. M. le prince de Montbarey, ministre de la guerre , depuis la mort de M. de Saint-Germain, m’offrit de me donner en propriété le régiment royal allemand, dont M. de Nassau était colonel propriétaire, me disant que le roi ne paierait ses dettes qu’à cette condition. Il n’y avait pas à balancer; je déclarai que j’aimerais mieux n’être employé de ma vie, que de profiter du malheur d’un autre ; je refusai net.

M. de Sartines voulut traiter avec moi pour me faire rentrer dans son département; je voulus que M. de Vergennes fut en tiers. M. de Sartines me fit les propositions sui-

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MÉAJOliUiS

vantes, qui lurent confirmées par M. ,|c Montbarey, que j acceptai et que ni l’un ni l’autre ne tinrent; c’était de me faire colonel propriétaire inspecteur dune légion composée de 1800 hommes d’infanterie, de 600 de cavalerie , qu’on ne pourrait jamais séparer, et de me donner ou plutôt de renouveler de la part du roi , la promesse du premier régiment de cavalerie étrangère en propriété qui serait vacant dans le département de la guerre, et de m’attacher en attendant à la cavalerie hongroise. Quand cela fut fait, et que j’eus donné des ordres pour de nouvelles recrues en Allemagne , j allai a Haute-Fontaine avec Mme de M *****,

dont la conduite avec moi continuait à être excellente.

Les plaintes ameres et justes de la niamiere dont on traitait en France les prisonniers de guerre, la mortalité prodigieuse ([ui en avait été la suite dans les prisons , me déterminèrent par humanité à demander a M. de Sartines d’être inspecteur général des prisonniers de guerre, sans traite-

ment, à mes propres frais. M. de Sartines accepta avec joie et avec reconnaissance, et me donna toute l’autorité nécessaire pour empêcher les abus et les friponneries.

Je me préparais à cette nouvelle inspection , lorsque j’appris la formation d’une armée destinée à une descente en Angleterre. Je fis demander à M. de Montharey d y être employé : il me répondit que cela était impossible. M. de Sartines me dit qu’il en émit bien fâche , mais que cela ne dépendait pas de lui; j’en fus fort choqué : il me semblait que j’avais mérité de ne pas être oublié. J’écrivis au roi ; il me répondit que j avais fort bien fait de m’adresser à lui , que ma demande était juste, et que je serais employé à l’avant-garde de M. de Vaux. Mon régiment survit a merveil !c et très-gaîment, quoiqu’on l’accablât de service , et que M. de Sartines eut encore une fois manqué à ses engagemens envers nous. M. de Vaux était, comme à son ordinaire, pédant, plat et médiocre, et sous l’air de l’austérité toujours !e plus vi S adulateur de la faveur.

Cette armée était si drôlement composée en officiers généraux , que je ne puis m’empêcher d’en parler. M. de Jaucourt, maréchal - général-des-logis ( j’ai ouï dire quelque part qu’il était comme l’abbé Rognonet , qui de sa soutane n’avait pas su faire un bonnet). M. de Lambert, son adjoint, s’en apercevait , et le disait tout bas à qui voulait l’entendre. M. de Jaucourt s’en vengeait , en lui faisant recommencer continuellement l’ingénieux ouvrage de l’embarquement des troupes. M. de Puységur, maj or-général , faisait parfaitement sa place, se moquait de ses généraux et de ses confrères, et branlait plus de cent fois la tête en parlant d’eux. M. le marquis de Créquy, aide-de-camp de confiance du général en chef, l’aidait à nous faire une chère empoisonnée, et employait le reste de son temps à faire de petites méchancetés subalternes, dont quelques-unes étaient assez plaisantes. M. le comte de Coigny, sous le caractère d’un aide-de-camp de M. de Jaucourt, comme Minerve près de Télémaque sous

celui (le Mentor, fumait dans l’antichambre ou general pour avoir 1 air d’un vieux partlsan i faisait des mémoires sur la guerre des qu’on entrait dans sa chambre. M. le marquis deLangeron, lieutenant-général, homme loyalement ennuyeux, grand diseur de quolibets, quand il priait quelqu un a dîner , lui disait : Voulez-vous venir manger avec moi un œuf coupé en quatre sur le cul d’une assiette d’étain; s’ il n’y en a pas assez, je me mettrai dans un plat. M. de Rochambeau, maréchal-de-camp commandant 1 avant-garde, ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait et prenait des dispositions militaires dans la plaine , dans la chambre , sur la table , sur votre tabatière, si vous la tiriez de votre poche ; exclusivement plein de son metier, il l’entend à merveille. M. le comte deCaraman, tiré à quatre épingles, doucereux, minutieux, arrêtait dans la rue tous les gens dont l’habit était boutonné de travers , et leur donnait avec intérêt de petites instructions militaires ; il se montrait sans cesse un ex-

celient officier, plein de connaissances et d’activité. M. Wall, maréchal - de - camp , vieux officier irlandais, ressemblant beau-

coup, avec de l’esprit, à Arlequin balourd, faisait bonne chère , buvait du punch toute la journée, disait que les autres avaient raison , et ne se mêlait de rien. M. de Grussol, maréchal -de- camp, violemment attaqué d’une maladie malhonnête, avait le

cou tout de travers et l’esprit pas trop droit.

Pendant que j’étais à Saint-Malo, M. le prince de Montbarey arrangea le manage de sa fille avec M. le prince de Nassau-Saarbruck ; et voulant bien traiter notre M. de Nassau, l’employa aux grenadiers et chasseurs ; et voulant lui donner 1 avant-gai de

de la division de M. de Rochambeau, envoya ordre de le mettre avant moi sui lt contrôle de l’armée. M. de Puységur m’en avertit. Cela était impossible a supporter, étant colonel de 1 767, et M . de Nassau ne l’étant que de 1770. On 11e pouvait me le disputer; car j’avais eu des détachemens de

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guerre en Corse en 1768. J’écrivis à M. le prince de Montbarey et au roi ; on me rendit mon rang.

M. de Vaux, pour plaire au ministre et laisser à M. de Nassau le commandement de l’avant-garde, voulut m’employer en troisième ligne. Je lui fis de vives et respectueuses représentations; je lui demandai s’il était mécontent de mon régiment ou de moi. <11 me répondit qu’il en était fort content. Supposant alors que c’était ma personne qui lui déplaisait, puisque ce n’était pas ma manière de servir, je lui proposai de quitter son armée : il me rendit ma place.

M. D’Orvilliers ne rencontra point les Anglais, ne se battit point ; nous ne nous embarquâmes point , et à la fin de novembre, nous retournâmes à Paris. Je retrouvai Mme de C***** fort liée avec Mme Dillon, et j’en ressentis une grande joie; je la rencontrais assez souvent chez Mme de Guéménée,

qui donnait des spectacles tous les lundis;

elle me traitait assez bien ; et, quand elle

me parlait, elle me faisait un plaisir inexprimable; je ne pouvais me rendre raison des sentimens qu elle m’inspirait, je n’osais m’y livrer ; ils n’en étaient pas moins délicieux. Moi ! de l’amour pour Mme de C***** , jeune, jolie, fêtée, entourée d’hommages tous plus séduisans que les miens ; Mme de

m aimer! moi a qui 1 on permettait a peine de bien servir à l’autre bout du monde ! J’étais bien plus certain d’être sans espoir que sans amour ; je me refusai bien souvent la douceur de m’approcher d’elle , de la regarder , de l’écouter ; je ne voulais pas non plus affliger M'"e de M***** , qui m’aurait facilement deviné.

Je commençais cependant à être mécontent d’elle. Sa conduite avec Mme Dillon n’était pas bonne : elle n’écoutait pas mes avis , et il était clair qu elles seraient bientôt brouillées.

M. de Sartines était dans l’impossibilité de tenir les conditions proposées par luimême en présence de M. de Vergennes; j’y renonçai , et je me contentai de ce qui exis-

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tait déjà à peu de chose près, c’est-à-dire de huit cents hommes d’infanterie et de quatre cents de cavalerie, sous la dénomination de volontaires étrangers de Lauzun, dont je serais colonel-propriétaire-inspecteur.

On détermina pendant l’hiver d’envoyer un corps de troupes françaises en Amérique , et d’en donner le commandement à M. de Rochambeau : je demandai si je serais employé dans eette armée. M. de Maurepas me dit que c était trop loin , et que cela serait troplong; quej’aurais,deeoncertaveeM. de Bougainville, le commandement d’une expédition intéressante sur les côtes d’Angleterre ou d’Irlande. Il fallait des troupes légères à M. de Rochambeau , ce qu’on voulut lui donner ne lui convint pas ; il me demanda, on le refusa d’abord; il insista, on y consentit ; mais cela ne fut décidé que le jour qu’il prit congé du roi. Je fus confondu, quand il me le dit, M. de Sartines m ayant encore assuré la veille qu’il n’en était pas question. L’ amour-propre de M™ de M*'* j

en fut choqué ; elle voulait que je lui en fisse

le sacnfice. Je la refusai, et nous pensâmes nous brouiller.

