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COURSES A CHAMPAGNE ET AUX ALPES

De temps en temps, et à peu près une fois chaque année, je quittais cette vie active de Paris pour aller faire une visite à mon pays et à ma famille. Je jouissais beaucoup de me retrouver à Champagne, le lieu du monde dans lequel, à tout compter, j'ai été le plus heureux, soit à cause de rage où je l'habitais, soit parce que le calme, lorsqu'il succède à une vie très-occupée, semble être le bonheur, ou que je jouissais vivement de la joie que mes parents avaient de me revoir. Je ne me rappelle pas bien exactement les détails de ces voyages, et il serait possible que je les eusse un peu intervertis dans mon récit ; mais ma chronologie n'est bien importante pour personne, et ceux qui la liront (si quelqu'un la lit) me pardonneront bien ces graves erreurs. L'un des voyages dont je parle m'a laissé un souvenir marquant, c'est celui que je fis en 1801 pour régler avec mon père ce qui tenait à mon mariage.

Je fus entraîné par mes amis de Genève à aller faire une course à Chamounix, lieu remarquable, que je ne connaissais point encore. Nous partîmes huit ensemble, Girod, les deux Picot (les aînés), M. J.-A. Ûeluc, et quelques autres. Nous arrivâmes à Servoz et de là nous nous dirigeâmes sur la gauche. Nous visitâmes le plateau de Pormenaz, qui est un des points de ces montagnes les plus riches en plantes : nous vînmes coucher aux chalets de Villy, espèce de village d'été, au pied du Buet. Il n'est habité que par des femmes. Les hommes restent dans la plaine pour les travaux des champs et ne viennent que le samedi soir apporter à leurs femmes du pain et du bois, car les chalets sont situés au-

dessus de la région des forêts. Ces femmes, tout occupées du soin de leurs bestiaux, nous reçurent fort bien, et quand elles virent que nous ramassions des fleurs elles allèrent en chercher de tous les côtés, de telle sorte que le devant de notre maison en était jonché. On nous avait abandonné un chalet tout entier pour notre hôtel ; ces habitations sont construites en blocs de granit entassés, qui ne sont liés par aucun ciment, de sorte que la clarté, le vent, la pluie, le froid passent librement au travers des murailles. Après avoir rangé nos plantes nous nous couchâmes sur le plancher, c'est-à-dire sur la terre, et nous nous endormîmes comme on le fait à vingt ans, quand on a marché quinze heures dans la journée. Une pluie à flots vint nous réveiller et nous nous trouvâmes complètement dans la boue. Nous fîmes du feu et nous passâmes notre temps à nous sécher d'un côté pendant que la pluie nous arrosait de l'autre.

Le lendemain nous vîmes que le mauvais temps conti^ nuait de telle sorte qu'il n'aurait pas été possible de monter au Buet de plusieurs jours. Nous prîmes alors le parti de quitter les chalets de Villy, de passer le Brévent, et d'aller à Chamounix. Nous partîmes, et nous arrivâmes par une pluie à verse. Le passage sur le Brévent où, pour la première fois, j'aperçus la neige rouge, sans lui donner une attention suflisante, ne fut ni exempt de fatigue ni de quelque danger, à raison du mauvais temps. Enfin, après six ou sept heures de marche, nous arrivâmes non-seulement mouillés jusqu'aux os, mais ayant toutes nos valises percées jusqu'au centre. Dans cet état de choses, nous fîmes allumer un grand feu, nous nous dépouillâmes de nos habits, et nous fîmes sécher nos corps et nos vêtements en riant comme des fous. Les gens de l'auberge, qui riaient aussi de notre état, venaient les uns après les autres nous apporter leurs habits pour nous vêtir. Nous acceptions tout, et ce fut dans cette mascarade digne du carnaval que nous fîmes le souper le plus gai que l'on puisse imaginer.

Nous passâmes quelques jours à Chamounix à visiter le Montanvert, la Mer de glace et tous ces lieux si remarquables par le contraste des rigueurs du pôle et des moissons les plus fertiles, de la nature la plus agreste et la plus sauvage avec les traces d'une civilisation éclairée. Comme botaniste et comme amateur des spectacles de la nature, je ne pouvais me lasser d'admirer cette vallée si célèbre et si digne de célébrité. Je fis alors un certain nombre d'observations sur les plantçs alpines, qui ont trouvé plus tard leur place dans la Flore française.

