‹ MemoiresChapitre 1 sur 117 · Memoires · texte numérisé non relu

Memoires

II avait écrit des Mémoires sur sa vie, ses travaux, ses souvenirs, et dans une lettre où il me laissait plusieurs directions et recommandations, j'ai trouvé la phrase suivante : « Tu jugeras si ce manuscrit vaut la peine d'être publié. Dans ce c^s, je Vautorise à y faire des retranchements, mais aucune addition, si ce n'est en ton nom.

Vingt ans se sont écoulés. Cependant j'étais bien persuadé que mon père avait prévu et plus ou moins désiré une publication. La connaissance intime de son caractère mêle faisait présumer et Texamen de son manuscrit le. confirmait. Il avait achevé sa rédaction au travers d'années de découragement et de maladie; il avait préparé et classé des pièces justificatives Irès-délaillées ; enfin il avait effacé quelques anecdotes d'une nature trop personnelle ou trop vulgaire poui' être communiquées au public. Evidemment, il avait commencé à écrire pour sa propre satisfaction et dans le but de fixer ses souvenirs ; ensuite, voyant sa réputation s'étendre et de nombreux amis ou élèves s'intéresser aux événements de sa vie, il s'était attaché graduellement à l'idée d'une publicité plus ou moins grande, à une époque indéterminée. Je ne me suis donc pas regardé comme absolument libre de publier ou de ne pas publier; mais je piensais devoir apprécier la valeur de telle ou telle objection dont mon père n'aurait pas eu connaissance, et surtout j'avais à choisir le mode de publication et un moment opportun. D'ailleurs, je sentais pouvoir mieux que personne remplir la tâche d'éditeur, et

sans me dissimuler certaines imperfections du manuscrit, dont je parlerai dans un instant, je lui trouvais assez d'intérêt pour qu'il fût imprimé tôt ou tard.

Après la mort de mon père, il a paru sur lui un grand nombre d'éloges et d'articles biographiques*. Ceux de MM. de Martius et Flourens ont été traduits dans plusieurs langues, et le travail plus considérable de notre ami, M. Auguste de la Rive, a exigé deux éditions pour satisfaire à Tavidité des lecteurs. J'aurais cru abuser de la bienveillance du public si je l'avais occupé immédiatement du même homme et des mêmes faits. Aujourd'hui le temps a fait oublier les détails, et les circonstances ont changé, surtout h Genève. Elles ont pris de l'analogie avec celles (\u\ existaient lorsque mon père débutait dans sa carrière. Une génération nouvelle s'élève, peu instruite des temps qui ont précédé, peu contente, et cependant peu décidée. Il lui sera, je pense, agréable de voir comment se comporta il y a soixante ans, au milieu de faits encore plus graves que ceux du moment actuel, un homme qui a réussi, et je me haie d'ajouter qui a réussi par sa propre énergie, sans charlatanisme, bassesse ou intrigue. Sous d'autres rapports, les tendances de l'époque sont devenues très-différentes, mais à cause de cela précisément on mettra, peut-être, plus d'intérêt au récit d'une vie dont le mobile était la science, où le plaisir, sans être dédaigné, passait après l'étude, et où la recherche du bien-être matériel jouait un rôle très-secondaire. J'ajouterai que le temps écoulé a eu pour moi quelques avantages. Il m'a permis de faire moins de retranchements et d'ajouter certains documents, par exemple quelques lettres dont la publication n'aurait pas été convenable il y a vingt ans.