Le jour de mon départ pour Brest approchait; je n allais point chez Mme de C***** , je désirais vivement lui dire adieu. Je la rencontrai chez Mme de G****** ; elle me promit en plaisantant , de venir le lendemain aux Tuileries recevoir mes adieux ; elle y vint en effet avec la comtesse E. de D***¥¥* et quelques hommes. Je vis de ce jour là à quel point je pouvais l’aimer. Je fus dix fois au moment de le lui dire , à l’instant où j’allais m’en séparer peut-être pour toujours ; il me semblait que je ne risquais rien de lui ouvrir mon cœur. Je n’étais pas attaché à la vie , elle pouvait me la rendre si chère ! Je n’osai cependant pas ; ce qu’on pense le plus profondément est souvent ce qu’on a le plus de peine à dire : je partis deux jours après pour Brest.

Les troupes furent embarquées à Brest , le 1 2 avril ; les mauvais vents et le convoi qui n’était pas prêt, nous empêchèrent de

mettre à la voile avant le 1 2 mai 1 ; encore , faute de transports, fallut-il laisser une brigade d’infanterie , le tiers de l’artillerie et le tiers de mon régiment. M. de Sartines avait ete scandaleusement trompe, relativement aux bâtimens de transports ; il n’y avait pas la moitié de ceux qu’on l’assurait avoir rassemblés; j’étais embarqué sur la Provence, vaisseau de soixante-quatre canons , assez mal commandé.

Nous eûmes d assez mauvais temps dans le golfe de Gascogne; la Provence démâta de deux hauts mats. Le capitaine fît signal qu’il ne pouvait plus tenir la mer , et demanda à relâcher. M.‘ le chevalier de Ternay ne jugea pas de même , envoya ;visiter nos mats , nous donna des charpentiers pour les réparer , et nous continuâmes notre route.

Le 20 juin, nous vîmes cinq vaisseaux de guerre anglais et une frégate. Cette petite escadre, fort inférieure à nous, nepou-

1 Cette escadre aux ordres de M. le chevalier de 1 ernay, était composée de deux vaisseaux de 80 canons, un de 74? (juatre de 64, et deux frégates.

vait nous échapper , si nous eussions manœuvré supportablement; mais M. le che-* valier de Ternay voulait éviter de se battre ; il se battit cependant pendant trois-quarts d’heure d’assez loin; les vaisseaux anglais s’échappèrent et s’en tirèrent beaucoup plus glorieusement que nous.

Le 4 juillet , à l’ouverture de la baie de Chesapeak, on signala des voiles et nous découvrîmes un convoi escorté par quelques bâtimens de guerre. Après avoir regardé dans sa lunette, M. le chevalier de Ternay , sans les envoyer reconnaître par ses frégates , prit chasse et fit fausse route pendant la nuit. Vers minuit, deux frégates anglaises vinrent par son travers , et lui tirèrent quelques coups de canon ; elles marchaient bien, et on ne put les joindre. Nous mouillâmes enfin dans la rade de Rhode-Island , après soixante-douze jours de traversée, ayant prodigieusement de malades, et manquant de vivres et d’eau.

Quelques jours après, une escadre de quatorze à quinze vaisseaux de guerre ,

commandée par l’amiral Arbutlinot, vint croiser dans la passe de Rhode-Island. Nous eûmes avis de New-York que l’on y embarquait une grande partie de l’armée ; nous nous attendîmes à être attaqués à tout instant : si les Anglais l’eussent tenté dans le premier mois, ils eussent infailliblement

réussi ; nous n’avions pas eu le temps de nous retrancher; l’escadre et l’armée du roi étaient perdues. Malgré le mauvais état de nos troupes, nous travaillâmes sans relâche à faire des redoutes et à nous fortifier.

M. de Rochambeau me confia le commandement de tout ce qui était sur la passe et à portée des lieux ou on pouvait se débarquer, et nous déclara qu’il n’abandonnerait point Rhode-Island et l’escadre, et qu’il s’y défendrait jusqu’au dernier homme. L’escadre anglaise disparut, nos malades se rétablirent, nous commençâmes à être plus tranquilles. M. de Rochambeau et le général Washington se donnèrent rendezvous a un endroit appelé Harford , sur le

continent, à environ cent milles de Rhode- Island , où ils eurent une entrevue de quelques jours.

Pendant ce temps -là, l’amiral Rodney arriva d’Europe; il vint croiser devant Rhode-Island avec vingt vaisseaux de ligne. L’escadre s’embossa; nous nous attendîmes encore une fois à être attaqués ; on envoya courrier sur courrier à M. de Rochambeau ; après une croisière de quelques jours, milord Rodney s’en alla.

Nous apprîmes alors que le convoi devant lequel M. le chevalier de Ternay avait pris chasse le 4 juillet, portait trois mille hommes de troupes anglaises, allant de Charlestown à New -York, et n’était escorté que par quatre ou cinq frégates.

Avec un peu moins de précipitation, M. le chevalier de Ternay eût pu s’en emparer très- facilement. On cria contre lui dans l’escadre et dans l’armée de la manière la plus indécente. Il le sut, et en fut très-affecté. Il est très-vrai que tout homme un peu moins timide fût arrivé en Amérique avec

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trois ou quatre vaisseaux anglais , cinq ou six frégates et trois mille prisonniers de guerre , et que c’eût été une maniéré bien brillante de nous montrer à nos nouveaux alliés.

M. de Rochambeau avait annoncé à l’Amérique la seconde division de son armée , et l’attendait avec une impatience extrême. Le moment était critique , et les affaires étaient en mauvais état. L’armée américaine manquait d’hommes, d’argent, de vivres et de vêtemens; la trahison d’Arnold et la défaite du général Gates à Cambden augmentaient cette détresse. M. de Rochambeau jugea nécessaire d’envoyer en France un officier de son armée qui expliquât sa position , et sollicitât de prompts et puissans secours. Les officiers généraux de son armée , qu’il avait assemblés , approuvèrent fort cette résolution, et lui proposèrent de m’envoyer ; mes liaisons avec M. de Maurepas me donnant quelque avantage sur ceux qui le connaissaient moins. Il leur déclara qu’il avait choisi M. son fils.

La veille de son départ, douze vaisseaux anglais parurent sur nos côtes, et nous donnèrent quelques inquie'tudes; mais un coup de vent les dispersa pendant la nuit , et le lendemain M. le comte de Rochambeau partit sur la frégate du roi l’Amazone.

Le général Green, qui avait pris le commandement de l’armée du Sud après la défaite du général Gates, demandait du secours , et surtout de la cavalerie que l’on pût opposer au corps du colonel Tarleton, à qui rien ne résistait, et disait que sans cela il ne répondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi d’Angleterre. Le général Washington désirait fort que M. de Rochambeau m’y envoyât. Je le désirais aussi , espérant y être utile ; je ne balançai pas à demander à être employé dans le Sud aux ordres de M. de la Fayette, quoique j’eusse fait la guerre, comme le colonel , long-temps avant qu’il sortît du collège. M. de Rochambeau me refusa; ma démarche fut fort blâmée dans l’armée, surtout par M. le marquis de Laval , qui, ainsi

que quelques autres., s’étaient promis de* ne pas servir aux ordres de M. de la Fayette, et avaient presque obtenu de M. de Rochambeau la promesse de ne pas les employer sous lui. Le general Washington m’en sut bon gré , et me l’a souvent prouvé par la suite.

M. de Rochambeau mit son armée en quartier d’hiver dans Newport. Le défaut de fourrage l’obligea de m’envoyer dans les forêts du Connecticut , a quatre-vingts milles de là. Comme je parlais anglaisée fus chargé d’une infinité de détails mortellement ennuyeux, mais necessaires. Je ne quittai pas Newport sans regrets; je m’y étais fait une société fort agréable.

Mme Hunter, veuve de 36 ans, avait deux filles charmantes qu’elle avait parfaitement bien élevées ; elles vivaient tres-retirees, et ne voyaient presque personne. Le hasard m’avait fait faire connaissance avec elle a mon arrivée à Rode-Island.Elle m’avait pris en amitié ; je fus bientôt regardé comme de la famille. J’v passais ma vie; j’y lus

■assez malade ; elle me retira chez elle, où 1 on eut de moi les soins les plus touchans. Je n ai jamais été amoureux de M1Ics Hunter î mais si ehes étaient mes sœurs , je ne pourrais les aimer mieux, surtout l’aînée, qui est une des plus aimables personnes que j aie jamais rencontrées.