Après avoir exploré les environs immédiats de Chamounix, nous entreprîmes ce qu'on appelle le tour du Mont- Blanc. Nous remontâmes la vallée de Saint-Gervais, qui n'avait pas encore la célébrité qu'elle a acquise par l'établissement des bains, mais qui la méritait déjà par son aspect pittoresque. Nous vînmes coucher au chalet du mont Jovet, où nous trouvâmes un chasseur qui venait de tuer un chamois. Nos provisions étaient maigres, et notre appétit très-irrité par une course de quinze heures. Nous dépeçâmes le chamois et le inîmes bouillir dans une vieille marmite ; ce repas improvisé reste dans mon souvenir comme l'un des plus exquis de ma vie, et je voudrais savoir comme Brillât-Savarin, auteur de la Physiologie du goût, homme de bonne société, que j'ai jadis connu, le faire savourer à mes lecteurs.

Le jour suivant nous franchîmes le col du Bonhomme, et vînmes descendre dans l'Allée blanche ; cette route, faite en grande partie sur les neiges étemelles, est fatigante, mais très-curieuse. Elle l'était surtout pour moi, qui n'avais point encore parcouru les hautes sommités alpines. Nous eûmes une occasion curieuse de juger des erreurs visuelles que l'on peut faire dans ces localités. Au moment où nous arrivâmes au sommet, nous vîmes de loin le lac Combal, et tous à la fois nous jugeâmes qu'il devait y avoir trois quarts de lieue de distance pour y arriver. Nos guides, accoutumés

à cette erreur, nous engagèrent à faire quelques pas de plus; alors nous jugeâmes qu'il y avait au moins trois heures. C'est que, dans le premier cas, nous ne pouvions voir la distance qu'à vol d'oiseau, et que dans la seconde position nous pouvions estimer le chemin interposé et en mesurer la longueur. L'herborisation de l'Allée blanche m'intéressa vivement ; cette localité est restée dans mon esprit comme la plus riche et la plus variée de nos Alpes.

Je ne pouvais me rassasier de parcourir ces lieux ; aussi je laissai la plupart de mes compagnons aller coucher à Courmayeur, et je restai au chalet de l'Allée blanche.

Il est situé sur le revers de la vallée opposé au Mont- Blanc. Ce géant des Alpes y parait dans toute sa majesté, car on le voit presqu'à pic du fond de l'Allée blanche, qui est à environ mille toises de hauteur, jusqu'au sommet à 2,450, c'est-à-dire sur une coupe presque abrupte de 1,400 toises d'élévation. Le soir, au clair de la lune, le coup d'oeil était véritablement magique, et un petit incident peu digne de la majesté du spectacle me donna tout le temps de le considérer. En arrivant au chalet, j'étais très-fatigué; le berger m'offrit son lit, je le refusai, sachant par expérience que ces Uts sont des repaires de puces. 11 rit beaucoup de ma crainte, en m'affirmant, comme une chose reconnue, que les puces ne peuvent vivre à cette hauteur, et il finit, comme mojen de conviction, par m' offrir de me donner le lendemain six francs par piqûre que j'aurais éprouvée. Je cédai, moitié par conviction, moitié par curiosité de naturaliste; je me couchai et m'endormis profondément. Au bout d'une heure ou deux, je m'éveillai dans un état d'angoisse difficile à décrire; j'avais le corps brûlant, mais le berger m'avait si bien endoctriné, que je ne pensai point aux puces et me crus réellement malade. Je me levai ; je passai la nuit sur le seuil du chalet occupé à admirer le Mont- Blanc! Aux premiers rayons du soleil, je vis que mon corps entier était criblé de piqûres de ces insectes, qui ne peuvent

yivre si haut ! Si l'ofire du berger eût été ce qu'on appelle fefme en style de commerce, j'aurais eu de quoi acquérir son chalet et son troupeau tout entier. Le pauvre bonhomme se confondait en excuses et en étonnement, car lui n'était jamais piqué. C'est un fait commun à presque tous ces petits accidents qu'au bout de quelque temps ceux qui y sont habituellement exposés ne le sont plus, et affirment de bonne foi qu'il n'y a chez eux ni puces, ni cousins, ni punaises. Malheur à l'étranger dont la peau est plus délicate. Je l'avais appris à mes dépens. Il est dommage que l'expérience personnelle, en toutes choses, soit un moyen un peu dur d'instruction, car c'est bien celui que l'on oublie le moins.