J'ai eu souvent de l'inquiétude sur la manière dont je pourrais exécuter mon travail d'éditeur. Je voyais dans le manuscrit beaucoup d'articles relatifs à des personnes, articles bienveillants, il est vrai, en général, mais quelquefois critiques, et de temps en temps trop familiers ou de peu d'intérêt. Retrancher ce qui pouvait blesser inutilement des personnes honorables était de mon devoir strict ; cependant , certains

* Voir leur énumération, page 588.

blâmes mérités devaient être laissés, ne fut-ce que pour Tinlelligence des actes et des opinions de l'auteur. Parmi les articles trop familiers se trouvent surtout ceux qui concernent ses intimes amis et ses proches. Les supprimer toujours eût été ne pas faire connaître l'écrivain dans ses sentiments les plus réels, et, d'un autre côté, les livrer entièrement à la publicité aurait été jugé ridicule et indiscret. J'ai hésité, et pesé le pour et le contre dans bien des cas. J'ai demandé quelquefois aux personnes intéressées une autorisation soit générale, soit spéciale, de publier. Enfin, j'ai essayé de passer, tant bien que mal, entre des difficultés variées et contraires. En voici une qui m'a embari^ssé davantage. L'auteur n'avait pas relu une seule fois son manuscrit sous le rapport du style. J'en suis certain, parce qu'il faisait ordinairement beaucoup de corrections avant de publier, et que les feuillets de ses Mémoires n'en contiennent aucune. Ils ont été écrits selon l'impulsion du moment, comme on parle, comme on rédige pour soi-même, avec beaucoup de répétitions de mots et de faits. Supprimer ces répétitions n'était pas difficile, mais la coupe des phrases est négligée. Elle se rattache au genre de style du siècle dernier. La ponctuation surtout est ancienne.

Devais-je essayer de remanier les phrases au point de vue grammatical et la ponctuation d'après les usages modernes? C'était une question. J'ai tenté ce travail sur quelques pages, et j'ai dû y renoncer, parce qu'il m'a paru mauvais et presque impossible. Il y a des cas où la négligence vaut mieux que la correction. Changer la phrase, c'est changer le style, c'est changer l'homme. Quand vous vous apercevez que du premier jet un auteur a écrit abondamment, clairement, avec ordre, sans rélicences ni hésitations, incorrectement, mais parfois avec grâce et sans viser à l'eff'et, vous connaissez déjà l'écrivain pour les trois quarts. 11 a des idées et de la méthode. lî est décidé et véridique. 11 doit tenir plus au fond qu'à la forme, et s'il a de l'amour-propre, ce n'est pas pour les petites choses. Il aime à causer, à plaire, et ne manque pas de bonhomie. Ses autres défauts ou qualités, il vous les dira ou les indiquera de lui-même.

Je me suis donc borné aux modifications très-légères que

Taufeur aurait faites certainement s'il avait relu. Je n'ai pas abordé celles qu'il aurait ajoutées probablement, s'il avait été à la veille de livrer son manuscrit à l'impression. Peut-être ai-je été trop timide? C'est possible, — mais on connaît mes motifs. Ils proviennent de difficultés et de scrupules dont le lecteur voudra bien, je l'espère, me tenir compte, de la même façon qu'il ne doit pas juger comme un livre achevé des pages que l'auteur n'a pu revoir.

Au lieu de réclamer si humblement l'indulgence du public, il m'était venu quelquefois l'idée de faire imprimer l'ouvrage à un petit nombre d'exemplaires, pour en donner à quelques amis seulement. J'ai senti très-vite qu'il fallait y renoncer. J'aurais mécontenté, en suivant ce système, bien des personnes à Genève, à Paris, à Montpellier et ailleurs, qui ont eu des relations directes ou indirectes avec mon père, et que moimême je ne connais pas toujours. Il ne m'est pas possible de deviner le degré d'intérêt que l'auteur des Mémoires peut avoir laissé chez ceux qui l'ont connu ou qui ont entendu parler de lui dans leur jeunesse. Et la cohorte nombreuse des botanistes ! Elle est pour moi comme une seconde famille, disséminée dans le monde entier. Ses membres m'ont acc^ieilli avec une amilié singulière, même dans des pays très-éloignés du mien, sans aucun autre motif que mon nom. Je ne puis faire autrement que de mettre à leur portée l'histoire d'un homme qui a été un de leurs maîtres. Je serais presque tenté de la leur dédier.

