‹ MemoiresChapitre 23 sur 117 · TRAVAUX BOTANIQUES DIVERS · texte numérisé non relu

TRAVAUX BOTANIQUES DIVERS

A l'approche du printemps Aubert partit pour l'Angleterre, d'où il rapporta le premier en France le virus de la vaccine, importation dont on a fait honneur à d'autres et qui lui appartient en entier. Je quittai la rue des Poulies, et retournai à ma maison de campagne de la rue Copeau. Je m'y livrai avec passion à Tétude de la botanique, favorisée par le voisinage du Jardin des plantes et de l'herbier de M. Desfontaines. A cette époque, j'examinai la nature et le rôle des poils scarieux qui composent les aigrettes, les chevelures, les barbes, etc., des composées et de plusieurs autres plantes; je rédigeai même un mémoire à ce sujet, mais entraîné par d'autres idées, je ne l'ai point publié. Des opinions tout à fait analogues ont été émises par M. Cassini vingt ans plus tard, et le travail de ma jeunesse est devenu dès lors presque inutile. J'en ai seulement tiré quelques mots qui ont trouvé place dans V Organographie et la Physiologie. Ce fut encore dans ce temps que je fis connaissance avec M. Mirbel. Il arrivait de Tarbes, où il avait suivi les cours de Ramond. Il savait alors peu de botanique, mais il annonçait de l'esprit et des talents. Je me hai avec lui. n venait souvent déjeuner chez moi. Nous causions botanique; j'avais deux ou trois ans d'avance sur lui, et j'étais naturellement communicatif ; je lui fis part de plusieurs idées , nouvelles pour lui, et dont quelques-unes l'étaient pour la science. Elles parurent l'intéresser, car j'en retrouvai une grande partie dans les éléments de physiologie qu'il publia peu d'années après ; telles sont la distinction des feuilles séminales et primordiales, l'importance de l'étude des nervures principales des feuilles, etc. Appelé à rendre un compte succinct de cet ouvrage dans le Bulletin philomathiquej je me div^tis à ne citer que les idées que j'avais suggérées à l'auteur; je n'en revendiquai aucune, et ne

sais pas même s'il s'est aperçu de cette petite malice. Je dois dire que je ne prétendis point, même alors, que ce fût un plagiat volontaire, mais il arrive souvent dans les sciences qu'on s'approprie, sans s'en douter, ce qu'on a entendu dire. Cette circonstance éveilla ma propre attention sur la justice rigoureuse que j'ai désiré rendre à tous ; la force de ma mémoire, et surtout le soin que j'ai eu très-jeune de noter les faits et les idées nouvelles que j'entendais dans la conversation, m'ont mis à même de pouvoir, bien des années après une conversation, citer exactement celui de qui j'avais appris un fait ou une opinion quelconque. Cette habitude de justice m'a fait beaucoup d'amis, et j'ai eu souvent des remerciements de gens cités par moi, qui euxmêmes avaient oublié ce qu'ils m'avaient dit.

Je travaillai alors avec ardeur à l'observation des pores corticaux^. Tous les jours, je consacrais deux heures à les étudier au microscope. Ce travail est un de ceux auxquels j'ai mis le plus de soin ; je lus à la fin de l'été un mémoire sur cet organe devant la classe des sciences de l'Institut; malheureusement personne ne s'occupait alors à Paris d'anatomie végétale, et mon mémoire eut moins de succès qu'il n'en méritait. J'en insérai un extrait fort abrégé dans le Bulletin philomaihique : le mémoire lui-même fut imprimé dans le premier volume des savants étrangers de l'Institut, mais cette collection ayant mollement continué, ce volume, et par conséquent mon mémoire, sont restés comme oubliés dans la poussière des bibliothèques.

