NAISSANCE. FAMILLE
Je suis né à Genève, le 4 février 1778. Je cite cette date avec exactitude parce qu'elle a eu peut-être quelque influence sur mon sort. Linné était mort dans le mois de janvier; Haller et Bernard de Jussieu * quelques mois seulement avant ma naissance ; or, à cet âge heureux de la vie où aucune entreprise ne parait au-dessus de la dose d'activité dont on se sent animé, il m'est quelquefois arrivé de m'exhorter moi-même à marcher sur les traces de ces trois honunes célèbres et de tâcher de me persuader, tant bien que mal, que j'y étais destiné par le hasard de ma naissance. Ce raisonnement, dont je ne me dissimulais pas la fausseté, a jusqu'à un certain point contribué à me faire publier la Flore française pour imiter Haller, la Théorie élémentaire de la Botanique pour être digne de Bernard de Jussieu, et le Prodromus systematisi natvralis vegetabiUum pour remplacer l'ouvrage de Linné.
En commençant par cet aveu, ridicule peut-être, je donne dès la première page de cet écrit la preuve du désir que j'ai de m'y peindre avec franchise.
Mon père, Augustin de Gandolle descendait d'une des plus
« Linné, le 10 janv. 1778; Haller, le 12 décemb. 1777 et B. de Jussieu, le 6 novembre.
anciennes familles de la noblesse de Provence ; la branche cadette de notre famille subsiste encore à Marseille. Son chef, le marquis de CandoUe, est en ce moment consul à Nice (1823)*. Je me suis trouvé allié des principales familles provençales, telles que les Castellane, les Suffren, les D'Albertas, les Bausset, etc., et ces rapports n'ont pas laissé que de m'être quelquefois utiles ou agréables. L'un de mes ancêtres, Pyramus de Candolle, se fit protestant, quitta la France et vint se réfugier à Genève, en 1591, auprès de son oncle Bernardin de Candolle, qui avait été reçu bourgeois, en 1555, et membre du Conseil des Deux-Cents, en 1562. Il y fut de suite, et pour services rendus, reçu bourgeois et élu membre du Deux-Cents*; il se fit remarquer par une activité d'esprit et une variété remarquable de connaissances ; il fonda à Cologny ', puis à Yverdun, l'imprimerie Caldorienne *, où il imprima les premières ou
* U est mort depuis cette époque. Son fils, avec lequel nous avons eu le plaisir de soutenir constamment des relations d'amitié et de parenté, habite depuis quelques années à Versailles. (Alph. de G.)
' En passant à Grenoble il y vit M. de Lesdiguières, qui y commandait, apprit de lui et d'un officier appelé Lafin, le projet d'escalade que le duc de Savoie avait formé pour s'emparer de Genève. A son arrivée il en fit part au Conseil d'État. Ce plan ne fut repris et exécuté que plusieurs années plus tard, en 1602. Pyramus coitibattit alors dans les rangs des Genevois qui repoussèrent l'ennemi.
' Village près de Genève. (Alph. de C.)
^ Une branche de la famille de Candolle, établie à Naples, y a porté le nom de Caldora et y a joué un rôle important. {Note de Vauteur,) — J'ai constaté récemment pendant un séjour à Naples, au moyen de nombreuses pièces contenues dans les archives du royaume et des nobiUaires du pays, ce qui n'était pas complètement connu d'après nos papiers de famille, savoir que cette branche était arrivée à Naples en 1272, à la suite des princes de la maison d'Aigou. Le nom s'était altéré graduellement en Candola, CcUdola, Caldora, Giacomo Caldora, duc de Bari, mort en 1439, joua un grand rôle dans l'histoire du royaume de Naples à la fin du quatorzième et au commencement du quinzième siècle. Son fils lui succéda dans ses fiefs, et fut comme lui conétable, mais l'expulsion de la dynastie française ruina leurs descendants. Le dernier, Bérenger, troisième du nom, mourut par accident au passage d'une rivière, en 1550, étant encore jeune. (Alph. de C.)