Ils y trouveront, j'en conviens, peu de chapitres purement scientifiques, mais l'ouvrage les aidera à comprendre le rôle de l'auteur et les causes de son influence. A ce sujet, qu'on me permette quelques réflexions. Elles me paraissent opportunes, soit pour les gens du monde, qui ne connaissent guère l'histoire de la botanique, soit même pour les botanistes, qui n'ont pas tous assez réfléchi sur l'enchaînement des travaux de leurs devanciers et sur leurs effets. Je crois pouvoir indiquer d'une manière très-générale, sans employer des expressions techniques, le genre d'action de mon père sur la science. On verra comment une connaissance plus intime de sa vie peut servir à expliquer et à compléter certaines notions relatives à ses ouvrages.

Une science de pure observation, comme la botanique, n'avance pas à la manière des mathématiques ou de la physique par des inventions ou des découvertes dont on puisse faire honneur à tels ou tels savants illustres. On serait fort embarrassé de dire quel organe des végétaux ou quel mécanisme de leur vie Linné aurait le premier fait connaître, et j'en dirai autant de Jussieu, de Tournefort, etc. C'est que la nature ayant toujours étalé ses richesses sous les yeux des hommes, les faits principaux ont été vus ou entrevus de bonne heure. Il y a longtemps que des observateurs habiles ont regardé les plantes. Si quelques-uns d'entre eux ont été considérés comme de grands botanistes , c'est qu'ils ont imaginé et employé des moyens nouveaux destinés à mieux observer, à mieux décrire et à mieux classer, c'est-à-dire mieux expliquer les faits, car tout rapprochement exact est une sorte d'explication. Chacun de ces hommes supérieurs, selon sa propre disposition d'esprit ei^ l'état de la science, a porté ses regards ou avec intensité sur des détails, ou rapidement sur un vaste ensemble. C'est en excellant dans une de ces deux tendances qu'ils ont tous influé sur les opinions de leurs contemporains ou plutôt de leurs successeurs immédiats.

Le besoin de regarder tantôt les détails et tantôt l'ensemble varie, selon les époques, par une espèce de force des choses. L'histoire de la botanique en est une preuve palpable.

Lorsqu'on a étudié depuis longtemps les détails , les observateurs perdent l'habitude de comparer et de réfléchir. Chacun ne connaissant qu'un point ne peut plus profiter des progrès qui se font sur les autres. La science devient un chaos de petits faits isolés, dont le public ne comprend plus la véritable valeur et la portée. Elle languit nécessairement pendant un certain nombre d'années. Survienne alors un Linné qui, d'un coup d'œil vaste, embrasse tout le domaine de la science, rapproche les faits, élague ceux qui lui paraissent peu importants , et grâce au même esprit de généralisation , proclame des principes et des théories, la métamorphose sera subite. C'est le moment où la botanique plaît aux gens instruits, aux hommes à idées. On l'enseigne avec succès, et l'on voit rAcadémie des sciences de Paris nommer pour la première fois

un botaniste à Tune de ses huit places d'associés étrangers, le plus élevé des titres scientifiques qui existent*. Néanmoins, on s'aperçoit bientôt que, pour mieux généraliser et condenser, on a élagué trop de faits, que les détails doivent être revus, que les lois ont beaucoup d'exceptions, bref, on revient forcément à l'analyse. De nouveau , chaque savant ne veut plus s'occuper que d'une branche, puis d'une seule subdivision d'une branche, et alors quelques parties qui ont besoin de s'appuyer sur d'autres ne sont plus étudiées. Les personnes qui s'occupent des sciences voisines cessent de s'intéresser à la botanique; elles n'y comprennent plus rien. I^s jeunes gens capables s'en éloignent. Des savants de premier ordre cherchent même à les en détourner, comme de Saussure le tenta avec deCandolle*. Les botanistes ennuient. On retranche des chaires àe botanique, et les sociétés savantes, loin de conférer à ceux ^ui s'en occupent des titres élevés, sont disposées à empiéter sur le« modestes places qui leur sont destinées par les règlements (rfu les habitudes. Toute une génération de botanistes doit pâtir. Cependant elle travaille, elle amasse des faits; les sciences voisines changent et éclairent : on attend de nouveau une transformation. Le premier jeune homme hardi, actif, intelligent et bien préparé qui comprend l'état des choses, saisit encore une fois dans ses bras tous les rameaux de l'arbre, et les rattache ensemble par quelques bons liens, c'est-à-dire par des lois, des hypothèses et des théories qui durent vingt ou trente ans et dont il subsiste en définitive une partie plus ou moins considérable.

