TOME QUATRIÈME
PARIS
MOUTARDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
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dévoué à leur cause pour faire fortune , moi qui ai dissipé à leur service mon patrimoine sans compensation ? Dire ensuite que je laissai là mes livres pour aller m'offrir, c'est faire supposer au moins qu'on ne m'a pas lu, puisqu'on substitue une erreur palpable à un fait positif, diamétralement contraire, et qui est attesté par d'augustes témoignages.
te Journal de Paris l a paru vouloir pénétrer un peu plus avant dans les faits historiques, tout en ne me voyant qu'avec le même prisme et en ne me jugeant qu'avec les mêmes balances. A ses yeux, je ne suis que le courrier de la contre-révolution. Je lui aurais passé la froideur de ses frais d'esprit à mes dépens, s'il n'eût pas déclaré sérieusement qu'il ne pouvait me passer l'accusation que je porte contre le roi-raartyr. Quelle hypocrite et cruelle interprétation ! Ce que j'ai dit au sujet de la mort de l'infortuné Louis XVI n'est point une accusation que je porte, mais une opinion que j'émets et d'où l'on peut seulement inférer que Louis eut trop de candeur et de vertus pour son siècle.
Le fond de la critique du Constitutionnel se compose à peu près des mêmes doctrines et de la même manière de voir les événemens. Il a bien voulu néanmoins proclamer ces Mémoires intéressans malgré leur style vulgaire , épigramme innocente que m'a valu ma lettre publique, où je pressentais le motif de son déchaînement contre la mémoire de Pichegru. Je me permettrai de faire observer à mon aristarque, puisqu'il s'agit de style, que l'ignorance des limites posées par le bon goût étant le défaut capital de notre époque , il n'est pas étonnant qu'il y soit tombé lui* même. Bien certainement une diction claire , naturelle et
1 Du 27 février 1819.
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facile est pins appropriée au genre des Mémoires que le étyle académique, par exemple, et même que le style romantique qui menace de tout envahir : dans l'un ou dans l'autre , le sens et la clarté sont trop souvent sacrifiés à un amas de figures fantastiques , d'expressions incohérentes et bizarres. Voilà pour les journaux qui valent la peine d'être ré* futé».
Je respecte trop mes lecteurs pour m'arréter à relever les différent traits de critique grossière dirigés contre ma personne par ces jockeys de la littérature périodique bâtarde , qui, passant tour à tour de la licence à l'ennui, tombent du trivial dans l'absurde. Je dirai seulement que l'un d'eux, qui n'a pas abjuré toute pudeur, m'a fait l'aveu naïf qu'on était venu lui remettre , tout fait , l'article injurieux dont j'avais à me plaindre , et m'a désigné l'officier général bien connu , émissaire de la coterie hostile de M. de Blacas , qui s'en était fait le colporteur.
U me reste à stigmatiser un libelliste d'un autre genre, inspiré par le même esprit de ressentiment, mais auquel se joint la bassesse et la lâcheté. Qu'a fait ce fabricateur de calomnies anonymes à qui je vais arracher le masque? Une œuvre de ténèbres d'une exagération et d'une absurdité si choquante, que, n'osant pas la mettre en lumière à Paris, il l'a expédiée en fraude à Londres et l'a fait déposer dans un recueil périodique ' assez mal avisé pour en devenir le receleur. On va voir clairement de quelle source découle ce morceau de critique daté de Paris , et auquel on a fait passer le détroit pour y fouler aux pieds plus à l'aise toute vérité et toute pudeur. L'anonyme, qui n'est autre chose que l'ancien Barigel de Napoléon , débute par