l'une des premières traductions françaises de Tacite et de Xénophon; il établit plus tard à Yverdun diverses fabriques, grâce à une association avec l'avoyer de la république de Berne et la ville d'Yverdun, qui lui donna aussi sa bourgeoisie pour services rendus*. La mémoire de cet homme habile et actif est restée en honneur dans notre famille, et l'on y a conservé l'usage de donner aux aînés ce nom de Pyramus qu'il avait honoré. Depuis sa mort ma famille est restée à Genève dans un état de fortune médiocre. Mon père ayant fait le commerce de banque avec succès dans sa jeunesse, se voua vers l'âge de trente-deux ans aux fonctions publiques : il fut successivement auditeur , puis châtelain ; puis il fut appelé par le vœu public à la place de conseiller d'État dans des temps de troubles politiques. Il a été une fois syndic militaire et deux fois premier syndic de la république*. Il venait d'entrer dans le Conseil d'État lorsqu'il épousa M^e Louise-Éléonore Brière.
Ma mère était une fenune instruite, spiritueUe, gaie, bonne, douée de toutes les vertus et de toutes les grâces de l'esprit; elle a beaucoup contribué par ses aimables conversations à développer en moi le goût de la littérature et des sciences, et le seul défaut que je lui aie jamais connu a beaucoup, et je crois heureusement, influé sur la tournure de mon esprit : elle était vaine de sa famille, qu'elle regardait comme fort supérieure à celle de mon père, principale-
* Elle se montra moins bien lorsque les affaires commerciales de Pyramus ftu'ent en mauvais état. Les gens du pays qui y perdaient quelque argent et les autorités bernoises furent d'une rigueur scandaleuse vis-à-vis d'un homme qu'ils durent finalement tenir pour honnête et qu'ils firent mourir de chagrin. Ces détails, peu honorables pour les persécuteurs, étaient oubliés, et notre famille avait été de nouveau (en 1790) très-bien accueillie à Yverdun, quand un amateur de commérages les a récemment fait connaître. U va sans dire que cela n'altère en rien mes sentiments pour la ville d'Yverdun et pour l'immense majorité de ses habitants, mes compatriotes.
(Alph. de C.) ' La place supérieure dans l'ancien gouvernement de Genève.
(Alph. de C.)
s ^ LIVRE PREMIER.
ment en ce que par sa mère elle était petite-nièce de Le Fort, ministre de Pierre le Grand. Elle ne manquait aucune occasion de faire sentir cette prétendue supériorité à mon père, et celui-ci, qui jusqu'à l'âge de 48 ans n'avait point songé à revendiquer sa propre noblesse, s'en avisa alors et se fit reconnaître par ses parents et par le parlement de Provence. Mon père, je dois le dire, ne manquait aucune occasion de m'enseigner que le mérite seul fait la différence des hommes, que la noblesse n'est rien en elle-même, mais qu'elle donne à ceux auxquels le hasard l'a départie quelques petits avantages dans le monde et tout au moins le droit d'être au niveau de ceux qui y mettent de l'importance. Celle très-exagérée que ma mère et surtout sa famille y attachaient, les sages préceptes de mon père et les circonstances de mon temps, ont développé de bonne heure en moi un amour sincère et profond de la liberté politique, et un mépris, peut-être exagéré, pour tout moyen de fortune, de liaison ou d'avancement qui ne dépendait pas de mon propre fait.
Je suis né l'ainé de la famille et n'ai jamais eu qu'un frère, mon cadet de dix mois seulement. Mes plus anciens souvenirs remontent d'une manière assez distincte jusqu'à l'année 1781. Mon père était alors syndic de la Gardée et cette place était très-pénible dans une année qui fut marquée dans l'histoire de Genève par les plus violents déchirements: mon père y joua un rôle noble et utile. Placé parmi les chefs du gouvernement, il employait son influence à ramener à la fois le peuple à la confiance et à l'obéissance, les magistrats à la douceur, au patriotisme et à la déférence pour l'opinion publique*. Il a écrit le journal de cette année fatale pour la république, et certes quiconque lira ce dépôt
* C^était le titre du membre du gouvernement qui dirigeait l'administration militaire . ( Alph . de C . )
* n était de la portion du Conseil d'État qui inclinait vers les idées du parti des représentants. (Alph. de C.)
de ses pensées les plus intimes, ne pourra guère comprendre que douze ans plus tard il ait pu être condamné à mort comme ennemi du peuple.