Cet homme heureux, après Linné, a été de Candolle. Lorsqu'il a commencé l'étude de la botanique, à la fin du siècle dernier, la physiologie s'appelait physique végétale, et ceux qui s'en occupaient savaient à peine le nom d'une plante. D'autres, inversement, s'intitulaient botanistes, et ne savaient guère que les noms, encore les cherchaient-ils au moyen de la clef simplifiée que Linné avait construite comme un procédé commode. Un célèbre botaniste, Antoine-Laurent de Jus-

• Linné fut nommé en 1762. Voyez sur ce titre, aux Pièces jusUficaUves, la page 522.

• Voir page 36 des Mémoires.

sieu^ perfectionnait avec une rare sagacité la méthode naturelle de classification, qui avait toujours eu des racines en France, mais il ne sortait pas de ce genre de questions, ni de Texamen d'une seule des deux grandes classes du règne végétal, et il négligeait volontairement les espèces pour s'attacher aux genres et aux familles. L'étude des organes, en eux-mêmes, existait à peine. Si un homme de génie, tel que Goethe, développait quelques points de vue remarquables à cet égard, on n'y faisait aucune attention. La géographie botanique, dont Linné s'était occupé, était abandonnée. Evidemment, la science, malgré des progrès partiels, s'était amoindrie par trente années de subdivision. Elle a repris vigueur lorsqu'un seul individu a cultivé simultanément la physiologie et la botanique descriptive, les organes des plantes et leurs relations de formes, les espèces comme les genres, comme les familles ou les classes, les plantes de toutes les catégories et de tous les pays, leur distribution géographique, leurs propriétés médicales et leurs applications aux usages économiques. Cette fusion se faisait d'ailleurs avec un degré de talent qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, mais que des juges impartiaux et plus habiles que moi ont qualifié de génie*.

Linné , avec une justesse de vue admirable, avait posé des principes, mais il les avait proclamés avec autorité, dans le style d'aphorisme, à la manière des lois du décalogue ou des douze tables. Cette forme ne pouvait pas convenir à la fin du dix-huitième siècle. Alors on voulait aussi des lois, mais des lois exposées et discutées. Il ne fallait même plus de discussions en latin, quoique la préface du Gênera plantarum de Jussieu en eût continué l'usage. La conviction n'arrivait plus de cette manière, et la preuve c'est que, jusqu'en 1805, date de la Flore française, c'est-à-dire dans les quinze ans qui ont suivi l'apparition du Gênera, aucune flore, aucun ouvrage important de botanique n'a été publié, même à Paris, en suivant le système recommandé avec tant d'habileté par Jussieu. Pour

* n est le seul homme, depuis Linné, qui ait embrassé toutes les parties de la botanique avec un égal génie, a dit M. Floiirens dans le remarquable éloge déjà cité. — Il a été le lÀnné de notre époque, répète plusieurs fois M. de Martius. — Sur les analogies de caractère avec Linné, voyez p. 569.