Une journée à Courmayeur me donna l'occasion de réparer mes fatigues, et fut agréablement employée à visiter cette singulière localité. En parcourant la caverne d'où sortent les eaux thermales, j'y trouvai en grande quantité une production fongueuse analogue aux clavaires , que je désignai dans la Flore française sous le nom de Clavaria thermalis, sans me dissimuler qu'elle diflférait beaucoup des vrais Clavaria. Ce doute me poursuivait encore en 1824, lorsque mon fils alla faire une course au même endroit. Je lui recommandai l'examen de cette production, et il découvrit qu'elle n'était autre chose que le jeune âge de VAgaricus tubœformis de Schseffer. J'éprouvai une sorte de joie en pensant que son premier pas dans la carrière fut de relever une erreur* de ma jeunesse, et je l'engageai à publier; mais je reviens à cette époque.

En quittant Courmayeur (lieu célèbre en zoologie, parce que ses environs sont la seule partie des Alpes où l'on trouve encore des bouquetins), nous nous décidâmes à aller au

* Ce n'était pas précisément une erreur, mais plutôt une observation incomplète, provenant de ce que l'espèce en question était mal développée, réduite à un pied sans chapeau, et comme monstrueuse, lorsque mon père avait eu l'occasion de la voir, tandis que j*ai rencontré, par hasard, la plante bien développée. (Alph. de C.)

Grand Saint-Bernard, non par Aoste, mais par le col Saint* Rémi, passage élevé, difficile et peu fréquenté. Notre journée commença péniblement, mais avec beaucoup d'intérêt. Le col est situé à 1 700 toises de hauteur, et me donna l'occasion de voir la végétation la plus alpine. Après l'avoir franchi, nous avions à traverser presque horizontalement une pente de neige fortement gelée, très-inclinée, qui aboutissait à un précipice de plusieurs centaines de pieds. Nos guides marchaient en avant, marquant les pas dans la neige avec leurs bâtons ferrés, et nous suivions sur une ligne, en mettant exactement nos pieds dans les traces des leurs. J'étais le second après eux ; le pied me manqua. Je tombai assis, et glissai avec une grande rapidité sur cette neige gelée; j'avais beau la frapper avec mon bâton, je ne pouvais l'entailler, et je me voyais entraîné avec une vitesse accélérée vers le précipice ! Cette position était périlleuse au plus haut degré. Par bonheur, je ne perdis point la tète, et tout en glissant, j'aperçus une petite fente dans la neige; j'enfonçai mon bâton entre mes jambes, et restai à cheval sur ce bâton, arrêté comme par miracle Alors mes compagnons, qui me voyaient descendre à la mort sans pouvoir rien faire pour moi, poussèrent des cris de joie; les guides, dont le chef, Marie Coutet, était un des plus expérimentés et des plus intrépides habitants de Chamounix, vinrent par un long détour me retirer de ma position délicate. Il leur fallut presque une demi-heure pour arriver au point où j'étais descendu par la ligne droite en quelques instants. Ces instants m'ont donné une idée de la rapidité de la pensée, car tout en songeant à ma sûreté, j'eus aussi le temps de penser à tout ce que j'aimais au monde ; à mes parents, que ma perte aurait désespérés, et à la jeune personne que je devais épouser à mon retour. Lorsque le brave Marie Coutet arriva jusqu'à moi, il se mit de suite à me tracer une route dans la neige, et me conduisit alors à bon port jusqu'à l'extrémité de cette fatale pente ; alors il m'embrassa avec

JEUNESSE. — PAKIS. l3i

une eifusion de sensibilité que je n'ai jamais oubliée. On comprend que, lorsque je suis retourné à Chamounix, je n'ai jamais demandé d'autre guide. « Ah ! * me disait -il, * c'est vous ! jamais personne ne m'a donné une si vive inquiétude. *

Ces dangers, quelque grands qu'ils puissent être, ont au moins l'avantage qu'à l'instant même où l'on y a échappé, on se retrouve avec la plénitude de sa santé et de sa force ; aussi notre course ne fut-elle que médiocrement troublée par cet incident, et nous arrivâmes le soir au Grand Saint- Bernard, gais et dispos. Nous y fumes reçus avec cette bonne et simple hospitalité qui caractérise les religieux respectables du célèbre couvent. De là, nous fûmes à Genève par le Valais et la Savoie, sans qu'il me soit resté grand souvenir de cette partie du voyage.

§ 28. SOCIÉTÉ d'encouragement.

