‹ MemoiresChapitre 34 sur 117 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

Après avoir passé ainsi en revue les travaux extérieurs de ma jeunesse il convient de rentrer dans ma vie privée, et je suis conduit par l'ordre des dates à parler de mon mariage.

J'ai dit que, depuis trois ans environ, j'avais été admis dans l'intérieur de la famille Torras. J'y allais et j'y étais reçu comme le futur enfant de la maison. J'avais conçu pour Fanny un de ces amours purs dont le mariage est le but, mais je craignais que mon père ne fût opposé à cette union, et je n'avais ni les moyens de me passer de ses dons, ni la volonté de faire rien contre ses ordres. Dans cette position délicate j'allais presque tous les jours dans la maison Torras, mais je me gardais de rien dire qui pût être pris pour un engagement ou une demande formelle. On comprenait mes sentiments et la délicatesse de ma position sans y faire la moindre allusion, et mon désir d'entrer dans cette famille s'accroissait de cette espèce d'égards. Je voyais qu'on savait bien mon amour quoique je ne l'eusse pas dit. Je croyais voir qu'il était partagé, quoiqu'on ne me l'eût ja« mais exprimé. Je causais librement, de l'aveu delà mère, et comme aurait pu le faire un fiancé, avec une jeune fille de dix-sept ans, sans avoir avec elle le plus léger engagement. Jamais un mot n'est sorti de ma bouche qui pût enfreindre la pureté de nos rapports, et cependant nous nous entendions à merveille. J'avais été dès l'origine encouragé par MUe Rath *, amie de M™e Torras, qui servait ainsi d'intermédiaire bénévole entre nous et facilitait cette singulière et trts-agréable position.

J'avais toujours fixé dans ma tête que je chercherais un moyen de finir cet état d'incertitude dès que je serais nommé

• M"' Ifenriette Ratli, luie des généreuses foiulatiices du Musée Rath de Genève. (Alph. de T.)

professeur de l'École centrale du Léman, mais cette école ne s'oi^anisait point et l'époque de sa création paraissait tous les jours plus éloignée. D'un autre côté je me faisais des reproches de prolonger outre mesure ma position vis-àvis de la famille Torras, et surtout j'étais amoureux. Je pris donc mon parti et me décidai à aller voir mon père à Champagne.

(L'éditeur supprime ici le narré d'une conversation sur des détails purement pécuniaires , à la suite de laquelle les vœux du fils furent approuvés et une demande formelle du père fut adressée à Paris.)

J'écrivis en même temps, et je dois avouer que je me croyais bien sûr de mon fait. La réponse arriva, en effet, telle que je l'attendais et satisfit mon père. Nous nous quittâmes fort bons amis et ma mère partageait ouvertement ma joie. Je trouvai à Besançon une lettre de Fanny en réponse à la mienne : c'était la première que je recevais d'elle. Sans nous dire un mot nous nous étions bien compris. J'arrivai donc à Paris où je fus reçus de la manière la plus touchante... J'étais parfaitement heureux !

A peine les premiers jours passés dans ces douces eflRisions il fallut penser à la partie prosaïque, ou si l'on veut positive. M. Torras consentit à me recevoir chez lui, mais son appartement trop étroit ne le permettait pas. Il fallut en chercher un autre, ce qui n'était pas aisé. Que de courses j'ai faites dans ce but? Enfin je trouvai cet objet de mes recherches, mais il exigeait des réparations. Pour abréger tant de longueurs, il fut convenu qu'on nous marierait, que je partirais pour Champagne et Genève, afin de présenter ma femme à mes parents, et que nous reviendrions quand on pourrait nous loger.

Plusieurs mois s'écoulèrent dans ces arrangements. Tout en pestant souvent de ces retards, je ne pensais guère ni au passé ni au futur, tant j'étais joyeux du présent. Enfin, le 14 germinal de l'an X, comme on comptait alors, ou le

4 avril 1802, je devins l'époux de M.^^ Torras. Mon bon maître Desfontaines représenta mon père à la cérémonie, et il m'en témoigna tous les sentiments. Ce jour fut, comme on le pense, un jour bien heureux, et depuis trente-sept ans que cette union dure, il ne m'est certes pas arrivé un seul instant de ne pas m'en applaudir.

Dès le lendemain nous partîmes pour Champagne dans une chaise de poste que Delessert m'avait prêtée. H est sans doute inutile de dire combien ce voyage fut doux. Arrivé à Yverdun j'écrivis à mon père pour le prier de m' envoyer sa voiture. Malheureusement je ne sais comment j'eus l'idée de signer ma lettre, ce dont je n'avais pas l'habitude, et conmie ma lettre de Paris n'était pas arrivée, que nous étions dans les premiers jours d'avril, mon père se mit à croire que c'était une mystification ou poisson d'avril et ne voulait pas m'envoyer d'équipage. Ma mère heureusement fut moins défiante : elle vint à notre rencontre et nous ramena triomphants à Champagne. Mon père reçut ma femme aussi bien que je pouvais l'espérer ; ma mère de son côté lui fit toutes les caresses que son bon cœur lui suggérait; mon frère vint exprès de Genève pour voir sa belle-sœur, et comme il arriva au milieu de la nuit, nous fîmes la plaisanterie de lui envoyer son portrait pour qu'il en eût quelque idée avant le lendemain. Nous passâmes ainsi un mois de ce qu'on appelle la lune de miel.

Nous allâmes ensuite faire une course à Genève, et chemin faisant je présentai ma femme à mes oncles et tantes ^ A Genève nous logeâmes chez les bonnes demoiselles Baulacre, parentes et amies de ma mère, qui nous reçurent avec une hospitalité dont je leur ai toujours conservé une vraie reconnaissance Nous revînmes à Champagne emmenant avec nous mes amis Picot et Girod '. Nous passâmes

* Us étaient à Yverdun, à Saint-Prcx, etc., dans le canton de Vaud.

(Alph. de C.)

* M. Pictet, le quatrième du quatuor d'amis mentionnés auparavant, était à cette époque en Espagne. (Alph. de C.)

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encore quelques jours de gaîté et revînmes à Paris dès que nous sûmes l'appartement disposé pour nous recevoir.

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