entraîner, il fallait parler en langue vulgaire, le public tenant à bien comprendre et à juger. C'est ce que Tauleur dçs Principes de botanique placés en tête de la flore française, de cette Flore elle-même et de la Théorie élémentaire, avait deviné, et c'est là une des grandes causes.de son succès. La clarté et la vivacité d'une rédaction en langue moderne devaient tout emporter. Même pour les Anglais et les Allemands, un exposé des principes en français produisit plus d'effet que n'aurait pu en avoir le latin le plus classique. La langue morte resta dés lors pour les descriptions, où elle est commode, parce qu'elle est devenue technique et plus précise que le vrai latin, mais la discussion des lois et des théories se trouva dégagée de la froideur et de la routine traditionnelle des phrases latines. Que l'on compare les traités de botanique avant et après 1813, date de la théorie^ et l'on verra par où le raisonnement est entré ouvertement dans la science. C'était bien la tendance de l'époque, je le sais, mais celui qui a fait le mieux entrer cet esprit moderne de discussion, avec ses formes les plus claires, dans l'histoire naturelle des végétaux, a rendu un vrai service. Non-seulement il a répandu plus vite ses propres idées, mais il a préparé la voie pour les progrés subséquents.

Parlerai-je ici des opinions et des théories que mon père a émises en botanique? Ce serait entrer dans un sujet bien vaste, bien spécial, et m'éloigner beaucoup du genre des Mémoires où l'auteur ne traite point de questions purement scientifiques. Je dirai seulement, d'une manière très-générale, que ces théories roulaient sur la nature des organes des plantes et sur leurs dispositions respectives. Elles tendaient à faire envisager l'être organisé comme construit sur un plan régulier, avec des pièces disposées symétriquement ; mais ce plan, cette disposition symétrique se montrent rarement dans la nature, par l'effet de causes secondaires qui les altèrent ou les cachent plus ou moins dans chaque cas particulier. Concevoir le plan ou type d'après les données partielles que l'on possède, et démontrer les causes d'altération, en se servant pour cela des manifestations variées de cent mille espèces de végétaux et des monstruosités qui se présentent de loin en loin dans chacune, tel était le cercle immense dans lequel devaient se mou-

voir les botanistes. L'idée est conforme à la grandeur même de la nature, car elle offre semblablement un centre auquel tout est ramené (l'unité d'un.plan de composition) et une infinie variété dans les détails. Cette variété crée une apparence de confusion, mais avec un ordre intime parfait. On dirait une de ces grandes nations fortement constituées dans lesquelles certains malheurs, certains abus résultant, par exemple, de la liberté individuelle ou de la séparation des pouvoirs, n'empêchent pas de reconnaître l'unité de l'ensemble, et expliquent même, si on les envisage de haut, certaines causes de stabilité et de vigueur.

Le sentiment de l'unilé de composition a toujours existé, d'une manière plus ou moins claire, dans l'esprit des naturalistes. Il naît de l'étude des rapports et se manifeste dans toute tentative de classification naturelle. Gœlhe l'avait conçu fortement. Geoffroy Saint-Hilaire en zoologie, de Candolle en botanique, l'ont développé, sans avoir la moindre connaissance des opuscules sur l'histoire naturelle de leur illustre devancier •. L'idée plus particulière de mon père, celle de la régularité du plan typique dans les végétaux, idée que Goethe a toujours repoussée, se rapproche des théories de Haùy* sur la cristallisation, et de la loi des proportions déterminées de Berzelius pour la composition chimique des corps. Ce n'est * pas tout à fait par hasard. Rien n'est dû au hasard dans la génération des idées, mais le lien qui les a unies à l'origine demeure souvent inconnu. On verra dans les Mémoires de mon père qu'il avait suivi dans sa jeunesse un cours de Haiiy, dont il connaissait bien les ouvrages, et qu'à la première notion de la découverte de Berzelius il fut saisi d'un véritable enthousiasme.

Théories, vaines théories que tout cela, diront beaucoup de naturalistes de notre époque, un scalpel à la main et l'œil à l'oculaire de leur microscope. Je ne suis pas de leur avis. Ces théories sont ce qui groupe les faits beaucoup trop nombreux pour nos intelligences limitées; elles enfont chercher de

' Voyez ma note, page 572.

• Remarque de M. Daubeny, qui a fort bien exposé les doctrines de mon père dans son éloge. {Edinhurgh philos. Journal, 1843.)