Je partis pour Lebanon le io novembre; nous n avions pas encore eu de lettres de France. La Sibérie seule peut être comparée à Lebanon , qui n’est Composée que de quelques cabanes dispersées dans d’immenses forêts. J’y restai jusqu’au 1 1 janvier 1781 , lorsque le général Knox, commandant l’artillerie américaine, vint, de la part du général Washington, m’informer que les brigades de Pensylvanie et de New- Jersey, lasses de servir, avaient tué leurs officiers, s’étaient révoltées, s’étaient choisi des chefs parmi elles , et que l’on craignait également ou qu’elles marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu elles joignissent l’armée anglaise , qui n était pas éloignée.

DU DUC .DE LAUZUN. 3/^g

Je montai sur-le-champ à cheval pour aller à Newport, en rendre compte à M. de Rochambeau , qui en fiut aussi embarrassé qu’affligé , n’ayant aucun moyen d’aider le général Washington, manquant d’argent lui-même, et n’ayant pas reçu une lettre d’Europe depuis son arrivée en Amérique. Au bout de quelques jours , nous apprîmes que le congrès avait envoyé un léger à-compte, et que tout était apaisé.

M. de Rochambeau m’envoya à New- Windsor, sur la rivière du Nord, où était le quartier du général Washington, à environ deux cents milles de l’armée française. Le général Washington me reçut parfaitement bien, et me marqua le désir de m’employer sur-le-champ. Il me dit qu’il comptait aller très - incessamment à Newport voir l’armée française et M. de Rochambeau. Il me confia que M. Arnold étant aile faire de grands ravages dans la Virginie, il avait formé le projet de l’y enlever; qu’il allait faire marcher M. de la

Fayette par terre, avec toute l’infanterie légère de son armée ; qu’il demandait que l’escadre du roi allât mouiller dans la baie de Chesapeak, et y débarquer un détachement de l’armée française pour couper toute retraite à Arnold. Il ajouta qu’il prierait M. de Roehambeau de me donner le commandement de ce détachement , regardant comme très-essentiel que les troupes ‘ françaises et américaines vécussent en

bonne intelligence, ainsi que ceux qui les commandaient, et que l’officier français pût parler aux officiers américains , et s’en faire comprendre.

Je restai deux jours au quartier- général, et je pensai me noyer en repassant la rivière du Nord; elle charriait beaucoup de glaces que la marée entraînait avec une telle rapidité, qu’il fut impossible à mon bateau de gouverner ; il vint en travers et se remplit d’eau; il allait être submergé, lorsqu un grand morceau de glace passa le long du bateau; nous sautâmes dessus, et de gla-

çons en glaçons, nous fûmes environ trois heures à gagner le bord, après nous être crus vingt fois sans ressource.

A mon arrivée à Lebanon , je sus la mort de M. le chevalier de Ternay, que l’on dit mort de chagrin , et je trouvai des ordres

de M. de Rochambeau qui m’arrêtèrent quelques jours dans le Connecticut. Je me rendis ensuite à Rhode-Island , où l’on parlait publiquement de la sortie de l’eseadre avec un détachement de l’armée. Je fus demander à M. de Rochambeau d’y être employé; il me reçut fort mal ; je lui représentai que je demandais plutôt justice que grâce , puisque c était mon tour à marcher. Il me dit qu’il n’y avait pas de tour à l’avantgarde ; deux heures avant il disait le contraire; il ajouta qu’il aimait le zèle, mais que l’ardeur lui déplaisait. Je l’assurai qu’il me corrigerait entièrement de celle de servir sous ses ordres; il se radoucit, me fit presque des excuses , me confia qu’il avait des obligations personnelles au marquis de Laval , qu il n avait pas d’autres moyens de

les reconnaître ; qu’il lui avait promis de ne pas l’employer sous un brigadier ; que ce détachement devant opérer séparément du corps deM. de la Fayette, et n’être qu’indirectement à ses ordres , le marquis de Laval l’avait vivement désiré; je ne répondis rien; mais il dut voir sur mon visage que cela n était pas juste. Je demandai à y aller comrtie volontaire ; il dit que cela serait ridicule, et me refusa. Dans la journée, M. de Rochambeau fit des réflexions, donna le commandement du détachement au baron de V*****, qui ne le demandait pas, et n’employa plus le marquis de Laval qu’en second, ce qu’il ne lui a pas encore pardonné.

Le général Washington arriva à Newport. Cet arrangement lui fut parfaitement désagréable, et il ne le cacha pas. M. de Rochambeau avait fait à la fois deux choses qui ne pouvaient lui plaire : il ne lui donnait pas l’officier qu’il demandait, et il lui en donnait un , au contraire , qui ôtait le commandement de l’expédition à M. de la Fayette, à qui il avait voulu le donner;

DU DUC DE LAUZUtf.

il fit apercevoir à M. de Rochambeau que ses prières pouvaient être considérées comme des ordres; mais il ne voulut rien changer à ce qu’il avait fait.

L’escadre commandée par M. Destouches , ancien capitaine de vaisseau , mit à la voile avec douze cents hommes de troupes, et peu de jours après le général Washington quitta Rhode-Island. Je le reconduisis jusqu’à Stafford, et je retournai à mon régiment , où je reçus une lettre de M. de Rochambeau, qui me mandait que, comme il pouvait bien être attaqué pendant l’absence de l’escadre , il désirait que je revinsse près de lui. J’obéis.

Il y avait dix mois que nous étions partis de France; nous n’avions pas encore reçu

une lettre ni un écu; la frégate Y Astrée arriva, et nous apprit que M. de Montbarey et M. de Sartines avaient quitté le ministère et avaient été remplacés par M. de Ségur et M. de Castries, qui avaient décidé qu’il ne fallait pas employer de seconde division; j’écrivis sur-le-champ pour deman

MÉMOntES

der avec instance les quatre cents hommes de mon régiment que l'on avait gardés et que l’on ne pouvait me refuser sans une injustice atroce.

Environ dix -huit jours après le départ de l’escadre , on signala , par un temps de brumes , une escadre qui entrait ci toutes voiles dehors dans la passe; on battit la générale , toute l’armée prit les armes ; nous crûmes notre perte certaine. Nous ne croyions pas que ce fut notre escadre, et nous nous trompions , c’était elle ; elle avait si bien manœuvré, quelle était arrivée à l’ouverture de la baie de Cheseapeak vingtquatre heures après l’escadre anglaise, partie trois jours plus tard. La journée avait été très-glorieuse pour les armes du roi ; mais les ennemis nous avaient empêché d’entrer dans la baie, par conséquent Arnold était hors de tout , danger. M. de la Fayette avait manqué son but, et restait un peu dans l’embarras. Quelques-uns de nos vaisseaux avaient beaucoup souffert , particulièrement le Conquérant , sur lequel le

marquis de Laval était embarqué, qui se battit à merveille, et perdit beaucoup de monde.

Je retournai encore une fois à Lebanon, où M. de Rochambeau me chargea de rassembler un grand nombre de chevaux propres à Fartillerie , et de tout préparer pour la marche de l’armée. Dans cette partie, la Conçoive, frégate venant de France, ramena M. le vicomte de Rochambeau , qui n avait pas meme obtenu qu’on ne se moquât pas de lui; et M. de Rarras, chef d’escadre , que 1 on envoyait pour succéder à M. le chevalier de Ternay. Les nouvelles instructions de la cour firent désirer à M. de Rochambeau d’avoir une entrevue avec M. le général Washington , pour fixer le plan de campagne de l’armée et de l’escadre. M. de Rarras remit a M. de Rochambeau ses pleins

pouvoirs. Les généraux se virent encore à Harford.

Il fut officiellement décidé et signé dans cette conférence que l’armée française marcherait jusqu’à la rivière du Nord, qu’elle

y joindrait l’armée américaine, et que les deux armées réunies s’approcheraient de New-Yorck le plus possible; que l’escadre irait attendre à Boston les forces de mer cpii devaient venir d’Europe, attendu quelle ne serait pas en sûreté dans Rhode-Island , l’île n’étant plus gardée par des troupes de terre.

Les lettres que M. de Rochambeau avait reçues par la Concorde, lui avaient prouvé que ceux qu’il avait le mieux traités l’avaient peu ménagé dans leurs lettres, et principalement le marquis de Laval, qui, sans mauvaises intentions , avait écrit librement à plusieurs femmes qui avaient montré ses lettres. Je n’avais pas parlé de lui, et mon silence devint un mérite; il me marqua plus de confiance , me montra son plan de campagne, et voulut m’emmener avec lui à Rhode-Island pour quelques dispositions préliminaires.