Je fus entraîné, je ne sais plus comment, à m'occuper du sommeil des plantes. Je commençai par rechercher si l'action de l'air y était pour quelque chose, et je fus sur-lechamp conduit à la négative en plaçant sous l'eau des plantes à feuilles ou à fleurs donnantes, et en voyant que leur sommeil s'y manifeste comme à l'ordinaire. Ces essais et quelques autres observations me conduisirent à penser que

* Les Stomates. (Alph. de C.)

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la lumière avait la part prépondérante dans le phénomène. J'imaginai alors une série d'expériences et d'observations propres à le vérifier, et je voulus entre autres moyens essayer l'eflEet de la lumière artificielle. J'obtins de M. Thouin un caveau de l'une des serres du Jardin des plantes trèsconvenable à ce projet; j'y disposai des quinquets pour obtenir de la lumière aux époques qui convenaient à mon but ; j'y transportai des vases de la plupart des plantes dont les feuilles ou les fleurs étaient susceptibles de sommeil, et je me dévouai pendant trois semaines à les observer presque continuellement. Ne pouvant toutefois sufiire à une assiduité aussi complète, j'eus recours à mon jeune ami François de La Roche pour m'aider dans cette surveillance. Il voulut bien me remplacer pendant le peu d'heures que je donnais au sommeil ou à prendre de la nourriture ; tout le reste du temps, je surveillais attentivement mes lampes et mes plantes. Dès que l'une de celles-ci présentait un mouvement, je l'inscrivais sur un registre et j'allais immédiatement voir dans le jardin, soit de jour, soit de nuit, si la plante de même espèce, livrée au cours naturel des choses, présentait un état analogue ou difiFérent. Tantôt je donnais à mes plantes de la lumière continue, tantôt je les éclairais la nuit et leur donnais l'obscurité le jour ; tantôt je combinais, tantôt je séparais les effets de la lumière et de la chaleur. Ces expériences m'intéressaient vivement, et j'avais le plaisir de voir MM. Desfontaines et Thouin y prendre aussi un grand intérêt; ils venaient souvent les visiter, et me tenaient compagnie durant les longues heures de la soirée et bien avant dans la nuit.

Ces soirées passées au jardin me donnèrent occasion de voir des réunions chez M. Thouin, composées de sa famille, du peintre van Spaendonck, de M. Desfontaines, de Faujas Saint-Fond et du directeur Lareveillère-Lepaux, réunions originales, où l'un des cinq rois de la France d'alors venait se délasser de la représentation chez le

jardinier en chef du Jardin des plantes. De cette époque date l'amitié que M. Thouin n'a cessé de me témoigner, et l'habitude que prirent les employés du jardin de me considérer comme étant de la maison, circonstance qui m'en a rendu le séjour agréable et a facilité tous mes travaux subséquents.

Je lus le récit de mes expériences et de leurs résultats à la classe des sciences de l'Institut. Cette lecture eut un véritable succès ; le rapport fut très-favorable, et je fus dès ce jour considéré par plusieurs des membres de ce corps comme un physiologiste destiné à devenir un jour leur collègue. Les résultats de ces expériences avaient en eflfet quelque chose de merveilleux, même pour le vulgaire: j'avais coloré en vert des plantes étiolées, comme le fait le soleil; j'avais changé à ma volonté l'heure du sommeil et du réveil de certaines fleurs, telles que la belle-de-nuit, ou de certaines feuilles, comme celles de la sensitive ; j'avais démontré les effets de l'habitude dans les végétaux, etc. J'eus quelque temps après le plaisir de voir Delille célébrer ces expériences dans son poëme des trois règnes de la nature, et je puis dire que je n'ai jamais passé quelques semaines d'une manière aussi intéressante et qui m'ait procuré autant de réputation. Ce fut mon début comme physiologiste, car quoique mon travail sur les pores corticaux ait précédé celui-ci, sa lecture n'eut lieu qu'un peu après, à l'occasion du concours auquel l'assassinat de L'Héritier donna lieu.

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