XrV PREFACE DE L EDITEUR.

nouveaux, avec une ardeur que la simple curiosité ne susciterait pas, enfin ce sont elles qui élèvent le plus les sciences et l'esprit humain. Sans cloute, en histoire naturelle les théories n'ont pas la précision qui se remarque dans les sciences physiques et mathématiques, mais elles sont bien de même importance, et, au fond, de même nature. Je renvoie pour cette question philosophique aux idées trés-justes que M. delà Rive* a développées à l'occasion précisément de la vie de mon père, et je reviens à la carrière scientifique de l'auteur des Mémoires par des considérations d'un ordre moins élevé.

La fusion de toutes les parties de la science et un emploi large de la discussion devaient conduire inévitablement à préférer la méthode dite naturelle. Celui qui rapprochait tout devait saisir les rapports les plus vrais, de la manière la plus complète. Celui qui aimait à discuter devait raisonner ces rapports et leur chercher des bases solides. Aussi a-t-il été l'apôtre le plus fervent des idées de Magnol, d'Adanson, de Bernard et Antoine-Laurent de Jussieu* sur le mode de classification à adopter pour des plantes. 11 a ét^rit la première flore d'un grand pays selon l'ordre des familles naturelles (Flore française, 1805). Les chapitres de la Théorie élémentaire sur cette méthode ont porté la conviction dans toule l'Europe, où régnait encore avec ténacité le système de Linné. Enfin l'auteur n'a pas cessé, jusqu'à la fin de sa vie, d'appliquer et de perfectionner judicieusement la méthode naturelle, soit dans le Systema, soit dans le Prodromus , soit dans une foute de mémoires, et voici le dernier trait qui le caractérise et que je veux citer : il a décrit lui-même une immense quantité d'espèces nouvelles et de genres nouveaux, de sorte qu'il a forcé les botanistes pratiques à suivre son langage et plus ou moins ses opinions théoriques par la multiplicité et l'importance des ouvrages de descriptions qu'il metlait entre leurs mains'.

En résumé, il a groupé et saisi toules les branches de la

' Éloge, etc., 2""' édition, page 266.

* Antoine Laurent de Jussieu lui écrivait, le 7 juin 1813, en accusant réception du volume de la Théorie élémentaire : « Vous êtes et serez un des « plus ardents propagateurs de l'ordre naturel et un ce ceux qui contribue- < ront le plus efficacement à faire abandonner les systèmes artificiels. »

^ Voyez aux Pièces justificatives les pages 495 à 518.

science qu*une marche inévitable avait trop isolées ; il a introduit largement la discussion sur les faits et les principes ; il a émis des idées nouvelles sur la manière de considérer les organes des végétaux, sur leur plan idéal et sur les causes variées de modifications à ce plan ; enfin, il a fait triompher la méthode naturelle de classification en la discutant, en la perfectionnant, et surtout en la pratiquant avec une ardeur extraordinaire et sur une grande échelle. Par toutes ces causes, il avait relevé la botanique dans l'opinion, et ce même titre scientifique supérieur dont je parlais il y a un instant comme une preuve de la réputation de Linné, il a été le second botaniste qui Tait reçu. Robert Brown, son contemporain, esprit vaste également, plus exact, mais moins actif, a été le troisième, et malgré la profondeur de quelques recherches des botanistes modernes, je doute qu'on en voie un quatrième aussi longtemps que durera la période d'analyse dans laquelle la force des choses nous a fait entrer.

Le caractère individuel et les circonstances qui ont environné mon père dans sa jeunesse et son âge mûr ont notablement contribué à ses succès. C'est à ce point de vue que les Mémoires expfiquent beaucoup de choses de sa carrière scientifique. Ils montrent sa passion instinctive pour l'étude, pour celle de la botanique en parlicuHer, son activité infatigable, son indépendance d'esprit, et celle qui résultait de sa position à Genève et de sa résidence habituelle hors des grands centres scientifiques et politiques. Appartenant à un très-petit pays, il avait pris l'habitude de penser à l'Europe, comme à sa véritable patrie, dans tout ce qui n'est pas de pur intérêt local, et l'Europe l'avait adopté d'autant plus volontiers qu'il n'était d'aucune des principales nations jalouses les unes des autres. Les petits pays rétrécissent les idées de ceux qui ont de petites idées, et élargissent au contraire indéfiniment l'espace pour ceux qui aiment à traiter librement de grandes questions. Gœthe était né dans le plus petit des Etats de l'Allemagne et Rousseau dans une des plus petites républiques du siècle dernier.

