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PREMIÈRE PRÉSENTATION A L'INSTITUT

Cet honible assassinat fut commis dans l'été de 1800. U me priva d'un protecteur zélé, qui, bien que dur et disgracieux pour tout le monde, avait toujours été pour moi d'une rare complaisance. Sa place fut disputée par MM. Labil-

* Seconde, si Ton compte Tiadication fiute en 1799 par la section (§10), d'après l'ancienne forme des élections. (Alph. de C.)

lardière et de Beauvois, l'un et l'autre mes aînés d'un grand nombre d'années. Je n'avais nullement l'idée d'y prétendre, mais comme la forme de l'élection de cette époque exigeait une triple présentation faite à l'Institut par la classe des sciences, je sollicitai, de l'avis de M. Desfontaines, et j'obtins sans difficulté la troisième place. En la demandant, je témoignai à tous les académiciens combien il me semblait juste que la place fût donnée à M. Labillardière. Non-seulement ses ouvrages étaient plus nombreux et meilleurs que ceux de Beauvois, mais il y avait un droit acquis : lors de la première formation de l'Institut, il avait été nommé, quoique absent; mais Ventenat, qui avait envie de la place, et pour lequel tous les moyens étaient bons, fit répandre le bruit qu'il était émigré. A ce titre, alors réprouvé, sa nomination fut cassée, et Ventenat le remplaça, car Labillardière était alors en prison à Batavia, pour n'avoir pas voulu se déclarer émigré et coopérer aux malversations du capitaine qui remplaça M. d'Entrecasteaux. En sollicitant pour M. Labillardière, je remplissais un devoir de justice, j'étais agréable à M. Desfontaines, et me faisais un ami d'un homme qui aimait très-peu de personnes et qui m'a dès lors toujours soutenu. Il fut en effet nommé, mais le concours ne fut pas pour moi sans honneur. Je lus, outre les mémoires que j'ai cités tout à l'heure, une dissertation sur la végétation du gui, produit d'expériences faites à Champagne dans ma première jeunesse. L'occasion me décida à les publier, et peut-être aurais-je mieux fait de les répéter et d'en retarder la publication, qui eut cependant quelque succès. Dans le cours des visites que je fus dans le cas de faire, je me rappelle celle à Adanson. Cet ancien rival de Linné et de Bernard de Jussieu, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, était tombé dans une espèce de demi-folie tranquille qu'on pouvait appeler une légère déviation de ses grandes facultés, ou, si l'on aime mieux, une exagération de l'excentricité et de la bizarrerie qu'il avait toujours montrées. Il

avait entendu mon mémoire sur la lumière et m'accudllit très-bien ; il me dit que je méritais la place quant aa talent, mais que l'injustice faite à M. Labillardière obligeait à le nommer; il sortit alors son agenda, et m'inscrivit pour me donner sa voix lors de la première place qui viendrait à vaquer. Je pensais bien, et cette idée m'attristait, que ce serait la sienne. Dans sa manière vive de s'exprimer, il me disait « qu'il fallait bien distinguer les botanistes qui savent réfléchir et les botanistes qui ne savent que recueillir; on devrait, disait-il, dans les voyages de long cours, adjoindre toujours cinq ou six botanicaux à chaque botaniste. » En parlant des professeurs du Jardin des plantes : « Bah, disait-il, ce sont mes élèves à la quatrième ou cinquième génération ! » A l'occasion de quelques travaux modernes qu'A ignorait entièrement, il étendit sa main avec les doigts tout ouverts, et me dit : « Monsieur, voilà les grands chemins de la science, je n'ai pas besoin de chemins de traverse. » H me reçut dans un petit jardin entouré de murs et au milieu duquel il avait fait élever une pyramide de terre à quatre pans pour y planter les mêmes végétaux sur quatre faces, et observer, disait-il, l'influence des vents cardinaux sur la végétation. Partout on retrouvait en lui les restes d'un homme de génie que la vieillesse et un peu de folie avaient réduit fort au-dessous de lui-même.

§ 17. SOCIÉTÉ PHlLOMATfflQUE.

Le premier résultat de ma présentation à l'Institut fut de me faire recevoir membre de la Société philomathique, en remplacement de Ventenat, qui l'avait quittée. Je fus aussi appelé de suite à le remplacer comme membre de la commission du Bulletin. Cette société était alors la pépinière de l'Académie des sciences, et la commission était composée de ses membres les plus distingués. Je me trouvai, dans cette petite réunion, intime collègue de MM. Alex.

