VOYAGE A CHAMPAGNE
J'avais l'habitude d'aller chaque année faire une visite à mes parents. A l'un de ces voyages je voulus faire un détour pour voir les Vosges. Je partis de Paris, avec Bonnard, pour Nancy. Là je vis le Jardin botanique et le vieux Willemet, directeur de cet établissement. Ce que j'ai retenu de plus bizarre de mon passage à Nancy est une inscription qui était sur la porte Saint -Louis, dont le nom était alors porte de la Liberté. Je la citerai parce qu'elle donne une idée de l'époque.
Les Arts que les tyrans asservissaient ici Avaient à cette porte imprimé l'esclavage ; Le nom qu*à lui donner nous avons réussi En fait un monument qui dira d'âge en âge Que de la Liberté le siège est à Nancy.
10 prairial an II.
Après avoir vu les curiosités de Nancy, nous allâmes à pied à Dieuze, où j'étudiai avec intérêt les superbes salines. On n'y avait point encore trouvé les mines de sel gemme qui depuis ont tant augmenté leur importance, mais on exploitait l'eau salée à seize degrés. Bonnard était chargé de les étudier pour le Conseil des mines et en a rendu, si je ne me trompe, un compte qui a été publié. Je profitai de l'occasion pour me faire une idée de cette belle exploitation et j'en ai rédigé une notice détaillée qui se trouve encore dans mes journaux de voyage. A Dieuze nous vîmes l'ancien système des chaudières soutenues par des barres de fer (appelées bourbons) qui partaient d'en haut; à Moyenvic nous vîmes les premiers essais et nous admirâmes les avantages de la méthode bavaroise, où le fond de la chaudière est sou-
tena par-dessous au moyen de petits murs situés dans le foyer. Je profitai de cette occasion pour visiter les marais salés entre Dieuze et Moyenvic, et j'eus le plaisir d'y recueillir quelques plantes du bord de la mer, telles que la Sali-cornia herbacea (qu'on y confit sous le nom de Criste marine) et V Aster Tripolium,
Après avoir passé quelques jours à Dieuze et à Moyenvic, je me décidai à aller aux Vosges. Bonnard, Aug. Bontems, qui de l'école de Metz était venu nous joindre, et les jeunes gens et jeunes demoiselles de Moyenvic vinrent m'accompagner jusqu'à Baccarat, où je passai avec eux une journée fort gaie. Si j'avais le talent de J.-J. Rousseau, je pourrais en faire une relation qui ressemblerait à sa chasse aux cerises, mais le talent manque, et je ne suis pas d'ailleurs un assez grand personnage pour que l'on s'inquiète si j'ai mangé des cerises à Baccarat. Après cette station, je partis seul, à pied, pour aller visiter les Vosges et le Jura, portant mon bagage sur mon dos et décidé à faire l'essai de mes forces. Le premier jour je vins à Saint-Diez, puis à Gérardmer. Là, accablé de fatigue, j'imagine de calmer l'irritation de mes pieds en les mettant dans de l'eau à la glace ; j'en fus puni, car, le lendemain, lorsque je voulus me remettre en route, j'avais peine à poser le pied à terre sans douleur, et ce ne fut qu'avec difiiculté que je me traînai jusqu'à Remiremont ; je me couchai en arrivant, et un repos de vingtquatre heures répara mon imprudence. Je vins de là passer une journée à Plombières, ville bizarre par sa position, et célèbre par ses bains d'eau chaude, qui semblent ne devoir leurs vertus médicinales qu'à leur seule chaleur. Après avoir visité les bains et écouté toutes les sottises qu'on y débite à leur sujet, je m'amusai à faire quelques expériences pour en reconnaître la fausseté. L'eau thermale est à 52 degrés, et on prétendait qu'il lui faut autant de temps qu'à de l'eau froide pour arriver à l'ébullition : l'expérience me prouva qu'il lut fallait précisément le même temps qu'à de l'eau ordinaire
chanfiëe à 52 degrés. On disait aussi, et on dit presque dans toutes les villes de bains, que l'eau thermale se refroidit plus lentement que l'eau ordinaire ; l'expérience me démontra qu'elle mettait à se refroidir précisément le même temps qu'une même quantité d'eau chauffée au même degré. Tous les habitants de l'auberge où j'étais virent mes expériences, mais je ne doute pas qu'ils n'aient cru honorer leurs eaux en continuant à répéter les mêmes fables.
De Plombières j'allai visiter les mines de houille de Champagni. J'en parcourus les environs, et je passai à Béfort, Montbéliard et Saint-Hippolyte, sur le Doubs, sans incident qui soit resté dans ma mémoire.
De Saint-Hippolyte j'allai à. pied jusqu'aux Brenets, accompagné par une jeune et jolie veuve, nommée Sophie Simonin, qui me fit paraître la route agréable et courte, car elle avait l'esprit fort au-dessus de l'état de guide. Des Brenets, premier village neuchâtelois, je parvins à Champagne, chez mon père, toujours voyageant à pied, et portant sur mon dos un paquet de plantes qui arrivait à un poids considérable. Le dernier jour, je fis seize lieues au travers des montagnes. Je me sus gré de mon zèle, quand je trouvai mes parents, auxquels mes lettres de Nancy n'étaient , point arrivées, en proie à une vive inquiétude. Je les embrassai avec joie, et je me rappelle que, loin d'être fatigué, je passai la soirée à me promener dans le salon en causant avec eux. Je n'avais pas la goutte (comme aujourd'hui, 1827), et j'ai peine à croire que c'est de moi que je raconte ceci.
Je passai environ un mois avec ma famille, retrouvant avec plaisir cette bonne vie de Champagne. J'y fis connaissance avec une jeune dame, M^^ l***^ Bretonne, de Saint- Pol-de-Léon, qui y était venue avec mon oncle Briere- Martin. C'était une jolie femme de vingt-quatre ans, d'une conversation piquante. Elle devait retourner à Paris. Mon onde me demanda comme un service de faire le voyage
avec elle, et je fus assez bon pour y consentir. Ce voyage fut un des plus agréables et des plus originaux que j'aie jamais faits.