1 Le New Monthljr Repertory.
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prodiguer l'épithète d'espion (et pourtant il s'y connaît) à l'homme qui a été honoré de la confiance de quatre souverains et de ses ministres , de même que de l'estime de la plupart des grands personnages de notre époque. Qu'où juge de sa sagacité par l'assurance qu'il donne à ses lecteurs d'outre-iner, que tout ce que j'avance dans mon troisième volume sur la police de Buonaparte en fait l'apologie* Quelle singulière apologie ! Partant de là , il invite à comparer la police de 1800 à p8i4, à celle de 181/» à 1828. Cet putra géant parallèle aurait suffi pour en déceler l'auteur. Ce qui l'étonné le plus , c'est que les ministres de la famille régnante n'aient pas acheté le manuscrit de celui qu'il appelle l'indiscret agent. C'était sans doute un service qu'il aurait fallu lui rendre à lui-même, pour qu'il n'y fût pas mis à nu. On conçoit que ce nouveau Tigellin considère comme indiscrètes les révélations de l'histoire, et qu'il ait à se plaindre de ce qu'il appelle le succès de scandale de ce troisième volume. Mais les Bourbons eurent-ils et aurontils jamais à redouter aucun genre de publicité? Peut-on les assimiler aux gouvernans révolutionnaires, aux comités de salut public et de sûreté générale , au Directoire et à Buonaparte ? Toutes leurs pensées , toutes leurs actions ne demandent pour être jugées que le grand jour.
Pense-t-iJ avoir éclairé ses lecteurs par ses fades plaisanteries sur mon dévoûment , par sa niaise supposition que j'aspirais à être fait prévôt des marchands et à être décoré du cordon bleu; pense-Nil avoir diverti John Bull en citait sur moi et sur un prétendu comte français» et comme s'il l'eût tirée de mon livre , une anecdote entièrement controuvée? Aurait-il voulu mêler par cette fiction quelque chose de burlesque à ses calomnies ?
Mais ce n'était pas pour moi que le Barigel impérial ré-
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. servait son dernier trait. « Mes Mémoires, selon lui, auraient
« été nne publication en quelque sorte remarquable si je
« n'avais pas confié la* révision -du manuscrit a un écrivain
« totalement privé tle talent littéraire» » C'est ici que le bout
de l'oreille perce ; « car cet écrivain auquel vous faites al-
« lusion , monsieur le duc , et même que vous nommez en
« toutes lettres , n'assista jamais, dans le bon temps, à vos
« déjeuners à Ja fourchette où s'élaborait la littérature im-
« pénale : il n'était pas des vôtres; l'un des premiers, il vous
« a mis sous le fouet de la Némésis de l'histoire; l'un des
« premiers , il a révélé toutes les turpitudes du règne que
« vous regrettez amèrement. Comme il ne s'est jamais ap-
« puyé que sur l'indépendance de son caractère et de ses
« opinions, ses' productions, connues en France et en En-
« rope , sont lues et s'écoulent sans le secours des prôneurs
« et des coteries , bien qu'à vos yeux il soit totalement privé
« de talent littéraire. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que
« vous faites preuve de jugement..... »
Passons à une discussion moins rebutante; venons-en aux réclamations plus ou moins fondées.
Je dois d'abord une sorte de réparation à mon pays natal , à mes excellefts concitoyens les Neuchâtelois , dans la personne de feu notre vénérable maire, M. de Pierre, mon plus intime ami de trente ans , celui qui reçut toutes mes confidences et qui lui-même s'était chargé, au besoin, de défendre ma mémoire. Quoi! j'aurais pu offenser sa mémoire en induisant en erreur le public sur son noble et loyal caractère , en rapportant sans restriction ce qu'il me dit au sujet de ma querelle avec M. de Montgaillard ? Quoi! j'aurais négligé d'exprimer que ce fut en riant, et non pas sérieusement 9 qu'il me dit de jeter cet homme -là dans le lac! Comment a-t-on pu prendre au sérieux une exprès-
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sion de plaisanterie méprisante plutôt qu'un conseil d'une illégalité homicide ! Qui ne sait que la mémoire de notre vertueux magistrat es* hors de toute atteinte, même des erreurs de l'amitié. Quant à MM. les Genevois , je reconnais avec plaisir , et j'en suis positivement instruit, qu'il s'est trouvé parmi eux d'aussi généreux bienfaiteurs publics que parmi mes propres concitoyens.
Des villes mécontentes passons aux personnes réclamantes , qui vraisemblablement seront moins faciles à contenter. Commençons par M. Merlin de Thionville, ex-representant du peuple , commissaire près l'armée de Pichegru , dont on m'a .communiqué la réclamation au sujet de l'anecdote qui le concerne dans mon neuvième chapitre : ce que je puis en tirer de clair, c'est qu'il n'y eut pas de jugement de la justice de paix de Strasbourg. De son côté, M. Félix Le Pelletier assure qu'il ne s'est point trouvé à BAle lors du traité de paix de 1795, et qu'il n'a jamais été attaché à aucune légation ; soit , mais sa confidence subsiste.
