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RELATIONS DE SOCIÉTÉ

Je passai l'hiver de l'an vn, comme on comptait alors, soit de 1798 à 1799, dans un hôtel garni, rue Dauphine. Mon temps s'employait, soit à suivre un cours particulier d'anatomie humaine donné par M. Tyllaie à l'École de médecine, soit à travailler à l'Histoire des plantes grasses. Plus rapproché du quartier du monde, je commençai aussi à me Uvrer aux plaisirs de société: je me liai avec l'excellente famille du docteur de La Roche, qui m'accueillit avec une bonté parfaite; je fis par elle connaissance avec M"e Rath, dont je parlerai plus tard, avec la famille Say, puis avec la famille Torras, où je commençai à remarquer Mlle Fanny, dont j'aurai à parler beaucoup , puisque mon sort s'est trouvé dans la suite lié avec le sien. J'allais souvent dans la maison Delessert, où je commençais à être traité en ami, et dans la maison Bidermann, où je recevais un accueil aimable, et où je voyais aussi plusieurs hommes distingués. Mais de toutes les relations de cet hiver celle qui influa le plus immédiatement sur moi fut celle du docteur Aubert.

Genevois comme moi, étranger comme moi à Paris, voué à la médecine comme j'y paraissais destiné, il rechercha ma société, et me subjugua' par la grâce et la gaité de son esprit. Il revenait de Gœttingue, où il avait étudié, et il prétendit vouloir m' apprendre l'allemand ; mais il n'avait pas plus la patience d'enseigner que moi celle de l'écouter.

> Le mot est singulier, car au bout de très- peu de temps ce fut Aubert qui se trouva subjugué. «Tai vu des lettres de lui, adressées à des tiers, dans lesquelles il professait une grande admiration pour son jeune ami, qu'il avait surnommé Aristote. (Alph. de C.)

L'allemand fut bientôt abandonné ; il ne m'en est resté, à mon grand regret, que le stérile souvenir d'avoir épelé jadis le don Fiesco de Schiller dans sa langue naturelle. Nous dînions, Aubert et moi, chqz un petit restaurateur où se réunissaient plusieurs jeunes docteurs ou étudiants avancés en médecine ; c'est là que j'ai, à proprement parler, appris tout ce que j ai su en physiologie et dans les sciences médicales. Le diner se terminait presque toujours par quelques discussions animées et intéressantes sur les études communes aux assistants, et la gaité n'en écartait point la profondeur.

D faut avouer que nos relations avec Aubert ne roulaient pas toutes sur des sujets si sérieux. Mon nouvel ami m'entraînait à bien des sottises , me débarrassait de bien des scrupules et m'encourageait à quitter souvent le travail pour les plaisirs.

Ce fut alors que je fis une connaissance intime avec une femme dont je suis resté l'ami pendant toute sa vie, Mn^^ Sophie Gail. Je l'avais un peu connue à mon premier voyage, et je renouai avec elle une relation plus intime. Elle était sœur de M«^« Silvestre, chez qui j'allais souvent, et parente de plusieurs de mes amis. Elle avait une maison fort gaie, où j'ai fait connaissance avec une foule d'hommes remarquables parmi les savants, les gens de lettres et les artistes, qu'elle captivait par sa grâce, son esprit, sa bonté, et, il faut bien l'avouer aussi, par la facilité de ses mœurs. Cette liaison m'a valu des journées agréables, et m'a fait comprendre une partie de la vie du monde dont je n'avais alors qu'une idée confuse. M™^ Gail était un mélange de ce qu'un homme peut offrir de meiUeur dans le caractère joint à la finesse et à la grâce d'un esprit féminin. Je n'ai connu personne qui (à la beauté près) me donnât mieux l'idée de Ninon de l'Enclos, et fît mieux comprendre l'espèce d'empire que celle-ci exerçait. Indignement traitée par son mari, elle n'a jamais voulu le tromper. Quand elle

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n'a plus pu supporter ses mauvais procédés et avant quHui premier amant eût touché son cœur, elle l'a quitté, sans vouloir divorcer, et s'est livrée alors à ses goûts comme une personne qui se croit libre. Née avec tous les genres de talent; douée du génie de la composition musicale*; vive, spirituelle, brillante dans la conversation ; douce, bonne, charitable dans la vie privée; capable de tous les sacrifices de l'amitié, elle n'a eu que des liaisons honorables. Sa conversation m'a souvent élevé Tâme. C'est un genre de femmes hors de toutes les règles, qu'on ne trouve, je crois, qu'à Paris, et qu'on ne peut juger par aucune des formules ordinaires. Dans l'intensité de notre liaison, elle me contait toute sa vie, j'ai presque dit toutes ses folies ; je la grondais quelquefois vertement et pour son bien, mais tout en blâmant sa mauvaise tête je n'ai jamais cessé de Im être profondément attaché. Bien des années après ravmr perdue de vue, à raison de mon absence, j'ai rencontré à l'improviste, dans l'un de mes voyages à Paris, un convci qui entrait dans l'église des Petits-Pères, et à la suite duquel se trouvaient les artistes et les savants les plus remarquables ; c'était celui de Sophie Gail ! Je m'y suis joint en silence et j'ai payé un dernier regret à cette femme dont je fus l'un des plus sincères amis.

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