De retour à Paris, je trouvai qu'une idée mise en avant par moi l'année précédente dans la Société philanthropique avait prospéré depuis que cette réunion, d'abord si modeste et toute vouée aux soupes économiques, avait pris un but plus général. J'avais cherché à attirer son attention sur les causes de la pauvreté, et j'avais essayé de montrer toute l'utilité qui résulterait d'encouragements pécuniaires accordés avec discernement aux industriels. Je lus à ce sujet un mémoire dans une des séances : je fis comprendre que ce but était trop vaste pour être lié au nôtre, et exigeait une société particulière. La Société philanthropique, entrant dans mes idées, décida d'adresser copie de mon mémoire au ministre de l'Intérieur, en l'appuyant d'une recommandation. Le ministre était alors M. Chaptal qui, par ses antécédents et ses connaissances, était très-porté à ce genre d'encouragements. Il recommanda l'affaire à quelques-uns des chefs de ses bureaux, et on forma à cette occasion un

petit comité préparatoire composé de MM. Huzard, de Gé-rando, Costaz, Delessert et moi. Nous nous réunîmes une ou deux fois chez Delessert pour poser quelques bases, puis ce comité chargea M. Costaz et moi de la rédaction d'un projet de règlement Costaz, à son tour, me chargea de rédiger un plan. Je m'en acquittai, en ayant principalement dans l'esprit celui qu'avait alors la Société des arts de Genève, mais en l'agrandissant pour l'adapter à la France, et en le mariant, pour ainsi dire, avec les bases de celui de la Société philanthropique. M. Costaz admit mon projet presque de confiance, et lorsqu'il fut présenté au comité préparatoire, j'eus le plaisir de l'y voir fort goûté et admis sans changement. Le ministre l'approuva aussi, et nous publiâmes alors le projet de la Société pour P encouragement de F industrie nationale'. J'ai eu le plaisir de voir que la part à la formation de cette société que je viens de mentionner n'était pas oubliée. Longtemps après, dans une course faite à Paris, en 1833, j'assistai comme visitant à une séance de la société. On me fit placer à côté du président, et on rappela de la manière la plus obligeante mon titre de fondateur.

Nous eûmes très-vite une foule de souscripteurs. Noua dressâmes une liste du premier comité à élire, qui fiit admise sans restriction par la première assemblée générale, sous la présidence du préfet de police, M. Frochot, et j'eus ainsi le plaisir de penser qu'à vingt-quatre ans j'avais contribué à fonder, dans la capitale de la France, deux sociétés qui ont eu une influence considérable sur le sort des pauvres et sur celui des industriels. Peu de gens ont connu toute la part que j'y avais eue. J'y pensais à peine, car, je le répète, je me livrais à ces travaux comme à une sorte de compensation de ce que l'étude théorique de la botanique

* D'après ces détails, il ne faut pas s'étonner si la Société d'encouragement a encore une organisation analogue à celle qu^avait la Société des Arts de Genève avant 1820 : division en comités, membres effectifs des comités et membres simplement souscripteurs, etc. (Alph. de C.)

ne me paraissait pas assez applicable au bien-être actuel de mes contemporains. En remplissant ce genre de devoir vis-à-vis d'eux, je satisfaisais à ma propre conscience, et je retournais ensuite à mes occupations favorites avec une nouvelle ardeur. J'ai fait pendant quelques années partie du comité de la société d'encouragement.

Nous construisîmes à cette époque, Delessert et moi, une machine destinée à conserver longtemps de l'eau chaude, et nous parvînmes, en enveloppant un vase de tissus peu <».onducteurs, à y renfermer de l'eau bouillante qui,» trois jours après, était encore à 50 degrés. Nous nous occupâmes beaucoup de l'amélioration des poêles et des moyens populaires de chauffage, et nous recevions tous les jours quelque invention à ce sujet. J'eus dès lors occasion de voir (et je l'ai souvent vérifié depuis) que la multiplicité des petites inventions modernes et leur apparence de diversité exagérée par les fabricants, sont au nombre des causes qui retardent le plus leur diflftision. Quand le public voit qu'on lui propose vingt formes de poêles ou de fourneaux, ne sachant laquelle choisir et craignant que dès le lendemain on en annonce une meilleure, il garde son poêle ou son fourneau de vieille fabrique. Cette considération rend compte de la permanence des vieux usages populaires, qui semble en opposition avec la multiplicité des inventions modenies. Elle m'a guidé utilement dans la suite lorsque j'ai voulu influer sur certaines pratiques populaires.

Ce que j'ai fait de plus utile, comme membre de la société d'encouragement, ce fut d'y proposer la publication du bulletin de ses travaux. Je fus même de la première commission qui en fixa le plan et la marche, mais dès qu'il fut organisé, je regardai mon action comme terminée, et me déchargeai de ce soin pour retourner à ma chère botanique, objet constant et perpétuel de mon affection.

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