‹ MemoiresChapitre 20 sur 117 · DINERS CHEZ MADAME BIDERMANN · texte numérisé non relu

DINERS CHEZ MADAME BIDERMANN

Mes autres relations m'oflfraient d'autres genres d'intérêt. C'est pendant cet hiver que je suis devenu décidément commensal des dîners où la bonne madame Bidermann réunissait plusieurs hommes remarquables. Fille d'un ami intime de mon père, elle voulait bien m'y affilier, et dès lors, pendant cinq à six ans, j'ai fait partie de cette réunion. On y remarquait d'abord et pour ainsi dire conune chef de file, l'abbé Morellet, cet ancien ami de Turgot et de Voltaire, ce commensal de W^^ Geofifrin et du baron d'Holbach. Il me

représentait tout le règne de Louis XV. Placé au haut de la table comme le doyen (il avait alors 80 ans), affublé de son antique perruque ronde, très-occupé des bons morceaux, il ne rétait pas moins de la conversation, qu'il animait et dirigeait à merveille. Je l'ai entendu raconter une foule d'anecdotes curieuses sur l'ancien Paris, et il me semblait revoir en lui toute la société des philosophes du dix-huitième siècle. Plusieurs de ces anecdotes se retrouvent dans ses Mémoires, mais je soupçonne qu'ils ont été cruellement mutilés par les éditeurs, qui en ont retranché tout ce qui ne leur paraissait pas assez dévot. Voici, par exemple, une anecdote qui y manque et que j'ai entendu conter plusieurs fois à l'abbé. « Nous étions, disait-il, un soir, pendant mes études de Sorbonne, quatre camarades réunis dans une de nos cellules : c'étaient Cicé, qui a été depuis archevêque d'Aix, Brienne, depuis archevêque de Sens, Turgot et moi; nous causions des motifs qui nous faisaient embrasser l'état ecclésiastique. Les deux premiers, issus de grandes maisons, disaient qu'avec le crédit de leurs familles ils étaient sûrs d'arriver promptement aux premières dignités de l'Eglise, et trouvaient ce moyen de fortune assez séduisant. Moi, disait l'abbé Morellet, j'étais dans un cas différent, ayant peu de fortune, je trouvais le costume d'abbé assez commode pour paraître dans le monde et j'espérais bien y accrocher quelque prébende. Turgot était pensif, silencieux. Au bout d'un moment il prit avec vivacité sa calotte et la jeta à terre en s'écriant : Non, je ne porterai pas le masque toute ma vie. D quitta dès ce jour la Sorbonne et suivit la carrière administrative où tout le monde a connu ses succès. » C'est encore en vain que l'on cherche, parmi les pièces fugitives de Morellet, une homélie piquante et originale qu'il a composée sur le texte : oportet hereses esse (il faut qu'il y ait des hérésies), pour le maintien de la foi. Dans cet écrit il passait en revue toute l'histoire ecclésiastique avec une grande

érudition, jointe à une haute dose de ce genre de galté sérieuse que les Anglais nomment humour.

A la droite de l'abbé Morellet se trouvait un lautre personnage que sa date m'oblige d'appeler vieillard, mais que sa gaité et la jeunesse de sou esprit faisaient agréablement remarquer. C'était le bon, l'aimable Dupont de Nemours, l'ancien coryphée des économistes, l'ancien ami de Turgot^ celui dont Turgot avait dit « qu'il serait toute sa vie un jeune homme de dix-huit ans qui promettait beaucoup » et qui semblait tout occupé à vérifier cette spirituelle prédiction. Je voyais eu M. Dupont toute la bande des économistes, n\ais dépouillée de sa roideur. C'était l'ancienne urbanité française, ornée de quelques portions de solidité du dix-neuvième siècle. Ilien n'était piquant comme les querelles de nos deux doyens, et la diversité de leurs caractères en amenait souvent. « Ces jeunes gens, disait le logique Morellet, en parlant de Dupont, âgé de soixante-dix ans, ces jeunes gens, ont la tête trop vive; on ne peut leur parler raison. » M. Dupont n'était pas en effet remarquable par sa logique, mais beaucoup par sa grâce et sa bonté. Je lui ai entendu chanter sa petite chanson du Rossignol comme une plaisanterie, et je l'ai vu s'y attacher peu à peu coomie à une réalité. J'ai vu ses singulières opinions sur le langage et la sociabilité des animaux, commencer dans sa tête comme des jeux d'esprit, dont il devenait ensuite amoureux, et auxquels il prétait une existence, comme Pygmalion à sa statue.