A peine arrivé à Newport, le chevalier de Chastelux , dont la tête vive ne peut être fixée long-temps sur les mêmes idées, crut

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qu il serait plus avantageux crue l’escadre attendît dans la rade de Rliode - lsland , l’armée navale qui nous était annoncée pouvant la joindre beaucoup plus facilement dans la baie de Cheseapeak, où il était probable qu elle arriverait. Le chevalier de Chastelux en causa avec quelques capitaines de vaisseaux : plusieurs furent de son avis. Il détermina M. de Rocharnbeau à en parler à M. de Barras, et à lui proposer de faire décider ce point par un conseil de guerre, composé d’officiers de terre et de mer. Le conseil décida que l’escadre resterait à Rhode-Island. Je m’y opposai tant que je pus : cela passa à la pluralité des voix; j’obtins seulement qu’il y resterait quatre cents hommes de troupes françaises, et quelques milices américaines aux ordres de M. de Choisy.

Le conseil me chargea d’aller rendre compte au général Washington de ce qui venait de se passer. Je fus tenté de refuser la commission , qui était vraiment désagréable : j’étais bien sûr qu’il serait forte-

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ment choqué de voir que l’on eût remis à la décision d un conseil de guerre une chose déjà décidée et signée de lui et de M. de Rochambeau. J’étais le seul cependant que

on put y envoyer. Je fis une grande diligence ; j’arrivai à New-Windsor, et lui remis une lettre de M. de Rochambeau, fort embarrassée et fort mal écrite. Elle le mit dans une telle colère , qu’il n’y voulait répondre ; et ce ne fut que le troisième jour , et par égard pour moi , qu’il me remit une réponse très-froide, dans laquelle il disait qu’il s’en tenait à l’avis qu’il avait signé à la conférence de Harford ; mais qu’il laissait M. de Rochambeau le maître de faire ce qu’il voudrait, et lui envoyait les ordres nécessaires pour assembler les milices dont il aurait besoin. Mon arrivée embarrassa M. de Rochambeau, à qui je ne cachai rien, et qui commençait à se repentir de ce qu’il avait fait. Un second conseil de guerre confirma ce qui avait été déterminé dans le premier : l’armée se mit en marche.

Pendant tout le cours de cette guerre,

les Anglais semblent frappes d’aveuglement: ils font toujours ce qu’ils ne faut pas faire , et se refusent toujours aux avantages les plus clairs et les plus certains. Après le départ de l’armée, il suffisait d’attaquer l’escadre française dans Rhode-Island pour la détruire, ils n’en eurent pas meme l’idée. L’armée française traversait l’Amérique dans le plus grand ordre et dans la plus grande discipline , prodige dont l’armée anglaise ni l’armée américaine n’avaient jamais donné d’exemple. Je couvrais la marche de l’armée à quinze milles environ sur la droite, à quarante milles environ de la rivière du Nord.

M. de Rochambeau reçut une lettre du

général Washington, lui disant qu’il me destinait une commission secrète et contenant un ordre pour moi de me trouver, par une marche forcée, avec mon régiment, le surlendemain, à un rendez-vous assez éloigné. M. de Rochambeau m’envoya chercher au milieu de la nuit à quinze milles de là, pour me donner les ordres du gé~

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néral Washington , qui n’entrait dans aucun détail avec lui. Je me trouvai exactement au lieu prescrit, quoique l’excessive chaleur et de très-mauvais chemins rendissent cette marche infiniment difficile. Le général Washington s’y trouva fort en avant des deux armées , et me dit qu’il me destinait à prendre un corps de troupes anglaises campées en avant de New- York, pour soutenir le fort Kniphausen, que l’on regardait comme la clé des fortifications de de New-York.

Je devais marcher toute la nuit pour les attaquer avant le point du jour; il joignit à mon régiment un régiment de dragons américains, quelques compagnies de chevaulégers et quelques bataillons d’infanterie légère américaine. Il avait envoyé par un autre chemin , à environ six milles sur la droite , le général Lincoln , avec un corps de trois mille hommes pour surprendre le fort Kniphausen, que j’empêcherais d’être secouru. Il ne devait se montrer que lorsque mon attaque serait commencée, quand

DU DUC DE LAUZtTN. 36 T

je lui ferais dire de commencer la sienne. Il s’amusa à fusiller avec un petit poste qui ne l’avait pas vu, et découvrit tout le corps que je devais surprendre. Il rentra dans le fort , fit une sortie sur le général Lincoln , qui fut battu , et qui allait être perdu et coupé de l’armée, si je ne m’étais pas promptement porté à son secours.

Quoique mes troupes fussent harassées de fatigue, je marchai sur les Anglais; je chargeai lèur cavalerie, et mon infanterie fusilla avec la leur. Le général Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. Il avait deux ou tçois cents hommes tués ou pris , et beaucoup de blessés. Quand je le vis en sûreté , je commençai la mienne, cpii se fit très-heureusement, car je ne perdis presque personne.

Je rejoignis le général Washington, qui marchait avec un détachement très-considérable de son armée au secours du général Lincoln, dont il était très-inquiet; mais ses troupes étaient tellement fatiguées, qu’elles ne pouvaient aller plus loin. Il

montra la plus grande joie de me revoir, et a 1 oi di e, donna a ma division, les clones les plus flatteurs. 11 voulut profiter cle l’occasion pour faire une reconnaissance de tres-pres sur New-York. Je l’accompagnai avec une centaine de hussards; nous essuyâmes beaucoup de coups de fusil et de coups de canon , mais nous vîmes tout ce que nous voulions voir. Ce détachement dura trois jours et trois nuits, et fut excessivement fatigant, car nous fûmes jour et nuit sur pied, et nous n’eûmes rien à manger que les fruits que nous rencontrâmes le lopg du chemin. Le général Washington écrivit à M. de Rochambeau la lettre la plus honnête pour moi; mais mon général oublia d’en faire mention dans ses lettres de France.

Je fus camper au White-Plains , où les deux armées vinrent se réunir le lendemain. Le général Washington me donna le commandement des deux avant-gardes.

Nous restâmes six semaines dans ce camp, où je fus trçs- fatigué, faisant des fourrages

continuels fort étendus, et jusqu a la vue des postes de l'ennemi. Le général Washington et M. de Roehambeau voulurent encore faire une reconnaissance sur New- York; je fus chargé de la couvrir avec toute la cavalerie des deux armées, toute l’infanterie légère américaine et un bataillon de grenadiers et chasseurs français. Un détachement considérable des deux armées , aux ordres du chevalier de Chastelluxet du général Heatre, prit une position à quelque distance, pour que je puisse faire ma retraite sur lui en cas d’accidens. Je repliai facilement tout que je trouvai sur mon passage, et je fis quelques prisonniers. Les généraux mirent deux jours à faire leur reconnaissance, qui fut dange-

reuse, car ils essuyèrent un feu très- vif de canon et de mousquet erie.

Nous décampâmes de White-Plains quelques jours après, pour aller passer la rivière du Nord à Ringsferry. Heureusement les Anglais ne sortirent pas de New-York pour nous suivre; car la marche ayant été mal

)0a mémoires

ouverte , à travers des marais, l’artillerie tout entière et les équipages de l’armée y restèrent embourbés pendant trente -six heures, sans autre escorte que mon régiment et un bataillon de grenadiers et chasseurs qui composaient toute barrière-garde a mes ordres. Après le passage de la rivière du Nord, qui fut long et difficile, mais que les Anglais ne cherchèrent pas à troubler , 1 armée , pour la facilité des vivres et des fourrages, marcha en deux divisions à un jour de distance : l’armée américaine marchait par un autre chemin peu éloigné du notre. Nous étions obligés de traverser les Jerseys, et de faire environ soixante -dix milles a quinze ou vingt milles des ennemis et souvent plus près. Nous ne doutions pas quils ne s’opposassent à notre passage, ce qu ils eussent certainement fait avec succès. M. de Rochambeau leur avait fait croire que son projet était d’attaquer New- York , ayant envoyé un commissaire des guerres intelligent avec une forte escorte établir des fours et des magasins à Ch atam, près de New -York.

M. de Rochambeau était allé en ayant à Philadelphie avec le général Washington, pour rassembler tout ce qui était nécessaire

à la marche de F armée en Virginie. Nous

étions campés dans les Jerseys, à Summers et Courthouse. M. le baron de Vioménil commandait la première division de Farinée , composée d’une brigade d’infanterie , de l’artillerie et de mon régiment. Nous reçûmes avis que mille hommes de la garnison de New-York avaient eu ordre de se tenir prêts à marcher, et que les troupes légères n’étaient pas à un mille de nous. M. le baron de Vioménil, qu’un coup de pied de cheval obligeait d’aller en voiture , ne savait quel parti prendre. Il était en effet presque sans ressources, s’il eût été attaqué.

