JEAN-BAPTISTE SAY' A AUG.-PYR. DE CANDOLLE, A MONTPELLIER
Paris, iS jaio 1814.
Monsieur et bien cher ami,
Votre Théorie élémentaire de la botanique ne vous place pas seulement au premier rang des botanistes où vous étiez déjà par vos autres ouvrages, mais au rang des meilleurs philosophes. Je puis vous certifier qu'après Tavoir lue d'un bout à l'autre et après m*étre étonné que vous ayez pu me faire comprendre, à moi ignorant, tant de choses, il m*a semblé y voir un chef-d'œuvre d'analyse et de raisonnement. Ce sera un des caractères de notre âge que cette philosophie appliquée aux sciences, cette vue d'en haut qui permet de saisir, outre leur relation avec les autres branches de nos connaissances, la relation de toutes leurs parties entre elles. La rectification de leur langage, conduisant à la rectification de leurs idées, caractérise aussi leurs progrés modernes.
Je viens de profiter des circonstances pour mettre au jour la seconde édition de mon Économie politique dont MM. Juillerat et Encontre ont bien voulu se charger de vous porter un exemplaire. C'est un ouvrage tout nouveau, retravaillé pendant onze années, et où je crois avoir fixé les principes de cette science, dont j'ai fait, comme on le doit faire de toutes les sciences, une exposition de faits. Je puis dire : 'Voilà comment les choses se passent dam ce qui a rapport aux richesses des particuliers et de la Société. Je mets cet ouvrage sous votre protection. C'est vous qui ferez sa fortune dans le midi. Les philosophes accusent un peu les naturalistes et les géomètres de ne pas croire aux sciences morales et politiques, mais je crois que ce reproche ne pourfa bientôt plus s'adresser qu'à la vieille école des savants. La nouvelle sentira que les événements moraux s'enchaînent l'un à l'autre comme les événements physiques ; que
t Cette lettre est, du côté de J.-B. Say, le pendant de ce qae dit mon pèra (page 124) sur l'analogie de leurs méthodes de raisonnement. Le célèbre économiste avait une logique plus serrée ; le naturaliste, plus d'imagination. En échangeant leurs idées ils les complétaient. (Alph. de C.)
dans les premiers comme dans les seconds, il n'y a point d'effets sans eause ; que par conséquent on peut parvenir à assigner ces causes et à produire à volonté tels ou tels effets.
Il appartient à ceux qui, comme vous, Monsieur et cher ami, joignent de nombreuses connaissances à un solide jugement, et à une grande aptitude à la réflexion, d'être l'appui d'une doctrine d'où l'on peut attendre quelque amélioration dans l'ordre social. On prétend que l'homme ne vaut pas la peine qu'on l'éclairé ; mais c'est une pétition de principes : c'est parce qu'on n'en prend pas la peine qu'il ne vaut pas mieux. Et cependant on finit par rendre justice à ceux qui marchent en avant de leur siècle; on suit enfin à force de broncher les routes qu'ils ont indiquées et on les proclame de grands hommes. A la vérité il est souvent un peu tard pour qu'ils en jouissent, mais ils attrapent toujours par-ci par-là quelques bons moments. C'en sera un très-bon pour moi si vous prenez la peine de me parcourir. Cette édition est infiniment plus que l'autre digne de votre attention. Elle classera beaucoup d'idées que vous avez sans doute déjà, et j'ose dire qu'elle vous en découvrira quelques-unes. J'obtiens ici une approbation bien flatteuse de tous ceux dont l'approbation a quelque prix.
Du reste, si vous me demandez comment va le monde, je vous repondrai que nous sommes délivrés du cauchemar ' ; mais voilà tout. J'ai tort, nous'y avons gagné des processions.
Je vous prie, etc.
L'ARGHITRÉSORIER de l'empire, duc de plaisance, grand MAITRE DE