J'ai cherché à compléter les Mémoires par la publication de quelques documents, en particulier de lettres, qui se trouvent

à la fin du volume, dans les pièces justificatives. Celles de Cuvier, de Jean-Baptiste Say, de Chateaubriand, ont Te double intérêt de l'écrivain et de celui auquel elles sont adressées. Les lettres de mon père lui-même ont été choisies en vue de le faire mieux connaître tel qu'il était dans sa jeunesse. Elles font sentir, plus que ses Mémoires, rédigés entre quarante et soixante ans, de quelle exubérance de force physique, morale et intellectuelle il était doué à Torigine. Elles montrent aussi la grande infkience qu'il exerçait sur toutes les personnes en contact avec lui, mais* à cet égard, ni les lettres ni les Mémoires ne donnent une idée vraiment complète. Il faudrait pouvoir citer l'opinion de ceux qui l'ont vu de près comme ami, comme maître, comme collègue, ou qui l'ont rencontré seulement dans les salons. Leur nombre diminue chaque jour. Heureusement il reste une foule d'écrits qui renferment sur ce point des détails très-exacts, et je ne puis mieux faire que de renvoyer aux ouvrages et aux articles de journaux publiés sur mon père par MM. de la Rive, de Martius, Flourens, Brongniart, Dunal et autres savants, qui ont parlé de lui avec tant de vérité et d'amitié.

Genève, 1" novembre 1861.

Alph. DE Candolle.

J'ai toujours aimé les gens qui parlent d'eux : ce sont en général des gens de bon cœur et qui ont peu de choses à se reprocher ' , ou des bavards qui , disant plus qu'ils ne veulent, font connaître le cœur humain. L'une des premières règles de la conversation est de faire parler les gens sur ce qu'ils savent le mieux ou sur ce qu'ils aiment le plus : ces deux conditions se trouvent réunies au plus haut degré lorsqu'on les met à parler sur leur propre compte. Il est vrai que l'intérêt même qu'ils portent au sujet les engage souvent à une prolixité désolante, ou à des répétitions trop fréquentes des anecdotes de leur propre vie. Bien des personnes trouvent qu'elles achètent trop cher ce qu'elles peuvent apprendre par cette voie sur la morale ou l'intelligence humaine.

Mais si les opinions sont diverses quant à la conversation, elles m'ont paru unanimes sur l'intérêt des mémoires vraiment autographes. Le succès de la plupart d'entre eux le démontre, et les imitations même qu'on a si souvent tente d'en faire, soit sous forme de romans, soit sous celle de mémoires apocryphes, sont fondées sur l'opinion que les écri-

* « Le n'oser parler rondement de soy accuse quelque faulte de cœur, * d dit Montaigne.

vains et les libraires se sont faite du goût du publie pour ce genre d'écrits dans lequel un homme se montre à nu tel qu'il croit avoir été, ou habillé tel qu'il désire qu'on le voie. Sans doute, les mémoires ont beaucoup plus d'intérêt lorsque l'auteur y dit la vérité franche, mais les eiforts qu'il fait pour la déguiser sont aussi fort curieux et presque toujours inutiles : le naturel perce dans mille petits riens, souvent dans ceux qu'on a mis exprès pour donner le change.