Je crus que le plus grand service qu’il y aurait à lui rendre était d’aller au-devant des ennemis le plus loin possible, afin de lui donner le temps de se retirer dans les bois. J’envoyai de fortes patrouilles sur tous les chemins par lesquels les Anglais

pouvaient arriver. Je pris cinquante hussards bien montes, et je fus moi-même à plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel ils étaient le plus probablement attendus. Je rencontrai deux ou trois fortes patrouilles de troupes légères, qui se replièrent après avoir tiré quelques coups de pistolets avec mes hussards. Je m assurai que l’armee anglaise ne marchait pas, et je fus rassurer le baron de Vioménil.

Quelques instances que l’on eût faites auprès de sir Henry Clinton, il avait été impossible de le décider à sortir de New-York , voulant toujours croire qu’il allait y être attaqué; il rappela même les troupes légères qu’il avait dehors. Nous arrivâmes à Philadelphie, que l’armée traversa ; elle fut reçue avec les plus grandes acclamations et fort admirée : nous y restâmes un jour, et nous continuâmes notre route.

A la première marche, après Philadelphie, le général Washington apprit que M. de Grasse avait mouillé dans la baie de Che-

I>U DUC DE LAUZUJV.

seapeak avec plus de trente vaisseaux de ligne et y avait débarqué M. de Saint-Simon avec 3ooo hommes de troupes de terre. Je n’ai jamais vu d’homme pénétré d une joie plus vive et plus franche que le fut le général Washington. Nous apprîmes enmême temps que lord Cornwallis avait reçu ordre de sir Henri Clinton de ne pas retourner à Portsmouth, qui était un excellent poste, de se fortifier à Yorktown jusqu’à ce qu’il y fût secouru.

En arrivant à la tête de l’Elk dans le fond de la baie de Cheseapeak, craignant que milord Cornwallis n’embarrassât beaucoup M . de la F ayette, dont la division ne consistait que dans deux mille américains et les troupes légères de M. de Saint-Simon, il fit embarquer sur toutes sortes de bateaux tous les grenadiers et chasseurs de l’armée et toute 1 infanterie de mon régiment aux ordres de M. de Custine. Je demandai à marcher avec mon infanterie, persuadé que ces troupes la tireraient des coups de fusils avant les autres. Le général Lincoln nous suivit aussi

par eau à quelque distanee avec l’infanterie légère américaine. M. de Custine, pressé d’arriver le premier, prit un sloop qui marchait bien, et alla sans s’arrêter et sans me donner aucun ordre jusqu’à la rivière de James. Le troisième jour denotre embarquement, nous eûmes un très-mauvais temps. Les bateaux étaient détestables; deux ou trois chavirèrent, et nous eûmes sept ou huit hommes de noyés. Le temps nous obligea de mouiller devant Annapolis; comme nous allions remettre à la voile, le général Washington m’envoya dire par un aide de camp de faire débarquer les troupes et de ne pas partir avant d’avoir reçu de nouveaux ordres.

L’escadre anglaise ayant paru devant la baie de Cheseapeak, M. de Grasse était sorti pour la combattre , et n’était pas encore rentré. Trois jours après, une corvette du roi nous vint annoncer que M. de Grasse avait battu l’armée anglaise, lui avait pris deux frégates, et était revenu mouiller • dans la baie. Je fis sur-le-champ rembarquer les troupes. Nous eûmes presque

DU DUC DE LAÏJZm?. 3 6 (J

toujours des vents contraires, et nous fûmes dix jours à nous rendre à l’ouverture de la rivière de James.

J y trouvai M. de Gustine; et comme je lui rendais compte de ce qui s’était passé pendant son absence, le général Washin°-ton et M. de Rochambean, qui étaient à peu de distance sur une corvette, m’envoyèrent dire d’aller à leur bord. Le général Washington me dit que lord Cornwallis ayant envoyé toute sa cavalerie et un corps de tioupes assez considérable a Glocester , vis-à-vis de York, il craignait qu’il ne vcuiUt se retirer par la, et qu’en conséquence il i avait envoyé observer par un corps de trois mille hommes de milice -aux ordres du brigadier - général continental Wiedon, assez bon maréchal, mais détestant la guerre, qu’il n’avait jamais voulu faire, et surtout se mourant de peur des coups de fusil. Devenu brigadier-général par basai d, le respectable officier était mon ancien de commission de brigadier : le général

Washington en était plus ;

car il me destinait ce commandement. Il me dit qu’il écrirait au général Wiedon qu’il lui en conserverait les honneurs , mais qu’il lui défendait de se mêler de rien. Je lui représentai que nous ne connaissions pas cette manière de servir; que si le général Wiedon était à mes ordres, je le ferais très-certainement obéir, mais qu’étant aux siens je lui obéirais très-exactement; que je ne me sentais pas de répugnance à servir sous lui, s’il le jugeait, et qu’il pouvait compter que je vivrais à merveille avec lui.

J’allai avec mon régiment joindre le corps du général Wiedon. La manière dont il bloquait Glocester était bizarre ; il était à plus de quinze milles des postes des ennemis, se mourait de peur, et n’osait envoyer une patrouille à un demi -mille de son camp. C’était le meilleur homme du monde, et tout ce qu’il désirait était de ne se mêler de rien. Je lui proposai de se rapprocher de Glocester, et d’aller le lendemain faire une reconnaissance près des postes anglais;

Dïï DUC DE LAUZU1V. 3;i

ü y consentit, et nous y fûmes avec cinquante hussards. Quand nous fûmes à six ou sept milles des ennemis, il me dit quil croyait inutile et très - dangereux d’aller plus loin, et que nous n’en verrions pas davantage : je le pressai tellement, qu’il n osa me refuser de me suivre. Je repliai les postes des ennemis, et m’approchai assez près pour prendre une idée juste de leur position. Mon général était au désespoir; il me dit qu’il n’irait plus avec moi; qu’il ne voulait pas se faire tuer.

Je rendis compte à M. de Rochambeau de ce que j’avais vu; je lui mandai qu’on ne pouvait compter stir la milice américaine, et qu’il était indispensable de m’en voyer au moins deux bataillons d’infanterie

O plus. Je n’avais ni artillerie,

ni vivres, ni poudre. Je lui en demandai : il envoya sur-le-champ de l’artillerie et huit cents hommes tirés des garnisons des vaisseaux aux ordres de M. de Choisy, qui,

par son ancienneté, commanda le général Wiedori et moi.

{il

M. de Choisy est un bon et brave homme, ridiculement violent , constamment en colère , faisant des scènes à tout le monde , et n’ayant jamais le sens commun. Il commença par envoyer promener le général Wiedon et toute la milice, leur dit qu’ils étaient des poltrons, et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur que les Anglais, et assurément c’était beaucoup dire. Il voulut dès le lendemain aller occupe le camp que j’avais reconnu. Le général Wiedon aima mieux venir un jour plus tard, et resta avec environ six cents hommes de sa division.

Un moment avant d’entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l’état de Virginie vinrent très-effrayés nous dire qu’ils avaient vu des dragons anglais dehors, et que, crainte d’accident, ils étaient venus à toutes jambes, sans plus examiner. Je me portai en avant pour tâcher d’en savoir davantage. J’aperçus une fort jolie femme à la porte d’une petite maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle me dit

que, dans l’instant même , le colonel Tarleton sortait de chez elle; quelle ne savait pas s’il était sorti beaucoup de troupes de Glocester ; que le colonel Tarleton désirait beaucoup to shake hand with the french Duke r. Je l’assurai que j’arrivais exprès pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup, pensant, je crois, par expérience, qu’il était impossible de résister à Tarleton : les troupes américaines étaient dans le même cas.

Je n’étais pas à cent pas de là , que j’entendis mon avant-garde tirer des coups de pistolets. J’avançai au grand galop pour trouver un terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J’aperçus en arrivant la cavalerie anglaise trois fois plus nombreuse que la mienne; je la chargeai sans m’arrêter ; nous nous joignîmes. Tarleton me distingua , et vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre nos deux troupes, lorsque son cheval fut ren-

1 Littéralement : De secouer la main du duc français

in

verse par un de ses dragons poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le prendre ; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux, et protégea sa retraite : son cheval me resta. Il me chargea une deuxième fois sans me rompre ; je le chargeai une troisième , culbutai une partie de sa cavalerie, et le poursuivis jusque sous les retranchemens de Glocester. Il

perdit un officier, une cinquantaine d’hom-

mes, et je fis un assez grand nombre dp prisonniers.

M. de Çhoisy établit son camp à un mille et demi de Glocester ; nos patrouilles fusillaient continuellement avec celles des

Anglais, et nous ne dormîmes pas un seul instant pendant le siège. M. le baron de Aioménil devant attaquer deux redoutes des ouvrages d’York, M. de Choisy eut ordre de faire une fausse attaque sur Glocester ; il crut pouvoir en faire une réelle , et emporter les retranchemens l’épée à la

main. Il fit, en conséquence, distribuer des

haches à la milice américaine pour couper

les palissades. Au premier coup de fusil , la moitié jeta les haches et les fusils pour courir plus vite. Ainsi abandonné, il se retira sur moi avec quelques compagnies d’infanterie française , et perdit une douzaine d’hommes.