Brongnîart, Duméril, Cuvier, Biot, Lacroix et Sylvestre. Nous nous réunissions chez l'un de nous le samedi soir^ après la séance de la société. Dans cette première époque, nous y lisions et discutions les morceaux destinés au Bulletin; puis, après le travail, nous prenions du thé ensemble et causions familièrement A mesure que nous avons passé de l'état de célibataires à celui d'hommes mariés, nous y avons introduit nos femmes; puis nous avons cessé d'y lire nos extraits, puis nous avons cessé même de faire le Bulletin, et nous avons continué à nous réunir le samedi. iC'est par suite de cette habitude que M. Cuvier continua longtemps encore des réceptions le samedi, bien différentes de celles du Bulletin ; mais je reviens à 1800.

Notre réunion était composée d'amis intimes et de savants zélés. Non-seulement j'appris beaucoup avec eux, mais j'eus le bonheur de gagner assez promptement leur amitié. Plusieurs sont restés au nombre de mes plus intimes relations, et je dois dire quelques mots sur ces hommes distingués avec lesquels je me trouvai associé*.

Celui de tous mes confrères du Bulletin que, dès cette époque, je distinguai comme un véritable ami, et dont le temps m'a fait toujours mieux apprécier le cœur, est l'excellent Duméril. Il est l'idéal du caractère franc qu'on attribue aux Picards. C'est un ami sûr et dévoué que j'ai toujours trouvé prêt à me seconder et à me rendre service à moi et aux miens ; jamais aucun nuage n'a altéré notre liaison, qui s'est resserrée lorsque plus tard les relations amicales de ma femme avec M™^ veuve Say * décidèrent celle-ci à épouser Duméril. U était chef des travaux anatomiques de l'école de médecine, et devint ensuite professeur et membre de l'Académie des sciences. Duméril est remarquable par la

* Les jugements que voulait donner ici mon père sur ses meilleurs ami» scientifiques sont restés incomplets. On le regrettera après avoir lu ceux qui suivent^ relatifs à Duméril, Cuvier et Lacroix. (Alph. de C.)

' Née de La Roche et veuve d'un frère de J.-B. Say. (Alph. de C.)

clarté de ses idées, la variété et l'exactitude de ses connaissances en histoire naturelle, plus que par des principes théoriques; c'est un homme pratique, dont les ouvrages élémentaires ont eu du succès, mais qui après avoir entrevu ^quelques-unes des lois relatives à la symétrie organique, telle que l'analogie du crâne avec les vertèbres, semble avoir reculé devant leur immensité. Ses principaux services sont relatifs à l'enseignement et surtout aux encouragements qu'il sait donner aux jeunes gens. Le cœur, dans ce genre d'influence, est encore plus essentiel que la tète, et quoique celle de Duméril fût remarquable par la clarté et la promptitude du jugement et du coup d*œil, il est bien plus remarquable encore au point de vue de ses qualités morales '.

Cuvier, qui a été dans l'origine l'intime ami de Duméril, avait une manière d'être entièrement difiérebte^ et il serait difficile de trouver deux personnages qui eussent moins d'analogie. Né à Montbéliard et élevé à Stuttgard, Cuvier a quelque chose de la gravité et même de la roideur allemande. Placé quelque temps dans une position subalterne*, il s'est efforcé dès sa jeunesse de le faire oublier par la dignité de ses manières, mais le monde savant au moins n'oubliera jamais ce séjour en Normandie où il a fait, sur les mollusques, les beaux travaux qui ont commencé son illustration. Appelé ensuite au Jardin des plantes comme suppléant du vieux Mertrud, il dut cette place à l'amitié de Geoffroy, et dépassa promptement son protecteur. Par suite de cette position, il entra dans l'Institut à sa formation, et y acquit bien vite le crédit qui résulte d'un grand talent, joint à une habile ambition. A l'époque où les places de secrétaire étaient annuelles, il prévit qu'elles redeviendraient

* Le respectable et exceUent M. Duméril est mort le 14 août 1860, âgé de quatre-vingt-sept ans. Un de ses fils lui a succédé conune professeur aa Jardin des plantes, et jouit également de l'estime et de la considération de tous ceux qui ont l'avantage de le connaître. (Alph. de C.)

* Instituteur dans une famille noble en Normandie.

perpétuelles, et s'arrangea de manière à en remplir mie presque continuement par lui-même ou pour d'autres, de telle sorte qu'il se trouva en position de l'avoir sans contestation lorsqu'elle devint permanente et bien rémunérée. Dès quil eut fait ces premiers pas, toutes les places lui échurent comme d'elles-mêmes, et nous l'avons vit graduellement professeur aux Écoles centrales, au Collège de France, au Jardin des plantes, inspecteur, puis conseiller, puis chancelier de l'Université, conseiller d'État, baron, pair de France, etc., etc. Son talent, son aptitude à tout savoir et à tout faire le rendent propre à toutes les fonctions ; il y porte une méthode, un ordre, une facilité de travail et de rédaction, une connaissance des détails et de l'ensemble, un amour sincère de la justice et un désintéressement qui le font remarquer et admirer.