J'ai donc toujours pris beaucoup d'intérêt à la lecture des mémoires autographes, et d'autant plus que leur auteur était dans une position plus voisine de la mienne. Ce n'est pas seulement à cause du charme du style que les Confessions de Rousseau ont eu tant de succès, c'est qu'il n'était ni roi, ni prince, et que la plupart des lecteurs pouvaient trouver certaines analogies entre sa position et la leur à telle ou telle époque : les mémoires de Marmontel, de Morellet, d'Arnaud, ceux de Gibbon surtout, font comprendre comment la médiocrité de la situation ajoute de l'intérêt, et compense, si j'ose le dire, la médiocrité des événements et même de la narration.

Ces considérations ont un peu contribué à me faire écrire mes propres mémoires : arrivé à un âge où l'on commence à se plaire dans le retour sur soi-même, j'ai dans mes moments de loisir trouvé quelque charme à me retracer ma propre vie. Ce n'est pas que j'aie l'idée de me livrer au public, mais j'imagine que ma famille, mes amis, pourront après moi trouver quelque intérêt à me lire ; que peut-être quelques fragments de mon manuscrit pourront servir à l'histoire des sciences ; qu'ils pourront du moins montrer à bien des jeunes gens ce que peut la persévérance de la volonté.

Je raconte avec un certain soin la marche de mes études et de mes travaux botaniques, parce qu'il ne serait pas impossible qu'elle pût servir à guider quelque jeune naturaliste. Mais je ne me borne pas à cette classe d'objets, la seule pour laquelle j'aie le droit de réclamer l'attention du public : je cherche à me décrire sinon tout entier, au moins en buste, comme on l'a dit d'une femme célèbre. Je conte aussi mes sottises: si j'en ai omis, c'est par le même sentiment qui m'a fait omettre aussi quelques bonnes choses, c'est qu'elles ne me paraissaient avoir aucun intérêt pour personne, pas même aujourd'hui pour moi. Malgré ces omissions qui, j'ose le dire, se compensent en bien et en mal, j'ai la conviction de m'être décrit tel que je me vois. Peutêtre me vois-je avec complaisance? C'est une maladie trop ordinaire aux hommes pour qu'on puisse en faire un grand crime à personne. Je dois dire cependant que j'ai cru me tenir en garde contre cette impression et je puis dire avec mon ami Montaigne, ceci est un Iwre de bonne foi, si tant est que ce soit un livre. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de m'excuser si le je tient beaucoup de place dans ces pages. Elles en sont à vrai dire composées, et ceux que ce/c' n'intéresse pas peuvent se dispenser de les lire.

J'ai commencé à écrire ces mémoires en 1821 et les ai continués dès lors à de longs intervalles. J'ai souvent interverti l'ordre des dates en écrivant et je le rétablissais ensuite par la transposition des feuillets. Cette circonstance expliquera comment il» se trouve des portions entièrement omises ou réduites au titre, et pourquoi dans bien des cas les allusions que je fais au moment où j'écris ne se suivent pas toujours dans un ordre chronologique. Si la mort ou

'i TRÉFACE DK l'aUTELR.

la maladie viennent me surprendre avant que j'aie achevé de remplir les lacunes laissées çà et là dans mon cadre, je pense qu'il n'est pas nécessaire d'en demander pardon à mes lecteurs, si j'en ai. — Les seuls auxquels j'aspire sont mon fils et mes petits-enfants. Peut-être aussi pourra-t-on tirer de ces feuilles les notes convenables à communiquer à quelques-uns de ceux qui seront obligés d'écrire mou éloge académique, non sans doute pour leur dicter une opinion quelconque, mais pour qu'ils connaissent la vérité des faits ' .

' D'après ce vœu de mon père, j'ai communiqué tantôt le manuscrit en entier, tantôt des extraits plus ou moins étendus, aux personnes qui ont bien voulu prononcer son éloge ou écrire sa biographie, par exemple, à MM. Flourens, de la Rive, de Martius, Dunal, etc. Il en est résulté plus d'exactitude dans les écrits publiés, sans que l'intérêt des détails du manuscrit lui-même en ait été diminué. (Alph. de C.)

De ma aaissance jusqa a idoq élablissemeDl à Paris. — 1778 à 1798. — Enfance el adolescence.

Page 1