Le surlendemain milord Cornwallis demanda à capituler. M. de Rochambeau me destina à porter cette grande nouvelle en France, et m’envoya chercher. Je ne me souciais pas d’aller en Europe; je lui conseillai d’y envoyer M. de C****; ce qui le raccommoderait avec M. de Castries, et ferait peut-être que son armée en serait mieux traitée. Je ne pus l’y décider ; il me dit que j’avais eu la première action , que je devais porter la nouvelle; que M. le comte Guillaume des Deux-Ponts avait eu la seconde, et porterait les détails : le comte de C****** ne \n[ pardonna jamais ni à moi non plus. Je m’embarquai sur la frégate du roi la Surveillante > et après vingtdeux jours de traversée, j’arrivai à Brest, et pe rendis à Versailles sans perdre de temps.

à*] b mémoires

En arrivant à Versailles, je trouvai M. de Maurepas mourant; à peine avait-il sa connaissance : il me reconnut cependant, et me reçut de la manière la plus touchante. Il me recommanda fortement au roi et à ses ministres, qui lui promirent d’exécuter ce C|u il avait eu 1 intention de faire pour moi. Xi mourut le surlendemain, et M. de Castries et M. de Ségur me traitèrent aussi mal qu’ils purent.

Ma nouvelle causa au roi la plus grande joie; je le trouvai chez la reine; il me fit beaucoup de questions et me dit beaucoup de choses honnêtes. Il me demanda si je comptais retourner en Amérique; je lui répondis quoui ; il ajouta que je pouvais assurer son armee qu elle serait parfaitement bien traitée, mieux qu’aucune autre ne 1 eût jamais été. M. de Ségur était présent. Je répondis que j’étais prêt à porter les grâces en Amérique dans quinze jours. Je conseillai a M. de Ségur de travailler sur-le-champ avec le roi ; il me dit qu’il voulait attendre l’arrivée du comte Guil-

Dü DUC DE LAUZUN. 3^7

leaume des Deux-Ponts , ne se pressa pas ensuite, finit enfin par travailler avec le roi et me dit que je partirais pour Brest la semaine suivante. Je demandai à voir l’état des grâces que je portais; il ne le permit pas ; je sus par les bureaux que l’armée était horriblement traitée.

Je pouvais d’ailleurs en juger par moimême. Ce que M. de Ségur appelait une grande grâce, c’était de m’écrire de la part du roi, qu en considération de mes services en Amérique, sa majesté me permettait de conserver à la paix mon régiment, dans le département de la guerre, sous la formation d’un régiment de hussards , et de m’en laisser le commandement toute ma vie ; c’était un peu moins que les engagemens pris avec moi au commencement de la guerre, puisque je devais avoir en propriété le premier régiment étranger à cheval , vacant, ou à créer, et moins que je n’avais dans le moment même, puisque j’étais inspecteur de mon corps. Je refusai de porter

lu

les grâces; M. de Ségur s’en choqua, et je m’en embarrassai fort peu.

M. de Castries m’avait encore plus maltraité : au lieu de m’envoyer les quatre cents hommes de mon régiment restés à Brest , il les avait destinés à la conquête des forts de Demerary et d’Annamaboo, en Afrique, et les fît laisser pour garnison jusqu’à la paix, dans le lieu le plus malsain de l’univers ; c était annoncer bien clairement le projet de m oter tous les moyens de servir utilement. M. de Castries, d’ailleurs , n’accorda pas la moindre grâce à mon régiment, pas même aux officiers qui avaient eu les actions les plus brillantes,

Je retrouvai Mme de C***** plus aimable que jamais ; elle me marqua de l’intérêt , et il me fut impossible de ne pas céder au penchant irrésistible qui m’entraînait vers elle; je la voyais presque tous les jours, et tous les jours je m’attachais davantage à elle. Je n’avais jamais vu tant d’esprit, tant de grâces, qui ne ressemblaient en rien â l’esprit et

aux grâces des autres. Je me disais qu’il n’était pas raisonnable de l’aimer , que cela me rendrait bien malheureux ; mais aucun bonheur ne me convenait autant. On me disait sans cesse que Mrne de Ç***** était coquette, qu elle était légère, qu elle se moquerait sans pitié de quiconque oserait l’aimer. Je n’en ai jamais été alarmé un instant ; sa sensibilité m’avait frappé presque aussitôt que son esprit. Je n’espérais pas lui plaire , mon cœur une fois connu d’elle ne pouvait manquer d’en être plaint; je gardais mon secret, mais l’idée de mon départ commençait à m’affliger et il ne lui était pas difficile d’en deviner la cause.

Je rencontrai à Paris Mrae Robinson, premier attachement du prince de Galles , dont les papiers anglais avaient tant parlé sous le nom de Perdita. Elle était gaie, vive , franche fet bon enfant ; elle ne parlait pas français; je fus un objet piquant pour elle un homme qui avait apporté une grande nouvelle , qui revenait de la guerre , qui y retournait sur-le-champ ; il avait beaucoup

souffert, il souffrait beaucoup encore. Elle

ne crut ne pouvoir trop faire pour lui ; j’eus donc Perdita, je ne le cachai pas à M™ de

(( Qu importent mes actions., me di-

« sais-je sans cesse, si elle peut lire dans « mon cœur. »

Perdita acheva de me brouiller avec

M de ; je l’avais trouvée brouillée

à couteau tiré avec M“e Dillon et M. de Guéménée; elle avait voulu exiger de moi de cesser de les voir , ce que j’avais refusé net. Nous étions assez froidement ensemble ; elle sut que j’avais Perdita; cela augmenta son humeur ; elle me dit que je devais choisir, de cesser d’aller chez M"" Dillon, ou de cesser d aller chez elle. Mon choix fut bientôt fait. Mme de M***** s’en repentit bientôt, et voulut se raccommoder avec moi , mais inutilement.

Perdita partit pour l’Angleterre, et désira si vivement que je l’accompagnasse jusqu’à Calais, que je ne pus la refuser. Le sacrifice était grand, car le jour même je devais dîner chez Mnu' de G****** avec Mme de C *****; j’e'

crivis à Mme de C***** qUe je ne dînais pas avec elle; et je saisis cette occasion bizarre de l’assurer que je l’adorais, et que quoi qu’il en pût arriver je l’adorerais toute ma vie. 11 n’y avait pas une autre femme qui pût m’entendre. Mrae de C* * * ** me comprit parfaitement , me crut , et m’écrivit quelques mots sans répondre à ma déclaration. Sa conduite avec moi fut simple et sensible : elle ne me montra point de colère parce qu elle n’en ressentait pas , point de doute sur ma sincérité parce quelle n’en avait point ; elle ne me dit pas qu elle ne m’aimerait jamais.

Je voyais beaucoup de gens occupés d’elle; quelques-uns étaient redoutables pour moi, je savais tout ce que j’avais de désavantage ; je n’avais plus ni la grâce ni la gaieté de la jeunesse, mais j’avais un cœur quelle connaissait, qui ressemblait beaucoup au sien ; et j’espérais de tous deux. Je trouvais à l’aimer sans rien prévoir un bonheur que ne m avait jamais donné l’amour. Je m’effor-

prudent , patient, circonspect, j étais prêt à tout sacrifier sans balancer à

la crainte de la compromettre, rien n était perdu avec cette âme céleste, rien ne lui échappait, tout était senti et par conséquent récompensé; je n’allais pas chez Mme de C***** je ne la voyais pas seule; je pouvais rarement lui dire que je l’aimais, mais je pouvais le lui écrire; je ne la rencontrais pas sans lui donner un billet, elle le recevait avec intérêt, sans en paraître importunée ; je pouvais être beaucoup plus heureux ; mais je ne connaissais personne qui le fût encore autant que moi.

Au dîner de l’Hôtel-de- Ville M1"' de C ***** parfaitement bien mise, avait une grande plume de héron noir, à droite sur le devant de son habit ; voir cette plumé et la désirer fut l’affaire du même instant. J’en attendais du bonheur et du courage; jamais chevalier errant ne désira rien avec plus d’ardeur et de pureté.