Rectifions aussi quelques autres erreurs accessoires e la négresse tireuse de cartes qui a prédit la couronne à Joséphine, n'était pas de Saint-Domingue, mais de la Martinique ; Fardel n'était pas juge-de-paix , mais magistrat de sûreté. Il paraît que j'ai erré également au sujet de M. le baron de La Rochefoucauld, et que , bien que détenu au Temple avec deux agens royalistes, il n'était pas lui-même agent du Roi, et qu'il n'alla point, à sa sortie, dans ses terres, puisqu'il n'en avait point, mais dans les terres de ses amis. Il parait que je me suis également trompé en désignant Louiç Buohapàrte parmi les personnes venues au Temple, par curiosité , pour voir Georges Cadoudal.
J'ai appris aussi d'une manière positive, en ce qui a trait à mon beau-frère Vitel , que l'Anglais qui avait dû traiter
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avec Robespierre peu de temps avant Je 9 thermidor, t'appelait Vaugham.
Inférera-t-on de ces erreurs de détail, ou de ces inadvertances , que tout mon ouvrage n'est qu'un amas de fables revêtues des couleurs de l'histoire , qu'un tissu de faussetés et d'impostures? Le ressentiment et l'esprit de parti voudraient bien en tirer cette conséquence ; mais qui l'oserait en présence d'un public éclairé et d'une masse de lecteurs de bonne foi ? N'avais-je pas d'ailleurs donné la déclaration suivante en tête de mon premier volume? * Je suis homme, « et par cela même sujet à l'erreur. Je ne m'arroge point « le droit d'être réputé infaillible, soit dans mes jugemens, « soit dans cette multitude de réminiscences de ma mé-
« moire, quelque heureuse qu'elle puisse être J'ai donc
« pu me tromper, soit dans des faits accessoires, soit' dans « quelques circonstances de détail, soit enfin au sujet de « quelques noms peu marquans , ou de quelques dates peu « importantes ; mais quant aux circonstances principales et « décisives , quant aux, bases fondamentale* de mes récits,
« j'en réponds »
Cette déclaration je la reproduis, et j'affirme qu'on me trouvera toujours disposé à reconnaître mes erreurs quand elles me seront démontrées.
Quels que puissent être les efforts de mes détracteurs
pour créer contre moi une opinion factice, ils n'y parviendront point, car on ne me jugera plus sans me lire. J'ai entendu, et mes amis ont été encore plus à portée d'entendre des hommes de toutes les opinions , mais étrangers , par leur rectitude et leur bonne foi , aux passions des coteries malveillantes, et jugeant, par conséquent, d'après euxmêmes , convenir qu'ils avaient été frappés de la sincérité de mes récits et que j'avais conquis leur intérêt et leur
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estime. Voilà, sans aucun doute, de quels élémens se compose la saine partie du public ; c'est dans cette classe estimable de la nation et de toutes les nations que je trouverai des appréciateurs et des. suffrages , et les plus douces consolations dans mes vieux jours!
P. S. J'ouvre à l'instant les Mémoires de M. de Bourrienne, et j'y trouve (page 196 du premier volume) que j'ai nié la pièce tirée du portefeuille de M. le comte d'Antraigues. Cela a été vrai jusqu'à la restauration , parce qu'il était de mon devoir de ne pas reconnaître une pièce qui servait de prétexte à des proscriptions. Mais si M. de Bourrienne avait pris la peine de lire le deuxième volume de ces Mémoires , il aurait vu que, devant le tribunal de l'histoire, je n'ai point regardé la pièce qu'il cite comme un roman. Je dirai néanmoins qu'il a porté un jugement superficiel sur ce point d'histoire , et que , ne m'ayant pas lu , il n'a pu l'approfondir. Il se trompe aussi sur le traitement qu'a éprouvé le comte d'Antraigues à Milan, où il fut retenu prisonnier depuis le ai mai jusqu'au 28 août 1797. En un mot, il ne faut pas lire isolément M. de Bourrienne si l'on veut avoir une idée complète de la pièce tirée du portefeuille de M. d'Antraigues, mais Comparer ce qu'il en dit avec mon récit dans le chapitre XVI oes présens Mémoires. Ainsi , même après avoir 'lu M. de Bourrienne, je persiste dans mes conclussions à ce sujet.
DE