A la gauche de notre abbé-président se trouvait d'ordinaire M. Lacretelle aine. C'était un homme respectable par sou caractère, sa conduite, ses opinions et son érudition, mais c'était aussi le mortel le plus ennuyeux qu'on pût trouver. Il était long, lent dans ses discours, et ne m'a laissé quelques souvenirs agréables que lorsqu'il parlait de Bufibn, avec lequel il avait été fort lié. Il m'a conté que le seul moyen d'être agréable â Buffon était de lui parler de ses ouvrages ;

il aimait beaucoup à questionner les nouveaux venus sur leur opinion relativement à ses divers morceaux, et jugeait par là de leur mérite. On était placé au premier rang dans son estime quand on n'hésitait qu'entre la peinture de l'âne et celle du cheval.

Ce brave Lacretelle se désolait souvent de ce que, malgré ses travaux,* il ne pouvait obtenir aucune place et végétait presque dans la misère : « je suis cependant, disait-il, ami du gouvernement consulaire et l'ai souvent loué et défendu. » Rœderer, qui était fréquemment dans ces dîners, lui dit un jour devant moi : il ne s'agit pas pour avancer de donner de l'appui au passé, il faut marcher à l'avenir, vous voyez que tout tend à l'hérédité, faites une brochure en sa faveur et vous ferez fortune. Mais, dit Lacretelle, c'est que ce n'est pas mon opinion. Ah ! répliqua Rœderer avec pitié, vous voulez faire fortune et avoir une opinion, cela ne se peut pas. Lacretelle garda son opinion et mourut pauvre.

Son frère, qui était aussi des nôtres, a suivi une route différente. Écrivain élégant, il s'était déjà fait remarquer le 16 fructidor par une opinion opposée à la révolution ; sous le Consulat il a été hbéral, sous l'empire, docile, sous la Restauration, ardent contre-révolutionnaire quand c'était la mode, puis libéral quand la mode a tourné. Quoique son style soit pur et agréable, il parlait peu dans nos dîners, soit par distraction, soit pour ne pas se compromettre. On n'avait point un tel reproche à faire à Lefèvre-Gineau, qui s'y trouvait aussi. Sa voix haute et glapissante retentit encore à mes oreilles. D l'employait d'ordinaire à des professions d'athéisme assez mal placées, mais assez curieuses. C'était un physicien médiocre, un homme du monde sorti du pays latin, d'ailleurs un homme loyal et honnête.

Nous vojîons encore dans cette société M. Maret, depuis duc de Bassano ; M. Méjan, qui quitta Paris pour suivre le prince Eugène en Italie, et quelques autres, moins assidus et moins remarquables.

C'était assurément une réunion curieuse que ce mélange de l'ancienne et de la nouvelle France, à une époque où aucune opinion ne dominait et où toutes les questions politiques ou religieuses se débattaient librement. Chaque jour j'entendais soutenir les avis les plus contradictoires et je formais mon opinion sous le feu croisé de ces batteries. Pendant les premières années de mon admission chez W^^ Bidermann j'écoutais, je parlais très-peu; j'étais d'ordinaire placé à côté de sa fille, Marie (depuis M"^^ Dupaty), et nous jugions à notre manière tous nos fameux commensaux, à peu près comme les petits jugent les grands, c'est-à-dire avec un mélange d'admiration et de sarcasme. Un incident com-mença à me mettre en évidence et à me délier la langue.

L'année où l'abbé Morellet eut quatre-vingts ans, il se trouva que notre dîner tombait sur le jour anniversaire de sa naissance, et au dessert il nous chanta lui-même une chanson qu'il avait composée à ce sujet Elle eut grand succès. M™^ Bidermann le pria de la lui donner par écrit: il s'y refusa obstinément : j'étais à côté de M^^® Bidermann, et je lui dis tout bas: tâchez de la lui faire répéter et je vous la donnerai. Elle demanda à l'abbé de la chanter une seconde fois. Celui-ci donna dans le panneau et répéta sa chanson. Au sortir de table je m'échappai dans un cabinet voisin, je l'écrivis tout entière, quoiqu'elle eût dix-huit couplets, et la présentai au café à la maîtresse de la maison. Cette chanson et une autre que j'escamotai de la même manière roulaient toutes deux sur la vieillesse de l'auteur, mais elles n'ont aucun rapport avec les deux autres sur le même sujet qui sont imprimées à la suite des Mémoires. Ce petit tour de force parut fort piquant et me mit à la vogue. Dès lors chaque fois que M. Morellet voulait chanter, il disait en riant: « Mais, faites sortir Candolle, parce qu'il me volera, » et en eflfet je n'y manquais^ pas. U était loin de m'en vouloir et savait bien que je ne ferais jamais de ces larcins aucun emploi qui pût lui déplaire. J'ai toujours retenu les chansons de Morellet quand je l'ai

voulu, parce que, bien qu'assez poétiques, elles avaient de l'ordre dans les idées. Tous mes eflTorts ont été vains pour retenir celles de Dupont de Nemours et de quelques autres.

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