M. de C voulut aller en Amérique.

Mme de C * en fut au désespoir. Je fus aussi pénétré de douleur. Je ne croyais pas que le départ de M. de C***** pût me coûter tant de peines. Toujours vraie, toujours

sensible, Mme deC"""""ne me cacha ni ses larmes ni la pitié que je lui inspirais. Elle reconduisit sans en rien dire son mari jusqu’à Rennes; elle se douta bien que cela serait désapprouvé ; elle m’écrivit en partant un billet qui commençait par ces mots : Sachez défendre ce que vous savez si bien aimer. Trop supérieure pour ne pas être enviée, on voulut l’accuser d’exagération, d’affectation, de fausseté même; je la défendis de bonne foi, moi que sa douleur avait rendu si malheureux. Elle revint , et fut contente de ma conduite.

Le hasard m’avait fait rencontrer pendant le courant de l’hiver le duc de Coigny et Mme de Châlons. J’avais soupé chez le duc de Coigny; j’allais chez Mmc de C*****, je la voyais presque tous les jours chez Mme de Guéménée , chez Mme de G * * * * * *, ou chez elle. Ce bonheur ne dura pas long-temps. M. de Ségur avec toute la disgrâce dont il était capable, voulut me faire partir trois mois plus tôt que cela n’était nécessaire. Je n’osai insister beaucoup pour attendre la se-

conde frégate; cela m’eût cependant été trèsfacile. Tout le monde était révolté de la manière dont les ministres me traitaient.

M de Polignac, qui ne me craignait plus et pour qui il était quelquefois embarrassant d avoir dans la société des personnes auxquelles la reine témoignât de la bienveillance, paraissait désirer de se lier davantage avec moi. On me fît des propositions de

rester; on se chargeait de m’en donner les moyens, je les refusai torts. II était bien tentant de rester pour Mme de C*Ÿ***, je

partis pour elle. Je craignais trop qu’on ne devinât mes véritables raisons, je n’osais meme donner celle des couches de Mme de Montbazon , pour lesquelles M. et Mme de

Guemenee desiraient fort que je restasse.

M de C ** fut fâchée de mon départ.

J osai croire qu elle m’aimait. Elle ne me le dit pas cependant, et continua d’être sensible et severe. Le soir de mon départ, je coupai de ses cheveux; elle me les redemanda, je les lui rendis sans hésiter. Elle les prit en me regardant; je vis des larmes dans ses

r>U DUC DE LATJZUN. 385

yeux, je n’avais pas tout perdu. Elle seule, j’espère , peut se faire une idée de mon désespoir quand il fallut partir; elle seule pouvait me faire sentir à quel excès je pouvais être heureux ou malheureux. Je partis; je n’avais jamais rien fait de si difficile : mon cœur était plein d’amour, de désespoir et de confiance.

J’arrivai à Brest le jour que l’on vit paraître l’escadre anglaise ; cela n’empêcha pas le convoi de l’Inde de sortir le surlendemain et d’être pris dans les vingt-quatre heures. J’écrivais toutes les postes à Mn,ecle C*****. je crajgnajs qUe toutes mes lettres ne l’ennuyassent. Je faisais ce que je pouvais pour qu’ elles ne fussent pas longues. J’y réussissais rarement ; elle me plaignait; elle m’écrivait souvent, cela est vrai; je vivais de ses lettres. Je n’en ai jamais décacheté une, sans une joie, sans une reconnaissance inexprimables. Nous restâmes long-temps à Brest, successivement enfermés par les vents et parles Anglais. Je demandai avec instance cette plume à laquelle j'avais

SK: -

attaché tant d’idées de bonheur. Mme de C ***** me répondit qu’il était impossible de me l’envoyer; qu’un jour elle m’en dirait les raisons ; je fus bien convaincu quelle était fâchée de ne pas me la donner; je ne pouvais cependant me consoler de ne la pas avoir.

Nous partîmes enfin de Brest, le 17 mai, par un temps très-douteux et presqu a vue des Anglais; nous reçûmes en sortant du Goulet un coup de vent horrible ; nous fûmes quatre jours au moment d’être pris, ou en perdition sur la côte : j’avoue que j’aurais été charmé d’être pris. J’aurais revu Mme de C***¥* ; il n’y avait ni guerre ni gloire qui valût cela. Nous relâchâmes dans la rivière de Nantes , notre frégate étant fort endommagée. Le capitaine de la Gloire, envoya un courrier à M. de Castries pour lui en rendre compte, et pour lui dire qu’il irait se réparer à Lorient , dès que les vents le lui permettraient. Nous fûmes à Nantes. J’avais le temps d’aller à Paris; j’écrivis à M™ de C**¥¥¥ pour lui demander s’il ne se-

P*ÿs ;

rait pas possible que je la visse une clemiheure ; je la priais de me refuser sans balancer , pour peu quelle y trouvât le moindre inconvénient, et de m’adresser, poste restante, sa réponse à Tours ou Orléans, ou j’irais la chercher; je la suppliais de ne consulter personne ; elle suffisait pour disposer de moi , et je désirais qu elle prît le parti le plus sage , fut-il le plus dur.

Je ne trouvai de lettres ni à Tours ni à Orléans. J’attendis; il en vint une enfin; elle était de M. de L****. Il me mandait que Mme de serait charmée de me voir; mais

quelle pensait qu’il serait plus sage de ne pas venir à Paris ; que cependant elle me laissait le maître. Pas un mot de Mme de C***** ; il lui était si facile de me refuser et de me consoler ! elle n’avait pas voulu disposer de moi ; elle n’avait pas eu la bonté de me dire je ne Deux pas . Elle avait employé un tiers ! elle ne m’avait pas écrit ! c’était bien plus qu’il n’en fallait pour me déchirer l’âme. J’ai éprouvé de grands malheurs, je n’en ai senti aucun plus vivement

que celui-là ; ma douleur fut si vive , que pendant dix ou douze jours il me fut impossible de lui écrire.

Je fus à la Rochelle voir M. de Voyer , et je retournai à Lorient joindre ma triste frégate. Mme de C***** répondit à mes plaintes avec une indulgence, une grâce qui me rassurèrent, et me rendirent ma tranquillité ; il ne me resta plus que le repentir de l’avoir tourmentée de mes peines. Notre frégate reçut l’ordre d’aller à Rochefort joindre T Aigle pour partir avec elle. J’y retournai parterre. Nous attendîmes M.de la Fayette, que ses affaires politiques retenaient à la cour pendant trois semaines ; il manda qu’il ne viendrait pas. M. de la Touche m’offrit sa chambre, que j’acceptai. Nous mîmes à la voile de la Rochelle, le 1/4 juillet. Dès le lendemain, nous eûmes un fort abordage avec la frégate française la Cérès ; elle nous

lit beaucoup de mal et pensa nous en faire bien davantage. La maladie se mit dans notre écpiipage ; tous les jours il nous mou-

rait du monde, et

le besoin de

rafraîcb

1)U Dli G DK LAUZim.

semens pour nos malades nous obligea de relâcher à Terceyre, une des îles Açores. Je n’ai jamais vu de mœurs plus bizarres , et mêler si plaisamment l’amour de Dieu à l’autre.

Après avoir pris des bœufs , des légumes et de l’eau, nous remîmes à la voile. Causant un jour avec M. de B****, embarqué aussi sur V Aigle , il me parla de Mme de et de tous ses agrémens. 11

n’y avait pas de conversation qui prit me plaire davantage : cela ne dura pas longtemps; car il me dit que M. de Ch**** en était fort amoureux, et qu’il ne doutait pas qu elle n’eût du goût pour lui. 11 était nuit ,

heureusement : ô mon Dieu ! je n’y pense

pas sans frémir; ma confiance inaltérable en Mme de C***** me soutint ; elle n’avait été ni fausse, ni barbare : j’eus la force de lui écrire avant d’arriver aux Açores, et ma lettre partit de Terceyre par le Portugal. Rien cependant ne pouvait détruire l’impression profonde que ma conversation avec R*** avait faite sur moi : je devenais

tous les jours plus- mortellement triste ; mes forces succombèrent à la fin , et j’eus une fièvre violente , avec de très-forts redoublemens et du déliré. Je m’en aperçus; je craignis de me trahir, et je défendis qu’on laissât entrer qui que ce soit dans ma chambre, excepté deux domestiques anglais qui parlaient à peine français.