Cuvier peut être justement comparé à Haller, auquel il ressemble autant que la différence des nations et dès époques le permet. Tous deux étonnent par leur capacité extraordinaire pour apprendre, connaissant également bien les sciences naturelles et historiques, avides des faits positifs sur tous les sujets, doués d'une mémoire extraordinaire et d'un esprit d'ordre remarquable, susceptibles d'un grand labeur et doués cependant de beaucoup de facilité. Mais à côté de ces admirables qualités, on peut remarquer que ni l'un ni l'autre n'a eu l'esprit inventif; ils ont très-bien vu les faits, mais n'ont jamais pensé à les lier par une théorie propre à en faire deviner ou découvrir d'autres. Leur caractère avait des rapports même hors des sciences : l'un et l'autre aimaient le pouvoir, et ont sacrifié au désir d'avancer dans la carrière politique un temps précieux; l'un et l'autre aimaient la lecture avec passion, même dans les heures que l'on destine communément aux repas et aux relations de famille ; l'un et l'autre ataient une conversation froide et dédaigneuse pour ceux qui ne leur inspiraient pas d'intérêt, piquante et profonde pour ceux qu'ils en ju-

geaient dignes ; enfin l'un et l'autre avaient un certain mépris pour cette classe d'idées qu'on nomme idées libérales^ et tenaient au parti aristocratique. L'énormité de leur tête leur donnait même une certaine ressemblance physique. En. un mot, il serait diflScile de trouver deux honunes supérieurs plus exactement semblables entre eux, et les amateurs de métempsycose pourraient dire, si les époques le permettaient, que l'âme de Haller a passé tout entière dans le corps de Cuvier.

Avec moi, Cuvier a toujours été parfait. Plus âgé de neuf ans et plus avancé dans la carrière, il a été constamment un protecteur bienveillant et un ami sincère. Malgré de grandes disparates dans la manière de voir, et la politique du temps, et la conduite de la vie, et même quelques parties théoriques des sciences naturelles, nous avons toujours vécu dans une intimité sans nuages. Cette intimité ne s'est pas altérée pendant ses querelles avec Geoffroy, quoiqu'il sût que mes opinions penchaient un peu vers celles de ce dernier.

Le géomètre Lacroix était un vrai philosophe du dixhuitième siècle, un républicain de l'école de Condorcet, un ennemi des grands et de leurs flatteurs ; il réunissait la gaitè d'un enfant à la morosité d'un vieillard déçu; la facilité, la grâce et la bonté d'un homme aimant avec la bouderie et la brusquerie d'un grognon. C'était un homme de bien dans^ toute l'étendue de ce terme, mais un homme étranger à la^ vie du monde. Le caractère du misanthrope de Molière, que j'avais souvent cru de pure invention, s'est trouvé réalisé k mes yeux quand j'ai connu Lacroix. C'est un ami dévoué qui se donne tout entier à ceux qu'il aime, et ne délibère jamais sur ce qu'il croit les devoirs de l'amitié. J'en ai plusieurs fois éprouvé les effets, et j'ai conservé pour ce bon géomètre bien plus d'affection que la rareté de nos relations habituelles ne semblerait l'indiquer'.

Dans la réunion à laquelle je me trouvais associé au Bul--

* Lacroix est mort en 1843. (Alph. de C.)

JEUNESSE. — PARIS. iOl

letin de la Société philomalhique, j'étais le plus jeune d'environ dix ans. J'étais aussi moins avancé que mes collègues dans la cairière des places, qui était leur but commun, et qui devint bientôt le mien quand, une fois marié, je commençai à sentir l'utilité de l'argent, dont je ne m'étais jamais douté jusque-là. Leur exemple et leur conversation m'en inspirèrent le désir; en même temps, leurs conseils et leur protection me furent utiles à ce point de vue. J'ai appris dans cette société à connaître les hommes et les mobiles cachés de bien des choses. J'y ai aussi beaucoup appris d'histoire naturelle, et je crois que sans cette réunion il m'eût été impossible de faire plus tard des cours de zoologie, science que j'ai à peine apprise autrement que par la conversation. J'ai vu éclore et entendu discuter entre amis éclairés tous les travaux de Cuvier, de Duméril^ de Geoffroy, etc., et quand plus tard j'ai relu leurs ouvrages, ils me faisaient l'effet de perpétuelles réminiscences. Cette réunion de gaité, de commérage et d'instruction nous était très-précieuse , et nous ne la manquions presque jamais. Elle reste encore dans mon souvenir comme une des choses les plus agréables de ma vie.

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