J’avais raison; car j’étais uniquement occupé de Mrae de C***** ; et j’avais encore raison, je la nommais sans cesse, je lui écrivais toutes les fois que la fièvre m’en laissait la force; penser à elle était ma seule consolation. J’avais le bonheur d’en sentir toute la force : son idée , ses lettres charmaient mes maux, quoique je souffrisse beaucoup. Je répétais sans cesse : Ma pensée me soutient , Je ne mourrai pas. Dans mon délire, je parlais de cette plume que j’avais tant désirée. ■

Il y avait douze jours que j’étais malade, lorsque nous rencontrâmes dans la nuit un vaisseau de avec lequel nous fûmes obligés de nous battre. On défit ma chambre :

on me porta sur le pont plus mort que vil. J’avais attaché les lettres de Mmc de C¥*¥¥ï sur mon cœur, et j’avais exigé que l’on me jetât dans la mer, sans me deshabiller, si j’étais tué, ou si je mourais pendant le combat. Je fus pendant trois heures le témoin inutile d’un engagement très -vif. Nous nous battîmes toujours à la portée du pistolet, et nous nous fîmes enfin abandonner du vaisseau anglais, après avoir été vingt fois au moment d’être anéantis. Nous eûmes à notre bord une vingtaine d’hommes tués. Le vaisseau anglais était si maltraité, que nous l’aurions pris facilement, si nous n’avions pas aperçu à 1 horizon des bâtimens qui faisaient route sur lui. Ce vaisseau était l’ Hector , vaisseau français de 74 pris sur M. de Grasse, par l’amiral Rodney : il coula bas quelques jours après sur le banc de Terre-Neuve, et sauva son équipage avec beaucoup de peine; nous lui avions tué plus de cent cinquante hommes.

Je fus le lendemain plus malade que jamais. Huit jours après notre combat , nous

arrivâmes sur les eotes de l’Amérique , a f ouverture de la Delaware. Nous mouillâmes^ et nous envoyâmes un canot à terre pour chercher des pilotes , feutrée de la Delaware étant difficile et dangereuse. Un coup de vent fît chavirer notre canot , et presque tous ceux qui étaient dedans périrent; il ne nous vint pas de pilotes; mais, au point du jour, nous aperçûmes une escadre anglaise de sept bâtimens de guerre qui venaient sur nous toutes voiles dehors : nous fumes forcés d’appareiller et d’entrer dans la rivière sans pilotes. Nous vîmes enfin arriver le canot de la Gloire , à qui il n était pas arrivé d’accident et qui nous ramenait des pilotes. Nous apprîmes par eux que nous étions dans le mauvais chenal, et perdus sans ressources. M. de Latouche s’enfonça encore deux lieues dans le chenal ; et, voyant qu’il ne lui restait plus d’espoir, il se détermina à envoyer à terre, les paquets de la cour, l’argent et les passagers. M. de Latouche échoua le lendemain , coupa ses mats, fît tout ce qu’il put pour rendre

sa frégate inutile aux Anglais, et fut puis; la Gloire , qui tirait moins d’eau, après avoir touché long-temps , passa enfin et arriva

saine et sauve à Philadelphie. On nous mit à terre à environ une lieue d’aucune habitation , sans avoir emporté une seule che-

mise.

J’avais encore la fièvre , je pouvais à peine me soutenir, et je n’aurais jamais pu gagner une maison sans un nègre très-fort qui me donna le bras. Dès que nous eûmes mis l’argent en sûreté, je m’acheminai doucement vers Philadelphie. Ma fièvre était devenue lente ; je m’évanouissais à chaque instant ; les médecins français et américains s’accordèrent pour prononcer que je mourrais avant la fin de l’automne.

Il partit un vaisseau pour l’Europe; j’eus occasion d écrire à Mme de.C****% cela me fit un bien infini. Les médecins avaient déclaré qu’il était impossible que je pensasse . à joindre l’année, lorsque M. de Rochambeau envoya un de ses aides-de-eamp porter des lettres au chevalier de la Luzerne, et m’é-

cnvit de faire 1 impossible pour venir au camp, qu il avait des choses de la plus grande importance à me communiquer. Je me décidai sans consulter personne; je montai à cheval et partis pour le camp , autant valait mourir en chemin que dans Philadelphie. La route me fit du bien. J etais déjà beaucoup mieux quand j’arrivai au quartier général.

M. de Rochambeau me vit arriver avec plaisir; il me dit que la plus grande partie de son armée , allait s’embarquer à Boston , quil laissait quelques troupes en Amérique , et que lui de sa personne retournerait en France, et qu’il me donnerait le commandement de ses troupes. L’armée décampa dix ou douze jours après. Je repassai la rivière du Nord, et fus prendre mes quartiers d’hiver dans le comté de la Delaware. Ma santé se rétablit, je ne désirais plus que des lettres, et nous n’en recevions pas.

La frégate la Danaé revint enfin ; j appris par elle bien des malheurs ; elle ne m’apporta pas la consolation que j espérais, pas un mot de Mmede C*****, M. de Voyer

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était mort, j’avais perdu Mm Dillon, il ne restait rien dans le monde à mon malheureux ami ; sa maîtresse , son honneur , sa fortune , celle de ses enfans , celle de beaucoup d’autres , il avait tout perdu à la fois ; peut-être je n’avais plus rien moi-meme, ce fut ce qui m’inquiéta le moins; je lus au moment de tout quitter pour aller joindre F infortuné M. de Guémenée en quelque lieu qu’il fût; des considérations trop longues à expliquer ici me retinrent.

Point de lettres de M. ni de Mme de Guémenée, point de mes gens d’affaires, pas le moindre détail sur l’affreuse nouvelle, la crainte que Mme de ne fût malade;

elle m’avait écrit ou il lui avait été impossible d écrire; je n’ai pas à me reprocher de l’avoir un moment soupçonné de négligence. Lorsqu’elle seule me restait, sûr de son cœur comme du mien, je me disais à chaque instant: « Elle peut ne pas m aimer, elle ne peut pas ne pas vouloir me consoler; hélas ! à deux mille lieues d’elle, existait-elle encore? mes idées et mes craintes variaient à chaque ins-

tant, je me tourmentais, je me rassurais, tout le monde n était pas sans pitié; je n’avais point de confident , mais M™ de Montbazon , mais M. de L**** savaient que Mme de bi m était bien chère; ils m’auraient donné de ses nouvelles dans tous les ports : une méprise du jour, l’oubli d’un domestique, 1 inexactitude de la poste m avaient sans doute empêché de recevoir mes lettres • je n en avais pas de plusieurs personnes qui m’écrivaient habituellement; je ne les ci oyais pourtant pas malades, je pouvais donc espérer que Mme deG*****ne l’était pas.

.Telle était ma cruelle situation quand M. de Rochambeau partit pour la France.

J écrivis à Mme de C**'***, j’étais sûr qu elle n accablerait pas mon malheureux ami, je lui demandai a genoux de lui marquer un peu d’intérêt, il y serait si sensible! j’écrivis à M. de Guémenée qu’il avait encore un ami dont il pouvait entièrement disposer.

Le tumulte de Philadelphie m’était devenu insupportable, je voulus m’en tirer. Un voyage h Rhode Islànd réunissait les

DIT DUC DE LA HZ IJ N. 3()y

avantages de me rapprocher des lettres qui arriveraient probablement dans le Nord, et de revoir cette charmante famille qui m’aimait si tendrement. Je partis donc , malgré la rigueur de la saison. On eut a Newport une joie inexprimable de me revoir : je n’y vis personne; j’y menai une vie douce et tranquille, et l’on y eut grand soin de moi.

Pendant que j’étais à Newport, vers le

milieu du mois de mars , le paquebot américain le Washington arriva de France à Philadelphie. Le baron de Foks , mon aide- de -camp , m’apporta mes lettres a Newport : il y en avait deux de Mmc de une de Spa, du 26 juillet 1781 , et une autre du 18 octobre de la même année. Je pleurais sincèrement M“ie Dilîon et M. de V oyer ; mais Mme de C***** vivait et m’écrivait : j’aurais pu la perdre, et je ne l’avais pas perdue. Je ressentis un mouvement de joie aussi vif que 1 avait été ma douleur : quelles lettres! avec quelle simplicité touchante elles peignaient son aine.

Elle n’aimait point M. de Ch**** ; elle me plaignait cle l’avoir cru. Tous les éclaircissemens qui pouvaient me rendre ma tranquillité, elle me les offrait avec tant de grâce ! un mot suffisait pour me rassurer ; elle avait déjà fait ce que je lui demandais avec tant d’instances! Elle plaignait M. de Guémenée, elle ne l’accablait pas; elle ne me disait pas quelle m’aimait; mais elle me disait qu elle comptait tant sur mes sentimens pour elle , qu elle me faisait presque autant de plaisir.

Les lettres venues par le JVashington disaient la paix plus éloignée que jamais. Huit jours après, j’appris par New- York quelle était faite. Je quittai Newport : ce ne fut pas sans regrets et sans attendrissement. Je passai quelques jours chez le général Washington, et je retournai à Philadelphie. La frégate V Active m’y apporta l’ordre de ramener en France les restes de l’armée française. Je reçus en même temps une lettre de M"1' de C*****, du 22 septembre 1 782 : il était dit que toutes les lettres

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que je recevrais d’elle seraient de cinq mois de date. Je ne perdis pas de temps pour faire embarquer les troupes ; et , le ii mars 1783, nous appareillâmes de Wilmington pour la France.

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